‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 108 sur 156 · Wurstisen, o. c., p · texte numérisé non relu

Wurstisen, o. c., p

raconte n’est pas même vraisemblable. Bèze nous dit qu'il eut pour principaux amis Simon Grynée et Wolfgang Capiton,etqu'il s’adonna anétude de hhébret

Mais probablement Bèze se trompe au sujet de Capiton, qui était depuis bien des années à Strasbourg ‘.

Ce que nous savons deplus Æirmréestque Calvin logea chez une matrone distinguée (/ec-

lissima matrona) nommée Catharina Klein, Catherine Petit (Ramus dit : Catharina Petita), au faubourg Saint-Alban. (Page 492.) Quel- TN jan ŒHES années plus tard, PIN UANCESS ocut Jeri his ftudioæ Ji elt ; 1568-1569, Ramus y Que Jeret Hcbraïs cgrahà in cloquis, ; Pellican. (p. 485.) hôtesse, devenue vieille,

logearaussireteson

lui parlait « souvent et avec plaisir » (sæpe et jucunde) du caractère, de l’austérité de son ancien pensionnaire : elle était encore sous le charme merveilleux (sanctitaie singulartis ingenii mirifice capla). Pourquoi Ramus ne nous a-t-il conservé aucun détail de ces précieux récits? Il se borne à répéter, avec Catherine Petit : ici a été composée, élaborée dans des veilles mémorables, célestes, l’Znstitution chrétienne ?.

Nous savons encore que Calvin, quoique caché sous le pseudonyme de Lucanius, et plongé dans ses divers travaux, entra peu à peu en relations avec tout ce que la Réforme comptait en Suisse de remarquable, en particulier avec ses futurs collaborateurs.

Il apprit à connaître Viret qui était à Bâle, en novembre 1535*. Et, le 1°’ mars

1. Opera, Vie de Calvin, 3e édit., XXI p.124. — 2. Petri Raimi Basilea ad senatum populumque ‘Basiliensem, 157x, p. 58, dans le volume: Petri Rami prælectiones in Ciceronis orationes consulares. Basileæ per Petrum Pernam, anno MDLXXV. Voir aussi: Pierre Ramus à Bâle, par Bernus. Bulletin, XXXIX, 1890, p. 508 et s. — 3. Le 15 novembre 1535, Ami Porral écrivait de Berne au conseil de Genève : « Maistre Pierre Viret est à Bâle. » Herminjard, MP r72 0e.

1Aroilérappelait à Viret une visite, qu'ils

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avaient alors faite en commun: «Claudius Feræus, que tu vis avec moi, à Bâle !. »

Il apprit à connaître Bullinger, qui était à Bâle, le 3 février 1536, jour où fut signée la première confession de fonmhelvétique Are "22 mai 1557, Bullinger lui rappelait cette année 1536, « où pour la première fois je t'ai vu et salué à Bâle ?. »

I apprit à connaître sans doute Carlstadt, et Caroli, contre lequel il défendit Farel. Sa préface à la Bible d'Olivétan nous le montre

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: \ AN à = Pre NE Ne en relation avec Farel, CAN NZ ATLAS) T0 } 7 À : \ < | == | w f 1 4 & ARS sans que nous sachions ÉAKKRSN EN CATTINE D X à quelle époque com- ae

mencèrent leurs rap- Œcolampade, d’après les Jcones. (p. 486.) ports personnels. Arrivant de Genève qu'il avait dû quitter, Caroli accusait les Genevois de tous les crimes. Farel répondit. Carlstadt avertit Caroli. Celui-ci est aussitôt saisi d’une telle fureur, qu'il court dans la ville comme un fou, se répandant en menaces contre Farel. Il aila trouver Calvin, qui le reçut fort mal.

Enfin une des maisons que Calvin dut le plus fréquenter fut l'imprimerie qui mit sous presse son Znstitution chrétienne, l'imprimerie de Platter.

Nous avons parlé de l'enfance de Platter, alors qu'il était « béjaune » et parcourait l'Allemagne avec les « bacchants. » Nous le retrouvons à Bâle, chez maître Hans Stæhelin, surnommé le Cordier rouge, sur la place du Rinder

41. Herminjard, III, p. 373, n. 2. « Nous avons lieu de croire que les relations de P. Viret avec J. Calvin datent de cette époque. » — 2. Jbid., IV, p. 4,n. — 3. Ibid, II, p. 374, n. 8.

Markt. Il étudie la nuit; il étudie même, tout en travaillant, en fixant à une fourchette quelque page d’un Plaute, que lui a donné le respectable imprimeur messire Andreas Cratander ‘. Il reçoit la visite et les avances de Beatus Rhenanus, d'Erasme. Il y reste insensible, et mange du fromage pourri.

Il avait appris la langue hébraïque. Oporin le force à l’enseigner. Un Français était arrivé, envoyé par la reine de Navarre, magnifiquement vêtu et coiffé d’une barrette brodée d’or. Son serviteur le suivait, portant un manteau et un chapeau, pour le cas où la pluie serait venue à tomber. Il va entendre un soir Platter. Celui-ci, après avoir travaillé à faire des cordes toute la journée, arrive dans la chambre, mal vêtu comme toujours, et s’assied contre le poële, tandis que les étudiants se mettent autour de la table. « Quand viendra notre professeur ? » demande le Français. Oporin lui montre Platter, à sa complète stupéfaction ?.

Buie Mason de con D 0) Quelque temps après, il se marie à Zurich.

| Sa femme était la servante de Myconius *, du

reste d'une famille ancienne et honorable, dont plusieurs membres furent, depuis, anoblis *. Pour le moment ses gages étaient minces, et encore Myconius ne put

les lui payer en entier.

Platter continua ses voyages, et au bout de quelque temps revint à Bâle, portant son enfant de six mois couché dans son berceau. « Sa mère marchait derrière, comme la vache suit le veau. »

Pour boire le peu de vin qu'ils possédaient, ils n'avaient qu'une fiole au col allongé. « — Bois donc, disait-il à Anni, tu allaites. — Bois toi-même, répondait la brave femme, tu étudies, et passes à l’école de mauvais quarts d’heure. » Plus tard, ils eurent un verre.

En 1531, Myconius fut nommé à la cure de Saint-Alban. En 1532, il devint antistès (premier pasteur). Platter enseigna le grec au Pædagogium. Pendant quatre ans, il fut aussi correcteur d'imprimerie chez Hervagius.

Finalement l’idée lui vint de se mettre imprimeur. Oporin eut la même envie ; ils s’associèrent avec Balthasar Ruch et Ruprecht Winter, beau-frère d’Oporin. Au prix de 800 florins ils acquirent l'atelier d'Andreas Cratander, «parce que sa femme ne voulait plus d’un état aussi malpropre. »

L'imprimerie fut établie au grand Bâle, quartier du mont Saint-Pierre, dans

4. Vie de Thomas Plulter, édition Bernus, p. 111. — 2. Jbid., p. 115. — 3. Il n'y avait rien là d'étonnant pour l’époque. « Un savant qui était l’un des principaux coopérateurs de la Réforme en Alsace et en Suisse, le Lorrain Wolfgang Musculus, avait commencé, au moment où il renonçait à sa prébende, par se faire tisserand, puis terrassier, tandis que sa femme se plaçait comme servante. » Buisson, o, c., I, p. 245. — 4. Wie de Thomas Platter, p. 232.

la maison de l’Ours noir, visà-vis de l’hôtel d'Andlow !.

L'installation devait être suffisante. La façade intérieure de la maison existe encore, bien

exposée à la lumière, avec de grandes fenêtres à meneaux, qui suppriment presque tout le mur. À côté est la porte, par laquelle on devait entrer dans l'atelier. (Page 494.)

Oporin* (Page 493) s’occupait surtout du choix des ouvrages à imprimer. Robert Winter fournissait les fonds. Lasius (Ruch) et Platter dirigeaient l'imprimerie même *.

Myconius se hâtä de recommander son protégé à Bullinger. Quelques mois avant que l’'Znstitution chrétienne fut sortie de presse, il lui écrit, le 24Mudin0i5351@Je te recom- = he a] — — mande Platter, le nouvel impri- OswaLDus. YcoNIUs.SSTDENT'P meur : si tu peux lui confier FCCLES: BASILIENS ANTISTES.I F” bientôt quelque chose, sans Myconius. (p. 487.) offenser Froschower, ne l’oublie pas. Les choses que tu écris sont recherchées (cara) et se vendent bien. Tu peux l'aider par ces écrits". » Mais Bullinger lui répond qu’il n’est pas libre : « D’heure en heure je donne à Froschower mes pages plutôt noircies qu'écrites Ÿ. »

Alors Myconius se tourna vers Pellican, en ce moment à Zurich, 13 juillet 1535 : « Thomas est dans le besoin (7diget), comme quelqu'un qui essaie un métier... Il a un outillage très abondant, bon (probus), élégant. » On peut se fier à lui pour la correction. « Car lui-même jusqu'ici a fait ses preuves, et il y a Oporin, jeune homme bon, docte, bien au courant, laborieux... Bref, pour la forme bonne (proba), parfaite du volume, pour ses aides (instructoribus), pour

1. D’Andlow, premier recteur de l’Académie de Bâle, et dont le tombeau était dans la cathédrale ( Basilea sepulla, p. 9). La maison de l’Ours noir avait été habitée au XIVe siècle par des Béguines, elle portait, ce siècle-ci, le nom de zum Frieden (A la paix). Vie de Thomas Pluiler, p. 174. — 2. Oporinus (forme grecque pour Herbst) avait servi quatre ans le célèbre empirique Paracelse. Il 'entra comme professeur au Pædagogium, en 1533, puis à l’Université, comme professeur de grec, 1536. Herminjard, IV, p. 206, n. 1. — 3. Ibid., IV, p. 207, n. 3. — &. 24 juin 1535, Opera, Xb, p. 47. — 5. 29 juin, Jbid., p. 48,

leur exactitude, tu peux être tranquille. Tu ne peux croire combien tu seras agréable à tous ceux qui aiment Platter !. »

Il est très probable que c’est sur la recommandation de Myconius que Calvin s’adressa à Platter, et lui confia l'impression de son Institution.

—= Pendant ce temps, voici la scène qui se passait à l'Ours noir, entre Platter et son associé Lasius. Elle jette un jour cru sur les mœurs de cette époque.

« Nous avions travaillé tout le dimanche; à onze heures du soir j'étais occupé à revoir une épreuve, quand Balthasar se mit à me lancer des mots piquants et finit bientôt par se répandre en injures :

» — Dis donc, Valaisan, je ne t'ai pas bien compris l’autre jour : notre manière d’agir serait-elle contraire

à l'honnêteté * ?

» C'était Balthasar qui dirigeait l'imprimerie de l'Ours, établie dans une maison que Cratander nous avait louée. Je répondis comme je le devais à cette grossière apostrophe. Balthasar se tut, mais, saisissant un épais châssis, il s'approcha de moi par derrière, pendant que je lisais l'épreuve; il avait déjà Îles deux bras levés pour m'asséner un coup sur la tête, quand, en regardant de côté, je m’aperçus de cette manœuvre; je

Bâle. Porte Saint-Alban. me levai subitement et parai le coup avec le bras. Nous

(p/2488) en vinmes aux prises. Comme un furieux il m'égratignait le visage et cherchait, avec le doigt, à me crever un œil; voyant son intention, je lui déchargeai sur le nez un tel coup de poing qu’il tomba à la renverse et resta un bon moment sans connaissance, tandis que sa femme, à genoux auprès de lui, criait :

» — Hélas ! tu as tué mon mari!

» Au bruit, les ouvriers, qui venaient de se coucher, se relevèrent précipitamment et descendirent à l'atelier. Balthasar était toujours évanoui ; j'avais le visage tout égratigné et sanglant. Enfin Balthasar reprit ses sens et voulut de nouveau me tomber dessus :

» — Laissez-le arriver, m'écriai-je, je le recevrai encore mieux que la première fois.

» Les ouvriers me poussèrent à la porte et, une chandelle à 1a main, je

retournai chez moi; je demeurais à côté de la maison du maître d'école. En m'apercevant, ma femme s'écria :

1. Opera, Xb, p. 50. — 2. Balthasar avait pris pour lui un propos de Platter, trouvant qu’on dépensait trop de l'argent prêté à l'imprimerie par Ruprecht : « Nous causerons la ruine de cet homme, » avait dit Platter.

» — Oh! vous vous êtes battus ! ? »

Quelques semaines après, Platter habita dans l’imprimerie même:

c'est là que naquit son fils Félix (octobre 1536).

Platter n’imprima pas seulement le premier ouvrage de Calvin, il imprima aussi le second, lés deux Epitres. com- Dosccsta herraré, et adressées l’une à Duchemin, l’autre à Gérard Roussel.

La préface est datée de Genève : pridie idus Januarit anno 1537, et la dernière page porte :

imprimé par Balthasar Pasiusietolhr sPlatter mense marlio 1537. » — Dansisamlertre dur25 mars, Oporin dit à Calvin qu'il lui a envoyé douze exemplaires *.

L'association de nos

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Portrait de Jean Oporin. (p. 491.)

imprimeurs ne dura pas longtemps, cependant. Bal-

thasar fit perdre à ses créanciers quelques milliers de florins. Ruprecht perdit tout son avoir. Oporin tint le plus longtemps. Il finit également par être au-dessous de ses affaires pour une forte somme. « Ces trois hommes sont morts dans la misère et les chagrins. »

Platter prospéra, d’abord comme imprimeur et libraire. Il s'établit dans une maison qui existait encore (Page 495), lors de mes premières visites à Bâle:

Zum Gejegt (la chasse).

(Freie Gasse) ?.

Elle était située au haut de la rue Franche, N° 90

À. Vie de Thomas Plalter, p. 175. — 2. Herminjard, IV, p. 207. — 3. « Ce que je me rappelle de plus ancien

à 12 JA EENESDE2 07 ue) PE B ; écrivait le fils de Thomas Platter, c’est d’avoir vu peindre la façade de notre maison, jadis la Wässeburg, et maintenant : zum Gejegt; la chose eut lieu en 1539, comme le prouve le millésime toujours visible. Sur l’échafaudage, en dehors de la fenêtre, maître Mathis maniait ses pinceaux, peignant les chiens, les chasseurs et le cerf avec son bois

qui n’est pas encore effacé. » (Extraits des Mémoires de Félix Platler, à la suite de la Wie de Th. Plalter, édit. Bernus, p. 235.) Cette chasse était visible au commencement de ce siècle. Depuis, la façade avait été refaite. Mais la cour

Là il eut plus de vingt pensionnaires, acheta la maison, et deux autres à côté !. En même temps il enseignait.

Il finit par abandonner l'imprimerie, et par accepter Îa place de directeur de l’école de la cathédrale, qu'il réforma d’après les idées de Jean Sturm, en 1544. À partir de ce moment, il est le grand scholarque bâlois ?.

(Page 497.)

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Comme il est facile de ressusciter le milieu où tous ces événements

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ces personnages se sont

Bâle. Imprimerie Platter. (p. 491.) agités ! On essaie, il est

vrai, de transformer un

peu la vieille ville. On a abattu, devant l'Hôtel de ville, tout un grand pâté de maisons. On s'efforce de faire, au travers de la cité, une large rue. Mais longtemps encore il restera assez de vieux quartiers, bien étroits, bien sinueux, bien escarpés, avec ces escaliers, et ces rampes, sur lesquelles on s'appuie, soit pour éviter les chutes en descendant, soit pour s’aider en montant (comme le remarquait déja Ramus), avec ces maisons à pignons, et leurs étages qui avancent, et surtout leurs façades peintes”. Ici et là on lit encore de vieux millésimes : je note celui de 1528. Sans doute, plusieurs des peintures sont modernes. Mais qu'importe la date du bleu, du rouge, du noir ? la sensation est la même pour l'œil. Et puis il y a un nombre infini d'hôtels, d'auberges, avec leurs armes parlantes, fixées aux murailles, ou se balançant à l'air: saumons, chevaux blancs sur fond vert, faisans, lapins, lions, anges, hommes sauvages ‘, rois. Il faut s'arrêter

intérieure n’avait pas changé. Les fenêtres gothiques étaient à doubles meneaux, et le chœur de l’église des Cordeliers qu’on apercevait, achevait de faire de cet ensemble un des coins les plus pittoresques et les plus exacts du vieux Bâle. Nous donnons (page 495) un dessin de la cour de cette maison, d’après une photographie que nous avons la bonne fortune de posséder.

4. Vie de Thomas Platter, p.181. — 2. Il y avait à Bâle trois établissements: les écoles, le Pædagogium et l'Université. — 3, Ramus s'exprime ainsi : ædificia imprimis optica picturæ varietate decorantur. Petri Rami Basilea, o. c., p. 46. — k. L’hôtel de l’Homme sauvage existe encore, absolument renouvelé, et jy ai logé plusieurs fois. Un vénérable pasteur, mort depuis, M. Œri à Lausen, près Bâle, possesseur d’un des portraits les plus remarquables de Calvin (nous aurons l’occasion d’en parler), dans une visite inoubliable que je lui fis, me montra. l'album de l'Homme sauvage, au XVIe siècle: une rareté presque aussi rare que le portrait de Calvin, qui contemplait mon étonnement, L’hôtelier du XVIe siècle, Samuel Schorendorf, logeait, paraît-il, des nobles, et il leur demandait de s’inscrire sur son album. Les pensées qu’ils nous ont ainsi laissées valent bien, tout au moins, les pensées de nos albums actuels.

surtout devant la délicieuse fontaine due, dit-on, à Holbein, et qui en tout cas en est digne. C'est un parfait morceau de Renaissance : une colonne, qui, en bas, est entourée d'hommes et de femmes dansant une farandole échevelée. Les contorsions et les gestes violents trahissent une gaieté

un peu grosse. Mais voici de délicates caria- Le tides, et des enlacements d’arabesques d’une finesse délicieuse. Et enfin le tout est surmon t£

d’un joueur de cornemuse âgé, à grande barbe, fatigué. Il a couru le monde, gaspillé sa vic, et pour se soutenir il s'appuie contre le pilier, | Li d’un air las, les yeux demi-fermés. 1

Alors, pour animer ces rues de leur vraie vie du XVI° siècle, il faut, au Musée, feuilleter = É. les collections des Holbein, des Manuel, des Urs Graf.

Ce qui frappe, chez ces peintres de la pre-

mière moitié du XVI® siècle, — de 1520 à 9 :

1530, — c'est qu'ils peignent et dessinent ap &

presque exclusivement des soldats et des femmes de mauvaise vie. C'était, en effet, l'époque maudite des « pensions » (dont Zwingle avait une telle horreur), et des lansquenets trainant leurs rapières et leurs vices. Sans compter que pale. Maison de Platter Zum Gejegt. (p. 403.) ces couleurs et ces attitudes plaisaient singu-

lièrement à ces pinceaux volontiers hardis. Il faut voir le mendiant déguenillé, qui passe en vous tendant une main menaçante; le paysan pas moins misérable; et puis la série des gens de guerre aux poses fières de matamore, comme celui qui porte une bourse vide, pendue à sa longue lame, et sur laquelle est écrit: « j'ai tout joué. » Mèlées à ces spadassins sont les femmes décolletées, avec des robes faisant des plis énormes ; l’étoffe suffirait pour envelopper deux ou trois fois leur corps. Ce sont ces robes qui coûtaient si cher, et contre lesquelles Calvin et d’autres firent des lois somptuaires. Car les femmes honnêtes ont le même costume : seulement elles ajoutent quelquefois une guimpe, ou une pèlerine, comme des chanoines.

Le peuple qui n’est pas mendiant, le bourgeois qui n’est pas malhonnète, est un peu délaissé par nos artistes. Heureusement la mort n'oublie personne, et Holbein nous a peint les costumes vulgaires dans la Danse des morts, un juge, un avocat, un conseiller, un pasteur.

Tenez, voici, courant dans la rue, le petit Félix Platter: il a huit ans et porte

Mais ce qui était plus curieux, c’est que Schorendorf avait un peintre, qui lui peignaïit, à côté de la pensée, les armes du noble voyageur. Cela formait une vignette, sur parchemin, le tout dans un beau livre avec tranches dorées. Une vignette, entre autres, nous donne les renseignements les plus authentiques sur la manière de se tenir à table. Chaque convive a son chapeau sur la tête (il ne le soulevait que pour le bénédicilé), et à la main pas de fourchette, mais un couteau. Les Suisses étaient renommés pour leur habileté à s’en servir.

un pourpoint, des hauts de chausse mi-parti blanc, mi-parti rouge et bleu. Longtemps il gardera ce costume et s’y pavanera (c’est lui qui le dit). Il a aussi un manteau de velours, que noble Gédéon d’Ostheim lui a donné!. Et quand il change, c'est pour prendre un pourpoint tailladé et des chausses mi-blanches, mi-jaune soufre, toujours « en couleur, selon la mode du temps*. »

Blanc, jaune soufre, rouge, bleu, et, pour que ce soit plus voyant, une moïitié d’une couleur une moitié de l’autre !

Ce sont toutes les nuances de l’arc-en-ciel avec lesquelles ces costumes enveloppent les femmes et les hommes, ou qu’ils font scintiller dans les rues ! Quand le soleil brillait, que les manteaux s’ouvraient, que les peintures des maisons et les peintures des habits jaunissaient et rutilaient, quel éblouissement, quelle fête des yeux !

Après la lumière, les ténèbres ; après la vie, la mort.

Pour finir mon évocation du passé, je retourne au cloitre: je me promène lentement et longtemps sous ces voûtes, à travers ces piliers, en face de cette vue splendide, au milieu de tous ces souvenirs, beaux, grands et plus émouvants encore. Le lieu est propice: d'autant plus qu’ils sont tous là ces hommes avec lesquels je viens de vivre, là, sous une stèle funéraire. Chacun a la sienne. On dirait le Campo santo de la Réformation. Et le mot qui, dans l'Ancien Testament, résume par un refrain identique la vie des patriarches, résonne, semble-t-il, à mon oreille : « puis il mourut. »

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Entre Jacob Meyer, « le très prudent conseil de la célèbre ville, » emporté par la peste en 1541, et Simon Grynæus, recteur de cette académie « si expert dans les langues latine, grecque et hébraïque, et qui poussa jusqu'au miracle la connaissance de la philosophie, et qui posséda la science et l'usage de la vraie théologie » (il mourut à quarante-huit ans, en 1541), est l’épitaphe d'Œcolampade: « premier auteur de la doctrine évangélique dans cette ville, et vrai évêque de ce temple... » Puis il mourut à l’âge de quarante-neuf ans, le 21 novembre 1531. « Si l’honneur, le bien, l’art aidaient dans le malheur, aucun de ces trois ne serait mort*. » (Page 408).

Et Erasme, « homme très grand de toutes les manières... incomparable... » Puis il mourut, septuagénaire, en 1536, et ses amis Amerbach, Froben, Episcopius, lui ont élevé cette pierre .

4. Mémoires de Félix Platler, édit. Fick, p. 9. — 2. Mémoires de Félix Plailer, p. 16. 3. Toutes ces inscriptions se trouvent reproduites dans le volume intitulé Basilea sepulla, etc. Bâle, 1661. — 4. Ce monument n’a pas changé de place, il est toujours dans le petit cloître, à gauche, quand on vient du côté de Saint-Alban. Dans la rue on y a adossé la statue moderne d'Œcolampade. — 5. Le tombeau est dans la cathédrale même, à droite de la table sainte, quand on regarde l'entrée de l’église. C’est une grande plaque de marbre rouge, couverte d'écriture dorée.

Thomas Platter. (p. 494.)

Et Oswald Myconius, qui put « nourrir fidèlement de la parole de vérité cette Eglise bâloise, suivant les traces de son prédécesseur Œcolampade.... » Puis il mourut, en 1552.

Et Gratarolus, le médecin de Calvin (41568). Et Oporinus, l’imprimeur docte,

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DN IACOBVM MEÏERVM D 1O OECOLAPADIVS |} HVIVS INCLITÆ VRBIS PROFESSION THEOLO ||; CONSVLEM PRVDENIS: | GVSTRIVM LING VARVM SIMVM CONSVLTISSIMV PERITISSIMVS, AV THOR QUE, PIETATIS SANÆ || EVANGELICÆ DOCTRI CVLTO REM AC PROMO ||: NÆ IN HAC VRBE PRI:

TO REM PRIMARIVM MAVS,ET TEMPLI HVIVS OMNIS HONESTATIS VERVS EPVS-VT DOC:

QVOD :N iPSO FVIT TRINASIC VITÆ SANC I 1 INSTAVRATOREM DILI TIMONIA FPOLLENTISI :fll (PT THEOLOGIÆ VERÆ SCI: | GENTISSIMVM L'APIS AVS, SVB BREVE SAXV ||) [ll ENTIAM ET VSV DICNO

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Bâle. Tombeau d'Œcolampade. (p. 496.)

laborieux, élégant. Et Sulzer, « théologien vrai et vigilant, antistès, qui travailla des deux mains dans la vigne du Seigneur, érigea et dirigea l’école de théologie, » puis il mourut à l’âge de soixante-dix-sept ans (1585). Et Hotmann : « la Gaule l'enfanta: Bâle le garde enseveli. Ne connaissant pas la mort, son nom vit partout; » puis il mourut en 1590... !

Puis il mourut; puis il mourut! C’est la loi de la nature. Elle n'est que lugubre. Voici qui est angoissant :

« Angèle Curio, noble et généreuse fille, d'un esprit divin... qui parlait élégamment italien, allemand, français et n'ignorait pas le latin... en trois jours, elle fut enlevée par la peste et elle alla avec un élan admirable à Jésus-Christ, âgée de dix-huit ans (1554). »

Et à côté : « Angèle, Coelia, Félicie, l’une âgée de dix-huit ans, l’autre de dix-sept ans, l’autre de seize ans, s’en allèrent à Dieu dans la grande peste de cette ville, au même mois d'août de cette année terrible. Et le père, Coelius Secundus Curio, et la mère Marguerite Isacia, Italiens, réunirent ce qui était mortel de leurs trois enfants si distinguées, si douces, si chères, dans l'espoir de la bienheureuse résurrection. »

Puis le frère alla de bonne heure rejoindre ses sœurs : il avait vingt-neuf ans.

41. Le malheur poursuit le pauvre adversaire de Calvin. Je cherche sa stèle: c’est la seule que je ne trouve pas. Je m’informe. Placée sur le tombeau même de la famille Grynée, dans lequel Castalion avait été inhumé, la stèle fut brisée lorsqu'on eut à rouvrir le tombeau : elle était trop peu épaisse.

« Le père joignit le corps de son fils à ceux de ses trois filles, le fils très cher et très pieux, déjà polyhistorien et éloquent, maître à l’école bâloise, le père privé du compagnon et de l'héritier de ses études (1566). »

Enfin Curio lui-même, âgé de soixante-sept ans se coucha pour rejoindre toute sa famille, qui l’avait devancé. « Etranger, arrête-toi et apprends. Ce n’est pas Coelius qui est ici, mais c’est le corps (sua) de Coelius, ou plutôt son tombeau (ñua). Christ a son esprit ‘.... »

Les luttes sont passées ; les luttes sur la place publique ; les luttes déchirantes près du lit des bien-aimés; les luttes odieuses entre les théologiens. Illustres savants, doux vieillards, jeunes filles. ils reposent dans la paix du cloître rouge, sur les bords du Rhin vert. Paix, Christ ait leurs esprits!

4. Voir « La famille de Curione » dans les Récits du XVIe siècle, par J. Bonnet, I, p. 242 et suiv,

Bâle. Portail de l’évêché.

CHAPIMRELSECONE La Préface de l’Institution chrétienne.

I. Date de la sortie de France. — II. Les Placards de 1534. — III. Préface de la Bible d’Olivétan. — IV. Calvin hébraïsant. — V, Les calomnies de François Ier. — VI, Préface de l'Institution chrétienne, — VII. Le caractère providentiel de la préparation de Calvin.

OUS les voyages, tous les séjours que la tradition ou les chroniqueurs font faire à Calvin, depuis sa fuite de Paris jusqu'à son arrivée à Bâle, sont loin d'être prouvés. Nous avons seulement noté les plus probables, sans avoir la prétention d'en préciser ni l’époque exacte, ni la durée. Et même des deux dates extrêmes de cette période agitée, si la première est certaine (1° novembre 1533, discours de Cop), on ne peut en dire tout à fait autant de la seconde.

« Il partit donc de France, dit la Vie de Calvin, l'an 1534... mais devant que de sortir de France, estant ceste année-là à Orléans, il composa un livre intitulé Psychopannychia . »

Et, dans l'Histoire ecclésiastique, on lit: « Le roi vint à Paris, au mois de janvier suivant, commençant l’an 1535, et ordonna le 29 du dit mois une procession générale en laquelle il se trouva en personne avec ses trois enfans.…. Plusieurs excellens personnages sé bannirent de France volontairement, à cette occasion, desquels furent Jean Calvin *... » etc.

Loin de se contredire, comme on l’a: cru, ces deux renseignements se complètent. Calvin part, c’est-à-dire commence le voyage qui doit le conduire

1. Opera, Vie de Calvin, 2e édit., p. 58. — 2. Histoire ecclésiastique, 1,"p. 34, 35

hors de France, en 1534; il en sort réellement, pendant ces jours qui, dans l’ancien style, sont attribués à 1534, mais, dans le nouveau, appartiennent à 1535 ; sans doute en février !.

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Nous sommes mieux renseignés sur la cause, et l’occasion de cette sortie de Hrance.

François [°, depuis des années, restait indécis, faisant alterner, vis-à-vis des Evangéliques, les mesures de rigueur et les mesures de clémence. L’entrevue de Marseille (octobre 1533), où il avait reçu, des mains du pape, la femme de son fils, Catherine de Médicis, et des bulles organisant l’inquisition, semblait avoir définitivement fait pencher la balance du côté de la persécution, et décidé du sort religieux de notre pays”. Mais encore une fois la politique intervint ; une nouvelle oscillation se produisit. On se remit à craindre et à espérer. Tantôt c'était Béda qui était en prison ; tantôt c'était G. Roussel et Couraud. Au moment où leurs conducteurs étaient ainsi séparés d’eux, les fidèles de Paris « desplaisans et désolez, » ou plutôt « aucuns particuliers » eurent l’idée d'envoyer en Suisse un délégué, pour chercher un abrégé de la doctrine qu’on pourrait donner au peuple. Féret, « serviteur d’un apothicaire du roi François, » alla donc à Neuchâtel et en rapporta, sous forme de « placards » et de « petits livrets,» les fameux « articles véritables sur les horribles, grands et importables abus de la messe papale, inventée directement contre la Saincte Cène de nostre Seigneur seul médiateur et seul Sauveur Jésus-Christ. »

En voici le début : « J’invoque le ciel et la terre en tesmoignage de vérité, contre ceste pompeuse et orgueilleuse messe papale, par laquelle le monde (si Dieu bien tost n’y remédie) est et sera totalement désolé, ruiné, perdu et abysmé, quand en icelle nostre Seigneur est si outrageusement blasphémé, et le peuple séduit et aveuglé : ce que plus on ne doit souffrir ni endurer.…... »

Puis il était question d’un «horrible et exécrable blasphème.» Puis il était déclaré qu’il « faut maugré leurs dents que le Pape et toute sa vermine de cardinaux, d’évesques, de prestres, de moines, et autres caphards diseurs de messes, et tous ceux qui y consentent, soyent tels : assavoir faux-prophètes, damnables trompeurs, apostats, loups, faux-pasteurs, idolâtres, séducteurs, menteurs et blasphémateurs exécrables, meurtriers des âmes, renonceurs de Jésus-Christ, de sa mort et passion, faux-témoins, traistres, larrons et ravisseurs de l'honneur de Dieu, et plus détestables que les diables *.... »

Ces placards ont été longtemps attribués à Farel. Il a été démontré par

4. C’est seulement dans le N. S. que l’année commence en janvier. Voilà pourquoi l’Hisioire ecclésiastique à la précaution de faire une remarque spéciale. — 2. Louis Bonnet a dit: « L’entrevue de Marseille valut à la France deux des fléaux les plus funestes de son histoire : la persécution légale et Catherine de Médicis. » Revue chrétienne, 1856, p. 388. — 3. Histoire des Martyrs, I, p. 299.

M. le professeur Herminjard qu’ils furent rédigés par Antoine Marcourt, le premier pasteur de Neuchâtel !.

Crespin n'a pas tort d'appeler ce style « tranchant et foudroyant. » Couraud «et autres gens de jugement ne trouvèrent pas bon telle manière d'enseigner. » Mais on ne tint pas compte de leur avertissement, et les placards furent affichés, dans la nuit du 17 au 18 octobre, à Paris, à Orléans, et en particulier à Amboise, où se trouvait François I*, même à la porte de sa chambre *.

Le dimanche matin (18 octobre) lorsque, en se levant, les bourgeois de Paris aperçurent les terribles affiches, ce fut comme un coup de foudre.

Le fanatisme éclate. Dès le lendemain, lundi 19 octobre, la Chambre des Vacations décide qu'elle ira en procession, le 22, de la Sainte Chapelle à Notre- Dame, « pour prier Dieu que correction fût faite des scandaleux, hérétiques placards et livres attachez et plaquez en plusieurs carrefours et lieux de la ville de Paris. » Une autre procession est annoncée dans toutes les paroisses pour le dimanche 25. Les têtes des Luthériens sont mises à prix, cent écus. Le Châtelet se remplit de prisonniers. Déjà le 10 novembre, sept condamnations à mort sont prononcées. La première victime fut le paralytique Barthélemi Milon, brûlé le 13 novembre *.

4. Les articles vèrilables sont presque textuellement extraits d’un petit traité de la Saincte Eucharistie. « Ce traité, dit M. Herminjard, n’est point l’œuvre de Farel. L’exposition aisée, le style vif et rapide, l’usage de certains mots particuliers à l’auteur du susdit traité, tout révèle une autre origine. Ce n’est pas non plus la manière facile, mais prolixe de Viret. Aussi acceptons-nous, sans réserve, le témoignage d’un collègue, d’un ami intime de Farel » (Froment, Actes et gestes de Genève, p. 248), qui atteste que ces « placards avoyent esté faicts à Neufchastel, en Suysse, par un Antoine Marcourd. » (Herminjard, III, p. 225, n 4, et Histoire des martyrs, p. 298, n. 1.) — M. Heyer ajoute : « Farel n’était point à Neuchâtel au moment de l’arrivée de Féret dans cette ville, mais bien à Genève, où il s’eflorçait de faire abolir la messe... Marcourt, qui était alors un des pasteurs les plus marquants de Neuchâtel, crut pouvoir extraire du traité qu'il allait publier sur l’Eucharistie, les articles contre la messe, et les faire imprimer sans prendre l’avis de ses collègues. » — M. Weiss a fait quelques remarques qui, non seulement appuient les précédentes, mais expliquent l’état d’âme dans lequel Marcourt se trouvait quand il rédigea ces lignes, si funestes à la Réforme française. Marcourt était de Lyon. Il avait dû quitter cette ville vers 1530 ou 1531. Réfugié à Neuchâtel, dont il était devenu un des principaux Réformateurs, il suivait naturellement avec un intérêt passionné les péripéties du drame douloureux qui se déroulait dans sa ville natale. Alors arrive Féret, et Marcourt lui donne les lignes récemment écrites : « Rédigé à la hâte, dit M. Weiss, et sous l'empire d’une indignation que les nouvelles du supplice de Canus, du procès de Baudichon et du bannissement, le 30 août, après amende honorable, de Laurent Meigret (sans doute un proche parent du Réformateur, Aimé Meigret), avaient portée à son comble, ce factum débutait par ces mots : « J'invoque le ciel et la terre contre cette pompeuse et orgueilleuse messe papale..…. » N'est-ce pas un écho de la persécution en France et comme une réponse aux nouvelles de Lyon? » (Bulletin, XXXIX, 1890, p. 256.) — Antoine Marcourt de Lyon était, dit M. Ph. Godet, un des plus habiles écrivains de ce temps, et l’un de ceux dont le style a le moins vieilli, Son Livre des marchands, indiqué comme publié «à Corinthe, » est une mordante satire contre la cour de Rome, et contre la vénalité des choses saintes. En voici quelques lignes : « Viendra au Temple quelque pauvre sotte (nommezla, si vous voulez, dévote) attacher une chandelle contre un pilier : et mon marchand, qui la regarde, et d'empoigner et de souffler, et pour le prix la revendra à un autre, qui au lieu même la remettra. Et mon marchand, qui fait le guet, et d’empoigner et de souffler, et à un autre la baïllera, qui bientôt la remettra, et le marchand d’empoigner et de souffler ; et, sans cesser, tout le jour ainsi fera. Par quoi bientôt riche se trouvera. Car, comme vous voyez, tout lui retourne, argent et marchandise aussi. » Ph. Godet, Histoire littéraire de la Suisse française, 2e édit., 1895, p. 65. — 2. M. Weiss cite Fontaine (Hist. calh. de nostre temps, 1558, fol. 198): «Il m'a esté dict (il le croira qui voudra) qu'il en fut mis un jusques en la tasse du Roy, où il mettoit son mouchouer, et qu’il l’en tira avec le mouchouer ; la chose est certaine, que l’ayant fait lire, entra en un zèle incroyable .… » Bulletin, XXXIXK, 1890, p. 257, n. 1. — 3. Herminjard, II, p. 227.

Les actes de la Faculté de médecine nous décrivent vivement les sentiments qui agitèrent les cœurs, et qui, semble-t-il, ne pouvaient pas se calmer. Le 21 novembre, l'Université se réunit pour délibérer sur les placards « absolument exécrables et abominables, » qui au milieu du silence et des ténèbres de la nuit ont été affichés dans presque toutes les rues, en nombre incalculable. Un nommé Lullier, docteur en théologie, demande qu’on envoie des délégués au roi, aux frais de l’Université, pour obtenir la mise en liberté de Béda, de Le Clerc, « en ce moment retenus par ordre du roi dans les prisons de l'évêque, » et de Picard. L'Université trouve que la démarche est un peu précipitée. Mais notre docteur représentait la logique des événements : Ce qu'il voulait fut bientôt fait.

Le Clerc et Picard sont mis en liberté. Et Béda ?

Au moment où triomphent les passions qu'il a passé sa vie à exciter, au moment où, sur les places, la foule trépigne de rage et d'ivresse autour des bûchers dévorant les Luthériens, Béda, comme un de ces hérétiques, est conduit lui aussi au parvis de Notre-Dame : il fait amende honorable devant la même foule ; il confesse qu'il a mal parlé du roi, de la vérité. Après quoi il est ramené en prison pour attendre que François I* le fasse conduire dans quelque monastère ?.

Le dé n’en était pas moins définitivement jeté: le roi fit deux choses, également furibondes, une procession et un édit.

Poule) anviennpi5 ANS") avecises trois enfants, têté/nue, des cierges de cire blanche ardents en la main, 1l alla de place en place voir brüler vifs six personnages, « avec merveilleuses huées du peuple tellement esmeu, que peu s’en falloit, qu'ils ne les arrachassent des mains des bourreaux pour les deschirer. » Puis, après dîner, devant le Parlement, une grande partie du clergé et grande noblesse, devant les ambassadeurs des nations étrangères, «il protesta avec extrême colère, que s’il savoit un sien membre infecté de ceste doctrine, il l’arracheroit, de peur que le reste n’en fust corrompu *. »

L’édit était, en un sens, plus prodigieux que la procession elle-même : le 13 janvier, des lettres patentes abolissaient l'imprimerie *.

Telle fut l’année dite des placards, qui vit Calvin résignant ses prébendes, le 4 mai; l’ordre des Jésuites fondé à Montmartre, le 15 août; Calvin quittant la France, au milieu d’une véritable émigration, avec M. Cordier, CI. Marot, etc. ; et le culte réformé célébré pour la première fois à Genève, le 1°" mars.

4. Du Boulay, VI, p. 249. — 2. Ibid., VI, p. 249. Lettres de Bartholomeus Latomus, lecteur royal, à Erasme, le jour de saint Pierre et de saint Paul, 1535. La Faculté de médecine souhaite à Béda : « Mens sana in corpore sanol » Exilé de Paris en mai 1533, Béda avait été rappelé vers la fin de la même année. Pendant le mois de février ou de mars 1534, il fut accusé de lèse-majesté, à cause des propositions diffamatoires contenues dans un libelle publié antérieurement, et qui avait pour titre : « Oraison faite au roi de France par les trois docteurs de Paris bannis et relégués, requérant d’estre rappelés de leur exil. » Herminjard, III, p. 159. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 35. — 4. Voir plus haut, p. 105, n. 3.

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Pendant ce temps, à Bâle, Calvin travaillait.

I1 travaillait à la Bible d’Olivétan, achevée d'imprimer (c’est le dernier feuillet qui le dit) l'an 1535, le quatrième jour de juin. Or cette Bible contient une première préface latine de Calvin, et une seconde préface française‘. Celle-ci a pour but de retracer à grands traits l’histoire de la révélation. Celle-là (que nous avons citée en partie) est plus importante pour nous. Calvin, non seulement recommande l’œuvre de son cousin, fait ses réserves sur certaines imperfections qu’on pourra y trouver, mais 1l parle de Chusemeth et de Chlorotes, c'est-à-dire de Farel et de Viret, et de ses rapports avec « ces saints hommes et invincibles témoins de la parole. » Il faut donc, puisque la préface a précédé le mois de juin, qu’elle ait été écrite non seulement des semaines, mais des mois auparavant (le voyage du manuscrit et l'impression ont pris du temps). Or Calvin est arrivé à Bâle en février sans doute. Est-ce dans quelques semaines qu’il a été mis au courant de l'entreprise de son cousin, de ses hésitations, des encouragements donnés par Farel et par Viret, et qu’il a pris une connaissance au moins superficielle de ce grand travail ?

Evidemment non. Et voilà un nouvel argument (nous ne les comptons plus), en faveur de la date que nous avons assignée à la conversion de Calvin. Dès le commencement de 1535, non seulement Calvin était protestant, mais il était regardé comme un chef protestant depuis longtemps. « Nous nous bornerons pour le moment, dit Reuss, à signaler le ton d'autorité et de supériorité avec lequel Calvin s'exprime dans toute cette préface. Aurions-nous tort d'y voir une nouvelle preuve que l’auteur a dû s'être familiarisé depuis longtemps avec Îles questions de théologie et de polémique, et surtout avec l'étude des textes sacrés ?? »

C'est encore à Bâle que Calvin se perfectionna dans l'étude de la langue hébraïque, il avait sans doute commencé à l'étudier avec Vatable, à Paris *.

La Vie de Calvin (2° édit.) dit : « Une chose n'est à omettre, que comme il estoit soigneux à bien départir ses études, durant le temps qu'il fut tant à Basle qu'à Strasbourg, il s’'adonna entre autres choses à la cognoissance de la langue hébraïque : où il profita tellement, que ce luy fut depuis grande aide pour l'intelligence de l’Escriture, comme ses livres en rendent tesmoignage‘. »

1. Cette préface française n’est sans doute que la traduction par Olivétan d’un original latin de Calvin, publié par Bèze dans le recueil des lettres. C’est l’opinion de Reuss dans l’étude que nous avons citée (voir ci-dessus, p. 119 et suiv.) et de Lang, Die ültesten theologischen Arbeiten Calvins, 0. c. — 2. Reuss, Revue de théologie de Strasbourg, I, p.232. Voir plus haut, p. 121. — 3. Voir plus haut, p. 206. — 4. Opera, XXI, p. 58. — La troisième édition dit plus brièvement:

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire nici (les lignes consacrées au sujet qui nous occupe par M.Ant.-J. Baumgartner, professeur d’'hébreu à l'Ecole de théologie de Genève, dans sa remarquable brochure : Calvin hébraïsant et interprète de l'Ancien Testament.

Bâle, ville universitaire, centre d’une culture intense, possédait alors des hommes qui ont laissé un

nom dans l’histoire ËE Are \ Ar : 7 2 Ÿ & È \ \ KH des lettres hébraïques, NZ ES Ÿ. n, Lg < 9 \S & Fa ; É

Œcolampade et Sébastien Münster célui-là, élève de Reuchlin, qui luimême fut le premier Sébastien Münster, d’après les Jones.

hébraïsant allemand,

l'oncle de Mélanchthon, et celui-ci, élève d’un autre hébraïsant célèbre du seizième siècle, un juif converti, Mathias Adrianus. Œcolampade, il est vrai, était mort en 1531. Mais, depuis la nouvelle organisation de l'Université (1529), un professeur spécial de langue hébraïque avait été institué, et ce professeur était Sébastien Münster.

Aussi fameux comme géographe que comme hébraïsant, appelé par l’épitaphe de son tombeau Germanorum Esdras et Strabo, l'Esdras et le Strabon allemand, appelé par le D'Eck, Rabi Munsterus, il avait été d’abord professeur à Heidelberg. Venu à Bâle en 1520, il devait y rester jusqu’à sa mort, en 1552. Au moment où Calvin arriva, il était occupé à la publication de son principal ouvrage, sa Biblia hebraïca, dont les deux volumes in-folio parurent en 1534-1535.

Il est bien difficile de croire ! que Calvin ait négligé de puiser à la source qui

« Ils arrivèrent avec peine à Strasbourg et à Bâle. La il eut surtout pour amis deux hommes éminents, Simon Grynée et Wolfgang Capiton, et s’adonna à l’étude de l'hébreu » Ibid. (p. 124). Ce là (hic) se rapporte à Bâle et à Strasbourg. 4. Dans une lettre à M. Baumgartner, M. Herminjard, toujours scrupuleux à préciser le degré de sa connais-

jaillissait si près de lui, et c’est sans doute à Münster, d’après M. Herminjard!, qu'est adressée la « lettre à un professeur. »

« Si Calvin a profité à Bâle des leçons du savant Münster, on peut dire qu’il fut à bonne école, à la meilleure hébraïque de l’époque. Münster, nous l’avons vu, était un hébraïsant de race, capable plus qu'aucun autre d’inculquer à des étudiants la connaissance philologique la plus solide et la plus étendue que püût fournir l'époque. Si Calvin a été son élève, 1l a dû consciencieusement profiter de l'occasion unique qui s’offrait à lui ; ses écrits semblent le prouver assez clairement ?. »

Ajoutons qu'il devait achever ses études à Strasbourg, lors de son exil de Genève. Là encore il trouva des maîtres dignes de lui, dans la personne de deux Réformateurs, Bucer et Capiton. Le premier s'était fait connaître comme hébraïsant par son érudit Commentaire sur les Psaumes, en 1529; le second avait publié une grammaire hébraïque, en 1516-1518, alors qu'il était prédicateur à Bâle. « Il est peu de milieux qui eussent été plus favorables pour se livrer à une semblable étude, et il faut ajouter, c’est le dernier moment de loisir dont il sera donné au Réformateur de jouir pleinement » *.

Pendant que Calvin travaillait ainsi à Bâle, et que les fugitifs de la terrible persécution arrivaient, on apprit une étrange nouvelle.

François I voulait bien exterminer l'hérésie en France, mais il n'en voulait pas moins s'appuyer sur cette hérésie en Allemagne. Comment faire pour envoyer les protestants français à la mort, tout en conservant les protestants allemands, comme alliés ? =

Le roi-chevalier n’hésita pas, et à la cruauté il ajouta le mensonge. Il fit composer un « grand placard » qu’il adressa aux Etats de l'empire, 1° février 1535 (N. S.), et d’après lequel les pauvres martyrs étaient non seulement des fous, mais des furieux, furiosos magis quam amentes, excités « par l'ennemi de la vérité et du repos, par le père des dissensions et du mensonge, » d’épouvantables révolutionnaires. Cette accusation, auprès de ceux qui avaient

sance, écrit : « Je suis très disposé à croire que, pendant son séjour à Bâle (1535-1536), Calvin a étudié sérieusement l’hébreu avec Sébastien Münster. C’est une persuasion plutôt qu’un commencement de certitude. » Baumgartner, Calvin hébraïsant, p. 20.

1. Herminjard, VII, p. 408. Opera, XI, p. 366. La lettre est adressée à un professeur qui a des vacances régulières. Quel professeur ? Il semble bien que Münster soit le nom le plus vraisemblable. Peut-être cependant y a-t-il quelque chose d’étonnant à voir quelqu'un traiter de frère un homme qui a vingt ans de plus que lui, et dont il a été l'élève. Dans cette lettre, très amicale, très intime, pleine de renseignements ecclésiastiques, Calvin ne parle pas de Penseignement hébraïque qu’il aurait reçu de Münster. Ce silence ne gêne pas M. Herminjard; à bon droit. Mais si Calvin n'avait pas l’habitude de rappeler, à tout propos, aux gens ce qu’il leur devait, pourquoi trouver étonnant qu’il n’ait pas expliqué à M. Wolmar comment il lui était redevable, en partie, de son initiation aux idées évangé-

liques ? Dans la biographie de Calvin, l'argument a silentio est spécialement insuffisant, — 2, Baumgartner, Calvin hébraïsant, p. 21. — 3, Ibid., p. 22,

été les témoins de tous les excès de Münzer et de ses bandes anabaptistes, était habile évidemment. Le roi ne négligeait qu'un point: d'envoyer les preuves. Au contraire, 1l déclarait qu'il les avait détruites. « J'ai préféré, disait-il, ensevelir leurs paradoxes dans les ombres d'où ils étaient sortis, plutôt que de vous les envoyer à vous, qui êtes la lumière du monde. » Les documents ainsi supprimés, François premier s’écriait avec l'accent de la plus vertueuse indignation et du simple devoir accompli : « Je me borne à dire que si vous avez eu parmi vous des individus semblables, ou même bien différents, tous vous les avez détestés et exécrés (abominalr illos aique exsecraii estis ommes) selon votre devoir. Je me suis opposé avec toute ma sollicitude, mon pouvoir, mes soins à ce que cette peste contagieuse et menaçante de la plus affreuse sédition ne s’étendit davantage en France!. » François I‘ ne méritait donc que des félicitations!

C’en était trop. Cette « contradiction infâme et mensongère, comme s'exprime Bullinger, mettant le comble à l’impudence, à la perversité souverainement indigne de la majesté royale?, » devait-elle ne rapporter au coupable que des profits ? François [‘, non content d'enlever aux martyrs la vie, allait-il paisiblement leur enlever aussi l'honneur ? Non. Calvin prend la parole. Il travaillait depuis assez longtemps, nous l'avons vu, à un exposé des doctrines évangéliques. I1 hâte l’achèvement de son livre et le publie.

« Laissant le pays de France, raconte-t-il lui-même dans la préface des Psaumes, je m'en veins en Allemagne, de propos délibéré, afin que là je peusse vivre à requoy en quelque coin incognu comme j'avoye tousjours désiré.

» Mais voyci, pour ce que cependant que je demeuroye à Basle, estant là comme caché et cognu de peu de gens, on brusla en France plusieurs fidèles et saincts personnages, et que le bruit en estant venu aux nations estranges, ces brusiemens furent trouvez fort mauvais par une grande partie des Allemans, tellement qu’ils conceurent un despit contre les autheurs de telle tyrannie : pour l’appaiser on feit courir certains petits livres mal-heureux et pleins de mensonges, qu'on ne traittoit ainsi cruellement autres qu'anabaptistes et gens séditieux, qui par leurs resveries et fausses opinions renversoyent non seulement la religion, mais aussi tout ordre politique. Lors moy, voyant que ces prattiqueurs de Cours par leurs desguisemens, taschoyent de faire non seulement que l’'indignité de ceste effusion du sang innocent demeurast ensevelie par les faux blasmes et calomnies desquelles ils chargeoyent les saincts martyrs après leur mort, mais aussi que par après il y eust moyen de procéder à toute extrémité de meurtrir les povres fidèles, sans que personne en peust avoir compassion, il me sembla que sinon que je m'y opposasse vertueusement, en tant qu'en moy estoit, je ne pouvoye m'excuser qu'en me taisant je ne fusse trouvé lasche et desloyal. Et ce fut la cause qui m'incita à publier mon Institution de la religion chrétienne: premièrement à fin de respondre à ces meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger mes frères, desquels la mort estoit précieuse en la présence du Seigneur: puis

1. Herminjard, IL, p. 252. — 2. 28 mars 1535, à Bucer, Opera, IIT. p. x1x.

après afin que d’autant que les mesmes cruautez pouvoyent bien tost après estre exercées contre beaucoup de povres personnes, les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et solicitude pour iceux. Car je ne mis pas lors en lumière le livre tel qu'il est maintenant copieux et de grand labeur, mais c’estoit seulement un petit livret [le latin dit: breve enchiridion| contenant sommairement les principales matières: et non à autre intention, sinon afin qu’on fust adverti quelle foy tenoient ceux lesquels je voyoye que ces meschans et desloyaux flatteurs diffamoyent vilénement et mal-heureusement ‘. »

Ainsi un acte, un grand acte, la protestation solennelle d’un cœur rempli de pitié pour ses frères, et d’une conscience frémissante d’indignation contre l’impudence du roi, voilà ce que fut la première édition de l'Institution chrétienne. (Page 500.)

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Et maintenant nous pouvons lire cette lettre à François [°", les pages les plus célèbres peut-être qui soient sorties de la plume de Calvin. Nous suivons le premier texte français, celui de 1541°.

Après avoir indiqué pourquoi et comment il a changé de dessein, dans la composition de son livre, Calvin énumère les calomnies publiques et secrètes dont les évangéliques sont victimes. Les plus modérés de leurs juges croient s’être acquittés de leur office, en ne condamnant « personne à mort sinon ceux qui sont, ou par leur confession, ou par certain témoignage, convaincuz. »

Convaincus! s’écrie alors leur défenseur. « Mais de quel crime? De ceste doctrine damnée, disent-i1z.

» Mais par quelle loy est-elle damnée ? — Or c’estoit le point de la deffence: non pas désavouer icelle doctrine, mais la soutenir pour vraye. Icy est osté le congé d'ouvrir la bouche. Pourtant, je ne demande point sans raison, Très illustre Roy, que tu veuilles prendre la congnoissance entière de ceste cause : laquelle jusques icy a esté démenée confusément, sans nul ordre de droit, et par un ardeur impétueux, plustôt que par une modération et gravité judiciaire. Et ne penses point que je tasche à icy traicter ma deffence particulière, pour impétrer retour au pays de ma naissance : Auquel, combien que je porte telle affection d'humanité qu'il appartient : toutesfois, comme les choses sont maintenant disposées, je ne souffre pas grand dueil d’en estre privé. Mais j'entreprens la cause commlun]e de tous les fidèles, et mesme celle de Christ; laquelle aujourd’hui est en telle manière du tout deschirée et foulée en ton Royaume, qu'elle semble advis désespérée. Ce qui est certes advenu par la tyrannie d’aucuns

1. Opera, XXXI, p. 24. — 92. Institution de la religion chrestienne, etc., composée en latin par Jean Calvin, et translatée en françois, par luy-mesme, avec la préface adressée au Très chrestien Roy de France, François premier de ce nom : par laquelle ce présent livre luy est offert pour confession de foy. M.D.XL.I. (Exemplaire de M. le directeur Vielles.)

CHRISTIA

NAE RELIGIONIS INSTItutio;totam fere pietatis fummä,& quic quideftin docrina falutis cognitu nez ceffarium, complectens : omnibus piez tatis ftudiofis lectu digniffiz mum opus,acre cens edi:

tum.

RARAELF AOL AD CHRI

Sianifimum REGEM FRANCIAE, qu4 bic eihber pro confefSione fidei

offertur.

DOPAINENRENGrAEAVIIIN Nomiodunenfi autore,

BARS ICL EVA, MD ER RAA

D do Duarsirs lon. Oporserr

Titre de la première édition de l'Institution chrétienne. (p. 508.) (Grandeur de l'original.)

Pharisiens, plustôt que de ton vouloir. Mais comment cela se faict, il n’est point mestier de le dire icy. Quoy que ce soit, elle est grandement affligée. Car la puissance des adversaires de Dieu-a obtenu jusques là, que la vérité de Christ, combien qu’elle ne soit perdue et dissipée, toutefois soit cachée et ensevelie comme ignominieuse : et, oultre, que la povrette Eglise soit, ou consumée par mortz cruelles, ou par bannissemens déchassée, ou tellement, par menasses et terreurs, estonnée, qu’elle n’ose sonner mot. Et encores ilz insistent en telle rage qu’ilz ont acoustumé, pour abattre la paroy qu’ilz ont jà esbranlée, et parfaire la ruyne qu'ilz ont encommencée. Cependant nul ne s’advance, qui s'oppose en deffence contre telles furies. Et s’il y en a aucuns qui veulent estre veuz très

fort favoriser à la vérité, ils disent qu’on doit aucunement pardonner à l’imprudence et ignorance des simples gens. Car ilz parlent en ceste manière, appelans la très certaine vérité de Dieu, imprudence et ignorance : et ceux que nostre Seigneur a tant estimez, qu'il leur a communiqué les secretz de sa sapience céleste : gens simples. Tellement tous ont honte de l'Evangile.

» Or à toy appartient, Très gracieux Roy, de ne destourner ne tes aureilles, ne ton couraige, d’une si juste deffence : principalement quand il est question de si grand'chose. C’est à sçavoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre : comment sa vérité retiendra son honneur et dignité : comment le Règne de Christ demeurera en son entier. O matière digne de tes aureilles, digne de ta jurisdiction, digne de ton Thrône Royal! Car ceste cogitation fait un vray Roy : s’il se recongnoist estre vray ministre de Dieu au gouvernement de son Royaume. Et au contraire celuy n’exerce point Règne, mais briganderie, qui ne règne point à ceste fin, de servir à la gloire de Dieu. Or celuy est abusé qui attend longue prospérité en un Règne, qui n’est point gouverné par le sceptre de Dieu: c'est-à-dire sa saincte Parole. Car l'édit céleste ne peut mentir, par lequel il est dénoncé, que le peuple sera dissipé quand la Prophétie défauldra.

» Et ne te doibt détourner le contemnement de notre abjection. Certes nous recongnoissons assez, combien nous sommes povres gens et de mespris : c'est à savoir, devant Dieu misérables pécheurs, envers les hommes contemnez et déjectez, et mesme, si tu veux, l’'ordure et la ballieure du monde : ou si on peut encores nommer quelque chose plus vile. Tellement qu'il ne nous reste rien de quoy nous glorifier devant Dieu : sinon sa seule miséricorde : par laquelle, sans quelque mérite nostre, nous sommes sauvez, ne envers Îles hommes, sinon nostre infirmité, c'est-à-dire ce que tous estiment grande ignominie. ;

» Mais toutesfois il fault que nostre doctrine consiste, eslevée et insupérable par-dessus toute la gloire et puissance du monde. Car elle n’est pas nostre, mais de Dieu vivant et de son Christ : lequel le Père a constitué Roy, pour dominer d’une mer à l’autre, et depuis les fleuves, jusques aux fins de la terre. Et tellement dominer, qu'en frappant la terre de la seule verge de sa bouche, il la casse toute avec sa force et sa gloire, comme un pot de terre : ainsi que les prophètes ont prédict de la magnificence de son Règne, qu’il abatroit les Royaumes durs comme fer et érain, et reluisans comme or et argent. » Con

Inutile de faire remarquer la grandeur de ce langage. Mais peut-être est-il utile de faire remarquer jusqu’à quel point, pour le Réformateur, la Réforme est une question de foi, de foi en la vérité. Et naturellement la vérité est exprimée dans une doctrine. Que reproche-t-on aux novateurs : «une doctrine damnée. » Qu'est-ce qui indigne Calvin? c’est que ses adversaires appellent imprudence et ignorance « la très certaine vérité de Dieu. » Et quelle est sa certitude triomphante? « Il faut que notre doctrine consiste élevée et insupérable, car elle n’est pas nostre, mais de Dieu vivant et de son Christ. » On ne dira pas que ces hommes ne vivaient pas de leur doctrine : ils en vivaient jusqu’à mourir pour elle. Et

précisément leur mort même atteste cette foi nette, précise, inébranlable, absolue en la très certaine vérité de Dieu. « Je sais en qui j'ai cru. » Je sais!

Et cependant l'admiration ne doit pas aller jusqu’à l’aveuglement. Calvin dit : La vérité; 1l ne dit pas : la liberté. Or il aurait fallu affirmer cela et ne pas nier ceci. Calvin ne proteste pas contre les supplices infligés à l'hérésie : il conteste l’hérésie. C’en était une d’un autre genre. Du moins elle prouve la parfaite sincérité de nos pères. Ils ne comprirent pas, au XVI® siècle, la tolérance comme nous la comprenons au XIX°. Mais toujours ils offrirent de supporter les premiers la loi qu’ils proclamaient pour les autres ; et, avant d'en tourner la pointe contre leurs adversaires, ils la tournèrent héroïquement contre eux-mêmes. Ils se sont trompés, non en bourreaux cruels, mais en sublimes martyrs. Il y a eu erreur. Il n’y a pas eu honte, ni pour eux, ni pour nous.

Ayant posé la question avec cette majesté, Calvin passe rapidement en revue les principales objections.

Cette doctrine est nouvelle, dit-on. Calvin répond: « Ilz font moult grand injure à Dieu : duquel la sacrée parolle ne méritoit point d’estre notée de nouvelleté. Certe je ne doubte point, que touchant d'eux, elle ne leur soit nouvelle : ausquelz et Christ mesmes et son Evangile sont nouveaux. Mais celuy qui sçait que ceste prédication de Sainct Paul est ancienne, c’est que Jésus-Christ est mort pour noz péchez et ressuscité pour nostre justification : il ne trouverra rien de nouveau entre nous. Ce qu’elle a esté longtemps cachée et incongneue, le crime en est à imputer à l’impiété des hommes. Maintenant quand elle nous est rendue par la bonté de Dieu, pour le moins elle devoit estre receue en son autorité ancienne. »

Cette doctrine est douteuse et incertaine, dit-on. Calvin répond par un argument ad hominem, terrible et sublime : « Comment qu’ilz se moquent de l'incertitude d'icelle, s’ilz avoient à signer la leur de leur propre sang, et aux despens de leur vie, on pourroit voir combien ilz la prisent. Nostre fiance est bien autre, laquelle ne craint ne les terreurs de la mort, ne le Jugement de Dieu. »

Puis Calvin réfute l’objection tirée de l'absence de miracles. Selon lui «la doctrine précède les miracles. » Satan a aussi ses miracles...

Il en arrive à l’objection tirée du témoignage des Pères : et ce lui est une occasion de prouver sa modération, et la sagesse de son jugement : «I1z nous poursuivent par grand’ clameur, comme contempteurs et ennemis des Pères. Mais tant s’en fault que nous les contemnions, que si c’estoit notre présent propos, il me seroit facile d'approuver par leurs témoignages la plus grand’ part de ce que nous disons aujourd'huy. Mais nous lisons leurs escriptz avec tel jugement, que nous avons toujours devant les yeux ce que dit saint Paul: c’est que toutes choses sont nostres, pour nous servir, non pour dominer sur nous... Ceux qui n'observent point cest ordre, ne peuvent rien avoir de certain en la Foy : veu que ces saincts personnages desquelz il est question, ont ignoré beaucoup de choses, sont souvent divers entre eux, et mesme aucunesfois se contreviennent à eux-mesmes, » :

Suit alors une longue et éloquente énumération, où Calvin montre comment ses adversaires se moquent de ces Pères qu'ils invoquent, et qui les condamnent. C’est rapide, pressé, comme les coups d’une massue, qui tombe et retombe sur le fer placé entre elle et l’enclume. « Ceux estoient du nombre des Pères, desquels l’un a dit que Dieu ne beuvait ne mengeoit; et pourtant qu’il n’avoit que faire ne de platz ne de calices. L'autre, que les sacrements des Chrestiens ne requièrent ne or ne argent, et ne plaisent point à Dieu par or. I1z oultrepassent donc ces limites, quand en leurs cérémonies, 1lz se délectent tant d’or, d'argent, marbre, yvoire, pierres prétieuses et soyes, et ne pensent point que Dieu soit droitement honoré, sinon en affluence et superfluité de ces choses. — Cestuy estoit un Père, qui disoit que librement il osoit manger chair en quaresme, quand les autres s’en abstenoient, d'autant qu'il estoit Chrestien. Ilz rompent donc les limites, quand 1lz excommunient la personne, qui aura en quaresme gousté de la chair. — Ceux estoient Pères desquelz l’un a dit qu’un Moyne qui ne laboure point de ses mains, doibt estre réputé comme un brigand. L'autre, qu'il n’est pas licite aux Moynes de vivre du bien d’autruy : mesme quand ilz seroient assiduelz en contemplations, en oraisons, et à l’estude. I1z ont aussi oultrepassé ceste borne quand ilz ont mis des ventres oysifz de Moynes en des b... (ce sont leurs cloistres), pour estre saoullez de la substance d’autruy..…. » Et cela continue avec la même verve impitoyablement érudite, trois, quatre pages.

Ne voulant pas braver l'honnêteté, nous avons dû supprimer un mot à la fin de la dernière citation. Nous sommes au XVI siècle, où l'énergie, qui a tant de charme et tant de vertus, a aussi ses défauts. Calvin ne recule pas devant l’image réaliste, et le mot qu’on est convenu d'appeler propre, surtout quand il s’agit des moines. Quelques pages plus haut, il les avait dépeints en ces termes : « Pourquoy combatent-ilz d’une telle rigueur et rudesse pour la Messe, le Purgatoire, les pèlerinages, et telz fatraz, tellement qu’ilz nient la vraye piété povoir consister, si toutes ces choses ne sont creues et tenues par Foy très explicite, combien qu’ilz n'en prouvent rien par la parolle de Dieu? Pourquoy ? sinon pourtant que leur ventre leur est pour Dieu, la cuisine pour Religion, lesquelz ostez, non seulement ils ne pensent pas qu’ilz puissent estre chrestiens, mais ne pensent plus estre hommes. Car combien que les uns se traictent délicatement en abondance, les autres vivotent en rongeant des croustes, toutesfois 1lz vivent tous d’un pot, lequel, sans telles aydes, non seulement se refroidiroit, mais geleroit du tout. »

Mais déjà le voici revenu à la grande éloquence. Il s’agit des troubles que l’on reproche à la nouvelle doctrine de susciter. Emeutes, contentions ! Ce n’est pas la faute de l'Eglise évangélique, c'est la faute de Satan lui-même. Calvin voit le terrible ennemi des âmes secouant le sommeil, dans lequel la superstition papistique lui avait permis de se plonger : « C’est quasi le propre de la parolle de Dieu, que jamais elle ne vient en avant que Satan ne s’esveille et escarmouche. Et ceste est une marque très certaine, pour la discerner des doctrines menson-

gières : lesquelles facilement se montrent, en ce qu’elles sont receues volontairement de tous et viennent à gré à tout le monde. En telle façon, par quelques années ci-devant, quand tout estoit ensepvely en ténèbres, ce seigneur du monde se jouoit des hommes à son plaisir, et, comme un Sardanapalus, se reposoit et prenoit son passetemps en bonne paix. Car qu’eust-il faict, sinon jouer et plaisanter, estant en paisible et tranquille possession de son Règne ? Mais depuis que la lumière, luysante d’en hault, a aucunement déchassé ses ténèbres, depuis que le Fort a assailly et troublé son Règne, incontinent il a commencé à s'esveiller de sa paresse et prendre les armes. »

Et la lettre se termine par un appel direct au roi : « Tu as, Ô Roy très magnifique, la venimeuse iniquité de noz calumniateurs exposée par assez de parolles, à fin que tu n’enclines pas trop l’aureille pour adjouter foy à leurs rapportz. Et mesme je doubte que je n’aye esté trop long : veu que ceste préface a quasi la grandeur d’une deffence entière. Combien que par icelle je n’aye prétendu composer une deffense, mais seulement adoucir ton cueur, pour donner audience à nostre cause. Lequel tien cœur, combien qu’il soit à présent destourné et aliéné de nous, j'adjouste mesme enflambé, toutesfois j'espère que nous pourrons regaigner sa grâce, s’il te plaist une fois, hors d’indignation et courroux, lire ceste nostre confession, laquelle nous voulons estre pour deffence envers ta Majesté. Mais si, au contraire, les détractions des malveuillants empeschent tellement tes aureilles, que les accusez n’ayent aucun lieu de se deffendre ; d'autre part, si ces impétueuses furies, sans que tu y mettes ordre, exercent tousjours cruauté par prisons, fouetz, géhennes, coupeures, breusleures, nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jettez en toute extrémité ; tellement néanmoins, qu'en nostre patience nous posséderons nos âmes, et attendrons la main forte du Seigneur : laquelle, sans doute, se montrera en saison, et apparoistra armée, tant pour délivrer les povres de leur affliction que pour punir les contempteurs. Le Seigneur Roy des Roys veuille establir ton Thrône en justice et ton siège en équité, Très fort et Très illustre Roy. »

« De Basle, le xxur d'aoust MDXXXV. »

François I‘ lut-il ces pages admirables!'? Th. de Bèze ne semble pas Île croire, et du reste peu importe. Le monarque chevalier, restaurateur des lettres, brillant de toute la gloire des tournois et des armes, n’était pas capable d’élever son esprit jusqu’à la hauteur de l'esprit qui inspirait l’obscur exilé de Bâle.

4. « Mais ni les péchés du peuple français, ni les péchés du roi lui-même ne lui permirent d’entendre ces choses, pas même de les lire. » (Opera, XXI. Vie de Calvin, p. 125.) Il est vrai, dit le même auteur, que, si par hasard il les avait lues (57 forte legisset), cela aurait été très utile, car c'était un prince « doué d’un grand jugement

François I et Calvin! Celui qui, après de longues hésitations, vient de se mettre à la tête des persécuteurs, et celui qui, après une longue préparation, vient de se mettre à la tête des persécutés.

La préparation en effet a été longue (c’est elle que nous venons de raconter), mais combien plus merveilleuse encore !

Presque enfant, chassé de Noyon par la peste, le fils de Gérard Cauvin a rencontré le meïlleur maître de latin de l’époque, Mathurin Cordier, qui a attendu de l'avoir instruit pour quitter Paris. Puis, à Orléans, il a rencontré le meilleur maître de grec de l’époque, Melchior Wolmar, qui semble être venu de l'Allemagne, où il va retourner, pour lui inculquer sa méthode : deux maîtres incomparables, qui se trouvent d’incomparables pédagogues. Non contents de lui enseigner les langues, ils lui parlent de l'Evangile et de Christ.

Pour lui, semble-t-il, le moyen âge a conservé son triste collège de Montaigu, si bien qu'avant de disparaître, il peut encore l’initier à tous Îles secrets d’une irrésistible dialectique. Pour lui, les temps modernes se sont hâtés de fonder le Collège de France, si bien qu'il peut en suivre les premières leçons et prendre rang parmi les maîtres de l’Humanisme.

Et, sur les bancs de ces écoles, tandis que son cousin Robert Olivétan le presse de lire la Bible, il a presque l’occasion de coudoyer Loyola, qui prononce le vœu de Montmartre, et Rabelais, qui écrit le Gargantua : l'esprit jésuitique et l'esprit gaulois, les deux inspirations de l’opposition anti-calviniste.

Mais ce n'est pas assez: voilà que notre jeune homme rencontre les plus illustres professeurs de droit, l'Estoile, qui se trouve encore à Orléans,et Alciat, qui arrive précisément à Bourges. Ils forment son esprit à cette façon de penser particulière, exacte et réaliste, qui lui permettra d’être non seulement le théologien, mais le législateur de la Réforme.

Cependant la Providence n'avait encore accompli que la moitié de sa tâche. Que serait l'intelligence sans la vie? et les merveilleuses années d’études sont en même temps de merveilleuses années d’expériences. L'Eglise a soin de lui révéler toutes ses lacunes, tous ses vices les plus secrets. Il en éprouve personnellement les faiblesses et les rigueurs. Elle lui donne abusivement ses bénéfices ; elle le jette injustement en prison ; elle l’oblige à disputer à ses anathèmes le cadavre de son père. Tout enfant, il commence à visiter les bizarres reliques d'Ourscamp : plus tard, il voit les désordres épiscopaux à Angoulême : il entend les légendes de Poitiers; et, au moment où il quitte la France, les Cordeliers

pour discerner la vérité » et qui « de lui-même ne nous était pas hostile. » Etrange illusion de cet optimisme qui fit placer dans les Icones le portrait de celui qui inaugura les persécutions et massacra les Vaudois. Voici comment s'explique Bèze : « Et toy, lecteur chrestien, ne te fasche point de voir ici cest adversaire de la pure doctrine. Certainement il m'a semblé que je ne devais laisser en arrière ce Prince-ci, qui a remises en honneur les langues hébraïque, grecque, latine, et les bonnes sciences, pour être les portières du temple de la vraye Religion, et qui a chassé l'ignorance, laquelle empeschoit la vérité de venir en avant. Et au reste, encore que ce Prince ait eu de grandes imperfections, elles pourront estre presque estimées vertus, si on les compare aux meschancetez survenues après sa mort. » (Les vrais bourtraits, 1581, p. 133.)

jouent encore devant lui la farce d'Orléans, pour lui bien permettre de sonder les derniers abimes d’une superstition qui finit en vulgaire supercherie.

Mais, à côté de l'ombre destinée à repousser, brille la lumière destinée à attirer. Si Calvin a été l'élève de Béda, chef de la bande sorbonique, il est le protégé des amis de Le Fèvre d’Etaples, les Cop et les Budé, et il traverse toutes les phases du mouvement fabrisien. Il se lie intimément avec Gérard Roussel, et le vénérable Le Fèvre prolonge sa vie au delà de cent ans, pour pouvoir encore lui donner, à Nérac, sa bénédiction. En même temps, avant de subir le martyre, Estienne de la Forge l’accueille dans sa maison, et lui permet de constater la piété et l’héroïisme de l'Eglise naissante, tandis que Quintin, le chef libertin, et Servet, le chef antitrinitaire, se rendent à Paris pour effrayer le jeune docteur de leurs dangereuses hérésies.

Lui va ainsi, de lieu en lieu, du nord au midi, et du midi au nord de la France et de l'Eglise, voyant, écoutant, observant, notant, enrichissant son cœur et sa conscience, non moins que son intelligence, de tout ce qu’il trouve chez les hommes ou dans les bibliothèques : prodige de travail, d’un ascétisme rigoureux, et cependant plein de jeunesse, recherché, fêté. Tous les cercles se le disputent, et partout et sur tous il exerce cette mystérieuse influence, cette puissance irrésistible de séduction et d'attraction qui est un des signes les plus caractéristiques de la souveraineté du génie. Ceux qui le connaissent l’aiment: et ceux qui l’aiment ne peuvent résister au désir, 1l faut dire au besoin, de le revoir. Ils partent les uns après les autres, de Noyon: son frère, sa sœur, celui auquel il a cédé sa chapelle de la Gésine, celui auquel il a cédé sa cure de Pontl'Evêque, et le lieutenant du roi Laurent de Normandie... ; de Paris: son maître Mathurin Cordier, ses condisciples de Montmor, ses amis Cop, ses amis de Budé..; d'Orléans: le fils de son ami Daniel...; de Bourges, les Colladon; d’Angoulème, son hôte lui-même, qui ne peut se séparer de lui... ; de Poitiers: Véron, le procureur Babinot, le lecteur des Institutes, Saint-Vertumien...; procession bien étrange, mais qui nous atteste la fascination exercée sur les cœurs par celui auquel on a osé reprocher de n’avoir éprouvé ni inspiré aucune affection !

Alors, enfin, ilest prêt. Déjà il a fait tressaillir son pays au bruit retentissant du discours de Cop. Déjà il s'est partout gagné d’intimes sympathies par sa propagande secrète et plus efficace. Il peut parler: on peut l'écouter. Et lorsque François I‘, non content de tuer les protestants à coups d’édits, veut les déshonorer à coups de calomnies, lui, Calvin, répond au roi par son Znstitution.

Le dialogue, il faut dire le duel, est auguste; et, à contempler les deux adversaires s’avançant l'un vers l’autre, c'est bien de dignité royale que notre imagination est frappée, éblouie. Seulement il faut dissiper la fausseté des apparences et rétablir la vérité des faits: le roi, vraiment roi, ce n’est pas François [*, c'est Calvin.

Sa préface est comme la solennelle annonce de son avènement. Il en fait part à la France, et à l'Allemagne, et au monde. Désormais c’est lui qui est le chef et le défenseur. Il prend possession de ce sceptre spirituel qu’on ne lui ravira pas.

Il met sur sa tête cette couronne splendide que les ténèbres de l'isolement, et de sa modestie, et de sa timidité, ne pourront plus cacher désormais au respect, à l'admiration de ses disciples.

Ou plutôt, Dieu lui-même achevant son œuvre, dans Île silence de la retraite, a sacré son oint, celui qu’il avait choisi, élevé, dirigé, instruit, le jeune homme pâle et chétif, nouveau David contre ces nouveaux Goliath : le roi, le pape, l’empereur, celui qui va conduire la chrétienté protestante à ses destinées nouvelles. Aussi, qu'il se cache sous des pseudonymes, qu'il cherche par le monde « ombre et requoy, » qu'il fuie en Italie ! le moment approche où, par une sainte violence, Farel va le forcer à monter sur le trône que la Providence lui a destiné et préparé: ce trône, c’est Genève.

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