‹ Jean CanadaChapitre 33 sur 34 · CANADA · texte numérisé non relu

CANADA

..cuper de L'entaille qu'il avait au ■; La Filie-aux-cheveurî-d'Argent sauvée par Bisons-Noir marchait entre un groupé de guerriers. Les Indiens précédèrent Pâtira et son compagnon de qnelques heures seulement, dans le bois où ils avaient trouvé ua refuge.

Eu voyant entrer dans la hutte ceux pour qui son cœur s'était empli d'une sympathie si grande, Jean Canada retrouva un sourire. Il se pencha en avant et tendit les mains à ses amis qu'il n'espérait plus revoir.

Les chefs indiens se rangèrent silencieusement dans la hutte, le Père Flavien- s'approcha du lit du mourant et recueillit sa confession.

— J'ai été un orgueilleux, mon père! dit Jean Canada, j'ai cru quo le Seigneur m'avait choisi pour racheter tout un peuple. J'ai pris mon souhait ardent pour un ordre de la Providence, et je me reproche à celte heure d'avoir entretenu dans un si grand nombre d'âmes d'irréalisables espérances, et d'avoir fait répandre tant de sang...

— Dieu jugera vos intentions, mon frère, répondit le Père Flavien. Vous n'avez jamais songé à votre propre gloire, et le salut d'une nation écrasée, le triomphe do votre foi furent le but unique de vos efforts... Oui, beaucoup de sang a coulé hier, mais qui vous dit que ce sang ne sera point une semence féconde ? N'est-ce donc rien que d'avoir durant vingt ans, gardée virile et croyanla l'âme d'une nation tout entière. Vous avez été parmi aous un soldat-apôtre. Votre mission volontaire est plus d'une fois venue en aide à ia mienne... Ne soyez point a i heure sùprôme troublé par la crainte d'avoir fait le mal en espérant réaliser le bien. Vous étiez pour moi la per-

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sonnification du Canada tout entier, français et catholique. Le cœur de la patrie battait dans votre poitrine. Vous avez toujours regardé comme française cette terra conquise par des Français, placée sous la protection des lys et défendue par Montcalm. Ne craignez rien, mon fils I Sans doute votre nom n'atteindra jamais le retentissement du nom de ce héros, mais vous avez fourni rotre labeur, vous avez semé !e grain dans !e sillon, et irotre sang répandu est la consécration de toute votre vie, Tout ce qui est Français, tout ce qui reste ami, allié de a France, vous bénit et vous loue.

- Je vais mourir, dit Jean Canada, je n'ai besoin que l'indulgence.

— Non ! non ! vous vivrez î dît Tanguy en prenant la ïiain de Jean Canada dans les siennes, vous vivrez, et uisque le joug des Anglais devient trop lourd, vous retiendrez dans la patrie de vos ancêtres.

— La France, murmura Jean Canada, la France !

Il demeura immobile, absorbé dans un souvenir dont ul ne put sonder la nature et la profondeur.

Quand vint le soir, Pâtira quitta le village de la Chine ; regagna Montréal. Un silence de mort régnait dans la île. Il se dirigea vers le port, et là il trouva Amy David, acie, puis Quilenbois et son compagnon, à qui il transit les ordres du capitaine. Sa mission remplie, il revin* i village.

Lentement l'état de Jean Conada devenait plus grave. dui-ci le sentait, et avec une énergie doublée d'une p rein ce d'esprit admirable, il dictait pour ainsi dire son stament moral à ceux qui furent les témoins de sa via.

— Je n'ai eu dans la vie qu'une passion et qu'un amour, ail-il dans un des rares intervalles que lui V -

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douleur. Mon âme s'est dépensée an dehors en dévoue- !tent, en enthousiasme. J'ai pris mon rÊve pour une réalité vivante. Il nie semblait que les Français pouvaient $t devaient reconquérir (a Nouvelle-France î Dieu ne l'a tas voulu... Mais qui connaît le secret «le ses desseins? Ce que je n'ai pu accomplir se fera sans moi, après mol peu4 -Gtre... Et si jamais un jour de liberté glorieuse brillait pour ie Canada, ce que nous avons cru, pensé, sent:, aimé, s'éterniserait dans les générations qui suivronl la nôtre. En dépit de la conquête, du protestantisme et des Anglais, le Canada restera la France ! Et malgré ie temps, les distances, les voix des enfants d'une même patrie s'entendront, et le même sentiment fera palpiter leurs âmes. Le Canada ne sera jamais anglais, tant que le Canada restera catholique. Peut-être cette lutte commencée trop tôt et unie d'une façon désastreuse sera-t-eiîe notre dernière tentative de liberté, mais dût mon nom ôtre à jamais oublié dans la mémoire des hommes, dût ce comoat rester sans représailles, je n'en serais pas inoins sûr que, sous le soleil baignant tour à tour de ses rayons le nouveau monde et l'ancien, il restera deux France.

La journée suivante vit célébrer les funérailles deCœur- Percé, que l'on entoura d'une pompe religieuse et guerrière. Trois autres Indiens succombèrent également à leurs blessures, et leurs fosses garnies de feuillages et doublées de peaux de buffles se trouvèrent groupées en face de la Grande Hutte, autour de l'énorme érable dont les branches avaient abrité Pâtira, la Fille-aux- cheveuxd'argent et le petit Hervé.

La situation de Jean Ganada restait à peu près la même jj Il ne se plaignait point, s'entretenait tour à tour avec 11

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p?>re Flavien et. le marquis Tanguy, puis, voyant groupés dans la hutte les Iudiens qui avaient dû à son amitié tant de secours, de lumières et de conseils, il leur parlait dan» leur langue avec une douceur persuasive, les suppliai)' is rester attachés à la foi, môme si la persécution le? ?£-p '"ait de leurs missionnaires.

La gravité dont l'Indien croirait déshonorant de se départir ne permettait pas aux Enfants-Rouges qui ver« saient leur sang pour la France de laisser éclater leur douleur. Ils s'efforçaient de rester calmes et de garder impénétrable l'expression de leurs visages ; mais un nuage couvrait leurs fronts, leurs membres fléchissaient leurs regards se troublaient en se fixant sur l'ami que la Providence allait leur reprendre. Vers le soir de la seconde journée, Pâtira, qui surveillait les environs, prévint le capitaine que Quiîenbois attendait dans sa barque.

Halgan s'approcha du lit de Jean Canada :

— Le navire nous attend à l'ancre, dit-il, laissez-nous vous transporter à bord de la Gauloise. Malgré la gravité de vos blessures nous espérons vous sauver... Vous n'avez pu délivrer le Canada de l'oppression anglaise, venez demander à la France l'air natal et la guérison.

Jean Canada secoua ia tÊle.

— Rien ne peut me sauver, dit-il.

Le Bison-Noir sortit du groupe des Indiens. Le visag*» •vé vers le ciel, la main étendue vers le lit d'agonie, il it d'une voix grave en s'adressant tantôt au mourant antôt à ses compagnons.

— Notre frère au visage pale a vu compter le nombre iô sas journées ; il ne quittera point la foret qu'il a paraccrue avec les Peaus Rouges, il ne voudra point s'éloime.T de leurs villages. D'ordinabe, quand un Indien r»-

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lou ne vers ses p ,-res, il raconte sa vie p?.scée dans un chant de mort à sa louange. Notre frère, noire ami, ne tirera jamais vanité du bien qu'ii a fait, des services qu'il a renius. C'est à l'Indien qu'il appartient de répéter qu'il fut s^ge dans les conseils, ardent à la guerre, et que tant que les feux s'allu les wigwams des Indiens,

tant que les pores apprendront à leurs fils le manier des armes et le respect des lois, le nom de Jean Canada se trouvera dans leur mémoire et fleurira sur leurs lèvres. Si le Grand-Esprit ne permet pas qu'il reste parmi nous, s'il le rappelle pour le récompenser, que sa tombe soit creusée dans la terre indienne, les enfants iront y prier et les jeunes gens y méditer sur les devoirs des guerriers. L'ombre des érables et des chênes à la mousse blanche sera plus chère à Jean Canada que ne serait la terre hors de laquelle il a vécu... Qu'il regarde les Enfants -Rouges et lise dans leurs yeux ; la langue des amis n'est point fourchue, et mes lèvres ont répété ce que m'inspirait mon cœur.

— Merci. Bison-î^orr, <îlt Jean Canada, oui, j'ai vécu ici, c'est ici que je dois mourir...

Pâtira, Tanguy, Halgan virent s'affaiblir le blessé d heure en heure. Voyant durant un des moments où il paraissait sortir e sa torpeur.laNonpareille abîmée dans sa douleur, il l'appela d'une voix douce, et lui dit avec laccent d'une bonté paternelle :

— La vie civilisée te convient mieux que la vie sauvage; suis en Europe ceux de nos amis qui diront pour jamaif idieu à la Nouvelle-France; Dieu t'a donné pour compagnon un adolescent de ton âge, qui sera ton frère à moins qu'il te prie de lui accorder un titre plus doux. Promet s -moi de parti?.

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— Non ! non I h Fille- aux-cheveux- d'argent.

lis me réso"^»*0! à vous quitter.

■— Ta ne me quittes point, Nonpareilîe, c'est ttsoï qw m'en vais...

Jean Canada fit un sTgne à F;il?ra qui s'approcha da la couche du moribond :

— Là-bas commeici, lui dit-il, à toute heure et partout, protége-ïa, aime-la...

— - Jele jure, dit Pâtira d'une voix solennelle en prenant la main de la Nonpareille pardessus le lit de Jean Canada.

— Et maintenant, reprit le blessé en s'adressant h Tanguy, vous allez retourner en France... l'échafaud est renversé, te calme va renaître, vous verrez rebâtir les églises et refleurir tour à tour la civilisation, la foi, lo commerce et les arts. Vous êtes heureux, vous allez revoir la Patrie î A ceux qui vous parleront de la terre lointaine, dites bien que le sentiment français survivra au temps, à la souffrance. Le Canada parlera toujours la vieille langue, le Canada regardera toujours la France comme la mère patrie. Apprenez autour de vous à chérir ce pays lointain que l'on a pu asservir, mais dont nul ne changera l'âme ! Enfin racontez quelque jour à vos petits enfants que vous avez aimé et que vous avex vt mourir l'ami de Moncalm.

Un spasme s'empara de Jean Canada, il resta pendant un quart d'heure secoué par d'horribles souffrances. Ce« pendant il ne se plaignit point, et de temps à autre il disait tout bas au père Flavian :

— Priez pour moi !

L'agonie commença

Le missionnaire récita les oraisons magnifiques, par ^quelles la pilié du Seigneur est implorée en faveur du

chrétien qui va mourir. Jean Canada répondit à voix haute. Non pareille, la tète enfoncée dans les fourrures du lit, sanglotait à fendre l'âme, et Pâtira conservait à grand'peine son sang-froid.

Le père Flavien approcha une dernière fois la crucifix îles lèvres du compagnon de Motitcalm, puis il dit d'une voix forte :

— Ame de soldat et de chrétien, montez au ciei.

Une expression de paix sublime se répandit sur le visage de Jean Canada, la croix fut laissée entre ses doigts, mais Nonpareille s'empara d'une relique doublement sacrée: le drapeau français sauvé à la bataille de la plaine d'Abraham. Elle le cacha dans son sein avec un geste farouche, puis elle resta pleurante, les bras étendus sur le lit mortuaire, jusqu'à ce que Pâtira vint l'arracher de la hutte qu'emplissait la désolation.

— La Nonpareille a perdu sou second père f disait-elle, la Nonpareille n'a plus qu'à mourir.

— La Fille-des-bois ne veut plus obéir à Jean Canada et suivre son jeune frère ?

La Fiîle-aux-cheveux-d'argent ne répondit point et laissa tomber sa main dans celle de Pâtira.

Le lendemain eurent lieu les funérailles du héros dont nul ne sait plus le nom. Son souvenir a survécu comme vivent les légendes, faites sous la cabane d'écorce, et dans la mémoire des hommes dont les récits éclairenl certains côtés obscurs de l'histoire.

Un l'ensevelit sous les grands chênes, en face des Rapides de la Chine où Tanguy et Coêtquen lui avaient dû ia vie.

Une croix forte s'éleva sur sa tombe, et la main d« Pâtira y grava un seul nom : Jean Canada.

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