DE L'EGLISE DE NOYON
1e Val, en ce diocefe, qu'il deferuit en qualité de Vicaire, & mourut bon Catholique: Grace que Dieu luy fit pour n’auoir jamais tourné fa cafaque, ny changé de Religion, à quoy fa vie libertine, & l'exemple de Cauuin l’herefiarque fon correfpondanten l’vn & l’autrenom, fembloient luy donner pente, comme à plufieurs autres de la Françe, qui fe font perdus dans vn commun naufrage. J1 ne fur neantmoins battu de verges fous la cuftode, comme l’efcrit Monfieur Defmay en fon petitliurer, pag. 39.& 40. Auflieftoit-il Preftre, & nonfujet à celle difcipline. Il f'eft donc equiuoqué, prenantceftui-cy pour vnautre Vicaire aufli Chappellain, nommé Balduin leieune, doublement ieune , de nom & demœurs, non encore aduancé à la Preftrife, ny à aucun Ordre facré. En voicy, la Conclufion Capitulaire. Capitulo faito die V'eners vndecima Auguffiisss. A. Belement Promotor Capituli remonffrauit ex officio , quod Balduinus le Ieufne Cappellanas Vicarialé, à duobus menfihus nullaim ant paruam refidentiam fecit tin Ecclefia , ftandalose vinendosum quibufdam mulieribus fuffeéti, rc. Quare pro defettibus,Gabfentius à Dinino feruitio, eum Damisi condemnarunt , iuxta conclufiones diffi Promotoré , ad affifenduns per vnum menfem ivtegrum omnibus Hors féruitij Dinini ; G* pro fcandadis commiffis ordinarunt prafati Domin: 1pfum cadi virgis, quiapuer, C nondum in facris conffitutus , per magiftrum puerorum in fubthefauraria, prefentibus dictis pueris pro exemplo. ay creu deuoiradjoufter ce chapitre à l’hiftoire du premier Cauuin , ad di/yendam homonymiam, Crainte qu’on ne prenne l’vn pour l’autre, le Catholique au lieu de l’herctique.
Tiiiiii à Le Vasseur, fac-similé du chapitre XCVI, page 1171.
disons un bon Præficisne et nous armons d’un puissant préservatif contre sa nuisance, pour garantir nos yeux et nos cœurs de toute influence contagieuse, qui pourroit se communiquer tant au Lecteur qu’au collecteur des chapitres suivans, à la rencontre d’un destroit si périlleux. » Il insère toute une profession de foi « pour préservatif, » et déclare qu'il parlera de Calvin, avec les sentiments de justice, d'impartialité dont a fait preuve saint Augustin parlant des démons !.
Eh bien, quel est le témoignage de ce chanoine, qui a tout su, qui était porté à tout croire, et capable de tout dire? Non seulement il n’a rien trouvé qui appuie la fameuse légende?, mais il s’est efforcé de la renverser, en montrant que, pour la question des mœurs, on a confondu deux Calvin. Nous donnons (Pages 436 et 437) le fac-similé du chapitre XCVI, p. 1170, 1171. On remarquera le passage où
4. Le Vasseur, p. 1145, chapitre LXXXVII. « Advis sur la calvinographie, » et p. 1149, chapitre LXXXIX, « Protestation de sainct Augustin parlant des démons, et celle de l’autheur traictant de Calvin. » — 2. Aux pages 1160 et 1161, Le Vasseur énumère soigneusement tous les renseignements fournis par les Registres du Chapitre. Il prouve qu’il n’y a pas même eu place pour une condamnation semblable à celle dont on parle.
Le Vasseur rectifie Desmay sur un point tout à fait secondaire, c’est-à-dire prouve jusqu’à quel point il connait, dans le détail, toutes les décisions capitulaires.
Notre chanoine fait plus encore. Au chapitre suivant (XCVII, p. 1172), il énumère tous les Noyonnais qui ont quitté leur ville pour suivre Calvin : son frère, sa sœur, le chanoine Henry Collemont, ses resignataires Marlière et Caïn, le lieutenant civil de Noyon et quelques autres. Et à propos du lieutenant civil il met, en marge, une note si importante que nous avons cru devoir en donner aussi le fac-similé :
- N homme debien a plus de pouuoir pour mettre Ren vogue vne ville , que mille mefchans à la decrier: Meliorvnus bonus quâm mille impij. Onabeau mal parler d’autruy aupres des perfonnes de retc nuë, & de courage, qui ne voyent que pour conce- 7er ue uoir le bien, n’oyent que pour Ie rapporter. La langue bien con- Dee duite au frein delaloy, & crainte de Dieu, fe taift ,oune réfondcet ben NE que pour luy & pour fa gloire, & pourlecher l’vlcere du procientem bena chain, & le guarit. Ainfien vfenc les plus grands & les plus fa- Sd ve ces. Monfieur le Cardinal d’Offarentendant vniour vn certain Traéh. perfonnage moins bien iuger de la ville de Noyon à caufe de Caluin, fic vne refponfe digne de fa grandeur, difant que toute
ville deuoitauoir ñ cloaque ou fentine ,pour traifner au dehors
de M For quant & foy roures les ordures quify defchargent. C'eftce qu'a de Longue- fait Caluin, ayant enieué de la ville de Noyon tous fes complimottmô con- ces, fauteurs & adherans qui firent auec luy, ouapres luy leur Ne, retraitte à Gencue, comme fon frere Antoine, fa fœur Marie, tendu de luy M. Henry Collemont Chanoine, qui fenrerira bien vifte à fai a ? Ro- de de Monficurle Doyen Charmoluë,& ficvnecres-auftere penicence, & mourut fort vicil; item fes refignacaires Marliere &
D'icy iugez Caïm, le Lieutenant Ciuil de Noyon, & quelques autresen pe- #11 eut eu 18 rjr nombre, quifurent de fes confanguins, alliez, affidez & amis
fleur de lys à - Noyon, Frede long cemps.Monfieur Demochares enla preface de fon petit
Liewxenañtde liure, Deverirate corporis & fanguinis Chriffiin Mile facrifiie, qu'il as His dedie Nouiom. Ecclefie Clericis @ laicis, le tefmoigne en ces mots: moi Nor- Nequevos a retinenda pictatis vers religione dimoserc potuit Caluinss, Mende sererrimus ille fan doctrine cr vere fidei hoffis , mulris licet frandibus,
Le Vasseur, fac-similé du chapitre XCVII, page 1172.
Le livre de Desmay, qui était introuvable, est caché dans la Réserve du British Museum. Le livre de Le Vasseur est difficile à se procurer. On a prétendu que les catholiques avaient fait disparaître ces ouvrages, témoins de
l'innocence du Réformateur. Désormais ces témoignages, sous la forme la plus
absolument authentique, seront dans toutes les mains, et un honnête homme ne devra plus parler de fer rouge, à moins que ce ne soit pour marquer! ceux qui en parlent encore, et surtout ceux qui prétendent ne pas vouloir étudier la question pour n'avoir pas à désavouer ce qu'ils savent être une infamie.
L’obstination, avec laquelle certains pamphlétaires invoquent cette légende, ne saurait plus avoir qu’un seul résultat : nous forcer à nous demander comment ils peuvent croire à sa possibilité ? La réponse est celle-ci : les mœurs du clergé étaient telles qu’en fait d'accusation, aucune n’était à priori impossible. Au XI° siècle, l'ami du pape Grégoire VI, Petrus Damianus, parlant des mœurs des prêtres, disait : « Pour laver de telles souillures, le déluge ne suffirait pas ; ces crimes abominables réclament le feu gomorrhéen qui brüla les cinq villes*. » Les plaintes de Damien furent impuissantes, et saint Bernard flagelle « les impuretés, les adultères, les incestes ; chez quelques-uns, les passions mêmes de l'ignominie, et les œuvres de la honte *, » c’est-à-dire les crimes contre nature. À leur tour, les plaintes de saint Bernard furent impuissantes, et Alvarius Pelagius (vers 1320), espagnol, de l’ordre des Mineurs, évêque, « défenseur acharné“ » des papes, dans un de ses livres, réédité à Lyon précisément en 1517, dit que la plupart des prêtres (plerique) se laissent aller « à l'ivrognerie crapuleuse, et à l’incontinence (ce qui est leur vice commun) et la plupart (plerique) au vice contre nature.» « Hélas! Hélas! dans la sainte église beaucoup de religieux et de clercs s’y livrent, dans leurs cachettes et dans leurs réunions; les laïques, dans la plupart des villes, surtout en Italie, publiquement.» Et selon lui « le monde, surtout l'Italie, » sont si infectés de ce vice que Île seul remède « est que la colère de Dieu envoie du ciel la pluie de soufre’. »
Et que voyait-on au moment même de la Réformation? Ne disons rien du pape Léon X. Mais le pape qui clôt le moyen âge, et qui ouvre les temps modernes, c'est le Borgia, Alexandre VI, dont une épitaphe résume ainsi la vie : « Passant, ne t’arrête pas : ici gît le crime et le vice. »
Signalons un dernier fait, pas le moins significatif. En 1550, parut à Venise, en vers italiens, un livre célébrant le vice contre nature. Il était dû à la plume d’un auteur nommé Jean de la Casa. Or qui était ce la Casa? Les biographies nous disent que ce fut un archevêque, un légat a latere. Tout ce que le jésuite Thomas Hardingus put trouver pour excuser le fait fut ceci: La Casa était jeune quand il commit ces vers. Aussi l'Eglise se contenta de le nommer archevêque, légat : elle ne le nomma jamais cardinal.
1. «Il est arrivé, dit Rivet, que le stigmate infligé à Calvin a noté d’infamie ses calomniateurs. » /esuila vapu-
lans, p. 2. — 2. Dans son livre, Gomorrhei, vers 1130; Rivet, Jesuila vapulans, p. 7. — 3. Rivet, Ibid., p. 7. — 4. « Defensor acerrimus, » dit Bellarmin. (De seriptoribus ecclesiasticis, édit. 1658, p. 369.) — 5. Rivet, Ibid., p. 8. — 6. Rivet, Jbid., p. 9. — Giovanni della Casa naquit à Florence, le 28 juin 1503, et mourut à Rome, le 14 novembre
1556. On lit, dans Prosper Marchand, Dictionnaire historique ou Mémoires criliques et lilléraires, 1758, 1, p. 161, 162:
On comprend maintenant que les Bolsec, et les jésuites de toute sorte, aient eu l'idée de prêter à Calvin les vices dont ils voyaient autour d'eux tant d'exemples.
Aujourd’hui ces mœurs paraissent incroyables ; même un protestant ne penserait pas à les reprocher à un catholique. Tel est le changement accompli. C’est à ce point que la moralité a fini par s'imposer aux plus immoraux.
Or, qui a réformé ainsi l'Eglise catholique, le clergé catholique ? qui a réussi, là où avaient échoué les Pierre Damien, les Saint-Bernard, les Alvarius Pelagius ? Les Réformateurs, Luther, et tout particulièrement Calvin. Il a doté le monde chrétien et les pays de langue française de cette austère conception de la vie, qui s'appelle le calvinisme. La plus odieuse accusation contre notre Réformateur permet précisément de constater ce que son influence a eu peut-être de plus incontestablement salutaire.
« Les défenseurs les plus zélés du Casa se sont vus réduits à la fâcheuse et mortifiante nécessité de ne pouvoir le justifier d'une accusation si odieuse, qu’en reconnaissant de bonne foi, qu’il n’en était pas absolument innocent, que bien qu’il ait osé le nier, il parloit pourtant dans son Capitolo del Forno, de l'amour contre nature avec quelque sorte de louange ; et qu’il avouoit fort naturellement, qu’il s’y adonnoït quelquefois, mais rarement pourtant... Pour l’excuser en quelque sorte, Magliabechi, Ménage et la Monnoïe, remarquent que le cardinal Bembo, Sannazar, le Berni, le Mauro, le Molza, Matteo Franco, Luigi Pulli, e cento mille altri, ont fait et publié des pièces pour le moins aussi licencieuses que celles-là .… Ménage ajoute que ce ne fut pas le Casa qui publia le Capitolo del Forno, mais le libraire. Et quant à ce qu’il suppose qu’on a eu grand tort d’attribuer à un archevêque, à un nonce, à un légat a latere, à un secrétaire des brefs, et enfin à un doien des camériers honoraires du pape, un jeu d’esprit, un simple badinage, que l’auteur même proteste n’avoir composé qu’étant laïque et dans une extrême jeunesse, on peut très légitimement supposer aussi bien que lui que la protestation du Casa est trop nécessaire pour être recevable, et que son ouvrage n’aiant été imprimé pour la première fois qu’en 1538, 18 ans avant la mort de l’auteur, âgé de 35 ans, lors de cette impression, on peut au moins douter de la solidité de cette supposition, et regarder avec quelque fondement ce prétendu badinage comme la composition d’un homme fait, probablement engagé dès lors dans l’état ecclésiastique, et peut-être même déjà prêtre. »
La légende du fer rouge. (p. 429.)