‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 134 sur 156 · L'ABJURATION DE MAROT, EN · texte numérisé non relu

L'ABJURATION DE MAROT, EN

Car il y avoit pour le moins Une douzaine de tesmoings Qui l’ont rebatisé au monde En abjurant l’erreur immonde.

» Or, quelle créance peut-on ajouter à un fait ramassé parmi les ordures d’un pamphlet injurieux ? Ce Sagon n’était pas seulement un détestable versificateur, c'était de plus un méchant homme. » Soit. Mais pourquoi Marot traite-t-il Lyon de caverne, et déclare-t-il qu’il y a été batiu publiquement ?

M. O. Douen a naturellement repris la question, car, à priori, dans sa conception du caractère et du rôle de Marot, cette abjuration ne pouvait trouver aucune place.

Il écarte Sagon, comme témoin unique et inique : « Sagon seul l’a dit, et il paraît avoir été cru (ô puissance de Basile !) de tous les biographes de Marot, excepté les frères Haag !. »

Il invoque ensuite un argument 4 silentio. Ni Marot, ni ses amis n’ont réfuté cette accusation. « L'un d'eux cependant avait protesté contre cette autre calomnie d’après laquelle Marot aurait été fouetté à Ferrare ?. » Mais l’irgument a silentio est, en histoire, toujours suspect. Ici, n’auraiton pas le droit de dire: si on n’a pas réfuté la seconde accusation, comme la première, c’est que la seconde était vraie ?

Après quoi, M. Douen énumère des preuves internes. « Les Adieux à Lyon sont-ils Le langage d’un homme qui vient de commettre une lâche et menteuse abjuration * ? » Dans l’Epitre au cardinal, Marot vante la « merveilleuse bonté, » la « grâce » du roi‘. Dans une autre pièce, il se plaint des calomnies qui ont failli rendre à tout jamais impossible sa rentrée en France, et il parle de la « grâce de Dieu, de la bonté du roi, » qui sont intervenues. Que signifie ce langage s’il a abjuré ? Ecrivant à Dolet, eût-il ainsi osé attribuer la fin de son exil à la grâce de Dieu, si son ami, qui était arrivé à Lyon en 1536, lui avait vu faire le saut périlleux ? Des Périers l’eût-il félicité de son « joyeux retour ? » — Ces questions sont légitimes. Elles peuvent faire naître dans notre esprit des doutes plausibles. Mais ensuite ? Et, en particulier, nous expliquent-elles pourquoi Marot a traité Lyon de « caverne, » et a regretté d’y avoir été « battu » publiquement ?

M. Douen en arrive aux quatre fameux vers. Le malheur est que son interprétation est très difficile à comprendre. Il la résume ainsi lui-même : «Ce fait à été une manifestation cléricale dirigée contre Marot. Marot aurait, dans ce cas, été honni, outragé, peut-être menacé, peut-être battu $. » Pourquoi « peut-être? » Evidemment, malgré son ingéniosité inattendue, cette exégèce ne supprime pas le texte.

Du reste, une pièce ignorée de la France protesiante et de M. Douen, est venue trancher le débat. On disait : Sagon seul a parlé de l’abjuration de Marot, et Sagon est un calomniateur. Or, M. Guifirey a découvert la lettre suivante du cardinal de Tournon (14 décembre 1536) au Grand-Maïtre : « Mons" Clément Marot est depuys quelques jours en ceste ville, qui est venu en bonne volonté, se me semble, de vivre aultrement qu’il n’a vescu, délibéré de fère abjuration solempnelle en ceste ville devant moy et devant les vicaires de Mons' de Lyon. Et vous promectz, Mons’, qu'il a grande repentence de ce qu’il a fait pour le passé et bonne envye de vivre en bon chrestien pour l’advenir. Et si je le pensois aultre, je suys seur que vous respondriez pour moy que je ne vouldrois point parler pour luy. Mais sans doubte, Mons’, je le voys en bon chemin: par quoy, s’il vous plaict, vous lui feres escripre par le roy que, après l’abjuration faicte, il puisse venir en seuretté devers et aller en son royaulme, et je vous en suplye 6. »

1. O. Douen, Clément Marot et le Psautier huguenot, I, p. 241. — ©. Ibid., p. 241. — 3. Ibid., p. 238. — 4. Ibid., p. 241 — 5. Ibid, p. 247. — 6. Guiffrey, o. c., II, p. 555.

Il est vrai que cette lettre est écrite avant l’abjuration publique. Mais elle raconte, tout au moins, que Marot a abjuré, en particulier, devant le cardinal, et qu’il a convaincu de sa « repentence. » Il a décidé de procéder à son abjuration solennelle. Donc moralement, c’est fait. Et matériellement ? S’imagine-t-on que Marot aurait eu l’audace de jouer le cardinal, ou bien s’imagine-t-on que le cardinal était un homme à se laisser-jouer! ? |

Bel exemple de linsuffisance des preuves internes en histoire! Il nous faut ajouter que, si l’on veut constater où conduit l'oubli de la preuve externe, il suffit de voir précisément M. Douen en arriver à déclarer Marot « plus évangélique dans le vrai sens du mot, » «bien plus complet » que Calvin, et à conclure un étrange chapitre, intitulé « Marot ‘et Calvin, » comme suit: « En résumé, Marot fut animé de lesprit moderne, tandis que Calvin est le type du dogmatisme autoritaire, antilibéral, antiartistique, antihumain et antichrétien, en tant que contraire au doux et vieil esprit de Jésus qui combattait sous toutes les formes la religion extérieure à l’âme, et s’adressait directement à la conscience pour y féconder le sentiment moral. Le protestantisme de Marot eût pu conquérir la France, que la dogmatique de Calvin a rebutée ; et, si tous deux étaient également dévoués, il faut reconnaitre que Marot vit de près le bûcher, que Calvin ne vit jamais que de loin, et que le poète faillit à plusieurs reprises y monter pour sa foi, tandis que celle du Réformateur

y faisait monter les autres?. »

1. La lettre du cardinal de Tournon « ne laisse aucun doute » sur l'abjuration de Marot, dit M. Buisson (Sébastien Castellion, 1, p. 80, n. 2). — Nicolas Bourbon dut se rétracter comme Marot. — 2. O. Douen, Clément Marot, 1, p. 387.

Appendice N° XIV.

1. L'Institution chrétienne a-t-elle été composée d’abord en latin ou en français ? — 2. À quelle date précise parut la première édition de l’Institution ? — 3. Où a été composée cette première édition de l’Instilution chrélienne ?

L’Institution chrétienne soulève toute une «érie de questions plus où moins bibliographiques que nous ne pouvons complètement passer sous silence. Nous les ramènerons à trois principales.

1. L’Institution chrétienne a-l-elle été composée d’abord en latin ou en français ?

Autrefois des savants comme MM. Haag !, Henry et Louis Bonnet? ont répondu: en français. Puis sont venus des savants, armés de toutes les nouvelles ressources de la critique, MM. Jules Bonnet, les éditeurs des Opera, Rilliet, qui ont démontré qu’il fallait répondre : en latin. M. Vielles, le directeur du séminaire de Montauban, a repris l’ancienne réponse, dans la Revue de théologie du 1® mai 1895 ?.

D'abord on ne connaît aucun exemplaire de cette prétendue édition française. Ce fait, dit M. Vielles, ne prouve rien, « puisque la première édition française du catéchisme de 1536 n’a été trouvée qu’en 1877, par M. H. Bordier. » Mais il faut observer qu’il n’y a pas analogie entre la première édition française du Catéchisme et la prétendue première édition française de l’/nstitution. Car, si l’édition française du Catéchisme avait disparu, on savait qu’elle avait paru : ceux qui déploraient sa perte ne contestaient pas son existence, Calvin lui-même Paffirmant dans une lettre que nous possédons #. Tandis que jamais Calvin n’a dit qu’il avait publié, et jamais personne n’a dit qu'il avait vu la première édition française de l/nstitution.

* Commençons par reproduire le témoignage de Bèze. « Calvin, dit-il, partit donc de France lan 1534,et ceste même année fit imprimer à Basle sa première Institution 5. » On s’appuie beaucoup. sur cette phrase. Or il se trouve d’abord que, d’après Bèze, dans l'Histoire ecclésiastique, 1534 est de l’ancien style, et qu’il faut lire au moins 1535. Mais il y a beaucoup plus. Dans la seconde édition de la Wie de Bèzef, Colladon supprime précisément ce qui est dit de l’/nstitution ; et dans la troisième édition, Bèze lui-même supprime et la date et la mention de l’/nstitution. A tel point il avait reconnu le manque de précision de son premier renseignement ! Il le remplace en effet par des explications détaillées, montrant très nettement que la première /nsilution, dont

1. Bulletin, WU, 1853, p. 110. — 2. Revue chrétienne, 1857, p. 344. — 3. Un problème de bibliographie. La première édition de l’Institution chrétienne, p. 126, 129. — 4. « Catechismus... gallice etiam editus. » Calvin à Grynée, juin 1537. Opera, XY, p. 107. — 5. Opera, XXI, p. 30. — 6, Jbid.; p. 58. ;

il parle, est l'édition latine de 1536. Voici ces explications. Pendant que Calvin travaillait à Bâle, il fut forcé d’éditer (edere coaclus est) son Institution. Pourquoi? à cause des accusations portées par le roi contre les martyrs. Or ces accusations sont du 1° février 1535. Ce sont ces calomnies, insiste Bèze, qui lui fournirent l’occasion de son édition !. Il y ajouta, est-il dit encore, une préface, et puis, tout de suite après l'édition, Calvin partit pour l'Italie: « edito hoc libro. » Or on sait que Calvin partit en effet pour l'Italie en 1536, pas avant la fin de février ou le commencement de mars, date de la publication de lJnstitution latine que nous possédons.

Aucune interprétation ne peut aflaiblir la portée, ni obscurcir le sens de ce témoignage. Il décide à lui seul la question.

Dès lors les arguments en faveur de la prétendue édition française ne sont plus que des objections : quand elles seraient insolubles, elles n’ébranleraient pas le fait attesté par Bèze.

Sont-elles insolubles ?

On a dit: Il n’est pas possible que Calvin ait dédié à François I‘ un livre latin. Pourquoi pas? C’eût été faire injure à François I‘ de supposer qu’il ne savait pas le latin. Que de livres latins au contraire lui ont été dédiés. Du reste, Calvin voulait en réalité, moins parler à François Ier qu'à l’Europe, et tout particulièrement à l'Allemagne. Il devait donc se servir de la langue universelle, de la langue latine. |

On a dit : Dans sa Préface des Psaumes, Calvin appelle la première édition de l’/nstiution « un petit livret contenant sommairement les principales matières, » et encore : un « breve enchiridion. » Or l'édition de 1536 serait un livre et non un livret. Nous ne savons qui a fixé la grandeur et l'épaisseur que ne doit pas dépasser un livret, sous peine de s’appeler un livre. En tout cas Rilliet (et il est facile de constater qu’il a eu raison) décrit ainsi le volume de 1536: « C’est un petit octavo de 520 pages, avec 24 lignes à la page, pouvant facilement se porter dans la poche ?. » Comparé aux in-folios ultérieurs, n’est-ce pas un vrai livret ? Mais la contestation a été tranchée par Calvin lui-même. Dans cette édition latine de 1536, à laquelle on dénie le nom de livret, on lit en toutes lettres : « Je m’exprimerai en très peu de mots de peur que ce livret (hic noster libellus), que je veux réduire à la brièveté d’un manuel [ad enchiridii brevitatem : enchiridion est un manuel, un livre portatif], ne soit immensément étendu ?. » Voilà qui est clair! On a prétendu, il est vrai, que cette phrase était restée identique à elle-même, dans toutes les éditions ultérieures, et même dans l’in-folio qui constitue la dernière. La négligence des éditions postérieures ne prouverait pas l’inexactitude de lédition première. Mais voici la vérité. Après 1536, il y a trois éditions que Calvin a été obligé de corriger, de récrire lui-même, puisque le texte est presque entièrement nouveau. L'édition latine de 1539 # et l’édition française de 1541 sont encore très portatives; nous y lisons : « de peur que ce présent livret, lequel je veux rédiger en briefveté, ne croisse en trop grande longueur 5. » L'édition de 1559, qui est l’édition latine définitive, est très volumineuse; or, dans celle-ci, le mot Xbellus est remplacé par le mot Hber, et le mot enchiridion par le mot compendium $.

1. « Quod dedecus… non ferens, Calvinus ejus edendi libri occasionem arripuit, » Opera, XXI, p. 125. — 2. Lettre à M. J.-H. Merle d’Aubigné, docteur en théologie, auteur de l'Histoire de la Réformation, sur deux points obscurs de la vie de Calvin, par Albert Rilliet, ancien professeur à l’Académie de Genève. I. De la première édition de l’Znstitution chrétienne. II. Du voyage de Calvin en Italie et de son arrivée à Genève, 1864, p. 6. n. 1. — 3. Opera, I, p. 150. — 4. Jbid., p. 695. — 5. Institution de la religion chrestienne : en laquelle est comprinse une somme de piété, et quasi tout ce qui est nécessaire à congnoistre en la doctrine de salut. Composée en latin par Jean Calvin et translatée en françois par luymesme, avec la Préface addressée au Tres chrestien Roy de France, François premier de ce nom: par la quelle ce présent livre luy est offert pour confession de foy. — Habac. 1. Jusques à quand Seigneur ? — MDXLI, p. 309. — (Œxemplaire de M. Vielles, directeur du séminaire protestant de Montauban.) — 6. « Ne hic liber, quem ad docendi compendium aptare studio, in immensum extrahatur. » (II, 1v, 1.) La traduction française porte encore « livret. » On voit une fois de plus combien il est nécessaire de toujours recourir au latin,

On a dit : Calvin lui-même a déclaré plus tard qu’il était si peu désireux de se faire connaître, qu’il s’éloigna de Bâle dès que son livre parut, « joint mesmement que personne! ne sceut là que j'en fusse l’auteur. » Ce sont ses propres expressions ?. La première édition était donc anonyme ; or celle de 1536 est signée; donc il y en a eu, auparavant, une autre. Mais le texte de Calvin ne dit pas du tout que la première édition était anonyme. Calvin vivait à Bâle, caché sous le voile d’un pseudonyme : Lucanius. Tant que rien n’excitait l’attention, il pouvait espérer rester « cognu de peu de gens,» comme il s’exprime un peu plus haut. Mais une fois que toute la ville et tout le monde parlerait de Calvin, que deviendrait Lucanius ?

Si les objections contre le témoignage de Bèze sont loin d’être irréfutables, il se trouve que nous avons, pour l’appuyer, les confirmations les plus nettes de Calvin lui-même.

Les partisans de la prétendue édition de 1535 reconnaissent que, dans sa Préface des Psaumes, lorsque Calvin parle du « petit livret, » il parle de la première édition. Or, comme Bèze, Calvin déclare qu’il Pa composée «afin que les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et sollicitude. » Maïs précisément pour les « nations estranges, » à moins de ne pas vouloir être lu, il ne pouvait écrire en français. Il déclare ensuite qu’il est parti, « incontinent après, » de Bâle. Il n’est pas possible de traduire qu’il resta au contraire à Bâle, jusqu’à ce qu’il eût publié une nouvelle édition en latin. La première édition, la seule non seulement réelle mais possible, c’est donc bien l’édition latine de 1536.

C’est ce que Calvin confirme par le début de son Avis au lecteur, dans la seconde édition, celle de 1539. «In prima hujus nostri operis editione, dit-il. » « Dans la première édition de cet ouvrage, je n'avais pas apporté beaucoup de soin, mais ayant compris, etc. * » Ainsi l'édition de 1539 est la seconde édition. Comment supposer que Calvin oublie et se trompe, et qu’il faut traduire : in prima editione, par : « dans une des deux premières éditions ? » Ce serait hasarder un contre-sens, pour arriver à un pur non-sens.

Enfin, Calvin est plus explicite encore, si possible, dans «largument » de son édition française de 1541. Il expose lidée première, génératrice de son œuvre : aider les fidèles à comprendre l’Ecriture. « Or cela ne se peut mieux faire par Escritures, qu’en traictant les matières principales et de conséquence, lesquelles sont comprinses en la Philosophie chrétienne #. Car celuy qui en aura l’intelligence, sera préparé à proffiter en l’eschole de Dieu en un jour, plus qu'un autre en trois mois... À ceste fin Jay composé ce présent livre. Et premièrement l’ay mis en latin : à ce qu’il peust servir à toutes gens d’estude, de quelque nation qu’ils feussent : puis après désirant de communiquer ce qui en pouvoit venir de fruict à nostre nation françoise, l’ay aussi translaté en nostre langue. » En effet, sur le titre du livre on lit: « Institution... composée en latin par Jean Calvin, et translatée en françois, par luy-mesme. » Les éditeurs des Opera ajoutent : « Nous estimons que les savants que nous combattons se tiendront satisfaits par ce témoignage authentique qui prime tous les autres *, » et Rilliet : « Devant une semblable affirmation, il est inutile de discuter les raisons qu’on faisait valoir en sens contraire. Sur ce point la cause est entendue et le procès vidé 6. »

Si étonnant que cela paraisse, on a encore essayé de résister. On a objecté : entre l'édition latine de 1536, et l’édition française de 1541, se trouve l’édition latine de 1539. Or c’est l'édition latine de 1539 que traduit l'édition française de 1541; donc ces mots: « mise en latin, » se rap-

1. Si l’on prend ce mot à la lettre, il faudrait croire que ni l’imprimeur, ni les amis intimes de Calvin ne savaient qui il était. — 2. Opera, XXXI, p. 26 et 23. (« Quum nemo illic sciverit me auctorem esse. » — 3, Jbid., p. 256. — 4. Le mot du discours de Cop. — 5. Opera, III, p. xvi. — 6 Jbid., p. 7.

portent seulement à l'édition de 1539. Evidemment c’est ingénieux. Mais est-ce autre chose ? Calvin aurait écrit une Jnstiiution française en 1535, et puis une Jnstitution latine en 1536, et, en 1541, il ne tiendrait compte ni de l’une ni de l’autre! Pour expliquer la genèse de son œuvre, il tiendrait comme non avenues les deux premières éditions de cette œuvre! Et qu’on ne dise pas: Calvin se sert du mot « livre, » et livre veut dire : ce volume et non cette œuvre. Précisément le texte de 1541 traduit deux fois par le mot livre ce que les textes latins, de 1536, de 1539, désignent par le mot œuvre, opus, et operam !.

Nous concluons : non seulement l’édition latine de 1536 est la première édition de l’Zustitution chrétienne, maïs il est impossible, matériellement et moralement, qu’elle ne le soit pas.

2. À quelle date précise parut la première édition de l’Instilution ?

À la fin du volume, une note porte : « Basileæ per Thomam Platterum et Balthasarem Lasium, mense Martio, anno 1536.» La réponse à la question est donc simple : au mois de mars 1536°.

Mais voici: la préface, qui est en tête, porte aussi une date, et cette date est différente: « Basileæ, X Calendas septembres %. » Le 10 des calendes de septembre, c’est le 23 août. L’année n’est pas indiquée ; mais personne ne conteste qu’il s’agit de lPannée 1535: aucun imprimeur n'ayant jamais pu faire paraître en mars 1536, des pages qui auraient été écrites seulement le 23 août 1536, c’est-à-dire cinq mois après leur publication !

Et la discussion a recommencé. Forcés d'abandonner l'édition française, les savants se sont rabattus sur une préface française. Il y a eu deux éditions, disent-ils, de la préface : en français, en 1535, et l’autre en latin, en 1536. Voilà pourquoi la même préface, dans les éditions latines porte la date de 1536, et dans les éditions françaises la date de 1535.

Malheureusement pour ce nouvel effort, le fait sur lequel il s’appuie n’existe pas. L'édition princeps latine et l’édition princeps française, celle de 1536 et celle de 1541, n’ont pas deux dates différentes, mais une seule et même date: X Calendas seplembres (ou 23 août), dit celle de 1536 ; « le vingt-troysiesme d’aoust mil cinq cent trente-cinq » écrit, en toutes lettres, celle de 1541. Ces deux éditions princeps ont nécessairement été écrites et signées de la main de Calvin. Leur accord tranche encore la question.

Comment les imprimeurs, mal surveillés, arrivèrent-ils à mettre la date du 1° août 1536 sur les autres éditions latines ? Peut-être le voici. L'édition de 1536, portait : X Calendas seplembres, sans millésime. Très peu de réflexion suffisait pour indiquer qu’il fallait sous-entendre 1535. Mais les imprimeurs ne réfléchirent pas du tout, et, comme le volume de 1536 portait la date de 1536, ils ajoutèrent au mois indiqué par la préface l’année indiquée par la publication. Et Calvin ne corrigea pas plus cette faute d’impression que beaucoup d’autres.

Mais il y a une autre difficulté. La seconde édition latine au lieu de porter X Calendas septembres 1536, porte: Calend. Augusti, anno 1536. Pourquoi? Nouveau mystère plus impénétrable que le premier. On remarque seulement que l’avis au lecteur porte aussi Calend: Augusti. Une mention aura attiré l’autre. Calend. Augusti 1536 aura été attiré par Calend. Augusti 1539 #

1. Lettre à François I‘, à la première phrase : « huic operi, » 1536, 1539; « ce présent livre, » 1541 ; — quelques lignes plus bas: ( facturus mihi operæ pretium, » 1536, 1539; (faire servir ce présent livre, » 1541. — 2. Sans doute vers le milieu du mois. Le 28 mars 1536, Marc Bertschi, écrivant de Bâle à Vadian, et lui énumérant les livres que Th. Platter vient de publier, indique celui-ci : Catechismus Galli cujusdam ad Regem Franciæ. (Herminjard, IV, p. 23, n.9.) Le catéchisme, c’est l’nstitution ; etle (certain » Français, c’est Calvin. — 3, « Il est probable, dit Merle d'Aubigné, que cette Epitre à François [°* fut imprimée dans les deux langues. (Histoire de la Réformation au temps de Calvin, II, p.251.) Et J. Bonnet: (La dédicace à François Ier, écrite à la fois en latin et en français comme l'indique sa double date (1% et 23 août)... » Bulletin, VI, 1857, p. 141. — À. Cette explication peut être complétée par celle de Rilliet: « Que plus tard on ait changé, dans les éditions latines, la notation du calendrier romain, en faisant du «ro des calendes de septembre » (23 août), les

Quant à la différence entre la date de la préface et la date du livre, il n’est pas difficile maintenant de expliquer. Calvin a remis son manuscrit à l’imprimeur, après avoir signé : le 23 août 1535. Les placards en effet sont du 18 octobre 1534; le décret de persécution et l’horrible procession sont du 29 janvier 1535 ; les calomnies de François I‘, envoyées aux princes allemands, sont du 1° février. Il faut bien un peu de temps pour que Calvin ait été averti, et se soit aperçu des effets de toutes ces mesures. Vers le printemps, il se décide à publier son livre. Dans le courant de l'été, il y met la dernière main, ce qui suppose que le livre se trouvait déjà à peu près composé. Et nous voilà au 23 août 1535. Ce sont évidemment les délais minimum.

Mais peut-on en dire autant des six à sept mois, pris par l'impression, de fin août 1535 à mars 1536? Nous répondrons en résumant les très intéressantes observations de Rülliet, dans sa célèbre lettre à Merle d’Aubigné, un chef-d'œuvre d’érudition et de critique.

Les livres sortis des presses allemandes se publiaient, et se débitaient, au moment des foires de Francfort, lesquelles se tenaient au printemps et à l’automme de chaque année. De là vient que presque tous les ouvrages finissent d’être imprimés en février et mars pour la foire du printemps, ou bien en août et septembre pour la foire d'automne. Une attestation curieuse de ce fait nous est fournie par l’histoire de la seconde édition de l{nstitution elle-même. En janvier 1539, Calvin écrit à Farel: « Pendant que je croyais être sûr que l’édition de mon livre se préparait, voici qu'on me renvoie mon manuscrit, tel que je l'avais envoyé. Il faut donc l’ajourner à la seconde foire (in alleras nundinas) !. » En effet le livre parut en août 1539, chez Rihel, à Strasbourg. Or ce qui se passa certainement pour la seconde édition, se passa sans doute aussi pour la première. Lorsque Calvin donna son manuscrit à l’imprimeur, après le 23 août 1535, c'était trop tard. On ne pouvait plus l’imprimer pour la foire d'automne : on le renvoya à la foire du printemps 1536.

A cette première raison du long retard, s’en joint une seconde : l’imprimerie de lOurs noir passa des mains de Cratander aux mains de Platter, Lasius, Oporin et Winter, en automne 1535, et ne se remit au travail que dans les derniers mois de 1535. Ses premiers livres portent la date de mars 1536, précisément la date de lJnstiution ?.

Dernier détail, que les précédents font comprendre. Le livre de Calvin se trouvait ainsi un des premiers produits de l'imprimerie Platter et Lasius. Ce fut un objet de réclame. Il s'agissait donc de faire valoir, sur le marché de Francfort où il paraissait pour la première fois, un écrivain aussi peu connu que ses imprimeurs. De là le titre même de l’ouvrage, plus facile à attribuer aux éditeurs qu’à l’auteur. Aux simples mots écrits par Calvin: Znstitution de la religion chrestienne, is ajoutèrent ceux-ci: «renfermant la somme presque entière de la piété, ainsi que tout ce qui est nécessaire à la connaissance de la doctrine du salut. Ouvrage très digne d’être lu par tous ceux qui aiment la piété et tout nouvellement publié. » Evidemment nous avons ici le boniment d’un marchand forain, plutôt que la sobriété laconique du Réformateur. Et la preuve, c’est le titre de la seconde édition, celle de 1539: « Institution de la religion chrétienne, répondant maintenant à son titre ?. » Ceci est la critique de cela. Et pour qu’on ne puisse s’y méprendre, dans un avis au lecteur, Calvin prend soin de repousser les orgueilleuses prétentions qu'on lui a attribuées:

« calendes d'août» (1° août), et que « le vingt-troisième d’août 1535 » soit devenu, par une bévue analogue, le (premier jour » du même mois, dans les éditions françaises subséquentes, ce sont là des modifications sans valeur pour la question qui nous occupe, puisque ce sont les premières éditions, directement sorties de la plume de Calvin, et non les éditions postérieures, qui peuvent faire autorité sur ce point. » Jbid., p. 10.

1. Opera, X?, p. 315. — 2. M. Rilliet en fournit des preuves indiscutables, p. 18. — 3. (Institutio christianæ religionis nunc vere demum suo titulo respondens autore Joanne Calvino.…. »

« Comme je ne m'attendais nullement au succès que Dieu, dans sa bonté, a accordé à la première édition de cet ouvrage, je n’avais pas apporté beaucoup de soins (eviter defunctus eram) dans la rédaction de la plupart de ses parties (majore ex parte), ainsi que cela arrive ordinairement quand il s’agit décrits de peu d’importance (in minutis operibus), mais, etc !. » Evidemment Calvin répond à une exagération par une autre exagération.

3. Où a été composée celte première édition de l’Institution chrétienne?

La préface est signée du 23 août 1535. Or on est d’accord sur ce point: le livre a été écrit avant la préface. « Cela est certain » dit Rilliet?. Le 23 août Calvin était à Bâle depuis six mois à peine. Etait-ce dans ces six mois qu’il aurait eu le temps de composer et de rédiger les 520 pages de son ouvrage !

D'autant plus que cet ouvrage n’était pas un ouvrage ordinaire. Il s’agissait de se frayer une route presque absolument nouvelle au milieu des difficultés les plus nombreuses et les plus délicates. Et du premier coup, cependant, la marche du Réformateur est si sûre, qu'il ne reviendra jamais sur ses pas. C’est ce qu’ont très bien montré les éditeurs des Opera. « De petite ébauche qu’il avait été d’abord, le chef-d'œuvre de Calvin a fini par devenir un gros volume. L’esquisse toute populaire se changea en savant système: et pourtant à travers toutes ces métamorphoses, qui ne laissèrent pas une seule page absolument intacte, lidée, la conception théologique, est restée la même, les principes n’ont pas varié. Vainement les adversaires aux yeux desquels le changement était par lui-même la plus grave erreur, se sont-ils efforcés de découvrir des variations dans la doctrine enseignée dans ce livre. Calvin a ajouté, développé, précisé, il n’a rien retranché ni rétracté. Et c'était avant d’avoir accompli sa vingt-sixième année qu’il se trouvait en possession de toutes les vérités génératrices de sa théologie; et jamais après, durant une vie de méditation et de travail d'esprit incessant, il n’a trouvé dans son œuvre, ni des principes à renier, ni des éléments à changer foncièrement. »

En tout état de cause, c’est là un fait véritablement surprenant. Mais que dire si l’on prétend que ce jeune homme de vingt-six ans a ainsi créé de toutes pièces sa théologie en six mois! Nous sommes en face, non plus seulement d’un prodige, mais d’une absolue impossibilité.

Evidemment dans les six mois de son séjour à Bâle, Calvin acheva de rédiger son /nstitution, mais il ne la composa pas. N'est-ce pas ce que Bèze !, et lui-même Ÿ, nous disent, quand tous les deux se servent du mot edere, « éditer, » non pas composer.

Du reste Calvin nous met sur la voie de la vérité par un double renseignement, lun dans la lettre à François I, l’autre dans la préface au Commentaire des Psaumes.

D’après la lettre à François I“, Calvin, quand il commença son œuvre, ne pensait pas du tout au roi, et voulait seulement écrire un livre de piété pour les Français. « Au commencement que je m'appliquay a escrire ce present livre: je ne pensoye rien moins, o Tres noble Roy, que d’escrire choses qui fussent présentées à ta Majesté. Seulement mon propos estoit, d'enseigner quelques rudimens: par les quelz, ceux qui seroient touchez d’aucune bonne affection de Dieu, feussent instruictz à vraie piété. Et principalement vouloye, par ce mien labeur, servir à noz Francois: des quelz j’en voyois plusieurs avoir fain et soif de Jésus Christ, et bien peu, qui en eussent receu droicte congnoissance. Laquelle mienne délibération on pourra facilement appercevoir du livre: entant que l’ay accommodé à la plus simple forme d’enseigner, qu’il na esté

1. Opera, I, p.256. — 2. Jbid., p. 15. — 3. Opera, II, p. xr. — 4. ( Edere coactus est Christianæ religionis Institu. tionem.» (Ejus edendi libri occasionem arripuit, » dit Bèze. Opera, XXI, p. 124, 125. Vie de Calvin, 3° édit. — 5. (« Hæc mihi edendæ Institutionis causa fuit.» « Ce fut la cause qui m’incita à publier mon Institution. » Opera, XXXI,p. 23, 24.

— 6. Le texte latin a le mot opus.

possible. » Mais « la fureur d’aucuns iniques » s’étant élevée, il lui a semblé expedient de faire servir ce présent livre, «tant d’instruction à ceux, que premièrement j'avoye délibéré d’enseigner, que aussy de confession de foy envers toy!. »

Or, d’après la préface des Psaumes, lInstitution a été publiée surtout pour agir sur l'esprit des Allemands: « premièrement, est-il dit, afin de respondre à ces meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger mes frères, des quels la mort estoit précieuse en la présence du Seigneur : puis après afin que d’autant que les mesmes cruautez pouvoyent bien tost après estre exercées contre beaucoup de povres personnes, les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et solicitude pour iceux?.

Ainsi, pendant la composition de l'ouvrage, le but a changé. Calvin avait commencé à écrire pour lédification populaire des Français; il est obligé de terminer en écrivant pour le roi de France et pour les Allemands. Or c’est à Bâle, à son arrivée à Bâle, qu’a eu lieu ce changement. Donc, avant d’arriver à Bâle, l’ouvrage était préparé, et la rédaction même était plus ou moins avancée.

Où avait-il pu se livrer à ce commencement de rédaction? Les seuls mois de repos que nous trouvons dans sa vie antérieure, sont ceux qu’il passa à Angoulême, en quittant Paris, après le discours de Cop. Le renseignement fourni par FI. de Ræmond est donc exact. Oui, « Angoulême fut la forge de ce nouveau Vulcain. » Là il rédigea une première fois ses premiers chapitres, passant ses nuits au travail, dans la magnifique bibliothèque de son ami du Tillet.

Mais si Calvin compose son Jnstilution à Angoulême, il n’est pas protestant depuis quelques jours, depuis quelques mois. Ni quelques jours, ni quelques mois n’ont suffi pour permettre au jeune homme de vingt-cinq ans, d’acquérir toute cette érudition biblique et patristique, et surtout d’ordonner dans son précoce cerveau les éléments de son système, chef-d'œuvre de la dogmatique protestante. Il a bien fallu quelques années de préparation pour son cœur, pour sa conscience. Et voilà encore une fois confirmé tout le système chronologique que nous avons cru devoir adopter pour raconter la préparation religieuse du Réformateur.

1. Znstitution, M.D.LI. — 2 Opera, XXXI, p. 24. — 3. Si on veut dire que ce texte prouve, qu'écrivant d’abord pour les Français, il a dû écrire en français, il faut reconnaître que, d’après ce même texte, il n’a pas mis son projet

à exécution, et écrivant pour les Allemands, il a dû écrire en latin.

Appendice INR

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