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LE DISCOURS DE COP ET LA CONVERSION DE CALVIN DT

7. M. Lefranc (1888) se rend à l’évidence. « C’était une occasion toute trouvée pour oser une éclatante manifestation. Calvin fit une éloquente harangue, conçue sous le rapport de la forme en un style très ample et très oratoire, d’un ton mesuré, où n’apparaissait aucune hardiesse de langage [cependant Calvin appelait les théologiens de la Sorbonne qui l’écoutaient, sophistes, insulteurs de Dieu, méchants, pharisiens pervers], mais qui n’en contenait pas moins certaines assertions très nettes, faites pour exaspérer les théologiens. Personne n’était nommé, mais le sens de ces allusions était assez clair. Pour la première fois l’esprit de la Réforme apparaissait ouvertement dans la vieille Sorbonne. On peut juger de l’étonnement des théologiens entendant une si fière et si téméraire parole. Le scandale fut immenset. »

M. Lefranc fait dater la conversion de Calvin de « la seconde moitié de l’année 1532, » tout en ajoutant « que l’évolution du futur Réformateur commençait à peine?. »

8. Il nous reste à indiquer avec un peu plus de détails l'opinion de deux auteurs qui placent la conversion de Calvin en 1534.

M. Baguenault de Puchesse écrit dans la Revue des questions historiques, la revue catholique qui prétend allier la stricte orthodoxie ultramontaine avec toutes les exigences de la science la plus moderne et la plus documentaire. M. Baguenault de Puchesse veut donc « rectifier les erreurs souvent reproduites par les biographes catholiques et protestants du futur maitre de Genève?. » Et en effet, il n’épargne pas le représentant attitré de l’ancienne école catholique, Audin. Ce pamphlétaire semble « dépasser la mesure des suppositions vraisemblables #; » il « traduit singulièrement; » il a des « distractions*; » il fait de la déclamation éloquente peut-être, mais qui ne résiste pas à un minutieux examen. » Et nous devons savoir gré au nouvel historien ultra-catholique de faire ainsi justice de l’ignorance et du fanatisme du vieil historien qui a enseigné jusqu'ici au catholicisme l’histoire du protestantisme.

M. Baguenault de Puchesse n’en soutient pas moins la thèse que voici: « Abandonnant sa patrie en même temps que sa religion, Calvin ne resta point français dès qu’il devint protestant 7. » C’est la thèse de l’incompatibilité instinctive entre l’hérésie calviniste et notre tempérament national!

Or Calvin est sorti de France en 1534; il ne s’est donc converti qu’en 1534.

Il faut voir la place prise, dans la démonstration de cette thèse, non pas par les documents, mais par l’appréciation du caractère de Calvin. Ce caractère c’est la duplicité.

Nous lisons dans l’introduction de Particle : « Il nous semble prouvé, d’après la pièce même que nous allons analyser, que contrairement à l’opinion vulgairement reçue, il faut retarder de plusieurs années ce qu’on appelle « la conversion de Calvin au protestantisme. » Qu'il ait été lié tout d’abord avec ce qui sera plus tard en France et à Genève l’état-major de la Réforme, c’est ce qu'on ne saurait mettre en doute. Qu'il se soit déclaré de bonne heure pour les idées nouvelles, qu’il ait ostensiblement prêché « la religion, » c’est ce qu’il est impossible d'admettre. Son caractère, aussi bien que ses propres déclarations, s’opposent entièrement à cette assertion. Calvin n’était point un esprit héroïque: il a mis dans toute sa vie de la finesse, de la prudence, de la duplicité quelquefois : jamais il ne s’est laissé aller à l’enthousiasme et aux emportements d’un Luther, Il y avait chez lui un sens plus pratique. Aussi, quand il fut bien décidé à déclarer la guerre au catholicisme, il pensa tout de suite qu’il n’y avait rien à faire là où l'Eglise

1. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 112. — 2. Ibid., p. 98, 189. — 3. Revue des questions Mmstoriques, XII, 1872, p. 442. — À. Ibid., p. 449. — 5. Ibid., p. 455. — 6. Ibid., p. 455. — 7. Ibid., p. 443.

romaine semblait encore la plus forte et la plus énergiquement soutenue par le pouvoir comme par la foule : il quitta son pays et alla choisir en Suisse un terrain mieux préparé !. »

Ce n’est pas tout. M. Baguenault de Puchesse cite une lettre d’un ami de Calvin. Il oublie de dire que cet ami avait changé d’opinion quand il écrivit sa lettre; que d’ami il était devenu ennemi, et que, pour se disculper de ce changement, il accusait naturellement Calvin. Puis M. Baguenault de Puchesse transforme l’accusation de l’ennemi de Calvin, en un aveu. « Quel incroyable aveu, » dit-il, et il termine son introduction en disant, que cet aveu (qui n’est pas un aveu, mais une accusation et l’accusation d’un ennemi), « mériterait de servir d’épigraphe à l’histoire du Réformateur. » En tout cas « c’est à cette lumière que nous allons reprendre quelques-uns des épisodes de la jeunesse de Calvin, en développant une conclusion qui se présente à l’esprit dans des termes dont on ne saurait nier la singulière clarté?. »

Nous voilà donc suffisamment avertis. L’historien a pris toutes ses précautions pour nous montrer, « avec la singulière clarté » dont il parle, la différence qui sépare l’ancienne école catholique de la nouvelle. A Audin, succède Janssen*. Qu'est-ce que l’impartialité et la vérité historique gagnent au change?

Bornons-nous à noter quelques déclarations embarrassées et significatives. Celle-ci par exemple: « Ce n’est pas une raison pour placer à cette époque (hiver de 1532 à 1533) sa conversion définitive au protestantisme, comme voudrait le faire Théodore de Bèze. 1! faut avouer pourtant qu’un changement considérable s'opère dans son esprit". » Et celle-ci, à propos de la lettre où Calvin prie Daniel de cacher le traité de Roussel : « C’est la première fois que nous trouvons dans les lettres de Calvin des phrases de ce genre: elles méritent d’attirer toute notre attention. Le ton est bien changé depuis deux ans. C’est toute une révélation. I] ne craignait point ainsi le grand jour, il ne faisait point tant de mystère, quand il publiait ses Commentaires sur le De clementia et qu'il cherchait à les répandre. Que s'est-il donc passé® ? »

Ce qui s’est passé? mais c’est précisément cette conversion de Calvin, que M. Baguenault de Puchesse est obligé de constater au moment même où il la nie. Le discours de Cop, du moins, ne va-t-il pas être suffisant pour l’éclairer? Ah! voici. M. Baguenault de Puchesse mentionne le discours de Cop, mais n’en indique pas d’un mot, d’un seul, le contenu! En conséquence il clôt à l’année 1534 « la dernière période catholique de la vie » de Calvin.

9. On dirait de M. Lecoultre qu’il s’est attaché à concilier ce qui avait paru jusqu'ici contradictoire : le caractère nettement protestant du discours de Cop, et le retard de la conversion de Calvin jusqu’en 15347.

Le discours de Cop est nettement protestant. « L’on ne saurait douter qu’à la fin de 1533, Jean Calvin, âgé de vingt-quatre ans alors, ne fût en possession de la doctrine protestante, au

1. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 444. — 2. Ibid. p. 445. — 3. Janssen est le célèbre historien catholique qui a refait l’histoire de la Réformation en Allemagne et qui peut être considéré comme le maître de la nouvelle école catholique. — 4. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 456. — 5. Ibid., p. 457. — 6. « La situation n'allait pas tarder à s’aggraver bien autrement. Le jour de la Toussaint de la même année, 1‘ novembre 1533, Cop entreprit de défendre de nouveau la princesse dans un sermon solennel, inspiré, écrit même par Calvin. Le discours prononcé dans l’église des Mathurins, fut déféré au Parlement par les Cordeliers comme contenant des propositions hérétiques. » (Revue des questions historiques, p. 458.) C’est tout. On peut se demander si M. Baguenault de Puchesse a lu le discours de Cop. Son article est du 1° octobre 1872, et c’est seulement en 1872 qu’a paru le texte complet du discours de Cop dans les Opera. Mais M. Baguenault de Puchesse semble ignorer l’exislence des Opera, qu’il ne cite pas une seule fois. Seulement il aurait pu trouver, dans la Correspondance de M.Herminjard, le fragment qui avait suffi à Kampschulte pour émettre un jugement exact et important. Fragment et jugement auraient dû le faire renoncer à son insoutenable théorie. — 7. « La conversion de Calvin : étude lue le 10 octobre 1889 à la séance d'ouverture des cours de la Faculté libre de théologie de Lausanne. » Mélanges, p. 1217.

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