LES RUINES DE COËTQUEN
Sur les rives de l'étang de Coëtquen dont les eaux verdâtres baignaient des amas de décombres, errait par une belle soirée d'automne une femme amaigrie et vêtue de lambeaux; de longs cheveux blonds voilaient sa face quand elle la penchait vers le sol, et de temps en temps relevant la tête et la secouant d'un mouvement brusque, elle renvoyait en arrière cette masse lourde et dorée dont la beauté formait un étrange contraste avec sa pâleur et ses haillons.
Trois enfants la suivaient, les deux plus petits s'accrochant à sa jupe, le dernier marchant d'un air sérieux et levant de temps en temps ses grands yeux sur le visage affligé de la jeune femme. Celle-ci, son chapelet dans les doigts, faisant des stations à chaque débris de Calvaire, se prosternant à chaque place où elle avait vu jadis une image souriante de la Vierge Marie.
Elle ne récitait point seulement ses ave, tout en allant pieds nus le long des routes poudreuses, elle s'interrompait souvent, se jetant à genoux sur le chemin et parlait à Dieu un langage obscurci par la folie; puis brusquement, avec un geste rempli d'épouvante, elle attirait les enfants sur sa poitrine, et répétait d'une voix pleine de larmes:
— Ce n'est pas leur faute, Seigneur Jésus ! ce n'est pas leur faute . . . Que le sang versé ne retombe pas sur mes innocents; Gwen, Noll et Gaït ne vous ont jamais
offensé, Seigneur ! laissez-les sous la garde des Anges . . . le fardeau que je porte est trop lourd pour eux.
Quand l'infortunée passait devant le seuil d'une ferme, les femmes couraient vers elle avec l'empressement de la pitié. On la faisait asseoir dans la grande salle égayée par les dressoirs, et au milieu de laquelle une longue table supportait la galette de sarrazin, les tranches de lard, et les pichets remplis d'un cidre mousseux. Elle mangeait à son appétit, sans s'inquiéter de la faim à venir, puis avec un signe de tête qui ressemblait à une action de grâce, elle s'éloignait après avoir murmuré en montrant les innocents :
— Ce n'est pas leur faute ! non, ce n'est pas leur faute !
Et les fermières bretonnes répondaient :
— Les crimes de Jean-l'Enclume ne retomberont point sur Claudie ni sur les chers anges qui suivent son dur chemin.
Depuis des semaines, des mois, elle allait ainsi» croyant toujours voir devant ses yeux des lueurs d'incendie et des scènes de meurtre; elle se souvenait d'avoir été témoin de drames terribles qu'il n'était point en son pouvoir d'oublier. Quelque chose s'était brisé dans son cerveau et dans son cœur; Claudie qui avait été Claudie la blonde était devenue Claudie la folle !
Ce soir-là, le hasard de sa course la ramenait près des ruines du château de Coëtquen. Le pillage et l'incendie en avaient fait une masse informe et sombre projetant de noirs reflets dans l'eau. La double ceinture bleue enlaçant jadis le manoir de ses plis humides ne reflétait plus les corolles de neige et d'or des nénuphars; les herbes folles dominant un parterre flottant sur les talus dormaient écrasées sous les décombres.
Cette ruine était sauvage et lugubre, et la jeune femme la considéra avec plus d'attention qu'elle n'en portait d'habitude aux objets frappant ses regards. Les enfants se roulaient dans l'herbe à quelques pas, elle jetait sur eux par intervalle un regard rapide et craintif et retombait dans sa méditation.
Tout à coup, elle sortit de son rêve et leva la tête : une main venait de se poser sur son épaule, et une voix cassée murmurait :
— Les maîtres reviennent, les maîtres du château de Coëtquen où Blanche Halgan souffrit son mai'tyre... J'entends les pas des seigneurs bretons foulant le sol de leur domaine ! mais le hibou hulule dans les ruines, le lézard court sur les pierres calcinées, le corbeau étend son vol au-dessus du manoir où les Loups de Coëtquen échangeaient leurs menaces fratricides ... Il ne franchira plus le pont-levis, le noble Tanguy que j'ai vu jouer dans les bras de sa nourrice; il n'entrera point en héritier dans la demeure féodale, l'Enfant- Bleu qui reçut la vie dans le cachot de la tour Ronde . . .
— Ce n'est pas la faute des innocents, non vraiment, ce n'est point leur faute ! murmura Claudie; mes pieds saignent sur les cailloux, des larmes coulent de mes yeux, je prie sans relâche la Mère Douloureuse, et cependant l'Ange du pardon ne vient pas, l'Ange du pardon ne viendra jamais !
— Silence, Claudie ! fit Jeanne la Fileuse en étendant du côté de la route sa main desséchée par le feu. Je sais de quel côté souffle le vent, je devine l'avenir dans le vol des corbeaux et des émouchets; je cueillerais si je le voulais l'herbe d'or qui fait sourire ... et loin, bien loin, je distingue le bruit des sabots du cheval qui ramène dans son domaine Tanguy de Coëtquen, baron de Vaurufier et autres lieux.
Claudie reprit son chapelet et ne parut rien comprendre à la prophétie de Jeanne la Fileuse.
Cependant, comme pour donner raison aux paroles de la vieille femme que dans le pays on croyait douée de seconde vue, le bruit des roues d'un carrosse et le galop d'un cheval se firent entendre à quelque distance.
Quelque minutes suffirent pour amener en face du manoir le véhicule et la monture et Jeanne s'élançant vers les voyageurs qui mettaient pied à terre, répéta en levant vers le ciel ses bras maigres :
— Coëtquen, Tanguy de Coëtquen, sois le bienvenu dans la terre qui est tienne !
Le cavalier s'arrêta surpris, à demi effrayé, mais un adolescent bondit vers la pauvresse, lui prit les mains avec un indescriptible élan de joie, et s'écria :
— Jeanne ! chère Jeanne !
— Pâtira ! répondit la vieille femme.
— Et voici Hervé, l'Enfant-Bleu, que je portai d'abord dans la grotte des poulpiquets, puis chez vous, chère vieille femme . . . qui payâtes cette hospitaUté d'un long martyre.
Pâtira courut vers le marquis de Coëtquen.
— Monseigneur, dit-il, monseigneur, c'est Jeanne la Fileuse qui m'a aidé à sauver votre fils,
— Qu'elle soit bénie ! Dieu seul pourra la récompenser du bien qu'elle a fait en ce monde... Pâtira de même qu'elle protégea mon fils, je la protégerai à mon tour . . . J'entends qu'elle ait une heureuse vieillesse ...
— J'accepte pour elle. Monseigneur, car Jeanne refuserait.
— Sainte Vierge, murmura Claudie agenouillée, ce n'est sûrement pas la faute des innocents !
Pâtira poussa un grand cri :
— Claudie ! Claudie ! Gwen, Gaït, Noll, ne me reconnaissez-vous pas ?
La veuve de Jean l'Enclume tourna son regard troublé vers Pâtira, elle chancela, avança les mains, se renversa en arrière, puis avec un gémissement dans lequel on eût dit que se brisait sa pauvre âme, elle répéta :
— C'est lui ! Seigneur, c'est lui !
L'adolescent s'agenouilla dans l'herbe, puis regardant bien en face celle qui l'avait aimé, protégé, défendu, il lui dit avec l'accent d'une autorité juvénile :
— Je ne suis plus un enfant, mais un homme, Claudie, j'accepte toutes les tâches que Dieu m'enverra;
j'ai partagé votre pain, je suis prêt à travailler pour vous nourrir vous et les petits . . .
— C'est lui, répétait Claudie, lui que j'ai trouvé faible, seul sur le chemin, que j'aurais voulu choyer à l'égal de ces ininocents... Béni soit Dieu qui te ramène... Il s'est passé des choses horribles, le sais-tu... Vois les guenilles que je traîne sont noires . . . C'est un deuil, un grand deuil . . . Dieu sait où est son âme . . . As-tu pardonné. Pâtira?
— J'ai pardonné et vous avez prié, Claudie.
Lentement pendant que Pâtira échangeait d'affectueuses paroles avec Claudie et Jeanne la Fileuse, la Fille-aux-cheveux-d'argent s'était approchée. Debout, enveloppée dans les dernières clartés du jour, baignant sa fine tête entourée du voile éblouissant de sa chevelure, elle semblait l'incarnation visible de ces esprits intermédiaires et charmants, auxquels Jeanne attachait une croyance superstitieuse, combattue avec peine par sa foi de chrétienne.
— Regarde-la bien, dit Pâtira en attirant vers Jeanne Nonpareijle intimidée, c'est une enfant des bois d'Amérique, une fille des pays lointains d'où nous venons . , , Un homme qui était un héros me l'a donnée pour sœur...
— Elle sera ta récompense, dit Jeanne de sa voix grave, ta vie s'écoulera douce près d'elle, l'amitié de cette enfant paiera ton dévouement aux Coëtquen.
Pendant que Jeanne, Claudie et Pâtira s'entretenaient ensemble, Halgan et le marquis franchirent en silence les débris du pont-levis et pénétrèrent dans la cour. Les boiseries du château avaient été entièrement dévorées par le feu, la porte donnant accès dans la Tour- Ronde n'existait plus, et l'escalier en vis conduisant aux cachots s'enfonçait dans les profondeurs de la nuit. Tanguy de Coëtquen tira de sa poche une lanterne sourde, l'alluma, et en dirigeant le rayon lumineux vers la sombre spirale, il dit au capitaine:
— Venez.
Halgan descendit sur les pas de son gendre.
Les deux hommes se trouvèrent bientôt dans l'étroit couloir. Une porte basse violemment ouverte leur montra un trou béant dans lequel ils pénétrèrent. Un lit de bois couvert de paille émincée se cachait dans un angle; une cruche, un escabeau gisaient à terre. Par la petite fenêtre garnie encore de ses barreaux de fer tordus, on pouvait apercevoir l'eau prête à déborder dans l'oubliette et un étroit jour du ciel au miheu duquel brillait une étoile lumineuse.
— Mon père ! mon père ! dit Tanguy en tombant à genoux devant la couche où tant de fois Blanche de Coëtquen s'était endormie dans les larmes, c'est ici que votre fille a souffert son martyre. Vous me l'aviez confiée belle, heureuse, pleine de vie et d'espérance, et dans ma propre maison, elle a subi une agonie de plusieurs mois. 0 mon père ! mon père ! J'ai voulu vous demander pardon, dans le lieu même où elle a gémi, où elle a crié vers moi sans qu'il me fût possible de l'entendre . . .
Halgan était resté debout, le dos appuyé contre la muraille, et faisait face à l'humble couche. Des sanglots sourds s'exhalaient de sa poitrine, cet homme qu'aucun danger n'avait vu pâlir tremblait à cette heure de la tête aux pieds. Mais il était trop juste pour rendre le marquis de Coëtquen responsable d'un malheur sans remède. Il savait qu'après l'annonce du trépas de Blanche, son infortuné mari eut un chagrin mortel. Il tendit les mains et répéta :
— Tanguy ! Tanguy !
Puis les deux hommes pleurèrent dans les bras l'un de l'autre.
Alors lentement s'éleva en face de l'étang une voix claire et douce répétant la ballade de la Dame de Coëtquen.
Ce chant produisit l'effet d'une évocation. Avec la rapidité de la pensée, Halgan et le capitaine reconstituèrent une des scènes les plus poignantes de cette histoire dramatique . . . Jadis le refrain de cette ballade servait de signal à Pâtira pour annoncer la traversée
périlleuse de l'étang. Alors Blanche se soulevait sur son lit, elle se cramponnait aux barreaux de fer, et tandis que Pâtira se soutenait sur l'eau à l'aide d'un faisceau de joncs, Blanche lui parlait de Tanguy, Blanche implorait la protection du souffre-douleur de Jean l'Enclume, pour l'être si cher que le ciel devait mettre dans ses bras.
— Tenez, mon père, dit le marquis de Coëtquen, en désigharit deux barreaux brisés, c'est par cette voie périlleuse que Pâtira sauva mon enfant, c'est de cette meurtrière qu'il prit Hervé baigné des pleurs de Blanche, pour le garder, le défendre et l'apporter dans mes bras. Ici j'ai le droit de pleurer, car nous nous trouvons dans une tombe, mais je veux aussi bénir, car Dieu m'a rendu mon fils pour me rattacher à la vie . . .
— Venez, Tanguy, dit le capitaine, venez, nous reviendrons ici, et nous y construirons une chapelle mystérieuse oij seuls nous viendrons prier.
Les deux hommes remontèrent l'escalier, quittèrent la cour, franchirent les restes du pont-levis croulant sous leurs pieds, puis lentement et comme accablés du poids de leurs souvenirs, ils rejoignirent le groupe formé par Jeanne la Fileuse, Claudie et Pâtira.
Celui-ci achevait la ballade de la Dame de Coëtquen en berçant Hervé dans ses bras.
Tanguy courut vers son fils et le pressa sur son cœur avec une tendresse d'autant plus grande qu'il venait de ressusciter les scènes terribles de sa naissance. Puis, attirant vers lui Pâtira dont les yeux étaient pleins de larmes :
— Ici, lui dit-il, en face de la Tour-Ronde où souffrit Blanche de Coëtquen, je t'adopte pour le frère d'Hervé. Il ne m'est pas possible de te léguer mon nom, il me reste le droit de te traiter avec la même tendresse, et de te jurer, pauvre enfant isolé, héros inconnu du plus poignant des drames, que désormais ma fortune est ta fortune, et que ceux que tu aimeras, je suis prêt à les aimer aussi.
Pâtira ne se déroba point à l'étreinte de Tanguy. En ce moment, le cœur du gentilhomme et celui du pauvre être qui, chez Jean l'Enclume, avait remplacé le chien la Flamme en tournant la roue du soufflet de forge, se fondaient dans un sentiment de reconnaissance et de tendresse. L'adoption de l'enfant martyr de la cruauté d'aiitrui se trouva subitement consacrée, et Hervé, nouant ses deux bras autour du cou de Pâtira, dit à Tanguy :
— J'aimais bien mon ami, j'aimerai mieux mon frère.
Nonpareille debout, ses bras grêles croisés sur sa poitrine, regardait le groupe formé par Tanguy, Halgan, Hervé et Pâtira; un sourire triste errait sur ses lèvres, elle se demandait s'il resterait place pour elle dans la famille des Coëtquen; mais Pâtira devina sa pensée, prit sa main tremblante, l'entraîna vers Halgan et Tanguy et murmura:
— Plus tard !
Halgan et Tanguy se rapprochèrent de la Fileuse et de Claudie.
— Vous aussi, dit le marquis de Coëtquen, vous avez des droits à ma reconnaissance. La Fileuse qui fit don à Pâtira de la chèvre destinée à nourrir Hervé peut à cette heure tout exiger de Tanguy de Coëtquen... Mais vous ne me demanderiez rien, pauvre âme! je le sais trop, seulement voici ce que vous ne refuserez pas. Une maison saine et commode sera construite pour Claudie et ses enfants, vous y habiterez avec l'infortunée qu'un peu de calme et d'aisance peut rendre à la santé... Prenez cette bourse pour Claudie, Jeanne, ma fidèle Jeanne, et acceptez les actions de grâce d'un père qui vous doit son bien le plus précieux.
La vieille femme tomba sur ses genoux, baisa la main que lui tendait le marquis de Coëtquen et murmura :
— Dieu soit béni, les maîtres rentrent dans leurs seigneuries, les Croix des chemins seront relevées, et le nom des Coëtquen ne saurait s'éteindre.
Un moment après, Pâtira embrassait pour la dernière fois Noll, Gwen et Gaït, puis après avoir dit un affectueux adieu à Claudie, il remontait dans le carrosse du marquis de Coëtquen qui reprit au galop des chevaux la route de Dinan.
Les tours du manoir témoin de l'agonie de la marquise ne devaient jamais être relevées, la fortune des Coëtquen paraissait avoir sombré dans la révolution de 93, mais le capitaine possédait des millions suffisants pour rendre à la maison de son gendre son ancienne splendeur, et si le marquis ne songeait point à habiter la Bretagne, il comptait bien revenir chaque été dans sa terre patrimoniale et faire un douloureux pèlerinage aux lieux témoins de son bonheur évanoui.
Hervé lui restait, Hervé l'image de Blanche, puis l'amitié de deux êtres jeunes, affectueux et charmants, Pâtira et la Fille-aux-Cheveux-d 'Argent, la pupille de l'ami de Montcalm.