‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 11 sur 156 · La jeunesse de Calvin, par Abel Lefranc, p · texte numérisé non relu

La jeunesse de Calvin, par Abel Lefranc, p

de la nation picarde) : Baudoin, le jurisconsulte, ami et puis ennemi de Calvin, La Forge, le marchand qui fut son hôte à Paris, Michel d'Arande, bientôt disciple de PeFevre

Quand la poussée est si drue, c’est que le sol est singulièrement propice.

Or, si ces qualités et ces défauts de la race picarde s'étaient quelque part concentrés et comme renforcés, ce devait être dans le cœur et dans le cerveau de ces Picards de Pont-l’Evêque, population de mariniers sur l'Oise, parmi lesquels nous trouvons les Cauvin. RE 1 NS SCENE

« Cette profession force à voyager beaucoup, à voir le monde. Généralement ceux qui l’exercent se distinguent par un esprit ouvert et indépendant, que les occupations sédentaires donnent plus rarement. On s’en rend bien compte par l'esprit d'aventure qui se retrouve chez tous les Cauvin. Le grand-père est le dernier qui reste fidèle à la tradition de la famille!. »

Malheureusement les renseignements nous manquent. Voici en effet tout ce que dit un document rapporté par Drelincourt, et qui doit remonter à la fin du XVI siècle : « Nous ne savons rien de ses majeurs [de Calvin], sinon que le bruit est que son grand-père estoit tonnelier au Pont l'Evesque, où 1l a encore quelques-uns de ses parens : mais qui ne le touchent pas de fort près. Mais il n'y en à aucun qui ayt retenu le nom de Cauvin?. »

La maison du grand-père de notre réformateur était située, paraït-il, sur le chemin de Noyon, à droite, près d’une auberge”. A la fin du XVI° siècle, on n'en trouvait plus que des « vestiges. » C’est alors qu’elle reçut (1598) la visite du futur pape Léon XI, Alexandre de Médicis. « Passant auprès du dit Pontl’'Evêque, en son voyage de Vervins, où il fut présent au traité de paix entre Îa France et l'Espagne [comme légat a laiere du pape Clément VIII), il sortit de sa litière, et mit pied à terre, et fut voir ceste chommière". » On semble avoir cru à ce moment que c'était la maison où était né Calvin? lui-même.

4. À. Lefranc, o. c,, p. 1. — « Son grand-père fut marinier » (mavicularius), dit Papire Masson, Papirii Massonis Elogiorum pars secunda, 1638, p. 408. Sur Papire Masson, voir l’Appendice I: Quelques historiens de Calvin. Après avoir cité ce témoignage, Le Vasseur ajoute : « On tient à Noyon qu’il fut tonnelier. » Annales de l’Église de Noyon, jadis dite de Vermand, ou le Troisième livre des antiquitezx, Chroniques ou plutôt Histoire de la cathédrale de Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie de la Faculté de Paris, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633, p. 1151. Nous donnons le titre de l’exemplaire dont nous nous sommes servi, et qui appartient à M. le pasteur P, de Félice. L’exemplaire de la bibliothèque de Genève a un titre diflérent: Annales de l'Eglise cathédrale de Noyon, par M. Jacques Le Vasseur, docteur en théologie, doyen et chanoine de la dite Eglise. A Paris, 1633. — 2. La defense de Calvin contre l’outrage fait à sa memoire dans un Livre qui a pour titre : Trailé qui contient la methode la plus facile et la plus asseurée pour convertir ceus qui se sont separez de l'Eglise, par le cardinal de Richelieu. Par Charles Drelincourt. À Genève. Pour Jean Ant. et Samuel De Tournes. MDCLXVII. Avec approbation et privilege, p. 36. — 3. À. Lefranc, p. 3. — 4. Le Vasseur, o. c , p. 1151. Il emprunte ce détail aux notes, ajoutées au livre de Papire Masson par son frère : Papire Masson, o. c., p. 439. — 5. Nous appelons tout de suite Jean Cauvin du nom sous lequel il est connu. À propos de ce changement de nom et des divers autres noms de Calvin, voir l’Appendice VIII : Pseudonymie de Calvin.

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Le temps a redressé cette erreur et emporté les derniers restes de cette maison. De tout le passé qui nous intéresse, il ne subsiste plus qu’un témoin: c’est, 1l est vrai, le plus important, l’église.

Je me hâte de m'y rendre. Tout est fermé, l’église, le cimetière, la cure, qui est à côté. Mes coups à la porte n’attirent personne. Enfin, dans une chaumière, semblable, sans doute, à celle qu'habitait le grand-père Cauvin, je découvre la clef de tous ces sanctuaires, et une brave femme vient me les ouvrir.

— Vous n'avez donc pas de curé, lui dis-je, tandis que nous arrivons.

— Oh! il y a longtemps, me répond-elle. Paraît qu'y en a plus, on dit!

Quel n’eût pas été le tressaillement du grand adversaire des curés, du grand hérésiarque, s’il avait entendu cette parole : plus de curés. Je m'assure cependant que s’il avait appris comment ils avaient été chassés, non par l'Evangile, mais par l'incrédulité, il aurait été saisi d’une immense tristesse, et songeant à tous ses efforts pour sauver l'Eglise de cette ruine, il aurait murmuré tout bas : « Je suis innocent de l’âme de ces hommes ! »

Nous voilà dans l’église (Page 27): un monument très curieux dans sa vétusté, bien qu'il ait été restauré 1l n’y a pas longtemps. C’est une église de village remarquable, romane, solide, avec des piliers simples, courts, épais, sans base. Il y a trois nefs : les deux collatéraux sont très petits, très étroits. Tout cela est simple, sans prétention, mais vigoureux. Le chœur est du gothique primitif.

Ici donc sont venus prier, écouter le prône, se confesser, le grand-père et la grand'mère de Calvin. Là ils se sont agenouillés. Devant ce bassin de pierre ils ont été baptisés et ont fait baptiser leurs enfants, celui qui fut le père de Calvin, et l’on n’a que deux pas à faire si l’on veut voir où ils ont été couchés pour dormir leur dernier sommeil. Car le cimetière entoure l’église, et dresse ses pierres et ses croix, toujours renouvelées, toujours les mêmes, à la même ombre protectrice des mêmes murs et du même clocher.

Théodore de Bèze ajoute : « Il est certain que dans ce village [et par conséquent dans cette église], Jean Calvin lui-même, avant de quitter la France, fit quelques discours au peuple". »

Le grand-père Cauvin eut, dit-on, trois fils: Richard, qui alla s'établir comme forgeron ( faber ferrarius) à Paris, près de Saint-Germain-l’'Auxerrois; Jacques, qui suivit son frère *(?) et exerça le même métier dans la rue du Renard, près de Saint-Merry ; Gérard, qui, le premier de la famille, abandonna les métiers manuels et se fixa à Noyon, un peu avant 1481 : ce fut le père de notre réformateur.

1. Opera, XXI, 121. Nous désignerons par ce mot Opera la grande édition des œuvres de Calvin publiée par les théologiens de Strasbourg : Jounnis Calvini Opera quae supersunt omnia. Ediderunt Guilielmus Baum, Eduardus Cunitz, Eduardus Reuss. Ce splendide monument élevé à la gloire de notre réformateur, commencé en 1863, sera bientôt achevé. Il y aura cinquante-huit volumes. — Sur les Wies de Calvin par Th. de Bèze, voir l’Appendice I: Quelques historiens de Calvin. — 2. On trouve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale à Paris (collection Dupuy, vol. 761, fo 176) une page présentant la Johannis Calvini genealogia. (Elle a été imprimée par Henry. Das Leben J. Calvins, 1844, II, Beilage 16, p. 174.) Les spécialistes ont une grande confiance dans les documents ainsi recueillis, dès la première moitié du XVIIe siècle, par les frères Dupuy, qui passent pour avoir été très bien renseignés. L'écriture de la généalogie est de la fin du XVIe siècle. Mais cette généalogie semble avoir été simplement dressée

De Pont-l'Evêque, que Desmay appelle « faubourg de Noyon, » jusqu’à la ville, par l’ancienne route, il faut, à pied, une petite demi-heure. Noyon se dresse avec ses clochers et ses tours, après la verdure des prairies, dans la verdure de quelques arbres. Au second plan, on voit de petites collines : c’est un tableau tout fait et qui séduit le regard. (Page 12.)

Noyon ! Le chanoine Le Vasseur s’écrie : « O théâtre, amphithéâtre, domicile, sanctuaire d’innocence, de candeur et d’intégrité que la ville de Noyon ! Qualifiée saincte des saincts, pieuse des pieux, noble des nobles! Elle est saincte par tant de sainctes reliques qu’elle possède 1... »

Noyon, disons-nous tout simplement, la cité de Calvin !

On arrive à l'entrée de la rue principale, par une belle et vaste promenade, qui vient de la gare. Ce qu’on rencontre tout d'abord c’est une statue.

Ah ! la ville a eu raison de vouloir placer là son grand homme, comme pour être salué par tous les étrangers qui arrivent. D'abord, on ne le voit que de dos. Mais, sur le socle, on lit de loin : « Souscription publique. » Et nous voilà en face.

C’est la statue de... Sarrazin!

Jacques Sarrazin ! Qui est Jacques Sarrazin ? Les inscriptions du socle nous disent que ce fut un peintre et un sculpteur, né à Noyon en 1592 et mort au Louvre en 1660. Mais ces deux mots et ces deux dates (que quelques-uns contestent) nous consolent mal de notre déception.

Les Noyonnais avaient le choix entre Jean Calvin et Jacques Sarrazin. Voulant élever une statue à celui qui a illustré leur pays, ils ont choisi Jacques Sarrazin !

d’après les renseignements de P. Masson. Cet auteur déclare avoir eu des entretiens avec Jacques Cauvin, qui exerçait encore son métier de forgeron à Paris, en 1583 (« qui nunc anno scilicet supra millesimum quingentesimo octuagesimo tertio eandem artem exercet. » P. Masson, o. c., p. 411). Cette attestation si précise soulève une difhculté., À supposer que Gérard Cauvin n’ait eu que vingt ans quand nous le trouvons greffier à Noyon en 1481 (d’après un acte cité par Le Vasseur, p. 1170), Jacques Cauvin, son aîné, aurait eu près de cent-vingt-cinq ans en 1583. Il faudrait donc admettre que Gérard a été, au contraire, l’ainé, et au moins d’une vingtaine d’années. Alors en 1583, Jacques aurait été à peu près centenaire (?). Cette hypothèse n’est guère admissible. Faut-il donc penser que le texte de P. Masson contient une erreur, et devons-nous lire, comme nous le suggère M. Th. Dufour filioque ejus au lieu de fratrique ejus? Dans ce cas le grand-père Cauvin aurait eu non pas trois fils, mais deux, Richard et Gérard. Richard, établi à Paris, aurait eu pour fils Jacques. Les dates pourraient concorder. Une expression de P. Masson nous dispose à accepter cette correction. D’après lui Gérard Cauvin recommanda son fils allant à Paris, à Richard, son frère, et « au frère de celui-ci, fratri ejus, Jacques. » Le tour de phrase est bizarre. Pourquoi n’a-t-il pas dit à ses deux frères? Il est plus naturel de lire : à Richard son frère et 4 son fils, Jacques. Cependant toutes les difficultés ne disparaissent pas et il reste un peu étrange de recommander un cousin de quatorze ans à son cousin du même âge.

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