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Opera, XXI, Vie de Calvin, 3e édition, p

La dédicace du Commentaire sur le De Clementia étant du 4 avril 1532, la conversion définitive de Calvin serait donc de 1532.

Pour apprécier, au moins à un certain point de vue, la vraisemblance du renseignement de Bèze, il nous faut rassembler les quelques documents existants sur la vie de Calvin à Paris, dans l’année qui va de sa conversion au discours de Cop.

Le centre du mouvement protestant était en effet la maison d’Estienne de la Forge, un marchand, natif de Tournay, mais établi depuis de longues années, rue Saint-Martin, à l'enseigne du Pélican !, « bien fort riche homme, dit l'Histoire ecclésiastique, et non moins charitable?; » «en grande affluence de biens, dit Crespin, et bénédiction de Dieu, de laquelle il n’estoit mesconnaissant ni ingrat*. » Du reste, sa charité généreuse ne se bornait pas à soulager les misères du corps : elle s'occupait également des âmes. « Il avait en singulière recommandation l'avancement de l’évangile, jusques à faire imprimer à ses despens livres de la Saincte Escriture, lesquels il avançoit et mesloit parmi les grandes aumosnes qu'il faisoit *. »

On conserve à la Bibliothèque du protestantisme français un unique et précieux exemplaire de ces premiers traités distribués par les premiers protestants. C'est un petit volume traduit de Luther par Louis de Berquin: « Consolation chrestienne contre les afflictions de ce monde et scrupules de conscience.» Et au dessous du titre : « Ô Seigneur Dieu, fais que ton nom soit magnifié en tous lieux éternellement. » (Page 340.)

Ce pieux marchand fut victime de la persécution soulevée par l'affaire des placards, en 1534, et subit le martyre à la suite de Milon* (13 novembre), de Jean du Bourg, marchand drapier (14 novembre), d’une maîtresse d'école, etc. Le 16 février f, il « feist pareille amende honorable et fut pendu, estranglé et puys bruslé en une poterne, estant au cymetière Sainct-Jehan?. »

41. À Lyon, Estienne de la Forge avait aussi boutique, chez Loyset de l’Aube, près de la place de l’Herberie. Il était attendu à la foire, en 1534, et c'est là que Farel lui adressa, de Genève (25 avril), par l'entremise de Baudichon, une lettre, et une supplique qu’il devait remettre à la reine Marguerite. Toutefois on ne sait s’il vint à cette foire, car, dans son interrogatoire, Baudichon s'exprime ainsi: « On a dit au dict répondant que le dict

Estienne n’est encore venu. » Herminjard, III, p. 167. — 2. Histoire ecclésiastique, 1, p. 33. —3. Histoire des martyrs, I, p. 304. — 4. Ibid. — 5. M. Weiss a émis l’idée que ce qui causa la perte de La Forge ce fut peut-être un traité donné par lui à Milon, et qui en tout cas avait amené la conversion de ce jeune homme. — 6. 1535. Herminjard, I],

p. 267, n. 7. — 7. Bulletin, XI, 1862, p. 256, Liste des hérétiques ajournés par les gens du Roy en 1534. (N. S. 1535.) D’après le Bourgeois de Paris, Estienne de la Forge aurait chargé « fort, en sa mort, sa femme, » ce qui veut dire, sans doute, que, pressé de questions, comme savaient les poser les juges et bourreaux du temps, il reconnut que sa femme était luthérienne comme lui. Elle fut emprisonnée. Mais trois semaines plus tard (10 avril 1535), elle fit amende honorable, et eut seulement ses biens confisqués. Un an et trois jours (février 1536) après le supplice de son mari, elle épousa, à Lyon, le richissime marchand et banquier, Jean Kléberg, surnommé le « bon allemand. » Sans doute elle l’avait connu, à Lyon même, du vivant de son premier mari. Des trois enfants d’Estienne. de la Forge, une fille, Claude, épousa le célèbre baron des Adrets. Elle mit au monde, à Genève, deux jumeaux, qui eurent pour parrains David Kléberg, fils du «bon allemand, » et Calvin. Le Registre dit : « Nota que c’est l’ung des enfans du baron des Adrets, la femme duquel est accouchée de deux, à sçavoir d’un filz et d’une fille, et [David Kléberg] a esté parrain de la fille, et M. Calvin du filz. » ‘Bulletin, XXXIX, 1890, p. 267. Weiss, « Notes sur la Réforme à Lyon et à Paris. »

Tel était l’homme que Calvin fréquentait alors, et dont il se plaisait plus tard à écrire: « Sa mémoire doit estre bénite entre les fidèles

Sa) Lifition dre: @O comme d’un sainct martyr de fficntie/ contre fes Jésus-Christ !. »

afffictions de ce Autour d'Estienne de la

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Eglise de Paris. Il est con-

® forme au récit de Bèze et au

caractère de Calvin”, de croire que notre Réformateur s’affilia immédiatement et complè-

D felgneur Dieu Dieu! Ifais que tement à ce groupe de fidèles.

Alors Calvin entra en rela-

tor} Hot foit FE magnifie ». Far (4) {ous lieu! etet= tions intimes avec un ami de icéfernente la Forge, avec Gérard Rous-

sel, qui, nous l’avons vu,

évangélisa, après Farel, la

secrète communauté pari-

sienne. Ces relations permet-

tront au Réformateur, dans

Traité publié par Estienne de la Forge. (p. 330.) son épitre de 1597 adressée

à Roussel, alors évêque

d'Oloron, de parler de « nostre familiarité, de nostre cognoissance ancienne et

amitié presque fraternelle, » et «de la crainte de Dieu laquelle le temps

passé j'ay cogneue en toi et considérée non sans grand plaisir et admiration . »

« Notre Gérard, » dit affectueusement Calvin dans sa lettre, citée plus haut, du 27 octobre 1533.

Ici, comme partout, Calvin est aussitôt poussé hors des rangs; il devient chef, docteur écouté. Il prêche, et termine, dit-on, d'habitude ses allocutions par ces mots : « Si Dieu est pour nous, qui peut être contre nous “ ? »

Puis, non content d’édifier le troupeau naissant, il le défend contre les premières attaques des loups. C’est ce que raconte l'Histoire ecclésiastique ; et,

4. Opera, VII, p. 160. Bèze (Opera, XXI, Vie de Calvin, 2e édit., p. 56), dit : « Quand il [Calvin] parloit de ce personnage-là, c’estoit tousjours en luy rendant tesmoignage de grande piété, de bonne simplicité, et sans feintise ; que c’estoit un marchant bien prudent et diligent, mais néantmoins de fort bonne conscience et vray chrestien. » — 2. Voir Revue chrétienne, 1855, p. 738. Louis Bonnet : « La conversion de Calvin. » — 3. Opera, V, p. 280, 282, — Opuscules, p. 97, 98. — 4. Ce détail, rapporté par la plupart des historiens, sans indication de source, paraît avoir été emprunté uniquement à Tischer (p. 26). Voir Appendice I, Quelques historiens de Calvin.

dans son traité Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment spirituels (1545), Calvin nous parle lui-même de ses discussions avec leurs principaux chefs. Il le fait dans son style si vif et toujours si intéressant : « Il me souvient, qu'une fois en grande compagnie, Quintin voyant que je lui rabatois son caquet trop vivement, et voulant décliner la luicte [lutte] me dist que je trouvois son propos mauvais, par faute de l'entendre. À quoy je luy répondy, que j'en entendoye un peu plus que luy : d'autant qu'il ne savoit du tout ce qu'il disoit : et moy je congnossoye pour le moins qu'il vouloit embabouiner le monde de folies absurdes et dangereuses !. »

Un peu plus loin : « Quintin se courrouce, quand on Iuy demande comment il se porte. Comment, dict-il, Jésus-Christ se peut-il mal porter ?... Comme une fois j'estois présent, quand Quintin dict à un homme fort malade, qui avoit seulement dict : Hélas! mon Dieu, que je sens de mal, ayde-moy : Vore dia ? [que dites-vous] est-che bien parlé chela ? de dire que Christ se porte ma? tout le ma n’est y mie [pas] passé en ly ? n’est y mie en la gloire de son père? est-che là tou che que vous avez aprin ?? »

Une dernière anecdote précise encore tous ces détails et met en scène Estienne de la Forge lui-même.

« Je racompteray sur cela une histoire joyeuse, qui sera pour monstrer, de quoy leur profitent toutes ces réveries au besoing. I y avoit un certain cordonier à Paris, lequel fut embabouiné de cette secte, tellement que rien ne luy estoit plus mauvais, à son semblant. Or il advint un jour, que luy estant venu voir Estienne de la Forge auquel il avoit eu quelque acoinctance, il le trouva tout fasché, à cause qu’un sien serviteur l’avoit laissé, et avoit emporté quelque argent. Mais la principale cause de sa tristesse, estoit la crainte qu'il avoit, qu'il n’abusât quelque peu de son crédit. Ce cordonier luy demanda qu’il luy failloit [ce qui lui manquait]. Il le lui dist en trois motz, comme il estoit homme de peu de parolles. Mon cordonier incontinent de déguinder sur ses esles [ailes], pour voler par dessus les nues, et d’arguer Estienne de la Forge, qu’il blasphémoit Dieu, d'appeler son œuvre méchanceté : et que, puisque Dieu faisoit tout, on ne devoit estimer rien mauvais. Estienne de la Forge, sachant qu'il ne gagneroit rien à s’araisonner avec luy, et entrer en dispute, luy couppa la broche en un mot. Dieu voulut quelques jours après que ce philosophe de cordonier fust dérobé d’un serviteur. Incontinent comme phrénétique il court çà et là, pour en savoir des nouvelles. Ne le trouvant point, il arrive chez Estienne de la Forge, pour alléger son couraige, en faisant ses complaintes. Comme il commencçoit à desranger force injures contre ce larron, et estoit déjà en bon train : Estienne de la Forge luy rompit son propos, disant : Comment? faut-il ainsi blasphémer ? pouvons-nous ainsi accuser Dieu ? puisque c'est Dieu qui l’a faict, il le faut plus tost louer. Ce phantastique, estant confus par ses paroles mêmes, dont il avoit usé, s’en alla tout peneux, la queue entre deux jambes : et toutesfois ne s’amenda point pour cela ?. »

1. Opera, VII, p. 169. — 2. Ibid., p. 199. — 3. Ibid,, p. 185.

Telle était donc la vie que Calvin menait à Paris depuis un an‘, mêlé à tous les événements ecclésiastiques et universitaires (et nous avons vu avec quelle exactitude 1l les raconte à son ami Daniel); assistant aux prédications publiques de son ami Roussel, prenant part aux réunions intimes chez son ami de la Forge, exhortant les fidèles, et combattant les hérétiques, prenant insensiblement sa place, la première.

Tout cela est naturel, psychologiquement vrai; et on comprend que ce Calvin ait eu l’idée de profiter d’une occasion exceptionnellement favorable, et qu'il ait pu rédiger le discours du 1% novembre 1533.

M. Lang qui, nous l’avons vu, a publié la plus récente et la plus remarquable étude sur la conversion de Calvin, nous présente un tout autre tableau.

D'après lui, la conversion de Calvin (il aurait fallu prouver que ce mot avait pour Calvin le sens qu’il a pour notre société religieuse actuelle), a consisté en un acte unique (second point qu'il aurait fallu discuter, élucider), et cet acte unique a été subit ; il s’est effectué entre le 23 août et le 1° novembre 1533.

Calvin, nous est-il dit, a rompu subitement (pas a//mählich, mais plôtzlich), avec tout ce qui avait été pour lui jusqu'alors le but de ses efforts, son idéal ?. « En 1532, il se contentait encore d’une connaissance toute superficielle de la Vulgate. A la fin de 1533, l'étude de l'Ecriture, dans les langues originales, remplit son cœur.» « Avant 1532, et peut-être jusqu’au milieu de 1533, la question religieuse est pour lui comme s1 elle n'existait pas (ist die religiüse Frage für ihn so gut wie nicht vorhanden !)".»

Ainsi le 1*novembre 1533, Calvin aurait été le Réformateur que nous venons de voir pieux, ardent, aussi versé dans la connaissance de la Bible que dans la connaissance de Luther, et, le 23 août 1533*, il aurait encore été complètement catholique ! Même jusqu'alors la question religieuse ne se serait pas posée. Après quoi, deux mois auraient suffi à sa transformation.

A nos yeux, il y a là, même en dehors de tout document historique, une impossibilité absolue.

Aussi bien, pour affirmer cette conversion subite de Calvin, en octobre 1533, M. Lang est-il obligé de nier l'influence de Robert Olivétan; de nier l'in-

1. On a contesté, il est vrai, l’exactitude chronologique de l'Histoire ecclésiastique, qui fait certainement erreur en disant que Calvin rencontra à ce moment, à Paris, les Libertins ef Servet. Si elle se trompe sur le second point, pourquoi ne se tromperait-elle pas sur le premier ? Mais la Wie de Calvin (2e édit.) distingue très bien les deux faits; et, si elle place le second à sa vraie date, pourquoi n'y placerait-elle pas aussi le premier ? D’autant plus que ces longues discussions avec les Libertins, ces détails recueillis peu à peu sur eux, exigent plus de temps et plus de liberté que n’en aura Calvin dans le séjour clandestin et court fait plus tard à Paris, celui où, au péril de sa vie, il chercha à rencontrer Servet. Histoire ecclésiastique, X, p. 25. — 2. À. Lang, p. 37. — 3. Ibid., p. 47. — 4. Ibid., p. 30. — 5. C’est le jour où il assista à une séance du Chapitre de Noyon. Voir plus loin, p. 352. — 6. Nous lavons indiqué dans les pages précédentes.

fluence de Melchior Wolmar, et de remplacer toute l’histoire du développement religieux de Calvin, telle que les contemporains nous l'ont attestée, et telle que nous l’avons racontée d’après eux, par les raisonnements hypothétiques que voici: « Nous ne pouvons pas absolument nous représenter un homme de l'énergie de Calvin, restant pendant cinq ans protestant de tête sans l'être de cœur, n'étant pas protestant de toute sa personne !. » Nous ne pouvons pas nous représenter !.. Mais si Bèze, Colladon et d’autres ont pu se le représenter? Du reste, il ne s’agit pas du tout de se représenter comment Calvin a pu rester cinq ans protestant de tête sans l’être de cœur. Il suffit de se représenter que Calvin est devenu peu à peu protestant de tête et de cœur. Pourquoi donc un homme très énergique doit-il être soustrait aux lenteurs d'un développement régulier et profond ? Est-ce que, au contraire, à un homme très énergique, il ne doit pas être très difficile de brüler ce qu'il a adoré, et d'adorer ce qu'il.a brülé ? — On nous dit encore: « Sans doute, comme étudiant, il n’est pas resté tout à fait étranger aux questions religieuses qui agitaient le monde. Mais c'étaient des impressions légères, superficielles, qu’il secouait sans scrupule, en pensant aux querelles qui divisaient les sacramentaires, et à la nécessité d’une Eglise forte *. » Mais que d'hypothèses étonnantes et contradictoires! Comment celui pour lequel la question religieuse n’a pas existé jusqu’en 1533, n'est-il pas cependant resté étranger à cette question, déjà comme simple étudiant? Comment cet homme si énergique a-t-il été si superficiel ? Qu'est-ce que ce Calvin jusqu'ici inconnu, aux impressions légères, superficielles ? Comment cet homme si superficiel, si étranger aux questions religieuses, se trouve-t-il au courant des différences entre les protestants, relativement à la sainte Cène? Comment se trouve-t-il si préoccupé de la nécessité d’une Eglise forte ?

Et ce n’est pas tout. Après avoir été obligé de négliger toute une série de faits, M. Lang est obligé d’en interpréter toute une autre série, de façon à leur enlever la portée religieuse qu’ils nous ont paru avoir. Calvin achète une Bible pour son ami Daniel; cela ne signifie rien. Calvin se conduit comme nous avons vu vis-à-vis de la sœur de Daniel, laquelle veut entrer au couvent; cela ne signifie rien. Calvin parle dans son Commentaire sur Sénèque des Pères, de la Bible, de saint Paul; cela ne signifie rien. Melchior Wolmar, Olivétan, leurs idées évangéliques, tout cela ne signifie rien : et c'est G. Roussel qui, en 1533, sera cause du premier contact entre Calvin et l'Evangile (die erste Berührung), qui jettera le premier grain (zuerst ein Samenkorn) dans l'âme de Calvin *.

C’est à ce point qu'il faut violenter (nous indiquons naturellement nos impressions et non pas les intentions de M. Lang, dont personne n'apprécie plus que nous les travaux toujours si érudits et souvent si sagaces) l’histoire et la psychologie, pour faire tenir la conversion de Calvin dans les quelques semaines de la seconde moitié de l’année 1533.

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