MERCURE
Nenni, non, je suis chrestien, Je ne suis point Sorboniste, Holcoliste, ne Bricoliste!.
J'ai toujours avec moy Raison Et muse point de desraison
À personne.
THÉOLOGASTRES
Erasme et toy, Fabri, Luther en bonne foy Nestes que garçons hérétiques.
Enfin, plus loin encore le TEXTE dit :
Et moy je prie le roy de gloire
De mestre en son sainct sanctuaire Erasme le grand textuaire,
Et le grand esprit Fabri,
Et vous, Mercure, mon amy ?.
On voit la place occupée, en 1523, par Le Fèvre. Il est, pour Berquin et ses amis, au moins légal de Luther et d’Erasme, et M. Dalton nous semble avoir un juste sentiment de la situation quand il montre le nom de Luther, pénétrant de bonne heure dans le cercle fabrisien et provoquant, avec de ladmiration, de la crainte. « Les hommes rassemblés autour de Briçonnet reconnurent que les actes de Luther étaient la conséquence de lagitation qu’ils commençaient; » mais le courage leur manquait : et ce furent surtout les adversaires du protestantisme qui s’efforcèrent de faire passer le protestantisme fabrisien pour du luthéranisme. Ils espéraient effrayer ainsi les esprits. |
M. Herminjard a bien voulu nous signaler un autre texte. Ecrivant (en 1544) aux pasteurs de Montbéliard, troublés par le fanatisme luthérien, Calvin leur dit : « De même qu’à notre époque, l’évangile s’est répandu de Wittemberg (sicut ex ecclesia Witlenbergensi fluxit hac nostra ætate
1. Allusion à deux Sorbonistes. — 2, Fournier, Le théâtre français avant la Renaissance, p. 426 et 428. — 3. Dalton, Calvin's Bekehrung. Deutsch-evangelische Blätter. XVIII" année, p. 534. Citons encore les observations, suivantes, relatives à l'influence de Luther sur Calvin : « On ne saurait démontrer une influence immédiate, décisive, de Luther sur la conversion de Calvin, comme est l'influence d’un professeur sur son élève. Nous n’avons trouvé dans ses écrits aucun texte, dans ses lettres aucune allusion, directe ou indirecte. Au contraire, nous avons noté plus d’un fait, qui devait gêner une forte influence de Luther sur la marche de la réformation française, et qui, en particulier, devait empêcher cette influence de s'exercer sur une personnalité comme celle de Calvin, et sur son développement, tel qu’il s’était accompli dans les premières années. Nous n’avons aucune indication que déjà à cette époque il ait fait sérieuse connaissance avec les écrits de Luther. S'il les a lus, pendant son second séjour à Paris, ils n’ont pas eu sur lui une action profonde, décisive. De très bonne heure, et même de meilleure heure qu’en Allemagne, l'Humanisme s’était adonné à l’étude et à la traduction de la Bible. Calvin reçut de ce milieu national (aus diesen heimischen Kreisen) l'impulsion et la méthode. » Et Dalton ajoute une remarque que feraient bien de méditer certains théologiens luthériens. « Nous ne devons pas nous laisser entraîner à faire de la Réformation l’œuvre exclusive du Réformateur allemand : il en a été seulement le héraut le plus hardi, le plus décidé, il lui a ouvert la carrière. L’essence de la Réformation est compromise par de telles exagérations. C’est ce qu'ont tout de suite senti ses adversaires, et ils en ont profité. » Dalton, o. c., p. 553. — Lorsque M. Dalton dit qu’on ne trouve pas dans les écrits de Calvin une allusion aux écrits de Luther, qu’ ( aucune indication» ne le montre ayant déjà fait (sérieuse connaissance avec les écrits de Luther, » il ignore les renseignements récemment
donnés par M. Lang, et dont nous avons parlé.
ie er.
evangelium), de même, c’est de là que sont sortis beaucoup d’hommes, semblables à ceux qui, partis autrefois de Jérusalem, partout où ils arrivaient, créaient des embarras aux vrais serviteurs de Christ et cherchaient occasion d’exciter des tumultes!. » — Pouvons-nous vraiment trouver ici une de ces « précisions » que nous cherchons ? Calvin a-t-il la préoccupation de nous la fournir ? Il nest pas contestable, d’une manière générale, que la Réformation, en Europe, est partie de Wittemberg. Mais ce fait supprime-t-il originalité du protestantisme fabrisien ? Du reste Calvin s'adresse à des communautés où sont des luthériens. Il veut trouver un contraste entre Luther et les luthériens. Pouvait-il parler autrement ? Fallait-il qu’il introduisit une parenthèse relative à Le Fèvre ? Et Zwingle ? Le Réformateur suisse déclare lui-même avoir connu l'Evangile avant d’avoir lu les écrits de Luther. Au nom de cette phrase de Calvin faudra-t-il taxer Zwingle d’inexactitude, de mensonge ? Evidemment non.
Une citation vraiment claire et probante, c’est la déclaration suivante de Farel (qu'on ne nous paraît pas avoir remarquée jusqu'ici) : Le 8 octobre 1525, écrivant de Strasbourg à Bugenhagen, l’ami et le collègue de Luther, Farel lui déclare que les premiers traités de Luther, en pénétrant en France, ont fait non pas avancer, mais reculer la Réformation française! Il s’agit des discussions sur la Cène : « Impossible, dit-il, que ce désaccord n’offusque les Français. Beaucoup (non pauci) d’entre eux, secrètement, parlaient de l’eucharistie comme il faut (non inepte). Ainsi il y a de cela quelques années [ante annos aliquot ; quelques années avant 1525, cela nous ramène bien vers 1520, époque où linfluence de Luther commença à se faire sentir], même dans des discours publics, linvocation des saints était réprouvée ainsi que le Purgatoire. En cette aflaire, les traducteurs des livres de Martin rendent mauvais service aux frères (#ale consulunt) en n’expurgeant pas ses premiers écrits, où il maintient en quelque mesure (nonnihil) l’invocation des saints et le Purgatoire, car, en lisant cela, beaucoup reculent de la vérité (a verilale resiliunt)?. »
Après une pareille déclaration, l’affaire paraît entendue. Ce ne sont pas uniquement les écrits de Luther qui ont introduit le protestantisme en France ?.
1. Opera, XI, p. 705. — 2. Herminjard, I, p. 397. — 3. Dans un grand ouvrage catholique, La France chrétienne dans l’histoire, ouvrage publié à l’occasion du 14° centenaire du baptême de Clovis, le P. Baudrillart, tout en déclarant naturellement que le calvinisme est antipathique au caractère national, avoue cependant « qu’il eut des origines françaises et ne fut point une simple importation du dehors.» Mais cet aveu déplait, on le comprend, au père Jésuite Tournebise, qui se hâte d’écrire : « Cette dernière opinion nous paraît contestable. Il semble que le patriarche même de la Réforme, Le Fèvre d’Etaples qui publiait son Commentaire des évangiles vers 1523, ait été en communication avec les humanistes allemands. » Le père Tournebise oublie seulement le Commentaire de 1512; il oublie aussi que Luther n’était pas un humaniste. Du reste, pour lui, la naissance et l’accroissement de la Réforme sont dus « au large courant formé de l'apport de toutes les mauvaises passions. Et vraiment quel penchant ne se sentait au large devant ce principe : aux yeux de Dieu la foi seule justifie, et les œuvres ne comptent pas”? » (Æfudes religieuses, philosophiques, historiques et littérarres : Revue mensuelle publiée par des Pères de la Compagnie de Jésus, 15 fév. 1896. Pourquoi la France est-elle restée catholique au XV siècle? P. F. Tournebise.) — De certaines affirmations du P. Tournebise se rapprochent certaines affirmations de M. Samuel Berger, qui, dans une intéressante étude: « L'Eglise luthérienne et la France » (Revue chrétienne, 1* mars 1897), a écrit : « La Réforme française remonte à Luther, c’est par ses écrits que la doctrine protestante a pénétré en France : ceci est une thèse à laquelle ne contredira aucun homme qui ait étudié avec soin l’histoire primitive de la Réforme en France.» Evidemment nous ne voulons pas émettre la prétention d’avoir étudié avec soin l’histoire primitive de la Réforme en France. Mais M. ©. Douen, par exemple, n’a-t-il pas étudié avec soin l’histoire primitive de la Réforme en France? Et le Commentaire de Le Fèvre en 1512? Le père Tournebise le passe tout simplement sous silence. M. Berger en dit ceci: « La doctrine de la justification par la foi, le seul véritable principe de la Réforme, n’apparaît en France qu’en 1533 (!!) dans le premier discours de Calvin. Le Fèvre, dans son célèbre Commentaire sur l’Epître aux Romains, paru en 1512, parle sans cesse de la justification par la foi, mais comme pouvait le faire un théologien catholique éclairé et pieux. » (Revue chrétienne, 1897, p. 162.) Ainsi un théologien qui proclame l’autorité souveraine de la Bible, et la justification par la foi, et qui de cette justification déduit la négation du mérite des œuvres et la condamnation de plusieurs coutumes catholiques, est simplement un catholique éclairé et pieux! On com-
prend que, n’ayant que cela à dire, le père Tournebise se soit tu.
7. Il semble que cette conclusion, relative à l'originalité et à influence de Le Fèvre, soit de plus en plus confirmée par les derniers travaux historiques.
Voici d’abord M. Kawerau, un des savants éditeurs de la grande édition critique des œuvres de Luther. Il indique linfluence de Le Fèvre sur le Réformateur allemand: « Les leçons de Luther sur les Psaumes, de 1513 à 1516, montrent en de nombreux endroits que l’un des principaux secours dont il s’est servi, dans son travail, est l’édition des Psaumes que l’humaniste français, Le Fèvre d’Etaples, publia à Paris, d’abord en 1509, et ensuite en 1513. À cet ouvrage Luther n’emprunta pas seulement le texte du Psallerium juxta Hebreos, de saint Jérôme, auquel il renvoie sans cesse; il trouva dans ces savantes remarques de nombreuses excitations pour sa propre pensée. Surtout il rencontra, dans cet ouvrage, un principe herméneutique qu’il s’appropria vivement. Le Fèvre s'oppose fortement au sens lilléral, d’après lequel on voulait expliquer le contenu des Psaumes historiquement, en pensant à David et à son époque. Pour lui les Psaumes sont des chants prophétiques ; et, comme les apôtres et les évangélistes les ont rapportés au Christ, lui, de son côté, déclare ne pouvoir reconnaître comme sens littéral que celui qui est dans l’intention du prophète et du Saint-Esprit, parlant par lui. Avec la plus grande confiance Luther adopte ce principe herméneutique, et son explication des Psaumes, malgré toutes les différences de détail, demeure dans une étroite parenté spirituelle avec le Commentaire du savant français !. »
Voilà ce qu’on savait déjà, lorsqu’en 1885, une découverte, due au professeur D' Schnorr de Carolsfeld, vint jeter une nouvelle lumière sur cet intéressant sujet. Il avait trouvé, dans la Bibliothèque de Dresde, un exemplaire du Quincuplex Psalierium de Le Fèvre (édition de 1509), avec les marges couvertes d’annotations de la main de Luther. Comme le dit l'éditeur de la grande édition des œuvres du Réformateur allemand, nous voilà transportés « dans le cabinet de travail de Luther. » Et que voyons-nous? Il est en conversation intime et théologique avec notre Le Fèvre. C’est Le Fèvre qui laide à pénétrer le sens des Psaumes, de ce premier livre de la Bible qu’il a expliqué, cherchant à se former ses convictions.
Les Adnotationes ne sont pas de 1509, comme le Psautier quintuple : elles sont contemporaines de la Glossa et des Scholæ, autres travaux de Luther sur les Psaumes, et datent par conséquent de 1513. Cependant, des trois études, c’est la première.
Ce fait extrêmement curieux provoque quelques réflexions. Si, en 1513, Luther étudiait avec cette attention un ouvrage de Le Fèvre, acceptait de Le Fèvre une méthode exégétique d’une telle importance, comment croire qu’il a rompu immédiatement toute relation ultérieure avec le Maître ? Comment croire qu’il n’a pas connu, qu’il n’a pas lu les autres ouvrages de lhumaniste devenu Réformateur, et en particulier son Commentaire de 1512? M. Weiss, après avoir dit : « On ne pourra pas soutenir que c’est là [le principe herméneutique de Le Fèvre] une idée secondaire dans le développement religieux et théologique du Réformateur saxon, » ajoute: « Ce n’est, du reste, pas le seul exemple de linfluence exercée par Le Fèvre d’Etaples, manifestement antérieur à Luther au point de vue théologique, en Allemagne ?. »
Après l'influence de Le Fèvre sur Luther, son influence sur Calvin. Elle est attestée par M. Max Scheibe.
Un des points les plus caractéristiques de la théologie calviniste, tout le monde le sait, c’est « honneur de Dieu. » Le Réformateur français se distingue ici du Réformateur allemand et du Réformateur suisse. Peut-on savoir d’où lui vient cette originalité caractéristique ?
Il y a lieu de remarquer qu’un autre Réformateur français, Farel, dans son « Sommaire, » sou-
1. D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesammtausgabe, IN (1886), p. 463-466. « Adnotationes quincuplici Fabri Stapulensis Psalterio manu adscriptæ. 1513.» — 2. Bulletin, XLNII, 1808, p. 50.
ligne lui aussi cette glorification de Dieu par le fidèle; que le grand imprimeur « français » Robert Estienne, dans son « Sommaire, » placé en tête de sa Bible latine, à partir de 1532, exalte, lui aussi, la souveraineté de la volonté divine. C’en est bien assez, semble-t-il, pour nous faire penser au maître de Farel, au premier Réformateur français, le Fèvre d’Etaples. Dans la préface de son Commentaire de 1512, le Fèvre expose l’idée de la complète dépendance, du complet néant des causes secondes. De plus explication de lOraison dominicale, contenue dans le Commentaire sur les Evangiles de Le Fèvre, diffère de celle de Luther. Celle de Calvin lui ressemble. C’est la même préoccupation, non pas du fidèle, mais de Dieu.
Et M. Max Scheibe conclut : « Calvin était en relations avec les amis de Le Fèvre, en particulier avec son disciple Roussel. Sans doute les Réformateurs allemands ont été les maîtres décisifs (massgebende Lehrer) de sa pensée évangélique (evangelische Ueberzeugung). On peut cependant penser que, d’une manière générale, sur ses sentiments religieux (seine allgemein religiüse Stimmung), sur la forme que ses pensées exégétiques ont prise, la tendance de Le Fèvre a exercé de l'influence !. »
Nous avons reproduit telle quelle l’appréciation intéressante et un peu obscure de M. Scheibe. On peut, ce semble, en tirer deux conclusions : r° Le Fèvre a exercé une influence remarquable sur Calvin; 2° cette influence a dû s’exercer, non pas lorsque la pensée de Calvin a été complètement formée (ce qui a eu lieu, nous le savons, de très bonne heure), mais au moment où Calvin arrivait à ses convictions évangéliques. Plus tard c’eût été trop tard.
Nous avons plaisir à conclure toutes ces discussions par quelques lignes de M. Weiss. Elles nous semblent doublement significatives sous la plume du savant bibliothécaire de la Société de l’histoire du protestantisme français. Nous ne disons pas en effet qu’il a changé d’opinion. Il y a cependant, ce nous semble, une nuance entre ce qu’il écrit aujourd’hui et ce qu’il écrivait, par exemple, en 1894°. Voici comment M. Weiss s'exprime dans ses Notes et documents sur la Réforme en Brie ® : « Il faut ici se rappeler que, dans toute l’Europe pensante et croyante, la Réforme religieuse était au premier plan des préoccupations, et qu’il importe au fond fort peu de déterminer que Pétincelle jaillit d’un point plutôt que d’un autre. Lorsqu’en Allemagne Luther, en France Le Fèvre d’Etaples et Briçonnet, mirent la main à l’œuvre, ainsi que d’autres dans les autres pays de l'Europe, ces hommes étaient portés par un courant qui depuis de longues années entraïînait tous les esprits et toutes les consciences. Et l’on peut affirmer que leurs efforts ne furent que expression publique, diverse suivant le tempérament de chacun des acteurs, des besoins, des désirs et des prières d’une multitude d’âmes affamées et altérées de plus de justice et de vérité. »
Si le lecteur veut bien se reporter à la page 8$ de ce volume il y trouvera la déclaration de Merle d’Aubigné par laquelle nous avons résumé nos propres impressions sur la grande question de l'originalité de chaque Réformation. MM. Weiss et Merle d’Aubigné ne sont-ils pas d’accord?
Nous profitons de l’occasion pour rendre un juste hommage à l’éminent historien suisse qui a tant contribué à répandre la connaissance de l’histoire de la Réforme. Nous ne l'avons pas souvent cité, parce qu’il a commis certaines erreurs de détail, dont on s’est emparé pour diminuer autorité de son œuvre. Mais il avait le génie historique, et aucune histoire ne possède autant que la sienne la couleur locale. N'oublions pas qu’il est venu cinquante ans avant nous. Tout était à faire. Il a fait beaucoup.
1. Déjà en 1878, un savant allemand, F. Kattenbusch, écrivait: « Je soupçonne que l'étude des relations de Calvin. avec les hommes qui entouraient Le Fèvre et Roussel jetterait une plus claire lumière sur l’origine historique des idé=s particulières de Calvin. » Jahrbücher für deutsche Theologie, 1878, p. 514. — 2. Bulletin, XLIIL, 1894, p. 247. — 3. Ib! XLVI, 1897, p. 632.
Appendice N° VI.
1. Jean Michel. — 2. La contradiction de l'Histoire ecclésiastique. — 3. Chaponneau.
1. Le savant auteur de l'Histoire du Berry! a confondu Michel d'Arande avec Jean Michel.
Celui-ci, moine bénédictin®?, introduisit l'Evangile à Sancerre, en 1534%. A Bourges, il montait en chaire « tous les dimanches, à heure de midi (chose auparavant non accoutumée) en la paroisse appelée la Fourchaut#. » Puis l'Histoire ecclésiastique se borne à dire que ces prédications excitèrent du tumulte ; que Jean Michel revint de Suisse, fut découvert, condamné, et mené à Paris, où sa condamnation fut confirmée. Il fut exécuté une veille de Noëlÿ. — M. N. Weiss a retrouvé cet arrêt de Paris, du 13 décembre 1539. Nous y voyons que J. Michel a été condamné, à Bourges, comme « relaps, » à être « trayné sur une claie en la place appelée le marché aux pourceaux, au devant de la grosse tour de Bourges; » là il devait être étranglé et brûlé. La Cour de Paris confirme cette sentence, et renvoie le prisonnier par-devant le bailly6.
Ces renseignements sont complétés par Catherinot (que la France protestante, 1'° éd., cite en partie, sans le nommer); nous comprenons pourquoi Jean Michel put être condamné comme relaps. « Le $ février (1537, N. S.), Jean Michel, luthérien, fit amende honorable devant St-Etienne, avec un grand concours. Son livre y fut bruslé, et l’auteur condamné à tenir prison pendant dix ans, avec défences à perpétuité de prescher l’évangile ny célébrer la messe 7. » Que se passa-t-il? Une lettre de Farel à Calvin, datée de Neuchâtel, $ février 1539, dit : « Michel... comme tu le sais, a très ignominieusement renié Christ, et accordé plus que les ennemis n’avaient osé demander. Il n’a pas été content, avant d’avoir de nouveau troublé ces Eglises, renversant ce qu’il avait enseigné de bien. »
À quoi Farel fait-il exactement allusion? Nous ne le savons pas. Farel ajoute qu’en ce moment, Michel, arrivé avec des lettres de recommandation de Grynée et de Carlstadt, est à Neuchâtel, avec Chaponneau, avec le beau-père de Caroli, et qu’ils s’agitent et troublent l'Eglise. Ces anciens moines avaient souvent plus d’ardeur que de sagesse. Cependant Michel prouva la sincérité de ses convictions par sa mort. Rentré en France, il fut bientôt ressaisi et condamné de nouveau. € 1539, le 24 octobre, Jean Michel bénédictin, fut, pour crime d’hérésie, dégradé devant
1. Raynal, Il, p. 301. — 2. Histoire ecclésiastique, 1, p. 72. — 3. Ibid., p.33. — 4. Ibid., p.75. — 5. Ibid., p. 77. — 6. Bulletin, XXXIX, 1890, p. 629, « Arrêt de mort de Jean Michel.» — 17, Catherinot, Calvinisme de Berry. — 8. Opera, XD, p.318.
Cu RRÉ 1;
le portail de Saint-Etienne de Bourges, rendu à la justice séculière, et par arrest de la cour bruslé devant la grosse tour, hors de la porte de Bourbon. »
L'appel de Jean Michel retarda l’exécution de cette sentence. Et ici se placent les lignes de Calvin à Farel, du 31 décembre 1539 : « Le supplice de Michel n’avait pas encore eu lieu vers la fin de novembre, époque à laquelle son salut m’a été recommandé par lettre. » Mais au moment où Calvin écrivait, exécution venait d’avoir lieu?.
2. On a vu une contradiction entre les deux déclarations de l'Histoire ecclésiastique. H est dit (I, p. 19): « Calvin arriva à Bourges, y trouvant quelques personnages déjà instruits en la vérité, entre lesquels il y avait quelques moines, Docteurs en théologie, à savoir un nommé Jean Chaponneau, moine de l'Abbaye de Sainct-Ambroise, et Jean Michel, de l’ordre Sainct-Michel, preschant assez librement pour le temps. » — Il est ajouté (I, p. 74): « Il est à noter qu’à Bourges, dès environ l’an 1533, Dieu suscita deux moines, l’un de St-Ambroise nommé Chaponneau, et l’autre de Sainct-Benoist, nommé Jean Michel, lesquels firent grand devoir de prescher avec aulorilé, etc. »
Or,en1533, Calvin n’était plus à Bourges, depuis au moins deux ans. On a conclu que Jean Michel, Chaponneau et les autres, ne prêchèrent l'Evangile qu’après le départ de Calvin. « Il est à douter, disent MM. Baum et Cunitz, qu’alors déjà Chaponneau ait montré des tendances évangéliques dans sa prédication. — Le bénédictin Jean Michel aussi ne commença à prêcher la vérité qu'en 1533, ou en 1534, d’après Crespin, c’est-à-dire après que Calvin eut quitté Bourges. »
L'Histoire ecclésiastique qui, selon la remarque de M. Weiss, « est ici certainement bien renseignée , à cause des souvenirs personnels de Th. de Bèzet, » l'Histoire ecclésiastique, dont le récit est si bien confirmé par Catherinot, et par le document que M. Weiss a retrouvé, s’est-elle donc trompée jusqu’à se contredire formellement, disant, p. 10, que Calvin a entendu ces moines, et montrant, p. 74, qu'il n’a pu les entendre ?
Cela ne semble pas très vraisemblable, et cette invraisemblance seule devrait faire hésiter la critique. Mais est-ce la même chose de prêcher « assez librement, » et de prêcher « avec autorité ? » Non. Bèze fait allusion à deux faits différents. Lorsque Calvin arriva à Bourges, Michel et Chaponneau, encore catholiques, prêchaient avec plus de liberté que leurs collègues. Puis, après le départ de Calvin, ayant progressé dans la connaïssance de la vérité, ils se déclarèrent plus ouvertement, et affirmèrent avec autorité leurs convictions évangéliques.
3. Chaponneau nous est plus connu que Jean Michel. C’était un des hommes distingués de Bourges. Il revit et arrangea le Mistère des Actes des Apôtres, joué dans cette ville, en 1536, « le plus célèbre de ceux dont l’histoire ait conservé le souvenir ; aucune représentation ne fut plus splendide et ne frappa plus vivement l’imagination des contemporains. » Elle remplit quarante journées et compta 494 personnages.
Bientôt après, Chaponneau se retira en Suisse, sans doute avec Jean Michel, et s'établit à Neuchîtel. Son esprit, ami de la lutte, ardent et singulièrement orgueilleux, lui fit immédiatement des ennemis parmi ses collègues. Le 14 octobre 1538 (c'est la première mention qui soit faite de
1. Catherinot, Zbid, — 2. Opera, XY, p. 439. — Voir Kirchhofer, Das Leben Wilhelm Farels, 1833, I, p. 11. — Herminjard, V, p. 236; IV, p. 230. Il ne nous est pas possible de voir, dans le Michel dont parlent Farel et Calvin, un Wichelius ou Michælius Aegidius (Giles Michaulx), parce que Gallia peut difficilement désigner les « Pays romands, » et surtout parce que Giles Michault ne fut pas supplicié en 1539. — 3. Histoire ecclésiastique, T, p. 19, n. 2 et 3. — 4. Bulletin, XXXIX, 1890, p. 630. — 5. Emile Picot, Voñice sur Jehan Chaponneau, docteur de l'Eglise réformée, metteur en scène du Mistere des Actes des Apôtres, joué à Bourges, en 1536. 1879, p. 1.
lui) Farel parle de brouille survenuet. Deux mois après (27 décembre), il déclare que Chaponneau « ne savait ce qu’il disait?. » Il le montre, $ fév. 1539, intriguant avec le beau-père de Caroli et Michel ?.
Cependant le silence se fait. Mais voilà qu’en mai 1543, Chaponneau s’en prend tout à coup à Calvin, à propos d’une question subtile : le Christ est-il par lui-même? Il trouble la classe de Neuchâtel, et se sert de son gendre, Jean Courtois, comme d’un «soufflet » pour attiser l’incendie #. Ici se place la lettre de Calvin aux ministres de Neuchâtel (28 mai 1543), où le Réformateur nous raconte, trop brièvement, quelques-uns de ses souvenirs de Bourges. « Je m’étonnerais de ce qui peut pousser cet homme à troubler l'Eglise, si depuis longtemps (jam pridem) je ne connaissais pas son caractère. Puisqu’il n’y a jamais eu entre nous, que je sache, ni brouille, ni controverse, il faut que l’homme manque complètement de cervelle, pour sonner aussi témérairement de la trompette, en pleine paix. Ajoutez qu’il est d’une telle sottise (stoliditatis) que, n'ayant jamais bien appris les éléments de la grammaire, il fait montre de ses talents dans tous les genres. Toutefois ce n’est pas maintenant qu’il commence à faire preuve d’une telle insolence et d’une telle jactance. Je me rappelle que lorsque Alciat eut blâmé, en passant, les théologastres de Louvain, parce qu’ils avaient empêché l'institution d’un collège, où l’on étudierait les trois langues, Chaponneau se mit à déclamer un discours confus contre les langues et le droit civil. Alciat.. se contenta de le dénoncer au Magistrat, et de demander qu’on apaisât son dérèglement. Ce qui fut fait, non sans quelque honte pour luiÿ. »
Ces lignes prouvent que Calvin avait bien fait la connaissance de Chaponneau à Bourges. Ne prouvent-elles pas davantage? Si Chaponneau eût été à Bourges un moine comme tous les autres, Calvin aurait-il trouvé singulier qu’il déblatérât contre les Langues? Et, de même que son insolence et sa jactance actuelles consistent en ce que lui, pasteur, parle contre les pasteurs, son insolence et sa jactance, à Bourges, n’ont-elles pas consisté en ce que lui, novateur, parlait contre les novateurs ?
Dans cette même lettre Calvin traitait le gendre de Chaponneau, Courtois, d’asinus, de tahs bestiaS?
Chaponneau prépara longuement un traité, dans lequel il attaqua Calvin avec autant de violence que de mépris. Il parla d’hallucinations, dont un enfant, ayant étudié six mois la dialectique, saurait se préserver. Qui pourrait s'empêcher de rire? Aucun sorboniste ne ferait une réponse si intempestive. Calvin était un renard trompeur (fraudulenta vulpecula). « Vois, 6 Calvin, si tu n’es pas tout-à-fait chassieux (/emosus).… Vois si tu n’es pas tout-à-fait aveugle et complètement chassieux. » Calvin est un braillard d'avocat (rabula forensis). Ces injures sont semées à travers les pages d’un factum long, diffus, et d’une scolastique fastidieuse7.
Calvin avait la riposte vive. « Si Chaponneau écrivait ainsi, dit-il à Farel, du fond de son ancien couvent, je pourrais en rire doucement; mais quand je pense que de tels monstres logent (sncubant) dans l'Eglise de Dieu, je ne puis empêcher que ma colère s’échappe... J'ai déjà préparé des lettres, ainsi que mes collègues: elles sont dures. Mais c’est ainsi qu’il faut traiter un tel âne. S'il n’est pas étrillé de bonne façon, sa stupidité est telle qu’il ne le sentira pas. »
Et deux jours après, il informe Viret que, laissant de côté Chaponneau, il a décidé de se plaindre auprès des frères de Neuchâtel. « Comment estimerais-je une telle bête digne d’une réponse ?? »
Chaponneau, également fiché de ce silence et de ces attaques, passa aux menaces tragi-
1. Opera, X, p. 264. — 2. Ibid., p. 303. — 38. Ibid., p. 318. — 4. Ibid., XI, p. 557. — 5. Opera, XI, p. 559. — 6. Voir
encore : Farel à Calvin, 8 septembre 1543. Opera, XI, p. 610. — 7. Opera, XI, p. 781-802, — 8. 13 décembre 1544. Opera, XI, p.803. — 9. 15 décembre 1544. Opera, XI, p. 805.
comiques. « Il donnera soin, dit-il, que l'Eglise dupée par une lecture assidue de l’Institution ne périclite pas. Tu comprendras bientôt ce que je pense!. »
Calvin répliqua, en énumérant aux ministres de Neuchâtel les injures de Chaponneau, « ces niaiseries du troupeau sorbonique, » et en leur demandant de faire leur devoir, c’est-à-dire de réprimer une telle arrogance ?.
Et cependant quelques mois après, en juin 1545, la querelle commençait à s’apaiser *, et elle était complètement apaisée en octobre. « J'ai un collègue tout à fait d'accord avec moi, écrit Farel#. Un mois après, Chaponneau mourait, et Viret envoyait à Calvin cette oraison funèbre, singulièrement pacifique : « Je pense que tu as appris la mort de Chaponneau, et son insigne repentir, et dans quels sentiments d’affection pour toi et pour tous les frères il est allé à Dieu. »
1. 1% janvier 1545. Opera, XII, p. 1. — 2. 21 janvier 1545. Opera, XII, p. 19 (voir : lettre du 6 février 1545. XII, p. 26; du 11 mars, XII, p. 45). — 3. « Quod ad causam eunucht (allusion au nom latin de Chaponneau: Capunculus) attinet, composita est utcunque, » écrit Farel. 14 juin 1545. Opera, XII, p. 93. — 4. 5 octobre 1545. Opera, XII, p. 182. — 5. 3 novembre 1545. Opera, XII, p. 207.
Appendice N° VII.