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Noyon. Chapelle de l'évêché. Abside de la cathédrale. Librairie. (p. 20)
nous savons tout. En effet, Calvin sera-t-il autre chose qu'un vrai Picard, un vrai Noyonnais, un vrai Cauvin ?
Il sera de plus un vrai protestant évangélique.
L’évangile !
Dans le trésor de la cathédrale, une relique mérite d’attirer l'attention de celui qui recherche les origines de la Réforme; cette relique est un évangéliaire.
I! est dans l’armoire de la sacristie aux vieilles et belles portes en bois sculpté, témoin de ces époques terribles où les Northmans apparaissaient, brûlant et pillant. C’est un volume de 26 cm. de haut, de 20 cm. de large, dont les feuilles en parchemin sont reliées avec deux planches de chêne, épaisses, recouvertes de peau, de cuivre, et d’un placage de corne entrelacée d'ivoire avec de petites reliques enchâssées. Sur les pages se trouvent les plus curieux dessins, et, comme illustration de l’évangile, on voit la fable du renard et du corbeau, la flore et la faune du pays, les Francs du IX° siècle, tels qu’un dessinateur contemporain a
pu les surprendre dans leur vie ordinaire. « La valeur de ce volume, nous est-il dit, est inappréciable : il contient des lumières immenses pour une partie presque inconnue de l'histoire des arts, et demeure comme la seule épave de tout un genre de livres que le temps a dévoré!. »
Mais le savant abbé, qui a si bien célébré les mérites de cette rarissime relique, nous intéresse davantage encore, quand il ajoute: « Les livres possédaient alors une valeur immense : ils étaient la gloire des Trésors. Des chaînes de fer les retenaient à des pupitres. L’excommunication frappait le criminel qui osait les ravir, les évangéliaires surtout. Ils apparaissaient comme une incarnation du Verbe. »
Comment ne pas penser à cet autre évangéliaire, retenu en effet par une chaine de fer, dans la bibliothèque du couvent d’Erfurt, et que Luther feuilleta?
La chaîne de fer n'était là que pour préserver le précieux volume contre les vols sacrilèges. Soit. Et cependant est-ce un tort si cette chaîne de fer est devenue Île symbole même de l'esclavage dans lequel le despotisme jaloux de l'Eglise voulait retenir la Parole de Dieu? Est-ce un tort si les excommunications dont l'Eglise frappait ceux qui voulaient voler les évangéliaires et non les lire, ne rappellent plus aujourd’hui que les excommunications dont l'Eglise frappait ceux qui voulaient tout simplement lire ces évangéliaires et non les voler ?
En dépit des explications, même les plus historiques et les plus authentiques, l'Eglise catholique du moyen âge conservera pour emblème une Bible enchaïînée, la Bible d'Erfurt, ou l’'Evangéliaire de Noyon : et les Réformateurs resteront de glorieux briseurs de chaines !
Oui, l'Evangile, voilà l'élément que nous n’avons pas encore signalé dans l'étude de ces origines, et cependant c’est le plus important ; voilà l'élément, qui, jeté par Dieu lui-même dans ce milieu, comme le semeur jette un grain de blé dans le sillon entr'ouvert, fera d’un Picard, d’un Noyonnais, et d'un Cauvin, Jean Calvin le Réformateur.
1 Evangéliaire de la cathédrale de Noyon, par M. l’abbé Muller, 1870.
Eglise de Pont-l'Evèque. (p. 6.)
CELCPRENERS ES ONE
L'enfance.
I. Naissance et baptème. — Il. L’horoscope de Calvin et l'astrologie au XVIe siècle. — III. L’averlissement contre l'astrologie. — IV. Le collège des Capettes et la famille des Montmor. — V. Les bénéfices : chapelle de la Gésine, cures de Martinville et de Pont-lEvêque. — VI. L'abbaye d’Ourscamp et le Trailé des reliques. — VII. Le départ pour Paris.
ANNÉE même où Le Fèvre d'Etaples publiait dans la préface de son Psautier cette déclaration : « Déjà dans Île Iointain une lumière brillante a frappé mes regards, » Jean Calvin, second fils de Gérard Cauvin et de Jeanne Lefranc, naissait, le 10 juillet 1509, à Noyon ; et c’est dans cette ville qu'il passa son enfance jusqu’à l’âge de quatorze ans (1509-1523).
Le Vasseur raconte qu'il tient un fait curieux de trois dames des plus honorables de la ville (parmi lesquelles figure une « damoiselle Jeanne de Bure »), et qui le tenaient ellesmêmes de leurs mères. Au moment où Calvin naquit, un essaim de grosses
mouches, sortant du sein de sa mère, remplit la chambre: « présage non douteux qu’il devoit estre un jour un mesdisant et calomniateur parfait, représenté par la mousche, qui se fourre en tous lieux, et fait son ordure partout, n'espargnant pas le cristal des plus luisans miroirs; de là elle entre dans Îles temples, s’eslance sur les autels et sur ce qui est de plus sacré. » Et, après avoir invoqué Phèdre et ses fables, Le Vasseur conclut: « Sois juge, mon cher Lecteur, si Calvin espargna escarlatte ny pourpre, mitre ny couronne,
dignité d'Eglise ny autre, sur laquelle il n'ait fait son ordure, sale mouche qu'il fut!. »
On peut juger par ce début de la confiance que mérite l'esprit critique du chroniqueur, si volontiers cité par les catholiques.
Noyon. Eglise Sainte-Godeberte ?. (p. 30.)
L'enfant fut tout de suite baptisé à Sainte-Godeberte, qui s'élevait au milieu de la Place au blé, à côté de la maison des Cauvin et de celle des Lefranc. Il eut pour parrain un chanoine, Jean des Vatines. « À ce propos, nous raconte Bèze, parlant de son Baptesme, et monstrant qu’il faloit distinguer et séparer ce qui estoit là de la tradition des hommes, d'avec ce qui est de l'ordonnance de
1, Le Vasseur, p. 1157. —2. Bibliothèque nationale, Manuscrits, collection Beaucousin, No 8809.
Dieu et de nostre Seigneur Jésus-Christ ; il disoit volontiers : Je renonce le cresme, et retien mon Baptesme!. »
L'église Sainte-Godeberte a disparu (Page 29.) La maison des Cauvin a été oubliée. Et ici 1l faut noter un curieux contraste. Pour Luther, on peut voir à Eisleben la maison solide dans laquelle il vint au monde, et l’église où il fut baptisé, et le baptistère même dont on se servit, et puis la maison où il mourut. Les chambres qu’il a occupées sont presque intactes à Wittemberg, à la Wartbourg, à Cobourg, et son corps repose à Wittemberg dans une tombe soigneusement conservée.
De même pour Zwingle. À Wildhaus, dans le haut Toggenbourg, le rustique et solide chalet qui abrita les premières années du Réformateur suisse, en face des mêmes montagnes et des mêmes forêts, est toujours enveloppé par le même air pur des montagnes et de la liberté. Et si le poirier historique, ou le monument de granit, indiquent seulement à peu près l’endroit où tomba le vaincu de Cappel, on conserve, à Zurich, non seulement son cabinet de travail, mais Île drapeau et l'épée qu’il portait dans la funeste bataille.
Tout cela est précis, réel, matériel. Tout cela se voit, se touche et parle éloquemment à l'imagination populaire. |
Pour Calvin aucun monument n'indique le lieu où il a été enseveli, et les Noyonnais eux-mêmes discutent encore sur le lieu où il naquit. Il semble que l'homme se soit complètement évanoui, pour que rien ne détourne l'attention de son œuvre.
C’est plus sublime, mais c’est plus abstrait. Et qui dira l'importance que cette différence a eue pour décider du sort de ces trois grands héros, dans la sympathie des peuples et jusque dans le jugement de la postérité?
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Nous en aurions fini avec la naissance de Calvin s’il avait vu le jour à notre époque. Mais, au XVI° siècle, le récit des premiers moments d’un grand homme est régulièrement, naturellement, accompagné d'une autre mention : celle de son horoscope.
Florimond de Ræmond? nous a conservé celui de Calvin. (Page 31.) Il consiste en une figure cabalistique et en une explication dont le galimatias est plus cabalistique encore: « ... La lune, dit-il, s’entre-regardant d’un aspect sextil, et Saturne estant en la maison de Mercure, montrent la beauté de son esprit... La lune avec l'œil du Taureau a bien descouvert ce naturel vicieux..., le Mars au neuvième lieu, n’estant pas en sa maison, toutefois Seigneur de l’ascendant, monstroit qu'il seroit sacrilège *.... »
4. Bèze, Vie de Calvin, 2e édition. Opera, XXI, p. 53. — 2. L'histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, divisée en huict livres, par Florimond de Ræmond, conseiller du Roy en sa cour de parlement de Bordeaux. À Rouen, chez Jean Berthelin, dans la cour du Palais. MDCXXIII, p. 880. Voir Appendice I: Quelques historiens de Calvin. — 3. De bonne heure Calvin semble s’être occupé de cette étrange science. Alors qu'il était
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Certes il serait difficile de rien imaginer de plus baroque. Et cependant l'historien qui, sous les faits, cherche surtout les mœurs et l’âme d’une génération, aurait bien tort de se contenter de rire. C’est ici, au contraire, qu'il s’agit de constater et de comprendre. Le XVI® siècle croyait à l'astrologie, et y croyait d’une façon qui nous paraît incroyable aujourd’hui.
Le D' Friederich, l’ami bien connu de Dôüllinger, a écrit un livre curieux intitulé « Astrologie et Réformation, ou les astrologues, prédicateurs de la Réformalion et initiateurs de la guerre des paysans ‘. » Il y a dans ce livre de l’exagération et du parti pris. Cependant, comment ne pas être frappé qu'un savant comme Friederich ait pu écrire: « Pour moi, je suis arrivé à la conviction que, .
pour apprécier justement les événe- 10. Julijhora 1. min. 27. ments du XVI° siècle, il ne suffit Le poft Meridien. pas de consulter consciencieusement tous les documents, toutes les archives : 1l faut arriver à examiner et à préciser exactement l'influence de l'astrologie. » Et encore: «Ce n'était plus la parole révélée de Dieu qui dirigeait les événements publics, c'étaient les astres. »
Friederich nous montre, en effet, la papauté adonnée à l'astrologie. En 1418, le pape Nicolas V, effrayé par une éclipse, rédige une liturgie et nomme des cardinaux. En 1456, le pape Calixte IIT, effrayé par deux comètes, fait dire des prières pendant plusieurs jours. Paul IT parle comme un astrologue plutôt que comme un prêtre; cardinal, il apporte
Horoscope de Calvin. (p. 30)
au conclave des prédictions, et pape, il gratifie d’une belle prébende l’astrologue qui lui prédit une longue vie. Paul IIT est l’ami et le jouet des astrologues. Le cardinal d'Aiïlly cultive de plus en plus l'astrologie, et le concile de Trente siège un 16 mars, parce que ce jour est un jour astrologiquement favorable. Naturellement, les laïques imitaient les prêtres. Les princes avaient à leur service des astrologues et c'est sur leurs indications qu'ils décidaient souvent de
encore étudiant, nous le voyons écrire à son ami Daniel : Invideo tibi Frisium astrologum, ce qui signifie, je envie ton exemplaire de l'astrologie de Frisius. Il s’agit sans doute de Laurentus Frisius qui venait de faire paraître (1528) un traité sur les planètes : Tractulus singularis de potestate planetarum. Voir Herminjard, Il, p. 280. Du reste le Commentaire de Clementia prouve que Calvin avait déjà, au moment où il l’écrivit, des notions assez justes en astronomie.
4. Dr Johann Friederich, Docent der Theologie an der Ludwig-Maximilians-Universität, in München : Asfrologie und Reformation, oder die Astrologen als Prediger der Reformation und Urheber des Bauern Krieges. Voir chapitre Il : Der Einfluss der Astrologie um den Beginn der Reformation, p. 16-44. Le chapitre VI: Das Verhältniss Luther’s zur Astrologie, est particulièrement faible.
graves événements. L'empereur Frédéric III consultait lui-même les astres. Maximilien [* avait pour secrétaire un astrologue, et consacrait à l’astrologie une de ses cinq règles de gouvernement.
Si telles étaient Îles pensées des chefs spirituels et des chefs temporels du peuple, quelles devaient être les pensées du peuple lui-même, des bourgeois, des paysans, des serfs ?
On sait enfin que Mélanchton croyait à l'astrologie. Ni les attaques de Pic de la Mirandole, ni les railleries de Luther ne l’ébranlèrent. A propos du mariage malheureux de sa fille, il regrettait de ne pas avoir mieux consulté les astres: une conjonction aurait dü le faire réfléchir. Et peut-être que la prédiction d'un certain astrologue ne fut pas tout à fait étrangère à son refus de passer en Danemark, ou en Angleterre.
Cela dit, notons un fait. Friederich lui-même qui essaie, assez vainement semble-t-il, d'interpréter certaines paroles de Luther et de Bèze comme une adhésion aux superstitions astrologiques, ne nomme même pas Calvin.
Mais ce n’est pas assez que Friederich se soit tu et n'ait pas osé ranger Calvin parmi les partisans de l'astrologie. Il aurait dû, au contraire, parler et reconnaître que, voyant cette superstition menacer tous les intérêts de la foi et de la piété, Calvin avait écrit un traité, un de ses plus populaires, pour la combattre. De telle sorte que dans ces pages curieuses! nous avons la bonne fortune de trouver la description exacte de la maladie, en même temps que nous pouvons admirer jusqu'à quel point notre réformateur sut se préserver de ses atteintes”.
Voici d'abord comment il constate le fait : « Il y a eu de longtemps une folle curiosité de juger par les astres de tout ce qui doit advenir aux hommes, et d’enquérir de là et prendre conseil de ce qu’on avoit affaire... C’est une superstition diabolique... Aujourd’huy, elle se remet au-dessus, en sorte que beaucoup de gens qui s’estiment de bon esprit, et aussi en ont eu la réputation, y sont quasi ensorcelez..….. »
Or, après la double renaissance « des sciences humaines » et de « la doctrine céleste », ne méritent-ils pas « d’estre chastiez au double » ceux qui « sont si
1. L’horoscope porte que Calvin naquit le 10 juillet 1509, à 1 heure 27 minutes de l'après-midi. Mais il est bien évident que c’est là une exactitude toute. horoscopique. — 2. Aduerlissement | contre | lastrologie qu’on appelle judiciaire | et autres curiositéz qui regnent aujourd'huy au monde, 1549. — Bèze (Vie de Calvin, 2me édition) met la composition de ce livre en 1548: mais il ne parut qu'en 1549. Calvin le dicta à son secrétaire, François de Viliers. (Vilierus était un pseudonyme de François Hotman). Celui-ci le traduisit en latin et dédia sa traduction à Laurent de Normandie, en l’appelant un livre petit (non magnum), mais d’or (certe aureolum). Il ajoutait que c’était un livre « très nécessaire à beaucoup, » parce que « à travers presque toutes les nations cette curiosité s’était étendue comme une maladie et une contagion. » Opera, VII, p. XXXVII-XXXIX.
hébétez ou plustost abestiz d'appliquer toute leur estude à un abus frivolle, où ilz ne font que se tourmenter sans nul profit ! ? »
Notre auteur distingue deux astrologies : « l'astrologie naturelle » (que nous appelons aujourd’hui astronomie), et « l'astrologie judiciaire » (que nous appellons aujourd’hui astrologie). L’astrologie naturelle a pour but de remonter aux causes des phénomènes constatés.
Mais il ne faut pas que cette astrologie veuille franchir ses limites : « Si les estoilles nous sont en signes pour nous monstrer la saison de semer ou planter, de saigner ou donner médecine, coupper le bois, ce n’est pas à dire pourtant qu’elles nous soyent signes pour savoir si nous devons vestir une robbe neuve, traffiquer en marchandise le lundy plustost que le mardy, et choses semblables qui n’ont nulle correspondance avec les astres ?. »
Les comètes elles-mêmes n’ont pas de « prédictions certaines. » Quant à l’autre astrologie, « l'astrologie bastarde, » qui « estend sa judicature plus avant », et veut prédire le sort des hommes et la date de leur mort, « il n’y a que pure témérité, et pas un seul grain de raison. »
A cette folie, il faut d'abord opposer le bon sens. Dans les batailles il meurt au même moment, de la même manière, des milliers de soldats. Et, cependant, leurs horoscopes étaient différents, puisqu'ils étaient séparés « en nativité quant au regard des astres. »
« Ainsi en telle multitude, Capricorne et le Mouton et le Taureau s’entreheurtent tellement des cornes, que tout y est confuz. Aquarius jette son eau en telle abondance que c'est un déluge. La Vierge est d... L'Escrevice va au rebours. Le Lyon donne de la queue par derrière, sans qu’on s’en soit apperceu. Les Gemeaux se meslent en sorte que c’est tout un. L’Archer tire en trahyson. La Balance est fausse. Les Poissons se cachent sous l’eau, si qu'on n'y void plus goutte *. »
Mais c’est surtout l'argument moral et religieux qui est décisif. Au milieu de tous ces événements déterminés par la conjonction, ou le cours des astres, que deviennent la liberté de l'homme et la liberté de Dieu ? Ce sont « nos péchez qui meurissent les punitions de Dieu. » Or « l'impiété des hommes et leurs transgressions proviennent-elles des astres#? » C'est notre responsabilité qui est compromise : « Il y a puis après, que les hommes, vagans entre les estoilles, n’entrent plus en leur conscience pour examiner leur vie, cognoissant qu'ilz portent en eux la matière de tous maux, et que leurs péchez sont le boys pour allumer l’ire de Dieu dont proviennent les guerres, les famines, les mortalitez, les gresles, les gelées et toutes choses semblables *. »
Conclusion : « Quel remède donc pour obvier à telz inconvéniens ? C’est que la sobriété que sainct Paul nous recommande nous soit comme une bride pour nous tenir en la pure obéissance de Dieu : et pour ce faire, que chascun advise bien de garder ce thrésor inestimable de l'Evangile en bonne conscience [« qui est par
1. Opera, NII, p. 516. — 2. Ibid., p. 529. — 3. Ibid., p. 522. — 4. Ibid., p. 525. — 5. Ibid., p. 527.
manière de dire, le vray coffre, pour le tenir en bonne garde et seure, » dit Calvin un peu plus loin.] Car il est certain que la crainte de Dieu sera un bon rempar pour nous munir contre tous erreurs. Ainsi, que nous ayons tous ceste reigle générale, de sanctifier noz corps et noz âmes à Dieu, et le servir sans feintise. Après, que chascun regarde à quoy il est appellé, pour s'appliquer à ce qui sera de son office. Que gens de lettres s’addonnent à estudes bonnes et utiles, et non point à curiositez frivoles, qui ne servent que d’amuse-folz. Que grans et petis, savantz et idiotz, pensent que nous ne sommes point naiz pour nous occuper à choses inutiles, mais que la fin de noz exercices doit estre d’édifier et nous et les autres en la crainte de Dieu. De fait, quand on aura bien regardé de près, qui sont ceux qui nous aménent ceste Astrologie erratique, sinon ou gens outrecuidez, ou des espritz extravagans, ou gens oysifz, qui ne savent à quoy prendre leur ébat, ou de quoy deviser? comme sont protonotaires damereaux, ou autres muguetz et mignons de court. Non pas qu’ilz y soyent savantz (si toutes fois il y pouvoit avoir science en folie et mensonge), mais ce leur est assez de voltiger ou fleureter par dessus: et cependant ilz enveloppent beaucoup de povres gens en leurs tromperies. Voylà pourquoy j'ay dit qu'il nous faut arrester aux choses solides : car quiconque, en premier lieu, s’adonnera à craindre Dieu, et estudiera à savoir quelle est sa volonté, s’exerçant surtout à la practique de ce que l’Escriture nous enseigne : puis secondement appliquera son esprit à ce qui est de sa vocation, ou pour le moins à choses bonnes et utiles: n'aura point le loisir de se transporter en l’air, pour voltiger entre les nues, sans toucher ne ciel ne terre". »
Entre Fi. de Ræmond tirant l’horoscope de Calvin vers 1600, et Calvin répudiant les niaises superstitions de l'astrologie en 1549, quel abîme! Et nous commençons à pressentir l’immensité de l'effort qu'il faudra pour le franchir et nous le faire franchir, c’est-à-dire pour démolir tout un monde, l’ancien, et pour construire tout un monde, le nouveau. Or voilà précisément l’œuvre qui attendait notre réformateur.
Gérard Cauvin partageait sans doute l'erreur de son époque, mais il était animé d’une véritable passion pour la science. Instruire ses fils fut sa grande préoccupation.
Il les envoya donc au collège des Capettes. On sait que cet établissement se trouvait sur la route de Pont-l'Evêque, en face de l’église Saint-Maurice : voilà tout.
41. Opera VII, p. 540. — 2. Le 18 mars 1538 eut lieu à Paris un débat qui montre jusqu’à quel point cette question de l’astrologie judiciaire était confuse. L'Université intente un procès à un savant qu’elle accuse d’avoir professé l’astrologie judiciaire, interdite par les constitutions de l'Etat. Ce savant, c’est Servet. Or voici ce qui se passe: on n’est pas d’accord sur ce que c’est que l'astrologie judiciaire. Servet proteste qu’il ne l’a pas professée. Il n’a enseigné que ce qui doit être enseigné, Et qu'est-ce qui doit être enseigné légitimement, utilement ? Ecou-
A l’origine, c'est-à-dire au XV° siècle, c'était une sorte d’hospitium, où des boursiers, au nombre de vingt environ, trouvaient, grâce à des fondations pieuses, logement, nourriture, vêtement, instruction!. Une bourse s'appelait une capetterie, et ce nom de capette provenait du petit manteau, cappa, que portaient les écoliers.
Charles, Jean et Antoine fréquentèrent donc tour à tour le collège. « Jean étudia en sa première jeunesse dans le collège des Capettes, dit Desmay, » et tout de suite il attira sur lui l'attention. Ilse montra « de bon esprit, d'une prompte naturelle à concevoir et inventif en l'étude des lettres humaines ?. » Et P. Masson rapporte de son côté qu’il dépassa bien vite tous les autres écoliers, « grâce à une mémoire tenace et à un esprit des plus vifs *. »
En même temps le petit Jean était comme adopté par la famille de Montmor, branche de la famille des Hangest, une des premières du pays par sa noblesse et son influence *. C’est là que le jeune Calvin reçut sa première éducation (a prima pueritia educatus) *. «Le père, nous dit Bèze, estoit fort requis ès maisons des seigneurs circonvoisins. À raison de quoy son dit fils fut tant mieux et libéralement nourri, aux despens toutes fois de son père, en la compagnie des enfans de la maison de Montmor °. »
Cet événement eut une grande importance pour le reste de la vie de notre héros. Dieu le préparait ainsi à jouer dignement son rôle au milieu des grands, des princes et des rois. Un catholique, qui est allemand, en a fait la remarque : « Ainsi, dès ses jeunes années, avec les premiers éléments du savoir il s’assimilait une certaine finesse de mœurs, et cette distinction de manières qui font un si frappant contraste avec celles du réformateur allemand 7. »
Oubliant la remarque très nette de Bèze, d’après laquelle Calvin fut toujours nourri « aux despens de son père, » on a essayé de dépeindre les Cauvin comme une famille de misérables et de mendiants. « Gérard Cauvin était pauvre, dit Audin.... Quand l'hiver était trop rigoureux, que le pain était cher... alors tous les Calvin, père, mère, enfants, se réfugiaient sous l'aile de cette autre providence qui leur donnait du pain et des vêtements. »
Le dernier biographe de Calvin, M. Lefranc, a eu raison de répondre : « Il
tons : «Il n’a jamais parlé que de Pastrologie qui concerne les choses naturelles, et qu’il estoit nécessaire aux médecins de la scavoir, dont aucuns médecins, qui fortassis sunt ignari astrologiae, en ont grandement saigné et en leurs leçons publiques ont grandement scandalisé le dit Villanovanus (Servet). » Du Boulay, Hisloria universilatis parisiensis, VI, p. 232. — Un vers de Marguerite de Navarre nous montre que cette princesse, si sage, si éclairée, partageait aussi les superstitions relatives à l’astrologie judiciaire. Parlant des planètes, elle dit que leur nature est peu connue, « Mais leurs effectz des corps humains se sentent — Qui, plus qu’à Dieu, à elles se consentent. » (Abel Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, 1896. Les Prisons, p. 147.)
4. Les rues de Noyon, par M. l'abbé Muller. p. 38-39. — 2. Desmay, Archives curieuses, p. 388. — 3. P. Masson, p. 409. — 4. Pour éclaircir les rapports, un peu compliqués, que Calvin a eus avec différents membres de la famille des Hangest-Genlis, et avec celle des Hangest-Montmor, nous donnons dans l’Appendice IT, une courte généalogie de la famille des Hangest. — 5. Bèze, Vie de Calvin, 3me édition, Opera XXI, p. 121.— 6. Ibid., p. $4. — 7. Johann Calvin, seine Kirche und sein Staat in Genf, von F.-W. Kampschulte, o. c. prof. d. Gesch. a. d. Universität, Bonn, 1869, p. 222. Le premier volume seul a paru. Voir Appendice I : Quelques historiens de Calvin.
faut en finir avec la légende trop longtemps accréditée, présentant Calvin comme une sorte d'enfant pauvre, élevé et poussé par charité. C’est se faire une idée tout à fait fausse de la situation sociale de Gérard et de son esprit indépendant!. »
Malheureusement nous ne sommes pas ici en face d’une erreur, mais bien en face d’une calomnie, et après avoir fait de Calvin un pauvre, qui doit tout aux Montmor, on en fait un ingrat qui ne se souvient de rien : c’est du reste là qu’il s'agissait d’en venir.
« On voudrait, continue en effet Audin, que Jean, quand il s’essaie aux lettres humaines, se rappelât avec plus d'attendrissement ses bienfaiteurs..….. Il oubliera la manne de Noyon, et la main qui la distribuait ; 1l damnera quiconque aura adoré Baal, c'est-à-dire le Dieu qu'invoquait son protecteur, et cet asile de charité ne sera plus à ses yeux qu’un nid affreux de papistes?. »
Or voici les faits :
Le premier volume que publia Calvin, il eut soin de le dédier à la famille Montmor : « Au très saint et très sage prélat, Claude de Hangest, abbé de Saint- Eloi, de Noyon.» Audin cite ce titre, et ajoute : « C’est tout. »
Non, ce n’est pas tout. Calvin rappelle modestement l'humilité de ses origines : il est unus de plebe homuncio « un petit compagnon de la populaceÿ, » traduit le chanoine Le Vasseur, et a pleine conscience de son manque de noblesse (ignobilitatis meæ conscientia)". Il énumère ensuite les qualités du prélat, son esprit vif et libéral, son jugement pénétrant et sûr, sa mémoire riche et solide, et ses études, et ses connaissances. Le jeune littérateur ajoute encore :
« Ces commentaires, tu les recevras comme Îles prémices de mes productions (frugum nostrarum primitias); ils te sont consacrés, dédiés, de droit et à juste titre ; non pas seulement parce que je me dois à toi tout entier, avec tout ce que J'ai, mais plus encore parce que, enfant élevé dans votre maison, initié avec toi aux mêmes études, il est naturel que je rapporte à votre très noble famille cette première connaissance de la vie et des lettres que j'ai reçues de vous”. »
La reconnaissance émue qu'Audin regrette de ne pas trouver dans la préface de Calvin, elle y est donc. La calomnie est on ne peut plus flagrante.
Ajoutons enfin que, loin d’être repoussés par les prétendus anathèmes de leur ancien protégé, les membres de la famille de Montmor furent presque tous attirés par sa solide et toujours séduisante amitié. « Coïncidence digne de remarque, note M. Lefranc, plusieurs des membres les plus considérables de cette famille adhérèrent aux doctrines de Calvin, et figurèrent parmi les chefs
1. Lefranc, p. 12, 13. — M. Weiss, ayant fouillé aux Archives nationales les débris du tabellionage noyonnais, a découvert deux actes de vente, l’un du 15 avril, l’autre du 11 may 1529. Par le premier, Gérard Cauvin vend « une maison, grange, jardin, » autre que celle qu’il habitait. Il en possédait donc deux. Le second acte indique que Gérard Cauvin était apparenté à un procureur en cour d’Eglise. « En un mot, comme lavait déjà démontré M. Lefranc, Calvin est sorti d’une famille très honorablement posée... » Bullelin, 1897, p. 376. — 2. Audin, Histoire de la vie, des ouvrages et des doctrines de Calvin, 6me édition, 1856, I, p. $. — 3. Le Vasseur, p. 1153. — 4. Dans la préface des Commentaires sur les Psaumes, Calvin parle de ses « petis et bas commencemens. » Opera, XXXI, p, 22. — 5. Opera, V, p. ss, 8.
protestants les plus en vue, au moment des guerres de religion. Il semble que l'influence personnelle du réformateur n'ait pas été étrangère à leur changement de croyance, puisque l’un d’eux alla le retrouver plus tard à Genève. »
Il s’agit ici du plus jeune des fils Montmor, dont on ignore le nom? . Après une jeunesse orageuse (comme nous disons), ou (comme disait Calvin), « s’estant desbauché en follies de jeusnesse par cy devant, » il s'était converti (comme nous disons), ou (comme disait Calvin) « Dieu luy avoit donné sa congnoissance. » Il écrivit en 1547 à son ancien condisciple lui annonçant son désir de se fixer auprès de lui, à Genève. Le réformateur l’accueillit à cœur ouvert, et pensant toujours aux bienfaits qu'il avait reçus des parents, il chercha à assurer la situation du fils, en le mariant. [1 se hâta d'écrire son projet à M. de Falais, et de lui recommander celui, disait-il, « avec le quel j’ay esté nourri en mon enfance, » déclarant que c'était « un jeusne homme, de bonne nature, fort humain et docile *. »
Voilà ce qu'était, après quarante ans, la reconnaissance de l’humble fils de Gérard Cauvin devenu le glorieux réformateur de Genève. Evidemment, une seule mémoire peut, dans de pareilles circonstances, conserver cette touchante fidélité : celle du cœur.
Une preuve que Gérard Cauvin n’entendait nullement abandonner à d’autres les dépenses nécessitées par l’instruction de ses fils, c’est le zèle qu’il mit à leur procurer des bénéfices. Voici comment Jean obtint le premier".
« Le 29 de may 1521, M° Jaques Regnard, secrétaire de revérend père en Dieu messire Charles de Hangest, Evesque de Noyon, raporta en chapitre que les vicaires généraus de mon dit seigneur avoyent donné à Jean Cauvin, fils de Gérard, alors agé de douze ans, une portion de la chapelle de la Gésine, vacante par la pure et simple résignation de Maitre Michel Courtin®. » Avant d’appartenir à Michel Courtin, ce bénéfice, nous l'avons dit, avait appartenu à Charles Cauvin.
A l'entrée du chœur de la cathédralef, se trouvait l’autel de la Gésine : de là
4. Lefranc, p. 187. — 2. C'est par erreur que les Opera en font le frère de Claude : il en était le neveu. Voir Appendice Il: Généalogie des Hangest et des Montmor. — 3. 10 sept. 1547, Opera XII, p. 586. — 4. Tout en disant que la Gésine fut le premier bénéfice de Calvin, Desmay (et Le Vasseur qui le répète) lui en attribue un autre qui l’aurait précédé, la chapelle de Saint-Jean de Baiencourt, fondée en l'Eglise Saint-Quentin à l’Eau, au faubourg de Péronne. Cependant aucun texte ne justifie cette assertion, Lefranc, p. 11. — 5. Gésine, c’est-à-dire « qui est au nom de la nativité de notre Seigneur, que le peuple appelle de la Gésine ou autrement de nostre Dame accouchée… qui est à main gauche devant le crucifix, contre le pulpitre entrant au chœur de la grande Eglise. » Desmay, p. 4. — D'après Vitet (o. c. p. 144) et l’abbé Laffineur (Une visite à Notre-Dame de Noyon, 1858), la chapelle de saint Nicolas, la première précédemment à gauche du chœur, était jadis divisée en trois chapelles. La plus rapprochée du chœur devait être la chapelle de la Gésine. Aujourd’hui le souvenir même de cette appellation est complètement perdu, et le sacristain n’a jamais entendu parler d’une chapelle de la Gésine. — 6. P. Masson, p. 410.
une chapellenie dont le revenu était divisé en quatre parties. C'était une de ces parties, la moins considérable semble-t-il, qu'obtint Calvin. Elle lui rapportait trois muids de blé à Voienne, et la récolte en blé de vingt setiers de terre à Eppeville. — Et c’est évidemment en souvenir de ce premier revenu que, entre autres pseudonymes, Calvin usa de celui de Charles d'Eppeville ou d’'Espeville. C’est
Fac-similé du pseudonyme de Calvin {.
l'un de ses plus anciens noms d'emprunt, et dont l'origine, inconnue jusqu'ici, a été expliquée par M. Lefranc ?. Il faut remarquer que ce revenu était encore diminué par le traitement que l'enfant devait faire à un prêtre pour dire une messe tous les deux jours après matines.
A ce moment, sans doute, eut lieu le seul acte qui aurait pu engager plus tard Calvin, s’il l'avait voulu, dans les ordres ecclésiastiques. Pour posséder un bénéfice, il fallait être tonsuré : l'enfant reçut la tonsure. Mais cet acte fut et resta une simple et vaine formalité *.
Le vendredi 27 septembre 1527, Calvin obtint encore, son père le remplaçant, la cure de Marteville, « village à 8 lieux de Noyon‘. »
Le dernier jour du mois d'avril 1529, il résigna la chapelle de la Gésine, qui fut donnée à son frère Antoine. Quelques mois après, lundi 5 juillet 1520, il per-
4. Calvin à M. de Falais (23 déc. 1547). Bibl. de Genève. Ms. F. 194. f. 71 v. — 2. Lefranc, p. 10. — 3. Bayle, Dictionnaire, Calvin, note A. — 4. « N’estant promeu à aucun ordre sacré, observe Desmay, n’ayant que simple tonsure et en un aage incompétante, n’ayant encore que dix-huit ans. » Archiv. cur. p. 389.
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muta sa cure de Saint-Martin de Marteville avec l'église paroissiale de Pontl’Evèque". Il avait été présenté par Claude de Hangest, abbé de Saint-Eloi. Du reste tout se faisait « par procuration » : Calvin étant absent?. C’étaient, au fond, des questions d'intérêt réglées par son père avec le chapitre. « Ainsi, dit Desmay, il fut receu curé du Pont l’Evesque, paroisse où son grand Père faisoit sa demeurance, et où son père Girard fut baptisé. Ainsi baïlla-on les brebis à garder au loup. Trop jeune curé en toute façon : alors il n’avoit encore que vint ans°. »
Enfin, le 26 février 1531, Antoine résigna sa chapelle de la Gésine et Jean la reprit. — Manigance et maquignonnage, s'écrie le bon chanoine Le Vasseur. Et il n’a pas tort. D'autant plus que Calvin, tout en étant devenu deux ou trois fois curé ou bénéficiaire, n’était pas prêtre : il n'avait pas même été enfant de CCE
Seulement, à qui la faute ? sinon à l'Eglise elle-même, à tous ces chanoines, à tous ces abbés, à tous ces évêques qui trouvaient ces nominations et ces échanges parfaitement réguliers ?
Avant le XVI° siècle, on avait connu des papes de dix-huit ans (Agapet Il, même de dix à douze ans (Benoît IX), un archevêque de Reims de cinq ans. Et ces prodigieuses licences ne choquaient plus personne.
En 1502, Jean de Lorraine était créé évêque de Metz à quatre ans; en 1517, Léon X créait un cardinal de huit ans, et, en 1533, Odet de Chastillon, le frère de Coligny, devenait cardinal à onze ans”. Parmi les personnages qui jouent un rôle particulier dans notre histoire, nous voyons un Briçonnet, Denys, succéder à son frère Guillaume, lorsque celui-ci devient évêque de Meaux. Il succède aussi à son père (marié avant d'entrer dans les ordres) dans l'évêché de Saint-Malo, tandis que son cousin hérite du cardinal l'évêché de Nîmes. Après quoi, en 1520, Denys échange l'évêché de Lodève contre l’abbaye de Cormery®. Mais l'exemple le plus scandaleux de ces trafics et de ces cumuls, fut le cardinal Jean de Lorraine. Il posséda successivement, ou à la fois, trois archevèchés, onze évéchés et cinq abbayes’!
Et enfin, à Noyon même que voyait, de ses propres yeux, Gérard Cauvin ? L'évêque Charles de Hangest avait été promu aux bénéfices par une bulle de dispense (1476), qui lui avait « permis de tenir à quinze ans toute sorte de bénéfices compatibles et incompatibles, séculiers, réguliers, efiam tria curata. » Il cumula
1. Le Vasseur (p. 1170) nous apprend qu’à la cure de Pont-l’Evêque appartenait « une pièce de terre et pré contenant deux muids, séante au terroir de Muyrencourt, » à charge de payer annuellement deux sols parisis à l'Eglise et au curé du dit Muyrencourt. — 2. C’est tellement vrai qu’on le lui a reproché. Le 16 janvier 1526, le 6 mai 1527, Calvin est déclaré, par le chapitre de Noyon, « contumace. » Et Desmay d'ajouter : « Puisqu’il y a de la contumace, il est facile à juger que desja ce petit vipereau commençoit à ronger le ventre de sa mère saincte Eglise, de laquelle il recevoit sa nourriture.» (Arch. cur., p. 389.) — « Le 7 janvier 1533, Me Aubin Ploquin dresse plaintes que depuis quinze mois il descharge Me J. Cauvin des messes de sa chapelle et que depuis ce temps là, il n’avoit receu aucune nouvelle de luy. Charles, frère et procureur, consent que le gros du bénéfice soit arresté et vendu. jusqu’à la concurrence des deniers deuz au dict, et est ordonné que le cellérier doresnavant satisfera pour les charges de la chapelle. » Ibid, p. 394. — 3. Ibid., p. 392. — 4. Ibid., p. 387. — 5. Drelincourt, p. 13-22. — 6. Graf, Faber, Stapulensis Ep. 15. — 7. Henri Martin, Histoire de France, 4me édition, VIIL, p. 342.
ainsi le canonicat de Rouen, les archidiaconats du Vexin-Normand, et de l'Eglise d'Evreux, l’archipresbytérat rural de Chatelleraut et l'abbaye de Notre-Dame de Prières} Sans wparler de #sonnévèché *MEtMle chanome LewWasurquitnous raconte le fait, est obligé de s’écrier : « Il faut advouer que le droict commun... s’est veu relasché en luy, et semble qu’à ceste playe difficilement puisse estre en appliqué emplastre qui la puisse totalement guarir. » Et puis, après la « manigance » par laquelle Charles donna et retint son évêché, que vit-on encore? Jean reçut le 7 avril 1525 une nouvelle dispense l’admettant « à la dite administration l'an 19 de son aage pour estre sacré évesque après qu’il aura atteint les 27 ans°. »
Pourquoi Gérard Cauvin eût-il été plus catholique qu’un archevêque, qu’un cardinal ou qu’un pape? Il trouva tout naturel de profiter d’un usage courant « pour subvenir à sa famille qui estoit nombreuse, et fournir honnestement aux études de celuy de ses fils qui estoit de la plus haute espérance. »
Les catholiques ne sont pas mieux placés pour trouver que le jeune bénéficiaire « rendait si peu de devoirs à ses charges. » En vérité, comment l’aurait-il fait, puisqu'il n'en avait pas même le droit? Dire la messe, administrer les sacrements? mais, pour cela, il faut être prêtre, et Calvin ne l'était pas : il n’était pas même en âge de l'être, puisqu'il se défit de sa dernière cure à 25 ans, l’âge canonique pour devenir prêtre.
En réalité, nous touchons du doigt un des grands scandales de l'Eglise, au XVI siècle, ce trafic honteux, en vertu duquel le titulaire recevait une charge, qui aurait entraîné son excommunication s’il avait voulu l’exercer lui-même. Par un second sacrilège, 1l était obligé de louer, à prix d'argent, ce qu’il avait acheté par un premier sacrilège.
L'éducation du futur réformateur se continuait.
Voici qui ne dut pas peu contribuer à l’avancer encore: nous voulons parler d'une querelle, dont on a dit qu’elle résumait toute l’histoire de Noyon au XV° siècle, la querelle relative aux reliques de Saint-Eloi*. Qui possédait le véritable corps du ministre de Dagobert? le Chapitre de la cathédrale, ou l’abbaye de Saint-Eloi ? La lutte fut aussi acharnée que longue. Pendant un procès de soixante ans, tandis que les enquêtes succédaient aux enquêtes et les arrêts aux arrêts, toute une population en fut réduite à se demander où étaient les faussaires. Etaient-ce les chanoines ou les moines? Il est facile de deviner l’'ébranlement des croyances, la diminution de respect, l'excitation donnée à l'esprit de critique, d'examen et de doute...
Le Parlement eut beau donner raison au Chapitre, la discussion continua et
1. Le P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, 1730. Il, p. 419-420. — 2. Le Vasseur, p. 1117, 1118, 1120. — 8. Lefranc, p. 33.
les reliques vénérées, sinon authentiques, provoquèrent encore de belles rixes pour le plus grand scandale de l'Eglise.
La mère de Calvin ne paraît pas en avoir été émue : elle conservait sa piété et l’inspirait à son fils, voué tout de suite, par son père, à l'Eglise. « Dès que j'estoye jeune enfant (me tenellum adhuc puerum), mon père m’avoit destiné à la théologie, » dira plus tard Calvin. Et ainsi commençaient ces années qu'il a caractérisées par ces mots : j'étais « obstinément addonné aux superstitions de la papauté!. »
Ici se place la fable ridicule de Le Vasseur, racontant qu'aux processions on voyait le petit Jean porter une épée au lieu d'une croix, pour « témoigner en l'œuf quel devoit estre un jour le poulet, » c’est-à-dire « qu’il seroit un grand persécuteur de la saincte croix et qu'il planteroit sa fausse religion avec le glaive *. »
Ce qui est certain, c’est que Jean participait pieusement à toutes les cérémonies du culte romain. Il allait aux processions. Il visitait les reliques. C’est lui-même qui nous l’apprend : « Il me souvient de ce que j'ay veu faire aux marmousetz de nostre parroisse, estant petit enfant. Quand la feste de sainct Estienne venoit, on paroit aussi bien de chappeaux et afficquetz les images des tyrans qui le lapidoient (car ainsi les appelle-on en commun language) comme la sienne. Les povres femmes, voyant les tyrans ainsi en ordre, les prenoyent pour compagnons du sainct, et chascun avoit sa chandelle Ÿ, »
Non seulement il visitait les reliques de Noyon, mais, avec sa mère certainement, il allait visiter les reliques du voisinage, en particulier celles d'Ourscamp.
Ï1 vaut la peine de l’y accompagner, et même d'y faire une halte.
Nous repassons par Pont-l'Evêque, et, au bout de deux ou trois heures de marche, nous arrivons à l’abbaye d'Ourscamp*.
On traverse des prairies de plus en plus humides, à mesure qu’on se rapproche de l'Oise elle-même, et sur la rive gauche voici la vieille abbaye, admirablement située dans la verdure et dans la fraîcheur de ces belles herbes, au milieu desquelles se promènent, ou se reposent, des troupeaux de vaches tranquilles.
L'abbaye, fille de celle de Clairvaux, fondée au XII° siècle, est devenue une
4. Préface des Psaumes. Opera XXXI, p. 22. — 2. Le Vasseur, o. c., p. 1171. — 3. « Advertissement tresutile du grand proffit qui reviendroit à la Chrestienté s’il se faisoit inventoire de tous les corps sainctz et reliques qui sont tant en Italie qu’en France, Allemaigne, Hespaigne et autres Royaumes et pays » (1543). Opera, VI, p. 452. Les églises de Noyon devaient fournir encore d’autres documents à la critique du réformateur. Lui-même nous parle de « quelque lopin » de la tête de Jean-Baptiste qui se montrait « fort authentiquement. » (Advertisement, p. 436.) Et voici ce que nous lisons dans les Recherches historiques sur Noyon et le Noyonnais, par de la Fons, baron de Mélicocq (1839), p. 62: «1516. Les femmes avaient alors la plus grande confiance en la représentation d’un saint, appelé saint Agrapart, placée à l’entrée de la cathédrale, et l’invoquaient lorsqu'elles étaient en couches... Nous devons aussi dire que l’église de la Magdeleine croyait posséder de la manne que Dieu fit pleuvoir dans le désert, un morceau des trois pains dont Jésus-Christ rassasia Sooo hommes dans le désert, et une dent de notre Seigneur.
Cette dernière relique a donné lieu à plusieurs savantes dissertations. » — 4. Ourscamp est aujourd’hui la station qui précède la halte de Pont-l’Evêque, quand on vient de Paris. L'abbaye est à un quart d’heure de la station.
manufacture de velours, avec des maisons d'ouvriers, des ateliers immenses, un château, un parc : la porte est entourée de fossés.
Et cependant le présent n’a pas encore complètement détruit le passé. Il y a une salle, la salle des morts, parfaitement conservée, à trois nefs égales, soutenue par des colonnes sveltes, le tout cependant si simple qu’on n'hésite pas à reconnaître le gothique primitif.
Puis, tout à coup, dans l'isolement d’un bois, formé de grands arbres, voici des ruines : celles du chœur d’une immense église. (Page 43.) Difficilement on trouverait quelque chose d’aussi pittoresque. Plus de voûte, seulement Îles colonnes, et au-dessus quelques arcs formerets : un squelette de chœur gothique, immense, s'étendant dans l'air. Et là-haut, à une hauteur effrayante, seul, dans le ciel, s’élance l'arc triomphal qui fermait le chœur, bravant le silencieux rongement du temps et les coups bruyants de l'orage, par un prodige d’équilibre et de solidité. Quelques pierres seules indiquent encore l’endroit où s'élevait la façade.
Quel immense sanctuaire, bien fait pour recevoir la foule qui se pressait autour des reliques !
Voilà Calvin qui défile avec sa mère : « Et, entre autres, dit-il, il me souvient que Jay baisé une partie du corps de sainte Anne, mère de la vierge Marie, en l’abbaye d’'Ourscamp, près Noyon, dont on faict grand festin *. »
Ici encore, l’œuvre de nos réformateurs a si complètement réussi que nous ne pouvons presque plus arriver à reconstituer, — même par l'imagination, — le milieu qui la rendit nécessaire. Et cependant, cette superstition des reliques, inséparable des indulgences accordées à ceux qui les visitaient, fut une des causes secondaires, mais directes, de la réformation elle-même. L'église de Wittemberg, à la porte de laquelle Luther afficha ses 95 thèses, était un vrai musée de reliques. Elle en possédait plus de 5000, et combien curieuses ! De même, sans invraisemblance, on a pu attribuer à l'affaire des reliques de Noyon l'inspiration d’un des traités les plus célèbres de Calvin *.
Asseyons-nous donc un moment sur une de ces vieilles pierres moussues, dans quelqu’une de ces absidioles. Où serions-nous mieux placés pour feuil-
1. « Ce magnifique monument, si bien conservé, le seul qui subsiste intact des bâtiments de l’ancienne abbaye d’'Ourscamp, accuse une construction civile de la première moitié du XIIIe siècle, postérieure à l’époque de transition du plein cintre à l’ogive. Les bandeaux des croisées furent alors disposés dans la forme légèrement arquée qu’on emploie encore aujourd’hui dans les constructions en cercles. » Histoire de l'abbaye de Notre-Dame d'Ourscamp, par Peigné-Delacourt (1876), p. 93. — 2. Advertissement, p. 442. « Le 26 mai 1490, le chef de Sainte-Anne fut apporté en grande pompe en l’église d’Ourscamp par Thibaut de Luxembourg, au milieu d’une foule innombrable de spectateurs, en présence de l’évêque de Noyon et de plusieurs abbés. Cette relique, qui attirait un concours considérable de pèlerins à Ourscamp le mardi de Pâques, a été sauvée de la Révolution, et se trouve aujourd’hui à Chiry. » Moët de la Forte-Maison, o. c., p. 453. — 3. Il existe une curieuse traduction allemande (par J. Eysenberg) de ce traité de Calvin: Johannis Calvini Vermanung von der Papisten Heiligthumb dem Christlichen Leser zu gute verdeudschet. Gedruckt zu Wittemberg durch Georg Rhawen Erben. Anno 1557. Le volume est illustré par des images représentant les six cruches d’eau à Cana, la coupe dont Christ s’est servi pour distribuer la sainte cène, l'épée de Pierre, véritable yatagan, etc. (Bibliothèques de Genève, de Strasbourg.)
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