IE POTEAU DE TORTURE
— Jeune-Liane, demanda Tanguy, les Indiens vont-i's exiger de moi ie serment de vivre au milieu d'eux, d'à dopter leurs religions et leurs coutumes ?
— Oui, répondit plus bas l'Indienne.
— Tu vois bien que je es saurais partir sans rn6 parjurer... Mon Dieu qui juge les cœurs t'appellera vers lui ; pauvre fille, je dois mourir, laisse-moi prier.
En ce moment un guerrier mit le feu à l'amas de branches de sassafras placé devant le capitaine ; Tanguy, dominant son angoisse, commença à voix: haute le De profanais.
— Il entonne son chant de mort ! dirent les Indiens. Trois squaws immondes jetèrent des tisons sur le bûcher
du marquis, et bientôt des étincelles s'en échappèrent. Alors Pâtira, échappant aux Indiens qui le gardaient, s'élança aux côtés de Tanguy.
— Où vous êtes je reste, Monseigneur ! dit-il.
Et la voix de l'adolescent répondit aux psaumes de David.
La place de la grande île présentait vraiment un horrible spectacle: au fond les deux suppliciés dont l'un disparaissait presque en entier derrière une colonne de fumée, tandis que l'autre commençait à sentir l'épouvantable chaleur du brasier. En face, groupés encercle, hommes, femmes, vieillards, enfants, poussant des cris de joie féroce, et se délectant de l'agonie des malheureux.
Jeune-Liane était tombée sur les genoux et sanglotait la tête dans ses mains.
Tout à coup la Fille-aux-cbeveux-d' argent tressaillit de la tête aux pieds. Le long mugissement d'un buffla taavage venait de se faire entendre, et ce cri, arrivant à ion oreille à travers les clameurs de» bourreaux, la fit chan-
ger subitement do résolution et d'attitude. Fendant la presse des curieux, elle se mit au premier rang, en face me des poteaux de torture, et commença à esquisser un pas de danse bizarre qui tantôt la rapprochait des poteaux des suppliciés, et tantôt la ramenait vers la foule. Au moment où elle glissait à côté du poieau d'Halgan, eMe lui dit en français :
»— Espérez encore, espérez ! Je vous viens en aide. Puis courant dans i'tmportement frénétique de sa danse fers le poteau où Pâlira et Tanguy souffraient déjà de cuisantes douleurs, elle leur dit dans la même langue : — Rama.- isôtis, battez-vous contre la foule,
luttez... ûéfenciez votre vie...
Tanguy, Pâtira et Halgiin crurent à la fois que Nonpareille avait perdu la raison, et que le désespoir venait de briser la pauvre créature. Mais celle-ci, sans discontinuer les fantaisies de sa danse, ramassa sur le sol une des baguettes dont les spectateurs s'étaient armés pour fustiger Pâtira, et tout en tournant sur la place avec un© rapidité vertigineuse, elle dispersa du bout de sa baguette les ramures de sassafras dégageant une odeur suffocante, et les tisons enflammés dont Tanguy commençait à subir l'insupportable chaleur. Le premier mouvement des squaws acharnées à la perte des Français fut de rapprocher les débris du bûcher, et de rejeter devant le poteau du capitaine une nouvelle brassée de branchages, mais la Nonpareille tournoyait, passait, repassait avec une rapidité folle, ajoutant au charme de sa danse le prestige de sa beauté aérienne, et un chant pareille à une sorte d'incantation dont là musique impressionnait diversement les Hurons, et dont aucun ne pouvait méconnaître le charme. Depuis qu'il* l'avaient aperçue pou*
CE POTBAn DR TOP.TCSR. 547
preîii.. Indiens demeuraient convaincus que
là Fiiie-aux- cbeveux-d'avgent appartenait à une race à mrt et privilégiée. Us n'osèrent point s'opposer à sa aniaisie, et, sûir 3e pouvoir quand il ieur conviendrait recommencer le supplice des Visages-Pâles en rallumant ' mit bûchers, ils s'abandonnèrent au plaisir de la voir tourbillonner, semblable à un oiseau enivré d'air, de soleil et de liberté. Elle comprit vite que ni Tanguy ni Halgan ne lui viendraient en aide. Résolue à les sauver, elle devait agir seule. Aussi, continuant à dessiner autour de la place les méandres de sa danse fantastique, faisaitelle rouler au loin du bout do sa baguette les derniers charbons enflammés et les branches, d'arbre à ['extrémité desquelles bouillonnait la sève. Quand elle eut dispersé les brasiers on la vit sauter et courir an milieu des charbons répandus sur le sol, sans brûier l'extrémité de ses mocassins brodés de dards de. pure-épic. On eût dit qu'elle avait fait un pacte avec l 'esprit du feu. Jetant à terre sa baguette désormais inutile, elle continua sa danse les praslevésvers le ciel, et ses longs cheveux blancs ondoyant ïutour d'elle comme un voile. Chaque fois que l'imprévu 3e son pas la ramenait devant l'un des poteaux des pri- 1 ;$\ ionuiers, elle leur jetait un regard expressif et une parole «% l'espérance. Mais si convaincus que fussent Halgan, Pâtira it Tanguy de la finesse et du dévouement ne la Fi i le-- au xsheveux-d'argant, aucun d'eux ne croyait pouvoir en jj ttendre la liberté. Cependant, tandis qu'éuuiVe !a Nonjareille tournoyait autour des poteaux de toiture, le"" qugissement du buffle se fit entendre d'une façon plus approchée. Le mouvement de rotation de la Ncnpareille
atteint une telle rapidité que ses cheveux voilaient ^ ^ tan visage d'une façon absolue, tandis que ses bras
2 «S *'ea« Canada.
.dus paraissaient appeler une intervention surnaturelle.
Pâtira crut être le jouet d'une hallucination, quand l'é trange tille murmura en passant près de lui :
— Le Bison-Noir 1
Elle achevait à peine de prononcer ce nom qu'une clameur épouvantable retentit à quoique distance. C'était un cri de guerre bien connu des Hurons, celui des Abeuaquis dont les couteaux leur avaient enlevé tant de chevelures. Un tumulte indescriptible suivit ce cri faruuche qui précéda d'une seconde à peine l'apparition d'une troupe d'ennemis assez nombreux pour faire oublier aux Hurons les émotions que leur avaient procurées la perspective d'un triple supplice et la grâce inattendue N de la danse de Nonpareille. Celle-ci bondit vers un érable placé à quelque distance du poteau d'Halgan, arracha deux tomahawks enfoncés dans l'aubier, et, les maniant de chaque main avec une dextérité merveilleuse, elle coupa les liens du capitaine, débarrassa Tanguy de son entrave et se trouva subitement ainsi que les captifs au milieu d'une troupe qui, le mousquet à l'épaule, faisait siffler une grêle de balles sur les Indiens. La bataille prit tout de suite les proportions d'une mêlée. Aux Hurons ' campés dans la grande île, Bison-Noir opposait une iroupe aguerrie, amenée dans une flottille de canots, el renforcée u'une vingtaine de Canadiens, flalgan et Tan ,:uy , mf n acés par ceux qui ne pouvaient se consoler d'à- Voir vu s'échapper une triple proie, brisèrent plus d'un crâne au milieu de la mêlée, et la chevelure blanche de Nonpa reille se couvrit de gouttes écarlates, comme si la c*pric ieuse maio de la jeum/fille les avait mêlées de baies rouges d'églantier. Les cris de guerre, les vociféra-
LI POTKAU DI TORTVBI. 249
•ns, les hurlements se confondaient. On ne voyait dans t désordre du combat que haches levées, lances en arrêt, anons de mousquets fumants. Les Hurons tombaient p poussant des cris de rage, et d'un coup circulaire d< iurterriblelame, les Abenaquis leur enlevaient la longue lèche de cheveux, traversée de plumes et d'ornements ivers qu'ils conservaient au sommet du cran e. De part
t d'autre la lutte fut terrible. Enfin ies Abe naquis l'em ortèrent, et après avoir couché sur le sol les plus reoatables des guerriers hurons, ils firent les autres pri-** onniers, puis ils lesjetèrent entravée de ceps de vigne aa ond des canots qui, durant la uuit. avaient servi à la oeu- >iade à poursuivre au milieu du dédale der Mille-Iles les nal!:.? lirons prisonniers. Les femmt^ affolées s étaient înfuies à travers le bois; quelques-unes se jetèrent ians le Saint-Laurent, afin de gagner à la nage une île poisine ; les enfants criaient de terreur en se cachant lans les cabanes. Les guerriers qui se roulaient sur le sol, atteints d'horribles blessures, conservaient encore le îourage d'étouffer le râle de leur agonie.
Quand les Hurons furent hors de combat, le Bison- Noir, couvert du sang provenant de blessures légères, s'avança vers Tanguy et lui dit d'une voix grave et lonore :
— Le Visage-Pâle dira à Jean Canada que les Enfants- Rouges ont fait leur devoir.
Tanguy et Halgan se croyaient le jouet d'un rêve. Non» (pareille et Pâtira souriaient à travers leurs larmes.
— Combien mou jeune frère a souffert pour ses amis disait la petite Indienne.
— Que ma jeune sœur »'est dévouée pour moi ! rép£ ' tait Pâtira*
250 iSAK CA!^;,oA.
Le? Abenaquis après avoir délivré. Haîgan et Tanguy se hâtèrent de 'remonter dans leurs canots. Ils ne voulaient point s'exposer à se trouver durant la nuit au milieu du dédale des Mille-Iles. Aussi, entraînant le capitaine et Tanguy, Jes obligèrent-ils à prendre place dans îa pins grande des nacelles, à côté de Bison-Noir. N< pareille et Pâtira sautèrent légèrement dans la seconde. Elle s'éloignait à peine du rivage quand une femme accourant en toute hâte sur la rive se précipita dans le Saint-La ure ni et se mit à nager vers le canot qui portait la petite Indienne. ,
— Jeune-Liane I s'écria celle-ci.
Elle éprouva un sentiment rapide de répulsion, mais elle le surmonta d'autant plus vile, que Pâtira cessait de ramer afin de permettre àMingo de regagner le canot d'écorce. La brave bête avait fait la veille assez de victimes dans les rangs des Hurons pour mériter d'être ramenée vers la Maison-des-Uapides et de reprendre sa place à côté dosa jeune maîtresse. Un double sauvetage s'opéra donc à la fois, celui de Jeune-Liane ef*celui de Mingo.
La bête avait donné des preuves d'une intelligence surprenante, et la pauvre sauvage avait multiplié de courageux efforts pour sauver ceux qui avaient dédaigné lui devoir le salut.
Les Abenaquis nagèrent rapidement, jusqu'à ce que les voiles de la nuit, s'étendirent sur le fleuve, le ciel et les bois. Alors les rames tombèrent dans les canota la flottille demeura immobile, et sauf une sentinelle debout à l'avant de chaque embarcation, Indiens et colons a'en« dormirent.
A l'aube les canots reprirent. ]euv course, et au bout de huit jours un petit groupe de Français et de Canada pgipei
tait pied à terre sur la berge du i'icuve. Une surprise attendait 3 près du Saint-Laurent se tenaient quelques hommes dont les cris de joie saluèrent captifs des Hurons. C'étaient Jean Canada et an groupe de ses amis revenant vers Montréal, et qui, las d'un étape forcée, prenaient un peu de repos sur la berge Hti iîeuve que l'ombre des arbres enveloppait de fraîcheur et de mystère.
— D'où venez -vous? demanda Tanguy.
— Du lac Ontario, répondit Jean Canada, et vous?
— De la mort, répliqua le marquis de CoBtquen.
— Et vous allez...
— Je ne vous quitte plus.
— Le chef des Visages-Pâles ne sait rien ? demanda le Bison- Noir.
— Je sais que le Canada se soulève, que nous chasse-] fa rons les Anglais de Montréal, quelescatho'iques cesseront] d'êlre persécutés par les calvinistes, et que la terre que nous foulons redeviendra la Nouvelle-France.
— La maison de mon frère a été incendiée.
— Qu'importe, répliqua Jean Canada, je coucherai sous la tente.
Il se tourna vers Tanguy :
— Je ne vous demande point ce qu'est devenue la Maison-des Rapides ?
— Dévastée après le sinistre de la Grande Hutte.
— Allons, dit Jean Canada, quand l'aigle n'a plus d'aire, il monte droit au soleil; jusqu'au jour où nous posséderons une armée, Dieu nous laisse les bois et la liberté.
' En un moment, Abenaquis et Canadiens se mêlèrent sous le dôme frais des arbres. Les questions, les réponse» se succédaient avec une fiévreuse rapidité.
252 ÏEAS CANADA.
Jean Canada racontait le succès moral de sa missio at l'accueil qu'il avait reçu dans les plus humbles villages quand on y avait appris qu'il venait recruter des hommes capables d'épauler le mousquet, de lancer le tomahawk ou de manier la lance, afin de chasser l'Anglais. Bison- Noir, interrogé par Jean Canada sur la façon presque miraculeuse dont il était arrivé dans l'île pour arracher Pâtira, Halgan et Tanguy au plus terrible des supplices, répondit en désignant Nonpareille :
— La Fille-aux-eheveux-d'argent avait trouvé le moyen de me faire connaître laquelle des îles renfermait les captifs : du canot qu'elle montait avec Pâtira, elle laissait tomber au plus profond de l'eau un câble végétal dont l'extrémité fut liée au rivage. J'ai suivi la route, et le Maître du Ciel vous a tirés des mains des Hurons.
Colons et ADenaquis se remirent en marche dès le aiatin et se rapprochèrent du village delà Chine. Tanguy tenait la tête de la colonne entre Nonpareille et Pâtira. U ne sentait plus la fatigue, et quand ses lèvres s'entrouvraient, il murmurait :
— Hervé !
£A TILLE DE L AGEKÏ DS TOLICS
La nuit était venue d'une façon complète, et cependant Georges Malo ne songeait point à allumer la lampe destinée à éclairer le travail du soir. En ce moment il sa reposait à la fois le corps et l'esprit ; le corps en gardant une attitude abandonnée dans un vaste fauteuil, l'esprit en écoutant le babillage d'Hervé. Depuis le jour où Pâtira, résolu à chercher la trace de Tanguy, avait confié l'enfant au jeune Français, celui-ci s'était pris pour Hervé d'une subite tendresse. L'ardent défenseur de la cause canadienne qui avait jusqu'à cette heure tout sacrifié à sa patrie sentait pour la première ibis son âme se détendre. La présence d'Hervé lui apportait à la fois une consolation et un mélancolique regret. Si les circonstances l'avaient permis, si le péril des siens n« l'pvait jeté dans une luit* sans cesse renouvelée, George*, cédant à la tendanes effectueuse de sa nature, aurait choisi une compagne eî résumé sa vie entre de doux et faciles bonheurs. Mais son devoir imposait silence aux aspirations de la jeunesse, et il vivait seul av^c la grande idée qui rem
>lisssiî SOn cerveau et par.' ouïssait son eœGr .* —
fidée ^ rendre libre, la terre qui s'était appelée Nou- -France, et que ses compatriotes avaient liée au Psaume de lys, à travers l'immensité des océans. Mai? à cette heure indécise de réécris et de repos, Georgeî Vlalo sentait peser sur lui la solitude. Le langage d'Hervé le charmait et l'attristait à la fois. Avec la grâce de son fcge, l'enfant lui parlait de ses premiers souvenirs. Il lui peignait les hautes murailles de l'antique abbaye de Léhon, la chapelle dont les bas-côlés renfermaient, sous des arcatures à jour, les tombeaux des plus nobles famillesde Bretagne, les jardins spacieux, les vergers fleuris. Il racontait comment Pâtira l'entraînait parfois dans des promenades lointaines, et rappelait le jour où celui-ci l'avait fait agenouiller devant la fenêtre grillagée d'un cachot de la tour Ronde. Cette vie d'enfant, oui comptait quelques printemps à peine, se déroulait pour Georges . un langage naïf, primesautier, rempli d'imprévui. Puis l'existence d'Hervé était menacée, le tocsin sonnait dans les hautes tours ; on entendait hurler la révolution \ux portes de l'abbaye. Pâtira l'entraînait dans les déoaies noirs d'un souterrain. Il passait deux nuit- dans les ruines àa Guiido, et se trouvait enfin, après i 'horreur d'une tempête, entre les bras d'un vieillard qui était son grand-père, et sur un navire qui lui appartenait.
ïCTé charmé d'exciter l'attention de Georges montrait verve intarissable. Quand il eut terminé son récit i' a ses bras autour du cou de Georges Malo. Celui-ci l'étreignit sur sa poitrine et l'y guida avec geste de caresse.
Alors, sans qu'il comprît pourquoi, une image su devant \ua. a retrouva distinctement dans son souvenir
. a rtLLS tus l'àobnï wi i'Oi.iufi 255
*e visage de la jeune fille qu'il avait un soir dtefendct
contre l'agression des matelots ivres, qu'il avait retrouvée plus tard montant les degrés de l'église, et une autre foif faisant l'aumône à une pauvresse,
lait son nom, un nom s sux:
ftadie. Dans une nuit à peine dissipée par de îaibies meurs, ii voyait se destiner îms petite maison cachée der* rière un rideau de lilas. Cette jeune fille était modeste, pieuse et bonne; son visage reflétait 1» douceur 3t h iristesse, et tandis que Georges gardait Hervé dans ses bras et l'y berçait d'un mouvement lent et doux, il se prenait à souhaiter que le hasard plaçât une fois encore 'jettf jeune fille sur son chemin. S'il lui avait été p ?.?. posséder les joies de la farnilie, les tendresses du foyer, il sentait qu'il eût an ir les bonheurs
"?une union sainte. À scr^é \
chercher a retrouver dans Montréal 2a petite maison de l'impasse, de ne point fe'èlre informé des parents de Nadie. Sans doute ils étaient hohbètfc'v, loyaux, Français et catholiques, carie peu inj^ô avec là jeune
fille avait prouvé a Georges «ju elle aimait Dieu et chérissait la France.
— Oui, je la chercherai, se dit Georges, je la retrouverai, je verrai son père.
Il n'eut pas le temps d'achever sa pensée, un coup
^g er frappé à la porte lui fit poser à terre Hervé que le
5/lence et l'ombre invitaient au sommeil, et il ouvrit au
>i tour.
Nous avsos dit que la chambre de Georges était plongée dans une obscurité complète I! ne put donc distinguer et reconnaître la personne qui se trouva subitement devant lui, mais VvmbBte d'une longue faanlé et le»
W&" iSAIï CANADA.
raines contours d'une tête enveloppée d'un voïïe, trahirent so/fisamment une ferom*». ISÎle paraissait hor d'baîeine, et s appuyait contre le chambranle de la porte. comme si elle eût craint de tomber. Un soufîle pressé passait ses lèvres. On devinait dans le mouvement de sa tète baissée, dans l'abandonnement de ses bras ie long de son corps qu'elle se trouvait sous le coup d'une poignante angoisse.
— Que puis-je pour vous? demanda Georges Malo. L'inconnue parut retrouver un peu de force, elle cess^
de s'appuyer contre la porte, se pencha vers l'escalier, prêta l'oreille, puis, se glissant dans la chambre, tandis que Georges cherchait à allumer la lampe:
— Monsieur Georges Malo, dit l'inconnue d'une voix étouffée, je suis venue pour vous sauver. Il faut partir tout de suite, sans cela, ohî sans cela vous êtes perdu...
■— On veut m'arrêter ? demanda Georges.
— Oui, ce soir, cette nuit, tout à l'heure peut-être... Et moi, connaissant ce complot, je n'ai pas voulu laisser s'accomplir cette oeuvre d'iniquité... A demi morte de peur, j'accours... vous le comprenez, il faut un danger pressant pour que je sois ici chez vous à pareille heure...
Depuis que la voix de l'inconnue résonnait à son oreille, Georges Malo se souvenait de l'avoir entendue déjà. Il ne pouvait méconnaître cet accent dont il se rappelait la douceur au moment môme où l'on avait heurté à sa porte.
— Nadie ! s'écria-t-il, dites-moi que vous êtes Nadie
— Oui, répondit la jeune fille, vous m'avez no jour éélendne, et je tiens à payer ma dette.
— Mais comment savez-vous...
— Qu'importe 1 s'écria Nadie avec une violence mêlée
La fille de l'agknt de policb. 257
d* douleur, vous sentez bien que je dis vrai, vous comprenez que s'il ne se fut agi de votre existence, je ne ma trouverais point ici... Il faut fuir, vous dis-je, fuii *ana ' retard...
Georges avait allume" îa lampe, n vit en face de lu} Nadie pâle comme une morte sous le voile noir dont elle avait couvert sa tête.
— Suis-je seul menacé? lui demanda-t-il, réponde» moi 3ur l'honneur.
— Vos compatriotes le sont comme vous.
— Pouvez-vous les prévenir tous, les sauver?
— Non 1 dit Nadie qui tordait ses mains blanches comme la cire, je suis impuissante à les sauver tous.. Vous êtes le chef du complot, avec Jean Canada qui heureusement est absent... Il faut que vous échappiez à la police anglaise, il !e faut dans l'intérêt même de la cause que vous défendez.
— Ne penserait-on pas que j'ai trahi cette cause, Nadie? D'ailleurs vous vous exagérez le danger, sans doute. Depuis un an j'ai vingt fois entendu ce que vous venez de me dire avec une bonté, une générosi'é dont je suis touché plus que vous ne sauriez le croire... Je suis accoutumé au péril, Nadie, et sans ce cher enfant dont la vie m'est confiée je ne me sentirais pas même ému à la pensée de mon arrestation. Ne dois-je pas succomber dans la lutte au sein de laquelle je me suis jeté? Chaque fois que j'ai songé même durant une heure à me soustraire aux obligations qu'elle m'impose, la Providence a pris soin de me faire souvenir que je n'ai point le droit de songer à vivre de la
i vie commune... La mort me menace, dites- vous, Nadie; vous-même vous bravez pour m avertir un péril aussi grand que le ici^n... Je puis donc parier sans crainte, et
vous put \ .... s rougeur... Quand vt>ns Êtâl
*'ntr S'r.jgêàyÉâvd'us...
— A mail dit, NaJie eu croisant avec icrce ses n ssir sa poitrine, à moi 1 vous, Georges Malo... Quelle qiv :oit désormais ma destinée je me souvient! rai de celte parole.., Je me croyais vouée à des chagrins que ne (levait adoucir aucune consolation... Eh bieal a consolation vous venez de mêla donner et ma par faite en ce monde... J'ai obtenu une pensée d'un noble cœur, c'en est assez pour la pauvre Nadis, c'est plus qu'elle n'avait le droit d'espérer.
Un sanglot souleva ia poitrine de la jeune fille qui cacha sa tôte dans ses mains après avoir fait des e.. surhumains pour dompter les émotions terribles dont s'emplissait son âme depuis plusieurs heures; elle se sentait enfin brisée.
Depuis longtemps déjà, la fille <2e ï'agent de police souffrait d'un mal moral qu'elle ne pouvait définir. L'atmosphère qu'elle respirait lui semblait malsaine. Elle se prenait à étudier la voix, les allures du père que jusqu'alors elle s 'éLait contentée d'aimer. La défiance était eulréc lentement en elle à ia façon dont se produisent ies infiltrations d'eaux souterraines. Cette défiance grandit, puis s'appliqua à toute chose. Elleépia les regards jetés sur elle ; elle se sentit froissée de certains ailences. Peu à peu ellj csvina qu'une réprobation s'attachait a sa personne Cependant Nadie n'avait jamais fait de mal. Elle se moh| trait pieuse, bonne, laborieuse, obligeante. Elle fut long] temps avant de comprendre que son nom exerçait uni influence opposée, suivant le caractère de ceux qui i'enj fendaient prouoncer. Pour 1 es i ût nii ta
:•; à d'autres il i&* Wtf&îi la crainte et pera
tA FILLE LICB. 559
fitre môme le mépris. Du jour où Nadi germer en
elle l'idée qu'elle portail la peine d'une flétrissure indélébile et imméritée, elle résolut de connaître à quel motif elle la devait attribuer. Dès lors elle questionna davantage son père. L'apercevant un matin fortuitement dans ta rue, elle le suivit, et le vit entrer dans les bureaux de la police. Cette rencontra n'amena cependant aucun soupçon ; Nadie n'y était-elle point allée elle-même afin d'obtenir l'autorisation de visiter Lucie David dans sa prison.
Elle remarqua que Jeffs écrivait davantage et la renvoyait le soir de bonne lieure dans sa chambre : Nadie gênait Jcffs ; Nadie résolut de savoir pourquoi. Elle surveilla 'impasse, et trois fois dans la môme semaine, elle vit se glisser dans la maison entourée de bosquets Tob Rib et jick Luxon.
Quand elle sut leurs noms elle voulut connaître leur irofession d'une, façon certaine, et un jour qu'Amy )avid lui parlait des persécutions qu'elle avait subies de a part de la police anglaise, Nadie lui demanda de qui îlle pouvait se plaindre davantage.
— De Tob Rib, répondit la veuve ; le misérable agerii les Anglais aurait voulu épouser ma Lucie ; repoussé )ar elle et par moi, il s'en vengea comme vous savez, er. accusant de vol.
Nadie sentait son cœur battre à se briser, néanmoins lie continua d'adresser des questions h Arcy, se fit obliquer lo rô police occulte dans la société, la açon dont les dénonciations étaient ', • ;. |q pou — ojr arbitraire dont jouissait un grand nombre des em» ;;oyé^ de Gordii
?f»0 1EAN CANADA.
i ' quand elle quitta la veuve après lui avoir prodigué les témoignages de son affection, elle savait qu'elle ét?.*t La fiile d'un agent de la police secrète.
Ce qui se passa dans l'âme de Nadia n<? saurait so décrire. Elle sentit crouler le fragile édifice de bonhem construit dans ses rêves. Il lui sembla que moralem. . die se trouvait atteinte d'une lèpre inguérissable.
Jeffs faisait métier de peupler les prisons et de jetei des» hommes au bourreau... Une minute elle eut la pensée de s'enfuir, de quitter le père qui volait son respect d'aller n'importe où cacher sa douleur, de changer de nom et de disparaître aux regards de ceux qui l'avaient connue. Mais en réfléchissant Nadie comprit que son départ ne remédierait à rien. Son devoir iui sembla subitement autre. Elle eut une inspiration d'autant plus grande que sa réalisation devait la jeter dans plus d'angoisses et de périls. Cependant après avcir réfléchi, mesuré ses forces, elle résolut d'accomplir ce que le ciel venait de lui inspirer.
Nadie sécha ses yeux, s'efforça de reprendre son calme habituel et réussit à tromper le regard môme de Jeffs. Ceiui-ci n'était point sans appréhensions au sujet de sa fille. Il la voyait pâlir ; son caractère changeait. A une tristesse énorme succédaient des élans de gaîté soudaine; son affection même subissait des phases étranges. Peu s'en fallut que le policier ne fit surveiller sa propre enfant. Mais les inquiétudes qu'il avait. ressenties se dissipèrent rapidement ; Nadie reprit ses allures paisibles, et paru ce rapprocher davantage de son père.
Après les repas su lieu de rester silencieuse près de lui, ou de iui faire la lecture, Nadie s'informait des événe rnents survenu», le questionnait sardes affaires poli-
1^ KUE DE L AGENT va rOLICK. <*Q[
d» Canada, 8a découverte, sa conquête. Son esprit „ di Mut, «on ra.sonnen.ent se formait d'une façon .que Jefls jugea* presque inquiétante. D'abord il dédaigna de répondre à sa fille essavant xui, - . ë
DB1M K. h e,taJ»»t de la renvoyer à la couture
ouauxbrodenes; puis il se dit que mieux valait Hns-
ïzt: ia la;r apprendre gràc« à ia compwi^
£tru, ce quelle souhaitait savoir. Du reste uue nouene espérance ne tard, point à se faire jour dans son spnt. Jeffs savait qu'en dépit de la tendresse de sa fille surs cœurs De pouvaient s'entendre d'une façon absolue-
LuXen^td°re* lradUi°QS -^setcatht ique 1 avaient irnté plus dune fois se rebellait en écou- «4 les opinions de l'agent de police. Ceiui-ci songea à
espéra amener à partager ses pensées. La trouvant itelhgente il entreprit de la conquérir. Il s'attendait à ïs révoltes de sou esprit, à de fougueuses protestation,, lieu de cela, Nadie resta calme et se montra curieuse, .pondant peu, elle interrogeait beaucoup. Souvent uu ence prudent, uu mot à propos, persuadèrent à Jeffs "1 gagnait du terrain, et que la semence mauvaise rterait ses fruits. La jeune fille préférait, il est vrai ccuper de politique que de traiter des questions' igieuses. Le policier avait plus aisément raison de ses «lances patriotiques que des scrupules de sa conscience-
* comprenant qu'il devait circonvenir sans l'effarou' f cette enfant timide et timorée, il poursuivait avec
* double joie la nouvelle tâche quelle lui imposait
;ons dlt, Jeffs adorait Nadie. Dans cette à;nc *2; tomeux était l'enfant, fiais" cette te^
ffiaSTaUmaj ie r
JKaN CANADA.
absolue; d'abord la mère, la douce Acadienne, se plaça entre Nadie et le père vendu aux Anglais ; ensuite 1 enfant mit Dieu entre elle et son père. De l'heure où JeLs. put espérer que Nadie renoncerait à son jeune enthousiasme pour embrasser des idées pratiques et anglicanes il conçut l'espoir que son enfant lui appartiendrai exclusivement. Il crut que Nadie lui rendrait enfin la tendresse qu'il ressentait pour elle. Aussi, après avoir d'abord usé d'une certaine prudence, afin de ne pom. l'effaroucher par des confidences prématurées en vint-il bientôt à lui parler de la situation du pays, à lui raconter quels complots se fomentaient dans l'ombre Nadie paraissait prendre un intérêt puissant à ces récits qu elle affirmait être mille fois plus intéressants que tous les livres. Le succès de Jeffs auprès d'elle parut complet Jamais sa fille ne lui demanda comment il se faisait qu il connut tant de choses. La formule habituelle employée par l'agent était : - « On a dit à mon bureau » - et cette formule semblait complètement satisfaire sa fille. Une lui cachait plus ni les noms des personnages m les projets de l'autorité. Nadie connaissait les moyens de répression dont devait se servir la justice avant de savoir quel délit il s'agissait de punir. Jeffs consulta Nadie sur certains points. Elle montra une sagacité rare dans des «pestions qui, jusqu'à ce jour, lui étaient restées étran • fcôres. Un soir qu'il lui détaillait les changements qu un avancement prochain apporterait dans sa vie, il prit 11 mains de Nadie, et l'attira vers lui pour l'embrasser au front. La jeune fille se recula avec une sorte d e.> mais elle ne laissa pas à Jeffs le temps de deviner la eaude ce mouvement de répugnance, et reçut une cares 6ûus laquelle elle pâlit.