Le Vasseur, p
Derrière viennent les rues désertes, silencieuses. Noyon est une ville morte. On croirait sentir la punition de cet incroyable reniement.
Mais c'est utile à notre dessein. Puisqu'’ici le présent n’est rien, le passé est tout. Or, c’est le passé que nous cherchons.
Allons d’abord à la « maison de Calvin. »
Au coin de la place au blé, entre une rue modeste, la rue Fromentière!, et une très petite ruelle, dont l'entrée n'a guère plus d’un mètre, la ruelle des Porcelets *, se dresse un massif de maisons (Page 10, fig. Il), sortant un peu les unes des autres, avec des toits distincts, des façades différentes de hauteur et d’alignement, qui laissent apercevoir, dans l’intérieur du massif, d’autres constructions et d’autres toits.
De ces maisons, celle qui est aujourd’hui l'Hôtel de France, est généralement indiquée comme la maison de Calvin. Mais elle n’est pas du XVI° siècle, et du reste elle porte loyalement sa date: 1683. Un café la dépare. Toutefois, telle que nous la montre une ancienne lithographie*, elle ne manquait pas d’une certaine élégance.
Avant cette maison bâtie au plus tôt à la fin du XVII* siècle * se dressait « la maison du Cerf” » qui elle-même avait succédé à la maison de Gérard Cauvin. Car celle-ci, nous dit Desmay, fut « dégradée et rasée entièrement, » sans doute au moment de la Ligue, par haine du réformateur.
Et cependant la Providence avait semblé vouloir la conserver. En 1552, en effet, un incendie allumé par les Espagnols, ravagea toute la ville : il respecta la maison de Calvin : « En attendant, écrit le réformateur à son ami Blaurer, ce que je n'aurais jamais cru possible, je vis, survivant à ma patrie. La ville où je suis né vient d’être totalement dévorée par un incendie, et chaque jour nous sommes réduits à apprendre les horribles malheurs de toute la Picardief. » Et quelques jours après, il complète ces renseignements, en analysant le récit qu’il a reçu. Un ami, dont le nom s’est perdu, lui a raconté que « parmi les ruines de
1. Depuis peu de temps, rue Calvin, — 2. Porcelet, d’après Littré, est le nom d’un jeune porc. Mais le patois picard donne le nom de porchin à un petit sentier. En fait d'étymologie on peut choisir. — 3. Lithographie qui se trouve dans la collection Labouchère (Biblioth. du prot. français) et qui a été reproduite par le Bulletin LXII, 1888. p. 45. — 4. « Cette maison, dit Vitet, doit avoir été reconstruite vers le commencement du dernier siècle, car elle ne porte aucun caractère d’une époque plus ancienne. » (Monographie de l'Eglise Notre-Dame de Noyon, p. 17.) — 5. Desmay et Le Vasseur disent que Calvin est né « dans la place où est bastie présentement la maison du Cerf, » « où pend à présent l'enseigne du Cerf. » Voir sur Desmay lAppendice I: Quelques hisloriens de Calvin. Nous y expliquons pourquoi nous citons Desmay de deux façons, tantôt directement et tantôt d’après la réimpression des Archives curieuses de l'histoire de France, par Cimber et Danjou. Première série, 1835, tome V. — 6. Opera, XIV, p. 412. (Calvin à Blaurer, 19 nov. 1552.)
sa ville un étrange spectacle s’est offert à lui: la maison de son père restait intacte au milieu de toutes les autres incendiées. » Son correspondant ajoutait : « Je ne doute pas que Dieu n’ait voulu laisser ce tesmoignage contre tous ceux de vostre ville, lesquels, huit ou dix jours auparavant, avoyent bruslé en peincture Monsieur de Normandie, et le reste !. »
Nous nous bornons à noter ici, au passage, la tristesse émue avec laquelle Calvin parle des malheurs de sa ville natale : sa patrie, comme il dit, dans le langage de l’époque. Après de nouveaux malheurs, il répandra de nouvelles plaintes. Ayant connu la prise de Saint-Quentin, il écrira : « I] n’y a pas de Saint-Quentin une pleine journée de marche jusqu'à Noyon, située dans une région plate et exposée au pillage des ennemis. Si le bruit qui court est vrai, je serai déjà deux fois survivant à ma patrie *. »
Il faudra se rappeler ces soupirs quand nous parlerons du patriotisme qu’on a voulu dénier à notre réformateur.
Mais ce que n'avaient pu les étrangers les plus hostiles, aidés par Îles éléments les plus dévastateurs, les concitoyens du réformateur l'avaient accompli. Desmay nous raconte à quel point en était arrivé leur fanatisme. Après avoir dit que la maison de Calvin avait été rasée, il ajoute « qu’un certain d'Artois la fit r'édifier. Mais tout ainsi que la malédiction de Dieu tomboit sur ceux qui r’édifioient le Temple de Hierusalem sous Julien l'apostat, de qui le Sauveur du monde avoit prophétizé, il ne demeurera pierre sur pierre, ainsi tomba-t-elle sur ce misérable d'Artois, qui vouloit honorer ce que Dieu avait en horreur et abomination, car un an après qu'il l’eut fait rebâtir, il y fut pendu devant la porte. »
Seulement on peut se demander si Desmay lui-même n’a pas été une curieuse victime de ce fanatisme qu'il nous atteste!. N’a-t-il pas encore exagéré ses eflets ?
La maison de Gérard Cauvin fut « dégradée, dit-il, et rasée entièrement. » Entièrement ? Cet adverbe est-il lui-même entièrement exact ?
C’est contestable.
Un Noyonnais qui s'est beaucoup occupé de la question a communiqué d’intéressantes indications au Bulletin du protestantisme Ÿ. Elles ont paru à M. Lefranc
1. Opera, XIV, p. 476. (Calvin à un inconnu, 15 février 1553.) — 2. Opera, XVI, p. 604. (Calvin à Mélanchthon, 9 septembre 1557.) Voir Opera, XIV, p. 458, lettre de Blaurer à Calvin, et XVII, p. 304, lettre de Macar à Calvin, 26 août 1558. — 3. Desmay, p. 2, 3. Voir Lefranc, p. $. — 4. Ce fanatisme ne s’est pas encore calmé. Au moment où il apprit que le Conseil de la ville voulait donner le nom de Calvin à la rue Fromentière, l’organe du parti clérical, L’ami de l’ordre, publia un article intitulé Calvin, jamais ! On y lisait : « Il serait bon de faire observer que Calvin n’a été au fond qu’un très grand criminel qui a causé les guerres civiles de religion, par lesquelles plusieurs provinces ont été ruinées, mises à feu et sang. De plus Calvin n’a absolument rien fondé de durable, puisqu'il ne reste plus un calviniste au monde, mais des protestants, c’est-à-dire des partisans de Luther, ennemi acharné de Calvin ! Calvin n’est en somme qu’un moine défroqué..…. C’est une honte et non pas un honneur pour Noyon d’avoir engendré Calvin. .. Le premier ouvrier venu est un homme plus estimable que Calvin, et mérite mieux que lui de donner son nom à une rue, » La rédaction du journal ajoute : « On ne saurait mieux dire... Calvin est un nom que l’on voudrait pouvoir effacer de notre histoire. Calvin n'a rendu aucun service à qui que ce soit; il a causé partout des maux. Vouloir aujourd’hui l’honorer, ce serait une honte pour Noyon. Dans notre histoire locale, on peut trouver bien des noms glorieux. Celui de Calvin, jamais! » — 5. Bulletin, 1897 : La maison de Calvin, p. 371-376.
assez probantes pour qu'il modifiât lui-même sa précédente manière de voir. En voici le résumé.
L'Hôtel de France actuel constitue seulement une partie de l'immeuble qui, au XVI° siècle, appartenait au père de Calvin. Cet immeuble se composait de trois parties : d'abord, l'Hôtel de France; puis, tout à fait en retrait, le restau-
rant Jacquelin, et enfin, ados-
KK A sée à ce dernier corps de
<> NS bâtiment, une cour, entourée
N N de trois côtés par de curieuses
et pittoresques constructions.
Cette cour et ces constructions existent encore,
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donnant accès aux deux autres maisons. Donc, la maison de Gérard Cauvin n’a pas été « entièrement » détruite.
Maintenant, voici ce qu'il y a d’extrêmement intéressant.
La tradition, une tradition constante, nous assure-t-on, veut que ces constructions aient précisément renfermé les appartements de la famille Gérard Cauvin!.
Serait-ce vrai? Est-ce vraiment ici le sanctuaire authentique et comme le saint des saints en fait d'archéologie calvinienne ?
Ce n'est pas sans quelque émotion que je pénètre par la petite porte de la ruelle des Porcelets actuellement de l’Arc.
Je me trouve dans une très petite cour (Page 11), bien vieille, où rien n’a changé depuis le XVI® siècle. Les murs, dont les pans étroits sont recouverts d’ardoises, forment un pittoresque enchevêtrement de minuscules bâtisses, avec des mansardes qui s'étagent, à toutes les hauteurs, sur le toit en pente raide. Aux deux coins, au fond, deux cages d'escalier, en saillie, l’une à droite, dont le bas seul est ouvert, et laisse voir un escalier étroit en bois, qui monte ensuite
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I. Chambre de Jeanne Le Franc. — II. Bâtiment dit, aujourd’hui, maison de Calvin. (p. 10)
1. M. Weiss écrit au sujet des bâtiments : « La cour et la maison qu’on a devant soi, quand on y pénètre, sont évidemment du XVe siècle, et n’ont subi aucune transformation essentielle, » et au sujet de la chambre de Jeanne Le Franc: «Il paraît qu’autrefois les voyageurs qui descendaient à l’hôtel de France, demandaient souvent à occuper cette chambre, » Bulletin, 1897, p. 374.
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Noyon. Maison de Calvin, cour intérieure. (p.11
comme dans une sorte de tour carrée; l’autre, à gauche, beaucoup plus petite, avec balustrade, et qui, par quelques marches en pierre (le dessin montre les deux premières) me conduit à la fameuse chambre : la chambre de Jeanne Le Franc (Page 10, fig. I), la chambre où elle mit au monde Jean Calvin.
La chambre est grande, surtout si on enlève par la pensée une paroi moderne; et elle n'a pas mauvais air, avec sa porte et ses deux fenêtres, fermant, c’està-dire glissant de bas en haut, à l’ancienne mode, et son plafond à petites poutrelles soutenues par une poutre énorme.
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Vue de Noyon en 1611, d'après un dessin inédit
Là, dans quelque berceau, le réformateur de Genève, l’auteur de l’Znstitution . chrétienne ?
Est-ce bien sûr? est-il sûr que la chambre vraie est celle qui n’a pas été détruite, et non pas une de celles qui n’ont pas été conservées ?
En tous cas, ici, dans ce milieu pittoresque et étroit, dans cette cour, dans ces escaliers, dans ces chambres, jouait avec ses frères et ses sœurs, sous les regards affectueux de Jeanne, travaillait sous les regards orgueilleux de Gérard, le petit Capette, le petit Calvin.
Ici est le cadre des premières scènes de l'enfance, et de la vie de famille de notre réformateur.
C’est dans cette maison que nous trouvons Gérard Cauvin installé, entre la cathédrale, qui n'était pas loin, et l'église Sainte-Godeberte qui était tout près, sur la place, aujourd’hui vide, mais alors un des quartiers les plus agréables et les -plus animés de la cité.
Le Picard qui sentait circuler dans ses veines le sang des mariniers de Pont- |
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uviert, Bibl. nat. Estampes Vx. 23, fol. 165. (p. 12)
l'Evêque, devait se trouver ici dans son vrai milieu. « Nulle ville, en effet, n’a été plus pleinement picarde que Noyon. Aucune n’a mieux réalisé qu’elle ce mélange d'esprit frondeur et de dogmatisme obstiné qui est la caractéristique du pays... C'était une ville de clercs et de moines, toute peuplée d’églises et de couvents, ce qui lui valut alors le surnom significatif de Noyon-la-Sainte……. Mais rarement l’évêque et le chapitre vécurent en parfaite harmonie. Ils ne s'entendaient guère que pour lutter contre les bourgeois. Ceux-ci, en revanche, montrèrent constamment, vis-à-vis de l'élément ecclésiastique, une sorte d’hostilité sourde... Peu de municipalités furent aussi nettement laïques. C'était une opposition de tous les instants... Au reste, tout ce monde d'hommes de plume
et de procureurs, que les corporations religieuses entretenaient, favorisait de toutes manières l'esprit processif. Il résultait de cet état de choses, surtout de cette opposition de l'élément ecclésiastique et de l’élément laïque, une vie municipale des plus intenses !. »
C’est cette vieille histoire, qui nous est racontée et attestée par les monuments de l’époque encore existants. Leur voix fait admirablement revivre, au milieu de la mort et du silence actuels, le passé avec tout son bruit et sa pittoresque agitation. Il n’y a qu'à savoir écouter.
Voici d'abord la Maison de ville (Page 15), où Gérard Cauvin, où Jean Le Franc, son futur beau-père, furent reçus bourgeois. Elle date de 1486, et fut agrandie en 1523. Il faut considérer de près cette façade (dont on n’a guère renouvelé que la porte et le fronton), sobre au rez-de-chaussée, luxuriante au premier étage, avec ses nombreuses fenêtres, entourées et surchargées de sculptures, de frises, de dais ouvragés. C’est une profusion excessive et charmante : évidemment, les maîtres de céans ne devaient pas être très misérables, encore moins devaient-ils être très modestes.
Il ne faudrait pas, en effet, prendre le change : l'élégance de l’architecture n'empêchait pas la rudesse des sentiments. Sur la place qui servait de « grand marché» était le beffroi, sorte dé petite citadelle bien défendue, et dont les deux cloches servaient à convoquer les bourgeois, soit pour les assemblées où l'on discutait, soit pour les émeutes où l’on résistait.
La Maison de ville est en bas; l’église est en haut, comme il convient, sur la colline, dont elle a couvert toute la surface. C’est vraiment un monde qui s'étale ici et se groupe : cathédrale, évèché, chapelles, sacristies, bibliothèque, chapitre, cloître, sans oublier la prison. Et tout cela est presque intact, comme aux jours de Gérard Cauvin.
Donc, après la citadelle laïque, la citadelle ecclésiastique, et nous voici en face de la grande entrée de la cathédrale (Page 16), avec ses deux puissantes tours carrées, flanquées chacune à leurs quatre angles d’épais et robustes contreforts, couronnées, non de flèches légères, mais d’une toiture ramassée, sombre, sans ornement. « Mâle jusqu’à la rudesse, et robuste jusqu’à la lourdeur, cette façade produit une impression très vive et peu ordinaire *. » Elle dit nettement que si l’Eglise c'est la religion, cette religion prétend être la force.
À l'abri de ces tours (Page 17), et dans une rangée circulaire, étaient Îles demeures des chanoines. On les voit encore sous la dernière forme qu’elles avaient revêtue, avec leurs huit lourdes et grandes portes cochères. La Révolution en chassa définitivement les derniers possesseurs ÿ.
L'intérieur de la cathédrale fait (Page 18) un heureux contraste avec l'extérieur. Proportions justes, apparence de souplesse et de grâce, parfait mélange de roman (le style du clergé et des moines) et de gothique (le style des communes et des laïques), tout justifie le jugement de Vitet: « Le génie de la transition semble
4. Lefranc, p. 25, 32, 26. — 2. Vitet, p. 154. — 3. Ibid., p. 6.
planer sous ces voûtes aussi robustes que hardies, mais avant tout harmonieuses !. »
Qu'est-ce que cela signifie ?
La commune de Noyon ne conquit pas ses franchises par une violente et sanglante insurrection. L’évêque Baudry, qui était sur le siège épiscopal au commencement du XII° siècle, prélat sage, clairvoyant et de bonne foi, prévint la révolte, et, en 1108, octroya spontanément les libertés nécessaires.
Quand on bâtit la cathédrale, vers 1150, A).
la commune était étalie, “et l’autorité épiscopale respectée.
L'architecture canonale ou romane, et l'architecture communale ou ogivale, combinèrent leur style comme les deux pouvoirs combinèrent leurs influences. Et ce fut la cathédrale de Noyon *.
Mais cet accord politico-ecclésiastique ne dura pas, et, du reste, cette cathédrale elle-même nous
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