‹ Jean Cassien Sa Vie, Ses Écrits, Sa DoctrineChapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Telles sont, très-sommairement exposées, les idées contenues dans les écrits de Cassien. Comparer ces idées avec celles de Pélage et celles de saint Augustin, serait, nous le savons, un travail utile, intéressant et auquel peut-être on s'attendait à nous voir consacrer quelques pages. Si nous ne l’entreprenons pas, c’est pour de bonnes raisons: nous n’avons pas les qualités requises , les forces nécessaires pour le mener à bonne fin. Tout ce que nous pouvons faire à présent, c’est d'exprimer en peu de mots la conviction que notre étude nous à laissée dans l'esprit relativement à l’auteur qui en était l’objet.

Une teinte de la philosophie de Platon; des idées qu’il tenait de Chrysostome, son maitre; des erreurs et des préjugés relatifs à l'importance des pratiques

1 Ceul., XI, 7 : IX, 20:

? Coll., XNIT, 26.

8 Inc., VII, 13. Coll. , XX, 8; XIII, 7.

extérieures, el cependant un spiritualisme qu’on ne trouve pas toujours chez ceux qui ont respiré l'air d’une cellule ou d’un monastère; une grande connaissance du cœur humain et des Écritures ; un grand respect pour la lettre de celles-ci et pour la tradition; un esprit pratique, peu logicien, par conséquent point de goût et point d'aptitude pour la spéculation; une piété vraie, humble et active, et par suite un grand intérêt pour la morale et pour la religion : voilà ce que nous avons remarqué chez Cassien. Si , dans de telles conditions intellectuelles, morales et religieuses , il abordaït jamais les questions anthropologiques, il était facile de prévoir la position qu’il prendrait à l'égard de Pélage et de saint Augustin.

De même qu’on distingue la pensée d’avec l'expression , l’une pouvant être bonne, tandis que l’autre est mauvaise, on fera toujours bien, croyons-nous, en présence d’un système quelconque, si l’on veut le juger équitablement, de ne pas confondre la rigueur dialectique avec la vérité, de distinguer entre les faits reconnus, proclamés et la formule ou la théorie. Cette distinction, toujours nécessaire, l’est surtout quand il s’agit de Cassien. C’est pour ne pas l'avoir faite que certains auteurs, qui croyaient cependant, comme lui, à la nécessité de la grâce et au libre arbitre, l'ont jugé trop sévèrement. Ils lui ont reproché d'attribuer à l’homme une indépendance d’action qui ne saurait lui appartenir. À leurs yeux, le semipélagianisme apparaissant dans les écrits de Gassien, après que Pélage avait déjà été condamné plusieurs fois, c’est l’hérésie renaissant de ses cendres. Nous ne demandons pas, certes, la canonisalion de Cassien, mais nous ne vou-

lons pas qu’on le brûle. Nous appuyant sur les consi dérations qui vont suivre, nous demandons la commutation de sa peine. |

Pélage, de même qu'Augustin, de même que toute créature faite à l’image de Dieu, était incapable de la vérité absolue et de l'erreur absolue; il s’est trompé, plus qu'Augustin si l’on veut, mais il y avait en lui une parcelle de la vérité éternelle. Il ne suffit donc pas qu’un homme ressemble par quelques traits à cette figure qu’on appelle hérétique, pour que le chrétien doive, à sa vue, crier aussitôt : Anathème! II faut voir si ces traits qui leur sont communs ne seraient pas peut-être ceux qui restaient, chez Pélage, de l’image de Dieu.

Cassien, nous l'avons dit plus haut, avait un grand respect pour la lettre des Écritures. En dépit des principes herméneutiques que nous lui avons vu énoncer, son interprétation est presque toujours littérale, matérielle, dirons-nous avec Geffcken. En présence d’un fait scripturaire il a la vue courte; il n’aperçoit que les objets les plus rapprochés, les plus immédiats; au delà il ne soupçonne rien. Il ne peut pas supposer que le commencement de la conversion de saint Paul soit d’une époque antérieure à l'événement qui se passa sur le chemin de Damas, qu'il se fût fait en lui comme un travail préparatoire, qu'il eût précédemment cette disposition qu’on à désignée par le mot de réceptivité ; il ne peut pas supposer que lorsque le Saint-Esprit descendit sur Gorneille et sur tous ceux qui avaient écouté le discours de Pierre, ce ne füt pas la première lois que cette maison était visitée par la grâce divine : l'Écriture n’en dit pas un mot. Évidemment, si Dieu a

\ commencé la conversion de Paul, Corneille a commencé la sienne.

. Mais cette indépendance qu’on lui reproche d’avoir attribuée à l’homme , à quoi se réduit-elle en définitive? À peu de chose, quand on y regarde de près. Nous ne rappellerons pas ces passages qu’on prendrait presque, s'ils étaient moins nombreux, pour des interpolations d'un disciple zélé d’Augustin, et où Cassien insiste tellement sur l’action de la grâce, qu’il semble anéantir la liberté de l’homme. Nous dirons seulement que, d’après notre auteur, la bonne volonté, la foi, les bonnes pensées, les bons désirs de l’homme, une fois nés, ont besoin, pour arriver au résultat le plus faible, que Dieu leur prête le secours de sa grâce. Aussi pensons-nous que si Cassien accordait quelque indépendance à la créature, c’est que son respect pour la lettre de l’Écriture lui en faisait sentir le besoin, lui en imposait le devoir, et qu’il ne croyait pas possible de maintenir autrement le libre arbitre de l’homme, tout en affirmant la nécessité de la grâce de Dieu. Voilà pourquoi nous voulions distinguer entre la théorie, l’explication et les faits proclamés. La théorie, l’explication est défectueuse, mauvaise. Il n’était pas de taille à se mesurer avec la difficulté du problème, dont il posait les deux termes. Ses bras n'étaient ni assez grands ni assez vigoureux pour saisir et rejoindre les deux bouts de la chaîne, si tant est que cela soit possible à l’homme; il ne s’est pas élevé assez haut pour considérer le libre arbitre et la grâce, pour en apercevoir l’admirable synthèse, pour en comprendre la pénétration réciproque dans l'œuvre du salut. Mais les faits qu'il veut établir sont réels, sont vrais.

Soutenir, contrairement à Pélage, que la grâce nous est indispensable, mais, contrairement à saint Augustin, que nous sommes libres de l’accepter ou de la refuser, c’est défendre la bonne cause, la cause de la morale et de la religion, la cause de la vérité. Nous reconnaissons donc que les armes dont il s’est servi, dans ce but, ne sont pas les meilleures, mais nous lui savons gré de s'être mis le premier en campagne, d’avoir pris le premier la plume pour exposer des idées qui devaient déplaire aux Pélage et aux Augustin, et de n’avoir pas craint de passer, aux yeux de ces dialecticiens de lPépoque, pour un esprit timide ou inconséquent.

THÉÈSES.

1° Le semipélagianisme, en tant qu’il proclame la nécessité de la grâce et la liberté de la volonté, a pour lui les données de la conscience et de l'Évangile.

29 Avec les seuls matériaux contenus dans le chapitre IX de l'Épitre aux Romains on peut construire un système de prédestination absolue, mais non avec l’ensemble de la théologie de saint Paul.

3° Avec les données de la conscience et de l'Évangile on peut arriver à une théorie de la grâce et du libre arbitre, plus philosophique, dans le vrai sens de ce mot, plus morale et plus religieuse que le rationalisme de Pélage et de saint Augustin ; nous disons plus morale que celle de Pélage, plus religieuse que celle d’Augustin.

Vu par le président de la soutenance, BRUCH.

Permis d'imprimer, Strasbourg, le 6 août 1863, Le Recteur, DELCASSO.

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