CHAPITRE SEPTIÈME
Bourges protestant au XVI siècle.
E toutes les vieilles villes où il nous faut suivre notre Réformateur, Bourges est peut-être restée la plus vieille. Nous devons en être reconnaissants au grand incendie de 1487, qui, dévorant en une seule nuit plus de 4000 maisons et plusieurs églises !, força les habitants à bâtir leur cité de nouveau et mieux. Alors, Bourges fut pleine de maçons, d’imagiers, de peintres, prodiguant sur la pierre et sur le bois les inventions d’une fantaisie inépuisable. Les églises de Dieu et des saints, et les hôtels des bourgeois et des marchands rivalisèrent de richesse et d’art. Si bien que nulle part, mieux qu'a Bourges, ne peut être étudiée ou admirée « cette curieuse époque de l’architecture nationale, qui précède la Renaissance et qui déjà égale, par ses gracieux caprices et ses élégantes ciselures, les chefs-d'œuvre de la Renaissance elle-même *. »
Commençons par les rues. C’est là qu’on se retrouve le plus près de tout le peuple qui les a habitées et animées. Or les rues du vieux Bourges, au centre de la ville, n’ont pas changé. On rencontre, à chaque pas, les maisons de bois avec leurs poutres, leurs sculptures, leurs figures, leurs colonnes, leurs torses, bref avec tout le pittoresque individualiste, bonhomme, sombre, pieux et grossier, du moyen âge. Sous l'abri de l’encorbellement de la maison dite de la Reine Blanche * (Page 163), danse encore la bande de paysans, de moines, d’anges, entrainant le Père Eternel aux sons de la cornemuse. Quelle vie ! quelle exubérance de vie! Et quel cadre pour ces incessantes processions qui roulaient leurs flots pressés et chatoyants : procession du corps-Dieu, procession des chefs saint Etienne et sainte Luce, procession de la châsse saint Ursin, procession de la
4. Coupas, Petite histoire du Berry, p. 82. — 2. Raynal, o. c. III, p. 271. — 3. Rue Saint-Sulpice, bâtie après 1487.
châsse saint Guillaire, procession de la châsse saint Jacques en Galice; toutes la même année 1553, sans compter l'entrée du bailli, et la procession du chef saint Austrille, entre deux et trois heures du matin, à la lueur des torches et des flambeaux ".
Or c’est dans ces mêmes rues que passèrent et repassèrent les Tulier, les Gérard, les Colladon, futurs Genevois ; les François Hotman, les Baudoin, amis et ennemis intimes de Calvin, les Marlorat, les Jde L’Epine, et Wolmar, et Th. de Bèze, et Calvin. On a pu dire que Genève s'était recrutée à Bourges.
L’avenue de la gare suit à peu près l’ancienne rue Saint-Ambroise. Celle-ci s’ouvrait naturellement par une porte de ce nom. Devant cette da porte, le mercredi 27 mai 1562, veille de la Fête- [Maison de la reine Blanche. Dieu, à cinq heures du matin, se présenta, avec
RES une troupe de 120 cavaliers, un capitaine envoyé d'Orléans par le prince de Condé. C'était le comte de Montgoméry, célèbre pour avoir été l’auteur involontaire de la mort de Henri II, au tournoi de 1559. Il venait s'emparer de la ville au nom des Huguenots ?. En entrant, sa troupe se mit à chanter le Psaume 124: « On peut bien dire Israël, etc.,» et le changement se fit sans qu’il se fût « donné un soufflet. »
A droite, et presque én face, se dresse actuellement le temple protestant. À gauche, le couvent de Saint-Ambroise, où Calvin dut visiter le moine Chaponneau qui allait, avec d’autres, prêcher bien-
tôt publiquement l'Evangile. Derrière, s'étendait le Pré Fichaud, qui était un peu le Pré-aux-clercs de Bourges*. A partir du mois d'avril 1559, tous les soirs, raconte un témoin oculaire, Jean Glaumeau, «un monde innumbrable » vint chanter Îles Psaumes, «en grande méllodie. » Ce chant fut continué tout l'été, malgré plusieurs défenses « par criz public, de non plus chanter les dictz
Psalmes, sur peine de la hard.» Même on éleva « une potence ou
1. Journal de Jehan Glaumeau, Bourges, 1541-1562, publié pour la première fois avec une introduction et des notes, par le président Hiver. 1868. Ce Jean Glaumeau fut prêtre (il reçut une semi-prébende de Notre-Dame de Moutiers-Moyen, le 18 septembre 1546) ; il abjura le catholicisme le mercredi 14 janvier 1562 (p. 63-67). Les Mémoires de la Société des antiquaires de France, 1855, p. 191-224, contiennent une analyse très détaillée de ce Journal. — 2. Histoire ecclésiastique, I, p. 578. — 3. « L'abbaye S. Ambrois est assize au dedans des murs de la dite ville en lieu fort plaisant et délectable, tant pour la beauté et singularité des jardins et vergiers estans en icelle, que pour le regard et aspect qu’ilz ont sur une belle et grande prairie contigüe et joignant à la dite abbaye, communement appelée, le Préd fiscal, ou selon le vocable corrompu du vulgaire, le pré fichault : au quel les bourgeois et habitans de la ville ont droict de passer, repasser, aller, venir et prendre toutes manières de jeux et esbatemens en tout temps et saison. » (Jehan Chaumeau, seigneur de Lassay : Æistoire de Berry. Lyon, Ant. Gryphius, 1566, p. 225.)
au] milieu du dict pretz Fichault, pour plus grandement déterrer leffraver! ceulx P > P p'us £ yer] qui chanteroient les dictz Psalmes. » ! Mais la menace fut vaine.
Enfonçons-nous dans la ville par la rue des Pourceaux (aujourd’hui rue Cambournac) ou par la rue des Toiles. Ce n’est pas une, deux maisons, qui arrêtent
POVRTRAICT Di