Jean Canada [par] Raoul de Navery
Deux hommes se trouvaient dans un vaste cabinet de travail meublé avec une somptuosité lourde et vulgaire. Le premier de ces hommes, assis dans un vaste fauteuil, l'emplissait de sa rotondité difforme. Il pouvait avoir cinquante ans. L'égoïsme s'étalait sur son large visage et la ruse se réfugiait dans ses petits yeux gris perçants et durs. Son teint à coloration de brique devait ses rougeurs à l'abus des boissons alcooliques. L'apoplexie guettait ce personnage au cou de taureau enfoncé dans les massives épaules d'un hercule forain. Ses grosses mains s'étalaient sur la table couverte de livres, ou se crispaient avec violence sur des papiers annotés à l'encre rouge. En ce moment, son regard lançait des éclairs de rage, et sa voix tonnait sous l'empire d'une colère violente.
En face de lui, debout, dans l'attitude d'un subalterne pauvre dont l'existence dépend de la fantaisie du haut fonctionnaire qui l'emploie, se tenait un individu long et maigre, au crâne pointu, aux os saillants, aux doigts nerveux terminant des mains parcheminées. Ce trembleur qui restait la tête baissée devant son chef semblait ne garder la force de rester debout que grâce à l'énormité de deux pieds longs et plats rivés en quelque sorte au plancher.
Quand on observait attentivement le visage de l'individu famélique, on demeurait surpris de son expression astucieuse. Sa bouche se tordait d'une façon railleuse et sournoise. Les yeux verts étincelaient sous des sourcils buissonneux. Le front rayé de rides précoces accusait de longues veilles, des ambitions démesurées et de sourdes colères, l'ensemble de ce masque était effrayant, tant il trahissait la méchanceté la plus redoutable de toutes; celle des êtres hideux qui croient avoir une revanche à prendre des affronts causés par leur laideur.
On devinait que si cet être dégingandé, mal bâti, et dont le corps semblait composé de membres d'occasion assemblés au hasard, trouvait un jour l'occasion de se venger des mépris subis, il voudrait sa vengeance terrible, monstrueuse, proportionnée aux privations souffertes et aux humiliations dévorées en silence.
Cette taille efflanquée, flottante sous des habits trop larges, pouvait un jour se redresser, comme fait le serpent qui rampe sur l'herbe avant de s'élancer, le cou gonflé, le dard en avant, l'œil allumé et du poison plein les crocs.
En attendant, le misérable se courbait en deux, osant à peine fixer ses prunelles verdâtres sur les yeux gris du majestueux fonctionnaire qui paraissait jouir du tremblement et de la terreur de son subordonné.
— Monsieur Jeffs, dit d'une voix coupante le supérieur au subalterne, on vous avait adressé à moi en me garantissant une habileté dont j'attends encore les preuves. Je vous offrais l'occasion de commencer votre fortune, et je crains que vous ne la perdiez sans retour. Il s'agit de débuter par un coup de maître et vous vous endormez. Qu'exige-t-on de vous cependant ? la chose la plus simple du monde. Le gouvernement tient à se débarrasser d'un personnage gênant comme tous les hommes exerçant une influence opposée à ses vues, et vous avez promis de nous livrer cet homme.
— Certes, je l'ai promis, répondit Jeffs en redressant assez sa taille pour regarder en face Nephtali Garding,
et ce que je m'engage à faire, je l'accomplis, je demande seulement à choisir mon heure.
— Le gouvernemient n'a pas le temps d'attendre.
— Sufl5t-il qu'on vous débarrasse de l'homme qui vous gêne ? . . .
— Non, Jeffs, non; vous le savez bien, pour cette besogne, un policier ne serait pas nécessaire, il suffirait d'un forçat.
— Je le sais, répondit Jeffs en se redressant progressivement de façon à se tenir enfin droit comme un pieu, mais plus l'entreprise que vous me confiez est délicate, plus j'ai besoin de temps pour agir. L'homme que vous avez résolu de perdre...
— Cet homme est l'ennemi mortel de l'Angleterre, Jeffs, ne l'oubliez pas.
— Je n'oublie rien, reprit le policier d'une voix sifflante... C'est en quaUté d'ennemi de l'Angleterre que vous tenez à vous défaire de Jean Canada... Votre patriotisme répond de vos intentions, c'est entendu; permettez-moi seulement, monsieur Garding, de vous détailler ma pensée. Si Jean Canada était un agitateur vulgaire, rien ne serait plus simple que de le faire tomber dans un piège, de porter publiquement une accusation contre lui et de l'enfermer dans une infranchissable prison, mais vous le savez mieux que moi, monsieur Garding, Jean Canada, tout en risquant souvent sa vie, se garde bien de compromettre sa liberté. Il versera volontiers son sang pour la revendication du Canada comme possession française, mais il veut tomber en martyr. La simplicité affectée du nom sous lequel on le connaît et qui, sans doute, en cache un plus illustre, dissimule mal des ambitions hautaines. Jean Canada représente dans ce pays le vieux parti luttant contre la conquête, et défendant à la fois et tour à tour le drapeau fleurdelysé et la croj^ance cathohque. Un homme vulgaire prêterait aisément le flanc à une enquête et tendrait de lui-même les mains aux menottes de la police; mais Jean Canada est un homme sans faiblesses comme sans peur qui n'abandonne rien à l'imprévu et
peut calculer jusqu'à rhéroïsme, nulle imprudence ne nous le livrera pieds et poings liés, il faudra le surprendre et l'occasion peut longtemps tarder.
— Cependant, il se tient fréquemment chez Jean Canada des conciliabules politiques...
— Masqués par le prétexte de réunions auxquelles il invite les Français influents de Montréal. Que ferait la police quand, envahissant la demeure de Jean Canada, elle la trouverait remplie d'hommes paisibles occupés d'une discussion littéraire.
— Nous connaissons le fanatisme de ce sectaire politique et l'esprit de ses coreligionnaires.
— Vous avez raison, monsieur Garding, Jean Canada est un catholique fervent, luttant contre les progrès de nos missionnaires anglicans, brûlant leurs bibles, et maintenant dans l'âme de ses compatriotes une fidéhté invincible à leur vieille foi, mais ceci ne peut lui être imputé à crime, depuis que l'Angleterre a décrété la liberté des cultes.
— Peut-être, Jeffs, mais Jean Canada ne reçoit pas seulement chez lui des hommes intelligents, sa demeure, que sa situation isolée semble protéger contre les investigations et la surveillance de la pohce, est le rendezvous de tous les pauvres de Montréal.
— La grande-Hutte, comme on appelle la maison de Jean Canada, n'est jamais fermée. Jour et nuit, à toute heure, les malheureux gardent le droit d'y pénétrer. Sans qu'on puisse connaître au juste la fortune de cet homme, il dispose de sommes considérables, et nulle misère ne frappe vainement à sa porte. Dans la ville, les faubourgs et les villages, on l'appelle la Providence des dépossédés. S'il se bornait à distribuer des secours, peut-être pourrions-nous le considérer comme mandataire des personnages influents de Québec et de Montréal, mais Jean Canada paie hardiment de sa personne. Dernièrement dans un village indien sur lequel sévissait le fléau de la petite vérole si souvent mortel, pour les hommes rouges, il a soigné les malades, enseveli les
morts, pratiqué l'inoculation sur les enfants. La semaine dernière, lors de l'incendie qui menaçait de consumer un quartier de cette ville, composé de maisons en bois, Jean Canada est accouru sur le lieu du sinistre, il s'est jeté au milieu des flammes et a sauvé deux vieillards valétudinaires. Il ne se passe guère de jour sans que son nom soit répété avec des expressions de reconnaissance exaltée. Habileté ou générosité vraie, tout concourt à maintenir l'influence de Jean Canada dans le pays. Ce qui sera tenté contre lui rendra plus ardente la confiance, l'admiration du peuple pour l'homme qu'il considère comme son défenseur et son père.
— Soit, dit Garding, les Français sont pour lui, mais les Indiens...
— Vous devez les diviser en deux classes. Une partie des Peaux-Rouges reste dans le camp anglais, l'autre moitié se souvient encore de Montcalm qui visitait leurs villages et s'asseyait dans leurs wigwams, et cette portion des Abénaquis et des Algonquins reste attachée à la nation française. Jean Canada, dans son zèle patriotique et dans son ardeur de prosélytisme, a voulu apprendre la langue algonquine, le plus harmonieux de tous les idiomes des sauvages. Il en connaît non seulement les mots, mais les tournures et le génie. Sans paraître éprouver aucune répugnance, Jean Canada semble avoir adopté la plupart des coutumes indiennes. On l'a vu suivre les chasses des Peaux-Rouges avec une infatigable ardeur, coucher comme eux sur une peau de bison, manger le poisson péché dans le fleuve ou dans les lacs, ou la cuisse d'un daim fraîchement tué. Cet homme étrange unit un corps de fer à une âme intrépide. Sa sagacité est estimée même des sauvages, si féconds en ruses et en habiletés. Du reste, Jean Canada semble exercer une sorte d'apostolat dans les tribus qu'il affectionne; il y devient l'écho des rares missionnaires allant des rives du lac Supérieur aux bords de l'Erié ou de l'Ontario; et s'il fume le calumet dans les huttes de feuillages recouvertes de peaux de bison, il
n'oublie pas d'y laisser un Crucifix et d'en arracher les manitous.
— Vous le connaissez, Jeffs, oui, vous connaissez bien le redoutable adversaire avec lequel nous devons nous mesurer... Plus il est dangereux, plus nous devons avoir hâte d'en débarrasser le gouvernement qu'il gêne, et le pays qu'il soulève... Vous parliez de piège, tout à l'heure.
— Et je vous disais qu'il serait difficile à tendre. Jean Canada ne peut être surpris que par un élan de générosité. Il n'a ni égoïsme, ni ambition. Le sentiment qu'il éprouve contre l'Angleterre et les représentants de sa puissance, est celui de l'homme qui défend la liberté de sa conscience et ses opinions patriotiques, voilà tout... Il est trop bien informé pour ne point savoir que vous le haïssez; il devinera bientôt que je suis l'humble instrument dont vous daignez vous servir, eh bien ! supposez que vous vous trouviez en danger, seul en face de Jean Canada... Non seulement il ne chercherait point à aggraver votre péril, mais je suis certain qu'il risquerait sa vie pour sauver la vôtre...
— Que comptez-vous faire, Jeffs ?
— Moi ! Monsieur ? dit le policier en s'inclinant subitement, eh ! que sais-je pour agir d'une façon directe? Vous possédez la puissance, vous êtes libre en usant d'adresse, de spolier des Français de leurs biens, de les persécuter dans leur foi, tout en ayant l'air de la respecter. Ce que vous ne pouvez réaliser à l'égard de Jean Canada, protégé, par sa personnalité même, vous est loisible contre une foule d'êtres infimes dont il ne peut manquer de prendre ardemment la défense. Il agira d'abord dans l'ombre, car il se cache pour accomplir ses bienfaits, mais si la persécution devient trop violente contre ses coreligionnaires et ses amis, il en arrivera sans nul doute à entamer une guerre ouverte. Tout semble calme à Québec et à Montréal, mais la révolte couve sous cette apparente tranquillité. Il suffirait d'un acte violent pour la faire éclater. Jean Canada reculera l'heure de la lutte avec une extrême prudence.
toi cette torture; si j'étais criminel, je me croirais purifié par un de tes regards.
— Taisez-vous, père, dit la jeune fille d'une voix grave, Dieu seul purifie et absout, Dieu seul peut donner ce que vous paraissez attendre de moi !
Une crispation passa sur le visage de Jeffs, mais le nuage qui s'était étendu sur sa physionomie disparut quand sa fille, lui prenant les deux mains, ajouta:
— Voyez-vous, père, tout le jour j'ai songé à vous, assise près de cette fenêtre, regardant les fleurs que vous avez plantées dans ce petit jardin; charmée par leur beauté, leurs parfums, je vous bénissais au fond de mon cœur pour avoir rendu ma jeunesse heureuse et paisible... Je me souviens à peine de ma mère... Je garde seulement la vision lointaine d'une jeune femme pâle dont le sourire était triste, et qui souvent pleurait... Mais à part ce cher fantôme enveloppé d'une sorte de brouillard, et je n'ai vu que vous seul... Nous étions pauvres, je n'ai jamais souffert de la pauvreté... Vous avez voulu que votre fille devint presque savante, et j'ai profité de vos leçons. Mes mains ne sont jamais inactives; le soin de ce logis est un plaisir pour moi... J'aime le Dieu qui vous garde à moi, je n'envie la fortune de personne; je suis paisible, je suis heureuse !
Jeffs écoutait parler sa fille. En ce moment, sous le charme de cette voix pure, de ce chaste regard, il oubhait d'une façon absolue ce qu'il venait de comploter avec le chef de la police.
Jeffs divisait sa vie en deux parts distinctes : l'une consacrée aux trames sombres, aux pièges subtils, l'autre toute de tendresse et de dévouement.
Dans l'âme de Jeffs, la notion du juste et de l'injuste n'existait plus. Le misérable se serait cru le droit de commettre un crime, si ce crime avait dû profiter à sa fille.
Avec quelle terreur la douce et pieuse créature sei serait arrachée des bras de ce père qu'elle chérissait sprofondément, si elle avait su que l'homme qui lui parlait d'avancement et d'agrandissement de fortune spécu
lait sur les larmes qu'il ferait verser et le sang qu'il aiderait à répandre. Combien Nadie se fût sentie pleine d'épouvante si elle avait vu tomber le masque du comptable pour trouver à sa place le séide de Garding, Jeffs, l'employé subalterne de la police, qui cherchait un moment auparavant le moyen de séparer de leurs mères des filles belles et pieuses comme la sienne, et de tendre à Jean Canada et à ses amis le piège dans lequel ils laisseraient leur vie.
Mais Nadie ne voyait rien, la chère et sainte enfant ! Elle ouvrait sans crainte son cœur devant le misérable Jeffs; elle lui parlait de tendresse, de charité, d'indulgence, et plus d'une fois le policier recula dans l'ombre son visage qu'il sentait rougir. L'enfant, un peu plus tard, dormait dans sa modeste chambre, tandis que Jeffs, penché sur son bureau, traçait son itinéraire, et cherchait par quels moyens il pourrait aveugler le lourd Garding jusqu'à s'en faire un ami, en attendant qu'il lui prît sa place.
mais le jour venu d'affirmer son influence, son patriotisme et sa foi, il galvanisera les faibles, il entraînera les masses, et c'est alors que le surprenant en pleine conspiration, en lutte ouverte, nous pourrons le châtier sans avoir l'air de tirer de lui une vengeance préméditée.
— Mais tandis que nous semblerons oublier Jean Canada, il inspirera à d'autres Français les mêmes sentiments, et les liera par de solennelles promesses. Enfin les Indiens...
— Je ne saurais vous répondre que nous attirerons à nous toutes les tribus des Abénaquis et des Algonquins, mais les Iroquois sont à qui les paie davantage. Faitesleur distribuer des tomahawks, des couteaux à scalper, des mousquets et de la poudre, des couvertures avec des perles de verre pour border leurs mocassins de fête, et vous en ferez ce que vous voudrez. En subornant quelques chefs et le sorcier de chaque tribu, vous entraînerez les populations errantes. Elles campent indistinctement dans toutes les forêts et sur le bord de tous les fleuves, et si la guerre commence entre ces tribus et les peuplades amies de la France, nous n'auronè qu'à leur laisser achever l'œuvre d'extermination.
— Il me semble, Jeffs, qu'en attendant l'heure de surprendre Jean Canada, vous pourriez remphr la mission dont vous parlez, prodiguer la poudre, les mousquets, les perles de verre et les médailles d'argent à l'effigie de Sa Majesté le roi d'Angleterre.
— Je ne connais point la langue des Mingos, dit Jeffs.
— Vous aurez pour interprète un ennemi personnel de Jean Canada et des tribus que celui-ci affectionne. Plume-d'Aigle vous servira de guide et de truchement.
— Combien durera le voyage ?
— Le moins possible, répondit Garding.
— Puis-je me permettre de vous demander quelle sera votre conduite durant mon absence?
— Je préparerai la révolte que vous réclamez... Allez, Jeffs, il vous sera alloué des frais de voyage suffisants
pour la mission que vous devez remplir... et si vous réussissez...
— Si je réussis ? répéta Jeffs en fixant ses yeux verts sur Garding.
— Vous pouvez compter sur la reconnaissance du gouvernement et la protection de vos chefs.
Jeffs s'inclina jusqu'à terre et sortit à reculons.
A peine se trouva-t-il hors du cabinet de Garding qu'il redressa subitement sa haute taille, s'affermit sur ses immenses pieds et murmura d'une voix inintelligible :
— La reconnaissance du gouvernement ! viande creuse ! la protection de mes chefs, sottise ! ce qu'il me faut, Garding, ignoble pourceau vautré dans le luxe de ta maison et la bouffissure de ton corps, c'est ta place, entends-tu, ta place dans ce grand cabinet plein de lumières, garni de tapis, meublé luxueusement, c'est ton titre de chef de la poUce secrète, et je te jure que du jour où je l'aurai, la police sera bien faite !
Jeffs marcha allègrement le long des corridors de la maison de police assez vaste pour mériter le titre de palais, mais au moment où il approcha de la porte extérieure, il reprit son allure courbée, rentra son cou maigre dans ses épaules osseuses, et serra avec une sorte de crispation le portefeuille noir, placé sous son bras. Il conserva cette attitude jusqu'à ce qu'il eût dépassé la grande pièce nue dans laquelle se promenait Mutor, rude gardien de la maison où se tramaient et se dénouaient tant de choses ténébreuses.
Mais à peine se trouva-t-il en plein air, que Jeffs perdit son maintien humilié, et commença à marcher à grands pas dans la rue, en fixant devant lui ses yeux verts, et relevant son nez bizarre comme s'il aspirait l'air avec délice.
Le policier qui avait répondu à Garding avec un mélange d'humilité affectée et de liberté intelligente, venait de faire place à un homme dont le visage trahissait une impression de joie mal contenue.
Cette face terrible s'éclairait d'un sourire, le regard avait un rayonnement.
Jeffs se hâtait d'arriver au but de sa course; fendu en deux comme un compas, et lançant en avant ses longues jambes et ses pieds énormes, il arpentait le chemin sans regarder personne.
Enfin il poussa un soupir de soulagement et s'enfonça dans une impasse fermée par une maisonnette aux contrevents verts, à demi cachée dans des massifs de feuillage.
L'une des fenêtres du rez-de-chaussée encadrait une ravissante tête de jeune fille blonde avec de grands yeux bleus et doux, pâle comme un lis et frêle comme une liane.
Elle était de celles qui ne semblent pas destinées à vivre ou qui pour garder la force d'exister devraient respirer une atmosphère de bonheur, de joie et de pureté. A la première douleur, ces créatures fragiles se penchent et tombent. Les gelées d'avril sont moins dangereuses pour les branches du pêcher couvertes de fleurs que ne l'est pour ces êtres choisis le choc d'un chagrin violent.
Jeffs, en regardant la jeune fille, eut un sourire plus large, il franchit le seuil de la maison et s'élança dans la chambre dont la blonde enfant venait de lui ouvrir la porte.
— Enfin, dit-elle, enfin, te voilà ! Voyez ce méchant père comme il est longtemps absent du logis... la ménagère a le droit de se plaindre...
— La ménagère se taira par tendresse, est-ce ma faute si je rentre à pareille heure !
— Ton bureau a donc fermé bien tard ?
— Oui.
— L'armateur avait des comptes à régler ?
— C'est cela... Mais sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre, j'aurai de l'augmentation, tu seras riche comme les autres jeunes filles que tu jalouses peutêtre en secret.
— Moi, père ! jalouser quelqu'un ! Y songez- vous ? En ai-je le droit ? que me manque-t-il ? Vous me gâtez autant que vous le permet la modicité de votre con-
dition... Je ne suis que l'enfant d'un teneur de livres, et l'employé ne peut prétendre à la fortune de l'armateur... Non, père, rien ne me manque si vous m'aimez...
— Si je t'aime !
— Oh ! je ne vous le demande pas, je le sais! Vous travaillez avec un zèle admirable, et vous êtes, j'en suis sûre, le modèle des comptables... A propos, comment se nomme votre armateur ?
— Singulière question...
— Très naturelle au contraire... Songez donc, père, si j'avais un jour absolument besoin de vous pendant la journée, à qui m'adresser, où aller, si je ne connais pas le nom de l'homme chez qui vous travaillez.
— Il serait inutile de me déranger, dit Jeffs dont le visage prit une couleur terreuse; je fais des courses, beaucoup de courses... On ne me trouve presque jamais au bureau..., d'ailleurs monsieur Bredway n'aime point que les étrangers fassent invasion dans son bureau . . .
— Oh ! soyez tranquille, père, ce serait en cas de malheur imprévu, et aucun ne nous menace, grâce au ciel... M. Bredway attendra longtemps ma visite...
— D'autant plus que je dois partir dans quelques jours.
— Pour longtemps ?
— Je l'ignore.
— Il s'agit d'affaires graves ?
— Si graves, que mon avancement en dépend.
— Je n'objecte plus rien alors... je sais avec quelle impatience vous souhaitez avancer. . . Et ce n'est pas pour vous, cher père, que vous est venue cette ambition effrénée, mais pour moi, moi seule... Oh ! vous êtes le meilleur des pères, et pas un ne peut se croire plus aimé.
— Dis-tu vrai, Nadie ? demanda le policier dont les yeux étincelèrent. Oui, cela est vrai, tu es ma joie, ma préoccupation, ma vie. Je travaille pour toi, car pour toi seule je veux grandir, je dévorerai, par amour pour toi, toutes les humiliations et toutes les souffrances; on me torturerait que je ne crierais pas, si je subissais pour