‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 53 sur 156 · Ce qui reste de la rue du Fouarre (coin occidental · texte numérisé non relu

Ce qui reste de la rue du Fouarre (coin occidental

de la rue du Fouarre et de la rue Galande) était occupé

par les Ecoles de la nation de France, A côté, étaient les

Ecoles de la nation de Normandie. Vis-à-vis, étaient les

Ecoles de la nation de Picardie. Un peu plus loin, étaient

les Ecoles de la nation d'Angleterre : les quatre nations, c'est-à-dire toute la Faculté des arts, ou, comme nous dirions, des Lettres. La nation de Picardie, fréquentée par Le Fèvre d’Etaples, par Calvin, et tous les Noyonnais, avait coutume de s’assembler dans l’église voisine, à Saint-Julienle-Pauvre. Mais, en 1487, elle obtint la permission de construire, sur ses terrains, une chapelle avec clocher et cloche. L’autel fut consacré en 1505, et la chapelle subsista jusqu’au siècle dernier. Topographie, VI, p. 152. — 2, Dès 1529, cet édifice trop étroit fit place à un autre,

encore modeste, qui dura jusqu’en 1568. Hôtel de Cluny. Tour de la cour intérieure, (p. 247.)

d'autrefois et les palais universitaires d'aujourd'hui, comment ne pas s’écrier avec un soupir de soulagement : Quel bonheur que le bon vieux temps n'existe plus!

5. De Saint-Julien-le-Pauvre, la rue de la Huchette débouchait rue de la Harpe (aujourd’hui place Saint-Michel), vis-à-vis la rue de l’'Hirondelle (aujourd'hui passage de l’Hirondelle). C’est là qu'habitait le célèbre chirurgien, Ambroise Paré, celui qui répétait : « Je le pansay et Dieu le guarist.» A sa maison pendait l'enseigne des Trois Maures et, derrière, était une grande cour donnant sur le quai des Augustins. Ayant acheté cinq maisons contiguës !, dès 1559, il transporta, de la petite ruelle sur le quai, l'entrée de son hôtel, sans doute avec son enseigne; car longtemps le souvenir s’en conserva, dans l'hôtel des Trois-Maures, où « maint écolier étudia la chirurgie, près des lieux où Ambroise Paré avait composé ses ouvrages ?. »

Continuant le long du quai, et passant devant la vieille rue Gît-le-Cœur (ancienne rue Guy le Queux), où François [* appelait à son aide toutes les délicatesses de la Renaissance pour afficher, d’une façon plus démoralisante, un de ses nombreux adultères*, nous arrivons à la rue Pavée d’Andouilles (d’après M. Hoffbauer; rue Pavée Saint-André, d'après Berty ‘; aujourd’hui rue Séguier). Du côté occidental, après la maison faisant le coin, mais communiquant par une ruelle avec le quai, se trouvait l'hôtel de Nemours, connu, jusque-là et plus tard encore, sous le nom de l'hôtel de Laon, parce qu'il appartenait aux évêques de cette ville. Il avait pris le nom de son nouveau possesseur Jacques de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui avait épousé Jeanne d'Este, veuve du grand François de Guise, fille de Renée de France. Celle-ci descendait donc, à Paris, à l'hôtel de Nemours. Elle y passa quatre semaines, en 1572, du 26 mai au 23 juin. C’est pendant ce séjour qu’elle fit deux visites célèbres, l’une à Jeanne d’Albret, reine de Navarre, l’autre aux Tuileries. Son minutieux livre de comptes nous renseigne exactement : « Sol XII à deux bateliers de la ville de Paris, pour avoir passé l’eau à Madame et son train, lorsqu’elle visita Madame la princesse de Navarre. » Et puis: « Sol 24 à deux autres batteliers che passerene e ripasserene au gran bart [bac] Madame et son train, le jour qu'elle alla voir les Tuileries. » Enfin vient cette mention : « Lire XXIIIT, sol X, au concierge de l'hôtel de Mons. et Madame de Nemours à Paris, où Madame estoit logée, en considération des services qu’il avait faict à Madame durant XXVI jours qu'elle a sojournée à Paris Ÿ. »

Après être restée un mois à Montargis, Renée revint à Paris (25 juillet 1572) pour les « noces vermeilles. » Sa fille, étant en couches, ne put la recevoir

4. En 1572, Ambroise Paré est taxé à 120 livres, tandis que les princes et les bourgeois étaient taxés à 300. Bernard Palissy était taxé à r00 sous! Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France, 1886, XIII, € Paris en 1572, » p. 11. — 2, Ambroise Paré, par le Dr Paulmier, 1887, p. 59. — 3. « Au bout de la rue Gît-le- Cœur, dans l’angle qu’elle forme aujourd’hui avec la rue Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais, qui communiquait à un hôtel qu’avait la duchesse d’Etampes, dans la rue de l’Hirondelle. » M. de Sainte-Foix, Essais historiques sur Paris, 1776, I, p. 58. — 4. Bulletin, XIV, 1865, p.301. — 5. Bulletin, XLVI, 1897, p. 149.

chez elle. Elle descendit chez un de ses anciens amis, l'élu d'Auranche, au cloitre de Notre-Dame. De là elle alla au logis de M. de Chemynon, en l’enclos du Palais, tandis que sa suite était dispersée dans les auberges du voisinage, à l'hôtel de l’image de Notre-Dame, à l'hôtel Saint-Jean, à l'hôtel du Corbeau. Pour retourner à Montargis elle dut accepter une escorte de gens à cheval, que lui fournit son petit-fils, le duc de Guise, l'assassin de Coligny !

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Res ac Nobilissimo PM. Phillerpo or Qra nés Eremitarum. SAuguftin Prior Gencra Merttisfimo; hunce Collegi AM 2 Lrospectunt. ons 7 fr August Le ubintottejusd. Êe: Dr General

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Paris. Les Grands-Augustins.

L'hôtel « de l’an, » comme dit le fils de Merlin, n'en abrita pas moins quelques victimes de la Saint-Barthélemy, le pasteur Merlin, sa femme, son fils, alors âgé de six ans et demi. « Madame la duchesse de Ferrare, raconta plus tard celui-ci, nous ayant tous fait mettre en ung coche, nous amena avec soi à Montargis?. » Anne d'Este sauva aussi par sa protection la fille du chancelier de l'Hospital *.

6. Quelques pas plus loin, sur le « chemin de Sayne, » formant l'angle oriental du quai et de la rue des Augustins, était l'hôtel donné par Louis XII à Antoine Du Prat, archevêque de Sens et chancelier de France, celui qu'on a appelé l'âme damnée de Louise de Savoie “. Son successeur, dans l'hôtel, ne traita mieux ni la morale, ni les protestants. Ce fut le cardinal de Tournon, l’instigateur des assassinats juridiques contre les luthériens et les Vaudois, celui qui suggéra à Henri II l’idée de la fameuse Chambre ardente.

1. Rodocanachi, Renée de France, 1896, p. 509. — 2. Diaire ou Journal du ministre Merlin, ministre de la Rochelle. Crottet, Petite chronique protestante: Appendice, p. 111. — Voir Bulletin, IV, 1856, p. 535. — 3. Taillandier, Nouvelles recherches historiques sur la vie et les ouvrages du Chancelier de l’Hospital, 1861, p. 235. — 4, Voir Topographie, V, Région occidentale de l’Université, p. 233.

A côté, le couvent des Grands-Augustins offrait un abri aux grandes assemblées ecclésiastiques et même politiques. On peut dire que, sous ses voûtes, fut, à deux reprises, décidé le sort tragique du protestantisme en France. En 1528 (de février à octobre) se réunit ici le concile, dit de Sens, dont nous avons indiqué toute l'importance. Ici donc on commença à organiser la répression générale de l’hérésie, et le dernier mot de cette répression fut dit, encore ici, en 1559. Le Parlement, en effet, se réunissait dans le couvent, quand il était obligé de quitter le lieu habituel de ses séances. Aïnsi, en 1548, la peste ayant éclaté dans les prisons de la Conciergerie, et faisant « mourir à tas » les prisonniers, la cour donna ses audiences aux Augustins pendant sept semaines!. La cour déménageait également lorsque l’on mariait les enfants de France, ou qu'il se faisait une entrée royale, « parce que toutes les magnificences devaient se faire en.la grande salle du Palais et ès environs *. » Or, en 1550, il s'agissait du mariage de la fille du roi, Elisabeth, avec Philippe II. Voilà comment c’est au couvent des Grands-Augustins qu'a eu lieu la Mercuriale du 10 juin 1559. Poussé par ses détestables conseillers, le cardinal de Lorraine et Diane de Poitiers, le fanatisme et la luxure, après avoir délibéré toute la nuit, Henri II se décida à assister à la Mercuriale, et à écouter les divers avis de ses magistrats sur la procédure contre les hérétiques. La Chambre de la Tournelle avait osé condamner des hérétiques au simple bannissement. La Grand'Chambre réclamait leur mort. Il s'agissait de s'entendre.

Heure horriblement tragique ! Dernière hésitation de la persécution! La dernière digue au fleuve de sang allait-elle résister, ou être emportée ? Tous les magistrats sont assemblés et discutent depuis deux heures. Subitement le roi entre, sombre, et s’assied sans mot dire. Le cardinal de Lorraine avait compté sur ce coup de théâtre pour effrayer les conseillers récalcitrants. Il s'était trompé. Anne du Bourg parle, et jamais la cause de l'Evangile et de la conscience n'avait été défendue « plus splendidement, plus librement, plus modestement, plus divinement, » dit une lettre écrite à Calvin, le lendemain même de l'événement, par le pasteur Morelÿ.

Qu'’allait faire le roi? La justice était-elle libre? Y avait-il encore une loi en France? Henri murmure quelques mots avec ses conseillers, et, séance tenante, il fait arrêter du Bourg et un de ses collègues. Pendant son diner il ordonne d’en arrêter six autres.

Le mauvais sort était jeté. Il n’y avait plus de justice.

La stupeur fut immense. « Je ne sais si depuis mille ans on a vu rien d'aussi grave en France.» C’est le début de la lettre de Morel, que nous avons déjà citée. Morel avait été le Modérateur du synode national de 1559. Le synode s'était tenu, rue du Marais, le 26 mai; la Mercuriale s'était tenue aux Grands-Augustins, le 10 juin. Celle-ci était la réponse à celui-là.

4. Voir N. Weiss, La chambre ardente, p. 190. — 2. Les Antiquitez de la ville de Paris, par Jacques du Breuil et Claude Malingre, 1640, p. 260. — 3. Opera, XVII, p. 547, 548.

Le catholicisme comprenait que, pour empêcher la loi divine de s'établir, il fallait commencer par renverser toutes les lois humaines. Il donna l’ordre général et définitif de la proscription.

7. Allons immédiatement, en revenant par la rue Galande, à la place Maubert ! (Page 254), le lieu de Paris où l’ordre d'Henri IT fut le mieux exécuté, et le lieu du monde où la nature humaine s’est montrée la plus hideuse et la plus glorieuse.

Il n'est plus possible de préciser où était la maison de l’avocat Boulard, dans laquelle souvent les

ss.

comme brebis de la boucherie. P fèaume xliiii. 2 3.

deles Martyrs de Lefus Chrift.

Le zele ardent que ie voy en ce licw Ermmiles feuxstout eflonné admire:

Car ul eftlasre aux bons pour Les conduire:

Et les enflamme au firuice de Dieu.

Et le voyant des tourments am milien Vilorieux par deffus fon martyre, Le voy an feu vy autre fen reluire.

luthériens se réunissaient. Le président Saint-André, Démocharès, le cardinal de Guise firent déposer par deux enfants qu’un jeudi avant Pâques, on avait mangé un COchon, au lieu d'agneau pascal, et qu'après minuit, la lampe éteinte,

Le voy un feu brnsler vn autrefeu.

Car f Pardeyr)fi la celefle flamme . Des faintts Martyrs @ eftlaire Gr: cnflames . N’eff-elle pas vn feu clair & bruslant ?

Et fi, s'armant d'une vertu fupreme.

Elle a vaincu la flamme Laffaillant, = N'efl-ce pas feu ,plus feu que le feu me[me?

on avait renouvelé les orgies reprochées aux premiers chrétiens. La femme de l'avocat et ses deux filles n’hésitè- : À ; rent pas, pour sauver 1OUYS OCCU : € fommes efimez leur honneur, à se Te Pico livrer elles-mêmes entre les mains de leurs détestables ennemis, et à se laisser enfermer au Chäàtelet. Il fallut reconnaître leur innocence.

Des fenêtres de leur maison, que d’autodafés ces sublimes héroïnes avaient pu voir ! Le sinistre poteau était dressé en permanence, sur un tertre quiest resté pendant des siècles.

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1, La place Maubert fut à l’origine la place Maître-Albert, (dont le nom est resté à une vieille rue du quartier latin) en souvenir d'Albert le Grand, le maître de Thomas d’Aquin. — 2. Nous reproduisons une gravure du Martyrologe qui représente les bûchers allumés sur la place Maubert et ailleurs. Elle est empruntée à l'édition de MDLXIIIT, « Actes des martyrs déduits en sept livres, etc, » Exemplaire de la Bibliothèque du Protestantisme. — 3. Histoire ecclésiastique, T, 269,

Les gens du quartier — nous savons qu'il était plus ou moins bien habité — beaucoup de maquignons, occupent au-

4 tour du poteau les premières pe” places. Peu à peu la foule arrive par toutes les rues voisines, rue Saint-Victor, rue de la Montagne Sainte-Gene- L 1 viève, rue cdesaNovers. rue ] : | Perdue, rue de Bièvre, rue du

a Pavé. Dans les églises il y a eu des prêches fanatiques. On a Ii fait des processions, on est allé

I de station en station, on s’est | | reposé en voyant brüler un __. ni T ; hérétique. Enfin un dernier flot us inonde tout, et le fatal tombereau débouche de la rue du Pavé; quisétaittétionremnce comme fermée par le clocher de Notre-Dame.

La victime descend, c’est

=. TÉL — Vu J| AlexandreCanus(1534),ancien ie RER -— | TE | | Jacobin. Une de ses jambes a 2 | été rompue. Il n’en fait pas E— | 7 moins un sermon « excellent no e. | et de merveilleuse efficace !. »

Aussi désormais on aura la Paris. Place Maubert. (p. 253.) précaution de couper la langue aux prisonniers.

C'est un jeune compagnon orfèvre (1541 ?), natif du faubourg Saint-Marceau. Un étudiant catholique, qui habitait alors Paris, a raconté à l’un de ses professeurs comment s'opérait le nouveau supplice. Il a présenté, dit-il, sa langue au couteau, en la sortant autant qu'il le pouvait. Le bourreau l’a tirée encore avec une pince, l’a coupée, et lui en a frappé les joues. Ceux qui étaient présents l'ont ramassée, et l'ont jetée à la face du patient*. Au milieu de la foule, sur la place, se trouvent un futur martyr espagnol, Jacques de Enzinas,ou Dryander, et le futur historien des martyrs, Jean Crespin. « J’estoy, dit-il, au nombre de ceux qui furent spectateurs de sa mort et issue glorieuse‘. »

1. Histoire des martyrs, I, 286. — 2. C’est par erreur que Crespin dit 1540. Bulletin, XLI, 1892, p. 467. — 3. Bullelin, VI, 1857-58, p. 420. Lettre d’un jeune catholique allemand, témoin oculaire, 1542. — 4. Histoire des martvrs, I, 343. ‘Bulletin, XXXVNTII, 1888, p.267. Cette même année il y eut place Maubert, en face du bûcher d’un autre

C’est Pierre Chapot, un jeune correcteur d'imprimerie. Jusqu’à la fin il lutta avec son confesseur, Maillard. La géhenne extraordinaire l’a presque démembré. Il se fait soutenir par deux valets. Il ouvre la bouche (on ne lui avait pas coupé la langue); les forces lui manquent. Après s’être fortifié par une courte prière, il recommence. Alors Maillard l’interrompt. Chapot réplique et récite le Symbole. Maillard excite les spectateurs. Le tumulte grandit. « Dites seulement : Ave, Maria, » crie Maillard. « Dites seulement : Jésus Maria, et vous serez étranglé avant d’être brülé! » Le mot échappe au lutteur épuisé, qui se reprend cependant aussitôt : « Qu'’ai-je dit? » Mais à l'instant il est étranglé. Et l’on décide de couper la langue de tous les hérétiques sans exception!.

C’est le cordonnier Nicolas Nail (1553), auquel on a trouvé moyen de faire pis encore. La géhenne a littéralement « dissous » ses membres. Dans la bouche il a un baïllon de bois, attaché par derrière, et serré de telle sorte que «la bouche de grande violence lui saigne des deux costez, et la face, par grande ouverture de la bouche, est hideuse et desfigurée. » La populace est plus excitée que jamais. C’est un des jours, où, selon un témoin oculaire, elle applaudit, elle insulte, elle aboye *. Avant d’attacher le patient, le bourreau lui graisse le corps, et met pardessus de la poudre, si bien que le bois s'est à peine enflammé, « que déjà la paille flamboyante saisit la peau du poure corps. » Mais, à surprise! le feu brûle les cordes du baïillon. Le martyr recouvre la parole et, avant d’expirer, il peut, à haute voix, invoquer le saint nom de Dieu *.

Et les vieillards, les jeunes ouvriers, les étudiants, les femmes se succèdent continuellement. Voici une jeune veuve (1557), la damoiselle de Graveron. Elle a posé ses habits de deuil pour reprendre « son chaperon de velours, et autres accoutrements de joie.» On a beau lui couper la langue. Sa face reste « vermeille, voire d’une excellente beauté.» Tous voient qu’elle a hâte de fêter des noces éternelles“.

Voici Pierre Chevet, âgé de 60 ans, que son baillon rend difforme, que son bourreau frappe à coups de poing, que son confesseur frappe à coups de pied; le bourreau le jette de la charrette sur le sol, la tête la première. Et lui, jusque dans les flammes, il crie : « Et que je suis heureux! Et que je suis heureux! que je suis heureux°. »

Voici enfin trois amis (1559), qui profitent de ce qu’on ne leur a pas coupé la langue pour chanter le cantique de Siméon :

Or laisses, Créateur, En paix ton serviteur.

« pour actions de grâces de l'honneur que Dieu leur faisoit de Îles appeler en ceste façon en son royaume céleste?. »

martyr, Geoffroy le Blon, une amende honorable faite par Jehan Goujon. M. N. Weiss pense qu’il s’agit du célèbre sculpteur, lequel finit par s’enfuir en Italie, en 1562, pour cause de religion. Bulletin, XLII, 1893, p. 30.

4. Histoire des martyrs, I, 516. Voir Weiss, La Chambre ardente, XXxvu. — 2. « Oblatrationes. » ‘Bulletin, VI, 1857-58, p. 422. — 3. Histoire des martyrs, Il, p. 12. — 4. Ibid., II, p. 567. — 5. Ibid., II, p. 646. — 6. Ibid., IL, p. 648. — 7. Ibid., II, p. 671.

Ce sont les derniers dont nous parle le Martyrologe. D'un côté, la sauvagerie la plus fanatique et la plus bestiale, et de l’autre, un chant nuptial, un chant triomphal !

Parmi les spectateurs étaient des fidèles, qui osaient quelquefois faire entendre une parole, et qui du regard soutenaient leurs frères. Ils notaient leurs discours. Il y avait même des pasteurs. Et on écrivait le tout à Genève. « Tout vif il a été brûlé, raconte Macard à Calvin, au sujet de Guérin, et quelquefois il a été retiré des flammes pour que le tourment fût plus long!. » Cette force d'âme, après Dieu, à qui la devaient-ils, sinon à ces lettres de Calvin qui pénétraient dans toutes les prisons ? Et Calvin, quel fut son titre le plus vrai et le plus prodigieux, sinon celui-ci : pasteur de ce troupeau de fidèles qu'on immolait, place Maubert ?

Aujourd’hui, au centre de la place, se dresse une statue, celle d’une autre victime de l’inquisition, Etienne Dolet, brülé ici en 1546 *°. Une inscription grecque rappelle une phrase qui motiva sa condamnation : « Tu ne seras plus.» La devise et le martyr ont été adoptés par la Libre pensée moderne qui, au piédestal, vient régulièrement accrocher ses couronnes *.

Que le matérialisme cynique triomphe au lieu même où a triomphé la superstition, c'est logique. Ils se ressemblent comme deux frères, même dans

Etienne Dolet.

leur ignorance. En effet, si Dolet avait quelquefois mérité la condamnation de Calvin“, et même l’excommunication de l’apôtre de la tolérance, Castalion, de savants critiques soutiennent que, à partir de 1539, ses sentiments s'étaient modifiés. Ce que la Sorbonne voulut surtout brüler, ce fut l'éditeur de la Bible. Dolet lui-même ne s’y trompa pas :

Mais quelques gens ne sont point à leur aise De ce que vends, et imprime sans craincte Livres plusieurs de l’Escripture Saincte.

Voyla le mal dont si fort ilz se deulent :

Voyla pourquoy ung si grand mal me veulent.

Voyla pourquoy je leur suys odieux :

Voyla pourquoy ont juré leurs grands dieux Que j'en mourray.

Et autre part :

C’est seulement que me suis addonné (Sans mal penser) depuis ang temps certain De mettre en vente en François et Latin Quelcques livres de saincte Escripture.

Voyla mon mal, voyla ma forfaicture .

4. Opera, XVII, 1558, p. 230. — 2. Bulletin, XXXVNIII, 1889, p. 333, « La statue d’Etienne Dolet. A, L. » — 3. Dans la traduction d’un prétendu dialogue de Platon, l’Axiochus (l’unique exemplaire connu se trouve aujourd’hui à la Mazarine), Dolet avait ajouté à la phrase grecque où yàp oùk &ce (tu ne seras plus) les trois mots: rien du tout, mots qui ne changent nullement le sens du texte, mais ne font qu’exprimer plus clairement ce que veut dire

En réalité, la traduction incriminée n'était qu'un prétexte, forgé « en isolant un membre de phrase de tout ce qui précède et de tout ce qui suit, en lui prêtant une signification contre laquelle protestent le bon sens et les mots euxmêmes!. » Cenest pas un des spectacles les moins curieux que de voir l’impiété du XIX: siècle répéter béatement un texte tronqué par le cléricalisme du XVI°, et, dans son aveugle fanatisme, venir jeter ses couronnes de défi à l’immortalité, aux pieds de celui dont le plus beau et le dernier chant a été précisément un cantique à l’immortalité.

Sus donc, esprit, laissés la chair à part,

Et devers Dieu, qui tout bien nous départ,

Retirez-vous comme à votre rampart, Vostre forteresse...

Si sur la chair les mondains ont pouvoir,

Sur vous, esprit, rien ne peuvent avoir.

Quant à la chair il luy convient pourrir,

Et quant à vous, vous ne pouvez périr,

Mais avecq Dieu toujours debvez fleurir Par sa bonté ?.

Pauteur. La Faculté de théologie se réunit, le 14 novembre 1544, dans la grande salle de la Sorbonne, déclara le passage « mal traduit, et contre l’intention de Platon. » « La censure, dit Christie, fut prononcée par des théologiens ignorants, qui ne savaient même pas épeler le titre du livre qu’ils condamnaient. » Christie, p. 443-444. — 4, Bulletin, XVI, 1867, p. 535; XXXVIIT, 1889, p. 101 et XXX, 1881, p. 355. « Etienne Dolet et ses opinions religieuses, » par O. Douen et N. Weiss. — 5. Christie, p. 431.

41. Calvin s’en tint à son premier jugement, et n’oublia pas les attaques vives de Dolet contre tous les Réformateurs. Lorsque Dolet se mit à imprimer des Bibles, Calvin fut étonné, « À Lyon, dit-il, ce qu’il y a de bon, c’est que Dolet imprime le Psautier, et commencera bientôt la Bible, en suivant la version d’Olivétan. Que l’on prétende maintenant que Satan n’est pas serviteur de Dieu. » Opera, XI, p. 357 (déc. 1541). Trois ans plus tard, quelqu'un lui est encore suspect, parce qu'a Lyon « il a vécu très familièrement avec Dolet, et avec un troisième individu de même farine. » Opera, XI, p. 749 (sept. 1544). Il n’est pas étonnant que Farel ait fait preuve de la même vivacité et de la même sévérité que Calvin. En 1558, il lui rappelle encore cet « impie Dolet, » qui raisonnait si joliment contre ceux qui prêchaient l'Evangile, contre Luther et les autres. Opera, XVII, p. 139. Th. de Bèze, encore jeune et ardent, composa et ne craignit pas de publier une ode, où il fait l’apothéose de l’érudit et du poète. Imprimée dans la première édition des Poemata (1548), et encore une autre fois, elle disparut des éditions de 1569 et de 1576. (Christie, p.457.) Voici comment M. Christie apprécie les idées religieuses de Dolet : « Les accusations d’impiété se fondaient probablement plutôt sur la conversation que sur les ouvrages de Dolet, puisque la teneur générale de ses écrits ne les vérifie pas, encore qu’il ne manque pas de passages dans les Carmina, comme dans les Commentaires, qui devaient certainement fournir des preuves corroboratives à ceux qui désiraient ajouter foi à la rumeur publique (p. 461). Nous ne manquons pas de témoignages contemporains qui nous montrent que Dolet passait généralement, sinon pour athée, du moins pour matérialiste (p. 462). Tout nous porte à conclure que Dolet était théiste sincère et qu’il reconnaissait un être divin, créateur et maître du monde. Si toutefois nous désirons arriver à quelque chose de plus précis, de grandes difficultés surgissent, et les livres de notre auteur nous offrent quelques contradictions (p. 463). L’immortalité que Dolet attendait, et à laquelle il croyait du plus profond de son cœur, n’était qu’une immortalité métaphysique, pareille à celle dont parle Horace... Parfois cependant il se demande si le bonheur éternel ne consiste pas en une passivité éternelle, et en somme si le Nirvana n’est pas le bien suprême, Toutefois il subit d’autres impressions, et alors il pourrait nous faire supposer qu’il croyait à l'existence réelle de l’âme individuelle, après la mort, et à la Providence qui régit le monde (p. 467). » On ne peut donc pas faire un bien grand crime à Calvin d’avoir apprécié les idées religieuses de Dolet comme le public du XVIe siècle, et comme le savant critique du XIXe, Christie. Celui-ci déclare qu’il ne peut trouver fondées les hypothèses de M. Douen (p. 474-475). — 2. Christie, p. 451.

8. La rue des Noyers!, qui aboutissait à la place Maubert, et la rue Saint- Victor, qui en partait, formaient la grande arèête transversale de l'Université. Suivons ce qui reste de la rue Saint-Victor?. Avant d'aboutir à la porte de ce nom, nous trouvons, à gauche, adossé aux remparts, le collège du cardinal Le Moine, et il faut nous

ti AE Î PTT A à A arrêter ici, comme nous | NEA CE AC A a î ï nous sommes arrêté au LE ANA M A NT lé : ne mu qi a

collège de Navarre. Ce que le collège de Navarre fut pour les idées anciennes, pour la réaction,

Bernard

pour le catholicisme, Île collège du cardinal Le Moine le fut pour les idées nouvelles, pour le progres pourra Réforme. L'esprit qui animait le collège de Navarre était celui de Le Picart; l'esprit qui animait le collège du cardinal Le Moine était celui deLeiFèvre

Le collège avait été fondé en 1302, par le cardinal Le Moine, ami de Boniface VIII. Au commencement du XVI® siècle, il comptait seulement quatorze boursiers; mais il possédait une pédagogie, ou internat. (Page 250.)

En 1400, un savant Bavarois, Jean d'Abensberg, suivait les cours de Le Fèvre et de Clichtove. Il les entendit souvent reprocher à Pierre Lombard, l’un des pères de la scolastique, d’avoir altéré la source de la philosophie divine, en y faisant couler les ruisseaux bourbeux de ses Questions *.

Clichtove, qui d’ardent fabrisien devint ardent anti-luthérien, fut remplacé, avec avantage, au collège du cardinal Le Moine, par Guillaume Farel. Nous avons parlé du professorat de celui-ci. Autour de lui s'étaient groupés quelques jeunes hommes, dont l’amitié lui resta fidèle. Lange, son élève, fut aussi son collègue, en 1521; il enseignait le grec. Quelques lettres de lui nous donnent une idée de ce petit cénacle, où l’on cultivait, dans une pieuse fraternité, le respect et l'affection pour Le Fèvre et pour Farel.

Paris. Le collège du cardinal Le Moine. (Plan Turgot, 1740.)

1. Il en reste encore plusieurs maisons, à l’ancien alignement, entre le théâtre de Cluny et la rue des Carmes : en particulier celle qui a pour enseigne : « Boulangerie des Noyers, fondée en 1780. » — 2, Près la rue Saint-Victor, dans la « rue du Meurier, » « dans la maison de la Grant-Cour, » habitait, de 1558 à 1560, un libraire, Martin Lhomme, ou L’Hommet, que de Thou appelle « pauperculus. » 11 imprima un des livres les plus célèbres du siècle, le fameux pamphlet d’Hotman contre le cardinal de Lorraine, l’Epître au Tigre de la France. Il est vrai qu’il paya son audace de sa vie, et fut exécuté, place Maubert, le 15 juillet 1560. Ph, Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 245. — 3, Herminjard, I, p. 20. — 4. Jbid., I, p. 178.

Ceci n'est-il pas touchant? « Nous avons longtemps vécu ensemble, écrit-il à Farel, adonnés aux mêmes études, toi comme maître, moi comme élève. Et cependant j'ai de beaucoup plus nombreuses et plus grandes raisons de t’être étroitement lié; et d’abord cette charité chrétienne et cette nourriture que nous a longtemps offerte, alors que nous vivions dans son intimité, Faber, cet homme si saint en même temps que si savant. Voilà pourquoi toujours j'avouerai que je te suis intimement uni!.»

Notons encore : Milaeus (Huet Perrot} régent des classes de grammaire, élève et ami de Farel, (Mileum tuum, dit Le Fèvre écrivant à Farel; Mileus noster frater, lui dit Jean Canaye*); et Toussain, le futur Réformateur de Montbéliard, et Vatable, dont Marot écoutait les leçons. Toussain écrit: « Les frères qui sont dans ce collège [c’est-à-dire du cardinal Le Moine], où je me trouve en ce moment, te saluent *. »

Réunion unique d’esprits modérés, doux, amis de l’étude et de la Bible, autant que les Navarrais étoient violents, fanatiques, ennemis des belles-lettres et surtout des saintes lettres. Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que ce collège a été le théâtre d’un effort original, qu'il a fait « un pas en dehors de la tradition. » En effet, non seulement le premier professeur de langue hébraïque,

Paris. Cour du collège du cardinal Le Moine. (p. 258.)

Vatable, fut, et resta malgré les règlements, par privilège royal, boursier du collège Le Moine, mais une « marque avérée » de l'essor des études fut le cours de grec, donné en 1528, par un des maîtres de Jacques Amyot, Bonchamp (Evagrius). Un vieil auteur ajoute : « la classe duquel s'appeloit l’eschole des grecs, à cause qu'il ne s’y lisoit que du grec, contre le quodlibet, alors vulgaire, græcum est, non legitur*. »

Franchissons enfin les murailles. Deux faubourgs attirent notre attention. 1. Voici d’abord le faubour gSaint-Victor, groupé autour de l’abbaye de cenom. Fondé, en 1108, par Guillaume de Champeaux, le maître du Réalisme, le rival

1. Herminjard, I, p. 242. — 2. Ibid., 1, p. 208, 242; II, p. 236. — 3. Ibid., I, p. 464-465, 9 décembre 1526. — L, Ce témoignage est emprunté à la savante étude de Ch. Jourdain, qui malgré toute son érudition a l'air d'ignorer, ou, ce qui est plus grave, passe sous silence, la présence et l’activité de Le Fèvre d’Etaples, dans ce collège, Ch. Jourdain, Excursions historiques et philosophiques à travers le moyen âge, 1888 : « Le collège du cardinal Le Moine, » p. 267-302.

malheureux du jeune Abélard, ce monastère fut au moyen âge un ardent foyer du plus noble mysticisme. Ici vécurent Hugues et Richard de Saint-Victor, ces grands observateurs, ces puissants analystes, qui, méditant sans cesse sur ce texte: « Dieu est amour, » firent sortir de la plus admirable doctrine de la Trinité la garantie même de la liberté de Dieu et de la liberté de l’homme. On a dit: Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Saint- Victor, furent les centres principaux de l'enseignement, et peuvent être considérés comme le triple berceau de l'Université!. Au XVI siècle, que les temps sont changés! Hugues et Richard sont remplacés par Lizet, « l'ennemi capital de ceux de la religion et de toute vertu ?. » Premier président du parlement, de 1529 à 1550, c'est lui qui a signé presque tous les arrêts de mort exécutés place Maubert, et ce ne sont pas les protestants qui regretteront d’avoir eu pour persécuteur un tel homme : ils n'auraient pu imaginer un symbole, — plus avantageux pour eux, — de l’anti-protestantisme. Sauf lavarice, cet ami de Béda posséda, à un rare degré, les sept péchés capitaux. Ce fut surtout un adorateur passionné de Bacchus et de Vénus, comme on disait. Ce qui fit rimer :

Vieil pourri, au rouge museau, Deshonneur du siècle où nous sommes.

Quant à son intelligence, Christie l’a appelé « le plus stupide des stupides, » et a cité ces autres rimes :

Il fait mourir en mourant La plus grande beste qui fut oncques.

Tel fut le digne président de la Chambre ardente*.

Disgrâcié et même exclu du Parlement, il reçut, pour se consoler, l’abbaye de Saint-Victor, le 8 août 1550. Mais le nouvel abbé n'était pas plus prêtre par le titre que par le caractère. Il ne fut ordonné qu'en septembre 1553, un an avant sa mort" (juin 1554). N'ayant plus de supplices à infliger aux membres de l'Eglise évangélique, il se mit en tête de les pourfendre avec sa plume. De là neuf traités de controverse « dans un langage qu'il suppose être le latin, » et dont la pensée valait le style. Il eut, on peut le dire, l'honneur de pousser à son degré suprême non seulement les vices et la cruauté d’un inquisiteur, mais la sottise contre la Bible. Il est le type idéal de l’anti-bibliciste. « Dans son traité contre la traduction des Ecritures en langue vulgaire, il prétend que, dans les premiers siècles de l'Eglise, il y avait deux sortes de latin, dont l’un était compris seulement par les savants, que ce fut dans ce docte langage que Saint-Jérôme traduisit la Bible, et que sa traduction, bien qu’on l'appelle la Vulgate, était absolument incompréhensible pour les gens du peuple, à l’époque où elle fut faite”. »

Théodore de Bèze prit la plume pour le réfuter, et écrivit le pamphlet qui a surtout immortalisé Lizet; car, tandis que les œuvres du Président sont oubliées,

4, Féret, La Faculté de théologie de Paris, 1, p. xiv. — 2. Histoire ecclésiastique, I, p. So. — 3, Christie, p. 406- 414. — k. Jacques de Breuil et Claude Malingre, Les Antiquitez de la ville de Paris, 1640, p. 469. Bulletin, XXXVII, 1889, p. 587. — 5. Christie, p. 412.

et qu'on n'en connaît plus qu'un seul exemplaire, à la bibliothèque d'Oxford, « l’'Epître de Maître Benoit Passayant à Messire Pierre Lizet,» eut au moins six éditions au seizième siècle, fut réimprimée au dix-huitième et même au dix-neuvième siècle. Ces pages, en effet, écrites en un latin macaronique, et peut-être avec la collaboration de Viret, ne seraient pas désavouées par Rabelais lui-même. C’est un chef-d'œuvre de gaieté, de verve et d’éloquence bouffonne.

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Paris. Faubourg Saint-Victor et faubourg Saint-Marceau. (Plans de 1555.) Collège du cardinal Le Moine. Abbaye Saint-Victor. Rue Coupeau. Rue Saint-Marceau. Saint-Médard.

« Ah! vous parlez de monsieur le ci-devant président! En voilà un bon numéro! Comment va Monsieur son nez? Est-il pas toujours vêtu de cramoisi? Est-il pas toujours damasquiné? Ce bon Jean de Gagney, notre maître, disait que tous les hérétiques étaient pâles. Tirez la conséquence. Monsieur le ci-devant président est aussi rouge qu'une bouteille de vin théologal ou rosé, ergo, il n’est pas hérétique. Et comme il ne peut être cardinalis, c'est-à-dire cardo ou pivot de la sainte église apostatique, par la tête, il l’est par son équivalent, id est par le nez. Car qui serait assez hérétique pour soutenir qu'un nez ne vaut pas bien un chapeau. L'antécédent est prouvé pour quiconque a admiré sa naséitude. Ergo*.»

Bèze ne craignit pas de déplorer, en vers, la mort de ce nez célèbre. La complainte est mise dans la bouche même de messire Lizet, au moment où il perd son nez à la suite de ses excès divers :

1. Le Passavant de Théodore de Béze, traduit par Isidore Liseux. 1875. — 2. Le Passavant, o. c., p. 12.

Nez né seulement pour boire, Nez, mon honneur et ma gloire :

.… Las te faut-il enterrer?

Et qu’eau bénite te lave

Prise ailleurs que dans ma cave ?

Nez, seul vrai nez beuvatif,

.… Alambic de mes plaisirs,

.… Suce-vin, vuide bouteille, Nez, nez, ma rose vermeille :

Adieu, nez qui vas en terre, Avecques lequel s’enterre L’espoir que j’avois jadis

De ce mien bas paradis.

Hélas ! au moins j’espérois Qu’avec moi tu partirois,

Et qu'après nostre vivant Mourrions ensemble en beuvant.

Nez, vrai nez de cardinal,

Mes heures, mon doctrinal, Miroir de la sorbonnique,

Qui ne fut onc hérétique :

Vrai suppost de notre Eglise, Digne qu’on te canonise !,

Le monastère Saint-Victor a été remplacé par une halle aux vins. Lizet vécut en ces lieux trois cents ans trop tôt.

2. Et puis, voici le faubourg Saint-Marceau (ou Saint-Marcel). On y arrive par la porte Bordelle qui débouche dans la grande rue Marceau (aujourd’hui rue Mouffetard). Au seizième siècle, les écoles des protestants s’appelaient les écoles « buissonnières ?. » Leurs cultes auraient mérité le même nom, car ils étaient relégués en dehors de la ville, au milieu des jardins, des champs *.

En descendant la rue Saint-Marceau, où Simon de Colines avait transporté son imprimerie, en 1530, à l'enseigne des Quatre-Evangélistes !, on rencontrait, à gauche, une maison de campagne qui avait été bâtie par Simon de Cramault, patriarche de Jérusalem (il y a encore aujourd’hui le marché du Patriarche). Elle appartenait pour le moment aux Canaye, dont nous ävons vu un des quatre frères étudier sous Farel, au collège du Cardinal Le Moine. Ces Canaye étaient les premiers qui, en France, eussent fabriqué des tapisseries de haute lisse. Ils

4. Le Passavant, o. c., p. 204. La réputation bachique du premier président était bien établie. Déjà la Farce des théologastres, jouant sur le mot lise, qui, dans l’Orléanais, signifie un coupe-bourgeon, rimait :

C'est la nature d’ung lizet De faire dommaige à la vigne.

Ed. Fournier, Le théâtre français avant la Renaissance, 1872, p. 421. — 2. Bulletin, VII, 1859, p. 273. — 3. Macard raconte à Calvin qu’un soir, un coup de pistolet étant parti dans une assemblée, les fidèles sortirent « dans les champs, au milieu de la nuit, à la clarté de la lune et des étoiles. » Opera, XVII, p, 349, 24 sept. 1558. — 4. Ph. Renouard, Bibliographie des éditions de Colines, p. 447, et Imprimeurs parisiens, p. 76.

étaient les alliés des Gobelins, leurs voisins de quartier, protestants comme eux, et méritent de partager leur gloire comme ils ont partagé leurs travaux.

Les Canaye avaient loué leur maison à un marchand lucquois et protestant, Ange de Caube, qui, sans consulter son propriétaire, la « baïlla pour les prêches. » Le 26 décembre 1561, après diner, 12 à 13000 protestants s’y trouvaient réunis!. Bèze, qui raconte l'événement à Calvin, y était aussi. Dandelot l'y avait accompagné, la veille, avec une suite honorable, à travers les rues de Paris, à la stupéfaction des bourgeois entassés pour le voir passer. Ce jour-là ce n’était pas lui qui prèchait, c'était Malot, le pasteur dont on devait bientôt promener en triomphe les pantoufles, ne pouvant promener sa tête. Le culte commence. Le curé de Saint-Médard, dont le presbytère et l’église n'étaient séparés de la maison du Patriarche que par une ruelle ?, fait sonner les cloches à toute volée pour empêcher la prédication. Un diacre va dans l’église et prie gracieusement les sonneurs de cesser leur sonnerie pour quelque peu de temps. D’autres protestants arrivent. Le diacre est tué d’un coup de pertuisane. Pendant ce temps, l'assemblée commence à s’agiter. Bèze rassure les femmes, la foule, de la voix, de la main. Malot fait chanter le psaume XVI. Mais les prêtres se mettent à sonner le tocsin. Le tumulte grandit; Bèze se précipite au milieu de la place. Le guet arrive et emmène quelques catholiques prisonniers. Mais le lendemain d’autres reviennent et mettent le feu au Patriarche.

Jean Canaye, qui était absent, eut beau protester, après coup, contre les agissements de son locataire, Ange de Caube; il était trop suspect. Il fut obligé de céder sa maison à la fabrique de Saint-Médard, le 18 août 1562 *. Les persécutions se multiplièrent contre lui et les siens. L’aîné des frères, Philippe, fut pendu à Toulouse, parce qu’on en voulait à sa foi, et peut-être encore plus à sa fortune, qui était très grande. L'autre, Pierre, finit ses jours dans les prisons de Paris, et l'ami de Farel, Jean, se réfugia à Genève, puis passa à Cologne, où 1l mourut. Seul, Jacques Canaye survécut aux guerres civiles *.

Les protestants transportèrent leur culte dans « la maison appelée Jérusalem, située sur les fossés de la porte Saint-Jacques ÿ. » Une curieuse lettre, écrite au sortir de l’un des derniers cultes de Jérusalem, précise et dit que cette maison était devant « la Bracque latin, » un jeu de paume datant de 1560 f. Il avait pour enseigne un chien braque, et avait fait donner à la place de l'Estrapade le nom de carrefour de Braque ou de Bracque latin.

Cette lettre, du 17 mars 1562, nous raconte que le duc de Guise, couvert des lauriers, c'est-à-dire du sang, de Vassy, avait fait son entrée dans la capitale

1. Bulletin, 1, 1853, p.255 : arrêt du parlement, 18 août 1562.— 2. Mémoires de Condé, éd. Michaud, VI, p. 611. — 3. France protestante, 1e éd., III, p. 181. — 4. Mémoires de l’Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse. « Un marchand de Paris au XVIe siècle, » par Charles Pradel, I, 1889. Il, 1890 (voir Bulletin, XL, 1891, p. 106). — 5. Hisloire ecclésiastique, I, p. 27. — 6. Rabelais en parle dans Gargantua à propos des étudiants : « et se despartoient en Bracque, ou ès prés, et jouaient à la balle et la paulme. » Bulletin, XIII, 1864, p. 283. « Aujourd’hui représentée par la maison située rue des Fossés-Saint-Jacques, No 26. » (L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1864, p. 94 et 326).

«en grande compagnie, avec grandes acclamations de gens attitrés, comme si le roy mesme y fust entré en personne, » « et en tout avoient bien deux mil chevaulx, les ung disent plus. » Condé se met aussitôt à la tête d’une troupe et va le soir au sermon, « accompagné de bien deux cents chevaulx en armes et force gens de pied, tant escoliers que autres ayant leurs epées !. » Bèze prêche et écrit à Calvin quel a été le succès de cet acte de courage et d’audace. Il signe avec raison : « de Paris, ou plutôt du milieu des camps?. »

C'était, en effet, la guerre qui se préparait, et quelques jours après, reculant devant l'enthousiasme populaire que soulevaient les Guises, Condé se retirait à Orléans.

En envoyant à ce quartier Saint-Marcel notre dernier salut, nous n’oublierons pas qu'il fut non seulement le théâtre de la vaillance et des souffrances de nos pères, mais aussi le témoin de leur charité. C’est dans le temple du Patriarche que fut lu, le 11 décembre 1561, le troisième document, qui venait compléter la grande charte de l'Eglise réformée. Au synode de la rue des Marais, on avait rédigé la Confession de foi et la Discipline. Au prèche du Patriarche, on publia la Police et ordre gardez en la distribution des deniers ausmonez aux pauvres de l'Eglise réformée en la ville de Paris. Maintenant la tempête pouvait souffler : l'Eglise, appuyée sur le « trépied vital, » la foi, la discipline et la charité, était capable d'y résister ‘.

Sortons de l’Université, en suivant la rue Saint-Jacques. Elle passe sous l'arche du Petit-Châtelet (Page 265), une vieille forteresse, où se trouvaient deux cachots, qu'un prévôt fâcheusement facétieux avait baptisés, l’un le Clos- Bruneau, l’autre la Rue-du-Fouarre. Comme ces rues étaient tout particulièrement habitées par les étudiants, c'était assez clairement indiquer à quels hôtes étaient non moins particulièrement destinées les deux prisons.

Nous traversons la Seine sur le Petit-Pont « avec son arche en dos de tortue, » qui n’a changé ni de nom, ni de place, et nous voilà dans la Cité, la seconde ville parisienne.

1. Dans l’île, deux monuments réclament presque toute notre attention, Notre- Dame et le Palais : Notre-Dame, le siège de la religion catholique, le cerveau d'où part l'opposition à la Réforme ; le Palais, le bras, la main qui, sous

4. Bulletin, XIII, 1864, p. 15. — 2. Opera, XIX, p. 350, 22 mars. — 3. Bulletin, 1, 1853, p. 255. — 4. Il est encore question d’assemblées tenues à Coipeaux, Coupeaux ou Coupeau. La rue Copeau est aujourd’hui la rue Lacépède. Il n’y a pas lieu de s’étonner que les protestants aient eu successivement, où même à la fois, plusieurs lieux de culte. Mais peut-être y a-t-il eu quelque confusion. L’abbé Bruslart dit que la Police et ordre fut lue à Coipeaux (Bulletin, T, 1853, p. 254), et le titre même de cette Police, citée par l'abbé, porte qu’elle fut lue au Patriarche. L'abbé estimait donc que c'était un seul et même prêche. Cependant, d’après les anciens plans, la rue Coïpeaux aboutissait au prêche de Jérusalem, et non au prêche du Patriarche.

bic.

l'impulsion du fanatisme, saisit les protestants, les torture, les pend et les brüle.

Sortie du Petit-Pont, la rue Saint-Jacques prend le nom de Rue de la Juiverie en arrivant au pont Notre-Dame. Elle est habitée, tantôt sur le Petit-

Paris. Le Petit-Châtelet. (p. 264.)

Pont même, dans une maison attenante à l’'Hôtel-Dieu (jusqu’en 1525), tantôt à côté du pont Notre-Dame, vis-à-vis l’église de la Madeleine (à partir de 1530), par le célèbre Geoffroy Tory!, à l'enseigne du Pot-Cassé. Le Dürer français dessine et grave : à lui sont dues les lettres qui ofnent les publications de Robert Estienne. Il a illustré aussi les Bibles de son ami, et plus d’une planche montre qu'il partageait ses idées religieuses et évangéliques *. Dans la même rue se trouvait aussi le cabaret de la Pomme de Pin, où Villon prit ses repues franches, où Rabelais, selon la légende, écrivit son Gargantua.

A la même époque (1531), la bonne reine Marguerite vint visiter l’'Hôtel-Dieu, qui se dressait à droite de la rue de la Juiverie. L'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire le Ciel!

Quelle ironie, à cette époque, que ces mots! Combien il eût été plus convenable

1, En 1508, il est correcteur chez Gilles de Gourmont, puis chez Henri Estienne. Il est, tour à tour, libraire, graveur, fondeur de caractères, imprimeur. De plus il est savant, professeur au collège du Plessis, au collège Coqueret, au collège de Bourgogne. Entre 1525 et 1530, Geoffroy Tory habita rue Saint-Jacques. Il mourut en 1543. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 352. — 2. Bulletin, V, 1857, p. 123.

de l'appeler, au moins, le Purgatoire! La reine trouva « l'air gros et infect ; » c'est le roi lui-même, François I%, qui le déclare. Elle eut surtout le cœur déchiré par les « grandes pauvretez, misères et calamitez que souffroient et portoyent les petiz enfans non malades, délaissez de leurs pères et mères malades et mors en l’hostel Dieu de la bonne ville de Paris. »

Elle obtint une enquête, et énfin, en 1534, Cu A prière et requeste nette Va il fondé l’orphelinat des LES BEN Enfants de Dieu où des AAC Enfants rouges, ainsi nommés d’après leur costume.

2. Un peu plus loin, à gauche, se trouvait l’église de Sainte-Croix, dont le doyen était en étroites relations avec Marguerite, et qui, un moment, faillit ne devenir rien moins que le chef d'une Réforme modérée et gallicane: Francots Landry. Avec une grande autorité morale, il

prêche les nouvelles opinions, combat la confession auriculaire, le culte des saints, le Purgatoire (1539, 1540). Il ne dit « point la

ï à J ‘ é Paris. (Plan Turgot.) Place Maubert. Rue Galande. messe, alléguant, comme il

Ecole de médecine. Petit-Châtelet. Petit-Pont. Hôtel-Dieu. Notre-Dame, estoit vrai, que naturelle- Le cloître. Rue de la Juiverie. Le Palais.

ment il ne beuvoit point de vin ?. » La foule accourt. Il y a « une telle presse que ses prosnes furent tantost convertiz en sermons. »

Sommé de se rétracter, il se tait un moment (1541), et puis recommence ses prédications avec une nouvelle hardiesse. Son exemple est contagieux. Des curés adoptent « ce mesme style, » en particulier François Pérucel, cordelier, depuis célèbre, et mort ministre de l'Évangile. Ce sera un des correspondants de Calvin.

Les craintes, les espérances sont à leur comble. Le doyen de Sainte-Croix est-il le chef attendu? « Une très belle et très grande occasion, dit l'Histoire

1. Bulletin, XXXVIT, 1888, p. 244. « Maître Fr. Landry, » par N. W. — Cet orphelinat fut placé près du Temple, au coin des rues de Bretagne et du Grand-Chantier actuelles. Le nom est resté à la rue : rue des Enfants- Rouges. — 2. Histoire ecclésiastique, 1, p. 47.

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