‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 46 sur 156 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Calvin humaniste.

I. Mort de Gérard Cauvin. — II. Nouveau séjour de Calvin à Paris. — IIT. Sensibilité féminine. — IV. Calvin, un des premiers élèves du Collège de France — V. Sentiments religieux des Lecteurs royaux.

N mars 1530 (1531, N. S.), pendant son séjour à Bourges, Calvin profita, selon son habitude, des vacances, et fit un petit voyage à Paris. Son ami Duchemin le pria de veiller, dans la capitale, à l'impression de sa réponse à Alciat!.

Continuant ses études, et arrivé au bout des deux années réglementaires, Calvin prit sa licence”. Et puis nous le voyons passer par Orléans et se rendre à Noyon.

Dans la dédicace de son Commentaire à Wolmar, le Réformateur lui dit: « Tu n'aurais pas refusé de continuer à me tendre la main, si la mort de mon père ne m'eüt rappelé presque dès le

4. C’est Calvin qui nous donne ces détails dans sa lettre à Connan, lettre-préface au livre de Duchemin. Cette préface est datée de Paris, pridie no. mar. (6 mars). À quelle année faut-il la rapporter ? M. de Félice nous semble ne pas se tromper quand il raisonne ainsi : Calvin déclare que Duchemin avait composé son antapologie près de deux ans avant de la publier : jam fere biennium. Or l’antapologie a été composée, d’après sa dernière page, à Orléans, en 1529, idibus Jul. De juillet 1529 à avril 1530 (l’année commença le 17 avril), cela fait un an environ. D’avril 1530 au 6 mars 1530 A. S. (l’année 1530 A. S. finit le 17 avril), cela fait près de deux ans. Si on lisait 6 mars 1531 (N. S. 1532), cela ferait un an de plus, c’est-à-dire près de trois ans. (Herminjard IL, p. 310-318. Opera Xb, p. 7.) — 9, Le Vasseur cite un acte du 14 février 1531 (1532, N.S.), dans lequel on lit: « Maistre Jean Cauvin, licencié es lois », p. 1169. — A ce propos M. Lang rappelle la déclaration de Bèze (Wie de Calvin, 1re édit., p. 29) : « Il estoit plus souvent enseigneur qu’auditeur, et luy fut offert de le passer docteur pour rien, ce que toutes fois il refusa. » M. Lang observe que, dans la troisième édition (p. 122), Bèze ne note pas ce refus. Après avoir dit que, grâce à sa puissance intellectuelle et à son infatigable travail, Calvin acheva ses études juridiques dès la fin de 1530, il ajoute:

début !. » Théodore de Bèze a interprété ce passage comme si Calvin avait été subitement rappelé de Bourges, par une maladie très grave de son père. Et tous les historiens ont suivi cette interprétation.

Il semble cependant que la lettre de Calvin à Duchemin, du 14 mai 1531, présente les événements d’une manière un peu différente ?.

Calvin est à Noyon, et prie son ami d’excuser un silence trop prolongé. Duchemin ne doit pas avoir appris ce qui s’est passé (70ondum tibi compertum esse arbitror). Il va donc lui donner ses explications. Pendant qu’il songeait au retour, une maladie de son père a retardé son départ (patris morbus attulit causam remoræ). Cette maladie est donc venue d’une manière inattendue. En effet, s'il en était autrement, si Calvin avait été rappelé de Bourges par des nouvelles alarmantes, 1l n'aurait pas manqué d'en faire part à Duchemin en passant; celui-ci aurait été au courant de la situation, et Calvin n'aurait pu lui écrire sa lettre.

Il ajoute: « Mais comme les médecins me donnaient l'espoir qu'il pouvait recouvrer la santé, il m'a paru que je n'avais qu'à laisser s’exciter (acui) par une attente de quelques jours le désir de te voir (desiderium tui), désir qui auparavant m'avait si vivement pressé (graviter affecerat). » Inutile de noter la vivacité d'expression que l'amitié trouve et accumule dans ces quelques lignes.

« Mais le jour a succédé au jour, et l’état en est venu au point qu’il n'y a plus d'espoir de guérison : le danger de mort est certain (#ulla spes vitae sit reliqua, certum mortis periculum)..….. Quel que soit le dénouement, je reviendrai vous voir.» Et Calvin prie Duchemin de saluer Daniel, Philippe Loré *, le libraire d'Orléans et toute sa maison.

Les prévisions des médecins n'étaient que trop exactes. Après avoir traîné encore deux mois, Gérard Cauvin mourut, le 26 mai 1531. Il devait être âgé de plus de soixante-dix ans, peut-être de quatre-vingts ans“.

Le lendemain, dimanche 27 mai, Charles Cauvin comparaît devant le Chapitre : il expose que, depuis le 27 juin 1526, son père n'a pas rendu les comptes réclamés de lui; qu’il a été pour cette cause excommunié, et qu’on ne peut en conséquence l’enterrer. Il promet donc, avant la fête de Saint-Remi, de payer tout ce qui est dû, et demande l’absolution pour le cadavre de son père. Elle lui est accordée’.

« Dans un document officiel, daté du 14 février 1532, Calvin est désigné pour la première fois par le titre de » licencié es lois. » Comme il a pu difficilement obtenir ce grade dans l’agitation de l’année 1531, il faut retenir des grands éloges (Ruhmes Erhebungen) accordés par Colladon et Bèze aux succès du jeune étudiant, au moins ceci, que: ou bien il obtint déjà ce grade pendant son premier séjour à Orléans, ou bien, de Bourges, il fit un voyage pour aller le prendre. » Lang, Die Bekehrung I. Caluins, p. 6.

4. Ab ipsis prope carceribus, locution latine : ce sont les barrières d’où s’élancent dans le stade les charriots et les coureurs. — 2, Opera, Xb, p. 8. — 3. Bulletin, XXVI, 1877, p. 176. — 4. Desmay, o. c., p. 8. Après avoir cité un acte notarié du 20 septembre 1481 et signé Gérard Cauvin, Le Vasseur ajoute : « Jugez à quel aage est décédé Gérard Cauvin, qui tenoit desia le greffe en l’an 1481, et n’est décédé qu’en 1531. (Le Vasseur, o. c., p. 1170.) De 1481 à 1531, il y a cinquante ans. Or, pour être greffier, il fallait bien que Gérard Cauvin fût âgé d’au moins vingt ans, — 5, Le Vasseur, p. 1154, 1155.

Quant à la lettre de notre Réformateur, elle a été souvent citée par ses adversaires. Elle doit suffire, selon eux, à prouver qu'un homme capable de parler si sèchement de son père mourant, n'avait pas de cœur. Audin s'est chargé de donner à l’accusation toute sa violence, et d’en trahir fa vraie portée: « Ainsi, la réforme étouffait déjà dans ce jeune cœur toute sensibilité filiale. »

Toujours l'argument a silentio. Calvin n’exprime pas, dans les lettres qui nous ont été conservées, tel sentiment, donc il ne l’a pas ressenti. En conséquence il faudrait admettre que, au même moment, et dans la même lettre, Calvin a été le fils le plus froid et l'ami le plus chaud?!

La vérité c’est que Calvin a très rarement laissé, même ses intimes, regarder jusqu'au fond de son cœur. Sa réserve était extrême. Mais de la sensibilité de son cœur nous allons avoir précisément les preuves les plus décisives.

La mort de son père modifia, une fois de plus, ses projets d’avenir*. Il avait abandonné la théologie pour le droit, par obéissance filiale; devenu libre de suivre ses inclinations, il abandonna le droit pour la littérature. Quels furent les motifs de cette nouvelle détermination ? Calvin fut-il repoussé par le mauvais latin et la casuistique embrouillée des juristes du moyen âge? M. Lecoultre donne une autre raison, qu’il vaut la peine d’enregistrer : « Il nous semble surtout probable que Calvin devait avoir peu d’inclination pour la pratique du barreau. Il a toujours protesté qu'il détestait les luttes, que l’amour du repos et de la retraite même, tenait le premier rang dans ses goûts... Nous n'avons pas le droit de mettre en doute des affirmations solennellement répétées jusque sur le lit de mort ; c'est par devoir, par un devoir quelquefois mal compris, que Calvin a été homme de guerre, agressif, injurieux même : par inclination, il aurait gardé le repos, ou tout au plus l’aurait-il rompu pour se défendre des attaques des adversaires, que sa susceptibilité native devait lui rendre particulièrement sensibles “. »

4. Audin, I, p. 32. — 2. M. Lecoultre a émis ici une ingénieuse hypothèse. On sait que Calvin, à propos de son changement de carrière, écrivit: « Mon père m’avoit destiné à la théologie. Mais puis après considérant que la science des loix communément enrichit ceux qui la suyvent, ceste espérance lui fit incontinent changer d’avis, Ainsi cela fut cause qu’on me retira de l’estude de Philosophie et que je fus mis à apprendre les loix. » (Préf. des Psaumes. Opera, XXXI, p. 22.) M. Lecoultre ajoute : « En vérité Calvin aurait-il pu s’exprimer sur ce ton d’une froideur presque sévère, s’il s'était senti débiteur envers son père d’une dette spirituelle aussi considérable que sa conversion au protestantisme ? Si l’on pèse bien ces paroles, si on les combine avec le témoignage de Th. de Bèze, on arrivera, je crois, à penser que Gérard Cauvin devait rappeler à maint égard le père de saint Augustin, ce Patricius des Confessions, qui avait tant fait soit pour le bien-être matériel de son fils, soit pour son développement intellectuel, et qui s'était montré si indifférent de son avenir religieux. » (Lecoultre, o. c., p. 143.) Maïs personne n’a jamais pensé que Gérard Cauvin ait été pour quelque chose dans la conversion de Jean Calvin, et ne sommes-nous pas en face d’une hypothèse que doit expliquer une autre hypothèse? — 3. La phrase de Calvin à Wolmar : « nisi me ab ipsis prope carceribus mors patris revocasset, » signifie proprement que la mort de son père lui avait fait abandonner, dès le début, les leçons de grec de Wolmar. — 4. Lecoultre, o. c., p. 90.

Nous serions porté à croire que, déjà préoccupé, comme il l'était, des plus graves problèmes religieux, Calvin fut bien aise d'interrompre des études qui lui prenaient trop de temps, et de se livrer plus librement à ses méditations et à ses recherches personnelles. Qui sait même si les pénibles discussions, relatives à l’excommunication et à l’ensevelissement de son père, n'avaient pas eu leur influence sur cette âme inquiète, déja ébranlée, en quête de la vérité évangélique ? Tandis qu’il était dans la chambre mortuaire et que son frère discutait dans la salle du Chapitre, quelles réflexions ne fut-il pas obligé de faire! ?

Il se décida à se fixer momentanément dans le centre des lettres et des sciences, à Paris.

En y allant, passa-t-il par Orléans, comme le supposent MM. Herminjard et Lefranc ? Rien ne le prouve. Mais un voyage de plus n’est pas chose invraisemblable. Calvin voyageait beaucoup. Arrivé dans la seconde moitié de juin à Paris, ne le trouvons-nous pas déjà, dans la première moitié de juillet, à Moyrencourt?? Il est reçu « personnellement par le garde de la justice des terres appartenantes à l'Eglise du lieu. » Ce fut en qualité de curé de Pont-l’'Evêque qu’il se présenta «au relief (terme de jurisprudence féodale) d’une pièce de terre et pré, séante au terroir de Moyrencourt, contenant deux muids, » à charge de payer deux sols parisis à l'Eglise et cure de Moyrencourt*.

En tout cas il était arrivé dans la capitale, très fatigué. C’est à peine s’il peut mettre le pied dehors“. Et cependant, tout en marchant avec difficulté, il passe les quatre jours suivants à faire des visites à ses amis.

Calvin est toujours très sociable. Aussi, de tous côtés, on lui offre des logements. « Beaucoup étaient à ma disposition, si j'avais voulu les louer: et beaucoup m'étaient offerts par mes amis, si j'avais voulu user de leurs services.» Le père d’un nommé Coiffart (Coiffartii nostri) lui ouvre sa maison. Le fils luimême insiste avec beaucoup de prières. Il désirait vivement l'avoir pour camarade (contubernalis). Calvin ne peut accepter, parce que, durant cette année, il veut suivre les cours de Danès, et le collège où celui-ci enseigne est trop

1. Toutes ces suppositions se trouveraient confirmées si l’on admettait, avec nous, que le commencement de la conversion de Calvin date de son séjour à Bourges, et qu’au moment de la mort de son père, il avait déjà abandonné un peu l'étude du droit, selon cette expresse déclaration : «Je fus mis à apprendre les Loix : aux quelles, combien que je m’eflorçasse de m’employer fidèlement pour obéir à mon père, Dieu toutes fois par sa Providence secrète me feit finalement tourner bride d’un autre costé.... Ayant donc receu quelque goust et cognoissance de la vraye piété, je fus incontinent enflammé d’un si grand désir de proufiter qu’encore que je ne quittasse pas du tout les autres estudes, je m’y employoye toutes fois plus lâchement. » [Opera, XXXI, p. 22 et 24.] Cela se passait avant la mort de son père. Resté seul, Calvin abandonne complètement le droit, pour quelque temps. L’explication si naturelle de ces passages considérés comme obscurs, la lumière réciproque dont ils s’éclairent, nous paraissent être une forte preuve en faveur du système chronologique auquel nous avons été conduit, — 2. Dans le département de la Somme. — 3. Le Vasseur (p. 1170) a vu l’acte du dit relief, du 13 août 1531. — 4. M. Lefranc (p. 86), écrit : « Il fit, ainsi qu’il en avait l'habitude, le chemin à pied. Comme la plupart des hommes de son temps, il paraît avoir été grand marcheur. Ces infatigables travailleurs ne dédaignaient point l’activité physique. Ils réparaient par des courses à pied, ou des exercices du corps bien réglés, les longues veilles passées dans l’étude. » Nous ignorons sur quoi M. Lefranc appuie ces renseignements et ces réflexions. On peut être assez fatigué pour ne pas mettre le pied dehors, sans avoir fait la route à pied : par exemple, en l'ayant faite à cheval.

éloigné de la demeure des Coiffart. Mais sa lettre trahit la joie que lui causent toutes ces avances amicales !. Après quoi, saluant Daniel, et sa mère, et sa femme et sa sœur Françoise, il quitte son correspondant pour monter à cheval avec un de ses amis, Viermaeus *?.

On voit jusqu'à quel point M. Lefranc a eu raison de renouveler ici une de ses précédentes remarques : « À aucune époque de son existence, dit-il, malgré la tournure méditative de son esprit, malgré l’inflexibilité de son caractère entier, le Réformateur n’a été, dans sa vie privée, le personnage sombre et concentré qu’on s’est plu à représenter. Sa correspondance le montre, durant ses années d’études, comme un jeune homme d’un commerce agréable, très répandu, aimé et recherché, séduisant tout son entourage. On se disputait le plaisir de l’'héberger *. »

Ce fait est si incontestable que le biographe très catholique, Baguenault de Puschesse, le reconnaît : « Les correspondances de Calvin avec ses amis de jeunesse ont un caractère de cordialité, de franchise, qui frappe au premier coup d'œil.»

Nous sommes assez heureux pour avoir quelques détails précis et intéressants sur cette vie de Calvin à Paris.

D'abord nous savons que son frère Antoine habitait aussi la capitale. D’après un acte, cité par Le Vasseur, « maistre Jean Cauvin licentié ès Loix et Antoine Cauvin, son frère, clerc, demeurans à Paris, » se présentèrent le 14 février 1531 (N. S. 1532), devant deux notaires royaux du Châtelet, pour faire rédiger une procuration et donner à leur frère Charles, résidant à Noyon, le pouvoir de vendre une partie du patrimoine commun .

Mais c’est surtout entre Paris et Orléans que les relations sont continuelles : Daniel et Duchemin viennent, font à Paris des séjours plus ou moins prolongés, chargent Calvin de diverses commissions.

Un frère de Daniel se trouvait également dans la capitale, évidemment un frère plus jeune. Calvin s’en occupe paternellement. Mais le jeune homme aime le changement. Voyant qu'il est décidé à quitter Paris, Calvin cherche du moins à le persuader de retourner chez lui, à Orléans ; et pour mieux causer, il l'invite à dîner avec un ami. A l'heure dite, personne ne vient. Calvin attend tout un jour, et ne sait que s’imaginer. Il envoie à l'hôtellerie. Les deux compagnons étaient partis pour l'Italie. Calvin se hâte d'écrire à Daniel qu’il n’est pas responsable de ce qui arrive : il a fait ce qu'il a pu pour l’empècher ‘.

Tout à coup la peste s’abat sur Paris : les professeurs suspendent leurs cours. Calvin va habiter aux portes de la ville, à Chaillot ?.

Du reste, nous constatons que sa santé est déjà ébranlée, par ses habitudes

4. Nihil unquam magis obviis ulnis amplexus sum quam hanc amici voluntatem : cujus consuetudo quantum placeat et proficiat, testis esse potes. — 2. Opera, Xb, p.10; Herminjard, I, p. 348. — 3, Lefranc, La Jeunesse, p. 87. — 4. Revue des questions historiques, XII, 1872, p. 460. — 5. Le Vasseur, p. 1169; Herminjard, Il, p. 394. — 6. 18 janvier 1532: Opera, Xb, p. 16; Herminjard, I, p. 398. — 7. Opera, Xb, p. 12; Herminjard, Il, p. 384, lettre de Daniel, 27 déc. 1531.

laborieuses. Et, quand il voudrait aller à Orléans (commencement de 1532), il est retenu par la maladie (correptus sum gravi diarrhoea). Il est soigné par un jeune médecin dont il apprécie vite la capacité : et comme celui-ci a l'intention de s'établir à Orléans, il lui donne une chaude lettre de recommandation pour Daniel : « Je n’ignore pas, dit-il, ce que c’est que de recommander un médecin. Est-ce à tort? c’est comme si on plaçait une épée entre les mains d’un brigand, car on le met ainsi à même de tuer beaucoup de gens. En effet, il est permis aux médecins, comme on dit, de tuer impunément !. »

A cette époque, Calvin se trouve dans une situation financière des plus précaires. [1 a recours à la bourse de son ami Duchemin, momentanément à Paris, et lui fait passer le billet que voici : « C’est bien malgré moi, mon cher Nicolas, que je viens t'imposer une charge qui, je le crains, ne tombera pas au bon moment. Mais il m’a semblé que je pouvais m'en expliquer à cœur ouvert avec toi; aussi, confiant dans l'opinion que j'ai de ta bonté, je m'en remets complètement à toi. Mon frère qui, je le sais, a touché l'argent que mes débiteurs lui ont envoyé, trompe mon attente avec sa négligence habituelle. Je me trouve dans une gêne à ne pouvoir attendre ni un jour, ni une heure de plus. Si tu viens à mon aide, tu délivreras mon esprit d’une angoisse dont tu ne peux te faire une idée, à moins de l'avoir traversée. C’est deux couronnes qu'il me faut. Cop me les eût prêtées, s’il n'était lui-même épuisé par les dépenses qu'il a faites pour les meubles de sa chambre. Quant à mes autres amis ils sont trop éloignés, et dans ma situation il faudrait trop attendre pour aller et revenir. Adieu. D'ici à la fin de la semaine, j'espère pouvoir te rembourser cette somme. * »

Et voici une autre lettre, il faut dire une autre scène, plus originale, plus curieuse encore. « Dimanche *, écrit Calvin à son ami Daniel, je me suis rendu au couvent, avec Cop qui s'était joint à moi, afin, selon votre désir, de fixer avec les religieuses le jour où ta sœur se lierait par des vœux définitifs". Pendant que Cop s’entretenait sur ce sujet avec l'abbesse, j'ai sondé les sentiments de ta sœur, pour savoir si elle se chargeait doucement (molliter) de ce joug, le col brisé et non seulement courbé (fracla potius quam inflexa cervice). Je l'ai vivement exhortée à me confier librement tout ce qui pouvait l’agiter. Mais je n'ai rien vu de plus prompt, de plus dispos. Ce désir ne pouvait être assez tôt satisfait. Tu dirais qu’elle joue avec ses poupées, toutes les fois qu’elle entend parler de ses vœux. Je n’ai pas voulu la détourner de son dessein, parce que je n'étais pas venu pour cela (quia non ejus rei ergo venissem), mais en peu de mots je l’ai avertie de ne pas être trop fière de ses forces, de peur qu’elle ne se promiît témérairement quelque chose d’elle-même ; je l’ai exhortée à tout remettre à la force de Dieu dans lequel nous sommes et nous vivons Ÿ. »

Et M. Baguenault de Puschesse de conclure : « Voilà des sentiments et des actes qui ne sont pas ceux d’un apostat. On sait combien la Réforme était

4. Opera, Xb, p. 18 ; Herminjard, IL, p. 394. — 2. Opera, Xb, p. 17; Herminjard, p. 393. — 3. Le 25 ou 27 juin 1531, selon M. Herminjard. — 4. Toutes les traductions aflaiblissent l’expression latine, technique peut-être, juridique, mais assez rare, et singulièrement énergique : Woti se damnare. — 5. Opera, Xb, p. 9 ; Herminjard, II, p. 346.

opposée aux vocations religieuses et à la vie de couvent. Mais bien habile serait celui qui découvrirait dans toute cette lettre le moindre signe que Calvin et Daniel sont déjà engagés dans les doctrines hétérodoxes!. »

Evidemment 1l n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Laissons si l’on veut, la bizarre expression vofi se damnare. Est-ce d’un bon catholique de trouver qu’une novice si empressée est à peu près aussi sérieuse qu'une enfant jouant à la poupée ? Est-ce d’un bon catholique d’expliquer qu’il n’a pas essayé de la faire changer d'opinion, mais de bien spécifier cette raison : parce qu’il n'était pas venu pour cela?. Est-ce d’un bon catholique, au moment où va triompher la doctrine des œuvres, de prècher la défiance de ces œuvres et de citer saint Paul ?

Si ce ne sont pas là des signes, que faut-il? Un autre catholique, impartial à ce moment, Kampschulte, reconnaît que les paroles de la jeune novice paraissent « désagréables » à Calvin.

Voilà les commissions dont celui-ci était chargé par ses amis. Voilà l'intimité qui régnait entre eux.

Un trait particulier est ici à relever : l’extrème sensibilité de Calvin.

Une fois, Daniel, qui l’a quitté depuis quelques jours, s'excuse. Il avait promis d'écrire ; il est en retard de très peu, mais d’un peu (fardiuscule quam par sit). I1 craint d’être suspecté de négligence ou d’ingratitude, d’être réputé oublieux, déserteur de leur mutuelle et vieille amitié ! I1 donne ses raisons, et ajoute : « maintenant je suis tout entier à toi°. »

Trois jours après, Daniel écrit à Duchemin de lui servir de lettre auprès de leur ami, et de le persuader qu’il ne l’aime pas avec moins d’ardeur (707 minus flagranter) que lorsque Calvin lui témoignait une amitié fraternelle, et que lui aimait Calvin autant qu’il l'admirait (supra modum tum mirarer tum amarem). Il ajoute qu’il a ouvert (audacter nimis) une de ses lettres, laquelle était venue chercher Duchemin, à Orléans, et qu’il a appris, avec quelle joie! (Dit boni!) que Calvin allait venir*.

1. Revue des questions historiques, XII, p. 451. — 2. M. Lang (Die Bekehrung Calvin’s, p. 22), dit que Calvin ne manifeste «aucune hésitation religieuse à propos de l’acte en lui-même, » Cependant M. Lang ajoute: « Calvin montre tout de suite sa préoccupation morale, sa prédisposition à la cure d’âmes, en examinant la jeune fille qui a l'air de prononcer ses vœux bien à la légère, et en lui demandant si elle prend le joug, non avec une confiance exagérée en ses propres forces, mais avec une pleine confiance en Dieu. Aurait-il pu rester si tranquille dans le cas où son opinion personnelle aurait été que les vœux monastiques ne sont pas fondés sur la parole de Dieu ? » Evidemment Calvin n’est pas encore le Réformateur. D’autant plus que sa réserve naturelle le retient certainement en deçà de ses idées. Mais ces idées trouvent cependant le moyen de se trahir. Sans être achevée, sa conversion est commencée. — 3. 27 décembre 1531. Opera, Xb. p. 12; Herminjard, II, p. 384. — 4. 27 décembre 1531. Opera, Xb, p. 13.

Peut-on imaginer une amitié plus cordiale? On voit en même temps combien ses amis ont peur de blesser cette affectueuse susceptibilité. Ils savent avec quel soin jaloux lui-même veille sur la régularité de la correspondance, combien tout retard le chagrine, le froisse.

Le 22 avril 1532, Calvin, écrivant à Daniel, lui signale Pigneus, auquel il a récemment écrit, et qui n’a pas répondu, et Brosseus auquel il a écrit depuis plus longtemps, mais qui n’a pas répondu davantage !.

Une autre fois, c’est Duchemin qui est en faute. « Je n’ai rien à écrire à Duchemin, dit Calvin à Daniel, puisque, provoqué si souvent, il ne répond pas; » et il déclare qu’il ne se mettra pas en route pour Orléans avant que Duchemin lui ait écrit. « Que serait-ce, ajoute-t-il en plaisantant, s’il me fallait loger quelques jours à la belle étoile, pendant que je chercherai un abri° ? »

Nous retrouvons enfin les mêmes sentiments dans une autre lettre un peu postérieure de 1533. Il prie Daniel de saluer tous ses amis, « excepté Framberge, que j'ai résolu de toucher (emollire) par mon silence, après n’avoir rien pu obtenir de lui, ni par mes caresses (blanditiis), ni par mes menaces. » Et moitié ironiquement, moitié sérieusement, 1l ajoute : mais ce qu’il y a de plus indigne omnium indignissimum), c'est que récemment son frère est venu, « et il ne l'avait pas même chargé d’un salut pour moi*. »

A notre grand étonnement, M. Lefranc, d'ordinaire si sagace et si débarrassé des préjugés de la légende calvinienne, n’a pas compris cette susceptibilité de notre Réformateur. Il parle de « mauvaise humeur; » il dit que Calvin « s’aigrissait ; » et lorsque le jeune Daniel, qui avait laissé attendre Calvin et son diner pendant tout un jour, finit par envoyer quelques mots d’excuse*, M. Lefranc ajoute : « Il faut que Daniel écrive pour s’excuser et réparer cette incartade. » Il nous semble que, en fait de politesse, c'était bien le moins.

Calvin se montre à nous sous un jour très inattendu : voilà tout. Ce n’est pas une raison pour fermer nos yeux. « Partout, dit Stähelin à propos de la correspondance que nous venons d'analyser, se reflète un cœur (Gemüth) reconnaissant, plein d’attachement (anhængliches), très sensible (empfængliches) à l'affection, à l'amitié; et, à côté de cela, une exactitude presque inquiète dans l’accomplissement des grands et des petits devoirs, des commissions qui lui sont confiées ou de tout ce qui touche ses amis, ou lui-même. Il fait attention même à un salut *. » Oui, Calvin souffre de tout oubli, de toute négligence. Il s’exagère tout de suite la portée d’un silence, d’un retard, mais qu'est-ce que cela prouve ? qu'il aime ses amis, d’une amitié très exigeante, parce qu'elle est très vive. Si étrange que cela soit, cela paraît incontestable : Calvin est un timide, un réservé, qui, sous son apparence roide et froide, cache une sensibilité féminine. Il devient facilement nerveux ; et lui-même, parlant à un des hommes qui le connaissaient le mieux, à Viret, pourra dire un jour : « Tu sais la tendresse, il faut dire

1. Opera, Xb, p. 20 ; Herminjard, Il, p. 418. — 2. Lettre de fin avril 1532. Opera, Xb, p. 21; Herminjard, II, p. 419. — 3. Opera, Xb p. 26 ; Herminjard, II, p. 104, n. 4. — 4. Herminjard, Il, p. 408. — 5. Stähelin, Johannes Calvin, I, p. 13.

la mollesse de mon cœur.» (Nosti animi met tenerttudinem, vel mollitiem potius !.)

TN

Pendant ce temps, Calvin travaillait avec son ardeur habituelle.

\ Ji / Lu D

Refusant, comme nous l'avons dit, :

l'hospitalité de son ami Coiffart, il s’é- — tait établi en plein —| quartier latin, sur Ë le sommet de la — montagne Sainte- = ; Geneviève, dans le —| collège Fortet ?. ——

Il y entra, non — comme boursier, — mais comme hôte.

Là il était à portée des lecons de Danès : etcestce == qu'il voulait. Qui = était donc Danès ?

Nous voici devant une nouvelle phase, — et pas la moins curieuse, — | ANIME IE de cette éduca- :

tion, véritablement étonnante dans ses Paris. Restes du Collège Fortet.

vicissitudes, il faut répéter : véritablement providentielle de notre Réformateur. Nous n'avons qu'à suivre les indications du dernier et savant historien du Collège de France,

M. Lefranc.

1. Opera, XII, p. 230. — 2. En face du collège Montaigu, de si scolastique souvenir, et qu’il connaissait bien,

Sous l'influence du grand Budé et de Cop, François I‘ pensait, depuis longtemps, à créer un établissement où l’on enseignerait les langues, et qui deviendrait un foyer d’humanisme. Le projet commença précisément à être mis à exécution en mars 1530 (A. S. 1529), par l'institution des Lecteurs royaux.

Calvin avait subi à Montaigu l’éducation du moyen âge. Avec Mathurin Cordier et Melchior Wolmar il avait été initié, par les promoteurs eux-mêmes, à l'éducation nouvelle. En suivant les cours des Lecteurs royaux, il assista au triomphe de la révolution littéraire, qui allait exercer sur « la marche de la civilisation française une action immédiate et profonde... On peut même affirmer que l'émancipation intellectuelle, la plus précieuse de celles dont s’énorgueillisse le monde moderne, date vraiment de ce moment-là !. »

Fait digne de remarque : le récent et savant ouvrage de M. Lefranc confirme, d’une façon étonnamment précise, la page que le vieux Bèze a écrite sur le même sujet, et qui se trouve un résumé minutieusement exact. Bèze apprécie comme M. Lefranc l'importance de la création littéraire de François I‘. « Ces estudes des sciences littéraires, dit-il, réveillèrent les esprits auparavant du tout endormis ; » et il ajoute : « en peu de temps tout le Royaume de France se sentit d’un tel bien, atant rendu la mémoire du Roy François premier si recommandable à la postérité à cest égard, que d’un tacite consentement de tous, le surnom de Grand luy en a esté attribué, plus tôt que pour aucun autre exploit?.»

« Le nouvel enseignement en effet rompait en visière avec des habitudes et des préjugés séculaires, substituait la liberté à la routine, l'esprit à la lettre. Plus de grades obligatoires, plus de licence pour enseigner, plus de frais d’études arbitraires et monstrueux : des cours indépendants, gratuits, ouverts à tous, le grec et l’hébreu envahissant l'Ecole. C'était toute une révolution dont personne peut-être, pas même ceux qui la provoquèrent, n'avait au juste mesuré la portée . »

11 n’est pas inutile de rappeler que Budé (Page 203) et Cop, sans devenir jamais protestants, faisaient plus ou moins partie du groupe fabrisien, de ceux qui, selon l'expression de Bèze, « préparoient un chemin aux autres, auquel euxmesmes ne mettoient pas la plante de leur pied “. »

Nous avons vu les relations de Calvin avec la famille Cop. À ce moment nous savons que Calvin est un grand admirateur de Budé. Il écrit : « Budé la première gloire et l’appui des lettres, grâce auquel notre France revendique la palme de l’érudition ÿ. » Sans doute il connaît personnellement celui dont il célèbre ainsi les louanges. Et une preuve, ce semble, c’est que les fils de Budé, comme les fils de Cop, finiront par aller à Genève, et par être les amis et les soutiens de Calvin. La veuve de Budé se réfugia dans la cité calviniste peu après la mort de son mari, en 1549. Antoine Budé devint protestant, et resta en France. Mais Mathieu, François, Louis, Jean et Marguerite Budé, suivirent leur mère.

1. Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, depuis ses origines jusqu'à la fin du premier empire, 1893, p. VII. — 2, Histoire ecclésiastique, 1, p. 9, 8. — 3, Lefranc, Collège de France, p. 107. — 4. Histoire ecclésiastique, T, p. 7. — 5. Opera, V, p. 54.

Marguerite épousa l'ami intime de Calvin, Guillaume de Trie.

M": Budé logeait dans la rue des Chanoines, pas loin de Calvin.

N'est-il pas naturel de mettre tous ces futurs citoyens genevois au nombre de ces Français, avec lesquels Calvin avait eu des relations dans sa jeunesse, et qui, les uns après les autres, attirés comme par une attraction irrésistible, rejoignaient celui dont le souvenir et l’amitié étaient restés impérissables dans leur cœur?

Cela nous permet de bien nous représenter le cercle des personnages distingués que fréquentait alors Calvin, étudiant au Collège de France.

Seulement, il ne faut pas s’y tromper. Le collège de France de 1530 différait singulièrement du collège de France actuel. D'abord il n’en portait pas le nom. Le titre officiel de Collège royal, aussi bien que celui de Collège des Troislangues, n'est jamais employé par les professeurs du XVI siècle. Ils s'appellent tout simplement lecteurs, interprètes royaux. Le titre de Collège royal apparaîtra, pour la première fois, en 1610, quand on posera la première pierre de l'édifice. Jusqu'à ce moment en effet il n’y a pas «d’édifice. » Pendant plus d’un siècle les leçons se firent dans le collège de Cambrai ou des Trois-Evêques, ou dans celui de Tréguier. Même certains cours se donnèrent encore ailleurs, par exemple dans Îe collège des Lombards, où vécut Guidacerius, et dans le collège du cardinal Lemoine, où Vatable enseigna longtemps. Cinqarbres! réunissait son nombreux auditoire dans le collège Fortet. Mais à cette époque Calvin l'avait

OR) 4, à Ÿ

Guillaume Budé, d’après les Zcones. (p. 202)

quitté ?.

1. Jean Cinqarbres, un des lecteurs royaux. — 2. Lefranc, Collège de France, p. 113.

Et de même qu'il n'y avait pas d’édifice, c’est-à-dire d’école proprement dite, il n’y avait pas de chaires fixes, mais seulement des cours. Au début, il y eut deux cours de grec, donnés par Pierre Danès et Jacques Toussain ; deux cours d’hébreu, donnés par François Vatable et Agathias Guidacerius, et un de mathé-

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