‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 94 sur 156 · Ce prince, après un voyage · texte numérisé non relu

Ce prince, après un voyage

vous qui semblez avoir mené dès votre bas âge une vie si sainte et si innocente ? » Madame, dit-il, je me vois en l’âge de cent un an, sans avoir touché de Femme, et je ne me souviens point d'avoir fait aucune faute dont ma conscience puisse être chargée en laissant le monde, sinon une seule, qui, je crois, ne se peut expier. La Reine l'ayant pressé de la lui découvrir : Madame, dit ce bon homme en pleurant, comment pourrois-je subsister devant le Tribunal de Dieu, moi qui ayant enseigné en icute pureté l'Evangile de son Fils à tant de personnes, qui ont souffert la mort pour cela, l'ai cependant toujours évitée, dans un âge même où, bien loin de la devoir craindre, je la devois plutôt désirer ? La Reine qui étoit naturellement éloquente, et qui n'ignoroit pas l’Ecriture sainte, lui fit làdessus un fort beau Discours, lui montrant par divers exemples « que la même chose était arrivée à plusieurs bons et saints personnages, qui régnoient avec Dieu dans le ciel, et ajoutant que quelque grand Pécheur que l’on se trouvât, il ne faloit jamais désespérer de la Miséricorde et de la Bonté de Dieu. » Ceux qui étoient à table joignirent leurs consolations à celles de cette Princesse; de quoi ce bon vieillard étant fortifié : 17 ne me reste donc plus, dit-il, après avoir fait mon Testament, que de m'en aller à Dieu, car je sens qu'il n'appelle. Ainsi je ne dois pas différer. Ensuite jetant les yeux sur la Reine : Madame, dit-il, je vous fais mon héritière. Je donne mes livres à M. Gérard le Roux (c’étoit son Prédicateur ordinaire, qu’elle fit depuis Evèque d’Oloron). Je donne mes habits et ce que je possède aux Pauvres. Je recommande le reste à Dieu. La reine souriant alors : « Que me reviendra-t-il, lui dit-elle, de l’hérédité ? » Madame, répondit ce Bon-homme, le soin de distribuer ce que j'ai aux Pauvres. « Je le veux, répliqua la Reine, et je vous jure que j'ai plus de joye de cela, que si le Roy mon frère m'avoit fait son héritière. » Ce bon vieillard paraissant alors plus joyeux qu’il n'avoit encore fait : Madame, dit-il, j'ay besoin de quelque repos, et à ceux qui étoient à table: Adieu, Messieurs ! Ensuite il s'alla mettre sur un lit, et lors qu’on s’imaginoit qu’il dormoit, il passa de cette vie à meilleure, sans avoir donné aucunes marques d’indisposition. Etant mort, la Reine le fit enterrer magnifiquement, voulant même qu’il fut couvert du marbre qu’elle avoit fait tailler pour elle. Telle fut la fin de ce grand Personnage, dont cette princesse entretenoit à Paris Frédéric Il, Electeur Palatin, lorsqu'il y tomba malade au retour de son voyage d'Espagne vers Charles-Quint. »

On a, il est vrai, douté de l'exactitude de ce récit!. Mais une découverte de Jules Bonnet l’a heureusement confirmée. Au dos d’une lettre de Michel d’Arande à Farel (mars 1536), on lit ces lignes écrites de la main même de Farel: « Jacques Le Fèvre d'Etaples, souffrant de la maladie qui l’a enlevé, fut durant quelques jours tellement effrayé à la pensée du jugement de Dieu, qu'il ne cessoit de répéter que c’en était fait de lui, disant : J’ai encouru la mort éternelle pour n'avoir pas osé confesser publiquement la vérité. Nuit et jour il ne cessait de faire eñtendre cette plainte. Gérard Roussel l'exhortait à se rassurer, et à

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