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MARTYR D'UNE GRANDE CAUSE

Ce devoir rempli, rien ne retenait plus Tanguy, Ilalgan et.Patira dans un pays livré à des guerres intestines, Ils savaient la paix rendue à la France, et tous trois avaient hâte de rentrer en Bretagne. La nuit qui suivit l'inhumation de Jean Canada, Quilenbois vit monter dans sor canot le capitaine, le marquis de Coëtquen, Pâtira et 1? Fille-aux-cheveux-d'argent.

Quelques heures plus tard, sans attendre un pilote dont la visite aurait pu faire remarquer le départ de la Gauloise, celle-ci déploya toutes ses voiles et commença à descendre le fleuve dont le cours élargi 6t bientôt disparaître les berges et les bois, laissant flotter le regard sur une étendue aussi vaste que celle de la mar.

Lïto fiUINES DE C0ETQUE3.

Sur les rives de l'étang de CoStquen dont les eaux ver- Jàtres baignaient des amas de décombres, errait par une ielle soirée d'automne une femme amaigrie et vêtue de ;imbeaux; de longs cheveux blonds voilaient sa face juand-elle la penchait vers le sol, et de temps en temps ■élevant la tôle et la secouant d'un mouvement brusque >lle renvoyait en arrière cette masse lourde et dorée dont a beauté formait un étrange contraste avec sa pâleur et es haillons.

Trois enfants la suivaient, les deux plus petits s'accrofhant à sa jupe, le dernier marchant d'un air sérieux et avant de temps en temps ses grands yeux sur le visage iffligé de la jeune femme. Celle-ci, son chapelet dans le* loigts, faisant des stations â chaque débris de calvaire, « prosternant à chaque place où elle avait vu jadis une scuri.iute de la vierge Marie.

Elle ne récitait point seulement ses ave, tout en allai; l iedsmis le long des routes poudreuses, elles'inte: . <j.d souvent, se jetant à genoux sur ie chemin etpariaiî

320 J£AH *^wai>a.

I Dieu ua langage obscurci par la folie; puis brusque- Du«f.it; avec un geste rempii d'épouvante, sl!e attirait lea enfants sur sa poitrine, et répétait d'ùi^ voix pleine de larmes :

— Ce n'est pas leur faute, Seigneur Jésus ! ce n'est pas leur faute... Que le sang versé ne retombe pas sur mes innocents; Gwen, Noia et Gaït ne vous ont jamais offensé, Seigneur! laissez-les sous la garde des anges... te fardeau que je porte est trop lourd pour eux.

Quand l'infortunée passait devant le seuil d'une ferme, îes femmes couraient vers elle avec l'empressement de la pitié. On la faisait asseoir dans ia grande salle égayée par les dressoirs, et au milieu de laquelle une longue table supportait la galette de sarrazin, les tranches de lard, et les pichets remplis d'un cidre mousseux. Elle mangeait à son appétit, sans s'inquiéter de la faim à venir, puis avec un signe de tête qui ressemblait à une action de grâce, elle s'éloignait après avoir murmuré en montrant les innocents:

— Ce n'est pas leur faute ! non, ce n'est pas leur faute ! Et les fermières bretonnes répondaient:

— Les crimes de Jean-T Enclume ne retomberont point sur Ciaudie ni sur les chers anges qui suivent son dur chemin.

Depuis des semaines, des mois, elle allait ainsi, affolée de douleur, croyant toujours voir devant ses yeux des lueurs d'incendie et des scènes de meurtre ; elle se soi*» renait d'avoir été témoin de drames terribles qu'il n'était point en son pouvoir d'oublier. Quelque chose s'était e dans son cerveau et dans son cœur; Ciaudie qui avai1 été Ciaudie la blonde était devenue Ciaudie io, follet

lie soir-là le hasard de sa course la ramenait près des

LES UUINËS »& CUI'.TC'UKK. SZ\

uinec* du château de Coelquen. Le pillage et l'incendie n avaient Tait l ne masse informe et sombre projetant e noirs reflets dans i eau. La double ceinture bleue enlaant jadis le manoir de ses plis humides ne reflétait plus 'es corolles de neige et d'oi* des nénuphars ; les herbes ollesdomuiant un parterre flottant sur les talus dormaient icrasées sous les décombres. Cette ruine était sauvaga t terrible, et is jeune femme la considéra avec plui i'attention qu'elle n'en portait d'habitude aux objeU rappant ses regard*. Les enfants se roulaient dans l'herbe i quelques pas, elle jetait sur eux par intervalle un regard rapide et craintif et retombait dans sa méditation.

Tout à coup elle sortit de son absorption et leva la tête: mo main venait de se poser sur son épaule, et une voix passée murmurait :

— Les maîtres reviennent, les maîtres du château de -oetquen où Blanche Halgan souffrit son martyre... J'enends les pas des seigneurs bretons foulant le sol de leur iomaine! mais le hibou houhoule dans les ruines, le ézard court sur les pierres calcinées, le corbeau étend on vol au-dessus du manoir où les Loups de Coêtquen échangeaient leurs menaces fratricides... Il ne franchira plus le pont-!evis,le noble Tanguy que j'ai vu jouer sur le >ein de sa nourrice; il n'entrera point en héritier dans la emeure féodale, TEnfant-Bïeu qui reçut la vie dans le sachotdela tour Ronde....

"-Ce n'est pas la faute des innocents, non vraiment, se n'est point leur faute! murmura Claudie; mes pieds oignent sur les cailloux, des larmes coulent de mes yeu\ e pr sans relâche la Mère Douloureuse, et cepend.ui. 'ange du pardon ne vient i;as* nu pardon ne

riendra iamais f

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~~ Silence. Claudie i lit Jeanne la Fileuse en étentfjint du côté de la route sa main «iesséelïée par le feu. Je bais de quel côté souille le vent, je devine l'avenir dans "le vol des corbeaux et des émouchets,je cueillerais si je le voulais l'herbe d'or qui l'ait sourire... et loin, bien Iûil distingue le bruit des sabots du cheval qui ramène dan* son domaine Tanguy de CoStquen, baron de Vaurutier et autres lieux.

Claudie reprit son chapelet et ne parut rien comprendre à la prophétie de Jeanne la Fileuse.

Cependant, comme pour donner raison aux paroles de la vieille femme que dans le pays on croyait douée de seconde vue, le bruit des roues d'un carrosse et le galop û'un cheval se firent entendre à quelque distance.

Quelques minutes suffirent pour amener en face du manoir le véhicule et la monture et Jeanne s'élançant vers les voyageurs qui mettaient pied à terre, répéta en levant vers le ciel ses bras maigres :

— Coëi.quen, Tanguy de Coetquen, sois lo bien-vemJj dans la terre qui est tienne!

Le cavalier s'arrêta surpris, à demi effrayé, mais uj ' bondit, vers la pauvresse lui prit les main avec un indescriptible élan de joie, et s'écria 2

— Jeanne ! chère Jeanne !

— Pâtira! répondit la vieille femme.

— Et voici Hervé, l'Enfant-Bleu, que je portai d'anor dans la grotte des poulpiquets, puis chez vou&, chè vieille femme... <?ui Datâtes cette hospitalité d'un Ion martyre.

Pâtira courut vers le marquis de Coëtquen.

— Monseigneur, dit-il, m-va^eigueur, c'est Jeanne Fileuse qui m'a aidé à sauver votre iiis.

1RS aï [HE9 ; El COETQUEK. 3l?3

— Qu'.île soit bénie ! Dieu ?euî pourra la recoin];-

u bien qu t en ce ronde... Pâtira de infime

, je la protégerai à mon tour...

nds qu'elle ait une heurt illesse...

■ J'accepte pour elle, Monseigneur, car Jeanne refu rail,

— Sainte Vierge, murmura Claudie agenouillés, ce 'est sûrement pas la faute des innocents !

Pâtira poussa un grand cri :

— Claudie ! Claudie ! Gwen. Gaït, Nola, ne me reeonrlssez-vous pas ?

La veuve de Jean l'Enclume tourna son regard troublé Brs Pâtira, elle chancela, avança les mains, se renversa a arrière, puis avec un gémissement dans lequel on eut it que se brisait sa pauvre âme, elle répéta :

— C'est lui ! Seigneur, c'est lui î

L'adolescent s'agenouilla dans l'herbe, puis regardan en en face celle qui l'avait aimé, protégé, défendu, il îi dit avec l'accent d'une autorité juvénile:

— Je ne suis plus un enfant, mais un homme, Claue, j'accepte toutes les tâches que Dieu m'enverra ; j'ai ïrtagé votre pain, je suis prêt à travailler pour vous )urrir vous et les petits...

— C'est lui, répétait Claudie, rai que j'ai trouvé faible, 1 sur le chemin, que j'aurais voulu choyer à l'égal de s innocents... Béni soit Dieu qui te ramène... Il s'est issé des choses horribles, le sais-tu... Vois les guenilles leje traîne sont noires... C'est un deuil, un grand mil... Dieu sait où est son âme... As-tu pardonné, itira ?

— J'ai pardonné et. vous avez prié, Claudie. Lentement pendant que Pâtira échangeait d'afiec»

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tttgîrtes paroles avec Cîaudie et Jeatme la Pileuse, Fille-aux-cbeveux- d'argent s'était approchée. Debout, enveloppée dans les dernières clartés du jour, baignant sa fine tête entourée du voile éblouissant de sa chevelure, elle semblait l'incarnation visible de ces esprits intermé- I diaires et charmants, Koriganes et fées auxquelles Jeannf attachait une croyance superstitieuse, combattu ave/ peine par sa foi de chrétienne.

— Regarde -la bien, dit Pâtira en attirant vers Jeanne» Nonpareiile intimidée, c'est une enfant des bois d'Amérique, une fille des pays lointains d'où nous venons... Un homme qui était un héros me l'a donnée pour sœur....

— Elle sera ta récompense, dit Jeanne de sa vois grave, ta vie s'écoulera douce près d'elle, l'amitié de cette enfant paiera ton dévouement aux CoStquen.

Pendant que Jeanne, Glaudie et Pâtira s'entretenaient ensemble, Halgan et le marquis franchirent en silence les débris du pont-levis et pénétrèrent dans la cour. Les boiseries du château avaient été entièrement dévorées par le feu, la porte donnant accès dans la Tour-Ronde û'existait plus, et l'escalier en vis conduisant aux cachots s'enfonçait dans les profondeurs de la nuit. Tanguy de Goëtquen tira de sa poche une lanterne sourde, l'alluma, et en dirigeant le rayon lumineux vers la sombre spirale, il dit au capitaine :

— Venez.

Halgan descendit sur les pas de son gendre.

Les deux hommes se trouvèrent bientôt dans l'étroit couloir. Une porte basse violemment ouverte leur montra un trou béant dans lequel ils pénétrèrent. Un lit de bois couvert de paille émincée se cachait dans un angle ; une cruohe, un escabeau gisaient à terre. Par la petite fe-

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nôtre garnie encore de ses barreaux de fer tordus, on pouvait apercevoir l'eau prête à déborder dans l'oubliette et un étroit jour du ciel au milieu duquel brillait une étoile lumineuse.

— Mon père 1 mon père I dit Tanguy en tombant à <enoux devant la'couche où tant de fois Blanche de GoBtçuen s'était endormie dans les larmes, c'est ici que votre fille a souffert son martyre. Vous me l'aviez confiée belle, heureuse, pleine de vie et d'espérance, et dans ma propre maison elle a subi une agonie de plusieurs mois. 0 mon père ! mon père! J'ai voulu vous demander pardon, dans le lieu môme où elle a gémi, où elle a crié vers moi sans qu'il me fut possible de l'entendre...

Halgan était resté debout, le dos appuyé contre la muraille, et faisait face à l'humble couche. Des sanglots sourds s'exhalaient de sa poitrine, cet homme qu'aucun danger n'avait vu pâlir tremblait à cette heure de la tête aux pieds. Mais il était trop juste pour rendre le marquis de GoBtquen responsable d'un malheur sans remède. 11 savait qu'après l'annonce du trépas de Blanche »on infortuné mari voulut mourir. Il tendit les mains et répéta :

— Tanguy ! Tanguy I

Puis les deux hommes pleurèrent dans les bras l'on de l'autre.

Alors lentement s'éleva en face de l'étang une voix claire et douce répétant la ballade de la Dame de Coëtquen.

Ce chant produisit l'effet d'une évocation. Avec la rapidité de la pensée Halgan et le capitaine reconstituèrent une des scènes les plus poignantes de cette histoire dramatique... Jadis le refrain de ce'Ue ballade servait de

signal à Pâtira pour annoncer la traversée périlleuse d? l'étang. Alors Blanche se soulevait sur son lit, elle se cramponnait aux barreaux de fer, et tandis que Pâtira se soutenait surl'eau à l'aide d'un faisceau de joncs, Blanche lui parlait de Tanguy, Blanche implorait la protection du souffre-douleurs de Jean l'Enclume, pour l'être si cher que le ciel devait mettre dans ses bras.

— Tenez, mon père, dit le marquis de CoBtquen, en désignant deux barreaux brisés, c'est par cette voie pé* rilleuse que Pâtira sauva mon enfant, c'est de cette meurtrière qu'il prit Hervé baigné des pleurs de Blanche, pour le garder, le défendre et l'apporter dans mes bras. Ici j'ai le droit de pleurer, car nous nous trouvons dans une tombe, mais je veux aussi bénir, car Dieu m'a rendu mon fils pour me rattacher à la vie...

— Venez, Tanguy, dit le capitaine, venez, nous reviendrons ici, et nous y construirons une chapelle mystérieuse où seuls nous viendrons prier.

Les deux hommes remontèrent l'escalier, quittèrent la cour, franchirent les restes du pont-levis croulant sous leurs pieds, puis lentement et comme accablés du poids de leurs souvenirs ils rejoignirent le groupe formé par Jeanne la Fileuse, Claudie et Pâtira.

Celui-ci achevait la ballade de la Dame de Coëtquen en berçant Hervé dans ses bras.

Tanguy courut vers son fils et le pressa sur son cœur avec une tendresse d'autant plus grande qu'il venait de ressusciter les scènes terribles de sa naissance. Puis attirant vers lui Pâtira dont les yeux étaient pleins de larmes :

— Ici, lui dit-il, en face de la Tour-Ronde où souffrit Blanche de CoBtquen, je t'adopte pour le frère d'Hervé.

LS8 RDINS8 DK C0STQU8N. 3«ft

Il ne m'est pas possible de te léguer mon nom, 11 me reste le droit de te traiter avec la même tendresse, et de .e jurer, pauvre enfant isolé, héros inconnu du plus poiignant des drames, que désormais ma fortune est ta foritune, et que ceux que tu aimeras, je suis prêt à les aimer aussi.

Pâtira ne se déroba point à l'étreinte de Tanguy. En ce moment le cœur du gentilhomme et celui du pauvre être qui, chez Jean l'Enclume, avait, remplacé le chien la flamme en tournant la roue du soufûet de forge, se daienl dans un sentiment de reconnaissance kl de tendresse. L'adoption de l'enfant martyr de la cruauté d'autrui se trouva subitement consacrée, et Hervé, nouant ses deux bras autour du cou de Pâlira, dit à i Tanguy.

— J'aimais bien mon ami, j'aimerai mieux mon I frère.

Nonpareille debout, ses bras grêles croisés sur sa poijtrine, regardait le groupe formé par Tanguy, Halgan, illervé et Pâtira ; un sourire triste errait sur ses lèvres, elle se demandait s'il resterait place pour elle dans la famille des CoBtquen ; mais Pâtira devina sa pensée, prit sa main tremblante, l'entraîna vers Halgan et Tanguy et murmura :

— Plus tard 1

Halgan et Tanguy se rapprochèrent de la PileuM 1* udie.

— Vous aussi, dit le marquis de CoBtquen, vous avei des droits à ma reconnaissance. La Fileuse qui fit don à Pâtira de la chèvre destinée à nourir Hervé peut à cette heure tout exiger de Tanguy de CoBtquen... Mais vou» ne den^nderiei rien, cauvre âme 1 ie le sais trop, seu-

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lement voici ce que vous ne refuserez pas. Une maison saine et commode sera construite pourClaudie et ses enfants, vous y habiterez avec l'infortunée qu'un peu de calme et d'aisance peut rendre à la santé.. Prenez cette bourse pour Claudie, Jeanne, ma fidèle Jeanne, et accep" tez les actions de grâce d'un père qui vous doit son bien le

plus précieux.

La vieille femme tomba sur ses genoux, baisa la mai

que lui tendait le marquis de Coetquen et murmura :

— Dieu soit béni, les maîtres rentrent dans leurs seigneuries, les croix des chemins seront relevées, et le nom des Coetquen ne saurait s'éteindre.

Un moment après Pâtira embrassait pour la dernière fois Nola, Gwen et Galt, puis après avoir dit un affectueux adieu à Claudie, il remontait dans le carrosse du marquis de Coetquen qui reprit au galop des chevaux la route de Dinan.

Les tours du manoir témoin de l'agonie delà marquise ne devaient jamais être relevées, la fortune des Coetquen paraissait avoir sombré dans la révolution de 93, mais le capitaine possédait des millions suffisants pour rendre à la maison de son gendre son ancienne splendeur, et si le marquis ne songeait point à habiter la Bretagne, il comptait bien revenir chaque été dans sa terre patrimoniale et faire un douloureux pèlerinage aux lieu: témoins de son bonheur .évanoui.

Hervé lui restait, Hervé l'image de Blanche, puis l'a mitié de deux êtres jeunes, affectueux et charmants. Pâtira et la Fille-aux-Cheveux-d'Argent, la pupille de l'ami de Montcalm.

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