‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 120 sur 156 · A QUEL AGE EST MORT LE FÈVRE · texte numérisé non relu

A QUEL AGE EST MORT LE FÈVRE

français d’alors : « Des quelles Démégories! nous fûmes aussi coopérateurs, à Meaux, en Brie, » sous l’évêque de bonne mémoire G. Briçonnet. Adonc aussi l’homme de Dieu et d’heureuse » souvenance tel en vie qu’en doctrine Maitre Jaques Fabri de notre ville d’Etaples, de son tems » en pureté et de Philosophie et de théologie premier Instaurateur, fut auteur, correcteur et pro- » ducteur d’icelles exhortations. Lesquelles toutefois si tu regardes la raison du lieu et du tems, » tu ne mépriseras pas ce que nous quatre faisions là, voisins à la Sorbonne. »

M. Gaberel cite bien encore une lettre de Gérard Roussel à Le Comte, en 1537, et dans cette lettre il est parlé des 101 ans de Le Fèvre, mais cette lettre a l'air d’être la reproduction presque identique du récit de Hubert Thomas. Il y aura eu ici encore quelque confusion.

1. Démégories ou démagories, discours populaires. On peut comparer cette citation avec la préface latine mise par Jean le Comte en tête de ses « Démégories sur tous les dimanches de l'an, les sacrements, le mariage et les trespassez. » « Il existe, dit-il, déjà, à la vérité, de courtes exhortations pour les cinquante-deux dimanches de l’année. J'y ai moi-même collaboré, moi, quatrième, quand j'étais à Meaux...» Suit l’éloge de Briçonnet, et de Le Fèvre, mais dans le texte latin il n’y a rien qui ressemble aux mots « voisins à la Sorbonne. » Voir: Vuilleumier, Quelques pages inédites d'un Réformateur trop pen connu. Revue de théologie et de philosophie de Lausanne, juillet 1886, p. 338.

Appendice N° Y.

1. Le Fèvre après le Commentaire de 1512. — 2. Luther et Le Fèvre. — 3. Le Fèvre après Luther. — 4. Originalité de l’école de Le Fèvre. — 5. Les Etapes de la Conversion de Farel. — 6. Trois textes. — 7. Les dernières conclusions de la Critique historique.

1. Le Fèvre n’a été ni Luther, ni Calvin : il a été Le Fèvre, voilà tout. N’était-ce pas assez pour un pareil vieillard ?

À partir de 1512, il se développe, il précise son protestantisme, mais sans lui enlever l'originalité qui le constitue dès le premier jour. C’est le fait essentiel qu’il faut ici mettre en lumière.

En 1514, Le Fèvre était (raconte Farel, trente-deux ans plus tard) « du tout plongé en idolitrie, » « en si grande ignorance que nous avons tous esté en la papauté!. » On a tort seulement d’abuser de ces mots et d’oublier le commentaire que Farel lui-même en a donné, quand il a écrit, que ce € grand ignorant » et ce « pauvre idolâtre » lui avait enseigné la justification par la foi?. Le vocabulaire de lardent Farel n’a pas toute la précision du vocabulaire employé par nos rigoureux critiques.

La même année (1514), prenant parti pour les « Reuchlinistes » contre les « obscurantins, » dans ce « combat d’avant-garde qui faisait déjà pressentir la Réformation, » Le Fèvre écrivait à Reuchlin (30 août 1514): « si tu triomphes, nous triompherons avec toi. »

Deux ans après, il publie le premier mois des Actes des martyrs. I s'agissait d’un recueil de légendes, destinées aux méditations journalières des fidèles, une pour chaque jour. On dirait cependant que ce travail lui est inspiré par une pensée de lutte. Il montre comment les martyrs ont souffert pour leur foi : Agones martyrum. Combats, c’est-à-dire combats contre lidolâtrie. Le livre n’en est pas moins un recueil de superstitions. Mais ces superstitions précisément le troublent, le dégoûtent. La plume lui tombe des mains, et la publication, à peine commencée, s’arrête : « Ayant entendu, dit Farel, la grosse idolâtrie qui estoit aux prières des Saincts, et que ces légendes y servent comme de soulphre à allumer le feu, il laissa tout et se mit du tout après la sainte Ecriture“. »

C’est alors (1517) qu’il entreprend la lutte contre les sorbonistes par les dissertations sur

1. Farel, Du vray usage de la croix, etc., p. 130. — 2. Farel, Epistre à tous Seigneurs, p. 171. — 3. Herminjard, I, p.17. — À. Farel, Æpistre à tous Seigneurs, p. 172.

Marie-Madeleine, et sur sainte Anne. La situation devient critique !. Un ami l’avertit des dangers auxquels cette nouvelle publication l’exposera. On va crier: « Au feu, le livre! Au feu, Pauteur ! » Le Fèvre répond (1518) : « Je ne crains rien. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir du danger là où l’on chasse l’erreur de l'esprit des chrétiens, pour leur montrer la vérité... Si quelques-uns me condamnent publiquement au feu avec mon livre, j’implorerai contre ce feu la rosée céleste pour léteindre ; je leur pardonneraïi?. »

Voilà donc Le Fèvre prêt au supplice. Ce qui ne l’empêche pas de publier, en 1519, les « Contemplations, » etc., œuvre d’un théologien mystique du XIV: siècle, où la superstition coule à pleins bords, et d'engager son ami Agrippa à lutter contre les docteurs scolastiques, « par dévotion pour Marie, mère de Dieu, et sa mère la bienheureuse Anne (20 juin 1519). »

Ainsi sa vie est fidèle à son programme de 1512 : protestantisme plein, tour à tour, de hardiesse et de timidité, c’est-à-dire protestantisme fabrisien.

2. Ici se place la grande objection des critiques modernes. Nous ne saurions mieux faire que de citer M. Herminjard lui-même : « Le Fèvre sortit (de son ignorance et de son idolâtrie) peu à peu et lentement sous l'influence du mouvement inauguré par Luther, et qui, pénétrant en France, y fit éclore et fructifier les germes d’émancipation religieuse qui étaient demeurés jusque-là chez Le Fèvre, et dans son entourage, vivants sans doute, mais cachés. On ne peut guère faire remonter au delà de l’année 1520, sinon les premiers symptômes, du moins les origines décisives de la Réformation française, »

Et plus vivement encore, M. Ch. Dardier, l’ancien pasteur de Nîmes, a ajouté : « La Réforme française fut bien plutôt la fille que la sœur de la Réforme allemande... Celui qui a donné à la Réformation française une impulsion décisive, c’est Luther. Cette influence de Luther ne se manifesta chez le docteur d’Etaples qu’à partir de 15215. »

M. Herminjard a parlé avec sa prudence et sa modération habituelles. Ceux qui ont accepté son indication générale l’ont précisée et exagérée. Ils ont fini par méconnaître la vraie pensée de Le Fèvre, et la vraie pensée de Luther.

Ils méconnaissent d’abord Le Fèvre. Les hésitations sur des points secondaires, comme le culte des saints, n’enlèvent rien à la netteté des affirmations sur les points essentiels, comme l'autorité de la Bible, la justification par la foi, la négation du sacrifice dans la messe, etc. Ce n'étaient pas là des « germes, » et des germes « cachés » : c’étaient des principes, nettement manifestés.

De plus, ils méconnaissent également Luther. Luther n’a pas été Luther dès le premier jour. Ses 95 thèses, manifestation initiale et éclatante, sont de la fin de 1517, presque six ans après le Commentaire de Le Fèvre. Ces thèses sont à la fois pleines de clartés et d’obscurités. Et cependant c’est l’anniversaire de ces thèses qu’on a choisi pour célébrer la fête de la Réformation. Deux ans après, en 1519, Luther admet encore le purgatoire, et le culte des saints, et la transsubstan-

1. Une des grosses objections faites à Le Fèvre par ses adversaires, c’est qu’il osait parler de théologie sans être docteur de Sorbonne. Au sujet de ses dissertations, dans les premiers mois de 1519, on le traite « d'homme fou, insensé quant à la foi, non instruit dans les lettres sacrées, ignare, et qui, quoique seulement maître ès-arts humains, s’ingère présomptueusement dans les choses qui regardent les théologiens. » Lettre d’Agrippa au P. Claude Dieudonné. (Herminjard, I, p. 51, n.3, 4.) — Grandvilliers dit : « Que ceux qui n’ont pas appris l’art du cordonnier n’essaient pas de coudre une semelle! » — Béda estime que «les erreurs de Le Fèvre et d’Erasme viennent de ce que quelqu'un, maître en un art quelconque, ose discuter avec les maîtres dont il ne fut jamais élève. » — Clichtove, disciple et ami intime de Le Fèvre à ce moment, le défend contre ceux « qui pensent que personne ne peut être théologien ou interpréter les lettres sacrées, s’il n’a étudié la théologie (nisi in theologici ludi pulvere desudarit) et s’ils n’ont conquis, en cette science, le titre de magister. » Graf, Faber Stapulensis, p. 8. — 2. Graf, Essaï sur Le Fèvre, p. 86, 87. — 3. Herminjard, I, p. 53. — 4. /bid., I, p. 239. — 5. Voir le journal Le Lien, 1868, p. 156, article de Ch. Dardier.

tiation! En 1520, il termine encore ses sermons par lAve Maria; et seulement en 1643 il renoncera à l’élévation du saint sacrement.

On ne peut donc contester la réelle priorité et la complète indépendance de Le Fèvre dans l'affirmation des principaux points de la doctrine protestante et dans la négation des principaux points de la doctrine catholique.

Veut-on un fait plus probant encore? Non plus au début, mais en 1530, en pleine diète d’Augsbourg, au moment où il rédige la Confession de foi luthérienne, Mélanchthon écrit une lettre que feront bien de méditer ceux qui n’admettent pas d’hésitations chez un réformateur. S’adressant, le 6 juillet 1530, au légat Campegius, il lui dit : « Nous n’avons aucun dogme différent de ceux de l'Eglise romaine (dogma nullum habemus diversum ab ecclesia Romana). Nous sommes prêts à obéir à l'Eglise romaine, pourvu que selon la clémence dont elle a toujours usé envers tous (qud semper erga omnes gentes usa est)! elle ignore ou tolère un peu ce que nous ne pourrions pas changer, si nous le voulions. Nous respectons et révérons l'autorité du pontife romain et toute la police ecclésiastique, pourvu que le pontife romain ne nous rejette pas. La cause de la haine dont on nous poursuit en Allemagne est la constance avec laquelle nous défendons les dogmes de l’Eglise romaine ; une légère différence de rites paraît seule s’opposer à Paccord (levis quædam dissimilitudo rituum est, que videtur obsistere concordiæ) ?. »

Encore une fois, il ne faut pas juger même Mélanchthon et Luther, à plus forte raison Le Fèvre, avec nos idées actuelles. En tout cas, il n’y a pas entre eux les différences qu’on suppose.

3. Du reste, le vrai argument contre l’hypothèse qui fait de Le Fèvre le disciple de Luther nous parait être celui-ci : Le Fèvre a été un Réformateur original, avant Luther, parce qu’il l’est resté, après Luther.

Les écrits de Luther pénètrent en France vers 1519, et, en 1522, Le Fèvre publie son second grand ouvrage, son Commentaire sur les Evangiles.

Dix ans se sont écoulés depuis 1512. Pendant dix ans Le Fèvre a étudié la Bible; pendant dix ans, il a lutté et souffert pour sa foi. Cette foi est devenue plus profonde, plus maitresse et plus consciente d’elle-même. En même temps, les abus sont apparus plus dangereux et plus menaçants. Ce n’est pas tout. Le premier Commentaire a été écrit dans le silence d’une bibliothèque, à Saint-Germain-des-Prés. Le second a été écrit à Meaux, au moment où l’auteur vient d'être placé à la tête d’une œuvre pratique, de l’évangélisation d’un diocèse. Donc nous ne serons pas étonnés que la nouvelle Préface parle un langage plus net, plus vif, et devienne un appel solennel : « Que tous tiennent ferme ce qu'ont tenu nos ancêtres, et l'Eglise primitive rougie du sang des martyrs : c’est que ne rien savoir en dehors de l’évangile, c’est savoir tout...

» Ainsi donc, tous les efforts, la vigueur, l’énergie de tous les pontifes, de tous les rois, de tous les potentats doivent tendre à maintenir ce culte partout où il subsiste, et à le relever partout où il a croulé, car c’est en lui seul que nous est laissée l'espérance d’arriver à la vie éternelle.

» À l’œuvre donc, pontifes, rois, cœurs généreux ! Où que vous soyez, réveillez-vous à la lumière de l’évangile, à la vraie lumière de Dieu : reprenez le souffle de la vie; retranchez tout ce qui entrave, tout ce qui offusque ce culte pur. Soyez attentifs, non à ce que la chair peut faire ou dire, mais à ce que Dieu dit ou commande? »

Certes, voilà une foi pleine d’élan. Mais, au point de vue dogmatique, le seul ici en question,

1. Et Mélanchthon écrivait ces lignes au légat, d’après lequel il fallait se servir du fer et du feu pour extirper l’hérésie. Ce légat avait écrit: S. M. potera mettere la mano al ferro et al foco, et radicitus extirpare questa mala venenosa Dianta. Son idéal, c'était l’inquisition espagnole! Corpus Reformatorum. Ph. Melanchthonis Opera, éd. Bretschneider, 1835, Vol. II, p. 191, note. — 2. Jbjïd., p. 170 171. — 3. Herminjard, I, p. go-91.

quelle différence y a-t-il entre la foi exposée en 1522 et la foi exposée en 1612, entre la foi après Luther et la foi avant Luther ?

Aucune. C’est ce que nous affirment les auteurs qui ont le plus étudié ce sujet. « Bien que, dit M. Graf, les deux Commentaires de Le Fèvre sur les Evangiles (1522) et sur les Epiîtres catholiques (1527) aient paru après l’entrée en scène de Luther, nous pouvons cependant les comprendre avec le Commentaire de 1512 sur les lettres de saint Paul dans une même recherche, car il ne s’y trouve aucune différence de point de vue, et l’on ne voit pas que l’enseignement de Luther ait exercé une influence essentielle (wesentlich) sur les opinions dogmatiques de Le Fèvre!. »

Et M. Douen : « Les opinions dogmatiques sont les mêmes dans les deux ouvrages : le second ne diffère du premier que par une allure plus ferme et une ardeur réformatrice plus intense ?. »

En effet, dans le second Commentaire, comme dans le premier, Le Fèvre admet le dogme du purgatoire ; il n’attaque en rien lexistence de lEolise catholique; il insiste sur l’unité de l'Eglise, et ne veut pas qu’il y ait de séparation, ni de sectes. Naturellement il a encore moins changé d'opinion sur l’'Eucharistie, sur le libre arbitre, sur la grâce, sur les œuvres?

Dira-t-on que Le Fèvre a du moins modifié ses idées sur le culte des saints ? C’est vrai. Mais ce progrès n’est pas dû à Luther, car à ce moment Luther se recommandait encore à Dieu et à ses saints. Le développement de Le Fèvre a été personnel, original. C’est en 1519 qu’il a renoncé aux Légendes. Et du reste Le Fèvre prendra soin de marquer que les idées venues d'Allemagne respirent « un esprit conforme au sien » (consono spiritu, omnia dicantur). C’est ce qu’il dira, en 1524, à propos des thèses hardies d’un théologien de Breslau, qu’on lui communique.

Non. Ce qui frappe dans la pensée et dans la vie de Le Fèvre, ce ne sont pas les influences qu’elles ont subies, c’est bien plutôt la résistance, Pimpénétrabilité qu’elles ont opposées à toutes les influences.

4. Il y a même plus. L’esprit qui a animé Le Fèvre a été si essentiellement original, que rien n’a pu le modifier, même après Le Fèvre. Ce que le Fabrisme a été dans le Commentaire de 1512, il l’a été non seulement dans le Commentaire de 1522, mais il Pa été dans toute son Ecole, jusqu’à sa disparition. Gérard Roussel, Marguerite d'Angoulême ont été aussi fabrisiens aux derniers jours de leur carrière que Le Fèvre aux premiers jours de la sienne : mêmes affirmations, mêmes inconséquences, mêmes contradictions, sous le couvert du même mysticismeÿ.

Il serait plus facile de soutenir que Le Fèvre n’a jamais été protestant, que de faire honneur à Luther d’un changement qui ne s’est pas opéré. Le protestantisme fabrisien reste une réalité.

5. Les discussions relatives à la date de la conversion de Le Fèvre (et par conséquent à l'originalité de la Réforme française) sont inséparables des discussions relatives à la date de la conversion de Farel.

Le Fèvre annonçait à Farel le renouvellement du monde: ce que Farel lui rappellera « longtemps après 6, » c’est-à-dire en 1525, quand Le Fèvre fugitif sera à Strasbourg. Or longtemps avant 1525 ne peut être en 1522.

Farel du reste précise : « C’estoit le temps d’or, comme lon dit, car lors régnoit Louis

1. Graf, Faber Stapulensis, p. 32, 33. — 2. Bulletin, XLI, 15 fév. 1892, p. 84. — 3. Graf, p. 95, 96, 97, 98, 1o1. — 4. Herminjard, I, p. 226. — 5. Cette conviction, que nous soutenons depuis longtemps dans notre enseignement, s’est fait jour, dès 1881, dans une thèse de Montauban : P. Bianquis : Zrois conversions, ou Essai chronologique sur les origines de la Réformation française. M. O. Douen est arrivé aux mêmes conclusions dans sa belle étude, très documentée, qui nous a été fort utile, Bulletin, XLI, 15 fév. et 15 mars 1892. La Réforme française at-elle été la fille de la Réforme allemande ? — 6. Epistre à tous Seigneurs, p. 170.

douzième. » Louis XII mourut le 1° janvier 1515. Nous sommes donc en 1514 au plus tard; en 1512, selon M. Herminjard lui-même !.

Après que Le Fèvre, « pauvre idolâtre, » eut enseigné à Farel la justification par la foi, un autre serviteur de Dieu lui proposa « la pure invocation, » et essaya de Le détourner du culte des saints. Mais, chose étrange, lui, qui a si facilement accepté le principe, ne peut se décider à en accepter la conséquence. « De tant que je fus facile à recevoir qu’il n’y avoit point de mérites que le seul mérite de Jésus, tant et plus je fus difficile à recevoir la pure invocation de Dieu, pourtant que j'avois tant de confiance en la vierge Marie, et ès saints et saintes, desquelles je ne faisoye que barbonner heures, prières et suffrages, jour et nuit?. »

« À la fin » la vérité triomphe. « Dieu me donne à cognoistre qu’il le faut seul invoquer... Là fut du tout ébranlée la papauté en mon cœur. »

Ebranlée, mais pas renversée, car Farel croyait encore à la messe : « J’estoye encor tellement ensorcellé d’icelle que je pensoye, quelque chose que je y cogneusse de mal et quelque gouffre de malédiction que y fusse, néantmoins il y avoit beaucoup de biens et bénédiction. Jai esté fort longtemps en ceste séduction. »

Fidèle, comme il devait l’être, à son système chronologique, M. Herminjard fait bien de Farel le converti de Le Fèvre, mais de Le Fèvre converti par Luther : « La crise du développement religieux de Farel, dit-il, doit avoir eu lieu en 1521, au plus tôt#. »

Et la preuve, c’est qu'en 1524, lorsque Farel va voir Zwingle, il s’appelle un néophyte (juvenem neophitum). Mais ce mot, inspiré par la politesse, nous paraît moins clair, moins décisif que l’Epitre dans laquelle Farel raconte sa conversion.

Or il résulte de cette Epitre qu’il y a eu pour Farel non pas « une crise, » mais une série de crises, séparées les unes des autres par des intervalles plus ou moins longs. Il rencontre Le Fèvre ; puis la conduite des docteurs de la Sorbonne à l'égard de Le Fèvre (il ne s’agit pas d’un acte isolé) l’éloigne de la Sorbonne; puis Le Fèvre ébranle et déracine en lui l’idée du mérite; puis un chrétien, autre que Le Fèvre, le détourne du culte des saints; après quoi il reste longtemps, fort longtemps, dans l’erreur de la messe.

Toutes ces crises exigent des années au moins. Farel lui-même dit, en 1536 : « Je vous asseure que estant à Paris, quand il fut fait mention de lévangile, par roys ans el plus ay été priant à Dieu qu’il me donnast grâce d’entendre le droit chemin, lisant, avec ce, souvent à genoux le Nouveau Testament, conférant comme m’estoit donné le grec avec le latin, traictant avec grandz et petiz pour estre instruit sans mespriser personne. Et Dieu sçait combien par les plus contemptibles, il m’a aidé à congnoistre la vertu et efficace de la passion de Jésus7. »

Or Farel quitta Paris en 1521. À ce moment il était régent au collège du Cardinal Le Moine, où ses opinions lui rendirent la situation intenable. Il avait donc ces opinions, et il les avait manifestées. En effet, dit son plus ancien biographe : « s’estant fait appercevoir dans sa profession [au collège], ayant de bons sentiments de la vraye doctrine, ilne subsista guère paisible en icelle$ » et s’attira quelque persécution.

| Mettons que sa conversion était complète un an seulement avant son départ de Paris, soit en

1. Herminjard, I, p. 5. — 2. Epistre, p. 1792. — 3. Ibid., p. 173-174. — 4. Herminjard, IL, p. 43, n. 8. — 5. « Nous savons trop que la précision n’était pas la qualité maîtresse de Farel, pour nous laisser arrêter par l'expression peu exacte de € jeune néophyte, » qui au fond n’exprime que son humilité, et le soin qu’il prenait de se mettre au-dessous du grand homme dont la conviction avait précédé la sienne de trois ans.» Douen, Bulletin, XLI, 1892, p. 127. — 6. « La crise de sa conversion fut lente; elle dura trois ans. Il faut lire ses lettres à Galéot, à Martin Hanoyer, et son Epistre à tous Seigneurs, pour comprendre le long et pénible enfantement de cette foi. » H. Heyer, Encyclopédie des sciences religieuses

IV, p.676. — 7. Actes manuscrits de la dispute de Lausanne, cités par Herminjard, Il, p. 44. — 8. Vie de Farel. Manuscrit de la Bibliothèque de Genève, mhg, 147.

1520; rois ans et plus avant nous ramènent au moins à 1516. Si les luttes et les angoisses ont commencé au moins en 1516, rien n'empêche que les premières hésitations et les premiers doutes ne remontent, comme Farel l’a dit lui-même autre part, au règne de Louis douzième.

En tout cas, nous sommes forcé de placer les causes de la conversion de Farel, « la mention de lévangile, » le « commencement de Dieu » dont il parle, avant 1519 ou 1520, époque où commença à se faire sentir l’influence de Luther.

La conversion de Farel est donc un fait français, comme la prédication même de Le Fèvre d’Etaples : et un fait confirme l’autre. Nous nous approprions cette conclusion de M. Douen : « On découvre dans le récit de Farel que le travail qui s’opérait en lui s’opérait en même temps dans bien des cœurs, agités comme le sien par des aspirations vers une religion plus pure, et que plusieurs lavaient devancé dans la voie douloureuse : témoin cet inconnu qui le sollicite et le presse, au nom de la Bible et de l’histoire ecclésiastique, de délaisser les saints pour n’invoquer que Dieu seul. On y voit l’opposition et la colère des Sorbonistes susciter des persécutions à Le Fèvre ; on y voit, en outre, que le mouvement commencé chez les savants, était déjà descendu dans le peuple, puisque Farel s'adresse aux grands et aux petits pour en obtenir quelque lumière, et que « les plus contemptibles » lui prêtent aide et assistance en lui faisant apprécier à sa juste valeur la passion du Christ. Non seulement le mouvement se manifeste en 1518, mais il a déjà pris de la consistance et une certaine étendue, et l’on entrevoit même qu’il a dû commencer plus tôt : un disciple de Le Fèvre a déjà dépassé le maître, et ce progrès n’a pu être réalisé qu’après des efforts plus ou moins prolongés!. »

6. Peut-on invoquer en faveur des origines allemandes de la Réforme française un curieux passage de la Farce des théologastres ? La Foy succombe au « mal sorbonique. » Où chercher

un remède ?

Où raison domine.

THÉOLOGASTRES.

Où est-ce ? En la Grande Bretaigne ?

Fox.

Nenni non. C’est en Allemagne, Où elle fait sa résidence ?.

La Farce est de 1523, ou à peu près. Berquin avait été rendu à la liberté cette année-là, le 8 août, et des étudiants célébraient, avec l’ardeur de leur Âge, cet événement. Il s’agit donc du traducteur des traités de Luther. On est au moment où les Théologastres condamnent les œuvres d'Erasme et de Luther. Quoi de plus naturel que cette mention de l’Allemagne? Il était bien et trop évident qu’en 1523 la Raison ne « faisait pas sa résidence » à Paris, ni à la Sorbonne, ni même au collège de Montaigu. Evidemment cette déclaration ne peut nous renseigner sur la date de la conversion de Farel.

D'autant plus qu’il ne faut pas séparer ces vers de La Farce des autres non moins curieux. Le Mercure d'Allemagne, c’est-à-dire Berquin, arrive :

MERCURE Je suis Berquin.

FRATREZ Luthérien ?

1. Douen, Bulletin, XLI, 1802, p. 129. — 2. Voir Bulletin, XXXVI, 1887, p. 233.

Page 1