‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 36 sur 156 · Lecoultre, p · texte numérisé non relu

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ses goûts pour la retraite, comme un conducteur d'hommes !. » Et, en effet, n’allons-nous pas bientôt le trouver procureur de la nation Picarde? Et, ceux qui deviennent ainsi chefs officiels ne commencent-ils pas toujours par être chefs officieux ?

Or Calvin était bien en ce moment à Bourges, puisqu'il s’en absenta au commencement de septembre 1539, et que la grève eut lieu entre le 29 avril 1529 (date de l’arrivée d’Alciat) et le 1°’ septembre 1530 (date de la publication du récit d’Alciat) ?.

Malheureusement les grandes qualités d’Alciat étaient ternies par quelques défauts regrettables. On nous dépeint le réformateur du droit comme un gros homme, de haute stature, grand mangeur : insatiable de nourriture, disent les uns, d’or, disent les autres *.

A peine installé dans une chaire, l’avide Italien s’occupait, par diverses ruses, à faire augmenter ses gages, ou bien il cherchait ailleurs un poste plus lucratif. De là ses innombrables changements de résidence. Il avait déjà un traitement de 600 écus soleil : il se fit donner encore 300 écus, et il avouait lui-même que jamais professeur de son âge n'avait été si largement rétribué. Néanmoins il se mit à exiger des somnies de plus en plus considérables, de ceux auxquels il conférait les grades de bachelier, de licencié, de docteur (à cette époque c'était le professeur qui présidait à la réception de ses élèves). Au lieu de trois ou quatre écus, il avait réclamé cinquante et même cent écus. Pendant ce temps il marchandait un professorat en Italie. Il est probable que l'espoir d’un plus grand gain le décida seul à quitter furtivement Bourges, en 1533.

Il faut sans doute chercher dans ce caractère l'explication d’un fait, au premier abord surprenant. Il est bien vrai que Calvin rendit pleine justice au talent d’Alciat. Dans sa lettre à son ami Connan, il déclara même qu’'Alciat avait tant d'amour pour la vérité qu'il ne voudtraït certainement pas user de son autorité pour la faire méconnaître. Mais enfin il se déclara contre lui (non sito ab Alciati partibus), et traita sévèrement la défense d’Alciat, publiée sous le nom d’Albucius. Il laissa même entendre qu'il avait deviné la ruse d’Alciat, et qu'Albucius et Alciat pouvaient bien être la même personne*.

4. Lecoultre, p. 71. — 2. Le récit se trouve dans la dédicace de l’ouvrage : In Codicis Justinianei et Decretalium Gregorii IX titulos aliquot commentaria. Lecoulire, p. 71. — 3. Bayle, Dictionnaire, article Alciat. On lit dans Christie (Etienne Dolet, traduction Stryensky. 1886, p. 149) : « Alciat jouissait à cette époque d’une réputation plus grande qu'aucun autre de ses contemporains (réputation, suivant moi, fort peu proportionnée à ses mérites réels) comme professeur de droit civil et comme commentateur... Panciroli, qui le connut très bien, nous donne de lui le portrait suivant: « Ce fut un homme corpulent, de haute stature, avide, disait-on, d’or et plus avide encore de » nourriture (auri avidus et cibi avidior). » — 4. « Un je ne sais quel Albucius….. Si quelqu'un veut mettre Alciat à la place d’Albucius je n’oserais le pousser : je ne voudrais pas le retenir. » Préface, Opera, IX, p. 785.

Cette explication de l'attitude et des sentiments de Calvin est confirmée par la lecture du traité de Duchemin, traité auquel la lettre de notre Réformateur sert de préface.

Le traité est dédié à Claude d'Hangest et à Antoine de Lalaing. Duchemin y discute techniquement une question de droit pur, et, comme le dit Calvin, s'adresse « non aux profanes, maïs à ceux qui ont déjà pénétré assez avant dans les mystères du droit. » Il n’en trouve pas moins l’occasion de montrer qu’il n’a pas en grande estime la sincérité ni l'humilité d’Alciat. Il lui reproche de s’être caché sous un pseudonyme. « Mais il faut se taire, ajoute-t-il, ce que je sais, je l'ignore. » Et après avoir clairement indiqué qu’Albucius, c'est Alciat lui-même, il termine en s'adressant à Albucius : « Tu le vois: tu n’as rien à répondre. Privé de raisons et d'arguments, tu préfères calomnier plutôt que te taire. Tu estimes Alciat trop grand, trop célèbre pour être repris, pour céder à qui que ce soit. Tu es dans l'erreur. Ceux qui se trompent ainsi doivent être avertis pour qu’ils se corrigent!….. »

Vexé d’être découvert et malmené de la sorte, Alciat redoubla ses attaques contre l’Estoile et ses apologistes. Mais Calvin lui montra qu'il était de taille à résister « à l'ennemi de ses amis”, » et, dans son De Clementia, il le critiqua sans pitié. Le sujet n’était pas très important. Il s'agissait simplement de savoir quel était à Rome le rang et le rôle du maïître de cavalerie. « Deux fois et trois fois, dit Calvin, Alciat s’est trompé. » Il continue : « Alciat feint.….. » Il conclut : « À cela qu'Alciat réponde ce qu’il voudra, pourvu qu'il ne se déguise pas honteusement sous le masque d’Albucius » (ne sub Albutii persona scurriliter ludaf)*. Le trait est décoché d’une main sûre.

La réforme judiciaire d’Alciat et la réforme religieuse de Calvin avaient cependant trop d’analogie pour ne pas s'unir finalement dans les mêmes esprits, et nous voyons Îles continuateurs d’Alciat, à Bourges, être des protestants, presque tous correspondants et amis de Calvin.

Alciat lui-même avait-il incliné vers les idées nouvelles, comme le dit le savant historien du Berry, Raynal*? Celui-ci raconte que le célèbre professeur pleura de joie en lisant la satire de Mélanchthon contre la Sorbonne, et qu'il la compara aux plus fines comédies d’Aristophane. Mais on peut supposer qu’il y avait dans ces larmes plus d’humanisme que de protestantisme.

Et la preuve, ce sont les relations d’Alciat avec Erasme. Celui-ci le loue avec ses hyperboles ordinaires : « une érudition presque incroyable, des mœurs pures et remplies de toutes les grâces 5. » Ce qu'il lui dit en face, il l’écrit à d’autres : « Ce qui est bien rare, à une érudition si variée, non vulgaire, Alciat a joint une singulière prudence, une admirable candeur d’espritf. » « Alciat est doué d’un

4. Nicolai Chemyni Aurehani antapologia adversus Aurelii Albucii defensionem pro And. Alciato contra D. Petrum Stellam nuper editam. Parisiis ex officina Gerardi Morrhii Campensis apud collegium Sorbonnæ, MDXXXI. Exemplaire de la Bibliothèque nationale. — 2. Lecoultre, p. 90. — 3. Opera, V, p. 146. — 4. Raynal, IIL, p. 305. Voir aussi Henri Martin, Histoire de France. 1844. IX, p. 295. — 8. Lettres d'Erasme, III, 670. Erasme à Alciat, de Bâle, le 14 décembre 1521. — 6. Lettres d'Erasme, I, 907. D. Erasme à B. Jovius, de Bâle, 1525.

esprit très candide!, » (Niveus candor, candidissimus ?) Or on peut supposer que ce qui unissait le plus ces deux esprits, c'était précisément la même timidité, la même peur, et finalement la même aversion pour tout ce qui aurait pu les faire

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Cujas (p. 148).

suspecter de protestantisme. Alciat avait écrit un discours sur les Abus de la vie monastique. Le traité tombe dans les mains d'Erasme. Alciat est dans les transes, et Erasme s'efforce en vain de le rassurer. « J'avais déjà eu soin, lui dit-il, de ne le donner à lire à personne, si cen’està un ami (uno amiculo), mais de toute confiance ?. » C’est encore trop pour Alciat. Erasme insiste : « Quant au petit livre,

A. Ibid., III, 1416. F. Erasme à Georges Agricola, de Fribourg en Brisgau, le 29 août 1531. — 2. Leitres d'Erasme, I, 670. D,

je t’en prie et je t'en prie encore, sois tranquille. » C’est dans cette même lettre qu'Erasme proteste contre ceux qui « de gré ou de force veulent le jeter dans le camp luthérien, ce à quoi ils ne réussiront jamais !. » De pareils hommes pouvaient entrevoir, saluer de loin la Réforme. Ils ne pouvaient pas l’embrasser.

Du reste M. Herminjard a cité quelques lignes qui prouvent jusqu'à quel point la logique, ici encore, a triomphé. Le 3 septembre 1530, Alciat écrit, de Bourges, au libraire romain Fr. Calvus qu’il renonce à faire imprimer ses livres à Bâle. Et pourquoi? « Bâle, dit-il, commence à m'être suspecte à cause de ces hérétiques *. » Avec de pareils adversaires, Rome a toujours pu être tranquille : c’est toujours elle qui a eu le dernier mot.

Mais les successeurs immédiats d’Alciat formèrent une pléiade de jurisconsultes illustres et incontestablement protestants. Bornons-nous à citer les noms les plus dignes de mémoire”: Hugues Doneau, qui apporta à la Réforme une ardeur de néophyte, et un prosélytisme infatigable ; Duaren, que Doneau s’efforça de convertir, et dont les sentiments protestants ne sont pas douteux : 1l fut en relation avec Calvin, comme nous allons le voir; François Hotman, si célèbre par sa Franco- Gallia, ce pamphlet politique où il développe, au profit du protestantisme, les plus audacieuses doctrines de la liberté; enfin le grand Cujas (Page 147), dont le protestantisme est suffisamment prouvé par son testament, et que l’on a appelé le plus grand jurisconsulte des temps modernes. « Rien n'était comparable à la lucidité de son enseignement, à la profondeur de son exégèse, à la sûreté de ses décisions. Sa mission scientifique fut d'accomplir l'interprétation du droit romain ébauchée par Alciat, continuée par Baron et Duaren, à l’Université de Bourges... Il rendit vulgaire, ou du moins accessible à tous, la sagesse profonde de ces jurisconsultes de Rome, qui avaient porté dans l'étude du droit les inspirations de la philosophie stoicienne et les principes de l’équité la plus pure. Ses explications passèrent dans les éditions usuelles du Corpus juris; et, quand le jurisconsulte qui a préparé la rédaction de nos codes, Pothier, voulut choisir ses guides, il adopta Cujas pour le droit romain, comme il avait adopté Du Moulin * pour le droit national; il s’inspira de son esprit, il emprunta

Duaren.

4. « … ut volentem nolentem in Lutherana castra protrudant, quod tamen nunquam efficient. » Lettres d'Erasme, I, p. 715. D. Erasme à Alciat, de Bâle, 25 avril 1522. — 2. Herminjard II, p. 486. — 3. Bouguier aussi fut protestant, mais son enseignement fut sans éclat. Antoine Le Conte était même de Noyon, et proche parent de Calvin. Ils abjurèrent tous deux, l’un par peur des persécutions, l’autre entraîné par les vices les plus grossiers. — 4. Charles Du Moulin, Molineus, né en 1500, à Paris, étudia le droit à Orléans, à Poitiers, et dès 1542 se joignit à 1 Eglise protestante de la capitale, C’est à ce moment qu’il eut comme secrétaire, primarius amanuensis, Baudoïin. (Opera, XV, p. 225.) En 1551, il décida la victoire de Henri II sur le pape Jules III, dans une querelle surtout fiscale, par son célèbre Commentaire sur l'Edit des petites dates. Le connétable, le présentant au roi, dit: « Ce que Votre Majesté n’a pu faire avec 30 000 hommes, ce petit homme l’a achevé avec un petit livre. » Et cependant ce brillant succès fut l’origine de tous ses malheurs. Haï par les catholiques, abandonné par le monarque, sa vie fut une suite d’infortunes presque perpétuelles. Nous le trouvons alors correspondant et ami de Calvin, qu’il appelle : maître, antecessor, et frère très cher. (1552. Opera, XIV, p. 311.) Il va à Genève; part précipitamment, pour ne pas nuire à sa famille restée à Paris; loge à Lausanne chez Hotman,

ses décisions : aussi on a pu dire avec raison que, pour toutes les dispositions d’origine romaine, Cujas a dirigé, à leur insu, les auteurs de la législation nouvellef. »

Du Moulin était protestant comme Cujas : et ce n’est pas un petit honneur pour le protestantisme d’avoir ainsi marqué d’un double sceau presque toute la science juridique de notre patrie.

(Ibid., p. 392). Hotman écrit à Calvin : « Du Moulin est un grand mangeur de tes écrits : il t'est extrêémement attaché. » (1bid., p.414.) De son côté, Calvin l'estime fort : il le déclare remarquable par son intelligence, sa science, son expérience. Il possède à un rare degré toutes les finesses de son art. Il est probe, intègre. « Certainement personnejusqu’ici, parmi nos Français, n’a osé attaquer avec une telle liberté la tyrannie papale. » (1553. Zbid., p. 565.) Du Moulin, à propos de la punition des hérétiques, partage les idées de Calvin. Pendant deux mois, il n’a pas daigné lire le libelle de Castalion. Quand Bèze a répondu, il y a jeté les yeux et il loue beaucoup les pages de Bèze. (1555, XV, p. 466.) Du Moulin avait un défaut physique qui lui nuisit beaucoup comme professeur. « Presque personne ne le comprend quand il parle », écrit P. Martyr à Calvin. (Jbid, p. 7809.) Il avait un défaut plus grave, celui d’une vanité excessive, qui, jointe à ses malheurs, le rencit violent et changeant. Calvin lui cite en exemple Wolmar : « C’est pourquoi, je pense, tu dois t’efforcer de leur faire sentir qu’ils ont affaire à un homme calme et tranquille, quoique pas timide, » (XV, p. 196.) Pierre Martyr écrit : « Il manque de constance » (Jbid., p. 789), et Farel : « On peut dire qu’il est constant, puisque si constamment il est léger. Je plains son sort. Christ soit avec lui et fasse qu'il ne commette jamais rien d’indigne d’un chrétien, » (1556. XVI, p. 192.) Serait-il possible, comme on l’a prétendu sans preuves suffisantes, que Du Moulin ait, au moment de sa mort (27 décembre 1566), reçu les sacrements de l'Eglise? Ce qui est certain, c’est que Raynaldus le traite d’hérétique et même d’hérésiarque, et que l’Index du concile de Trente le traite d’impie et note tous ses livres dans la première classe des ouvrages interdits. (Voir France protestante, 1re édition.) Son génie juridique n’est pas contesté. « Il remonta à la source de toutes les lois, au droit national. Il sépara les usages, qui sortent du caractère national, de ceux qui ne doivent leur origine qu’au mélange des nations, à la corruption des gouvernements, à des lois étrangères. Il appliqua cette savante théorie à toutes les parties de la législation, au droit ecclésiastique, au droit français, au droit romain. » (Ibid.) 4. Raynal, IE, p. 441.

celefle n'a point plantée,

Toute plante que le Pere "XP 220va4p vas]

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AMGPEENPENVEES Par Philbert Hamelin.

VAMEONU EN OUEE

I. Calvin et Baudoin. — II. La rupture. — III, Les calomnies.

ALHEUREUSEMENT cette belle page de l’école de Bourges a un triste revers ; car c’est un jurisconsulte éminent, collègue, et tour à tour ami ct ennemi de ces éminents jurisconsultes, qui a eu le peu enviable honneur d’inaugurer un des genres de l’histoire calvinienne, le genre calomniateur. On sait comment il a été cultivé! Nous voulons parler de François Baudoin, prédécesseur des Bolsec, des Audin, etc.

Baudoin (Page 152), né à Arras, le 1% janvier 1520, fut-il protestant ou catholique? la question seule est caractéristique. Le fait est qu'il changea de religion « au moins sept fois, » dit Bayle!. Il en changeait « comme de chemise », ajoute le même auteur, se montrant évangélique ou romain, selon le pays qu’il habitait. Or sa vie fut un voyage perpétuel.

Dans un article qui prend sa défense, la France protestante (2° éd.) ? l’assimile à Erasme, à l'Hospital, à Montaigne, à de Thou, et à ceux qui voulaient une régénération sans révolution, une réforme sans schisme. Réformateur comme Erasme, comme Montaigne! La France protestante pourrait bien n’avoir que trop raison.

1. Bayle. Dictionnaire, $e édition, article Baudoin. Nicéron, parlant de sa profession de foi calviniste à Genève, dit: « Ce fut le premier des sept changements de religion qu’on lui a attribués, et qui lui firent donner par les protestants le surnom d’Ecebolius pour signifier qu’il changeait de religion comme de cheinise. » Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres, 1731. T. XXVIIL, p. 257. — 2. France protestunte, 2e édition, I, 993-1005.

En tout cas, comment après avoir fait le récit de ses abjurations successives, après l'avoir montré successivement catholique, réformé, de nouveau catholique, de nouveau réformé, puis luthérien, enfin catholique, comment la France protestante (1° éd.) a-t-elle pu déclarer « sans hésiter » que Baudoin méritait « une place parmi les hommes les plus éminents de la France protestante? »

Il nous faut au moins citer la lettre de grâce signée en sa faveur par Philippe IT, le 27 mai 1563. En 1545 Baudoin, impliqué dans le procès d’un martyr, s'enfuit et fut condamné. Pour rentrer dans le sein de l'Eglise catholique ct enseigner le droit romain à Douai, appartenant au terrible roi d'Espagne (en 1563), il déclara que « s’il avoit communiqué avec Jean Calvin et ses semblables, ce auroit esté par une bonne opinion qu'il avoit d'eux, la quelle ayant trouvé depuis fausse, la désire désadvouer; » qu’il avait « vescu en France selon l’observance de l’Eglise catholique. » Il apportait les recommandations de « nos très chers cousins le cardinal de Lorraine et l’archevêque de Cambray. » En conséquence le ban fut révoqué, pourvu qu'il fit promesse « de vivre et se conduire catholiquement. » C’est ce qui eut lieu par une abjuration particulièrement étroite et solennelle qu'il prononça en public !.

Ayant dit le mal, disons aussi le bien. Trois ans plus tard, il se trouva aux assemblées que les mécontents des Pays-Bas tinrent à Bréda, et ce fut lui qui dressa le mémoire par lequel les seigneurs demandèrent, le 3 août 1566, à la duchesse de Parme, le libre exercice de la religion protestante. En 1567, il n’en alla pas moins saluer le duc d’Albe, la veille de l’arrestation des comtes de Horn et d'Egmont, et le duc d’Albe le reçut très bien. Cependant craignant d’être choisi comme juge de ces seigneurs destinés à la mort, il demanda un congé, sous prétexte d’aller chercher sa femme et sa bibliothèque”. Plus tard le duc d'Anjou voulut le charger de justifier le massacre de la Saint-Barthélemy; il s’en défendit et représenta qu'il n’était pas propre à cette tâche, à cause des disputes qu’il avait eues avec les ministres de Genève. Mais, fait observer de Thou, la véritable cause de son refus était qu’il détestait ce qu’on voulait qu'il justifiât.

1 mourut, le 24 octobre 1573, dans le collège d'Arras, à Paris, entre les bras du P. Jean Maldonat, jésuite, âgé seulement de 53 ans. Papire Masson, qui avait été son disciple, le fit enterrer dans le cloître des Mathurins”*.

Avec Calvin, ce Baudoin, dont les défenseurs eux-mêmes regrettent que les talents n'aient pas été rehaussés par plus de fermeté et de noblesse dans le caractère, formait donc le plus parfait contraste. Et cependant, comme tant d’autres, il prouva que les contraires s’attirent, et il entra en relations suivies avec le Réformateur de Genève. « Il a esté mon familier, raconte Calvin. Il a esté mon hoste, logé chez moi. Il a vescu en ma maison familièrement *. »

41. Bulletin, 1, p. 148. — 92. Nicéron, p. 263. — 3. Ibid., p. 265. On lisait sur le tombeau : « Papirius Massonus Juris. Balduini auditor tumulum posuit. » La Thaumassière, Histoire du ‘Berry, rééd. 1863, p. 151. Voir sur .Papire Masson l’Appendice I. — 4. Recueil des Opuscules, c’est à dire Petits traïctex de M. Jean Calvin. Genève,

Les lettres écrites par Baudoin à Calvin sont en effet au nombre des plus débordantes de respect et d'amour.

« Je tiens ton avis pour un oracle céleste (1545)!.» «Faismoi connaître, je t'en supplie, ton opinion:

de toi seul je dépends tout entier. Mon père je t'en/supphe (115450 210 GRPATE donne à notre simplicité qui ne sait dissimuler ses sentiments, et qui ose abuser si familièrement de ta bonté et de ton humanité (1545); » « qui te fatigue familièrement de ses petites bêtises (suis tneptiolis) 1546". » « Tu vois ton petit Origène, qui excite son père Léonide de son ardeur enfantine. Mais pardonne aux pieux mouvements d’une simplicité ingénue. Adieu, père excellent (1552)°. »

Calvin traitait Baudoin comme son fils, le laissant, par exemple, seul dans sa chambre d'étude, confiance dont Baudoin aurait abusé par une regrettable indélicatesse. Voici comment Calvin la lui reprocha: « Je veux advertir les lecteurs, qu'il n’y a rien si larron que cette chouette, tellement qu’en ce métier il passe son cousin germain Antoine Balduin, lequel pour la grande subtilité qu'il avoit à desrobber, ses compagnons d’école nommèrent ablatif. J’ay usé d’une si grande facilité envers luy, qu'en mon absence il a librement et à son plaisir revisité tout tant qu’il y avoit de papiers en mon estude. Qu'il m’ait desrobbé ce qu’il pensoit luy pouvoir servir, il n'en faut point de preuve plus évidente, que de ce qu’il a escrit luy-mesme, 1à où il s’est descouvert bien joliment ©. »

Dans un autre écrit : Response de Jean Calvin aux injures de François

Baudoin (p. 150).

1. Opera, XII, p. 109. — 2. Ibid., p. 229. — 8. Ibid., p. 231. — 4. Ibid., p. 431. — 5. Ibid., XIV, p. 356. — 6. Ibid, IX, p. 860, Prefatio in Bezæ librum contra Balduinum, 1563. Briefve epistre de M. Jean Calvin mise au devant de la response de Th. de Bèze aux injures de François Balduin apostal, Ecebolie, Opuscules, p. 1919.

Balduin, Calvin a raconté la suite de ses rapports avec Baudoin et tout particulièrement le séjour de celui-ci à Bourges :

« Depuis qu'il avoit ici fait protestation de sa foy, il partit pour s’en aller en France, et dit lors (comme tousjours sa bouche a autrement parlé que le cœur ne pensoit) que ce seroit pour peu de temps, qu’il luy falloit à expédier quelques affaires. Or pour ce que c’estoit plus son profit que le mien qu'il retournast bien tost, je le creu: mais ceux qui avoyent ses mœurs de plus près, se mocquoyent de ma trop grande facilité à croire. Et de faict, l’expérience a monstré, que pour ce que nostre poureté et petite condition ne lui venoit pas a gré, il se mettoit à en cercher ailleurs de plus grasses et magnifiques. »

Pendant ce temps Baudoin envoyait à Calvin des déclarations comme cellesci: « Jour et nuit mon âme soupire après vos assemblées » (1545)!. « Le regret d’être privé de ta société habituelle ({uæ consuetudinis desiderium) me presse. Je ne puis vivre hors de ton Eglise » (1545)*. « Je voudrais être là-bas avec toi: auprès de qui pourrais-je le désirer mieux et plus ardemment » (1552), etc.

Calvin continue : « Quand je vei qu’usant de tergiversations, il prenoit excuses diverses de sa longue demeure et tousjours en trouvoit de nouvelles, vray est que ceste finesse me despleut : toutesfois je ne monstraiz point signe de courroux, et ne fus mesmes fort esmeu contre luy, jusqu’à ce qu'à Bourges il se pollua derechef ès souillures d’idolatrie* : combien qu'encores après une telle vilainie de révolte, j'ay esté si facile envers luy qu'il fit son appointement avec moy. Aussi, quand il veit que la condition de Bourges luy estoit trop pesante (car l’ostentation qui seule le fait valoir, s'estoit desja escoulée et esvanouye, tellement qu'il ne respondoit point à ce qu’on avoit espéré et souhaitté de luy) il ne fit point de difficulté de s'en venir ici : et au lieu que ceux qui auparavant luy avoyent esté amis, le piquoyent à belles injures librement de tous costez les uns et les autres, je le receu humainement pardonnant et oubliant tout le passé. Bien est vray que je fis ce qu’il falloit nécessairement : à savoir, de le tanser vivement et avec sévérité convenable à fin qu'il recognust la vilainie de sa cheute. I m'accorda d’une façon servile tout ce que je luy disoye, et parlant en flatteur disoit qu’il se remettoit à moy, et se vouloit gouverner par mon conseil. »

Baudoin avait déjà donné des preuves de cette trop grande facilité à confesser des fautes qu'il n'avait pas envie de réparer : « Il demande sa grâce, avait-il écrit à Calvin, et promettant de mieux faire, il répand toute son âme dans ton sein (sese totum in sinus tuos effundit) et fortifié par une nouvelle confiance il osera de nouveau l'appeler père et lui dire familièrement ce qu'il desire » (1552)°. Et plus tard : « Quand tu voudrais le chasser à coups de bâton, tu n'obtiendrais rien » (1555)°.

4. Opera, XII, p. 123. — 2. Ibid., XII, p. 185. — 3. Ibid., XIV, p. 407. — 4. À Bourges, Baudoïin était tenu pour catholique, et il était suspect de calvinisme. En 1545, il faillit être délégué au Concile de Trente, d’après Catherinot, qui ajoute: « En 1549, Balduin fut pendant un temps suspect d’hérésie, comme disciple de Jean Calvin à Genève, et commensal de Charles du Moulin à Paris. » Mais il ne fut que « suspect » et seulement « pendant un temps. » Caluinisme de Berry. — 5. Opera, XIV, p. 407. — 6. Ibid., XV, p. 844.

Calvin continue. « Estant venu à Strasbourg, il se présenta au Pasteur et aux anciens de l’Église françoise pour y estre receu. Or pour ce qu’un peu après coururent tout communement en la ville de Bourges de mauvais bruits de son département semblable à une fuitte, à fin d'effacer ce blasme, il se mit à assaillir un Jurisconsulte fort renommé : a savoir, Duarin, lequel il avoit lui mesme au paravant eslevé jusqu'au ciel. Il appert assez par les livres que l’un et l’autre en a faits, combien fut aspre leur contention. En ce combat Balduin voyant que les vrayes armes lui défailloyent, eut recours à embusches, et usa d'une surprinse vilaine et deshoneste : car en blasmant Duarin, et le rendant odieux comme homme approuvant la sainte et droite pureté de la foy, il le mit en danger de tomber entre les mains des bourreaux et essuyer leur rage!. Lors en France, comme on sait bien, c’estoit un crime capital, non seulement de se joindre à nostre doctrine, mais mesme de lire nos livres secrètement et à la desrobbée. Ce bon suppost de la vraye religion, en taschant de monstrer que Duarin a apprins de moy, et emprunté de mes livres tout ce qu’il avoit dit de bon et de pur en son livre Des Bénéfices, n’a eu autre regard que de bailler le couteau en la main des ennemis enragez de l'Eglise, pour dépescher cest homme-là. Ce n’est pas de merveille si ceste cruauté si barbare m'a desplu : mesme qui plus est, ce seul tour de sa main l’a rendu détestable à tous fidèles. Et toutes fois quand Duarin s’en est plaint à moy, et par lettres, et en présence, j'ai tasché de l’adoucir, voyant que c'estoit un personnage tellement doué d’esprit, d’éloquence, et de savoir, que sans doute il l’eust emporté au combat. Plusieurs savent bien com-

4. Il sera à propos, pour justifier les impressions de Calvin, de citer ici les impressions d’un savant historien moderne, dont on ne saurait contester l’impartialité, M. Dareste. (Revue historique, 1e année, t. Il, p. 11 et 12. « François Hotman, sa vie et sa correspondance, ») Hotman et Baudoin, les deux anciens collègues de Bourges, se retrou-

vaient à Strasbourg, en 1555. Baudoin ayant, dans un discours, attaqué, comme le dit Calvin, l'ouvrage de Duaren

(De sacris ecclesiæ ministeriis ac beneficis, dont la première édition était de 1551 et la seconde de 1557; voir Opera XVI, p. 119), Duaren répondit par une lettre adressée à Hotman. (Juillet 1555.) Aussitôt Baudoin répliqua par sa Responsio christianorum juris consuelorum ad F. Duareni Commentarios de ministertis ecclesiæ atque beneficiis et alias ejus declamationes (1556). Il prenait Hotman à partie. C’était le moment où celui-ci négociait à Paris pour obtenir la restitution de son patrimoine. Baudoin répétait ainsi, contre Hotman, l’acte que Calvin lui reprochaït d’avoir commis contre Duaren. « Que veut-il donc, s’écriait Hotman, avec ce zèle inusité ? me faire brûler en effigie à Paris, et se réjouir (voluptatem capere) de mon malheur et du malheur de mes enfants, après avoir fait confisquer mes biens ? » (Hotman à Calvin, 25 mars 1556. Opera, XVI, p. 82.) Au même moment Baudoin écrivait à Calvin une de ses lettres pleines du respect le plus profond, et des protestations les plus ardentes de fidélité à la bonne cause. Il le prie d’examiner sa réponse à Duaren non pas en ami, mais en juge sévère et consciencieux. Il offre toutes les explications. On conspire contre lui par envie et mauvaise conscience. Mais rien ne l’effraie. Il est prêt à être exposé aux bêtes à la peau bigarrée (bestiis pœcilomorplis), à combattre seul, à donner sa vie, à verser son sang, pourvu qu’il révèle ce qui est caché. Et il demande à Calvin d’aider, d’armer de ses conseils un si pauvre athlète. (Jbid., p. 119.) Toutefois il songeait à quitter Strasbourg, ce qu’il ne fit pas sans multiplier les intrigues et les déclarations louches. Engagé encore pour trois ans à Strasbourg, il part sans donner de motif, et s'engage auprès de l’Electeur palatin Otton Henri, à Heidelberg. Puis il essaie, pour gagner du temps, de tromper la ville et l’Electeur sur sa situation. Il fait croire à l’Electeur qu’il aurait besoin encore de six semaines pour faire nommer à sa place « un sien amy, qui est pauvre pour la parole de Dieu, nommé Hotman; et que c’estoit une œuvre de miséricorde. » (Opera, XVI, p. 135.) « On comprend sans peine lexaspération d’Hotman, » dit M. Dareste, quand il apprit ce qu’il appela « un mensonge diabolique. » Et il écrivit à Calvin : « Je suis si las des mensonges de ce diable-là, que s’il demeure icy je n’y tiendrai de ma vie. » (Jbid., Hotman à Calvin, 4 mai 1556.)

ment je me suis employé fidèlement a appaiser aucuns, qui ayans esté irritez par Balduin sans cause et injustement, eussent esmeu grands troubles contre luy, si je ne fusse allé au devant. Tant y a, que lui-mesme ne peut pas nier, que j'ay tellement moyenné les choses, que j'ay eu esgard à maintenir sa réputation tant qu'il m'a esté possible. Un homme que j’ay espargné si débonnairement, et supporté en si grande patience, se plaint encore de mon inhumanité.... Quoy qu'il en soit, jamais je n’ay peu estre amené à ce poinct d'employer ma plume contre luy, jusques à ce que de luy-même, il s’est venu présenter sans qu’on le cerchast !. »

Fac-similé de la signature (pseudonyme) de Baudoin?.

L'impression faite par ce récit est tout à fait confirmée, on a pu s’en convaincre, par la lecture des lettres de Baudoin même. Elles ne respirent pas la franchise. Pourquoi, par exemple, signer Rochius et faire entendre que ses convictions avaient la solidité du roc, au moment même où il les modifiait et les dissimulait * ?

Calvin a pu être injuste, en ne reconnaissant pas assez des qualités intellectuelles très réelles. Mais, moralement et religieusement, Baudoin avait tort. Pour Calvin le caractère était tout : celui de Baudoin était peu honorable.

Il fallait noter précisément ce caractère de l'inventeur de la légende calvinienne. C’est un témoin disqualifié.

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Finalement, poussé par son esprit inquiet et ambitieux, Baudoin se mit au service du cardinal Charles de Lorraine, le triste et odieux ennemi des protestants. Il se posa en prétendu conciliateur des calvinistes et des catholiques, et arriva en France (1561), porteur d’un discours latin anonyme, qu'un nommé Cassander avait composé et qui avait pour titre : Du devoir de l'homme pieux". Ici se place l’acte le plus coupable de Baudoin : il donna au roi de Navarre et au

1. Opuscules, p. 1983-1984. — 2, Bibliothèque de Genève, M. L., 110, f. 58. Opera, KIT, p. 108-110. — 3. « Pendant les sept années qu’il demeura à Bourges, il professa à l’extérieur la religion catholique, mais il entretint un grand commerce de lettres avec Calvin, auquel il témoignoïit toujours qu’au fond de l’âme il étoit bon protestant. Il n’est pas inutile de faire remarquer qu’il prenoït toujours dans ses lettres à Calvin le nom de Petrus Rochius, pour lui donner à entendre qu’il auroit, dans son attachement à sa doctrine, une fermeté semblable à celle de la pierre et de la roche. » Nicéron, p. 258. — 4. De officio pit ac publice tranquillitatis vere amantis viri in hoc religionis dissidio. Voir Bayle, Dictionnaire, $e édition, article Baudoin.

cardinal de Lorraine le conseil perfide de mettre aux prises les théologiens calvinistes avec quelques théologiens luthériens. « Dans son histoire de l'Eglise, reconnaît le défenseur de Baudoin (Voir la première édition de la France protestante), Basnage affirme ce fait d’une manière positive, et sur ce point, il est d’accord avec Varillas qui ajoute : « Il faut avouer que les catholiques ne reçurent jamais de conseil plus salutaire que celui de Baudoin, et s'il eût été exécuté avec autant de religion qu'il en était besoin pour le succès d’une intrigue si délicate, on eüt prévenu tous les maux qu'on vit, depuis, naître de la conférence de Poissy ‘. » Heureusement ce détestable projet ne put être mis à exécution. Baudoin reçut seulement, en récompense, le préceptorat d’un fils naturel du roi de Navarre, avec mille ou douze cents livres de traitement.

Mais c'en était trop. Calvin avait frémi d’indignation. Il éleva la voix, comme il savait le faire quand une juste colère l'emportait : il parla avec une netteté, avec une violence terribles : « À un certain moyenneur rusé (versipellem) qui sous couleur de pacification a tasché de rompre le droit cours de l’évangile au royaume de France *?.»

Voici les premiers mots: « On imprime ces jours-ci un vilain livre plein de venin, desguisé et emmiellé d’un titre favorable, etc. . »

Et avec une verve qui ne tarit pas, faite d’une logique imperturbable, d’un bon sens impitoyable, d’une intelligence toujours vive et pénétrante, il ôte « les enguignoires, desquelles il a essayé d’abuser ceux qui sont trop faciles à croire, » 1l dénonce « la finesse de ce renard qui ne demande qu’à surprendre les gens cauteleusement, » bref, il dissipe tous « les brouillards. »

Baudoin se défendit en publiant son Commentaire sur les lois des Libelles diffamatoires et des calomniateurs *. Autant il s'était montré jusqu'ici doux et flagorneur, autant il se montre non seulement violent, mais méprisant. Il appelle sans cesse Calvin dictateur. Il le trouve « ridicule. » Il parle de ses « inepties. » Il lui conseille de prendre soin de sa santé et d’appeler les médecins. Il lui dit de ne pas mentir. Il a pitié de le voir ramasser de telles saletés. Surtout il attaque son caractère : « Tu te trompes, si tu te crois déjà élevé sur un trône, où il t'est permis de faire ce qu’il te plaît, d’insulter tout le monde, d’ordonner à tous le silence, et seul de régner, de commander, de fulminer. » « Apprends que tu es un homme, et ne crois pas désormais ceux qui, semblant t’adorer, te précipitent dans l’abime Ÿ. »

Calvin réplique par sa Réponse de M. Jean Calvin aux injures de Balduin*. Ces pages sont parmi les plus violentes qu'ait écrites le Réformateur. On ne peut même tout citer. Les commentaires de Baudoin sont de « maigres rappetasse-

1. Nicéron constate l’effort et l'échec : « Cette intrigue, destinée à rompre le colloque de Poissy, ne le rompit point, » p. 261. — 2. Opuscules, p. 1885. Opera, IX, p. 525. Responsio ad versipellem quendam mediatorem, etc., 1561. — 3. Calvin se trompait en croyant que le livre anonyme était de Baudoin : celui-ci en était seulement le patron. — 4. Ad leges de famosis libellis et de calumniatoribus, Commentarius, Fr.‘Balduini. Parisüis 1562. L'ouvrage porte en tête un privilège, de 1557, ce qui donna lieu à récriminations. — 5. La lecture de ce traité indigna tellement Bèze qu’il en reçut une petite fièvre ( febriculam). Opera, XIX, p. 132. — 6. Opuscules, p. 1974. Opera, IX, p. 567.

ries ; » Baudoin est une canaiïlle, une bouche puante. « Il a le nez merveilleusement propre pour recercher et flairer de loin tout ce qui peut porter dommage dHamwravetpiété.. 5 etc,, etc.

Du reste, voici un exemple suffisant de cette controverse. Baudoin avait eu la malencontreuse idée d’invoquer contre Calvin la mère de Jeanne d’Albret. Aussitôt Calvin écrit à la reine :

« Il y a ung certain rustre que le Roy vostre mary a faict magister de son bastard, lequel estant ung apostat et traistre à Dieu et à la religion, a desgorgé par ung livre imprimé contre moy toutes les injures qu’il a peu forger. Or oultre qu'il se taudit! du nom du Roy vostre mary, ne luy faisant point trop d'honneur en cela, il faict aussi bouclier contre moy de la feue Royne vostre mère... Je ne prétens point à vous animer contre luy, vous en ferez ce que Dieu vous monstrera. Mais je ne puis m’abstenir, Madame, de vous prier de mectre ordre par vostre authorité, qu'il ne mecte point en jeu madicte Dame vostre mère, de peur que je ne soie contrainct, en maintenant la querelle de Dieu, de plus dire que je ne vouldrois. La malice et artiffice de telle racaille est de faire une faulse couverture du nom des Princes, afin de clorre la bouche aux serviteurs de Dieu soubz telle umbre : et d’aultant plus les princes doibvent tenir la main à Îles rembarrer ?. »

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Ces deux traités ne terminèrent pas la querelle. Il y eut une seconde réponse de Baudoin*. Elle parut avec une dédicace d’un des disciples de Baudoin au cardinal de Lorraine. Celui-ci dut la lire avec plaisir. C’étaient les mêmes accusations, mais envenimées. Calvin y est couramment traité du plus impudent des hommes, et du plus perdu des calomniateurs. Il veut pour lui un culte en règle. Il se met à la place du Christ. C’est un Sylla. Viennent les insinuations : « Tu couvres doucement (suayiter) les amours adultères, honteuses, obscènes d'hommes qui sont tes collègues intimes"... »

Puis sans vouloir « révéler les mystères » (ce qui est la meilleure manière de donner carrière aux imaginations), Baudoin TE de conciliabules tenus la nuit, chez Calvin, au sujet de la mort d’un individu.

Et nous voilà en face du Baudoin que nous D ie précisément faire connaître : Baudoin précurseur de Bolsec, comme Bolsec sera le précurseur des Galiffe, des Audin et de tous les propagateurs, catholiques et protestants, de l’'odieuse légende calvinienne ÿ. C’est de ces pamphlets, que les calomnies se sont glissées jusque dans les livres les plus graves. L'eau empoisonnée s'est répandue partout : mais nous avons ici sa première source.

4, « Se taudit » — se couvre. — 2. 24 décembre 1561. Opera, XIX, p. 198. — 3. Fr. Balduini responsio altera ad Joan. Calvinum, 1562. (Exemplaire de la Bibliothèque du Protestantisme français.) — 4. Ibid., p. 46. — 5. N'oublions pas de constater que l’œuvre du renégat Baudoin est dédiée au cardinal de Lorraine, comme l’œuvre du renégat Bolsec sera dédiée à l’archevêque de Lyon.

Bornons-nous à indiquer les principales accusations sans cesse renouvelées depuis, ou les réponses que Calvin se vit contraint de leur opposer. Du moins à quelque chose malheur a été bon. Notre Réformateur, toujours si sobre de renseignements personnels, poussé par son indignation et le souci de son honneur, se décide à parler de lui. Il ressemble à l’apôtre saint Paul, forcé de faire sa propre apologie, et, dans ces quelques pages, nous en apprenons plus sur ses sentiments intimes que dans presque tout le reste de ses ouvrages.

Baudoin l’a accusé de lâcheté!, Calvin répond : « Je n’ay pas attendu qu’il me tirast de mon nid asseuré, (ainsi qu’il imagine et veut faire accroire) veu que du temps que les malins avoyent enflambé contre nous la haine de tout le conseil du Roy, sans demander aucune lettre de sauf-conduit, j’ay requis franchement qu’il me fust permis de respondre au milieu des feux et persécutions, et rendre raison de ma doctrine, et de tout mon ministère. Que Balduin raconte de sa personne quelque chose qui approche de cela ?. »

Baudoin lui a reproché de ne pas avoir de cœur. Il a indiqué aux futurs jésuites cette abominable sottise, que si Calvin n'avait pas d’enfant c’est qu’il était maudit de Dieu. Calvin répond : « L'homme radotte ayant perdu le sens, veu que voulant se purger de ce que je luy avoye objecté qu'il estoit sans humanité et affection naturelle, il me reproche que je suis sans enfans. Le Seigneur m'avoit donné un petit fils : il l’osta. Cestuy-ci, entre les choses dignes de reproche, me compte que je n’ay point d’enfans. Je replique qu'en toute la chrestienté j’ay des enfans à dix milliers.» Une de ces paroles qui suffisent pour révéler la grandeur d’une âme!

Notons aussi ces lignes : « Toutesfois, quand ce bon philosophe receuille, que d'autant que je ne suis pas encore père, je ne say que c’est d'amour et affection naturelle, je confesse que je ne peu comprendre comment va son propos. Car jusqu’à ceste heure, j’avoye pensé que ces mouvements d’affection naturelle s’estendissent aux autres degréz aussi de l’amitié que Dieu a mise en la nature des hommes ‘. »

Baudoin l’a accusé d’être un tyran, un despote, menant « par le nez comme bestes » ses compagnons de travaux. Il n’a que des ennemis, pas d'amis. Et Calvin répond : des ennemis ? oui, tous les ennemis de l'Evangile !

« Tous ceux qui me sont ennemis sont aussi adversaires formels de Christ, et je n’ay ni prins, ni appété d’avoir aucune inimitié pour ma cause privée: bref, il n’en est point advenu par ma faute. Mais un poinct me suffit tant et plus, que personne ne m'a esté ennemi pour autre cause, sinon d'autant qu'il avoit esté si hardi de monstrer une audace pleine de sacrilège, en s’eslevant contre la doctrine de piété et le salut de l'Eglise. Tant qu'il y en a eu de notre temps, qui se sont

4. P. Masson, au contraire, le loue de son courage : «Il se montra intrépide dans les grandes affaires de la république : deux et trois fois, quand la discorde excitait les citoyens, il s’élança sans armes au milieu des épées et, par sa voix et par son regard, il apaisa les séditions. » P. Masson, o. c., p. 428. — 2. Opuscules, p. 1989. — 3. « Atqui mibhi filiorum sunt myriades in toto orbe christiano, » Opera, IX, p. 576. — 4. Opuscules, p. 1987.

efforcéz de faire la guerre au Christ et à son Eglise, s’en déclarans ennemis, je me suis opposé courageusement à leur rage : et comme j’ay reçu bien rudement leurs coups, ainsi les ay-je poursuivis d’une ferme constance sans me lasser : et jamais ne me fascheray de continuer tousjours en ceste condition de guerroyer!. C'est ceci la cause pour laquelle je suis ennemi à Balduin, lequel j'ay autre fois aimé. »

Mais, par contre, quels amis de l'Evangile n’ont pas été les amis de Calvin ?

« Pour parler de moy, je souffre d’avoir? non seulement des compagnons, mais aussi de plus grands et excellens que moy : qui plus est, je le désire, et en cest endroit ma modestie est si notoire et cogneue d’un chacun, qu’il n’est pas besoin que je m'amuse à réfuter cette cavillation frivolle. Il n’y a eu de mon temps homme excellent en piété et doctrine, auquel je n’aye porté affection et honneur tel qu'il falloit, et duquel je n'aye franchement magnifié les vertus. Aussi n’y a-t-il pas eu un d’iceux qui ne m'’ait porté un singulier amour, et plus déféré que je ne vouloye. J’appelle Balduin luy-mesme en tesmoin, en quelle sorte M. Philippe Mélanchthon a accoustumé de parler de moy : et un seul mot de ce personnage-là sera pour rabatre et assopir tous les abboys de Balduin. S'il dit qu'il n'en sait rien, il sera par plusieurs convaincu du contraire. Mais tant s'en faut que telles louanges et témoignages honorables qu'il a rendus de moy, m'ayent enflé le cœur, qu’au contraire lors qu’il me préféroit à soy-même, voire par escrit, j'ay dit que ce mensonge-là n’estoit à supporter. Iceluy toutes fois, sans en estre offensé, respondit que comme il avoit escrit, aussi il l’estimoit, et estoit vray. Ce n’est pas à dire que je soye si fol de croire qu'il soit vray, ou de vouloir que les autres le croyent, mais à fin que toutes gens de bien voyent puir (fæteat) l'audace de ce garnement. Il récite mesme le jugement qu’il dit Bucer avoir prononcé de moy. Ce que je pren Dieu et les anges en tesmoins, comme il a malicieusement et mal heureusement controuvé. Bucer, dit-il, t’a dit quelques fois, que tu ne sais tenir mesure, ni à haïr, ni à aimer : mais que tu es d’une telle véhémence, que tu eslèves les gens jusques par dessus les cieux, ou les abbats jusqu'aux enfers. Ainsi Dieu me soit en aide, si jamais je luy ay rien ouy dire qui approche de cela. Tout au contraire ce bon personnage-là, lequel j'avoye en révérence comme père, a aussi mutuellement entretenu d’une si grande douceur amitié fraternelle avec moy, qu’il luy faschoit bien fort que je fusse tiré de Strasbourg. Et de faict, il a insisté fort et ferme tant qu’il a peu, qu’il me falloit retenir par tous moyens. Les lettres se trouveront encore, qu'il escrivoit au Conseil de ceste ville, par lesquelles il se plaint que moy estant retiré icy, mon absence porteroit là grand dommage à toute l'Eglise : mesme finalement il vient jusqu’à ces termes, de dire qu'entre les ministres de la saincte et saine doctrine, je n’ay point de premier, et bien peu de pareils. Si le bon homme, estant aveuglé d’un amour excessif qu’il me portoit, a passé mesure en ma louange, que Balduin ait pour le moins honte de son audace desbordée : ou que les Lecteurs recognoissent

. Opuscules, p. 1980. — 2. « Je souffre d’avoir » — Je veux bien avoir.

de quelle rage il est poussé à injurier et outrager. C’est bien à propos, de dire que je ne peux porter d’avoir compagnon. Et il n'y a fidèle ministre de Christ en tout le monde, auquel je n’aye baïllé la main d’association fraternelle. Quant à notre consentement privé et particulier en ceste Eglise, que mes compagnons en respondent, avec lesquels j'ay l'administration commune d’icelle. Tant qu’il y en a, qui commencent à apparoistre de quelque grande espérance, j’aide par tous moyens, en tant qu'en moy est, à ce qu'ils soyent aimez, favorisez et authorisez. Et je peu bien faire la mesme protestation, avec Moyse : Pleust à Dieu que tous prophétisassent en l’ost [armée] du Seigneur. Bref, que le vilain détracteur en nomme un, s’il peut, lequel j’aye retardé par mal-veillance ou envie, qu'il ne fust encore plus que mon compagnon, si possible estoit. Ainsi s’esvanouit d’ellemesme la cavillation puérile, que je me vueille faire souverain prélat et Pape: comme si je n’avoye pas tousjours mis peine, et de cœur et de propos délibéré, d'éviter et fuir tout ce qui me pouvoit transporter hors des limites de modestie !. »

Sans doute Calvin, bien qu’il eût montré qu'il savait reconnaître ses défauts, pouvait se faire illusion sur son propre compte. Malgré tout, on constate dans les éloges qu’il est obligé de s'adresser à lui-même, l'accent de l’homme dont un de ses plus violents adversaires a dû dire : « Cet homme n’a jamais menti*. » Comme saint Paul il aurait pu s’écrier : « Que personne ne me regarde comme un imprudent : sinon supportez mon imprudence afin que je me glorife un peu*.» Et dans cette imprudence, qui s'échappe d’une conscience odieusement outragée, il en arrive à tracer de sa vie un portrait dont l’imposante grandeur est le témoignage le plus suffisant de sa véridique ressemblance :

« Quant à moy, je ne veux point ramentevoir à quelles délices, ou commoditez, ou richesses, j'ai préféré Christ. Je di seulement que si j'eusse eu l’affection de Balduin, il ne m'estoit pas fort difficile de parvenir aux choses qu’il a tousjours pourchassées, sans effect, et après lesquelles il baaïlle encore aujourd’huy de trop grand appétit. Mais je laisse tout cela en arrière. Me contentant donc de ma petite condition, j'ay tellement aimé frugalité, et m'y suis entretenu, que je n’ay chargé personne. Je demeure coy et paisible en la charge où le Seigneur m'a establi; des gages qui m'avoyent esté ordonnez moyens, encore en ay-je relasché quelque chose; tant s’en faut que j'aye parlé pour en avoir augmentation ; je rapporte tous mes soucis, labeurs, estudes, non pas seulement au profit de ceste Eglise, à laquelle je suis spécialement obligé, mais aussi à soulager, et aider de tous moyens qu'il m'est possible toutes les Eglises. Je m'acquitte tellement de la charge d’enseigner, que m'y portant en très grande fidélité et diligence, on n’y voit point toutefois d’ambition ; j'avalle beaucoup de fascheries; je ne laisse point, pour la grandeur et puissance d'aucun, d’user de ma liberté à parler franchement. Par ainsi je ne lasche point la bride aux grands par flatterie ; je ne crain point les males grâces ne des uns ne des autres : jusqu'à ceste

4. Opuscules, p. 1981. — 2. Franklin, Wie de Calvin, p. XXIV, — 8. 2 Cor. XI, 16.

heure, quelque prospérité que j'aye eu, je n’en ay point pourtant esté enflé, comme aussi ayant esté tormenté par grands orages, et rudes tempestes, je les ay soustenues asseurement et constamment, jusqu’à ce que j'en sortisse dehors par un singulier bénéfice de Dieu : je vi gracieusement avec mes pareils et je tasche d'entretenir en bonne loyauté les amitiez que j'ay eu avec ceux-ci ou ceux-là !. » Il nous a paru utile de dresser ainsi, au début même de nos études, ce portrait en pied de notre personnage, avec ces fortes couleurs qui bravent le temps et font déborder du cadre la vie. Un Rembrandt ou un van Dyck peint par lui-même! Voilà dans toute leur contradiction l'Histoire en face de là Légende. Reprenons nos investigations.

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