MARTYR D UNE GRANDE CAUSE
Dans une hutte à peine éclairée par des torches de sapin, un agonisant était étendu sur un lit de branchages de sassafras recouvert d'une peau d'ours. Sa tête entourée de bandages sanglants gardait des tons de cire; mais les yeux brillants animaient encore le visage sur lequel la mort venait de poser son empreinte. On avait assez élevé le chevet de ce lit misérable pour qu'il fût possible au blessé de garder le buste droit, la tête haute. La chemise couvrant sa poitrine était marquée de longues taches rouges, les bras portaient les traces de deux coups de sabre. En dépit du sang perdu et de la jSèvre causée par des blessures nombreuses, dont une au moins ne pouvait manquer d'être mortelle, le mourant conservait toute sa présence d'esprit, toute son énergie. Depuis deux jours, il se trouvait dans cette hutte. Sur la fourrure recouvrant son lit, se trouvaient un Crucifix que de temps à autre il approchait de ses lèvres, et un drapeau de soie blanche dont les fleurs de lys d'or disparaissaient presque sous des taches de sang.
L'agonisant était Jean Canada.
Au moment où le dernier effort des soldats anglais le précipita dans le fleuve, saignant de tous ses membres et ne se maintenant plus debout que grâce à un effort d'énergie tenant du miracle. Pâtira, avec cette intuition de dévouement qui lui était particulière, se laissa tomber dans le Saint-Laurent en même temps que le Canadien. Ceux qui venaient de lutter contre lui, ceux qui l'avaient vu pressé de tant de côtés, soutenir le choc de cent épées, s'en remirent au fleuve du soin d'achever l'héroïque défenseur des libertés canadiennes. Du reste,
ces soldats, derniers venus dans la lutte, ignoraient le nom d'un adversaire dont le bras leur avait été si redoutable. Bien que le nom de Jean Canada fût dans toutes les bouches, sa personne était peu connue; les combattants admirèrent la bravoure de sa défense désespérée, mais ils ne songèrent point à s'emparer de l'ennemi qui les avait tenus en échec. Il leur suffisait d'en être débarrassés.
Pâtira plongea, saisit Jean Canada par les cheveux, et nageant entre deux eaux, il parvint jusqu'à un étroit banc de sable couvert d'un épais bouquet de roseaux. De cet asile où nul ne pouvait deviner sa présence. Pâtira entendait encore les bruits de la mousquetade, les appels, les cris, les sauvages clameurs. Un instant, il espéra que la diversion apportée dans le combat par l'arrivée d'une troupe d'Indiens conduits par Cœur- Percé et Bison-Noir rétabhrait les chances de la bataille du côté des Français, mais il ne put douter bientôt que la lutte ne devînt fatale à ses compatriotes et à tous ceux qui s'agenouillaient devant le même autel. Prosterné sur le sol, courbé vers le front blême de Jean Canada évanoui, il pleura.
Semblable à un tourbillon chassé par l'orage, il vit s'enfuir la troupe des Abénaquis que les Anglais n'osèrent poursuivre quand ils regagnèrent leurs canots pour se diriger du côté du village de la Chine.
— Allons, pensa Pâtira, c'est là seulement, en face de la place où s'élevait jadis la Grande-Hutte, que je dois conduire celui que j'ai connu dans toute sa puissance et sa popularité.
Mais Jean Canada ne donnait plus signe de vie, et l'adolescent se demandait si le héros n'avait point fermé les yeux pour jamais. Il souleva le corps du blessé, mouilla son front d'eau fraîche, découvrit la poitrine sur laquelle béait le trou fait avec un poignard, puis il attendit encore, les yeux gonflés de larmes, se demandant ce que devenaient Tanguy et Halgan, tandis qu'il prodiguait à Jean Canada des soins peut-être inutiles ! Enfin un soupir entr'ouvrit les
lèvres du blessé; il regarda Pâtira avec une expression indicible d'anxiété :
— Dieu n'a pas voulu que le Canada redevînt libre, n'est-ce pas ? dit-il.
— Nul ne sait l'heure de Dieu ! répondit Pâtira.
Le silence, un silence angoissant régna de nouveau entre le blessé et son sauveteur. Les bruits du combat diminuaient en même temps que le jour faiblissait; la nuit seule pouvait permettre à Pâtira et au blessé de quitter leur asile. L'adolescent banda les blessures de Jean, puis il lui dit d'une voix tremblante d'émotion :
— Reposez quelques minutes; dès que l'obscurité deviendra plus grande, nous quitterons ce buisson de roseaux et nous tenterons de remonter sur la berge. De là, si vous le pouvez, nous gagnerons le village de la Chine, qui sait si comme nous ceux de vos amis qui seront sortis sains et saufs du combat, n'auront pas l'idée d'y chercher un asile.
— Oui, dit Jean Canada, tu as raison, ne perdons pas une heure, pas une minute; la fièvre qui s'empare de moi me soutient encore; je veux vivre assez pour dire adieu à tous ceux que j'aimais . . .
Pâtira aida le blessé à se soulever, et Jean Canada, s'appuyant sur l'épaule de l'adolescent, parvint à se tenir debout. Avec une lenteur extrême, mais une indomptable énergie, Jean Canada gravit le talus gazonné du fleuve, puis pesant de plus en plus lourdement sur Pâtira, il marcha à pas égaux, s'arrêtant pour respirer, puis reprenant sa marche silencieuse. La nuit était éclairée par des milliers d'étoiles; à la distance o\l les deux Français se trouvaient de Montréal, ils n'entendaient plus les bruits expirants de la ville, un silence saisissant succédait aux clameurs de la journée. Les habitants attendaient des représailles des Anglais. Après la tuerie viendrait la proscription. Nul ne pourrait dire quel monde de pensées se remuait dans la tête de Jean Canada qui, après avoir passé vingt années de sa vie à préparer le triomphe de sa cause, la voyait échouer
sans retour peut-être. Ses amis avaient manqué de la force qui l'avait soutenu si longtemps: la patience. Les regrets amers, les désolations stériles, les larmes contenues, les espoirs avortés, tout cela retombait sur le cœur de cet homme dont la poitrine et les membres portaient la trace des mousquets et des sabres anglais, mais dont la plaie la plus vive, la plus cruelle était au cœur.
Il fallut plus de trois heures à Pâtira et à son compagnon pour gagner le village de la Chine. Au premier abord, il paraissait abandonné, mais Jean Canada accoutumé à la vie des bois, et dont les sens avaient acquis la perfection de ceux des sauvages, crut sentir dans la forêt une sourde palpitation humaine.
Pâtira, dans l'impossibilité de trouver à cette heure pour Jean Canada un cordial ou un morceau de pain, lui fit boire quelques gorgées d'eau, puis il plaça la tête du blessé sur son épaule, et tous deux s'endormirent d'un sommeil lourd, sans rêve, ressemblant à la mort par sa stupeur et son immobilité.
Ce fut Jean Canada qui le premier ouvrit les yeux. Devant lui, un amoncellement de charbons, de cendres noires et de poutres carbonisées, lui indiqua où se trouvait jadis sa maison. Pâtira avait eu raison en amenant mourir Jean où il avait vécu, où il s'était montré le père et le chef des tribus opprimées, le consolateur et l'espoir des Français, tendant les bras vers la mèrepatrie. Oui, ce fut avec un sentiment de gratitude infinie envers l'adolescent couché à ses côtés, que Jean Canada se trouva près du fleuve dont il connaissait si bien les détours, les rapides et les îles, et sous l'abri de la forêt où il chassait jadis en compagnie de ses amis les Indiens.
Pâtira s'éveilla à son tour et regarda Jean Canada avec une anxiété douloureuse.
— Je suis mieux, mon enfant, lui dit celui-ci, tu peux sans crainte me quitter quelques instants. Cherche une hutte vide sous le couvert du bois, aide-moi ensuite à m'y rendre ... Je ne sais, mais il me semble que nous ne sommes pas seuls.
Patira quitta l'arbre contre le tronc duquel Jean Canada était appuyé, et il s'enfonça sous le dôme de chênes et d'érables. Il ne tarda pas à voir des formes humaines se glisser dans les herbes, des têtes curieuses et inquiètes apparaître à travers les branchages des bosquets. Patira ne connaissait point la langue algonquine, mais il savait ce que valait pour les Indiens un appel fait au nom de celui qu'il venait d'arracher à la mort, aussi cria-t-il de toutes ses forces en se tournant' vers les parties mystérieuses du bois qui lui semblaient servir d'asile aux Abénaquis et aux Algonquins:
— Jean Canada ! Jean Canada !
Ce nom produisit l'effet d'un appel suprême. En une seconde, Patira se vit entouré d'Indiens dont un grand nombre portaient les traces de la bataille de la veille, et presque aussitôt, il fut rejoint par le Bison-Noir et par la Fille-aux-cheveux-d'argent.
— Mon jeune frère est sauvé ! dit l'Indienne en joignant les mains en signe de gratitude.
— Jean Canada se meurt . . . répondit Patira. Un gémissement sortit de la poitrine des Indiens,
— Que le jeune guerrier au cœur généreux nous guide vers lui, répondit le Bison-Noir.
Patira amena les guerriers près du défenseur des libertés canadiennes. Tous considérèrent le héros avec un seritiment de profonde douleur; ils ne parlaient pas; leurs regrets se trahissaient dans leur attitude, dans leurs regards. Jean Canada parcourut du regard le cercle formé autour de lui:
— Halgan ? dit-il, Coëtquen ?
— Les Visages-Pâles se sont battus comme des lions, dit le Bison-Noir.
— Ont-ils échappé au massacre ?
— Le Grand-Esprit les a protégés, ils se trouvent à cette heure avec la Robe-Noire dans la hutte du Cœur- Percé qui va bientôt partir pour le monde des âmes.
Jean Canada jfit un signe à Patira. Celui-ci comprit le désir du blessé, mais avant d'aller prévenir le capi-
taine et Tanguy, il voulut voir Jean installé dans la hutte dont il voyait la porte ouverte à quelque distance. Un amas de branchages coupés dans la forêt, quelques fourrures suffirent pour former la couche du mourant. Un Indien lui apporta quelques grains de blé, un autre lui tendit une gourde remplie d'une boisson fraîche, le pansement des blessures du héros canadien fut renouvelé, et seulement alors Pâtira tranquillisé se dirigea vers la cabane où expirait Cœur-Percé ! Ensevelie sous les arbres, elle échappait complètement aux regards, mais l'Indien qui servait de guide à Pâtira, désigna à l'adolescent diverses huttes également dissimulées sous le feuillage et qui, pour un temps, mettraient les Indiens à l'abri de la poursuite des Anglais.
Ceux-ci d'ailleurs avaient bien assez à faire en réprimant l'insurrection de la ville. Si les tribus indiennes amies des Français devaient payer cher leur alhance généreuse, ce serait lentement et plus tard. Du reste, tandis qu'il étaient dans les bois, les Enfants-Rouges se riaient de toute poursuite. Ils savaient bien que les soldats ne trouveraient jamais la trace de leurs légers mocassins.
L'Indien et Pâtira entrèrent dans la cabane du Cœur- Percé. Le guerrier prêtait l'oreille à la parole du père Flavien, quand il lui répondait, il entremêlait bien avec une naïveté bizarre la pensée d'un Ciel catholique avec la description du pays des chasses bienheureuses. Il parlait à la fois des chants des Anges, et des courses sans fin dans les bois sacrés; mais Dieu lisait dans cette âme héroïque et droite. Les légendes des lacs se confondaient un peu dans son cerveau avec les instructions de l'Évangile, mais Cœur-Percé serrait sur ses lèvres le Crucifix que lui tendait le missionnaire.
Une seule chose lui paraissait difficile à ce moment suprême: le pardon. L'Indien qui a fait de la vengeance non pas seulement un plaisir, mais un devoir, comprend à peine la loi du pardon. Il aurait voulu tenir à la main son couteau de scalp et doubler le nombre des chevelures d'Anglais cousues en frange autour de sa tunique.
La colère de la défaite luttait contre la volonté d'obéir à la Robe-Noire:
— Dieu voit le cœur de ses Enfants-Rouges, dit-il enfin ... le Cœur-Percé s'est battu pour la cause des Visages-Pâles, il meurt en guerrier, sans se plaindre, car il a vécu en brave, il prie la Robe-Noire de le bénir et d'ôter de son cœur les taches qui blesseraient le regard du Grand-Esprit . . .
Le père Flavien étendit les deux mains sur le front de l'Indien:
— Que mon fils demeure en paix, dit-il, qu'il embrasse les pieds du Sauveur en disant: «Je pardonne», et mon Dieu le recevra dans son sein.
Cœur-Percé obéit; il pria tout bas, puis regardant le missionnaire :
— Le Dieu des Visages-Pâles m'a parlé, dit-il, la Robe-Noire ne mettra pas dans ma tombe les chevelures coupées par l'Indien . . . le chrétien ne demande qu'une Croix.
Cœur-Percé retomba; il était mort.
Alors Pâtira se glissa vers Tanguy, Halgan et le missionnaire :
— Venez, leur dit-il, Jean Canada vous appelle. Le corps de l'Indien fut laissé à la garde de quelques
jeunes gens, les vieux chefs douloureusement impressionnés suivirent le Fignoleur.
— Monseigneur, dit Pâtira, puisque vous me revoyez, vous savez qu'Hervé est en sûreté, n" est-ce pas?
— Oui, mon fidèle, répondit Tanguy. Où l'as-tu conduit ?
— A bord de la Gauloise.
— Est-elle dans le port ?
— Non, j'ai craint de risquer notre dernière chance de salut, mais j'ai donné ordre à deux matelots de croiser avec la chaloupe. Dès que nous pourrons songer à gagner le navire, j'irai leur transmettre les ordres du capitaine.
— Bien, dit Halgan, bien mon enfant; ce soir même tu les rejoindras, ils quitteront Montréal et viendront nous rejoindre ici,
— Ce sera fait, répondit Pâtira.
L'adolescent apprit alors comment Tanguy et Halgan avaient été sauvés. Quand les bandes d'Indiens, guidées par Bison-Noir et Cœur- Percé opérèrent une diversion dans la bataille, les deux Français, après s'être battus en héros et avoir vu disparaître Jean Canada, comprirent que la tentative faite en faveur de l'indépendance était avortée. Tanguy n'avait pas le droit de mourir; il se devait à Hervé. Le capitaine et Tanguy montèrent dans un des canots indiens et gagnèrent le village de la Chine en même temps que Cœur-Percé avait reçu dans la poitrine une blessure mortelle. Bison-Noir ne paraissait point se préoccuper de l'entaille qu'il avait au bras. La Fille-aux-cheveux-d'argent, sauvée par Bison-Noir, marchait entre un groupe de guerriers. Les Indiens précédèrent Pâtira et son comgnon de quelques heures seulement dans le bois où ils avaient trouvé un refuge.
En voyant entrer dans la hutte ceux pour qui son cœur s'était empli d'une sympathie si grande, Jean Canada retrouva un sourire. Il se pencha en avant et tendit les mains à ses amis qu'il n'espérait plus revoir.
Les chefs indiens se rangèrent silencieusement dans la hutte, le Père Flavien s'approcha du lit du mourant et recueillit sa confession.
— J'ai été un orgueilleux, mon père! dit Jean Canada, j'ai cru que le Seigneur m'avait choisi pour racheter tout un peuple. J'ai pris mon souhait ardent pour un ordre de la Providence, et je me reproche à cette heure d'avoir entretenu dans un si grand nombre d'âmes d'irréalisables espérances, et d'avoir fait répandre tant de sang.
— Dieu jugera vos intentions, mon frère, répondit le Père Flavien. Vous n'avez jamais songé à votre propre gloire, et le salut d'une nation écrasée, le triomphe de votre foi furent le but unique de vos
efforts . . . Oui, beaucoup de sang a coulé hier, mais qui vous dit que ce sang ne sera point une semence féconde ? N'est-ce donc rien que d'avoir durant vingt ans, gardé virile et croyante l'âme d'une nation tout entière. Tout ce qui est Français, tout ce qui reste ami, allié de la France, vous bénit et vous loue.
— Je vais mourir, dit Jean Canada, je n'ai besoin que d'indulgence.
— Non ! non ! vous vivrez ! dit Tanguy en prenant la main de Jean Canada dans les siennes, vous vivrez, et puisque le joug des Anglais devient trop lourd, vous reviendrez dans la patrie de vos ancêtres.
— La France, murmura Jean Canada, la France ! Il demeura immobile, absorbé dans un souvenir dont
nul ne put sonder la nature et la profondeur.
Quand vint le soir. Pâtira quitta le village de la Chine et regagna Montréal. Un silence de mort régnait dans la ville. Il se dirigea vers le port, et là il trouva Amy David, Lucie, puis Quilenbois et son compagnon, à qui il transmit les ordres du capitaine. Sa mission remplie, il revint au village.
Lentement, l'état de Jean Canada devenait plus grave. Celui-ci le sentait, et avec une énergie doublée d'une présence d'esprit admirable, il dictait pour ainsi dire son testament moral à ceux qui furent les témoins de sa vie.
— Je n'ai eu dans la vie qu'une passion et qu'un amour, disait-il dans un des rares intervalles que lui laissait la douleur. J'ai pris mon rêve pour une réalité vivante. Il me semblait que les Français pouvaient et devaient reconquérir la Nouvelle-France ! Dieu ne l'a pas voulu . . . Mais qui connaît le secret de ses desseins ? Ce que je n'ai pu accomplir se fera sans moi, après moi peut-être . . . En dépit de la conquête, du protestantisme et des Anglais, le Canada restera la France ! Et malgré le temps, les distances, les voix des enfants d'une même patrie s'entendront, et le même sentiment fera palpiter leurs âmes. Le Canada ne sera jamais anglais, tant que le Canada restera catholique. Peut-
être cette lutte commencée trop tôt et finie d'une façon désastreuse sera-t-elle notre dernière tentative de liberté.
La journée suivante vit célébrer les funérailles de Cœur-Percé, que l'on entoura d'une pompe religieuse et guerrière. Trois autres Indiens succombèrent également à leurs blessures, et leurs fosses garnies de feuillages et doublées de peaux de buffles se trouvèrent groupées en face de la Grande-Hutte, autour de l'énorme érable dont les branches avaient abrité Pâtira, la Fille-auxcheveux-d'argent et le petit Hervé.
La situation de Jean Canada restait à peu près la même. Il ne se plaignait point, s'entretenait tour à tour avec le père Flavien et le marquis Tanguy, puis, voyant groupés dans la hutte les Indiens qui avaient dû à son amitié tant de secours, de lumières et de conseils, il leur parlait dans leur langue avec une douceur persuasive, les suppliant de rester attachés à la foi, même si la persécution les séparait de leurs missionnaires.
La gravité dont l'Indien croirait déshonorant de se départir ne permettait pas aux Enfants-Rouges qui versaient leur sang pour la France de laisser éclater leur douleur. Ils s'efforçaient de rester calmes et de garder impénétrable l'expression de leurs visages; mais un nuage couvrait leurs fronts, leurs membres fléchissaient, leurs regards se troublaient en se fixant sur l'ami que la Providence allait leur reprendre. Vers le soir de la seconde journée. Pâtira, qui surveillait les environs, prévint le capitaine que Quilenbois attendait dans sa barque.
Halgan s'approcha du ht de Jean Canada.
— Le navire nous attend à l'ancre, dit-il, laisseznous vous transporter à bord de la Gauloise. Malgré la gravité de vos blessures, nous espérons vous sauver . . . Vous n'avez pu délivrer le Canada de l'oppression anglaise, venez demander à la France l'air natal et la guérison.
Jean Canada secoua la tête.
— Rien ne peut me sauver, dit-il.
Le Bison-Noir sortit du groupe des Indiens. Le visage levé vers le ciel, la main étendue vers le lit d'agonie, il dit d'une voix grave en s'adressant tantôt au mourant, tantôt à ses compagnons:
— Notre frère au visage pâle a vu compter le nombre de ses journées; il ne quittera point la forêt qu'il a parcourue avec les Peaux-Rouges, il ne voudra point s'éloigner de leurs villages, tant que les feux s'allumeront dans les wigwams des Indiens, tant que les pères apprendront à leurs fils le maniement des armes et le respect des lois, le nom de Jean Clanada se trouvera dans leur mémoire et fleurira sur leurs lèvres. Si le Grand-Esprit ne permet pas qu'il reste parmi nous, s'il le rappelle pour le récompenser, que sa tombe soit creusée dans la terre ijidienne, les enfants iront y prier et les jeunes gens y méditer sur les devoirs des guerriers.
— Merci, Bison-Noir, dit Jean Canada, oui, j'ai vécu ici, c'est ici que je dois mourir . . .
Pâtira, Tanguy, Halgan virent le blessé s'afifaiblir d'heure en heure. Apercevant durant un des moments où il paraissait sortir de sa torpeur, la Nonpareille abîmée dans sa douleur, il l'appela d'une voix douce, et lui dit avec l'accent d'une bonté paternelle:
— La vie civilisée te convient mieux que la vie sauvage; suis en Europe ceux de nos amis qui diront pour jamais adieu à la Nouvelle-France; Dieu t'a donné pour compagnon un adolescent de ton âge, qui sera ton frère à moins qu'il te prie de lui accorder un titre plus doux. Promets-moi de partir.
— Non ! non ! répondit la Fille-aux-cheveux-d'argent; je ne puis me résoudre à vous quitter.
— Tu ne me quittes point, Nonpareille, c'est moi qui m'en vais . . .
Jean Canada fit un signe à Pâtira qui s'approcha de la couche du moribond :
— Là-bas comme ici, lui dit-il, à toute heure et partout, protège-la, aime-la . . .
— Je le jure, dit Pâtira d'une voix solennelle en prenant la main de la Nonpareille par-dessus le lit de Jean Canada.
— Et maintenant, reprit le blessé en s'adressant à Tanguy, vous allez retourner en France . . . l'échafaud est renversé, le calme va renaître, vous verrez rebâtir les églises et refleurir tour à tour la civilisation, la foi, le commerce et les arts. Vous êtes heureux, vous allez revoir la Patrie ! A ceux qui vous parleront de la terre lointaine, dites bien que le sentiment français survivra au temps, à la souffrante. Le Canada parlera toujours la vieille langue, le Canada regardera toujours la France comme la mère patrie. Apprenez autour de vous à chérir ce pays lointain que l'on a pu asservir, mais dont nul ne changera l'âme! Enfin, racontez quelque jour à vos petits-enfants que vous avez aimé et que vous avez vu mourir l'ami de Montcalm.
Un spasme s'empara de Jean Canada, il resta pendant un quart d'heure secoué par d'horribles souffrances. Cependant il ne se plaignit point, et de temps à autre, il disait tout bas au père Flavien:
— Priez pour moi !
L'agonie commença.
Le missionnaire récita les oraisons magnifiques, par lesquelles la pitié du Seigneur est implorée en faveur du chrétien qui va mourir. Jean Canada répondit à voix haute. Nonpareille, la tête enfoncée dans les fourrures du lit, sanglotait à fendre l'âme, et Pâtira conservait à grand'peine son sang-froid.
Le père Flavien approcha une dernière fois le Crucifix des lèvres du compagnon de Montcalm, puis il dit d'une voix forte :
— Ame de soldat et de chrétien, montez au Ciel. Une expression de paix subHme se répandit sur le
visage de Jean Canada, la Croix fut laissée entre ses doigts, mais Nonpareille s'empara d'une relique doublement sacrée : le drapeau français sauvé à la bataille de la plaine d'Abraham. Elle s'en empara avec un
geste farouche, puis elle resta pleurante, les bras étendus sur le lit mortuaire, jusqu'à ce que Pâtira vint l'arracher de la hutte qu'empUssait la désolation.
— La Nonpareille a perdu son second père ! disaitelle, la Nonpareille n'a plus qu'à mourir.
— La Fille-des-bois ne veut plus obéir à Jean Canada et suivre son jeune frère?
La Fille-aux-cheveux-d'argent ne répondit point et laissa tomber sa main dans celle de Pâtira.
Le lendemain eurent Ueu les funérailles du héros dont nul ne sait plus le nom. Son souvenir a survécu comme vivent les légendes, faites sous la cabane d'écorce, et dans la mémoire des hommes dont les récits éclairent certains côtés obscurs de l'histoire.
On l'ensevelit sous les grands chênes, en face des Rapides de la Chine où Tanguy et Coëtquen lui avaient dû la vie.
Une Croix forte s'éleva sur sa tombe, et la main de Pâtira y grava un seul nom : Jean Canada.
Ce devoir rempli, rien ne retenait plus Tanguy, Halgan et Pâtira dans un pays Hvré à des guerres intestines. Ils savaient la paix rendue à la France, et tous trois avaient hâte de rentrer en Bretagne. La nuit qui suivit l'inhumation de Jean Canada, Quilenbois vit monter dans son canot le capitaine, le marquis de Coëtquen, Pâtira et la Fille-aux-cheveux-d'argent.
Quelques heures plus tard, sans attendre un pilote dont la visite aurait pu faire remarquer le départ de la Gauloise, celle-ci déploya toutes ses voiles et commença à descendre le fleuve dont le cours élargi fit bientôt disparaître les berges et les bois, laissant flotter le regard sur une étendue aussi vaste que celle de la mer.