CALVIN ET LUTHER
On calomniait Luther à propos des angoisses physiques et nu. raies auxquelles il était sujet. Calvin répond : o Quant aux détractions desquelles il biasonne le
naturel et les mœurs de Luther.... Luther n'a pas besoin que je soye son advocat, et mesme Pighius en cela ne fait que comme quelque clabaud et mastin affamé, qui se venge à abbayer, quand il ne trouve que ronger. Car le plus griei
reproche qu'il face à Luther ne contient autre chose, sinon qu'il est un monstre infernal, pour ce qu'il a souvent esté agité d'horribles combats en sa conscience, voire jusques à sentir les douleurs et tormens d'enfer. Mais si ce bavard pouvoil concevoir, seulement en songeant, que veut dire cela, et combien il emporte. OU il se tairoit, ou viendroit plustost à avoir en admiration Luther et le louer '. o Enfin, on calomniait Luther à propos de sa mort. Calvin répond: «Tu ne pensois pas avoir menti assez amplement, si tu n'estendois tes gasouillemens jusqu'à la mort de Luther. Tu notes, comme bon historien, qu'il a esté ravi demort soudaine et adjoustes que c'a esté par gourmandise et yvrongnerie. Comme si on ne savoit point par tant de livres imprimez comme il a persévéré jusqu'en la lin à invoquer Dieu, ayant eu un mesme loisir de prédire sa fin.... Si tu n'estois pleinement désespéré, tu eusses plustost dit avec Balaam : que mon âme meure de la mort des justes, que de gronder ainsi de ton tect et de ton auge2. »
Mais nous avons deux documents qui nous renseignent plus exactement encore sur les sentiments de Calvin pour Luther. Le premier est la seule lettre que le Réformateur de Genève ait écrite au Réformateur de Wittenberg : « A l'excellent pasteur de l'Eglise chrétienne, D. Martin Luther, mon père très vénérable [patri mihi plurimum observando)3. »
Il le prie de lui donner son avis sur la conduite qu'un fidèle doit tenir au milieu des papistes. Il lui envoie les deux traités qu'il a écrits sur le sujet et continue : « Maintenant donc, père très vénérable dans le Seigneur, au nom de Christ, je t'en supplie, à cause de moi et d'eux, ne recule pas devant l'ennui de lire d'abord cette lettre écrite en leur nom, et puis ces traités. Parcours-les en te jouant, dans tes heures de loisir, ou fais-les lire par quelqu'un, qui te les
\. Opéra, VI, p. 245. Opuscules, p. 272, 273. — 2. Gratulatio, etc. Opéra, IX, p. 454, 455- Opuscules, p ,s50. Farel écrivait à Viret, le 10 avril 1546: « Tous sont obligés de louer le Seigneur au sujet de la fin {passage, transitas) si pieuse et si sainte. Il est allé au Seigneur avec une grande foi, une grande ardeur. » Opéra, XII, p. 326. — On sait que les calomnies relatives à la mort de Luther ont été reprises, de nos jours, avec plus de passion et de mauvaise foi que jamais. Mais on sait aussi qu'elles ont été définitivement réfutées, pour tous les catholiques honnêtes, par la publication du D' Paulus, Luther s Lebeitsende. (Voir Jean Calvin, I, p. 435) — 3. Existe-t-il une lettre de Luther à Calvin ? Non. Cette lettre, qui n'existe pas, a eu cependant son histoire. En effet, dans le dernier paragraphe de leurs Prolégomènes (Xb, p. XLIV; voir aussi, XI, p. 295), les éditeurs des Opéra annoncèrent qu'un Bordelais, le comte Henri de Sarrau, leur avait déclaré être en possession d'une lettre autographe de Luther, du 6 octobre 1541, signée et portant cette suscription : Viro eruditissiino D. Joanni Calvino apud Geneventes (sic) verbi administro, amico et patrono sno singulari. Cette suscription était de nature à inspirer les doutes les plus légitimes. Comment le vieux Luther pouvait-il appeler Calvin son patron ? Mais les éditeurs ne purent vérifier le document. M. Herminjard a été plus heureux. Le comte de Sarrau permit à l'archiviste Ernest Gaullieur de copier la lettre, qui se trouva être non pas de Luther, mais de Sulzcr. Elle a été reproduite par Herminjard, VII, p. 284, et n. 2. Au lieu de Geneventes la suscription porte Genevatcs.
EN ALLEMAGNE
résumera. Ensuite écris-moi, en quelques mots, ton avis. C'est malgré moi que, au milieu d'occupations si graves et si variées, je t'occasionne cette peine. Mais, selon ton équité, comme je ne le fais que contraint par la nécessité, tu me pardonneras. Plût à Dieu qu'il me fût permis de voler vers toi, et de jouir de ton entretien, au moins pour quelques heures. J'aimerais mieux, et ce serait beaucoup plus utile, traiter avec toi non seulement cette question, mais d'autres de vive voix. Ce qui ne nous est pas donné sur cette terre, bientôt, je l'espère, nous sera accordé dans le royaume de Dieu. Adieu, homme très illustre, ministre excellent de Christ, et père pour moi toujours vénérable1.... »
Quelques semaines avant, Calvin avait écrit des lignes plus significatives encore, plus mémorables. C'était au moment où la querelle renaissait entre Wittenberg et Zurich, et cela par la faute de Luther, qui venait de publier son malheureux traité : Petite confession sur la sainte Cène. Calvin, prévoyant les colères qui vont se déchaîner, s'adresse à Bullinger : « J'apprends que Luther a de nouveau lancé, non tant contre vous que contre nous tous, ses atroces invectives. Il est en soi déplorable que nous, si peu nombreux, et de toutes parts entourés d'ennemis, nous nous déchirions par nos luttes intestines. De plus, c'est aussi inopportun que possible. Aussi je ne puis dire qu'une chose : le Seigneur a lâché les rênes à Satan.
» Luther, dont la violence de caractère est déjà immodérée, sans retenue, prend encore conseil d'Amsdorf2, homme tout à fait insensé, et de peu de
^. 21 janvier 1545. Opéra, XII, p. 7, 8. — Cette lettre a été souvent copiée, publiée et traduite. Une copie porte cette indication: « Il y avoit, pour le cachet de M. Calvin, une main tenant un cueur. La devise estoit : Prompte et sincère. Possible qu'il n'a pas daté ceste lettre à Genève, à cause que la peste y estoit pour [lors], comme il est indiqué dans la lettre au post [scriptum], à cause qu'ils estoient en quelque lieu proche de Genève. » lèid., p. 8, n. 31. — Cette lettre à Luther et une autre, du même jour, à Mélanchthon furent portées par un jeune homme, noble et pieux, Claude de Senarclens. Voici ce que raconte à ce sujet Calvin, dans une lettre à un inconnu, lettre curieuse, qui nous montre ce qu'étaient les relations postales entre Genève et Wittenberg: < Quant à ce que tu me demandais par tes dernières lettres, j'ai un peu hésité pour savoir si je devais l'exécuter. La route est longue, pénible et difficile. Un messager à cheval ne peut pas y arriver avant vingt jours. Envoyer quelqu'un, sans choix, était dangereux. Je n'ai pas confiance dans les vagabonds, les coureurs, et on n'en trouve guère d'autres. Le chemin est plein de difficultés pour quelqu'un qui ignore la langue, et partout, à cause de la stérilité de cette année, tout est très cher. Quant à moi, je suis tout à fait dépourvu d'argent. Même quand le temps n'est pas défavorable, je ne suffis pas à soutenir les charges qui m'incombent, et je suis complètement épuisé. Mais dans cette disette de blé, qui nous tourmente déjà depuis deux ans, j'ai été obligé d'emprunter. Quoique je ne parle pas ainsi pour me plaindre. Dieu agit avec bonté à mon égard, car j'ai ce qui suffit à mes désirs. Mais c'est pour te faire comprendre que je ne puis trouver facilement ici un prêteur. Car tous sont des marchands, et même faméliques.... Cependant, j'ai obtenu d'un jeune homme d'honnête famille et non sans instruction, que, pour moi, il supportât cette fatigue.... Le messager ne reviendra guère avant deux mois. Il a quarante jours de voyage : il lui faut quatre jours de repos. Le reste sera pour la consultation. » Opéra, XII, p. 25, 26. — Erichson (Ziuinglïs Tod und dessen Beurtheilung durch Zeitgenossen, 1S83, p. 39) a vu dans ces lignes le projet qu'aurait eu Calvin de se rendre lui-même à Wittenberg. C'est une erreur, nous semble-t-il. — 2. Calvin devait être renseigné par Bucer, lequel l'avait été par Mélanchthon (28 août) : « Je t'ai écrit au sujet de notre Périclès [Luther], qui recommence à tonner.... Ces jours-ci, pour cet objet, il a été chez Amsdorf, dont il fait pour cela son unique société, et qui seul le loue de cette violence. » Opéra, XI, p. 774, n. 11. — « Nicolas d'Amsdorf (1483-1565), ami et confident de Luther, avait énergique-
CALVIN ET LUTHER 5yQ
cervelle. Il se laisse gouverner, ou plutôt emporter, par lui J'ose à peine vous
demander de garder le silence*, parce qu'il n'est pas juste que des innoo soient ainsi tourmentés, et qu'ils n'aient pas occasion tic se défendre.... Mais je désire que vous pensiez à ceci: d'abord quel grand [quantus] homme c'est que Luther, par quels dons il excelle, avec quel courage et quelle constance d'âme, avec quelle habileté, avec quelle puissance de doctrine, il s'est appliqué, soit à dissiper le règne de l'antechrist, soit à propager la doctrine du salut. Je l'ai souvent répété: même s'il m'appelait démon, cependant je continuerais à lui rendre honneur et à le reconnaître pour un insigne serviteur tic Dieu2.
» Il est vrai que, comme il brille de vertus remarquables, il soulfre de grands vices. Cette intempérance qui, à chaque instant, l'emporte, plût au ciel qu'il se lut efforcé de la mieux refréner.... Mais il a eu beaucoup d'adulateurs, sans compter que, naturellement, il n'était que trop enclin à l'indulgence vis-à-vis de soi-même. Cependant, c'est à nous de reprendre ce qu'il y a de mal en lui. de telle façon que nous accordions quelque chose à ses dons magnifiques. Je t'en supplie donc, pense avec tes collègues d'abord à ceci : vous avez à faire avec le premier (primarius) serviteur de Christ, et tous nous lui devons beaucoup 3. »
« Quelles magnifiques paroles4!» s'écrie M. Lang. Calvin (ni personne) n'a jamais rien écrit de plus honorable pour Luther et pour lui-même.
Toutefois, ne négligeons pas de bien le remarquer : pour Calvin et Luther, il y avait plus qu'une entente personnelle et cordiale 5, il y avait une entente doctri-
ment prêché et introduit la Réforme à Magdebourg, à Goslar, ailleurs encore; et l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric, l'avait nommé évêque de Naumbourg (janvier 1542), parce qu'il était « célibataire, bien doué, savant et de la noblesse. » (Herminjard, IX, p. 373, n. 16.)
1. En effet, en 1545, parut la réponse des Zurichois : Wahrhafte Bekanntnisz... mit gebùrlicher Antwort au/ das unbegrundet argerlich Schmàhen, Verdammen mid Se Iw Iten D. M. Luther s.... — 2. « Saepe dicere solitus sum : etiam si me diabolum vocaret, me tamen hoc illi honoris habiturum, ut insignem Dei servum agnoscam. » — 3. 25 novembre 1544. Opéra, XI, p. 774, 745. Herminjard, IX, p. 373, 374. — Ecrivant à Mélanchthon, quand les Zurichois n'ont pu résister à la tentation de répliquer, Calvin s'exprime sévèrement sur les deux partis, qu'il a été impuissant à calmer: « Si les choses sont comme disent les Zurichois, ils ont eu un juste motif d'écrire. Mais il aurait fallu écrire autrement, ou se taire tout à fait. Tout leur livre est maigre {jejunits) et puéril ; en maint endroit ils font preuve de plus d'obstination que d'érudition ; ils excusent et défendent leur Zwingle avec peu de révérence, ils portent contre Luther certaines accusations imméritées, et, à mon avis, en traitant le point principal, objet du litige, ils ne sont pas heureux. Cependant, tu ne peux croire combien ils sont satisfaits, comme s'ils avaient fait merveille. » Puis, passant à Luther: « Mais votre Périclès, quelle intempérie l'emporte à fulminer ainsi? Car sa cause n'est pas meilleure. Et quel est son profit en excitant un tel tumulte, sinon que tout le monde le tient pour furieux? Pour moi qui, de tout mon cœur, le vénère, j'en ai grand honte. Mais ce qu'il y a de pire [Calvin en arrive à Mélanchthon], c'est que personne n'ose s'opposer à une telle insolence, personne n'ose même parler tout bas. Tous nous lui devons beaucoup, et je souffre volontiers qu'il jouisse de l'autorité suprême, mais à la condition qu'il sache se modérer. Encore dans l'Eglise faut-il toujours faire attention jusqu'à quel point va notre déférence envers les hommes. Car c'en est fait, quand un seul l'emporte sur tous.... > (28 juin 1545- Opéra, XII, p. 98, 99.) — 4. Lang, p. 329. — 5. Karel, s'étonnant des attaques des
nale. L'entente était non pas seulement entre Calvin et Luther, mais entre le calvinisme et le luthéranisme. Précisons.
La confession luthérienne date de la diète d'Augsbourg, 25 juin i53o*. Mélanchthon, rédacteur de ce document, avait à son sujet des idées qui nous étonnent un peu, et n'hésitait pas à y apporter les changements qui lui paraissaient convenables. Du reste, personne ne protestait, et les observations de l'électeur Jean-Frédéric, en 1 537, ne causèrent pas la moindre émotion. Alors, en 040, Mélanchthon fit des changements plus nombreux et plus importants2. En particulier, il modifia l'article X, l'article sur la sainte Cène : les mots vere adsint furent supprimés, ainsi que la condamnation des doctrines contraires, et le mot dislribuantur fut remplacé par les mots vere exhibeantur.
Voici donc les deux textes : celui de ÏInvariata (primitif) et celui de la Variata (revisé) : — i53o 3. « Sur la Cène du Seigneur, on enseigne que le corps et le sang de Christ sont véritablement présents {vere adsint), et sont distribués à ceux qui les mangent {distribuantur vescentibus), dans la Cène du Seigneur; et on condamne la doctrine contraire {secus docentes). » — O40. « Sur la Cène du Seigneur, on enseigne que, avec le pain et le vin, sont vraiment offerts (vere exhibeantur) le corps et le sang de Christ à ceux qui les mangent dans la Cène du Seigneur 4. »
Ici encore, personne ne fut scandalisé. On accepta l'édition nouvelle comme on accepte une édition meilleure. En 1542, Mélanchthon la réédita, et elle fut introduite dans les écoles. Les vives protestations du docteur catholique Eck, au colloque de Worms, ne produisirent pas plus d'effet que les observations de l'Electeur, quelques années avant, et Brenz, le sévère luthérien, approuva.
La question vraiment importante est celle-ci : quelle fut l'attitude de Luther vis-à-vis de la Variata ? Ce qui est certain, c'est qu'il la connut, comme tout le monde, après sa publication, et de 1540 à 1546, moment de sa mort, il ne publia pas contre elle le plus petit blâme. Mais on a démontré plus encore. Luther connut la Variata avant sa publication. Elle ne fut pas apportée à Worms à l'insu de l'Electeur, à plus forte raison pas à l'insu du Réformateur lui-même; et
ultra-luthériens contre Calvin, lui disait: «Toi qui, seul, as toujours été approuvé par Luther (tu mais semper probatus Luthero). » 15 octobre 1555. Opéra, XV, p. 823.
1. 11 nous plaît de rapporter ici, sur ce jour et sur cette confession, les paroles d'un historien calviniste, Merle d'Aubigné : « Ce devait être le plus grand jour de la Réformation, et l'un des plus beaux de l'histoire du christianisme et de celle de l'humanité. » — « Cette confession d'Augsbourg demeurera toujours l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, éclairé de l'esprit de Dieu. » Histoire de la Réformation du seizième siècle, IV (1S47), p. 256, 26S. — 2. Ces changements étaient de trois sortes. i° Les uns étaient purement formels, et mettaient les articles dans un ordre meilleur; 20 les autres consistaient dans des développements destinés à éclaircir certains points, à accentuer l'opposition au catholicisme, à enrichir la preuve biblique; 30 enfin, il y avait de vrais changements, des atténuations, au point de vue doctrinal. Ainsi, les art. 5 et 20 insistent sur la nécessité de la pénitence et des bonnes œuvres; et l'article 18, surtout éclairé par les modifications aux Loci à partir de 1535, peut paraître synergiste. Mais le grand changement est celui de l'article 10. Realcncyclopadie, 3= édit. art. Augsburger Bekenntniss, p. 249. — :t. En réalité, l'édition dite princeps est celle de 1531. Realcncyclopadie, p. 248. — 4. Melanthonis Opéra, édit. Bretschneider, XXVI, p. 357 et 11. 34.