IZ POTEAU DE TOP.TDÛS
Le village tout entier se trouvait assemblé sur la réservée aux danses guerrières. Les femmes, envelop dans des pièces d'étoffes de couleurs voyantes, le cou et les bras ornés de colliers et de bracelets, attendaient impatiemment les captifs. Les plus vieilles, rendues hideuses moins encore par l'âge que par l'expression de leur visage haineux, se réjouissaient dn spectacle dont leurs yeux allaient se reparaître. Quelques-unes tenaient à la main des couteaux ou des pierres. Les guerriers affectaient un grand calme. Une seule créature pleurait. Le dos appuyé contre un arbre, la tête renversée, les bras abandonnés, Jeune-Liane attendait l'heure du supplice en se demandant si elle ne pouvait rien pour sauver les malheureux.
On les amena tous trois. Le cep de vigne maintenant les pie ds d'Eatean fut lié autour d'un des poteaux, on assujettit son corps, puis son cou, et il lui fut bientôt itii Cessible de faire un seul mouvement. Tanguy aucontA fut laissé presque libre, c'est-à-dire que le cep qui l'en-
travail lié seulement au poteau par son extrémité, lui
Permettait de parcourir une vingtaine de pas.
Quand à Pâtira, au lieu de l'attacher étroitement, on !e Qféîia. Les Hurons raffinés en barbarie se promettaient de Varier le genre de supplice des trois prisonniers. Pâtira, ce, découplé, d'une agilité peu ordinaire, était réservé pour le supplice des baguettes ; Halgan servirait de but aux couteaux et aux tomhawks, et Tanguy périrait paî le feu.
Nonpareille comprit ce q ol ^'avan-
çant vers Pâtira :
— Quand on donnera le signal de la course de mort à mon frère, dit-eile, qu'il s'échappe avec la rapidité du chevreuil ; s'il touche le poteau avant d'avoir été frappé, peut être lui fera-t-on grâce de la vie.
Mais- Plume-d'Aigle avant d'ordonner le supplice des prisonniers voulut se donner la joie orgueilleuse de se vanter de ses exploits devant la tribu assemblée. Il s'avança au milieu de la place, et après avoir pris une attitude martiale, il mima avec une vérité remarquable la marche des Hurons à travers les bois, l'incendie de la Grande Hutte, l'attaque de la Maison-des-Rapides, l'enlèvement des prisonniers, la course dans la forêt, l'arrivée dans l'île, puisl'évasion des captifs, la poursuite sur ie lac, enfin la dernière victoire remportée sur les Visages-Pâles. Après cette représentation dont la perfection parut vivement intéresser les sauvages, Plume-d'Aigle élevant la voix énuméra les combats auxquels il avait assisté, les icalps pris aux ennemis, les victoires remportées. Il termina par une apologie complète de sa bravoure dans ja bataille et de sa sagesse dans le conseil.
Loin d'exciter la surprise, cet orgueil parut légitime
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^ceux qui en entendaient l'expression, et Plame-d'Aigle fut acclamé par toute la tribu. Après la danse guerrière d» chef, hommes, femmes et enfants se rangèrent sur deux lignes. Une baguette fut placée dans la main de chacua d'eux, et l'on conduisit Pâtira à l'extrémité de la place. En face de lui se trouvait un pieu rouge, placé entre le poteau auquel se trouvait étroitement lié Halgan, et le poteau de Tanguy.
Gouleuvre-d'or arracha les vêtements couvrant les épaules de Pâtira, et 1 adolescent, demi-nu, se trouva debout, ayant en face de lui le but qu'il s'agissait d'atteindre, et de chaque côté du chemin qu'il devait parcourir des hommes, des femmes, dont le visage exprimait une joie cruelle, et qui, armés d'une baguette flexible, allaient à chacun des coups de cette baguette lui enlever un lambeau de chair. Un frisson de terreur parcourut les membres de Pâtira, mais il se remit vite, redressa la tûte, fit le signe de la croix, regarda Nonpareille qui semblait lui recommander encore d'essayer de tromper l'adresse cruelle des Hurons, puis prêt à s'élancer il attendit le signal. Ce fut Plume-d'Aigle qui le donna. Il était à peine achevé que Pâtira s'élança entre les deux lignes de bourreaux et bondit d'une façon si imprévue, si prodigieuse, que les baguettes levées frappèrent l'air inutilement : l'adolescent avait embrassé le poteau avant qu'une goutte de sang perlât sur ses membres.
Cette preuve d'agilité surprenante excita une vive admiration parmi les sauvages, et Pâtira put rester près du poteau qu'il tenait embrassé sans endurer la souffrance ou la honte de recevoir de nouvelles entraves.
C'était au tour d*Halgan de subir son épreuve.
Les chefs les plus renommés pour leur adresse se pla-
cèrent à une certaine distance du poteau auquel il était lié et tour à tour chacun des guerriers lança son tomahawk, de telle sorte que la lourde lame, sans atteindre ie capitaine à la tête fit une entaille au poteau ou alla s'enfoncer dans le tronc d'un arbre voisin. Chaque fois que la main d'un chef levait la terrible hache, Halgan se demandait si elle n'allait point lui ouvrir le crâne. Malgré lui, et en dépit d'un courage tant de fois éprouvé, il sentait battre ses paupières et s'accélérer les palpitatioiis'de son cœur.
Ce terrible exercice d'adresse dont la tête d'un homme était l'enjeu prouva dans les Hurons qui y prirent part une sûreté de coup d'oeil remarquable, et leur mérita le* applaudissements des spectateurs. Pendant cette scenp terrible, Tanguy fermait les yeux et priait à demi-voix, tandis que Pâtira placé entre quatre robustes Hurons sa demandait s'il ne tenterait rien pour sauver le capitaine, que pouvait le malheureux enfant ? Bien qu'on l'eût laissé libre, il savait qu'an premier geste on 1 eût garrotté ; un mot de Nonpareilîe lui avait appris d'ailleurs que l'exercice du tomahawk, s'il a pour but d'abattre îe courage du prisonnier en le laissant sous l'empire d'une terreur sans cesse renouvelée, ne se termine jamais par ihe mort immédiate. En effet, pour les Indiens ce supplice en quelque sorte préparât'? rarement le trépas du
prisonnier, il faudrait, pour cela qu'un Indien maladroit marquât îe but, ou que le captif ayant excité au derûier point par ses injures le courroux de ses persécuteurs, e% la haine de l'un celui-ci j fonçât son totnahâwk non point contre lebois du poteau,, « dans le front même du captif
Halgan ayant par son attitude mérité l'estime ennemis, Plume- d'Aigle dit d'une voix grave :
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hs<fr $$#£ K>i3 H ne s'agissait plus de menacer Hàlg&iï de ta îiache, n...î? bien de le ftîès'gér dU :.:v;:il a^f»
ldrè ni le cœur ni la le $ais cribler les épaules, les bras, de laines aigtlfis. Le capitaine mordit ses lèvres jusqu'au sang, puis il Pëg bien en face la douleuvre-d'or qui, lançant son cou- .vers son épaule droite, l'envoya s'enfoncer dan.i i'arbre voisin. Cependant au bout de quelques miaules £ le sang du marin coulait par dix blessures ; autour de lui% \ le poteau et les arbres étaient hérissés de couteaux an- ^jglais; la seconde partie de son supplice était finie, il allait subir la dernière.
A quelque distance de la pîace les enfants avaient amoncelé du bois mort et des branchages verts, Les branchages verts pleins de sève furent jetés devant Hàlgan, et placés de telle sorte que la fumée qui devait s'en échapper causât au malheureux l'intolérable supplice de la suiî'oeation. Au contraire, aux pieds de Tanguy un bûcher de bois sec fut rapidement préparé ; un feu ardent allait consumer la chair du prisonnier.
Jusqu'à ce moment Jeune-Liane avait paru insensible à ce qui se passait autour d'elle, mais quand elle vit une squaw approcher un tison du bûcher destiné à Tanguy elle fit un violent effort sur elle-même, quitta sa place, r iissànt au milieu des Indiens, les br&'i étendus, la vidage empreint d'une terreur ioiie, elle dit d'une voir auqut» de larmes :
— La Jeune-Liane est la nlle d'un chef fameux par lei Bbmbttts qu'il a livrés et les victoires qu'il a remportées. iè t'urpheline sans appui ; fa
porte de venaison, ne chasse pour elle dans les bois, et ne perce de sa lance le poisson au fond du lac. La Jeune- Liane demande à ses frères les Enfants-Rouges, d'adopter comme membre de la tribu le Visage-Pâle qui doit mourir par le feu. Elle a le droit d'exiger un époux des guerriers qui lui ont pris son père.
A cette demande, les Hurons se regardèrent. Ce que réclamait Jeune-Liane était presque un droit. Le courage des captifs avait inspiré pour eux aux Indiens une sorte de respect. Plume-d'Aigle lui-même, après avoir conféré pendant un instant avec les vieillards, revint dire à la jeune fille :
— Lessachems t'accordent ta demande... Que la fille du chef sache maintenant si le prisonnier accepte de devenir son époux.
Ces paroles s'étaient échangées en langue huronne, et Tanguy qu'elles intéressaient si vivement ne les avait pu comprendre. Mais se souvenant de ce que Jeune-Liane lui avait dit durant sa première captivité, il devina quo la pauvre créature essayait encore une fois de lui sauver la vie. Il en fut profondément touché. Mais pas plus durant la terrible nuit qu'il avait passée dans la cabane, qu'en ce moment où son bûcher était prêt, il n'avait la pensée de profiter du moyen de salut qui lui était offert. Accepter eût été une trahison, une apostasie, et Tanguy devait mourir comme il avait vécu.
Cependant, U jeune fille s'avança lentement vers lui, le regarda avec une humilité pleine de douceur et lui dit :
— L'Indienne te demande de sauver ta vie, tu feras d'elle ensuite ce que tu voudras. Elle te laissera libre de retourner vers ceux qui t'attendent.