‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 96 sur 156 · NÉRAC AIT · texte numérisé non relu

NÉRAC AIT

noble et excellente princesse Madame Marguerite de France, sœur unique du Roy, notre sire,.. et l'âme saincte de défuncte Madame Charlotte de France, fille aysnée du dit sieur, et niepce de la dicte dame Royne. » La reine interroge l’âme de sa nièce sur l’intercession des saints :

Mais je ne scay, madame, s’il ordonne

Moyen d’amys pour à luy parvenir,

Saincts ou sainctes par qui il nous pardonne...

L'âme de Charlotte répond :

En grande erreur vostre cueur on a mys De vous dire que aultre que Jésus-Christ Soit advocat pour nous en paradis.

Sainct Paul au vray en a le tout escript En appelant Jésus par motz exprès Nostre advocat.

La reine aborde alors la question du mérite des œuvres. Dame Charlotte lui conseille de ne pas s’embarrasser au milieu des difficultés du franc et du serf arbitre, « car les plus clercs y troublent bien leur veue. » Il suffit de savoir que l'amour et la grâce de Dieu nous donnent le franc arbitre, mais que dans aucun cas nous n'avons de mérites.

De mériter ou avoir mérité

Vous ne povez: car le bien que vous faictes Est par péché trop souvent incité.

Vous observez les jeunes et les festes,

En aulmosne et bien longue oraison, Mais quant au cœur en vostre Adam vous estes.

La reine ne se rend pas tout de suite. Ne doit-elle pas au moins « préparer son âme » à recevoir la grâce de Dieu ? Non, répond dame Charlotte : Si nous avons ce bien par nous acquiz, Ce n’est pas don, mais rétribution, Et pourrions dire : je l’ay conquiz.

Alors, il suffira quand nous aurons reçu, gratuitement, la grâce, de la bien employer « aux œuvres de vertu? » Pas même!

Si vous avez vouloir de faire bien C’est le vouloir de Dieu: car le seul vostre Est vouloir mal...

Et, par l’œuvre, saulve ne serez pas.

La bonne œuvre, c’est le bon cueur naïf,

Remply de Foy, par charité prouvée, A son prochain, en tout secours hastif,

Ce poème ne fut connu du public qu’en 1533 : mais, dès 1531, on s'explique l'émotion de Béda et de la Sorbonne par les déclarations du Miroir. Nous nous bornons à deux ou trois.

Comme les protestants, à l'encontre des Humanistes et des Pélagiens catholiques, la reine affirme la corruption radicale de l’homme, ce ver de terre :

Que dy je ver ? je luy fais trop d’injure :

À moy qui suis tout infame et parjure, D’orgueil remply par mondaine raison, De faulseté, malice et trahison.

Elle affirme le pardon en Jésus-Christ seul :

Qui sera ce, qui me délivrera ?...

Mais ce sera la seule bonne grâce

Du Tout puissant qui jamais ne se lasse Par Jésus-Christ t,

Je me jette ainsi qu’un criminel

À vos saints pieds. O doux Emmanuel Ayez mercy de moy, Père parfait ;… Sacrifice vous estes et autel,

Qui avez fait un sacrifice tel

Que vous mesmes en estes satisfait.

Vos mérites effacent mon meffait ? !

Elle affirme le rôle unique et tout personnel de la foi :

L'homme est par foy fils du créateur :

L'homme est par foy juste, saint, bienfaiteur, L'homme est par foy remis en innocence, L'homme est par foy, Roy en Christ régnateur,.… Par foy j’ay Christ et tout en affluence 3.

C'était clair. Il y avait cependant, dès 1531, dans la publication de la Reine, un document plus clair encore, il faudrait dire plus agressif, et que les critiques modernes ont jusqu'ici presque passé sous silence. Mais Bèze l'avait remarqué et Béda devait l'avoir apprécié à sa valeur. C’est une protestation en règle contre le culte des saints, même contre le culte de la Vierge; protestation pour laquelle la Reine a trouvé la forme la plus singulière, la plus frappante qu'il soit possible d'imaginer. Elle traduit le Salve regina, le salut à la Vierge, en remplaçant Marie par Jésus. Un auteur a eu raison de dire que le procédé dut « paraître alors aux dévots orthodoxes une ironique parodie. » Que le lecteur en juge: Salve regina, mater misericordiæ..… Je te salue Jesu Christ, roy de miséricorde... Eïa ergo, adyocata nostra. Avant doncques! nostre médiateur... Et Jesum, Marguerite d'Angoulême. benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exilium Ÿ "iroir de l'âme’ (p. 410) ostende. O benoiïst Jésus, monstre nous la face de ton père après cest exil...

4. Le Miroir, 1531, exemplaire de la Bibliothèque nationale, p. 18. — 2. Ces sept derniers vers sont empruntés à l’oraison en vers qui termine le volume du Miroir. — 3. Ibid., p. 19. — 4. Ce dessin reproduit, au trait, la miniature qui se trouve dans le Livre d'heures de Catherine de Médicis, au Louvre. Le précieux petit volume, exposé dans une vitrine de la galerie d’Apollon, qui a coûté 50 000 francs et qui en vaut aujourd’hui bien davantage, renferme les miniatures les plus délicieuses comme peintures, et les plus intéressantes comme documents : les enfants de François Ier, François II et Marie Stuart, Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, etc. — Le costume de Marguerite, étonnant au premier abord, est celui dans lequel on représente l’âme ; elle tient à la main le Miroir, ce qui désigne bien l’auteur du Miroir de l'âme. pécheresse. ;

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Le Miroir de l’âme pécheresse, 1531.

O clemens, o pia, o dulcis, Virgo Maria! O clément, o pitoyable, o doulx Jesu Christ!

En face de tous ces textes si précis et si nombreux, l’un de nos critiques Îles

1. Nous laissons de côté les œuvres intermédiaires de Marguerite et nous nous contentons de renvoyer à létude minutieuse et définitive qu’en a donnée M. Lefranc, dans une série d’articles du Bulletin : « Les idées religieuses de Marguerite de Navarre, d’après son œuvre poétique. » XLVI, 1897. On y verra, à propos de la Bible, que Marguerite met dans la bouche de Satan lui-même, la question de l’anti-biblicisme : «Pensez-vous bien entendre l’Escriture ? » (p. 138) On y verra les textes relatifs à la prédestination, que presque tous les critiques lui font repousser,

plus distingués, M. Doumic, soutient qu'on ne peut savoir dans quelle mesure Marguerite accepta quelques-unes des idées essentielles de la Réforme. Il écrit que, « pour tirer l’auteur au protestantisme, » il faut s'emparer de «tels passages » et les interpréter « au sens le plus rigoureux. » Il n'hésite même pas à ajouter que Marguerite « était femme et ne se piquait pas beaucoup de logique: » même « qu'elle ne soupçonna pas elle-même la portée de quelques-unes de ses opinions!. » Conclusion : « Marguerite adhère de toutes ses forces aux dogmes de la foi catholique qui a toujours été la sienne! »

Ce qui est vrai, c'est que le protestantisme de Marguerite, pour si authentique qu'il soit, est d’une nature particulière. Elle reste jusqu’au bout protestante, mais fabrisienne. Et une troisième série de textes viennent justifier les critiques que Calvin lui adresse.

À son protestantisme Marguerite ajoutait le mysticisme, quelque chose de difficile à définir, quelque chose qui rappelait le néo-platonisme * et par instant touchait au panthéisme", quelque chose qui pouvait être très dangereux surtout pour ceux qui n'avaient ni son intelligence, ni sa piété.

Il nous faut indiquer au moins quelques-uns des vers destinés à célébrer l'antithèse du Tout et du Rien.

S'il est qui Est, hors de Iuy je ne puys

Dire de moy sinon que je ne suys ?.

Celuy qui Est de l’orateur est langue.

Celuy qui Est est son sens, sa raison 5...

C’est luy qui est le cueur de tous les cueurs7. O petit grand ! o Rien en Tout fondu!

O Tout gaigné par Rien en toy perdu !

Mais c’est peut-être dans la Comédie de Mont de Marsan que l'originalité de Marguerite se manifeste le plus clairement”. Après que la Sage (le protestan-

M. Lefranc dit : « Aucune hésitation n’est désormais possible sur cette grave matière : la sœur de François Ier, à l’époque de la pleine maturité de sa réflexion religieuse, a adhéré sans restriction au dogme qui sert de fondement à l’{nstitution chrétienne » (p. 75, 76, 302). Enfin, à propos de la « Complaincte pour un détenu prisonnier » à cause de sa foi, M. Lefranc ajoute : « Il ne lui restait que ce dernier pas à faire pour que son protestantisme éclatât au grand jour, privé, en quelque sorte, de tout écran mystique, et ce pas elle l’a franchi. Cette manifestation a quelque chose de solennel et de décisif » (p. 441).

41, Revue des Deux-Mondes, 1$ juin 1890, p. 94. — 2. M. E. Faguet, pour le moins aussi compétent que M. Doumic, déclare absolument le contraire : « Ce qui constitue le fond du poème des Prisons, c’est tout simplement la pensée protestante. Dieu tout, le reste rien, c’est le sommaire de l’Institution chrétienne; c’est l’Institution chrétienne tout entière ; et, quoique refroidie à l’égard de Calvin, à l’époque où elle écrit ses Prisons, la reine de Navarre est toute pénétrée de pensée calviniste. » Cosmopolis, 1896, avril, p. 177. — 3. M. Lefranc parle des « analogies frappantes que présente une telle doctrine avec les idées néo-platoniciennes vers lesquelles l’esprit de la reine de Navarre s'était senti si puissamment attiré. La vie de cette dernière ne s’explique que par cette conception si haute et si complète qu’elle eut de l’amour. » (Nouvelles poésies, p. XxxvVItr.) Marguerite n’hésite pas à croire que « chair et sang » n’ont pas appris à Platon et à « ses semblables » leur doctrine « si très subtile et si très fine. » Maïs « ung esprit seul parle en leurs esprits. » Nouvelles poésies, p. 209. — 4. M. Hauser (Revue crilique, 29 juin 1896, p. s11) parle de « Pantithèse symbolique du Tout et du Rien, et du demi-panthéisme, vague et inconscient, auquel aboutit la ferveur mystique de la Reine. » — 5. Lefranc, Les dernières poésies, p. 203. — 6. Ibid., p. 218. — 7. Ibid., p. 220. — 8. Ibid., p. 251. — 9. « Le tour singulier que prend à ce moment cette énigmatique comédie, montre que les déclarations passionnées de la nouvelle venue traduisent, dans une certaine mesure, les sentiments intimes de Marguerite. » Lefranc, Nouvelles poésies, p. xXxH1.

tisme) a fait la leçon à la Superstitieuse (au catholicisme), tout n’est pas fini, comme l’on s'y attendrait. Une « reine de Dieu, » Bergère, apparaît, qui a des allures étonnantes, et semble folle à la Sage, et chante...

Je ne scay rien sinon aymer.

Ce scavoir là est mon estude,

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