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Jean Cavalier, ou, Les fanatiques des Cévennes

Taboureau ne se possédait pas. Les méchancetés du page avaient porté leurs fruits. Claude était bon, il avait de généreux instincts ; mais , comme presque tous les hommes , il se révoltait à la pensée de jouer un rôle qui pouvait prêter au ridicule , et d'ailleurs son amour pour Psyché était plutôt caché, plutôt comprimé qu'éteint. Les cruelles railleries de Gaston ■i propos de Florac avaient exaspéré la jalousie du sigisbé ; Claude, méconnaissant tout ce qu'il y avait eu de noble et de beau dans son dévouement pour Toinon, n'en voyait plus que le côté qui prêtait au sarcasme ; il se trouvait stupide, il méritait toutes les insolentes plaisanteries de Gaston ; il s'était fait le don Quichotte d'une fille qui se moquait de lui ; il allait être la risée de tout Paris. Enfin, les deux plus méchants conseillers de l'humanité, la jalousie et l'orgueil froissé, exaspéraient alors Taboureau. Toinon , préoccupée de la résolution qu'elle venait

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de prendre, ne s'aperçut d'abord ni du bouleversement des traits de Claude ni de son air courroucé.

Lorsqu'il entra , elle se leva brusquement , et se jetant dans ses bras tout en larmes , elle lui dit d'une voix étouffée :

k Ab î mon ami , mon seul ami î si vous saviez , mon Dieu ! ce qu'on exige de moi î Pour l'amour du ciel, n'abandonnez pas votre pauvre Psyché î i

Taboureau venait d'être si cruellement blessé, que, sans la moindre pitié , il repoussa durement Toinon, et se dégageant de ses bras , il lui dit d'une voix encore émue par la colère :

î Certes , je me suis conduit comme votre ami , et j'ai fait là , sur ma foi , un joli métier î i

Il y avait tant de dédain dans ces mots de Claude, que la pauvre femme tressaillit, se recula vivement et s'écria : « Mon Dieu î mon ami , qu'avez-vous ?

— Ce que j'ai î — s'écria-t-il en donnant enfin cours à son indignation , — ce que j'ai î J'ai que je suis une pécore , un oison bridé, d'avoir donne dans tous vos pièges , comme un imbécile ; de n'avoir pas vu qu'en vous conduisant à la recherche de votre sot marquis je jouais un rôle aussi honteux que ridicule.

— Est-ce bien vous qui me parlez ainsi? — dit la Psyché d'un air navré ; — vous, Claude?

— Oui, certes, Claude est mon nom, parbleu ! et je suis bien nommé ! Vous le savez , du reste, — s'écria le sigisbé avec une fureur croissante. — Certes , je suis un Claude , un vrai Claude , de

m'ètre laissé prendre ainsi à vos mines doucereuses et hypocrites, à vos larmes de crocodile, d'avoir consenti à courir les champs avec vous, en véritable Mercure galant , comme on dit. s

La Psyché , stupéfaite de ce brusque changement dans le langage et dans les manières de Taboureau, le regardait tout interdite. Ecrasée par ce nouveau coup , elle lui dit presque machinalement : « Mais en quoi vous ai-je trompé ? en quoi ai-je été hypocrite ? Ne vous ai-je pas tout dit , mon Dieu ! en vous proposant de m' accompagner ?

— Oh ! certes , reprit Taboureau avec un dépit concentré , vous ne m'avez rien caché , tête-bleue ! vous êtes la franchise même. C'est moi, double pécore , triple grue que je suis , qui ai été encore trop honoré de servir de sigisbé à mademoiselle ; de descendre à un rôle dont le dernier de ses confrères les bateleurs n'aurait pas voulu ; le tout, pour courir après un impertinent marquis, un batteur d'estrade, qui , heureusement , est à cette heure rudement traité par les camisards , que Dieu bénisse ! Oui , car je le dis du fond du cœur, vivent les camisards ! — s'écria Taboureau dans sa rage contre Florac en particulier et contre la noblesse en général. — Oui, oui, morbleu ! vivent les camisards, s'ils font souffrir à cet insolent marquis toutes les tortures que je lui souhaite ! t>

La colère de Taboureau avait un côté si grotesque, que Toinon ne put la croire tout à fait sérieuse. Habituée au caractère du bon sigisbé , et sachant

qu'elle l'apaisait toujours avec quelques douces paroles , elle voulut lui prendre la main ; mais Taboureau la repoussa avec dédain , et lui dit : i Vos séductions sont sans doute irrésistibles, ma belle, mais l'heure est passée ! 3

A ce nouvel outrage , la Psyché devint pâle comme la Mort. Elle avait trop de sagacité de cœur pour ne pas comprendre que cette fois Taboureau était grandement irrité contre elle.

Elle ne pouvait deviner le motif de ce changement soudain , qui la navrait.

Dans ce moment surtout , ayant à prendre une grave détermination, elle avait besoin d'un ami qui put l'aider à démêler le chaos de ses pensées. Elle aimait trop sincèrement Taboureau , elle lui devait trop pour ne pas être douloureusement peinée du reproche de duplicité qu'il lui adressait.

Elle lui répondit donc avec une dignité douce et triste : a Je vous vois sans doute aujourd'hui pour la dernière fois, mon ami ; oui, mon ami, — reprit-elle à un geste méprisant de Taboureau ; — je vous donne ce nom avec confiance , car si vous avez été pour moi le plus noble des hommes , je me sens, par ma gratitude, par mon respect pour vous , digne de tous les sacrifices que vous m'avez faits.

— J'en suis infiniment flatté , mademoiselle ; cela sans doute m'honore furieusement! — dit Claude avec un accent de raillerie amère.

— Je ne puis , hélas ! vous témoigner mieux ce que j'éprouve pour vous , Claude , — dit la Psyché

le cœur gros de larmes ; — mais, puisque mes paroles vous irritent, ne parlons plus de cela ; quoique concentrés en moi, mes sentiments pour vous n'en seront ni moins tendres, ni moins vifs ; écoutez-moi une dernière fois , je vous en supplie.

— Une dernière fois , oh ! oui , certes , une dernière fois , la dernière fois de toutes , assurément ! — s'écria Claude en frappant du pied avec impatience , — car j'ai , du métier que j'ai fait , par-dessus les oreilles î

— Je suis sur le point de prendre une résolution bien importante ; sa gravité est telle que je puis, que je dois vous la confier, » dit la Psyché; et en peu de mots elle mit Claude au fait de la proposition de M. de Villars.

A mesure que Toinon parlait , la physionomie de Taboureau perdait son expression de colère et de mépris exagéré. L'étonnement , la pitié, l'indignation , animèrent tour à tour ses traits , et il s'écria lorsque Toinon se tut : Mais, malheureuse que vous êtes, vous vous perdez absolument! mais vous ne savez pas ce que c'est que le métier qu'on vous fait faire ! mais un ange se flétrirait à jamais en acceptant un tel rôle.

— Je puis sauver Tancrède , » répondit Toinon avec un accent d'abnégation sublime.

Ces mots rallumèrent d'abord toute la rage de Taboureau ; mais bientôt il oublia sa colère en cherchant à pénétrer les profondeurs d'une affection qui devait lui sembler inexplicable.

Gela ne pouvait être autrement. Très-peu d'âmes sont capables de comprendre que l'amour s'élève jamais jusqu'à cette magnifique opiniâtreté , jusqu'à cette superbe monomanie de dévouement aveugle qui, appliquées à la foi, font les martyrs et les saints.

Le vulgaire veut toujours que l'amour qu'on ressent soit égal à l'amour qu'on inspire.

C'est une erreur grossière.

Les gens passionnément aimés , qui aiment peu ou qui n'aiment point, sont souvent excusables, car ils sont presque toujours innocents du sentiment exalté qu'ils inspirent.

Lorsque la passion comme la foi arrive à l'idée fixe , elle s'exalte jusqu'à des proportions surhumaines , incompréhensibles à la foule.

Les croyants modérés , les indifférents ou les athées , en matière de religion , trouveront toujours exagérée , folle ou stupide , la constance de saint Laurent sur son gril.

L'on dirait qu'une des terribles conditions du fanatisme amoureux ou religieux , est de ne pas attendre sa récompense ici -bas. Gela n'est que trop vrai, le sacrifice appelle le sacrifice; le passé engage l'avenir ; plus on se dévoue , plus on veut se dévouer ; on s'attache à son œuvre fatale avec une ardeur croissante. Plus on a souffert, plus on espère la fin de la douleur; on oublie le chemin qu'on a fait, parce que le terme en parait proche.

Taboureau , d'un esprit assez borné, devait parta-

ger le préjugé général. Un moment encore sous l'influence mauvaise des railleries du page , ne pouvant comprendre la Psyché , il fut sur le point d'attribuer à quelque vile arrière-pensée la courageuse résolution de cette jeune femme ; mais bientôt son bon naturel prit le dessus, et il ne vit plus dans Toinon qu'une folle dont il fallait à tout jamais désespérer.

Bien décidé à abandonner la Psyché , las des fatigues et des dangers qu'il avait courus, honteux des services qu'il lui avait rendus , mais conservant pour elle un reste d'attachement , il ne put s'empêcher d'avoir pitié de cette passion si vaillante et si résignée, il n'eut pas la force de quitter Toinon sous une impression de colère et de mépris.

La Psyché , assise sur un fauteuil , avait la tète penchée sur sa poitrine ; ses mains pendaient languissamment sur les accoudoirs du siège, ses grands yeux fixes et noyés de pleurs regardaient le plancher, sa bouche vermeille légèrement entrouverte laissait échapper sa respiration oppressée.

Taboureau contempla quelques moments en silence ce tableau déchirant. Toinon était seule au monde, sans amis, sans appui, méprisée par tous, même par ceux qui l'employaient à leurs desseins, peut-être même aussi par celui pour qui elle s'élevait jusqu'à l'héroïsme ; elle allait, après une année de périls et de souffrances, braver d'autres périls, d'autres souffrances.

Le bon sigisbé se sentit navré, mais il ne lui

vint pas un moment à la pensée de suivre Toinon daus cette nouvelle excursion, autant parce qu'il subissait encore la réaction des sarcasmes de Gaston , que parce qu'il aurait cru jouer un rôle trèsdangereux en s'associait! aux desseins de la Psyché.

Taboureau regrettait d'autant plus la brutalité de ^es dernières paroles, qu'il ne pouvait les faire oublier ou les excuser par rien.

Il s'approcha de Toinon d'un air confus, et lui dit d'une voix altérée :

— En conscience , Psyché , nous ne pouvons pa^ nous quitter ainsi, i

A la douceur de son accent, Toinon releva vivement la tète, et joignant les mains, s'écria avec joie :

— Mon ami, vous me pardonnez donc?

— \ ûlis pardonner ! Eh quoi ! mon Dieu ! Pauvre enfant ! — dit Taboureau en la regardant avec douleur.

— Je ne sais... le chagrin qu'involontairement je

i ous aurai causé Sans cela, j'en suis sure, vous,

toujours si bon, vous n'auriez pas été dur et injuste envers moi.

— \e parlons plus de cela, Toinon. C'est à moi à vous demander pardon: je vous ai cruellement traitée, dans un moment ou vous avez besoin de toute votre énergie, de toute votre confiance dans la noblesse du sentiment qui vous guide, pour oser entreprendre ce que vous allez tenter. Enfin, Toinon, tout ce que je pourrais vous dire à ce sujet serait train. Je connais votre exaltation. Oue Dieu vous protège ! Vous êtes folle, mais après tout voire cœur

est noble et généreux. Il y avait en vous le germe des plus belles qualités. Si elles ne se sont pas mieux développées, ce n'est pas votre faute, à vous ; abandonnée de tous, sans parents, sans personne qui vous ait guidée , n'est-ce pas déjà un prodige de bonne nature qu'après la vie que vous avez menée vous soyez ce que vous êtes , pauvre petite ! — Et Taboureau cacha une larme. — Mais après tout, à quoi bon parler de cela ? — reprit-il , — à quoi bon s'attendrir ? ]\'est-ce pas rendre nos adieux plus pénibles? Allons, allons, voyons du courage du

courage.

- — Oui, du courage, » dit Toinon, les lèvres contractées par les sanglots qu'elle étouffait.

Dans sa position, l'amitié de Claude était un trésor ; elle sentait qu'elle la perdait à tout jamais. [1 Trop délicate, trop fîèrc pour laisser croire à Taboureau qu'elle pouvait songer à le retenir, elle reprit d'une voix entrecoupée :

— ïl me reste, mon ami, un dernier service à vous demander. Le roi et le directeur du théâtre ont si libéralement récompensé ce qu'on appelait autrefois les talents de la Psyché, que j'ai cinquante mille écus déposés chez M. Dupont , notaire. C'est cette petite fortune que je veux laisser après moi à mon vieux maître de ballets.

— Je le sais, je le sais, — dit Claude ; — vous oubliez qu'avant votre départ de Paris j'ai mis vos affaires en ordre. Il a été convenu entre Dupont et moi que je vous donnerais l'argent dont vous pour-

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riez avoir besoin pendant votre voyage , et qu'il le rembourserait à mon intendant sur un bon de vous.

— Pour mener à sa fin l'entreprise que je vais tenter, il me faut de l'argent, — dit la Psyché ; — et après un moment de silence , elle ajouta en rougissant encore de honte et avec un accent de douloureuse humiliation :

— M. de \ illars m'a proposé au nom du roi

Ah ! mon ami , vous me connaissez !

— Je vous comprends, je vous comprends, — dit Claude en serrant les mains de Toinon dans les siennes ; — toujours délicate à l'excès. Vous aurez l'argent qu'il vous faut. Je vais demander trois cents louis à M. de \ illars comme s'il s'agissait de moi, je vous en ferai remettre deux cents, vous m'enverrez à Paris votre reçu, Dupont me remboursera et tout sera dit.

— Merci, merci mille fois, bon et généreux ami. Adieu encore, et pour toujours adieu.

— Ah ! que je suis faible ! — dit Taboureau en passant sa main sur ses yeux humides ; — du courage ! T>

Et l'excellent homme s'écria d'une voix étouffée, en ouvrant ses bras à Toinon :

a Adieu , pauvre chère enfant , adieu , encore adieu, s

Toinon, brisée par la douleur, ne put que se jeter au cou de Taboureau sans dire un seul mot.

Claude, donnant enfin un libre cours à ses larmes, prit la tèle de Toinon dans ses grosses mains , baisa

son front, ses cheveux, avec une expression de tendresse déchirante ; puis, faisant un violent effort sur lui-même, il s'arracha des bras de la Psyché, et sortit comme un fou.

Une heure après , M. de Villars remit à Toinon deux cents louis et le billet suivant :

o Je monte en chaise , je pars , adieu. Je suis le )) plus lâche et le plus malheureux des hommes de » vous abandonner. »

En effet, Taboureau avait acheté une chaise de rencontre , et , se défiant de sa faiblesse , il était à l'instant parti pour Paris.

Lorsque , après le départ de Taboureau , Toinon se vit seule en présence de sa fatale résolution , elle fut épouvantée.

Malgré elle , la Psyché avait espéré jusqu'au dernier moment que Claude ne l'abandonnerait peutêtre pas; trop délicate pour lui demander un tel service , elle l'eut accepté avec la plus indicible reconnaissance.

Un sentiment de peur vulgaire ne lui faisait pas ainsi vivement désirer de conserver près d'elle cet ami si bon, si dévoue.

La malheureuse femme eut tout donné au monde pour avoir un témoin de ses actions qui put, au besoin , la justifier aux yeux de Tancrède , si elie le voyait un jour sous l'influence d'odieuses arrièrepensées.

Elle devinait les immenses difficultés qu'elle devait avoir à vaincre pour détacher peu à peu Cavalier du parti des fanatiques ; elle sentait que pour y réussir il lui eut fallu une grande liberté d'esprit, une parfaite tranquillité de cœur, une profonde quiétude enfin sur l'interprétation honteuse dont le marquis pouvait un jour flétrir sa conduite.

Un moment Toinon fut sur le point de renoncer à sa pénible tâche, tant elle lui semblait grande, douloureuse. Heureusement là où les natures faibles et communes s'abattent, les natures fortes et généreuses se retrempent.

Chose à la fois triste et belle , cet amour coupable, fruit d'une vie coupable, produisit une exaltation magnifique, digne, hélas! d'une plus noble cause et d'un plus noble but.

Comme tous les gens habitués à compter avec le malheur, la Psyché sut trouver une compensation à la ruine de ses plus chères espérances dans son désintéressement sublime.

Elle s'effaça tout à fait. Au bout de la hasardeuse

carrière qu'elle allait parcourir, elle ne vit plus que le salut de Tancrède.

Avec l'humilité navrante des âmes tendres et dédaignées , elle se crut trop heureuse encore d'arracher Florac au martyre ou à la mort, au prix de son bonheur à elle.

Toinon essuya donc courageusement ses larmes. « Allons , — se dit-elle , — il faut se remettre en route. Marche, marche, pauvre petite ! Te voilà toute seule. Maintenant, ingénie-toi, appelle à ton aide toutes les ressources de ton esprit. Puise dans la sincérité de ton amour le courage , l'audace qu'il te faut pour réussir. Sauve Tancrède ! sauve Tancrède ! Et puis après , s'il te repousse comme indigne de lui, si tu meurs brisée parle désespoir, en prononçant son nom, eh bien ! la mort te sera douce encore, car tu auras fait ton devoir... Enfin, s'il te donne un regret et une larme , si sa mère te nomme sans mépris, tu remercieras Dieu de t' avoir accordé cette dernière récompense ! »

Après s'être longuement concerté avec M. de Bâville, le maréchal revint trouver Toinon. Lors de la captivité de Taboureau et de la Psyché, Mascarilîe, ne voyant pas revenir son maître , s'était , on l'a dit, rendu à Montpellier, chef-lieu de la généralité du Languedoc ; il avait remis en dépôt entre les mains de l'intendant la voiture et les caisses dont elle était chargée. Ces objets étaient encore à l'hôtel de l'intendance ; la Psyché se trouvait donc complètement pourvue d'objets nécessaires à sa toilette. M. de Vil-

U JEAX CAVALIER.

lars voulut immédiatement profiter de la résolution non et accélérer son départ, qui fut fixe pour même, à la nuit close Lue des femmes de madame de I mf l'intendant était brc

fut donnée à la Psj

Pour constater le rang et l'importance de I voyageuse, M. de \ iilars jugea nécessaire de I r par quatre dr. Saint-Semin 1

la conduite de notre ai lanél le bri-

>se. Il lut défendu aux sons les

peines

stance. A la première attaque des camisards. ils devaient fuir à toute bride, et abandonner la' voiture. On leur donna en : vaux frais et

ireux.

Un homme détermine, qui connaissait parfaitement rs, et qui avait plusieurs fois servi d'espion à AL de Bàville pour connaître les mouvements des camisards, fut charge de conduire la chaise et de la faire tomber entre le- :s fanatiques. Les

avant-postes de la trou. lier occupaient les

dernières hauteurs des montagnes de la Seranne. qui dominent les plaines d'Anduze. Il était donc hors de doute que leurs nombreux eclaireurs, continuellement en V:; .ouvrant au loin pays un carrosse si bien escorte, ne manqueraient pas de se réunir pour l'enlever.

Le titre qu»^ prendrait Toinon devait en tout cas la faire considérer comme un otage précieux à

MAL de Bàville et de Villars mirent le plus grand

secret et la plus grande activité dans ces préparatifs; sur les six heures du soir, tout fut terminé. Afin de ne pas éveiller les soupçons des espions de Cavalier , qui s'introduisaient souvent dans Montpellier, et qui auraient pu voir la voyageuse, qui devait tomber entre les mains de leur chef, sortir de l'hôtel de l'intendance , la chaise fut conduite à bras dans une maison des faubourgs , lieu fixé pour le départ de Toinon. Elle devait rencontrer son escorte à quelque distance de la ville , dans un chemin creux , où les dragons avaient l'ordre de se rendre séparément.

Sur les huit heures du soir , Toinon , en élégant costume de voyage , après un dernier entretien avec M\I. de Bâville et de Villars , se rendit dans la maison du faubourg d'où elle devait partir pour Anduze.

Elle y trouva la chaise préparée , le postillon à cheval ; cinq minutes après, Toinon sortait de Montpellier; à cinq cents pas des portes, elle trouva le brigadier et son escorte.

Larose ne savait rien de l'entreprise , sinon qu'il devait garder le plus profond silence sur cette aventure , et fuir à toute bride à la première rencontre des camisards, ce que ce digne soldat avait eu beaucoup de peine à comprendre.

La nuit était belle et calme ; madame Bastien, assez inquiète des suites de ce voyage, quoiqu'elle eût consenti à accompagner Toinon par respect pour les ordres de M. de Bâville , gardait un triste silence,

16 JEA\ CAVALIER.

et Toinon était trop absorbée dans ses pensées pour songer à le rompre.

Il y avait environ une demi-heure que les voyageurs avaient quitté Montpellier , lorsque des cris, d'abord confus et éloignés, mais de plus en plus rapprochés , se firent entendre : et bientôt on distingua ces mots : « Arrête ! arrête ! de la part de M. le maréchal. >

Malgré l'autorité de ce nom, Larose , craignant quelque surprise , donna ordre au postillon de continuer sa route avec deux dragons ; suivi de deux autres cavaliers , le brigadier mit le sabre à la main et se porta au-devant des nouveaux arrivants , car on distinguait alors parfaitement le galop de deux chevaux et la voix de deux hommes.

A son grand étonnement, Larose reconnut un des pages de AI. de \ lllars , Gaston de Mercœur , et Claude Taboureau, qui, juché sur un cheval de poste , soufflait d'ahan après cette course précipitée.

a Au nom de monseigneur le maréchal, fais arrêter la voiture , i dit le page. — Et montrant Taboureau, il ajouta : a Monsieur accompagnera les personnes que tu escortes, s

A la faible clarté de la nuit, le brigadier reconnut Taboureau, qu'il n'avait pas vu depuis Alais , et s'écria en se rappelant le succulent repas qu'il avait l'ait aux dépens de Claude : a Tiens , c'est l'homme au pâté !

— C'est bien plutôt vous, mon cher ami , qui êtes

l'homme au pâle ; car , s'il m'en souvient, c'est vous qui le dévorâtes à belles dents, » dit le sigisbé , qui semblait avoir repris sa bonne humeur. Puis, s'adressant au page, Claude lui dit avec plus de dignité qu'on n'aurait pu lui en supposer :

« Monsieur de Mercœur , si j'ai été trop brutal dans mes plaisanteries à votre égard, vous vous en êtes bien vengé. Par une fausse honte de vos sarcasmes, de peur de passer pour candide et vertueux, j'ai failli devenir lâche et cruel. De peur d'être à Paris la risée de quelques petits marquis que je tutoie moyennant cent louis que je leur prête et mon souper qu'ils mangent, j'ai failli abandonner une bonne et loyale créature qui mérite mon respect ; oui, monsieur, — dit fermement Taboureau en voyant le sourire moqueur du page, — mon respect et le vôtre, et qui...

— Au revoir , don Galaor, noble chevalier errant d'une sauteuse, d'une Amadis de l'hôtel de Bourgogne, » répondit le page avec une emphase ironique , sans attendre la fin de la phrase de Taboureau. Puis, tournant la tête de son cheval du côté de Montpellier , il regagna promptement cette ville.

a Eh bien î va-t'en au diable dont tu descends ; car tu es bien le plus méchant et le plus effronté garnement que j'aie jamais rencontré , — s'écria Claude en voyant le brusque départ du page ; puis il ajouta gaiement , en frottant ses grosses mains l'une contre l'autre : — Maintenant, courons à ma récompense ; ni. 2

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car je veux être pendu si la pauvre Psyché ne va pas bondir de joie en me revoyant, i

Et le sigisbé, talonnant sa monture, eut bientôt rejoint la chaise, que Larose fit arrêter.

- Eh bien! diablesse, ensorceleuse que vous êtes, — s'ecria-t-il en s'approchant de la portière, — quand je vous dis que je suis né Claude, et que je mourrai Claude ! Hein ! en voilà-t-ii pas une furieuse preuve ? -

La Psyché poussa un cri perçant et se jeta vivement en dehors de la voiture.

- C'est vous, c'est vous, mon ami! Mon Dieu ! qu'arrive-t-il?

- Il arrive, tête-bleue ! que j'arrive et que je suis moulu ; pour revenir plus vite, j'ai laissé ma chaise à deux relais de Montpellier, et je suis venu à franc etrier, n'emportant qu'une valise avec moi. i

Et le sigisbé descendit assez péniblement de cheval.

i Aussi, tigresse, — ajouta-t-il, — vous allez comme autrefois me faire une petite, c'est-à-dire une grosse place ; et vous, ma chère, vous serrer le plus possible , — dit le sigisbé à dame Bastien , — car c'est sur vous que je vais tomber, i

La Psyché croyait rêver ; elle ne comprenait pas encore, elle n'osait comprendre :

. Mais, mon ami, — dit-elle en voyant Taboureau se préparer à entrer dans la chaise , — vous

allez donc monter avec nous ? — Et le cœur de Toinon battait à se rompre.

— Eh ï pardieu ! je l'espère bien, car je me déclare incapable de continuer à trotter avec votre escorte, madame la comtesse et chère sœur, -— s'écria le sigisbé en se précipitant si joyeusement dans la chaise qu'il faillit étouffer dame Bastien.

— Vous venez avec moi ! — s'écria la Psyché, qui ne croyait pas encore à ce bonheur inespéré.

— Eh ! oui , oui , cent fois oui. Est-ce là que je puis vous laisser seule, au milieu de toute cette diabolique intrigue? A une lieue de Montpellier, j'étais tout fier de ma résolution ; à deux , j'en ai été moins content ; à quatre , j'ai eu honte ; et à six , j'ai pris la poste pour revenir. A Montpellier , j'ai vu le maréchal : il m'a dit votre route. Je passerai pour votre frère ; rien de plus naturel ! Quant au monde, il dira ce qu'il voudra, je m'en moque comme de Colin-Tampon. Vous êtes une brave fille ; il me plaît de faire ce que je fais , nargue du reste. On sera toujours le serviteur de mes cent mille écus de rente, et je ne ferai pas une lâcheté en vous abandonnant.

Il est de ces joies , de ces ravissements , qu'il est inutile de peindre. Toinon ne put que prononcer quelques mots sans suite , en baisant les mains de Taboureau , qu'elle baignait de larmes.

Le bon sigisbé , voulant garder le décorum et ne pas s'attendrir devant dame Bastien, faisait entendre

de fréquents hum ! hum ! Pourtant il ce put s'empèanouissement de l'âme que cause uu généreux sentiment :

Qu'ils viennent donc me parler de ridicule, Pois se -aimant un peu, il dit en riant d'un gros rire :

-. La position est neuve. Eh, li courons après ceux qui doivent . Ire.

— Et le cheval, — dit Lai proehant de friture, — que faut-il en faire?

— Le cheval, n compagnon du

is prie, ma valise de dessus son dos, it de la voiture et donnez la au Encéphale ; il retrouvera bien son chemin tout seul. -

Tui fut dit fut fait. Le carrosse se remit en irte des clr ttr gagner les

environs du camp de Cavalier , où les voyageurs devaient arriver I nain au point du jour.

Le lendemain du jour où Toinon avait quitté Montpellier un beau soleil d'été éclairait de ses premiers rayons les montagnes de la Seranne , où était établi le camp de Cavalier.

Cette position dominait complètement le plat pays, vaste plaine de trois à quatre lieues d'étendue, alors entièrement inculte et déserte.

Des ruines et des décombres noircis par l'incendie marquaient la place de chaque village protestant ; plus de cent hameaux ou bourgs avaient été rasés et brûlés dans cette partie des Cevennes , suivant les ordres de Louis XIV.

Partout les champs en friche étaient couverts d'herbes parasites. Il serait impossible de peindre l'aspect désolé de ces solitudes, de ce pays naguère si peuplé, si calme, si richement cultivé.

Au nord s'élevaient, en forme de croissant, les derniers escarpements de la chaîne de montagnes dont on a parlé ; leurs massifs calcaires et grisâtres s'abaissaient en plusieurs rampes jusqu'aux bords du Gardon , ou rivière d'Anduze , qui baignait leur base.

A mesure que le léger brouillard du matin se dissipait, on voyait plus distinctement se dessiner à l'horizon les lignes sévères et grandioses de ces montagnes de rochers dont les flancs, presque à pic, étaient semés ça et là de quelques bouquets de châtaigniers.

Le camp de Cavalier, placé comme l'aire d'un aigle, s'étendait sur la crête d'une de ces hauteurs , seulement accessibles du côté de la plaine.

La situation de ce camp avait été choisie avec une heureuse entente des choses de la guerre , car le génie militaire de Cavalier s'était rapidement développé , mûri par l'étude , par la méditation de quelques bons ouvrages de stratégie, et par la fréquente application des savantes théories qu'il y puisait.

Il avait ainsi acquis ou perfectionné quelques-unes des qualités indispensables aux bons capitaines ; l'excellence de l'emplacement de son camp en était une preuve évidente. Profitant des avantages que lui offrait ]a configuration de ce pays de montagnes, coupé par des ravins, couvert par des bois, et arrosé par les rivières de la Seranne, il avait rendu sa position presque inexpugnable.

Merveilleusement servi d'ailleurs par une parfaite connaissance du pays , première et indispensable base de toute opération militaire, Cavalier avait placé ses avant-postes de telle sorte qu'il dominait complètement la plaine ; car depuis la terrible dévastation des paroisses, on ne pouvait, dans un rayou de trois à quatre lieues , faire un mouvement

de troupes qui ne fût aperçu du camp des camisards.

Ce point , très-facile à garder, était donc à l'abri de toute surprise ; il n'était commandé par aucune position où l'ennemi aurait pu amener du canon ; les communications étaient libres et assurées , entre son camp , ses magasins , et son ambulance placée sur ses derrières , au milieu de montagnes inaccessibles.

En cas d'attaque, la plaine lui offrait un champ de bataille avantageux. Les châtaigniers des montagnes lui fournissaient du bois en abondance ; la rivière d'Anduze, qui servait de défense naturelle à ses grand'gardes , lui donnait de l'eau ; l'air était pur ; en un mot, ce campement offrait les conditions défensives et offensives les plus favorables.

C'est dans cette importante retraite du chef le plus influent des camisards que nous conduirons le lecteur.

Un mouvement inaccoutumé régnait dans le camp formé de deux lignes de cabanes en bois , grossièrement mais solidement construites , et recouvertes de branches d'arbres entremêlées de joncs marins et de genêts. Il était environ sept heures du matin ; quelques escouades de camisards s'exerçaient au maniement du mousquet, sur une esplanade voisine du flanc gauche du camp , d'autres nettoyaient leurs armes ou les rangeaient en faisceaux ; ceux-là balayaient, avec un soin minutieux, l'espèce de rue ou d'intervalle qui séparait les deux lignes parallèles de cabanes.

La troupe de Cavalier était beaucoup moins exaltée, mais beaucoup plus disciplinée que celle d'Ephraïm et de Roland (nouveau chef camisard/ ; ses gens s'acquittaient de leur devoir de soldat, avec une sorte de gravité compassée. Malgré la loquacité naturelle des Méridionaux, ils parlaient peu et toujours avec une inflexion sérieuse. On voyait à leur physionomie sombre et résolue qu'ils s'étaient depuis longtemps familiarisés avec les dangers de la guerre. Presque tous les chefs étaient très-jeunes; les soldats, anciens laboureurs ou artisans, maigres, bàles, agiles et vigoureux, semblaient habitués aux déférences d'une subordination absolue.

Chacune de leurs compagnies se composait de cent hommes. Un brigadier, un lieutenant et quatre sergents la commandaient ; les soldats étaient bien armés de mousquets, de sabres et de pistolets. La plupart de ces armes avaient été fournies par la Savoie, ou enlevées par les rebelles sur les troupes du roi.

Depuis la terrible défaite de Yergesse, où ils avaient complètement battu les régiments de la marine, le plus grand nombre des camisards portaient l'uniforme de ce corps : justaucorps bleu à collet et à parements écarlate avec boutonnières de laine blanche , chapeau bordé et écharpe rouge.

Les officiers s'étaient aussi vêtus aux dépens des officiers catholiques. Quelques-uns même portaient les croix de Saint-Louis qui avaient décoré les hab Is de leurs \iciimes.

Une compagnie de deux cents chevaux , spécialement commandée par Cavalier, lui fournissait un détachement d'escorte qu'on appelait dans son camp les gardes du frère Cavalier.

Ces gens, vêtus, comme les fantassins, d'uniformes des troupes royales , portaient le harnachement de dragons de Fitz-Marcon. Cette complète ressemhlance entre l'équipement des rebelles et celui des catholiques avait été bien souvent funeste à ceux-ci. Grâce à ce déguisement, les camisards avaient souvent pu les surprendre et les battre.

La cause du mouvement qui régnait dans le camp de l'Eternel, ainsi que les fanatiques appelaient leurs lieux de refuge, était l'arrivée prochaine des deux chefs, Roland et Ephraïm, qui devaient se rendre auprès de Cavalier pour se concerter avec lui sur des questions du plus grand intérêt.

. Cavalier tenait beaucoup à la régularité du service de ses gens ; il mettait à honneur de montrer son camp sous son plus bel aspect, et il avait donné ses ordres en conséquence.

La cabane du chef cévenol s'élevait solitairement sur le flanc droit du camp et pouvait presque servir de vedette, car de ses fenêtres on dominait la plaine jusqu'à son plus lointain horizon. Cette habitation , construite en bois , était beaucoup plus grande que celle des soldats ; deux camisards, vêtus de l'uniforme des dragons de Saint-Sernin , montaient la garde à la porte.

Il était huit heures du matin. Cavalier avait depuis longtemps inspecté le camp et visité ses avant-postes.

Sa cahane était meublée avec une simplicité guerrière. Son lit se composait d'une caisse remplie de bruyère fraîche ; un manteau de dragon lui servait de couverture. Ses armes et quelques lunettes d'approche étaient suspendues à la cloison ; un grand coffre contenait ses habits , ses livres de stratégie : Y Officier partisan, les Principes de la guerre, et les Campagnes de Rohan , suivies des réflexions de ce grand capitaine sur la guerre des montagnes.

Accoudé sur une table faite de quatre pieux fichés en terre et surmontés de planches à peine équarries, Jean Cavalier paraissait méditer profondément un plan des Cevennes assez habilement tracé par lui, et couvert de signes et de notes hiéroglyphiques, compréhensibles pour lui seul.

L'expression des traits du jeune chef avait presque entièrement changé : sa physionomie était devenue sérieuse et empreinte d'une certaine gravité mystique qui contrastait singulièrement avec son apparence juvénile. Il était vêtu non sans une sorte de recherche. Il portait un justaucorps de drap gris-blanc bordé d'un léger galon d'or, des hauts-de-chausses bleus comme son gilet à boutons dorés, et des bottes de basane noire à éperons d'argent ; ses cheveux blonds assez longs flottaient sur ses épaules ; une moustache naissante se dessinait à peine au-dessus de sa lèvre un peu dédaigneuse.

Depir's plus d'une année qu'il avait pris une part

LE CAMP DE L'ETERNEL. i>7

si continue et si éminente à la révolte, l'esprit de Cavalier s'était singulièrement développé ; ses bonnes comme ses mauvaises qualités avaient suivi la même progression. Sa pratique et son expérience des hommes et des choses lui avaient démontré la nécessité de profondément dissimuler et d'affecter de grands dehors de fanatisme. Cette hypocrisie lui répugnait, mais elle lui donnait sur ses gens une influence immense et assurait sa domination.

Lorsque les ministres manquaient, il prêchait luimême à sa troupe ; et l'histoire a conservé quelquesuns de ces morceaux oratoires , sinon très-brillants par le fond et par la forme , du moins parfaitement conçus pour l'effet qu'ils devaient produire 1.

Cavalier n'avait jamais eu de sentiments religieux très-arrêtés. Les grands intérêts auxquels il était mêlé, exaltant outre mesure son orgueil, éteignirent bientôt le peu de foi qui existait en lui. Ce fut alors qu'il sentit surtout la nécessité d'afficher aux yeux de sa troupe les semblants de la dévotion la plus exagérée : tant qu'il avait cru, même faiblement, la feinte lui avait paru inutile.

La portée de ses vues et de ses espérances s'était aussi démesurément agrandie ; mais, de même qu'on cache sous la cendre un feu ardent et concentré, l'ambition qui le dévorait couvait sous les froids dehors d'une indifférence trompeuse, depuis qu'il s'était aperçu du fâcheux effet de ses prétentions.

1 Théâtre sacré des Cevennes.

Il avait d'abord pris les titres de généralissime , puis de prince des Cevennes. Sa troupe n'avait pas murmuré de ces velléités aristocratiques ; mais Ephraïm et Roland s'en étaient si vivement émus, que Cavalier avait dû renoncer à ces pompeuses dénominations.

Pourtant , il faut le dire , un noble et généreux sentiment planait fièrement au-dessus de ces étroits calculs d'égoïsme et d'orgueil : c'était le saint dévouement de Cavalier pour la cause de ses frères , c'était son ardent et grand amour de liberté.

Les principes de Du Serre avaient porté leurs fruits : à défaut d'entbousiasme religieux, l'enthousiasme politique animait Cavalier. Au fond , il combattait plutôt pour le rétablissement des droits civils si despotiquement arrachés aux protestants, que pour le rétablissement des temples. Mais les deux questions s'étaient étroitement liées ensemble : le triomphe de l'une assurait le triomphe de l'autre.

En supposant que , par la force de ses armes , il pût parvenir à dicter des conditions au roi de France et à lui imposer de nouveau l'édit de Xantes, Cavalier voulait être nommé généralissime des troupes protestantes du Languedoc , et ensuite chargé de veiller à l'exécution des traités qui seraient conclus avec les religionnaires.

Les vœux secrets du jeune Cévenol ne devaient pas sans doute s'arrêter absolument à ces limites ; peutêtre ces éminentes fonctions militaires ne devaient plus lui suffire, s'il les obtenait un jour.

Quand l'ambitieux triomphe, ce qui lui semblait le terme idéal de ses plus folles espérances n'est plus, à ses regards dédaigneux , que le point de départ d'une nouvelle carrière plus magnifique encore. Il compte toujours avec l'avenir, jamais avec le passé.

Pour compléter le crayon des modifications que le temps avait apportées dans le caractère, dans les sentiments et dans le génie de Cavalier, il nous reste à parler de son amour pour Isabeau.

Depuis la guerre de l'insurrection , la jeune fille s'était consacrée avec le plus saint dévouement à soigner les blessés de la troupe de Cavalier. Leur ambulance était établie dans la partie la plus sauvage et la plus inaccessible des monts de la Seranne. Le docteur Claudius, que Du Serre avait si perfidement trompé, dirigeait leurs traitements. Malgré ses prières, le pauvre médecin avait été conduit de force dans cette retraite.

Avec la mansuétude de son excellent caractère , Claudius s'était résigné à son sort en voyant qu'il pouvait rendre d'immenses services à ses semblables ; grâce aux attentions, aux prévenances d'Isabeau, sa destinée lui parut supportable.

La jeune fille était pieusement bénie par les camisards qu'elle soignait avec une douceur angélique. Presque chaque jour Cavalier venait la voir en visitant les blessés de sa troupe. Parfois son esprit ardent et inquiet semblait se calmer , se rasséréner dans les entretiens qu'il avait avec Isabeau. C'étaient de longs et mélancoliques souvenirs du temps passé.

A propos des prei tees de leur amour, c'é-

taient des confidences naïves de Cavalier sur ses projets d'avenir, sur ses espérances, sur les différends qui s'élevaient souvent entre lui et les autres cL i misai s; c'étaient le la part d'Isabeau.

La jeune fille avait surtout le rare courage de combattre les vues ami le Cavalier. Si la

cause des reli iraient

leurs droits, le jeune chef devait, selon Isabeau, de- [cï armes, redevenir laboureur comme son père et cultiver 1 longtemps ravagée par

la guerre civile.

Isabeau n'attaquait pas moins vivement l'indifférence religieuse de l'homme qu'elle aimait : elle puisait quelquefois une él vente pieté, dans sa frayeur quelquefois une hypocrisie sacril

Souvent celui-ci écoutait ces conseils, ces reproches pleins de raison et d'amour avec une douce reconnaissance : d'autres fois il s'en irritait: alors sa conscience se troubla roches de la

jeune Cévenole . et malgré lui il enviait la bronche ition d'Ephrai'm et de Roland , qui ne songeaient qu'a la cause de Dieu : mais bientôt il était ramené près d'Isabeau par le besoin de s'épancher, par la code" le qu'elle lui inspirait,

et . il faut le dire enfin , par son amour, qui réveillé pour la belle Cévenole plus ardent que jamais.

C'est ici que s'ouvre un de ces abîmes du cœur dont on ne peut mesurer la profondeur : malgré l'outrage du marquis de Florac, Isabeau était restée, aux yeux de Cavalier, la fière et vertueuse jeune fille qu'il avait toujours aimée. En contemplant cette innocente victime d'un crime infernal, une compassion douloureuse, un désespoir affreux et parfois une soif de féroce vengeance se mêlaient à la vénération que tant de malheurs inspiraient.

Pourtant, malgré sa foi profonde dans la pureté de l'âme d'Isabeau, malgré les preuves d'admirable attachement que la jeune fille lui avait données, malgré la passion plus vive de jour en jour qu'il ressentait pour elle , Cavalier hésitait à lui donner sa main. Sa fierté se révoltait à la pensée d'épouser une femme, sinon déshonorée, du moins souillée par un homme qu'il exécrait pour tant de sujets de haine mortelle.

Rien n'était plus cruel pour Cavalier que ces hésitations, que ces angoisses, que cette lutte enfin entre les aspirations passionnées de son cœur et les scrupules de son orgueil. Plusieurs fois l'amour, la saine raison et l'instinct du bonheur avaient été sur le point de triompher des irrésolutions de Cavalier. Un jour même avait été fixé pour la célébration solennelle du mariage , qu'à défaut de ministre Ephraïm devait consacrer selon le rit protestant.

Mais le jeune camisard avait faibli devant un faux point d'honneur.

Isabeau , toujours digne , toujours grande , avait

caché le chagrin amer que lui avaient causé tant d'alternatives de crainte et d'espoir. Son amour pour Cavalier ne s'en était pas ressenti. Seule et en silence, elle avait souffert.

Telle avait été la vie de Cavalier jusqu'au moment où nous le retrouvons dans sa cabane, étudiant avec attention un plan des Cevennes tracé de sa main.

Bientôt un de ses gardes entra respectueusement ; il s'arrêta au seuil de la porte , s'inclina presque jusqu'à terre, fit le salut militaire, et dit :

- Frère général , une vedette annonce que frère Ephraïm et frère Roland arrivent par la montagne. -

Cavalier reploya son plan , et dit au camisard :

- Envoie-moi ici Joas-Espere-en-Dieu. » Le soldat sortit. Cavalier prit une lunette et se mit à examiner scrupuleusement tous les points de la plaine, qui s'étendait à perte de vue et que brûlait un soleil ardent.

Joas-Espère-en-Dieu se présenta bientôt à la porte de la cabane ; c'était un jeune homme , ancien armurier d'Alais, qui servait de major à Cavalier.

- Fais mettre nos gens sous les armes, — lui dit celui-ci ; — qu'on rende les honneurs militaires à frère Ephraïm et à frère Roland. Tu iras les attendre à l'entrée du camp et tu les conduiras ici. -

Espère-en-Dieu salua et sortit sans dire un seul mot. Cavalier, resté seul, entra dans une autre pièce de sa cabane avant de recevoir les autres chefs camisards.

L'ENTRETIEN. yy

l' entretien.

La physionomie d'Ephraïm avait toujours le même caractère farouche et ascétique. Il arriva monté sur Lépidoth. Il était accompagné de Roland, chef camisard, homme d'environ quarante ans, à barhe et à cheveux roux, grand et robuste, ancien forgeron d'un fourneau établi près du col d'Ancize , sur les bords du torrent de Sistrié.

Du Serre, le gentilhomme verrier de FAygoal, suivait ces deux camisards. Après de| peines inouïes, il revenait de Turin où il avait eu de fréquentes conférences avec M. Hill , envoyé extraordinaire d'Angleterre auprès du duc de Savoie, et avec M. Petrus Muller, envoyé des Provinces-Unies auprès de la même cour.

Du Serre était déguisé en marchand forain ; il portait sur ses épaules une caisse contenant quelques étoffes.

Cet homme, d'une infatigable activité , en arrivant de Savoie s'était d'abord rendu secrètement à Montpellier, pour terminer plusieurs affaires dont nous parlerons plus bas.

Du Serre et Roland furent frappes de l'ordre et de - âpline qui régnaient dans le camp de Cavalier, m demeura très-indifférent à cet aspect. La vue s le choquait vive-

i un coup (Ferai sombre sur les gardes de . vêtus av. : bine recherche mi-

naient en haie aux environs de la cabane S'anétanf un moment devant eux, le paroles de lEcn-

- bu i que vous êtes .' malheur à

semblables à des sepul-

n parait beau aux yeux

? ments de morfa

Les | .la sainte tf

Du Serre et Roland éd rent un ^ 1 qui exprimait leur crainte devoir

^sentiments éclater entre Ephraïm et Ca-

! la cabane qu'ils trouvèrent dé-

-en-I . le major du jeune chef, dit

Cavalier va venir a l'in-

qu'il ne ci que venait de dire le

lieutenant, soit qu'il lit allusion à quelque fait dont ux souvenir, le forestier repondit sévèrement :

1 L • il . : .- : M-

a Malheur à ceux qui se servent du mensonge » comme de cordes pour traîner une longue suite » d'iniquités, et qui tirent après eux le péché comme » les traits emportent le chariot 1. »

Du Serre et Roland regardèrent Ephraïm avec étonnement.

« Que voulez-vous dire? — lui demanda le gentilhomme verrier. — Cavalier se recueille souvent pour entendre la voix du Seigneur, qui quelquefois daigne nous parler par sa bouche. L'Eternel n'a-t-il pas béni les armes de ce jeune chef dans toutes les rencontres qu'ont eues nos frères avec les troupes royales ? Nos ennemis redoutent son génie militaire ; vousmême et frère Roland que voici , vous reconnaissez que personne mieux que lui ne sait concevoir le plan d'une attaque : n'avez-vous pas toujours exécuté ses ordres ?

— Ses ordres ! ses ordres ! — s'écria Éphraïm avec indignation. — « Est-ce aussi par ses ordres )) que l'aigle établit sa demeure dans les rochers , et » que de là il contemple sa proie ; que ses yeux » perçants la découvrent au loin ? Est-ce aussi par » ses ordres que ses aiglons sucent le sang , et qu'en » quelque lieu que soit leur proie , ils fondent des- » sus 2 ? i> Eh quoi ! parce que je rencontre ce jeune homme dans la vigne, où il est ouvrier comme moi, est-il donc le maître qui le soir me donnera le salaire

1 Évangile selon saint Matthieu.

2 Job.

de ma journée? Si la vendange a été bonne, si la cuve a débordé, si les chevaux ont nagé dans le sang jusqu'au poitrail, — dit Ephraïm avec une sombre ironie, — est-ce donc ce jeune homme que nous devons glorifier ?

— Frère , frère , — reprit Du Serre , — je le dis ainsi que toi : ce jeune homme est, comme nous, un obscur travailleur dans la vigne de l'Eternel. Mais si le Seigneur nous dit par la voix de Cavalier : Vendangez ce coteau, parce qu'il est plus mûr que celui-ci; coupez ce cep au ras de la terre, émondez cet autre, arrachez ce sarment, c'est au Seigneur et non pas à la créature que nous obéissons. -

Roland fit un signe d'assentiment.

Les paroles du gentilhomme verrier ne parurent pas convaincre Ephraïm. Il reprit d'un air mystérieux dans le langage parabolique : i Le lion voudrar> t-il bien vous servir? Demeure-t-il auprès de vos i crèches ? Aurez-vous confiance en lui parce que i sa force est grande? Lui conûerez-vous le soin de i votre labour ] ? i S'il fond sur sa proie, il ne voudra pas la déposer à vos pieds. Il rugira, et il l'emportera dans sa caverne. Et encore je me trompe : le lion restera toujours le lion ; farouche et noble animal, il ne deviendra point perfide comme le renard, avide comme le loup et vain comme le paon, a

Après un moment de réflexion, le gentilhomme

« Job.

terrier soupçonna le sens caché des paroles d'Ephraïm.

« Frère, — dit-il , — crois-tu Cavalier conduit par un intérêt humain, et non par une inspiration divine ? Crois-tu...

— Ecoute , écoute , — dit Ephraïm en interrompant Du Serre d'un air solennel et prophétique , — depuis la vision qui m'ordonna de tuer l'archiprêtre de Baal , ce loup ravisseur d'âmes , une autre vision m'est apparue, et celle-là aussi doit s'accomplir. J'ai vu comme un tourbillon de vent qui venait du côté du septentrion , avec une grande nuée noire et une grande furie. Un feu était renfermé dans cette nuée ; au milieu de ce feu, d'un rouge ardent, brillait quelque chose d'éblouissant , semblable à ce métal qui est composé d'or et d'airain fondu. Une voix formidable comme le bruit des eaux débordées sortit de la nuée et me dit : « Fils de l'homme, viens ! » Et saisi de terreur je me sentis enlevé, confondu dans cette nuée de tonnerre et de tempêtes, et elle se déchaîna sur la terre, et dans son tourbillon elle déracina depuis les plus hautes tours jusqu'à la chaumière, depuis le cèdre jusqu'à l'herbe des prés. Elle emporta depuis le léviathan jusqu'au ciron, aussi facilement que le vent d'automne balaie l'aire d'une grange. Et la nuée d'orage s'arrêta, et je m'arrêtai clans l'orage, et il me sembla que le Seigneur m'avait donné sa force, et que villes , forêts , montagnes s'étaient effacées devant moi , comme les eaux paisibles d'un lac s'aplanissent sous la forte poitrine d'un na-

peur; et la voix formidable sortit de la nuée, et elle me dit ; - Fils de l'homme, regarde ! - Et je regardai,

et je vis au-dessous de la nuée planer dans l'air un

faucon, un noble faucon noir au bec aiguise, aux serres tranchantes, à l'œil etincelant : et la voix lui disait de fondre sur les reptiles et les dragons qui rampaient dans la plaine autour du veau d'or, et malgré leurs sifflements, leurs dards, leurs morsures , le faucon les mettait en pièces : puis le bec sanglant, les serres sanglantes, l'œil sanglant) il revenait glorieusement planer sous la nuée ardente. Alors la voix me dit : i Fils de l'homme, regarde ! - El je regardai, et sur ia terre, autour du veau d'or, je vis encore des reptiles : mais ils n'étaient plus menaçants, leurs corps n'étaient plus couverts de rudes écailles , ils ne bondissaient plus furieux sous leurs carapaces comme des guerriers sous leurs armures ; ils ondulaient doucement, tout reluisants d' pourpre et d'azur. Leurs yeux n'étaient plus irrites, mais suppliants, mais fascinateurs : leurs sifflements n'étaient plus terribles comme le bruit d'une flèche qui atteint le but, mais harmonieux comme les accents maudits du serpent d'Eden. Et la voix, sortant de la nuée , ordonna au faucon de mettre en pièces ces autres reptiles : et je regardai , et à mesure que icon s'abaissait vers la terre, il me sembla voir son noir et fier plumage changer de couleur, se diaprer de tontes les teintes éblouissantes de farc-enciel ; son vol n'était plus rapide, hardi, menaçant; je ne lui vis plus de serres aiguës, de bec tranchant.

Quand il toucha le sol , ce n'était plus un faucon de guerre, c'était un paon; il étalait avec orgueil sa parure et sa beauté, et il rivalisait de pourpre , d'or et d'azur avec les reptiles fascinateurs. Et alors la voix de la nuée retentit éclatante comme le bruit d'un clairon, et elle me dit : a Fils de l'homme, regarde ! » Je regardai , je vis tous nos frères entourés, enlacés, étouffés, déchirés par les reptiles séducteurs, pendant que le faucon, devenu paon, sourd aux cris lamentables de nos frères, sourd à leurs malédictions, faisait insolemment miroiter son plumage. Alors la voix formidable me dit : ce L'heure est venue ! à ton tour, fonds sur lui, que sa chair serve de pâture aux autres oiseaux du ciel! » Et j'étais aigle, et je fondis sur lui , et de mon bec et de mes serres je le déchirai , et la voix cria trois fois : « Jérusalem ! Jérusalem ! Jérusalem ! et la vision disparut. Et toute vision doit être accomplie. Le loup ravisseur d'âmes a été pendu à la Croix du Sang : les corbeaux feront pâture du faucon devenu paon. »

Après avoir prononcé ces mots avec une exaltation croissante, Ephraïm retomba dans un farouche et profond silence.

L'application était si facile, si directe, que Du Serre, qui connaissait l'aveugle et superstitieuse férocité du garde d'Aygoal , fut épouvanté : il le savait capable de sacrifier Cavalier à ses sanglantes hallucinations, comme il avait sacrifié l'archipretre. La tête de Cavalier était trop précieuse au parti protestant

40 JEAX CAVALIER.

pour que le gentilhomme verrier ne tâchât pas de calmer les soupçons d'Ephraïm.

Au même instant Cavalier entra. Soit réflexion , soit hasard, soit que ce changement lut nécessaire à l'exécution de quelque projet , le jeune chef avait quitté les vêtements assez élégants qu'il portait le matin : il avait le costume d'un montagnard, casaque de toile blanche, guêtres de cuir, et large chapeau de feutre.

Du Serre chercha Ephraïm du regard, et d'un coup d'œil lui montra Cavalier pour lui reprocher l'injustice de ses soupçons : mais le forestier, abîme dans ses pensées, ne parut pas l'apercevoir.

Depuis le jour où Cavalier avait conduit Céleste et Gabriel au château du Mas-Arribas, Cavalier avait quelquefois vu Du Serre. A toutes les questions du jeune chef pour savoir par quelle étrange fatalité ces deux malheureuses créatures étaient tombées dans un état voisin de la folie , ainsi que tous les enfants qui avaient habite le terrible château de l'Aygoal , le gentilhomme verrier arait toujours dévotement répondu qu'il l'ignorait lui-même : que ce mystère confondait sa pensée ; qu'il ne pouvait qu'admirer cette preuve miraculeuse de la volonté divine , et remercier humblement le Seigneur d'avoir cboisi sa demeure pour y manifester sa puissance d'une manière si terrible. En vain Cavalier avait essaye d'obtenir quelques renseignements en interrogeant son frère et sa sœur, à peine prononcait-il le nom du

verrier que les deux pauvres enfants tombaient dans des terreurs convulsives , qui se terminaient toujours par une attaque de catalepsie.

Cavalier, trop ignorant des sciences physiques pour pénétrer ce mystère , trop peu croyant pour y voir un miracle , et pourtant instinctivement convaincu que le verrier n'était pas étranger aux douleurs de Céleste et de Gabriel , ne le rencontrait jamais sans une sorte de crainte involontaire , comme si cet homme étrange eût été doué de quelque puissance occulte.

a Bonjour, frères , — dit Cavalier en s'adressant à ses trois compagnons. — Que le Seigneur soit avec vous ! »

Roland prit cordialement la main du Cévenol , tandis que Du Serre , qui avait déposé dans un coin la caisse qu'il portait sur ses épaules , l'ouvrit mystérieusement.

Cavalier s'avança vers Ephraïm et lui dit aussi : a Bonjour, frère. »

Après avoir quelque temps regardé le Cévenol en silence , le forestier lui dit d'une voix sombre :

k Que le Seigneur te défende de toute tentation jusqu'à la mort ! » Et il se tut.

Cavalier, habitué depuis longtemps aux manières bizarres de l'ancien garde d'Aygoal , fut peu touché de ce sombre accueil ; il se retourna vers Du Serre et lui dit :

a Eh bien ! quelles nouvelles de Savoie ? »

lie verrier fit jouer un ressort qui cachait un

42 JEAX CAVALIER.

double fond, et tira de sa caisse d'abord un paquet de lettres , puis un assez grand nombre de petits rouleaux cachetés qu'il posa sur la table de Cavalier. i II y a de bonnes nouvelles et des lettres du duc de Savoie pour vous , — dit-il a Cavalier en lui donnant un paquet de dépêches. — H y a aussi de l'argent pour nos troupes : mille louis que voici. Dans un mois , nous toucheront pareille somme. Pour nous l'expédier, on attend l'arrivée de lord Alarlbo- Haye. C'est, comme toujours, le mar-

Arzelier qui . à Genève . m'a remis une traite sur Galdi et Fuquet de Montpelliei

Cavalier ne put réprimer un mouvement d'orgueil en coupant, du bout de son poignard, les lai soie qui, selon la mode du tem: - ienl les

deux cachets des lettres qu'on lui adressait, dépêche du duc d e. Le jeune

Cévenol prit dans un portefeuille la clef des chiffres et parcourut rapidement cette missive. Son front rougit de fierté. Le prince le complimentait au nom

ssances protestantes de lEurope sur ses suc-

cès . soi ses talents militaires. Il était à la fois

. lise réformée :

-te. qui tenait e:.

l'insatiable ambition de Louis XIV. le monde allait

devoir la paix aux religionuaires des Cevennes. Com-

•:!ier, leur opiniâtre rébellion et

irai allaient bientôt éclater dans le Rouergue et dans le Yivarais occuperaient assez le roi pour qu'il songeât à pacifier son royaume , et qu'il re-

nonçât à ses injustes prétentions. Enfin le duc de Savoie terminait sa lettre en promettant un prochain envoi d'armes et de munitions. Une autre lettre était du duc de Marlborough. Ce grand capitaine , après avoir aussi donné les louanges les plus exagérées aux talents militaires de Cavalier, lui promettait aide et assistance au nom de la reine Anne , et l'engageait à persévérer dans sa courageuse entreprise.

Cavalier avait vingt-deux ans. C'était à lui , naguère obscur artisan , qu'un prince souverain, qu'un des plus illustres généraux du temps écrivaient dans des termes si flatteurs. Les succès inouïs qu'il avait remportés justifiaient presque ces louanges. Une tête moins jeune et moins ardente que la sienne aurait difficilement résisté à de si enivrantes séductions. ïl faut donc peut-être pardonner à Cavalier de n'avoir pas vu que les encouragements des princes étrangers s'adressaient bien plutôt au révolté qui entretenait en France une guerre civile désastreuse qu'au religionnaire militant pour sa foi.

Après avoir lu ses dépêches, Cavalier les mit soigneusement dans son portefeuille.

« Le maréchal de Villars est arrivé à Montpellier, — dit Du Serre.

— Un de nos frères me l'a appris ce matin , — répondit Cavalier. Puis, montrant sa carte , il ajouta fièrement : — Et j'étais là tout à l'heure à examiner de quelle façon nous pourrions le recevoir.

— Le Vivarais se soulèvera-t-il cette fois ? » demanda Du Serre.

Roland, qui, par la position de sa troupe, communiquait avec cette province, répondit :

— J'ai vu nos frères Squie et Dentz : ils n'attendent que le signal.

— Et le Rouergue ? — demanda Du Serre à Ephraïm , qui avait fini par prêter attention a l'entretien.

— L'epée du Seigneur est dans la main d frères en ce pays : ils n'attendent que l'heure de frapper , — dit Ephraïm.

— Frères , — dit Du Serre , — j'arrive de S

J'ai vu à Turin et à Genève les envoyés d'Angleterre et de Hollande ; ni les munitions ni l'argent ne nous manqueront. Ees munitions nous arriveront toujours par la côte. Les barques de nos frères de Cette les iront prendre en haute mer à I Itiments

sardes. Ils rentreront de nuit dan- l'étang de Ifaguelonne, et de là nos muletiers vous les apporteront en passant par les déserts du Vannage. Tout nous seconde. Le Rouergue et le Yharais sont prêts à prendre les armes os avec concert,

force est déjà immense ; vous le voyez à la crainte que nous inspirons. Quelques heureux succès de plus et nos droits sont partout reconnus. Déjà, dans le Gévaudan, nos frères , pi r notre occupation

des Cevennes. rétablissent leurs temples. Ah! quels progrès depuis le jour où nous nous sommes assemblés pour la première fois près de la Croix-du-v

— Depuis ce temps, les os de Fan

ont blanchi à cette croix, — dit Ephraïm d'un air

sombre ; — quand la voix du Seigneur s'est fait entendre, la vision s'est accomplie par la voix des prophètes. La délivrance de son peuple a sonné , ses ennemis sont tombés par milliers , nos temples sont relevés de leurs ruines. Le Seigneur n'avait-il pas dit : a Les maisons de brique sont tombées , mais » nous en bâtirons de marbre ; on a coupé des sy- » comores, mais nous mettrons des cèdres en leur s place ' ? »

— Si nous triomphons, — reprit Roland, — c'est que , comme dit le prophète , « il n'y a pas eu un » de nous qui ait senti la lassitude et le travail , qui » ait dormi , qui ait sommeillé , qui ait jamais quitté » son baudrier -. »

— Frères , — dit Cavalier après quelques moments de silence , et comme s'il eut voulu recueillir ses pensées , — il ne faut pas que nos succès passés nous aveuglent. On rassemble contre nous des forces menaçantes ; le maréchal de Villars est arrivé. Croyez-moi , je suis bien informé , on veut réunir près de vingt mille hommes avant de nous attaquer. La moitié des garnisons de Nîmes et d'Uzès doivent partir dans cinq jours pour Montpellier ; il faut empêcher la jonction de ces troupes ; il faut intercepter toute communication entre ces deux villes et la capitale du Languedoc. Rien de plus facile. La rivière du Gardon sépare le diocèse d'Uzès du diocèse de Mmes , comme la Vidourle sépare le diocèse de Nî-

1 Isaïc.

2 Amos.

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