LES RAPIDES DE LA CHINE
Par une magnifique journée de juin, un canot ayant pour rameurs deux nègres robustes, et renfermant un petit groupe de promeneurs, descendait le fleuve Saint- Laurent. Une cordialité affectueuse paraissait régner entre les passagers, bien qu'il fût possible de remarquer sur leurs visages une persistante expression de tristesse, en dépit des efforts tentés pour la chasser. Chacun d'eux s'efforçait de répondre avec gaieté aux exclamations de surprise et aux éclats de rire d'un bel enfant debout au milieu de la barque. C'était une frêle et charmante créature au teint transparent, aux cheveux naturellement bouclés, dont le regard et le sourire possédaient un rayonnement intime et sur qui paraissait se concentrer la tendresse exclusive et l'absolu dévouement des trois personnages réunis dans le léger canot.
Le plus jeune était un garçon de dix-sept ans environ, grand pour son âge et dont les membres grêles trahissaient une souplesse remarquable. Ses grands yeux brillants de franchise laissaient deviner une nature à la fois bonne et ardente. Il regardait l'enfant vêtu de bleu, debout au miUeu de la barque, avec une affection presque égale à celle de l'homme qui se tenait à l'arrière. Celui-ci pouvait avoir trente-cinq ans. Sa physionomie, bien que portant les traces de grandes épreuves, conservait une grande beauté d'expression morale. La noblesse de sa taille, la dignité de son maintien, tout en lui trahissait le gentilhomme. Ses habits fort simples attestaient un deuil récent. Le dernier des voyageurs comptait au moins soixante ans. A son teint bruni,
moins cependant qu'à son attitude décidée, et à la façon dont il donnait parfois un ordre aux rameurs, on pouvait reconnaître en lui un de ces hardis capitaines de vaisseaux marchands qui, assez habiles pour se créer aux Indes et dans les Iles une magnifique fortune, soutenaient en outre la renommée du drapeau français, en capturant sous toutes les latitudes les vaisseaux portant le pavillon de l'Angleterre. Jamais ce marin qui avait subi toutes les bourrasques de la mer, n'avait pâli en face d'un danger. Une âme stoïque animait ce corps aux muscles d'acier; et cependant la physionomie du loup de mer s'attendrissait jusqu'à la faiblesse, lorsque l'enfant, debout au milieu du canot, prenait une de ses mains rudes dans ses petits doigts et l'appelait en souriant: «grand-père !»
— Eh bien ! Tanguy, demanda le marin en s'adressant au père d'Hervé, nous achevons, vous en conviendrez, une promenade merveilleuse. Quand pour la première fois on me parla de la beauté des rives de ce fleuve, je secouai la tête avec une sorte de dédain. Celui qui a traversé toutes les mers du globe ne connaît rien de plus magnifique que l'horizon sans bornes sur lequel son regard est accoutumé à se reposer. Pourtant je commençai à changer d'avis quand la grandeur de la baie me donna l'idée de celle du fleuve. La traversée du Saint- Laurent à Québec me parut une véritable merveille; je n'aurais jamais cru qu'un navire de six cents tonneaux pût remonter une rivière. Mais ma surprise se changea en admiration en voyant que je pouvais poursuivre ma route jusqu'à Montréal et y atterrir comme dans le plus beau port du monde. Je calomniais l'eau douce, Tanguy, celle-ci possède presque les beautés de la mer.
— Oui, répondit Tanguy, ce pays me semble réellement superbe; ce qui me plaît surtout, c'est la grandeur de ses sohtudes. Nous sommes à environ trois lieues de Montréal, et c'est déjà le désert... Pour les cœurs éprouvés comme les nôtres, mon père, ce calme absolu semble un soulagement. Le bruit de Montréal me cause une sorte d'effroi... J'ai trop vu les hommes depuis quelques mois, j'éprouve le besoin de les fuir...
— Je l'ai compris, Tanguy, répondit le marin, et je suis allé au devant des vœux que vous n'osiez encore manifester. La cargaison de mon navire est vendue dans des concfitions avantageuses. Je n'apportais que des marchandises françaises, et je pouvais être sûr de les écouler facilement à Montréal. Le second du bâtiment est un brave garçon en qui je puis avoir une confiance absolue. Il prend le commandement de la Gauloise et va faire provisoirement le commerce avec l'Amérique du Sud. Il ne s'aventurera pas dans de longs voyages, et reviendra souvent à Montréal, en attendant qu'il nous soit possible de prendre une décision pour l'avenir. Ce que je souhaitais avant toute chose, Tanguy, c'était de vous laisser la facilité de choisir où vous souhaitez vivre . . .
Le jeune homme étendit le bras vers les rives du fleuve :
— Père, dit-il, rapprochons-nous, si vous le voulez, davantage de la ville, mais ne quittons pas le Saint-Laurent. Ce matin, quand vous m'avez proposé de faire une promenade à cheval, j'ai compris votre projet, et je vous en ai remercié au fond de mon âme. Cette journée est peut-être la première pendant laquelle j'ai pu secouer le poids douloureux sous lequel ploie mon âme.
— Cette course était concertée depuis deux jours avec Toyo et Tambou, chargés par moi de se procurer une barque et de m'attendre à quatre lieues de la ville. Après vous avoir fait parcourir à cheval les rives du Saint-Laurent, je voulais qu'une course en canot vous permît mieux d'en apprécier les beautés. Je craignais aussi qu'Hervé souffrît de la fatigue. Avant trois heures, c'est-à-dire à la chute du jour, nous serons rentrés à notre hôtellerie, et dès demain nous songerons à réaliser vos projets.
Toyo se tourna vers le capitaine.
— Massa Halgan, demanda-t-il en suspendant le mouvement de sa rame, vous entendre gronder tonnerre ?
Le marin haussa les épaules, regarda le ciel et répondit :
— Peux-tu songer à l'orage par un temps semblable, Toyo? Rame, mon garçon, rame, quoiqu'il nous reste plusieurs heures de jour, nous devons songer à gagner la ville, et à rentrer à Montréal avant la nuit.
Toyo laissa retomber les rames avec l'obéissance passive de l'esclave, mais tournant la tête vers son frère Tambou, il ajouta :
— Frère avoir entendu ?
— Oui, dit Tambou, mais ça pas tonnerre du ciel, tonnerre de l'eau !
Tous deux se penchèrent en arrière et manièrent avec habileté les avirons.
Le silence régnait entre les passagers. Les regards de Tanguy erraient sur les rives du fleuve que les défrichements n'avaient point encore dépouillées de leurs bois immenses.
L'adolescent assis à côté d'Hervé lui parlait doucement et presque bas, comme s'il avait craint d'interrompre la rêverie de Tanguy et les pensées graves du capitaine.
Le canot filait sur le fleuve avec une rapidité inattendue et que ne suffisaient point à expliquer les efforts simultanés des noirs. Un fracas lointain parvint aux oreilles d'Halgan, et il comprit alors pourquoi Toyo avait prononcé le mot de tonnerre. Sans nul doute, l'orage ne s'annonçait point au ciel, mais dans ce pays complètement nouveau pour lui, coupé par des milliers de rivières grossies elles-mêmes de cours d'eau, où l'élargissement du fleuve atteignait la proportion d'un grand lac, et où les cataractes se multiplient d'une façon menaçante et inattendue, le capitaine se demanda si le Saint-Laurent ne lui ménageait pas de dangereuses surprises. Son habileté de marin le rassura cependant. S'il ne se fût agi que de lui, il serait resté sur son banc, contemplant avec Tanguy un panorama admirable, mais il vit Hervé souriant, jouant avec l'adolescent qui semblait son intime ami, et s'alarmant pour la chère créature, il se rapprocha de l'avant du bateau.
Le bruit perçu d'abord par les noirs augmentait graduellement d'intensité: de plus en plus, la barque descendait d'une façon inquiétante, et à laquelle le mouvement des rames restait étranger. Afin de mieux se rendre compte de la situation, Halgan ordonna aux deux noirs de cesser de ramer pour un moment, et en dépit de leur immobilité, le canot continua à filer comme une flèche.
— Il existe certainement un courant, dit le capitaine. Un fleuve n'est pas la mer, après tout... Cède-moi les rames, Toyo, et laisse reposer les tiennes, Tambou, je pourrai suffire à la manœuvre.
Hervé frappa gaiement dans ses mains.
— Oh ! comme nous allons vite ! s'écria-t-il, nous dépassons les oiseaux !
— En effet, dit Tanguy en s'adressant à Halgan, la marche du canot s'accélère... N'avons-nous rien à craindre...
— Je ne le crois pas, répondit Halgan, sauf ce bruit qui commence à nous assourdir, le fleuve me paraît absolument calme. Je ne puis douter cependant qu'une cause quelconque hâte la marche de l'embarcation, mais elle est solide, et j'ai longtemps navigué... Soyez en repos, mon fils, vous ne ferez pas naufrage avec moi.
La confiance que Tanguy possédait dans la science du capitaine ne lui permit pas d'insister. Il attira seulement Hervé sur ses genoux et le serra fortement sur sa poitrine.
Le soleil s'abaissait avec lenteur vers l'horizon, les arbres de la forêt se découpaient d'une façon étrange et crue sur cette pourpre vive, tandis que de grandes ombres flottaient déjà sur les espaces herbeux du bord. Ce n'était pas encore le crépuscule, mais l'apaisement des bruits et l'effacement des beautés du jour. Des impressions calmes, empreintes d'une mélancolie profonde, s'emparaient à la fois de l'esprit pour le calmer, de l'âme pour lui donner un vol plus haut.
Tanguy se taisait; de temps à autre seulement ses lèvres effleuraient le front de l'enfant, tandis qu'il échan-
geait un affectueux regard avec l'adolescent assis à ses pieds et qui chantait à mi-voix un air mélancolique rapporté de loin, sans doute, car chaque note paraissait trouver un écho dans le cœur de ceux qui l'entendaient.
Au loin, les voyageurs apercevaient une fumée légère flottant au-dessus des arbres, c'était celle d'une hutte indienne perdue au miUeu des pénombres du bois.
Tandis que le capitaine Halgan prêtait l'oreille aux grondements plus rapprochés de l'eau, et qu'Hervé s'assoupissait dans les bras de son père, au murmure de la chanson de son ami, un homme se rapprocha de la rive du fleuve, se pencha vers une souche d'arbre sur laquelle on avait fixé un anneau de fer, et détacha le lien d'écorce retenant le canot sur la berge. Il entra dans la légère embarcation, attira l'amarre flottant dans l'eau, saisit deux avirons et se mit à ramer sans hâte, mais de façon à prouver qu'il connaissait admirablement le fleuve et les moyens de navigation des sauvages.
Il avait aperçu de la rive la barque plus lourde de voyageurs, et saisi d'une crainte soudaine, il voulait se tenir prêt à tout événement.
— Jamais, murmura-t-il, un habitant du pays ne conduisit de la sorte une barque sur le Saint-Laurent... Dieu garde ces étrangers, ils approchent des Rapides...
En effet, le fond du fleuve changeait d'aspect; au lieu du sable sur lequel coulait l'eau transparente, la pierre occupait le lit du Saint-Laurent, et atteignant à une élévation inusitée, la roche ne laissait plus à l'eau qu'une hauteur presque insuffisante pour le tirage d'un canot. On eût dit qu'un gigantesque escalier de pierres vives se dessinait sous le fleuve, et le courant se précipitait sur ces degrés avec une violence inattendue. Pour augmenter en cet endroit les dangers de la navigation, des rochers dépassaient de distance en distance la ligne du Saint-Laurent, et montraient à sa surface une multitude d'écueils, au milieu desquels le marin le plus habile, déconcerté par le nombre des obstacles et troublé par la nature du fond, perdait les avantages d'une longue pratique et d'une sage expérience.
Le mouvement accéléré de la barque, les mugissements de la chute, surprirent le capitaine Halgan; il comprit pour la première fois que les êtres chers dont la vie lui était confiée pouvaient courir un danger; il saisit les rames avec énergie, mais en ce moment leur secours devenait plus dangereux qu'utile, la barque se trouva subitement emportée par le courant et glissa sur le fleuve avec la rapidité d'une flèche. Tantôt la quille touchait le fond rocheux, tantôt les bordages frôlaient les écueils. Dans son impuissance à ralentir la marche du canot, Halgan n'avait plus qu'une préoccupation, celle d'empêcher la barque de heurter les rochers avec trop de violence. Mais les rames dont il se servait pour la protéger se brisèrent dans sa main, l'impétuosité des rapides venait de jeter l'embarcation contre une roche énorme, et l'impulsion reçue fut tellement terrible que la barque, repoussée par le rocher, se retrouva brusquement lancée au milieu du fleuve.
Les rapides se trouvaient franchis, le Saint-Laurent était redevenu uni Comme une glace, mais pour avoir changé de nature, le péril n'en restait pas moins grand. La barque s'était entr'ouverte sur l'écueil, elle faisait eau de toutes parts, et les efforts des passagers pour écoper ou aveugler la voie ne pouvaient que retarder une catastrophe inévitable.
Au moment où la barque avait touché, craquant dans toute sa membrure, Hervé, poussant un cri de terreur, s'était évanoui dans les bras de son père, et Tanguy, serrant contre lui la chère créature inanimée, se demandait si l'heure n'était pas venue d'essayer de se sauver à la nage, quand l'homme au canot d'écorce, faisant force de rames à la vue du péril qui menaçait les passagers, leur cria :
— Ne craignez rien ! vous voilà sauvés !
Deux coups d'aviron le rapprochèrent assez de l'embarcation à demi submergée pour qu'il lui fût facile d'en saisir le bord.
— Sautez dans mon canot ! dit-il d'une voix calme, si fragile qu'il paraisse, il vous portera bien tous.
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Tanguy passa le premier, puis l'adolescent, les noirs debout dans la barque croulant sous leurs pieds attendaient qu'Halgan fût en sûreté, mais celui-ci fit signe à Toyo et à Tambou de prendre place dans le canot.
— Le capitaine quitte le dernier son navire naufragé, dit-il.
Et au moment où la barque se séparait en deux et flottait à la surface apaisée du fleuve, Halgan s'assit à côté de Tanguy.
— Vous n'êtes certainement pas du pays, monsieur, dit l'homme qui s'était trouvé si providentiellement sur le rivage pour sauver les promeneurs d'une mort certaine, sans cela vous connaîtriez ces Rapides delà Chine.
— Nous sommes Français, monsieur, répondit Tanguy, et depuis quelques jours seulement nous habitons Montréal.
L'adolescent, plongeant une de ses mains dans l'eau, mouilla les tempes d'Hervé toujours immobile, et dont Tanguy contemplait le pâle visage avec une expression d'angoisse et de tendresse.
— Ce ne sera rien vraisemblablement, dit l'homme au canot, la terreur a causé l'évanouissement de cet enfant, et son état ne présente pas de danger. Malheureusement je n'ai sur moi ni sels ni flacons... L'air sufiira sans doute pour le remettre... cependant permettez-moi de vous faire une offre, et de vous adresser une question... Comptiez- vous regagner Montréal avant ce soir?
— C'était notre intention, répondit le capitaine.
— Votre présence y est-elle indispensable ?
— Non, à moins que l'état de l'enfant...
— Soyez sans inquiétude sous ce rapport... j'en ai fini avec mes interrogations, et voici ce que je peux vous offrir... Vous le voyez, je me rapproche des bords du fleuve, et vous pouvez apercevoir déjà une habitation massive à demi cachée au milieu des arbres... Voulezvous accepter mon hospitalité, ou préférez-vous regagner Montréal à l'aide de ce canot ?
— Monsieur, dit Tanguy, nous vous sommes redevables de la vie.c'est vous assurer que nous acceptons un
nouveau service... Montréal est éloigné de deux lieues au moins de l'endroit où nous nous trouvons, et mon fils ne rouvre pas les yeux...
— Bien, et merci, monsieur, répondit l'homme au canot, en quelques minutes nous allons aborder.
Le crépuscule descendait; tandis que les voyageurs se rapprochaient de la demeure de leur sauveur, l'autre rive s'estompait dans ces brumes et les splendeurs du soleil s'étaient effacées. En face d'eux, les voyageurs voyaient grandir la forêt sombre, car les horizons bleus se confondaient avec la ligne des arbres.
L'embarcation se rapprochait sensiblement du bord; quand le sauveur envoyé providentiellement aux étrangers se trouva près de la rive, il enfonça solidement l'aviron dans le sol, rapprocha de terre l'embarcation d'écorce, sauta sur la berge, tira fortement la corde végétale qu'il amarra au tronc d'un gigantesque sapin, puis il tendit la main à Tanguy qui, serrant son enfant contre sa poitrine, se trouva bientôt près du Canadien.
Le capitaine Halgan, l'adolescent, Toyo et Tambou quittèrent à leur tour le canot, et l'hôte des voyageurs hâta le pas en se dirigeant vers une grande habitation qu'enveloppait l'ombre croissante.
Au moment où les naufragés des Rapides pénétraient sous un couvert de gigantesques érables à sucre, deux cris divers saluèrent l'arrivée du maître du logis: un aboiement joyeux et un cri guttural dans lequel on eût dit qu'un sentiment affectueux essayait de se traduire. Un chien de haute taille s'élança au-devant de son maître, l'entourant de bonds désordonnés, lui léchant les mains et levant vers lui sa belle tête intelligente, tandis qu'un ours brun d'une taille gigantesque s'avançait lourdement en secouant sa tête énorme. La bête se dressa avec lenteur en poussant un grommellement sourd, puis elle appuya ses pattes velues sur les épaules de l'homme.
— Tout beau, Phébus ! dit celui-ci, à bas, Mingo, vous êtes de bonnes et fidèles bêtes ! Rangez-vous, et respect à ceux qui franchissent ce seuil.
Le chien, levant sa tête fine, flaira les nouveaux venus et vint frôler les jambes de l'adolescent, tandis que l'ours Mingo marchait pesamment à côté de Tanguy.
Ni l'ours ni le chien ne dépassèrent d'abord le seuil du maître; sans doute leur mission de gardiens ne se trouvait pas terminée, car ils se placèrent paisiblement de chaque côté, comme des sentinelles chargées de donner, en cas de danger, le signal d'alarme.
Deux serviteurs accoururent au-devant du Canadien, tandis qu'un homme de haute taille, portant le costume national d'une tribu indienne, s'avançait vers le maître de la maison avec une dignité à travers laquelle perçait la tendresse.
— Mon frère a fait une heureuse course, dit-il, mon frère ramène des étrangers.
— Oui, Bison-Noir, répondit le Canadien.
Puis, se tournant vers Tanguy et le désignant à l'indien:
— Remettez sans crainte ce bel enfant à mon frère l'Indien, il possède en médecine des connaissances capables de surprendre plus d'un savant.
Le Bison-Noir saisit Hervé avec précaution, le considéra attentivement et regarda le Canadien comme s'il en attendait moins un ordre qu'une prière.
— Que le Bison-Noir écoute mes paroles et les grave dans son cœur... la frayeur a fait perdre à cet enfant le sentiment de la vie... l'enfant doit encore sourire dans les bras de son père.
L'indien s'inclina avec une majesté tranquille, tandis que les serviteurs ouvraient les deux battants de la porte de la grande salle.
Bison-Noir enleva d'abord les vêtements humides d'Hervé, réchauffa son corps glacé par des frictions lentes, l'enveloppa dans une chaude fourrure de renard noir, alla prendre une fiole dans un meuble, en versa quelques gouttes sur les lèvres de l'enfant, puis, au moment oîi Halgan et Tanguy s'incUnaient vers Hervé, les paupières de celui-ci battirent, un souffle léger entr'ouvrit sa bouche, il tourna autour de lui des regards
étonnés, reconnut Halgan, puis son père, jeta ses bras autour du cou de l'adolescent, enfin apercevant l'étrange figure de Bison-Noir, il ne put retenir un cri dans lequel l'étonnement se mêlait à l'efifroi.
— Le Roitelet a peur du Bison-Noir, dit l'Indien d'une voix musicale, mais il apprendra vite que les Peaux-Rouges sont amis des Visages-Pâles.
En ce moment la cloche annonçant le repas du soir se fit entendre, et, la porte de la salle s'ouvrant sans bruit, une créature bizarre et charmante apparut sur le seuil.
Elle paraissait âgée de treize ans à peine; sa taille adolescente était haute et svelte; le costume qu'elle portait convenait à sa beauté merveilleuse et étrange tout ensemble. Ce costume se composait d'une tunique de toile blanche agrémentée de broderies, et retenue par une ceinture de coquilles rares. Sur sa poitrine descendait un collier de perles de couleurs multicolores. Des mocassins brodés de dards de porc-épic et de verroteries chaussaient ses pieds d'une extrême petitesse; ses mains étaient celles d'une fille d'Europe, étroites et fines. La nuance de la peau de cette enfant ressemblait à la teinte chaude de l'ambre; et par un phénomène qui semblait une grâce de plus, la longue et magnifique chevelure flottant autour d'elle, était blanche comme l'écume des cascades et la neige des glaciers.
Un bandeau d'or retenait cette chevelure qui flottait autour d'elle semblable à un voile fluide.
— Père, père, deraanda-t-elle en portant à ses lèvres la main du maître du logis, il ne vous est point arrivé malheur ?
— Non, grâce au ciel ! et ceux qui sont sous mon toit se trouvent en sûreté.
Hervé qui, des bras de l'Indien, était passé dans ceux de l'adolescent, regarda la Fille-aux-cheveux-d'argent avec un beau sourire. En un instant celle-ci se trouva près d'Hervé; les deux innocences se comprirent et s'aimèrent du premier regard; Hervé tendit la main à la Fille-aux-cheveux-d'argent, et ce fut ainsi rapprochés
l'un de l'autre qu'ils pénétrèrent dans la vaste salle à manger.
— Messieurs, dit le Canadien à ses hôtes, vous êtes chez vous.
Une minute après, Halgan, Tanguy et l'adolescent se trouvaient groupés autour d'une table pliant sous le poids de mets plantureux, et après avoir veillé à l'installation d'Hervé, la petite Indienne dit d'une voix harmonieuse en lui mettant un baiser sur le front :
— Le Roitelet et la Nonpareille s'aimeront comme s'ils avaient grandi dans le même berceau.