‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 86 sur 156 · AUDIT · texte numérisé non relu

AUDIT

Angoulême. Intérieur de la cathédrale. (p.

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donner au peuple quelque goust de la vraye et pure cognoissance de son salut en Jésus-Christ!. »

Attestant la vivacité et la permanence des impressions laissées par le séjour de Calvin, beaucoup de récits plus ou moins légendaires nous ont été transmis par les historiens du pays.

Il est naturel de croire que Calvin a été plus

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d’une fois à Saint-Saturnin (10 km. d'Angoulême), et tout à côté, au château de Chaïllou, appartenant à Antoine Chaïllou, le prieur de Boute-

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ville ?. C'était un des trois ou quatre amis avec lesquels il vivait dans l'intimité : on peut penser qu'il le visitait à Saint-Saturnin ? (Page 375) comme à Girac. On montre à Saint-Saturnin une pièce de terre "appelée WaMCair/ne Elle porte ce nom dans un acte de 1700. Du reste, en 1666, Drelincourt écrivait : « J’aprends qu’il y a une vigne que l’on appele encore aujourduy la vigne de Calvin”. »

Plus sujette à caution, surtout avec ses enjolivements, est la tradition, cependant très enra- Les Environs d'Angouleme .| cinée, d’après laquelle Calvin se serait réfugié a —— quelque temps chez des amis de Îa Réforme au château de la Roche-Coral (en face du mamelon sur lequel est bâti Angoulême, à 10 km. environ). Le château a été remplacé par une habitation moderne : mais on montre toujours les grottes de Calvin (Page 378), excavations d’abord naturelles, puis agrandies par la main de l’homme. « Elles sont au flanc d’un rocher à pic qui domine la Charente. On ne peut actuellement y parvenir qu'au moyen d’une échelle, et comme le château est isolé du rocher où elles sont creusées, on prétend qu’autrefois un pont-levis, partant du premier étage, servait à y conduiref, » On pénétrait ainsi dans une première chambre qui contient une cachette (les autres disent un saloir!). La seconde salle beaucoup plus grande a des fenêtres semi-circulaires, d’où la vue s'étend sur toute la vallée. Là est la chatre de Calvin, excavation à deux mètres au-dessus du sol. Il paraîtrait qu'autrefois

— GÉRoutes PAR = Chemi

Abe Abies ÆClaix ee Chemin de fer

4. Opera, XXI, p. 57. — 2. Le château de Chaillou existe encore, à côté de Saint-Saturnin, près de Hiersac, où se trouve, avec les restes de la vieille église, la maison qui fut, dit-on, habitée par Calvin. A côté est la vigne dite la Calvine. Géographie de la Charente, par À. Joanne. — 3. Citons entre autres Desbrandes, ex-maire d’Angoulème qui, dans son Histoire [manuscrite] de lAngoumois, en 1812, écrit, t. IT, p. 240 : « Ce qui peut avoir donné lieu à la tradition d’après laquelle Calvin aurait été curé de Saint-Saturnin, c’est que Calvin est allé réellement à Saint-Saturnin, et que, pendant le séjour qu’il y fit, il composa quelques sentences, qu’il grava sur certains écussons que l’on à vus sur le champ de la cheminée d’une salle haute de la maison dépendant de l’archidiacre. » — 4. M. Paul Lambert a eu cet acte entre les mains. — 5. Drelincourt, o. c., p. 40. — 6. Michon, Séatistique monumentale de la Charente, 1844, p. 241. — Voir Goguel, Histoire et statistique des Eglises réformées ou protestantes du département de la Charente (1836), p. 23-28.

les parois offraient des inscriptions latines. Enfin, la troisième salle, plus petite, appelée chambre de Calvin, présente à sa voûte des espèces de crochets auxquels on pourrait attacher des cordes. On a parlé d’un hamac pour les membres fati-

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Angoulème. Saint-Saturnin. (p. 374.)

gués de Calvin! Qu’y a-t-il de vrai dans toute cette histoire? Y a-t-il quelque. chose de vrai?

Nous nous en tenons au jugement de M. Lefranc: « Encouragé et protégé par du Tillet, qu’il appelait lui-même son patron, il donnait libre carrière à son activité évangélique . »

Eut-il occasion de rencontrer chez du Tillet un personnage plus illustre encore que ceux dont nous venons de parler, Rabelais? On sait, en effet, que l’auteur de Pantagruel a fréquenté l’hospitalière et érudite maison de la rue de Genève*.

1. L'Eglise réformée d’Angoulème fut « dressée par Jean de Voyon, sur la fin du règne de Henry II. » Elle crût rapidement, ne put plus s’assembler en secret, et commença « de prescher en plein jour au temps mesme du tumulte d’Amboyse et au milieu des plus grans feux. » (Histoire ecclésiastique, éd. Baum et Cunitz, I, p. 245). En janvier 1561, « le seul ministre au pays d’'Angoulmoys, qui est assez de grande estendue » (Opera, XVII, p. 311. Lettre de Bouteiller à Calvin), tomba malade et on demanda un pasteur à Calvin. Celui qui viendra sera, écrit-on, « en lieu d’un fort bon aer, s’il y en a en France. » (Opera, XIX, p. 139. Lettre de Dumont à Colladon.) — 2. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 118. — Mais la rencontre d’Angoulème est plus improbable encore que celle de Paris. Nous avons

À ce moment, le héros de la Réforme et le héros de la Renaissance auraient peut-être trouvé, sans trop de difficulté, un terrain non seulement de conversation, mais presque d'entente.

Dès la fin d'octobre 1533, Calvin, racontant à son ami Daniel les histoires du collège de Navarre, parle de Pantagruel dont une nouvelle édition venait de paraître à Lyon. La Faculté de théologie l'avait censurée comme « ouvrage obscène, » avec quelques autres de la « même monnaie !. »

Un moment cependant Îes Réformateurs crurent que cet adversaire de l’'obscurantisme serait un ami de l'Evangile et l’on trouve le Gargantua dans la bibliothèque d’Olivétan ?. A cette époque (1533), a écrit M. Gebhart, Rabelais, qui traversait la période la plus indépendante de sa vie, incline véritablement au protestantisme *.

Notons quelques déclarations intéressantes :

Francais Rabrlais

Rabelais reproche au peuple de Paris d’être « tant sot, tant badault, et tant inepte de nature qu'un basteleur, un porteur de rogaton, un mulet avecques ses cymbales, un vielleux au mylieu d’un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique “. » — Grandgousier termine sa lettre à Gargantua par la salutation des évangéliques : « La paix de Christ, nostre rédempteur soyt avecques toy Ÿ. » — L'inscription mise sur la grande porte de Thélème est ainsi conçue:

Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz, Vieux matagotz [fous], marmiteux boursouflés [tristes par affectation], Torcoulx [hypocrites], badaulx, plus que n’estoyent les Gotz, Ny Ostrogotz précurseurs des magotz :

Haires [pauvres hères], cagotz, caphartz empantoufflez, Gueux mitouflez [qui portent mitaines], frapparts [moines déguenillés] escorniflez, Befflez [bernés], enflez, fagouteurs de tabus [artisans de querelles], Tirez ailleurs pour vendre vos abus.

Vos abus meschans Rempliroyent mes champs De meschanceté.

laissé Rabelais à Rome dans les premiers mois de 1534. Or de Rome Rabelais revint à Lyon, et fit paraître, en septembre 1534, une description de Rome antique, et la première édition (connue) du premier livre de la vie de Gargantua. Rabelais ne s’absente de Lyon (peut-être pour aller à Grenoble) que dans les premiers mois de 1535, et il retourne à Rome avec du Bellay, de novembre 1535 à avril 1536. Ni ces séjours, ni ces voyages ne lui permettaient de rencontrer Calvin. (Œuvres de Rabelais. Notice de Louis Moland.) Du reste la chronologie de la vie et des œuvres de Rabelais est très compliquée et nous n’avons pas la prétention de l’élucider, ni de la fixer.

41. Opera, X», p. 29. — 2. Ibid. XV, p. 367. Voir les notes de M. Herminjard sur cette bibliothèque. (TI, p. 14 ss.) « La bibliothèque d’Olivétan, formée en vue de sa traduction de la Bible, était plus riche en ouvrages théologiques récents qu'aucune autre de la Suisse romande... Ces renseignements feront apprécier le soin extrême qu'Olivétan avait mis à s’entourer de tous les secours nécessaires. » À propos du volume de Rabelais, M. Herminjard ajoute: « Cet exemplaire du Gargantuu était certainement l’un des livres dont Fabri disait à Calvin: « J'ai gardé pour le prix indiqué beaucoup de volumes profanes et peu pudiques, desquels je pourrai, comme je l'ai appris d’Olivétan lui-même, retirer quelque fruit, » Ibid, p. 23. — 3. Gebhart. Rabelais, la Renaissance et la Réforme, p. 82. — 4. Oeuvres, I, xVH. — 5. Ibid., I, xxIx.

Et par faulseté Troubleroyent mes chants Vos abus meschans.

Cy entrez, vous qui le sainct Evangile En sens agile annoncez, quoy qu’on gronde.

Céans aurez un refuge, et bastille Contre l’hostile erreur, qui tant postille [court en poste] Par son faulx style empoisonner le munde.

Entrez, qu’on fonde icy la foy profunde, Puis qu’on confonde, et par voix et parolle, Les ennemys de la saincte parolle.

La parolle saincte

Ja ne soit exteincte

En ce lieu tressainct.

Chascun en soit ceinct.

Chascune ait enceinte

La parolle saincte {.

— Après la lecture de « l'énigme en prophétie, » gravée sur une grande lame de bronze, et trouvée aux fondements de l’abbaye de Thélème, « Gargantua souspira profondément et dist ès assistans: Ce n’est de maintenant que les gens réduictz à la créance évangélique sont persécutez; mais bien heureux est cellui qui ne sera scandalizé et qui tousjours tendra au but, au blanc que Dieu, par son cher filz nous a préfix?. » — Grandgousier fortifie sa femme Gargamelle en lui citant l'Evangile : « Nostre Saulveur dict en l’évangile Joannis 16... Ha (dist-elle) vous dictes bien, et ayme beaucoup mieulx ouyr telc propoz de l’évangile, et mieulx m'en trouve, que de ouyr la vie de Saincte Marguerite, ou quelque autre capharderie Ÿ.» — Ponocrates, à peine Gargantua est-il éveillé, à 4 heures du matin, lui fait lire « quelque pagine de la divine Escripture, haultement et clérement, avec pronunciation compétente à la matière. » Puis le « précepteur répétoit ce que avoit esté leu; luy exposant les poinctz plus obscurs et difficiles“. » — Rabelais blâme à sa manière les supplices : « De 1à Pantagruel vint à Thoulouse, où aprint fort bien à danser et à jouer de l’espée à deux mains, comme est l’usance des escholiers de la dicte université; mais il ny demoura guère quand il vit qu'ilz faisoyent brusler leurs régens tout vifz comme harans sorelz [saurs}, disant : Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré, sans me chauffer davantaige Ÿ. » — Pantagruel, au moment de combattre les géants, fait vœu, s’il est vainqueur, que partout où il aura puissance et autorité il fera « prescher le sainct Evangile, purement, simplement et entièrement : si que les abus d’un tas de papelars et faulx prophètes, qui ont par constitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde, seront d’entour luy exterminez°. »

On pourrait ajouter d’autres citations encore à celles-là: À quoi bon? Voilà

A. Oeuvres, 1, Liv. — 2. Ibid., I, Lvinr. — 3. Ibid., I, vr. Passage supprimé en 1542. — 4. Ibid., I, xxur. — D. Ibid., Il, v. — 6. Ibid., II, xxIx.

le premier Rabelais, le Rabelais des deux premiers livres (car les cinq livres de son œuvre forment non pas un, mais cinq ouvrages, s'échelonnant pendant trente ans, à des moments très divers de la Renaissance), le Rabelais ami de Budé, contemporain intellectuel des Marguerite et des Marot!.

Mais l'heure de la décision sonne. En 1535, la persécution éclate. Il faut braver le martyre. Rabelais cherche des patrons parmi les cardinaux. Il réimprime ses deux livres ?, en les expurgeant des mots mal sonnants tels que sorbonistes, sorbonagres, sorbonicoles ?, et il publie son troisième livre, 1546. Le gallican reste : le protestant s’évanouit.

one Mn Alors Calvin s’exprimera sévèrement sur le

compte du grand moqueur, dans son traité des Scandales (1550). « Les autres comme Rabelais, Degovea, Despériers… après avoir gousté l'Evangile (gustato evangelio) ont esté frappéz d'un mesme aveuglement. Comment cela est-il advenu, sinon que desja ils avoient profané ce gage sainct et sacré de la vie éternelle par leur outrecuidance diabolique » [le latin dit: par une audace sacrilège dans la plaisanterie et dans le rire; sacrilega ludendi, aut ridendi audacia “|.

Naturellement Rabelais ne voulut pas être en reste avec Calvin et une fois, une seule, et ce fut assez, il le nomma, dans son quatrième livre (ch. XXXII), publié en 1553. Il parle de l'Ile farouche (sans doute Genève); il parle de Physis (la nature) et d'Antiphysis. La nature a enfanté la beauté et l'harmonie. Jalouse, Antiphysis se hâte d'enfanter Discordance, et autres monstres: ils avaient la

La grotte de Roche-Coral. Extérieur. (p. 374.)

Plan des prottes de Roche-Coral .

tête sphérique, « les oreilles hault enlevées, grandes comme aureilles d’asne, »

etc. Et voici la fin. « Depuys elle engendra les matagotz, cagotz et Papelards, La grotte de Roche-Coral. Intérieur. (p. 374.)

les maniacles Pistoletz, les démoniacles

Calvins, imposteurs de Genève, les enraigez Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Canibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de nature ÿ. »

Ancien Chateau

1. Gebhardt, p. 89. — G. Lanson. Histoire de la littérature française, 2me édition, 1895, p. 249. — Vers la fin de 1532, Rabelais réédita « les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantua, » ce qui lui

La rupture était radicale: elle était encore plus naturelle. Il n’y avait aucun rapport entre l’obstiné rieur et l’austère Réformateur; — entre le chercheur du « grand peut-être » et le défenseur de la « très certaine vérité de Dieu; » — entre le fondateur du culte, souvent obscène, de la nature, de l'humanité raisonnable et non corrompue, et le prédicateur infatigable du péché originel, de la chute, de la corruption radicale et du salut uniquement en Christ; — entre le philosophe qui avait pris pour devise « fais ce que voudras » et le chrétien qui avait mis en pratique la maxime : € en sacrifice, j'immole mon cœur au Seigneur. »

donna l’idée de son propre ouvrage. Vers le commencement de l’année 1533, voulant leur donner une suite de sa façon, il publia Pantagruel. « Les horribles et espouvantables faits, etc. » qui est aujourd’hui le livre II. Plus tard, en 1535, trouvant l'entrée en matière trop inférieure à la suite, il donna Gargantua : « La vie inestimable, » qui est le livre I actuel. Stapfer, o. c., p. 31. — 2. M. Stapfer s'exprime ainsi: « On a dit et j'ai répété, un peu vite peutêtre, que la tendance protestante disparaît de l’œuvre de Rabelais avec le troisième livre publié en 1546. J’avoue qu'après avoir repassé à ce point de vue cette portion de l’ouvrage, je crois devoir faire quelques réserves, plus ou moins importantes. » C’est ainsi que le IVme livre contient le discours du petit diable au laboureur de Papefiguière, où l’on lit: « De faict Lucifer se paist, à tous ses repas, de farfadetz pour entrée de table. Et se souloit desjeuner d’escholiers. Mais (las!), ne scay par quel malheur, depuys certaines années ilz ont avecques leurs estudes adjoinct les sainctes Bibles. Pour ceste cause plus n’en pouvons au diable l’un tirer. Et croy que si les caphards ne nous y aident, leur oustans par menaces, injures, force, violence et bruslemens leur sainct Paul d’entre les mains, plus a bas n’en grignoterons. » Rabelais, IV, xLvi.) — 4. Dans l’énumération des êtres « abuseurs et séducteurs » qui osent contester que son livre est « sans pair, incomparable et sans parragon, » ce qu’il maintient « jusques au feu exclusive, » Rabelais ajoute les prestinateurs (prédestinaciens) et emposteurs. » (Prologue du livre Il). — 4. Opera, VIIL, p. 45. Opuscules, p. 1182. — 5. Œuvres de Rabeluis, IV, xxxII.

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