IRAK CANADA
En face de lui, debout, dans l'attitude d'un subalterne pauvre dont l'existence dépend de la fantaisie du haul ionctionnaire qui l'emploie, se tenait un individu long e' maigre, au crâne pointu, aux os saillants, aux doigt) aerveux terminant des mains parcheminées. Ce trembieui: ïui restait la tête baissée devant son chef semblait né farder la force de rester debout que grâce à l'énormité de deux pieds longs et plats rivés en quelque sorte au plancher. Aux épaules droites, hautes s'attachaient deux Dras gauches serrés contre le torse par suite de ce même sentiment d'humilité et de servilisme qui faisait tressaillir le malheureux devant le personnage étalé dans son fauteuil directorial.
Cependant quand on ouservait attentivement le visage de l'individu famélique on demeurait surpris de son expression astucieuse. Sr bouche se tordait d'une façon railleuse et sournoise, le nez fendu comme celui d'un chien de chasse se relevait avec une sorte de violence. Les yeux verts étincelaient sous des sourcils buissonneux. Le front rayé de rides précoces accusait de longues veilles, des ambitions démesurées et de sourdes colères. L'ensemble de ce masque était effrayant, tant il trahissait la méchanceté la plus redoutable de toutes: celle des êtres hideux qui croient avoir une revanche à prends rt^ iff'-onts causés par leur laideur.
On devinait que si jamais cet être dégingandé, n ftâti, et dont le corps semblait composé de membr d'occasion assemblés au hasard, trouvait un jour l'occ;; sion de se venger des mépris subis, il la voudrait ter rible, monstrueuse, proportionnée aux privations souffertes et aux humiliations dévorées en silence.
Cette taille efflanquée, flottante sous des habits trop
L'ENNEMI »a tANGLrîTF«nB. m
urges pouvait un jour se redresser, eomme fait le serpent ,u, rampe ser, 'herbe avant de lancer, le cou gon
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En attendant, le misérable se courbait endeux osant l
pemefizerses prunelles verdâtres sur les veu\ sris du
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buter par nncoup de maître et vous vous endormez.
du nZ, , ' TOUS CePeDdam? h chose la P>» --Pie nerson™ 1 g°UVeraement *«« à se débarrasser d'un personnage gênant comme tous les hommes exerçant une
influence °™°sé° à ~ vues, et vous avez promis de nous bvrer cet homme.
- Le gouvernement na pas le temps d'attendre.
! gtae. qU °n TOUS débarraSSe de n»»™ ^i vous
- Non, Jeffs, non ; vous le savez bien pour cette h»
;rc.polieier ne serait - °^vss
- Je le sais, répondit JeBs en se redressant Drosrassivemen de façon à se tenir enfin droit commeS® bats plus l'entreprise que vous me confiez est délire,'
plus j'ai besoin de temps pour agir. L'homme que voni avez résolu de perdre...
— Cet homme est l'ennemi mortel de l'Angleterre, Jeffs, ne l'oubliez pas.
— Je n'oublie rien, reprit le policier d'une voix sifflante... C'est en qualité d'ennemi de l'Angleterre que vous tenez à vous défaire de Jean Canada... Voire patriotisme répond de vos intentions, c'est entendu; permettez moi seulement, monsieur Garding, de vous détailler ma pensée. Si Jean Canada était un agitateur vulgaire, rien ne serait plus simple que de le faire tomber dans un piège, de porter publiquement une accusation contre lui et de l'enfermer dans une infranchissable prison, mais vous le savez mieux que moi, monsieur Garding, Jean Canada tout en risquant souvent sa vie se garde bien de compromettre sa liberté. Il versera volontiers son sang pour la revendication du Canada comme possession française, mais il veut tomber en martyr. La simplicité affectée du nom sous lequel on le connaît et qui, sans doute en cache un plus illustre, dissimule mal des ambitions hautaines. Jean Canada représente dans ce pays le vieux parti luttant contre la conquête, et défendant à la fois et tour à tour le drapeau fleurdelysé et la croyance catholique. Un homme vulgaire prêterait aisément le liane à une enquête et tendrait de lui-même les mains aux menottes de la police; mais Jean Canada est un homme sans faiblesses comme sans peur qui n'abandonne rien à l'imprévu ei peut calculer jusqu'à l'héroïsme, nulle imprudence ns nous le livrera pieds et poings liés, il faudra le surprendre et l'occasion peut longtemps tarder.
— Cependant il se tient fréquemment chez Jean Canada des conciliabules politiques...
r EA „. uiî L'ANGLE! fcûRR. 9
— Masqués par le prétexte de réunions auxquelles il Invite les Français influents de Montréal. Qwe ferait la p olice quand, envahissant la demeure de Jean Canada, elle a trouverait remplie d'hommes paisibles occupés d'une H cussion littéraire.
— Nous connaissons le fanatisme de ce sectaire politique et l'esprit de ses coreligionnaires.
— Vous avez raison, monsieur Garding, Jean Canada est ju catholique fervent, luttant contre les progrès de nos missionnaires anglicans, brûlant leurs bibles, et maintenant dans l'âme de ses compatriotes une fidélité invincible à leur vieille foi, mais ceci ne peut lui être imputé à crime, depuis que l'Angleterre a décrété la liberté des cultes.
— Peut-être, Jefis, mai;- Jean Canada ne reçoit pas seulement chez lui des hommes intelligents, sa demeure que sa situation isolée semble protéger contre les investigations et la surveillance de la police, est le rendezvous de tous les pauvres de Montréal.
— La grande Hutte, comme on appelle la maison de Jean Canada, n'est jamais fermée. Jour et nuit, à toute heure les malheureux gardent le droit d'y pénétrer. Sans qu'on puisse connaître au juste la fortune de cet homme, il dispose de sommes considérables, et nulle misère ne frappe impunément à sa porte. Dans la ville, les faubourgs et les villages, on l'appelle la Providence des dépossédés. S'il se bornait à distribuer des secours, Deut-être pourrions-nous le considérer comme le manda* taire Jes personnages influents de Québec et de Montréal, mais Jean Canada paie hardiment de sa personne. Dernièrement dans un village indien sur lequel sévissait le fléau de la petite vérole si souvent mortel, pour les
hommes rouges, il a soigné les malades, enseveli les Daorts, pratiqué l'inoculation sur les enfant». La semaine îemière lors de l'incendie qui menaçait de consumer un quartier de cette ville, composé de maisons en bois, fe.an Canada est accouru sur le lieu du sinistre, il s'est clé au milieu des flammes et a sauvé doux vieillards valétudinaires. Il ne se passe guère de jour sans que son t 3m soit répété avec des expressions de reconnaissance i saltée. Habileté ou générosité vraie, tout concourt à maintenir linfluence de Jean Canada dans le pays. Ce jui sera tenté contre lui rendra plus ardente la confiance, l'admiration du peuple pour l'homme qu'il considère comme son défenseur et son père.
— Soit, dit Garding, les Français sont pour lui, mais les Indiens....
— Vous devez les diviser en deux classe?. Une partie des Peaux Rouges reste dans le camp anglais, l'autre moitié se souvient encore de Montcalmqui visitait leurs villages et s'asseyait dans leurs wigwams, et cette portion desÀbenaquiset des Algonquins reste attachée à la nation française. Jean Canada, dans son zèle patriotique et dans son ardeur de prosélytisme, a voulu apprendre la langue algonquine, le plus harmonieux de tous les* idiomes des
fciuvages, langue que parlent les Sagamoreis ayant place mtour du feu du conseil. Jean Canada en connaît nonseulement les mots, mais les tournures et U génie. San* paraître éprouver aucune répugnance Jean Canada semble avoir adopté la plupart des coutumes indiennes. Oi l'a vu suivre les chasses des Peaux-Rouges avec une infatigable ardeur, coucher comme eux sur une peau d< bison, manger le poisson poché dans le flnuve ou dans les lacs, ou la cuisse d'un daim fraîchement tué. Cet
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homme étrange unît un corps de fer à une âme intrépide. Sa sagacité est estimée même des sauvages, si féconds en ruses et en habiletés. Du reste, Jean Canada semble exercer une sorte d'apostolat dans les tribus qu'il ^Sectionne; il y devient l'écho des rares missionnaires allant des rives du lac Supérieur aux bords de l'Érié ou de l'Ontario; et s'il fume le calumet dans les huttes de feuillages recouvertes de peaux de bison, il n'oublie pas d'y laisser un crucifix et d'en arracher les manitous.
— Vous le connaissez, Je.ffs, oui, vous connaissez bien le redoutable adversaire avec lequel nous devons nous mesurer... Plus il est dangereux, plus nous devons avoir hâte d'en débirrasser le gouvernement qu'il gêne, et le pays qu'il soulève... Vous parliez de piège, tout à l'heure.
— Et je vous disais qu'il serait difficile à tendre. Jean Canada ne put être surpris que par on élan de générosité. Il n'a ni égoïsme, ni ambition. Le sentiment qu'il éprouve contre l'Angleterre et les représentants de sa puissance, est celui de l'homme qui défend la liberté de sa conscience 3t ses opinions patriotiques, voilà tout... Il est trop bien
s nformé pour ne point savoir que vous le haïssez; il devinera bientôt que je suis l'humble instrument dont vous daignez vous servir, eh bien 1 supposez que vous vous» trouviez en danger, seul en face de Jean Canada... Non* .-- eulement il ne chercherait pointa aggraver votre péril, mais je suis certain qu'il risquerait sa vie pour sauver la vôtre...
— Que comptez-vous faire, Jeffs?
— Moi ! Monsieur? dit le policier en s'inclinant subitement, eh! que sais-je pour agir d'une façon directe? Vous possédez la puissance, vous êtes libre en usant
d'adresse, de spolier les Français de leurs biens, de les persécuter dans leur foi, tout en ayant l'air de la respecter. Ce que vous ne pouvez réaliser à l'égard de Jean Canada protégé par sa personnalité même vous est loisible contre une foule d'êtres infimes dont il ne peut manquer de prendre ardemment la défense. Il agira d'abord dans l'ombre , car il se cache pour acromplir ses bienfaits, mais si la persécution devient trop violente contre ses coreligionnaires et ses amis, il en arrivera sans nul doute à entamer une guerre ouverte. Tout semble calme à Québec et à Montréal, mais la révolte couve sous cette apparente tranquillité/Il suffirait d'un acte violent pour la faire éclater. Jean Canada reculera l'heure de la lutte avec une extrême prudence, mais le jour venu d'affirmer son influence, son patriotisme et sa foi, il galvanisera les faibles, il entraînera les masses, et c'est alors que le surprenant en pleine conspiration, en lutte ouverte, nous pourrons le châtier sans avoir l'air de tirer de lui une vengeance préméditée.
— Mais tandis que nous semblerons oublier Jean Canada, il inspirera à d'autres Français les mêmes sentiments, et les liera par de solennelles promesses. Enfin les Indiens...
— Je ne saurais vous répondre que nous attirerons à nous toutes les tribus des Abenaqiûs et des Algonquins, mais les Iroquois sont à qui les paie davantage. Faites- 'eur distribuer des tomahawks, des couteaux à scalper, des mousquets et de la poudre, des couvertures avec des perles de verre pour border leurs mocassins de fête, et vous en ferez ce que vous voudrez... En subornant quelques chefs et le sorcier de chaque tribu, vous entraînerez les populations errantes. Elles campent indistinctement
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dans tomes les forôls et sur le bord de tou^ les fleuves, et si la guerre commence entre ces tribus et les peuplades amies de la France, nous n'aurons qu'à leur laisser s'achever l'œuvre d'extermination.
— Il me semble, Jeffs, qu'en attendant l'heure d» surprendre Jean Canada, vous pourriez remplir la mission dont vous parlez, prodiguer la poudre, les mousquets, les perles de verre et les médailles d'argent à l'effigie de Sa Majesté le roi d'Angleterre.
— Je ne connais point la langue des Mingos, dit Jeffs.
— Vous aurez pour interprète un ennemi personnel de Jean Canada et des tribus que celui-ci affectionne. Plume-d'Aigle vous servira de guide et de truchement.
— Combien durera le voyage?
— Le moins possible, répondit Garding.
— Puis-je me permettre de vous demander qu'elle sera votre conduite durant mon absence?
— Je préparerai la révolte que vous réclamez... Allez Jeffs, il vous sera alloué des frais de voyage suffisants pour la mission que vous devez remplir... et si vous réussissez...
\ — Si je réussis ? répéta Jeffs en fixant ses yeux verts sur «Garding.
j — Vous pouvez compter sur la reconnaissance du gou 'vernement et la protection de vos chefs. / Jeffs s'inclina jusqu'à terre et sortit à reculons.
A peine se trouva-t-il hors du cabinet de Garding qu'il redressa subitement sa haute taille, s'affermit sur ses immenses pieds et murmura d'une voix inintelligible i
— La reconnaissance du gouvernement 1 viande creusa I
la protection des mes chefs, sottise! ce qu'il me faut, Garding, ignoble pourceau vautré dans le luxe «le U maison et la bouffissure de ton corps, c'est ta place, entends-tu, ta place dans ce grand cabinet plein de lumières, garni de tapis, meublé luxueusement, c'est ton titre de chef de la police secrète, et je té jure que du jour où je l'aurai, îa police sera bien faite I
Jeffs marcha allègrement le long des corridors de la maison de police assez vaste pour mériter le titre de palais, mais au moment où il anprocha de la porte extérieure, il reprit son allure courbée, rentra son co u maigre dans ses épaules osseuses, et serra avec une sorte de crispation le portefeuille noir, placé sous son bras. Il conserva cette attitude jusqu'à ce quil eût dépassé la grande pièce nue dans laquelle se promenait Mutor, rude gardien de la maison où se tramaient et se dénouaient tant de choses ténébreuses.
Mais à peine se trouva-t-il en plein air, que Jeffs perdit son maintien humilié, et corn mença a marcher à grands pas dans la rue. en fixant devant lui ses yeux verts, et relevant son nez bizarre comme s'il aspirait l'air avec délice.
Le policier qui avait répondu ;i Garding avec un mélange d'humilité affectée et de liberté intelligente, venait de faire place à un homme dont le visage trahissait tme impression de joie mal contenue.
Cette face terrible sYclairait d'un sourire, le regard ivait un rayonnement.
Jeffs se hâtait d'arriver au but de sa course; fendu en âer.x comme un compas, et lançant en avant ses longues jambes et de ses pieds énormes il arpentait le chemin sans regarder personne.
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Enfin il poussa un soupir de soulagement et s'enfonça dans une impasse fermée p-sr une maisonnette aux eon trevents verts, à demi cachée dans des massifs de feuillage.
L'une des fenêtres du rez-de-chaussée encadrait une ravissante tète de jeune fille blonde avec de grands yeux bleus et doux, pâle comme un ns et frêle comme une liane.
Elle était de celles qui ne semblent pas destinées à vivre ou qui pour garder la force d'exister devraient respirer une atmosphère de bonheur, de joie et de pureté. A la première douleur ces créatures fragiles se penchent et tombent. Les gelées d'avril sont moins dangereuses pour les branches du pêcher couvertes de fleurs que ne l'est pour ces êtres choisis le choc d'un chagrin violent.
Jeffs, en regardant la jeune fille, eut un sourire plus large, il franchit le seuil de la maison, et s'élança dans la chambre dont la blonde enfant venait de lui ouvrir la porte.
— Enfin, dit-elle, enfin te voilà! Voyez ce méchant père comme il est longtemps absent du logis... La ménagère a le droit de se plaindre...
— La ménagère se taira par tendresse, est-ce ma fauta «je rentre à pareille heure I
— Ton bureau a donc fermé bien tard ?
— Oui.
— L'armateur avait des comptes à régler?
— C'est cela... Mais sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre, j'aurai de l'augmentation, tu seras riche comme les autres jeunes filles uue tu jalouses peu*êlre en secret.
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— Moi père! Jalouser quelqu'un ! Y sorigez-vous? Ea ai je le droit ! que me manque-t-il ? Vous me gâtez autant que vous le permet la modicité de votre condition... Je ne suis que l'enfant d'un teneur de livres, et l'employé ne peut prétendre à la fortune de l'armateur... Non, père, rien ne me manque si vous m'aimez...
— Si je t'aime I
— Oh! je ne te le demande pas, je le sais! Ta travailles avec un zèle admirable, et tu es j'en suis sûre \d modèle des comptables... A propos, comment se nomme ton armateur ?
— Singulière question...
— Très-naturelle au contraire... Songes donc, père, si j'avais un jour absolument besoin de toi pendant la journée, à qui m'adresser, où aller, si je ne connais pas le nom de l'homme chez qui tu travailles.
— Il serait inutile de me déranger, dit Jeffs dont le visageprit une couleur terreuse; je fais des courses, beaucoup de courses... On ne me trouve presque jamais au bureau... d'ailleurs monsieur Bredway n'aime point que les étrangers fassent invasion dans son bureau...
— Oh! sois tranquille, père, ce serait en cas de malheur imprévu, et aucun ne nous menace, grâce au ciel... Monsieur Bredway attendra longtemps ma visite...
— D'autant plus que je dois partir dans quelques purs.
— Pour longtemps?
— Je l'ignore.
— Il s'agit d'affaires graves?
— Si graves, que mon avancement en dépend.
— Je n'objecte plus rien alors... je sais avec quelle impatience tu souhaites avancer... Et ce n'est pas prw
L'ENNEMI DE I/ANOLËTERRE. ^
toi cher père que t'est venue celte ambition effrénée, mais pour moi, moi seule.. Oh ! tu es le meilleur des pères, et pas un ne peut se croire plus aimé.
— Dis-tu vrai, Nadie? demanda le policier dont les veux étincelèrent. Oui cela est vrai, tu es ma joie, ma préoccupation, ma vie. Je travaille pour toi. car pour toi seule je veux grandir, je dévorerai par amour pou? toi, toutes les humiliations et toutes les soutii-ances ; on me torturerait que je ne crierais pas, si je subissais pour toi cette torture; si j'étais criminel, je me croirais purifié par un de tes regards.
— Taisez-vous, père, dit la jeune fille d'une voix grave, Dieu seul purifie et absout, Dieu seul peut donner ce que vous paraissez attendre de moi l
Une crispation passa sur le visage de Jeffs, mais le nuage qui s'était étendu snr sa physionomie disparut quand sa fille lui prenant les deux mains, ajouta :
— Voyez-vous, père, tout le jour j'ai songé à vous. Assise près de cette fenêtre, regardant les fleurs que vous avez plantées dans ce petit jardin; charmée par leur beauté, leurs parfums, je vous bénissais au fond de mon cœur, pour avoir rendu ma jeunesse heureuse et paisible... Je me souviens à peine de ma mère... Je garde seulement la vision lointaine d'une jeune femme pâle dont le sourire était triste, et qui souvent pleurait... Sans doute, la pensée de me quitter prématurémen lui arrachait des larmes... Mais à part ce cher fanlôm enveloppé d'une sorie débrouillard, je n'ai vu que vous, vous seul... Nous étions pauvres, et je n'ai jamais souffert de la pauvreté... Vous avez voulu que votre fill/ devint presque savante, et j'ai profité de vos leçons. Mes mains ne sont jamais inactives ; le soin de ce logis est
j£ JEAN CANADA
'un plaisir pour moi... J'aime le Dieu qui vous garde à moi, je n'envie la fortune de personne ; je suis paisible, e suis heureuse !
Jefi's écoutait, parler sa fille. En ce moment, sous le
arme de cette voix pure, de ce chaste regard, il ou-
iait d'une façon absolue ce au'il venait de comploter
ec le chef de la police.
Jeffs divisait sa vie en deux parts distinctes : l'une consacrée aux trames sombres, aux pièges subtils, l'autre toute de tendresse et de dévouement.
Dans l'âme de Jeffs la notion du juste et de l'injuste n'existait plus. Le misérable se serait cru le droit de commettre un crime, si ce crime avait dû profiter à sa fille.
Avec quelle terreur la douce et pieuse créature se serait arrachée des bras de ce père qu'elle chérissait si profondément, si elle avait su que l'homme qui lui parlait d'avancement et d'agrandissement de fortune spéculait sur les larmes qu'il ferait verser et le sang qu'il aiderait à répandre. Combien Nadie se fat sentie pleine d'épouvantesi elleavaitvutomberle masquedu comptable pour trouver à sa place le séide de Garding, Jeffs l'employé subalterne de la police, qui cherchait un moment auparavant le moyen de séparer de leurs mères, des filles belles et pieuses comme la sienne, et de tendre à Jean Canada et à ses amis le piège dans lequel ils laisseraieni leur vie.
Mais Nadie ne voyait rien, la chère et sainte enfant ! Elle ouvrait sans crainte son cœur devant le misérable Jeffs ; elle lui parlait de tendresse, de charité, d'indulgence, et plus d'une fois le policier recula dans l'ombre «on visage qu'il sentait rougir. î/enfant, un peu plus tard,
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doimait dans sa modeste chambre, tandis que JefTs. penché sur son bureau, traçait son itinéraire, et cherchait par quels moyens il pourrait aveugler le lourc Garding jusqu'à s'en faire un ami, en attendant qu'il vui prît sa place.
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