‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 98 sur 166 · IV. La dissipation de VII. La réconciliation · texte numérisé non relu

IV. La dissipation de VII. La réconciliation

M*tf"i»Mjg=|gal A période qui va de l'exil de Calvin, en avril 1 538, à son retour, a a^ClJ^ en septembre 1 541 , peut être désignée tout entière par un seul mot: révolution; révolution importante, puisque sans elle Calvin ne serait pas revenu à Genève, c'est-à-dire que Genève n'aurait pas été Genève et que Calvin n'aurait pas été Calvin ; révolution dont l'histoire est à écrire de nouveau, parce que les anciens historiens ignoraient trop de faits et trop de textes, et parce que les historiens nouveaux ont trop interprété ces faits et ces textes au gré de leurs antipathies contre notre Réformateur.

Après les jours de tumulte dans la rue, au Conseil et jusque dans les temples de Genève, après les jours de discussion au synode de Zurich et avec les pasteurs de Berne, après les heures d'attente et de déception finale à Nyon, Calvin et Farel1 arrivèrent à Bâle (nous l'avons déjà raconté2) épuisés et surexcités. Ils étaient de plus irrités 3.

1. Pourquoi Kampschulte affecte-t-il d'appeler nos deux exilés des « émigrés ?» — 2. Voir plus haut, p. 290. - 3. Ce n'est pas une raison pour exagérer encore cette irritation et pour en donner des preuves inexactes. Cornélius prétend que Calvin et Farel partirent de Berne sans avoir salué le Conseil, « tellement grandes étaient l'excitation et l'irritation qui s'étaient emparées d'eux. > Mais le texte même, que Cornélius cite, ne parle ni d'excitation, ni d'irritation. Calvin dit qu'ils n'ont pas salué le Conseil, parce que plusieurs parlaient de les retenir, et disaient qu'ils seraient impardonnables de rejeter une si juste vocation. Et il ajoute : « Le Seigneur cependant nous ouvrit une issue, pour que nous ne fissions rien par violence [ex

S'ils ne l'avaient pas été, ils n'auraient pas été des hommes, surtout pas des hommes du XVIe siècle. Ils écrivirent leur lettre à Bullinger. Précisons bien les circonstances.

Avant même d'avoir reçu les lettres ' de Farel et de Calvin, Bucer, très ému2, s'adressa à Grynée et lui parla d'un Colloque destiné à juger l'affaire. Puis, avec Capiton, il sollicita 3 Calvin de venir conférer avec eux à Strasbourg.

Et voici ce qu'il pense de la situation, quand il a eu le temps de se renseigner et de réfléchir : « Pour moi, je ne sais ce qui se passe à Genève, ni quels sont ces deux hommes [Marcourt et Morand]. Toutefois, ayant appris, non seulement de vous, mais aussi des nôtres (non a vobis modo, sed a nostris etiam hominibus), que ceux qui dirigent les affaires de Genève sont étrangers au zèle pour Christ, et ont supporté, contre vous et contre la discipline de l'Eglise, de pareilles atrocités (tain atrocia), je crains beaucoup, et à juste titre, qu'avec de tels gouvernants la religion et la discipline des mœurs n'aient misérablement à souffrir. Car celui qui n'est pas avec le Seigneur, et ne rassemble pas avec lui, est contre lui et disperse. Vos successeurs trouvent tolérable que les pasteurs des troupeaux du Seigneur soient séparés de leurs troupeaux avec une telle perversité, avec une telle cruauté 4: cela prouve, ou qu'ils ne savent pas ce que c'est que d'être pasteur d'un troupeau du Seigneur, ou qu'ils ont un esprit bien opposé à celui de Christ. Mais j'ignore jusqu'à quel point il leur paraît tolérable que vous ayez été chassés du troupeau du Seigneur5.

» Nous n'apprenons pas que les choses aillent mieux à Genève, ni que vos successeurs fassent leur devoir. J'ai peur pour eux, que si, le sachant et le comprenant, ils manquent à leur devoir dans une si grande affliction de l'Eglise, ils ne soient livrés, par un très grave jugement du Seigneur, à leurs sentiments réprouvés, et que de jour en jour ils ne commettent des actions plus coupables (ut in dies désignent atrociora) 6. »

praerupto). Nous avions demandé audience au Conseil : il nous renvoya au lendemain. Il nous parut que nous avions fait notre devoir. » La façon dont Cornélius interprète ce premier texte nous révèle la manière dont il va interpréter les autres. Cornélius, p. 193 et n. 2. Opéra, Xb, p. 202. Herminjard, V, p. 20 et n. 4.

I. Aute /itéras nos/ras acceptas, dit Calvin. (Opéra, Xb, p. 209; Herminjard, V, p. 30.) Cornélius (p. 195) oublie ce fait, et représente les Réformateurs strasbourgeois comme revenant à des sentiments plus modérés, quand d'autres récits vinrent se joindre à ceux des deux amis. — 2. « Si ardemment, que le chagrin exprimé par cet homme bon nous a été un grand chagrin, » dit Calvin. Herminjard, V, p. 31. — 3. « J'ay esté tant sollicité par les deux [Bucer et Capiton] de ceste ville que, pour les satisfère, j'ay faict icy un voiage. » (Calvin à du Tillet, de Strasbourg, 10 juillet. Herminjard, V, p. 43.) Cornélius oublie toute cette initiative des Strasbourgeois ; d'après lui ils ne pouvaient « suivre > les Genevois, (p. 195.) — 4. Cornélius, — et c'est peut-être un exemple typique de son sincère aveuglement, — voit dans ces lignes exactement le contraire de ce qu'elles contiennent. Il y a eu, selon lui, un biais de Bucer! « Bucer, dit-il, savait avec quelle prudence Calvin devait être traité : il trouva cependant une forme, et lui donna à comprendre que l'on pouvait avoir une autre opinion que lui sur les nouveaux prédicants et sur leur acceptation du ministère à Genève. Ni lui, ni Capiton ne parlent de la légalité de la révolution. Il va sans dire (es versteht sich von selbst) que, aussi peu que les Bernois, ils pouvaient se placer dans cette question au point de vue de Calvin, et regarder ses successeurs comme des intrus. » Cornélius, p. 196. — 5. Lettre du Ier août environ, et non du 5 au 10 juillet. Opéra, Xb, p. 218. Herminjard, V, p. 62, n. 2. — Bèze, en publiant la lettre, supprima deux phrases qu'il jugea un peu offensantes pour Berne. Ibid,, n. 6. — 6. Opéra, Xb, p. 219. Herminjard, V, p. 63, 65.

LA RÉVOLl riON A GENÈVE ET LES Gl ILLERMINS 655

Ainsi, entre Bucer et Calvin l'accord est complet. Si Calvin parle de « loups» et de « faux prophètes, » Bucer parle d' « atrocité, » de o cruauté. » d'un esprit de « réprobation. »

Du reste, Cornélius lui-même déclare que les deux prédicateurs Bernard et Henri de la Mare étaient « de mauvaise réputation et insuffisants » {anrtichig und ungeniïgend) '.

Lisons maintenant la fameuse lettre écrite par Calvin et Farel à Bullinger et si souvent exploitée contre eux :

« Il vaudrait mieux que l'Eglise fût complètement dépourvue de pasteurs, plutôt que d'être occupée par de pareils traîtres sous le masque de pasteurs. Il y en a deux qui se sont emparés de notre place, dont l'un, gardien des Franciscains, Jacques Bernard, au début de la prédication de l'Evangile, l'a toujours vivement combattu, jusqu'à ce qu'il ait une fois contemplé le Christ sous la forme d'une femme, laquelle il a corrompue de toutes les façons, dès qu'il l'a eue avec lui. Comme moine, il avait vécu très honteusement et très impurement.... Aussi pour qu'il ne paraisse pas devoir être justement expulsé de l'ordre des évêques [pasteurs], il crie souvent en chaire, que Paul ne requiert pas d'un évèque [pasteur] qu'il ait été sans tache, mais qu'il commence à l'être, à partir du moment où il est revêtu de cette charge.... L'autre [Henri de la Mare], quoiqu'il soit très habile à cacher ses vices, est cependant notoirement si vicieux qu'il n'en impose qu'aux étrangers.... Maintenant on rapporte qu'on leur en a adjoint un troisième [Jean Morand, ancien docteur de Sorbonne], accusé récemment de commerce avec une courtisane et qui en aurait été convaincu, si, grâce à la faveur d'un petit nombre, il n'avait échappé au jugement.... Il n'y a pas de jours où ils ne soient publiquement flétris pour quelque manquement, soit par les hommes, soit par les femmes, soit par les enfants -. »

Telle est la lettre écrite ab halo. Nous ferons observer que c'était une lettre absolument confidentielle. « Nous vous en supplions, dit le Post-scriptum, prenez garde que la publication de cette lettre ne nous cause du dommage. Ce que nous déposons dans votre sein, nous l'exprimons avec plus de familiarité que nous ne le ferions si nous le racontions au public. Souvenez-vous que tout cela est secrètement confié à votre bonne foi 3. » — Nous ferons observer que, à priori, ces reproches n'avaient, hélas ! à ce moment, rien d'invraisemblable. Au début, la

1. Cornélius, p. 201. — i. Farel et Calvin à Bullinger, entre le 6 et le 10 juin 1538. Opéra, X11, p. 208. Herminjard, V, p, 28, 29. — Cette lettre a été exploitée surtout par les auteurs qui se sont adonnés à la spécialité de la calomnie et du faux. Ils ont commencé par ajouter une phrase qui modifie complètement le sens de la lettre : « Genève est livrée à des désordres plus grands que ceux où elle gémissait. > Cette phrase permet de faire croire d'abord que Calvin fait une comparaison entre la Genève protestante et la Genève catholique, et de faire croire ensuite que, d'après Calvin, la Réformation a corrompu les mœurs des Genevois et de leurs pasteurs! Or, Calvin est à ce moment, non à la fin de son ministère, mais au début; il parle, non de son Eglise, mais de l'Eglise gouvernée par ceux qu'il appelle des loups et des faux prophètes, et ceux qu'il attaque si vivement ne sont pas des hommes élevés par la Réformation, mais des produits du catholicisme, des pasteurs qui, peu de mois auparavant, étaient moines, docteurs de Sorbonne, et qui avaient conservé leurs mœurs, etc., etc. Voir Doumergue, Une poignée de faux, p. 91-98. — 3. Herminjard, V, p. 30.

Réforme, en Suisse, fut envahie par de forts mauvais pasteurs1. Farel parle de voleurs de faux monnayeurs. 11 y avait des termes spéciaux et caractéristiques. On parlait des cytharedi (mot dérivé de Cythère), des ministri auletœ, joueurs de flûte comme dit Viret, ou « ministres ménestriers2. » C'étaient des pasteurs, dit-on. Mais le mot ne doit pas favoriser une équivoque trop ridicule. Ces pasteurs étaient, malgré les apparences qu'ils pouvaient se donner, des prêtres et des moines, qui avaient bien changé de costume, mais n'avaient pas encore chano-é de caractère. Leurs défauts et leurs vices étaient seulement la condamnation de leur éducation, de leur vie catholique. — Nous ferons observer, enfin, que ces mauvais bruits n'étaient pas, semble-t-il, dénués de tout fondement. Farel entre, au sujet de Morand, dans certains détails qui portent le sceau de l'authenticité. Surpris en conversation, tout au moins fort deshonnête, avec une femme qui habitait chez lui, Morand « demanda qu'on ne prît pas la chose en mauvaise part. C'était, dit-il, les moeurs françaises. Ainsi (continue Farel), ce honteux prédicant ne souille pas seulement son ministère, mais il note d'infamie la France elle-même 3. »

l. Personne ne le constatait et ne le déplorait plus que Farel. «On me demande de partout des ministres, mais j'ignore où les prendre.... Si tu as quelque influence auprès d'hommes bons, aide-nous; écris, presse, pour qu'il nous en arrive de convenables. » (Farel à Fabri, 21 novembre 1536. Herminjard, IV, p. 109.) — « Dans la dernière congrégation, Denis [Lambert] nous a joué Bacchus ou Mars. Il a attaqué, déchiré, diffamé les frères par ses menaces et ses innombrables calomnies. Ces hommes, disait-il, qui ne lui étaient pas peu inférieurs, nous les favorisions et nous les tenions pour pasteurs. Il a nommé Novellet [peut-être l'ancien curé de Bernex] et l'un qui a mis à mal sa servante, et l'autre qui a commis adultère, comme si nous supportions ces pestes, si elles sont telles. Dieu les enlève! » (Farel à Fabri, 6 décembre 1536. Herminjard, IV, p. 122.) — 2, Ibid., p. 235 et n. 25. — :i. Ibid., p. 116. — Voici comment s'exprime la femme de Froment, Marie Dentière, dans une lettre à Marguerite de Navarre, publiée à Genève vers la fin d'avril 1539, sous ce titre : Epistre très utile faicte et composée par une femme chrestienne de Tornay, envoyée à la Royne de Navarre seur du Roy de France.... Anvers : « Si maintenant on se plainct des nostres [Morand, Marcourt, Bernard et de la Mare] par toute la terre, ce n'est pas sans cause légitime, veu qu'ilz ont faict comme gensdarmes couars en bataille. Car quand il est question de batailler contre les ennemis, ilz sont bons à la table, pour battre, mordre et frapper. Mais, de se trouver aux assaulx, escarmouches et embusches des ennemis de vérité (ainsi que ceux qui ont esté déchassez), n'en veulent mordre, puisqu'il y a des coups, injures et oultrages, ains y sont hardis comme limaces.... Avec cela sont fort sçavans et doctes en toutes manières pour bien sçavoir paistre leur ventre, en blasonnant et taxant faulsement les aultres qui sont déchassez et repoulsez par force, et les aultres [Corauld ?] mortz à la bataille. Mais de tout cecy, vertueuse dame, ne fault estre estonnée si voyons telle punition de Dieu estre venue : car ce ne sont que moynes cafardz qui font ces troubles [Jacques Bernard était un ancien moine; Morand était un ancien docteur de la Sorbonne, comme Caroli]. Par quoy telz asnes, loups et impudens libins cafardz entre brebis, doibvent estre partout fuis et chassez comme chimères du troppeau, affin que, par faulse doctrine et meschante conversation, ne séduysent plus le paovre peuple. » Herminjard, V, p. 301, 302. Voir au même endroit les détails sur l'histoire de cette lettre. — Bernard, cédé provisoirement à MM. de Berne, 1536, avait fini par rester à leur service. (Herminjard, IV, p. 88, n. 11 ; p. 120, n. 2; p. 352, n. 17, 18; V, p. 208, n. 2.) Voici ce qu'on lit dans les Registres du Conseil: « 4 mai 1534. Jaquemette, femme d'Amy Moutonier se plaignit qu'étant le jour précédent près du couvent de Rive, Fr. Jaq. Bernard et un autre Cordelier l'avaient battue jusqu'à effusion de sang, parce qu'elle disait à une p..., qui entrait dans le couvent, qu'elle ferait mieux de demeurer avec son mari. Sur quoi on résolut que messieurs les Sindics iraient audit couvent et demanderaient aux Religieux que ledit Bernard et l'autre fussent mis dans leurs prisons, dont les Sindics garderaient les clefs jusqu'à ce qu'il en fût connu. » Le 8 mai, Louis Bernard demanda qu'on relâchât Fr. Jaq. Bernard, son frère, puisque la partie était contente, ce qu'on lui accorda. (Voir à la suite de Froment, les Actes et gestes, édit. Fick, p. xci. Flournois, Extraits des Registres publics, p. XCI.)

LA RÉV0L1 NON A GENÈVE ET LES Gl tLLERMINS 657

Mais déjà Calvin avait repris pleine possession de lui-même, et une série d'actes prudents, et dénotant le plus grand sang-froid, allaient préparer la reconciliation finale.

N.»n seulement il n'était pas choqué des expressions de Bucer, parlant de son « caractère irritable, » exposant, pas confidentiellement à lui, Calvin, mais à ses amis, qu'il fera bien de s'éloigner davantage de Genève, et surtout de ne pas rester avec Farel, mais lui-même donnait à Farel de bonnes raisons pour leur séparation : « Si je ne vole pas vers toi, c'est que je suis retenu par une raison importante (magna ratione). Ils te permettront de continuer paisiblement à faire l'œuvre du Seigneur : si nous étions ensemble, ils ne le supporteraient pas1. » Et tandis que Farel va s'établir, définitivement, à Neuchâtel, lui va s'établir, provisoirement, à Strasbourg.

— C'est ce Louis Bernard qui se convertit quelques jours après (24 mai 1534), en jetant à terre, comme nous l'avons raconté, ses vêtements sacerdotaux. (Hcrminjard, III, p. 186.) — De la Marc (un des rares qui ne semble pas avoir été moine, Herminjard, V, p. 79, n. 4) était devenu pasteur dans le baillage de Ternier. Nous avons vu sur ces deux pasteurs le jugement de Cornélius. — Morand, docteur de Sorbonne et ancien vicaire de l'évêque d'Amiens, avait été condamné, le 7 octobre 1534, pour avoir avancé certaines propositions anticatholiques. Il s'était rétracté séance tenante. Puis il se réfugia à Genève à la lin de 1537. (Herminjard, IV, p. 2SS, n. 12; 335, n. 16.) — A. Roget fait observer que, le 3 janvier 1538, il avait été recommandé au Conseil par Farel et Calvin. { Histoire du peuple de Genève, I, p. 113, n. I.) Il oublie de noter que Farel lui reproche précisément d'avoir changé. Après avoir cité le discours de Morand au Conseil, discours où se trouvent certaines précautions oratoires et des expressions césaropapiques comme celles-ci: le bailli auquel j'obéis (cui pareo); si les princes me recommandaient (si titihi principes imperarent), Farel ajoute : » Ce qu'il avait désapprouvé, il l'approuve ouvertement. Voilà les bons hommes! tantôt ils condamnent, tantôt ils approuvent. » Et un peu plus loin: « Enfin il est arrivé à Genève avec sa femme et une certaine demoiselle, et beaucoup de chevaux, à ce qu'on dit. » (Lettre du commencement d'août, et non du 14 octobre. Herminjard, V, p. 79-81, et n. 1. Opéra, X>\ p. 266.) — Pour Marcourt, voici comment il avait répondu à l'appel de Genève: « Quant à moi, je désireroye fort, selon la parole de Dieu, vous faire service, si le povoir et suffisance y estoit; mais certes c'est tant peu de chose de moy, que à arande difficulté je oseroys entreprendre une si grande œuvre en une cité tant populeuse et magnifique. > (Herminjard, V, p. 10; lettre du 12 mai 153S.) Le Conseil de Neuchâtel lui donna cette recommandation (17 juin 1538) : « Il a longtemps, c'est assavoir l'espace de prèz de huit ans, demeuré avec nous, pendant lequel temps l'avons tousjours trouvé homme de paix, d'honneur, de bon savoir, désirant et procurant à son povoir la paix et transquilité publique, qui est chose très requise et nécessaire à son office. » (Ibid., V, p. 32, 33.) Evidemment, Marcourt était, des quatre, le plus distingué à tous les points de vue. Aussi, les exilés ne lui reprochent que ses violences de langage. « Tu connais son doux caractère, » dit Farel à Calvin. (Ibid., V, p. 153.) Et le reproche paraît fondé. N'était-ce pas lui qui avait rédigé les fameux placards contre la messe, blâmés par les protestants les plus autorisés de Paris, et qui, affichés dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, valurent à la Réforme un recul et des persécutions terribles? Le caractère de Marcourt laisait certainement à désirer. En 1540 il montra de l'empressement à solliciter le retour de Calvin. Leurs relations cependant se refroidirent, et s'altérèrent sans doute complètement « lorsque Marcourt, mécontent peut-être de la modeste place qu'il occupait dans un modeste village du pays de Vaud, se laissa aller à une délation perfide contre Pierre Viret. » (Herminjard, VIII, p. 355. n. 18.) — Le Manuel bernois dit: - Samedi 20 janvier 1543, on a lu, en la présence de Viret, les capita Marcutianae delationis. Viret a demandé qu'on mette en face de lui les accusateurs, et il a ajouté: « Puisqu'on en est venu à ce point, qu'un honnête » homme soit observé dans toutes ses paroles, dans sa maison et à sa table, personne ne peut plus être en » sûreté. Il y a d'ailleurs, dans ces calomnies, des petits mots français que je n'ai jamais appris. > Arrêté de lui donner une copie de la délation, mais impersonaliter et absque pronoininibus. » ilbid., p. 258, n. 14- '

1. Lettre du 20 août 153S. Opéra, X*>, p. 236. Herminjard, V, p. 87, 88. Voir la précédente lettre de Calvin à Farel, du 4 août. Ibid., p. 71.

g53 LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

A Genève, les amis des Réformateurs avaient tout de suite constitué le parti des Guillermins (pour Guillaumins, d'après le prénom de Farel, Guillaume ; on dira, plus tard seulement, les calvinistes).

Qu'était ce parti ? Cornélius nous le dit : c'était la fraction religieuse, par conséquent la meilleure partie de l'Eglise et de la ville. « Ils avaient contre eux le nombre et la force, mais ils avaient pour eux tout ce qui donne la force intérieure : ils étaient ceux qui allaient au temple, ceux qui étaient pieux, instruits dans les Ecritures, savants, tout le noyau de la vieille communauté de Farel {. »

Le parti adverse était donc le contraire. Entre les deux, l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Et malgré ce que les Guillermins peuvent avoir apporté dans cette lutte de violent, d'injuste, seuls des historiens à courte vue, ou aveuglés par leurs préjugés, peuvent contester que leur victoire n'ait sauvé Genève, en la rendant, non pas seulement à Calvin, mais surtout à la Réformation.

Au reste, du parti, regardons au chef. Nous avons trois lettres de Farel à son ancien troupeau. Quelques lignes suffiront pour montrer l'esprit qui l'anime : « Ne criés ne contre cestuy, ne contre l'aultre, mais ung chascun contre soymesme, et [que] ung chascun s'acuse devant Dieu, comme estant digne, de sa part, de plus grande confusion.... Que toute détraction et mal parler des aultres soient loing de vous, et singulièrement affection de vengeance.... Par haine, mespris, orgueil et aultre façon de faire, ne proufiterons rien, mais par bonne charité, doulceur et bénignité, nous extimans moindres que tous2.... »

Cinq mois plus tard, il écrit avec plus d'émotion encore : « Le désir estoit est[re] si loing, que ne puisse rien oyr de l'orrible désollation et dicippacion, tirant tant qu'estoit possible mon cœur de penser aux peines, travaulx, et toute diligence et debvoyr qu'ay pris pour la ville envers Dieu... Car rien ne presse tant uno- cœur que ingratitude, randre le mal pour le bien et haine pour la dilection qu'on porte.... Ne criez après l'ung et l'aultre en satisfaysant à vostre ire et corroux, accusans ung tel, disant : « Ung tel meschant est cause de cecy. » Mais vous-mesmes mettez toute la coulpe sur vous, attribuez-vous tout le péché, et vous accusez devant Dieu.... O mes frères, gardez-vous de ainsy détester et mal dire des povres deffallians, mays priez Dieu pour eulx. Faittez, faittez-leur tout bien et service pour les retirer et gaigner à Nostre Seigneur, et en toute doulceur et bénignité cheminez, gardans charité envers tous. »

Il faut citer encore deux phrases : « Quant à moy, je seroys trop bien, si vous n'estiez si mal.... Ils debvroyent avoir ung peu de pitié de nous et considérer noz douleurs et afflictions 3. »

Voilà le cœur de Farel ! Et ce n'étaient pas de vaines paroles. Réellement, Farel était devenu malade de chagrin, et rien n'est touchant comme de consta-

1. Cornélius, p. 203. — 1. Lettre du 19 juin 1538. Opéra, X^, p. 212, 213. Herminjard, V, p. 36, 37. — 3. Lettre du 8 novembre 153S. Opéra, Xb, p. 281-288. Herminjard, V, p. 173, 175, 176, 180, 178.

LA RÉVOLUTION A (, i:\i.vi 1.1 LES GUILLERMINS 659

ter les craintes affectueuses de Calvin à son sujet : « Ta sollicitude à mon égard, écrit-il à Farel, m'avertit de te recommander à mon tour d'avoir soin de i"i. Tout le monde dit que tu as l'air complètement brisé. Je t'en prie et t'en supplie, mon frère, en pensant aux autres, souviens-toi combien tu es encore néo saire à l'Eglise de Christ '. »

Mais de Calvin lui-même, quelle avait été l'attitude ?

Comme toujours, il a été vivement attaqué. Roget dénonce, avec amertume, son « esprit raide et entier, si prompt à confondre toute opposition à ses vues avec le renversement de toutes les notions d'ordre et de moralité... cette personnalité absorbante qui veut tout ramener à elle et ne sait voir qu'anarchie là où elle ne domine pas 2. »

Loin de nous plaindre de ces attaques, qui en arrivent à réduire à une mesquine préoccupation personnelle les hautes convictions d'un Calvin, nous sommes tentés de nous en féliciter. Elles donnent du moins quelque autorité aux éloges du môme auteur, quand il écrit : « Nous croyons pouvoir affirmer que Calvin, tout en ne perdant pas de vue les partisans qu'il avait laissés à Genève, ne fit pas servir l'autorité qu'il avait conservée sur eux à encourager leur résistance aux magistrats3. »

Et, en effet, jusqu'au ier octobre 1 538, il s'est abstenu absolument de toute manifestation. Il écrit, à cette date, à Du Pinet pour lui dire qu'il refuse de répondre, comme on l'avait prié, aux attaques d'un certain Gastius 4. « La tranquillité des églises m'est trop précieuse pour que je veuille la troubler à cause de moi 3. » Il pourrait certes se défendre : « Si le respect de Christ et de l'Eglise ne me retenait, ils sentiraient vite quel est le succès de leur faible témérité. » Mais on ne lui arrachera rien : « Voici ce que je dis : aussi longtemps que, fort de l'innocence de ma conscience et du jugement de l'Eglise, je n'aurai pas peur de la lumière, ce que ces chiens aboient dans un coin me sera indifférent, bien que, j'en ai la confiance, leur impunité ne sera pas longue 6. »

Reprenant, ce même jour (ier octobre), sa correspondance avec les Genevois, il leur explique en ces termes les motifs de son long silence: « Jevoulois oster, tant qu'il m'estoit possible, l'occasion de mesdire à ceux qui la cherchent : c'est qu'ilz ne peussent calomnier que nous tâchons, en vous attirant à nous, de vous tenir en quelque partialité 7. »

S'il rompt ce long silence, c'est uniquement « pour testifier l'affection, laquelle je garde tousjours envers vous. » Et sa lettre n'est qu'un appel au support, au repentir et à l'espérance en Dieu. Les ennemis des Genevois, ce ne sont pas en

1. Lettre du 24 octobre 1538. Herminjard, V, p. 171. — 2. Roget, I, p. 11S, 134. — 3. Ibid., p. 129. — i. Pasteur en pays bernois. (Voir Herminjard, IV, p. 351, n. 8.) — 3. « Pluris est mihi ecclesiarum tranquillitas, quam ut velim mea causa interpellari. » — 6. Opéra, X*>, p. 260, 261. Herminjard, V, p. 133- — 7. Opéra, Xb, p. 251-255. Herminjard, V, p. 121.

réalité leurs concitoyens, les hommes; l'ennemi, c'est Satan : « Si nous nous arrestons à batailler contre les hommes, ne pensans qu'à faire vengence, et estre récompensez des torts qu'ils nous font, il est à doubter si nous les pourrons vaincre en ceste manière.... Pourtant, mes frères, si vous cherchez vraie victoire, ne combatez point le mal par semblable mal; mais estans despouillez de toutes mauvaises affections, soiez menez seulement du zèle de Dieu, modéré par son Esprit selon la règle de sa Parolle '.

» Davantage, vous avez à penser que ces choses ne vous sont pas advenues sans la dispensation du Seigneur.... Or, ceste cogitation vous destournera de voz ennemyz, pour vous regarder et considérer vous-mesmes, et tellement considérer, que vous recongnoissiez combien, de vostre part, vous avez deservy [mérité] de recepvoir une telle Visitation, pour chastier vostre négligence, le mespris ou bien la nonchallance de la Parolle de Dieu qui estoit en vous, la paresse à la suyvre et luy rendre sa droicte obéissance.... Espérez doncq... et en ceste espérance consolez-vous et vous fortifiez à endurer patiemment la correction de sa main,... Surtout advisez de veiller en prières et oraisons 2.... »

Et c'est tout. Bornons-nous à reproduire le jugement de Roget : « C'est bien là le langage d'un homme d'Eglise et non d'un chef de parti. Il est remarquable que cette longue exhortation ne contient aucune allusion directe aux circonstances spéciales dans lesquelles se trouvaient les amis genevois des Réformateurs.... On ne peut s'empêcher de rendre hommage à l'élévation de pensée et de langage que respire cette épître 3. »

Toutefois, les adversaires de Calvin montrent bien jusqu'à quel point il leur est difficile de se rendre compte de la vraie situation de Genève et des Réformateurs.

Calvin avait adressé sa lettre : « A mes bien aymez frères en Nostre Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de l'Eglise de Genefve 4. »

« Reliques de la dissipation de l'Eglise! » écrit avec étonnement A. Roget. Où était la « dissipation ? » Où étaient les « reliques ? » Tout n'était-il pas en ordre, et les « formes ecclésiastiques » n'étaient-elles pas en vigueur 5 ? — Voilà bien le mot : les « formes ! » Ne contestons aucun des nombreux textes apportés pour prouver que les « formes » existaient. Mais une église, précisément, ne vit pas de « formes. » Elle peut être malade, elle peut mourir (c'est-à-dire être « dissipée ») dans les « formes. »

D'autant plus que, précisément, nous l'avons vu, la grande originalité de Calvin n'avait pas été d'inventer de nouvelles formes, disciplinaires ou autres.

I. Herminjard, V, p. 122, 123. — 2. Ibid., p. 123, 125. — 3. Roget, I, p. 133. — 4. Herminjard, V, p. 126. - o. « Nous l'avons vu, le culte était célébré régulièrement par des ministres régulièrement institués, et qui avaient donné des gages de leur attachement à la Réforme. Les formes ecclésiastiques en vigueur étaient celles-là mêmes que les Réformateurs avaient approuvées. > A. Roget, I, p. 133.

LA REVOLUTION A (,l M VI I I II.I.KHMINS 66]

Ces formes existaient avant lui. Elles pouvaient donc exister après lui. Mais il avait apporté un esprit nouveau. Lui parti, l'esprit avait faibli. N'est-ce pas naturel ?

Et, alors, nous pouvons comprendre la nature du débat qui oppose les anciens et les nouveaux historiens.

Les anciens : D'après Henry, « tandis que les ennemis de l'ordre triomphaient dans Genève, les plus grossiers débordements vinrent à la surface, les factions, la révolte et l'assassinat s1y donnaient carrière tour à tour. » — « Le mépris des lois et des mœurs, dit la France protestante, était poussé à ses dernières limites, le désordre était à son comble. » — «Tout, déclare enfin Bungener, était relâchement, impuissance, anarchie. »

Les nouveaux : De tels « réquisitoires, dit Roget, ont été dressés avec une grande légèreté '. » Et il n'a pas de peine à citer beaucoup de mesures disciplinaires, par lesquelles les magistrats condamnaient les papistes, les anabaptistes, les mauvaises mœurs. On forçait tous les chefs de maison à aller au sermon le dimanche. Bref, la série entière des ordonnances était renouvelée2.

Mais qui ne voit que, au fond, la contradiction n'est pas nécessaire entre les accusations des anciens historiens et les textes cités par les nouveaux? Dans les mêmes formes, ne pouvait-il pas y avoir un esprit différent ? Voilà la vraie question, que ni Roget, ni Cornélius n'ont l'air même de soupçonner.

L'esprit de Calvin, c'était un esprit d'une grande austérité morale, qui purifiait, relevait l'Eglise et en faisait une puissance sainte et indépendante vis-à-vis de l'Etat. Or, l'esprit de ses successeurs était un esprit de médiocrité, qui faisait de l'Eglise la servante de l'Etat. Calvin avait été frappé d'exil, parce qu'il n'avait pas voulu sacrifier les droits de l'Eglise. Ces droits, les nouveaux pasteurs en faisaient litière. « Conseil et syndics, reconnaît Kampschulte, considèrent les nouveaux prédicants comme leurs sujets, qui, même dans les questions ecclésiastiques, doivent leur rendre stricte obéissance et obéir à leurs ordres 3. » Avant la fête de Noël 1 538, le procès-verbal du 3 décembre révèle bien cette plate soumission. « Messieurs les prédicants proposent comment la fête de Noël s'approche et qu'il est nécessaire faire la sainte Cène de Jésus-Christ, et que selon l'ordonnance qu'il playra\ à\ Messieurs de f ère, il ministreront laz Censé [Cène] le diez jour de Noël, aui la\ dymenche devant aut après.... » Et encore : « Puys apprès on propose que si l'on veult qu'il baptissent sus les pierres, que l'on leur fasse le commandement ; ce que leur az esté fayet 3. » Selon qu'il plaira ! Si l'on veut ! Qu'on leur fasse commandement! C'est l'acceptation de la plus arrogante et de la plus brutale césaropapie b.

1. Roget, I, p. 139. — 2. Ibid., I, p. 144-146. — :!. Kampschulte, I, p. 345- — '*■ Donc Farel disait l'exacte vérité, quand il écrivait, le 8 août 1538, à Calvin : « Le magistrat est instruit de telle façon que, en dehors de lui, personne n'ose dire un mot des choses humaines ni divines, sinon conformément à la loi, non de Dieu, mais des hommes. » Herminjard, V, p. 77. — 5. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 224. Annales, p. 239. — 6. Kampschulte trouve à propos et de bon goût de flétrir comme « clérical » le parti qui s'opposait à cette césaropapie: Clérical, dit-il, et étranger. < Jene cléricale Fransosencolonie, > p. 345. On croirait entendre parler un libertin authentique !

6g2 le RETOUR DK CALVIN A GENÈVE

Cette césaropapie porte ses fruits de désordre moral et ecclésiastique.

Bornons-nous à en noter trois :

i° Le Collège. Roget conteste que « pendant l'absence de Calvin on détruisit, ou on laissa systématiquement dépérir l'instruction publique1. » Or, que se passa-t-il? Le foyer de l'opposition au nouveau régime était le Collège même. Là se trouvaient des hommes comme Saunier, le recteur, un vieillard aussi respectable que Mathurin Cordier, et des jeunes régents aussi ardemment pieux que Gaspard Carmel, Collasse2, etc. On comprend qu'une pareille opposition ait fort gêné les pasteurs et le gouvernement. Voici comment on la supprima : Les deux jeunes maîtres Eynard Pichon et Gaspard Carmel écoutaient un sermon. L'un prenait des notes : elles lui furent arrachées. L'autre, après le sermon, alla trouver le pasteur pour lui faire des observations « amicales 3. » Bernard mit la main sur lui et voulut le jeter par la fenêtre4. Naturellement, Cornélius estime que c'était la faute des jeunes régents 5. Soit. Mais les pasteurs ne s'en tinrent pas là, et trouvant plus commode de se débarrasser de leurs critiques que de les réfuter, ils les citèrent devant le Conseil. Celui-ci leur demande où ils ont pris la Cène, aux dernières fêtes de Pâques et de Pentecôte : « En nulle part, » répondent-ils, parce qu'ils ne se trouvaient pas « en estre de laz recey vre. s Leur affaire est immédiatement réglée, et ils doivent quitter la ville « dans troys jours prochaien6. » — On divisa le Collège en deux, et la moitié seulement resta sous la direction de Saunier 7.

Cela se passait en septembre. Deux mois plus tard, après des discussions, dont nous dirons un mot plus loin, c'est tout le personnel supérieur du Collège qui est expulsé à son tour. Le 23 décembre, Saunier, Cordier et les autres sont cités. On leur propose « voyr si ne veullent pas ayder le jour de Noël prochaien ad donner laz cennaz. » Ils refusent une « responce affirmative; » et, en effet, le 25, ils n'officient pas. Le 26, ils sont bannis. On ne leur accorde que trois jours pour vider la ville8, « avecque leur ménage. » Le lendemain, Saunier présente ses observations au Conseil des Deux Cents. Il dit « que bonnement, en si petit terme, ne seroy [sauroit] fère. Cart ill az des enfans [des pensionnaires] de grosse mayson de Berne, Basle, Zurich, Bienne, et d'aultres part, aussy az de ménage et une petite fillie de l'eage d'ung an et demy, laquelle par ceste froyct ne seroy convoyé, aussy voyr si tieul mandement pourte bampnissement aut non, et si n'oserey aller et venyr dans laz ville, et sçavoyr la cause d'icelluy bampnissement. Et

1. A. Roget, I, p. 140. — ï. Jean Collasse avait quitté Bordeaux, où il tenait une petite école, fréquentée par plus de deux cents enfants. Il rejoignit, dès les premiers mois de 1538, son ancien ami et collègue, Cordier (Herminjard, V, p. 97, n. 1 ; p. 99, n. 11, 12.) Le 30 septembre, il écrit à Farel : « Tout va si mal ici qu'il n'y a plus de place non seulement pour la pudeur, pour la probité, pour la vertu, pour les droites études, pour les bonnes mœurs, mais pour la doctrine de Christ. A tel point qu'il me semble que ceux qui sont partis... ont été arrachés à une sorte de Sodome. » lbid., p. 120. — 3. C'est du moins le mot de Farel. — 4. Lettres de Farel à Calvin, du 18 septembre et du 14 octobre 1538. Opéra, Xb, p. 249 et 264. Herminjard, V, p. 115 et 153. — 3. Cornélius, p. 205. — 6. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 144". 10 septembre 1538. — 7. Herminjard, V, p. 1 16, n. 12. — Farel est encore exact quand il dit :« Il ne reste que la moitié du Collège. > Lettre du 18 septembre. Ibid. — 8. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 248*', f. 251".

LA REVOLUTION A GENÈVE II LES Gl ILLERMINS

quant az ce qu'il luy ne ses bachelliers n'ont poient administrer laz sainte cenne, respond qu'il ne sont poient comys a/ cella fère, sinon de lyre et enseigné aut collège. » On lui réplique qu'il « vuyde la/ ville et tout son ménage dans quinze jours prochaien, ensemble ses pédagogues et bachelliers '. »

Sur ce, A. Roget explique que « cette mesure brutale faisait partie du système de contrainte adopté pour assurer l'application des règlements ecclésiastiques; elle n'impliquait nullement de la part du Conseil la volonté arrêtée d'entraver le développement de l'instruction-. » A merveille. Mais, volonté a part, que devenait cette instruction, au milieu de la ruine du Collège!

A. Roget est obligé d'avouer que Yigner, successeur de Saunier3, avait une « manière d'enseigner » qui « laissait beaucoup à désirer, » car nous voyons que, le 10 octobre 1240, le Conseil le réprimande, parce qu'il a battu un de ses élèves « jusques àz effusion de sang'. » Mais Roget ne cite pas le texte d'après lequel le Conseil, trouvant lui-même Yigner « pas suffisant, » voulut lui donner comme adjoint De Petra, un ancien prêtre5. Il ne cite pas la lettre du Conseil de Berne qui, voyant l'état du Collège, propose un maître, ayant entendu, dit-il, «comme ne sayes [soyez] pas bien pourveuz de maistre d'escole, par lequel deffault vostre jeunesse pourroit tumber en quelque désordre et négligence6, a II ne cite pas enfin et surtout le texte (même jour : 16 avril) du Manuel de Berne, disant crûment ce que la lettre officielle insinuait à mots couverts : « Ecrire à Genève que Messeigneurs ont appris par leurs prédicants que l'école de Genève n'est pourvue d'aucun maître et qu'ils [les Genevois] font des démarches pour avoir un étranger, qui est alterius religionis (qui est d'une autre religion) '. »

N'était-ce pas la « dissipation » du Collège ? »

2° L'hôpital. La création de l'hôpital général avait été une des plus belles œuvres de la Réformation, « un fruict de la Parole, » comme disait Farel, qui l'appelle: «L'ordre qui, par la grâce de Dieu, fust, au commencement, donné aux pouvres, quant Dieu touchea le cueur de ce bon personnaige Claude Pâte. »

Les Registres du Conseil (12 et 14 novembre [535) nous apprennent, en effet, qu'on réunit sept hôpitaux particuliers en un seul, lequel fut établi au lieu et place de l'ancien couvent Sainte-Claire, et que le premier « hospitalier » fut Claude Salomon (surnommé Claude Pâte), lequel s'offrit, « apportant et consacrant lui, et sa femme, et tous ses biens8. » Salomon était mort. Farel écrit : « Lévrier [son successeur], homme excellent, avec sa pieuse femme, a été éloigné de l'hôpital. On lui a substitué Magnin, un banqueroutier, qui a mangé la fortune, pas petite, de son père, et celle de sa femme, et celle des sœurs de sa

l. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 2531', 254. Annales, p. 240, 241. — 2. A. Roget, I, p. 140. — 3. 17 janvier 1539. — 4. Roget, p. 141, n. 1. Roget dit par erreur 29 octobre. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 3iov. — 5. Herminjard, V, p. 2S5, n. 2. — fi. Lettre du Conseil de Berne au Conseil de Genève, du 16 avril 1539. Herminjard, V, p. 285 et n. 2. — 7. Ibid., n. 2. — Kampschulte le reconnaît : « C'en était fait de la floraison de l'école. > I, p. 349. — Corauld n'avait donc pas tort, quand il écrivait (déjà le 26 août) : Si Saunier est exilé, « le Collège tombera, qui a été élevé avec tant de frais. Ils semblent occuper à le démolir, t Herminjard, V, p. 93. — H. Registres du Conseil, Vol. 28, f. i49v, i52v, 153. Herminjard, V. p. 34 et n. 3.

femme.... On ne pouvait agir plus criminellement avec les pauvres1. » A. Roget aurait pu répéter ici que « ces mesures brutales faisaient partie du système, » et qu'elles « n'impliquaient nullement la volonté arrêtée d'entraver » la charité et ses bienfaits. Mais encore une fois, volonté à part, que devenait l'hôpital ? N'étaitil pas « dissipé ? »

3° La moralité. Dans sa même lettre, Farel continue : « Les maisons de tolérance sont rouvertes.... Les pasteurs, dans leurs prédications, ne font plus que prendre à partie ceux qui les ont critiqués2. »

C'est à cette accusation surtout que Roget oppose les textes de lois et les efforts des ministres, comme si, malgré certains règlements et certaines exhortations, les mœurs ne pouvaient pas avoir empiré ! Nous ne raconterons qu'un fait. Le 19 février i53g, il est porté plainte au Conseil contre « plusieurs dissolenccs,... dances, chansons deshonnestes, maumeryes, aller tout nuz, taboryns, blasphèmes et aultres choses contre Dieu. » Le Conseil décide de faire des « informations de ceulx que allyre de nuyct tout nud 3. » Le 21 février, le jugement est rendu. « Voyeant qu'il son tous jeunes et ne Ton fayct sinon par folye de jeunesse, » le Conseil se borne à leur faire « bonnes remonstrances » et décide « que l'on les pardonne pour ce copt h. »

« Tel est le fait, dit A. Roget, qui, grossi à plaisir par les adversaires du gouvernement genevois de cette époque, a principalement servi à édifier les descriptions fantaisistes qui ont eu cours jusqu'ici sur la licence effrénée qui aurait régné dans Genève avec l'approbation des magistrats et des pasteurs 5. »

Réservons « l'approbation des magistrats et des pasteurs ; » ne grossissons rien à plaisir et ne nous livrons à aucune « description fantaisiste. » Tenons-nous en strictement aux textes officiels. Quel historien impartial pourra s'empêcher de trouver que, dans les scandales qui consistent à se promener tout « nuds » à travers les rues, en proférant des blasphèmes, il y a le symptôme d'un état d'âme non ordinaire, et un peu alarmant; et que, dans la paternelle bienveillance, pour ces scandales, d'un Conseil qui mettait en prison ou exilait un vieillard aussi pieux et aussi illustre que Cordier, coupable seulement de ne pas avoir assisté au sermon des prédicateurs officiels, il y a le symptôme d'autre chose que d'un rigorisme calviniste 6 ?

La vérité est qu'il y avait une grande fermentation. Les défenseurs de la liberté et de la discipline' ecclésiastiques avaient été chassés. Leurs successeurs, qui

i. Lettre du iS septembre 1538. Herminjard, V, p. îiôetn. 9. — 2. Ibid., p. ii7etn. 21. — '!. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 19. — 4. Ibid., f. 20*. — 5. A. Roget, I, p. 144. — 6. « Incontestablement, dit Kampschulte (I, p. 344), à l'occasion du bannissement des prédicants, des éléments avaient agi, réfractaires à toute sévère discipline. » — Le 8 août 1538, Farel, après avoir reçu la visite de A. Ferrin et de Fabri, écrivait à Calvin et s'écriait: « Oh! si tu avais entendu le triste sort de l'Eglise!... Rien que d'en entendre une partie, c'est affreux. » (Herminjard, V, p. 76.) Et le 26 août Corauld écrivait à Calvin : « Je ne t'écris rien de la corruption des mœurs, de la liberté de péché, pour qu'on ne m'accuse pas de parler par envie. » Ibid., p. 93. — Citons encore ce passage de Roget (p. 255) : « Quelques-uns comme faisans leurs triumphes des ministres déchassez, portans par la ville une casse [casserole] fritière, et dans icelle des lumignons que, au langage du pays, signiffie/a/Ws de chandelles, faisoient entendre qu'ils avoient fricassé Farel. »

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