JEAN C A VALU
que chose. Je suis assez riche pour qu'on ne m'accuse pas de m'ètre mêlé de celte intrigue par intérêt; cela m'amuserait donc fort de vous aider à réussir, et de rendre service au roi par-dessus le marche. -
Sans doute ce langage du hon sigisbé contrastait étrangement avec celui qui lai avait été inspiré par les railleries du page. Mais les cens du caractère de Claude ne se piquent pas toujours d'une conduite rigoureusement logique et conséquente.
- Je me sens plus rassurée, plus courageuse, — dit la Psyché, — et pourtant il me semble que j'aurai un affreux battement de cœur la première fois que je me trouverai seule avec cet homme.
— Pur enfantillage ! ne serai-je pas toujours . sinon en tiers avec vous, du moins près de vous, dans la maison ou dans le jardin :
A ce moment dame Bastien vint dire à Toinon :
— Madame la comtesse, voici le chef des révoltes ; il descend par le sentier de la montagne , ses gens l'ont reconnu.
— Mon ami, ne me quittez pas! — dit Toinon ne pouvant surmonter son émotion.
— Courage, mon enfant, remettez-vous, et surtout ayez l'air bien éploré. Priez, suppliez si ce rustre nous annonce qu'il nous retient prisonniers. Quant
. je me propose de pousser des soupirs et des
gémissements inhumains. Mais , alors , d'un autre
«plier trop bien. \ ous êtes si
ensorceleuse, que vous seriez, tête-bleue! capable de l'attendrir, et pourtant il ne faut pas avoir l'air de nous résigner trop facilement à notre sort. Tout ceci est très délicat. ?dais j'entends des pas ; allons , allons , figurez-vous que vous allez jouer un de vos gentils rôles de Colombine à l'hôtel de Bourgogne , et que je suis le souffleur, n
La nuit était presque venue ; dame Bastien , qui précédait Cavalier, entra portant deux bougies , qu'elle posa sur la table.
On voyait facilement , et cette remarque frappa la Psyché, que le camisard avait mis à sa toilette tout le soin qu'il pouvait y mettre.
Lorsqu'il se présenta dans le salon , sentant la gaucherie de ses manières, il s'arrêta au seuil de la porte, Et essaya un saîut gêné ; mais bientôt, rougissant de sa fausse honte , lui , maître absolu du sort de ses prisonniers, il se redressa et s'avança résolument jusque auprès du fauteuil de la Psyché qui, tremblante, y était resté assise ayant Taboureau debout à ses côtés.
Cavalier, très-pâle , avait l'air soucieux et triste.
« Madame, — dit-il brusquement à Toinon, — je ne puis vous rendre encore la liberté. Dans quelques jours peut-être... et encore, — ajou(a-t-ii en hésitant , — je ne sais si les circonstances le permetfront.
— Ah ! monsieur, par grâce , ayez pitié de nous, laissez-nous libres ! — s'écria la Psyché en se levant à demi et en joignant les mains.
— Mon digne capitaine, soyez généreux, donneznous la clef des champs, que nous allions proclamer partout que vous êtes le plus clément des vainqueurs, — s'écria Claude. — Que voulez-vous faire de nous, monsieur? Xous avons été déjà si longtemps prisonniers des camisards ! C'est au moment même où nous sortons d'une si cruelle captivité , que vous nous y retenez de nouveau ! -
Et Toinon cacha sa tète dans ses mains.
C .-tait donc un leurre, un affreux leurre que nous tendait la fortune î Hélas ! hélas ! c'est fait de nous, * s'écria Claude en gémissant outre mesure.
Cavalier était agité par mille senti m. Un secret instinct lui disait de rendre Toinon à la liberté ; qu'en la retenant près de lui , il s'engageait dans une voie fatale dont il ne pouvait pi l'issue.
Depuis deux jours les émotions les plus tumultueuses bouleversaient son cœur. C'est à peine s'il avait songé aux grands intérêts dont il était chargé. Malgré l'acquiescement donné par Roland et par Ephraïm à son plan de campagne , qui avait pour but l'occupation immédiate du diocèse de Ximes , Cavalier était resté dans l'inaction la plus complète. Pourtant il avait lui-même démontré aux autres chefs de quelle importance il était pour le succès de la guerre que les premières opérations militai: sent exécutées avec la plus grande promptitude.
En vain le jeune camisard appelait la raiso:: aide : la figure enchanteresse de Toinon le suivait
partout ; il entendait toujours le doux accent de sa voix résonner à son oreille.
Effrayé du violent amour qu'il sentait se développer si rapidement en lui , vingt fois il fut sur le point d'envoyer un sauf-conduit à Toinon. En entrant même , il avait été sur le point de la rendre à la liberté ; mais quand il la vit si jolie , si séduisante, si enchanteresse dans sa simple et fraîche toilette , la résolution lui manqua, et il répondit par un refus formel aux nouvelles supplications de Toinon et de Taboureau.
a Je vous parais bien impitoyable , madame la comtesse , — reprit-il après un moment de silence ,
— mais la prudence veut que j'agisse ainsi. — Puis, pour rendre la captivité des prisonniers moins pénible , il dit à Taboureau : — Si vous voulez , monsieur, me donner votre parole que ni vous ni votre sœur ne chercherez à vous évader , je retirerai les gardes que je vous avais donnés.
— Hélas ! puisqu'il faut absolument renoncer au bonheur d'être libre, — dit en soupirant Taboureau,
— je vous donne ma parole que ni moi ni madame nous ne chercherons à nous évader ; mais seronsnous à l'abri des insultes des autres camisards ?
— Ma troupe seule occupe ces montagnes. Vous n'avez rien à craindre à ce sujet, — dit Cavalier; — et il ajouta d'une voix émue et embarrassée , en cherchant le regard de Toinon : — Je viendrai quelquefois m'informer moi-même de ce qui se passe ici.»
La Psyché répondit avec une expression de cha
JEAX CAVALIER.
gprin concentré : - Je me résigne à mon sort, monsieur ; mais , d'après ce que j'avais entendu dire de vous, je m'attendais à plus de générosité de votre part. Du moins, cette cruelle position ne sera pas nouvelle pour moi.
— Croyez, madame, que les nécessités de la guerre peuvent seules me forcer à agir ainsi, — répondit Cavalier en balbutiant.
— Je le crois, monsieur,- dit la Psyché avec une certaine hauteur.
Un profond silence succéda. Toinon et Taboureau n'avaient plus rien à dire ; par prudence ils ne devaient pas persister à demander la liberté. Cavalier était trop préoccupé de son amour, il avait trop peu l'usage du monde pour entretenir ou soutenir une conversation dans la circonstance assez délicate où il se trouvait. Il éprouvait un embarras navrant, il maudissait sa timidité , il sentait qu'il devait paraître stupide , grossier ou cruel, en ne trouvant pas un mot de consolation ou même de simple politesse à dire à Toinon dans la cruelle position où elle était. Mais plus Cavalier comprenait la nécessite de parler, moins il en avait la faculté : en se prolongeant, le silence devenait de sa part de plus en plus ridicule ; pour se donner une contenance, il ouvrait et refermait machinalement le clavecin sur lequel il s'appuyait ; enfin, faisant un violent effort sur lui-même pour vaincre sa timidité, il voulut parler, mais il ne put que faire entendre un son inarticulé : sa voix expira dans son gosier.
Toinon et Taboureau , croyant qu'il allait dire quelque chose , levaient la tête et le regardaient d'un air surpris.
Cavalier, hors de lui , sortit brusquement , sans mot dire, et regagna précipitamment son camp , en proie à un désespoir aussi douloureux que puéril.
l'amour.
Toinon était prisonnière de Cavalier depuis quinze jours. Le lendemain de sa première entrevue , le camisard , plus enhardi , était revenu à la maison isolée et avait risqué quelques mots pleins d'embarras sur son espoir de voir souvent la Psyché.
Celle-ci avait accueilli cette demande avec un mélange de froideur, de bienveillance et d'embarras causé par le sentiment de répulsion que lui inspirait Cavalier, et par l'exigence de sa position, qui lui commandait d'accueillir le Cévenol avec une affabilité pleine de réserve, de peur d'éveiller ses soupçons.
M. de Villars avait deviné juste ; les circonstances étaient telles, que Toinon, sans ruse, sans feinte, HT. 6
sans coquetterie , eu se laissant aller seulement aux impressions si diverses et si contraires qui se combattaient en elle , semblait jouer son rôle avec autant d'adresse que de dissimulation.
Aux yeux de l'homme le plus simple comme à ceux de l'homme le plus rompu au manège de la galanterie, la femme qui aime se trahit par un symptôme unique , irrécusable : l'émotion vive et continue que lui cause la présence de l'objet aimé.
Or, pour les mille raisons que l'on a dites, il était impossible à la Psyché de voir Cavalier sans être incessamment et puissamment émue.
Tour à tour il lui inspirait la haine ou la terreur : tantôt le visage de Toinon devenait radieux par l'espoir de sauver Florac ; tantôt, au contraire, il s'assombrissait par la crainte navrante de ne pas réussir.
C'étaient encore des paroles dédaigneuses, amères, qui lui échappaient dans sa douloureuse impatience, et qu'elle faisait bientôt oublier par des paroles douces et bienveillantes que lui dictait une prudente réflexion. Parfois enfin la bonté du rôle qu'elle jouait lui faisait monter au front une vive et subi'e rougeur qu'on pouvait croire causée par les plus chastes délicatesses.
Qui n'aurait été trompé à ces dehors si semblables aux réactions, aux contrastes, aux alternatives tristes et heureuses d'un sentiment profond?
Quinze jours après sa première entrevue avec la Psyché, Cavalier, naïf et ardent, orgueilleux el li-
mide, ressentit donc pour cette femme séduisante une violente passion.
Croyant quelquefois lui plaire , et d'autres fois aussi désespérant d'y jamais parvenir, il avait passé par toutes les angoisses , par toutes les folies , par toutes les douleurs, par tous les ridicules que la passion entraîne après elle ; il avait laissé enfin s'écouler un temps précieux pour ne pas s'éloigner de Toinon ; chaque jour il avait remis au lendemain les opérations militaires qui auraient dû depuis plus de quinze jours ouvrir une campagne offensive contre le maréchal de Villars, et peut-être assurer le triomphe de la cause protestante.
Et puis Cavalier était glorieux et vain ; et à ses yeux , dernière et irrésistible séduction , la Psyché était comtesse, elle était grande dame.
Tout lui disait d'ailleurs qu'elle appartenait à une classe élevée ; les manières et le langage de Toinon étaient réellement de la meilleure compagnie , et Cavalier ne pouvait lui comparer que la pauvre Isabeau, quelques fermières du Languedoc, ou les bourgeoises puritaines de Genève.
Plusieurs fois Toinon , avec la plus grande circonspection, avait amené la conversation sur les prisonniers des camisards, pour pénétrer quelque chose du sort de Florac. Soit que ses allusions craintives ne fussent pas assez directes, soit que Cavalier évitât de répondre, elle n'avait pu rien apprendre à ce sujet.
Quelques grosses louanges de Claude sur la va-
leur du jeune chef, sur son importance, sur l'inquiétude qu'il inspirait à la cour, avaient été plus heureuses. Une fois même il était échappe a Cavalier de dire qu'il regrettait plus que personne les horreurs de la guerre civile,
La Psyché était donc prisonnière depuis quinze jours, lorsqu'un soir, au soleil couchant, Cavalier descendit de son camp, bien enveloppe dans son manteau.
Après avoir frappé discrètement à la porte, il entra dans le salon où Psyché se tenait d'habitude. Le camisard n'y trouva que Taboureau, auquel il faisait mille avances comme au frère de celle qu'il aimait. X'osant pas demander où était la Psyché, il aborda cordialement le sigisbé.
Celui-ci, en le voyant, posa le livre qu'il lisait et s'écria :
« Tête-bleue î seigneur général Claude, par flatterie, n'appelait jamais autrement le chef camisard , vous voilà devenu fin courtisan. Vous frappez discrètement à la porte, comme il sied de faire quand on entre chez une belle et grande dame, au lieu de vous y présenter brusquement comme un homme vulgaire. -
Puis examinant le costume du camisard, le sigisbé s'écria : - Mais ce n'est pas tout, au ramage vous joignez le plumage. Peste ! comme vous voilà galamment trousse ! Rien de plus magnifique que votre habit. Xos plus fringants plumets de Versailles vous l'envieraient. Comment diable vous ètes-vous
procure toutes ces élégances au milieu de votre camp ? Ah çà ! vous êtes donc sorcier ? »
Pour comprendre l'exclamation admirative de Claude , il faut savoir que, par malice , il avait souvent loué devant Cavalier la mise des gens de cour, disant que sa sœur la comtesse faisait grand cas d'une toilette recherchée, et qu'à Versailles ou à Paris rien ne sentait plus son homme de has lieu que de venir le soir visiter les femmes en bottes et en buffle.
Cavalier avait cru faire merveille en envoyant son fidèle lieutenant Espcre-en-Dieu lui acheter à Montpellier, au péril de sa vie, un habit de cour complet, lui recommandant de rapporter ce qu'il trouverait de plus magnifique.
Soit que le goût d'Espère-en-Dieu ne fût pas excellent, soit que son choix eût été fort limité , ses emplettes, très-satisfaisantes d'ailleurs aux yeux de Cavalier, assez peu connaisseur en ajustements, étaient passablement ridicules, moins par la splendeur des habits que par leur étrange assortiment.
On voyait qu'ils n'avaient été faits ni pour Cavalier ni pour aller ensemble.
Les traits du jeune chef étaient réguliers, ses longs cheveux blonds et sa moustache naissante donnaient à sa physionomie juvénile quelque chose de résolu ; un simple vêtement de guerre convenait à sa tournure robuste et vulgaire ; mais, déguisé en courtisan, il touchait au ridicule.
Il portait ce jour-là une perruque blonde assez défrisée, et, malgré la chaleur de l'été,, un justaucorps
de velours bleu de ciel chamarré d'or et doublé de satin blanc avec une veste de gros de Tours nacarat broché d'argent ; l'habit était trop étroit pour les larges épaules de Cavalier, et les parements lui montaient presque au milieu du bras. Un baudrier à l'ancienne mode, fond paille, sur lequel courait une broderie de fleurs naturelles et de papillons , supportait son épée. Enfin des hauts-de-chausses de velours brun très enrubanés et des bas de soie blancs à coins brodés complétaient ce costume hétéroclite, provenant sans doute de plusieurs personnes.
Il faut dire que dans sa saison, et porté par celui pour qui il avait été fait, le justaucorps de velours bleu eût été irréprochable ; sa coupe était parfaite ; sa broderie , d'une richesse et d'une élégance merveilleuses, eut fait honneur àFrouny, le plus fameux brodeur de l'époque.
Satisfait d'entendre Claude faire l'éloge de son habillement, Cavalier avait modestement rougi; le sigisbé, voulant l'embarrasser, lui dit :
« Ah çà ! seigneur général, est-ce donc pour moi que vous vous êtes fait si brave ? ou bien est-ce le vêtement de courtoisie que vous endossez d'habitude lorsque vous venez délivrer vos prisonniers ? Grâce à votre générosité, moi et la pauvre comtesse, allonsnous donc bientôt revoir Paris ?
— Cela est malheureusement impossible , monsieur le chevalier, — dit le camisard qui croyait à la fois être agréable à Taboureau et faire montre de bel usage en l'appelant ainsi.
— Impossible ? Ah ! quel homme , quel homme ! — dit Claude en affectant un ton bourru ; — il fallait alors rester vêtu en partisan ; votre costume de guerre allait à votre air de geôlier. Mais , habillé comme vous voilà, l'air ou plutôt la chanson geôlière ne devrait plus être de mise ; vos impitoyables refus contrastent trop avec votre élégance de gentilhomme. On dirait, tête-bleue ! que c'est pour nous narguer que vous vous plaisez à venir nous rappeler si furieusement la cour.
Pour l'orgueil puéril il n'est pas de grossier encens. Cavalier, dupe de cette flatterie, se redressa dans son justaucorps, jeta un coup d'œil furtif sur un miroir placé en face de lui, et répondit néanmoins en souriant à Taboureau :
— Allons , allons , monsieur le chevalier, malgré ces habits que j'ai mis , je ne sais pas trop pourquoi , on voit toujours bien que je ne suis qu'un pauvre paysan ; avouez que vous voulez railler ?
— Railler ! moi , railler I j'ai bien en effet le cœur à la joie ! — reprit Claude du même ton parfaitement feint. — Ah ! maudit soit le jour où nous avons pris la route du Rouergue au lieu de prendre celle du Dauphiné ! maudite soit la guerre civile ! maudit soit l'intendant ! maudit le roi lui-même (mais que Dieu le sauve toutefois), d'avoir été réveiller ces vieilles querelles religieuses, comme s'il ne savait pas que son père a été forcé de traiter de puissance à puissance avec le duc de Rohan , comme s'il ne valait pas mieux avoir certaines gens pour soi que
contre soi ! Grâce à ces belles imaginations, la comtesse et moi, nous voilà prisonniers. Elle a beau me répéter que selon elle vous êtes... Et Taboureau s'arrêta court comme s'il eut été sur le point de laisser échapper un secret.
— Ah ! monsieur le chevalier, dites, dites ce que madame la comtesse pense de moi ! — s'écria vivement Cavalier.
— Ce qu'elle pense de vous, seigneur général? — reprit Claude très-simplement. — Mais rien. Que diable voulez-vous qu'elle en pense ?
— Vous alliez dire autre chose, monsieur le chevalier, quand vous vous êtes tout à coup arrêté.
— Ah ! ah ! vous ne laissez rien tomber, ce nesl pas la clairvoyance qui vous manque , monsieur, — dit Claude feignant de regarder le camisard d'un air soupçonneux. — Bien, bien; j'aurai garde aux épaochements, désormais.
— Monsieur, — dit Cavalier avec fierté, — je suis incapable d'abuser d'une confidence , et si madame la comtesse
— Madame la comtesse est une petite folle ! — s'écria Claude en interrompant Cavalier. — Eh bien ! après ? Quand vous auriez plutôt les nobles façoDs d'un général des troupes royales que celles d'un chef de fanatiques (pardonnez-moi l'expression , qu'estce que cela prouve ? Nous rendez-vous plus notre liberté pour cela ? Hum ! hum ; J'aimerais beaucoup mieux, ma foi î que vous eussiez moins bon air et un cœur plus compatissant, seigneur général.
— Monsieur le chevalier, vous savez bien que ce sont les malheureuses chances de la guerre. Ah ! comme vous, je déplore ces fatales querelles religieuses.
— Que voulez -vous ! chacun son goût et sa croyance. Vous aimez les psaumes et le prêche , tandis que nous autres, pauvres pécheurs papistes, nous aimons le bal , les galanteries et les chansons. Il est vrai qu'un jour nous irons pour cela au grand diable d'enfer. Soit ; mais vous , qui vous dites si austères et si religieux , vous ne pratiquez guère la charité évangélique à notre égard ! » ajouta Claude d'un air de fort mauvaise humeur.
Taboureau ne manquait pas de bon sens, toutes ses paroles avaient porté juste ; si ses réticences calculées firent penser à Cavalier que Toinon lui avait trouvé quelque distinction naturelle , l'allusion du sigisbé , relative au prêche et aux psaumes , lit craindre au jeune Cévenol de partager, aux yeux de la comtesse , le ridicule dont les catholiqnes poursuivaient les huguenots. Aussi, par mauvaise honte et pour faire l'esprit fort, le Cévenol eut la faiblesse de plaisanter sur la rigidité de sa secte, espérant que Claude rapporterait sa conversation à Toinon.
— Croyez-vous donc , monsieur le chevalier, — — dit le camisard d'un air dégagé, — que tous les protestants n'aient d'oreilles que pour les sermons , qu'ils n'aient d'yeux que pour leurs ministres ? On peut servir le Seigneur et admirer la créature, tirer
l'épée contre d'injustes oppresseurs et être charme par îa beauté.
— Tarare! seigneur général, — s'écria Claude,
— je vous connais de longue main , vous autres huguenots (pardon de l'expression) : un violon vous fait fuir, le bal et la comédie vous font crier anathème. C'est pour cela que vous vous déclarez toujours contre le parti du roi et de la cour, car vous considérez- les joyeux et brillants courtisans comme autant de damnés dans ce monde et dans l'autre.
— Mais non, je vous jure, monsieur le chevalier,
— dit Cavalier d'un air confidentiel. — Quand j'étais à Genève, j'ai fait plus d'un bon tour, et plus d'une l'ois minuit m'a trouvé ailleurs qu'au temple, eu joyeuse compagnie et chantant autre chose que des psaumes.
— Tarare ! — repartit l'intraitable Taboureau ; — si vous n'aviez pas toujours été un farouche et intraitable religionnaire, à cette heure vous seriez autre chose que ce que vous êtes. Les gens de votre sorte ont beau être hérétiques, lorsque l'horreur profonde que leur inspirent les plaisirs profanes de la cour cède à leur désir de servir le roi , ils trouvent, tète— bleue ! toutes les portes ouvertes à deux battants. Ruvigny, Duquesne, Doustein sont huguenots; ne sont -ils pas généraux, amiraux, ambassadeurs? n'aident-ils pas puissamment leurs frères dans ces positions élevées ? Mais aussi ce ne sont pas de sombres prêcheurs à manteaux noirs et à rabats blancs, qui disent : ■ Arrière, Satan ! > à toutes les joies du
monde. Quand de beaux yeux , charmés de leur valeur, les regardent tendrement, ces religionnaireslà ne grincent pas des dents , en criant Babylone. Ce sont de hardis compères, fêtés, choyés par toutes les belles dames, toujours affriolées de la bravoure et d'un certain air batailleur qui fait que la coiffe court au plumet comme la paille à l'aimant ; gloire, amour, faveurs du prince, tout ça pousse sur le chemin de ces gais huguenots, comme les roses au mois de mai.
— Vous citez de bien rares exceptions, monsieur,
— dit amèrement Cavalier ; — quand les édits du roi nous retirent tous nos droits , je ne crois pas que la cour pense à nous accorder des faveurs.
— Eh certes ! je parle d'exceptions aux gens d'une valeur exceptionnelle. Les édits ! dites-vous , seigneur général ? Eh ! mon Dieu ! — reprit Taboureau en haussant les épaules ; — les hommes supérieurs passent à travers les édits comme les gros poissons se font un trou à travers les filets qui retiennent le fretin. Allons donc , seigneur général , vous le savez mieux que personne, les édits ne sont pas faits pour vous.
— Je ne vous comprends pas , — dit le Cévenol.
— Comment ! — reprit Claude d'un air étonné ,
— ce qu'on nous a dit à Montpellier n'est donc pas vrai ?
— Mais encore , que vous a-t-on dit ?
— Que le roi vous avait fait proposer le titre de comte , et deux régiments de ses gardes que vous
deviez commander avec le grade de brigadier de ses
armées , si vous vouliez le servir au lieu de le combattre ? cela est-il donc faux '!
— Sans doute , cela est d'uue horrible fausseté , monsieur ! — s'écria Cavalier avec indignation ; —
jamais on ne m'a fait, jamais on n'a ose me faire une si infâme proposition ! les papistes savent trop bien que de ma vie je ne serai traître à la cause que je défends !
— C'est donc un faux bruit comme tant d'autres billevesées, — reprit Taboureau avec une insouciance affectée , bien certain que les mots qu'il venait de dire germeraient tôt ou tard dans la pensée du jeune chef. — Je l'ai cru , parce que cela me semblait tout simple , d'après votre réputation militaire ; car, entre nous , vous me paraissez mériter cela , plus que cela même.
— Si vous saviez les affreux malheurs qui ont désolé ma famille , monsieur, — dit le camisard d'une voix sombre , — vous comprendriez qu'entre Jean Cavalier et le roi de France il ne peut y avoir qu'une guerre a mort.
— Tant pis pour la France , dit Taboureau. Il y eut un moment de silence.
La nuit était tout à fait venue, la lune se leva dans tout son plein et jeta sa douce clarté dans l'appartement.
La soirée était magnifique , la senteur aromatique des oranges embaumait l'air, on n'entendait au loin
que le léger bruissement des feuilles. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Toinon parut ; elle marchait si légèrement qu'elle avait l'air d'une apparition.
a Et d'où venez-vous ainsi , comtesse ? » demanda Claude.
Cavalier, absorbé dans ses pensées, n'avait pas entendu la Psyché.
Ces mots de Claude lui firent tourner les yeux, il s'avança et salua d'un air assez gauche en disant :
— J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, madame la comtesse.
— Bonsoir, monsieur, — dit Toinon d'une voix douce ; — et elle s'assit dans un grand fauteuil. Elle était ainsi complètement éclairée par la lune, tandis que Cavalier et Taboureau restaient dans une demiobscurité.
— Voulez-vous que je demande de la lumière, ma sœur ? — dit Claude.
— Non, — reprit la Psyché , — ce clair de lune me plaît, la soirée est si belle, si calme ; ne trouvez-vous pas, monsieur Cavalier?
Il y avait un tel accent de bienveillance dans ce peu de mots adressés au Cévenol , qu'il en fut touché ; son cœur battit avec force, il rougit et ne put que répondre d'une voix émue :
a En effet, il fait très-beau ce soir, madame la comtesse.
— Tristement admirer l'horizon qu'ils voudraient pouvoir franchir, c'est le seul plaisir des pauvres prisonniers, — dit Toinon avec mélancolie.
— Encore bienheureux quand cet horizon ne se compose pas de gros barreaux de fer à encager les bêtes féroces , à travers lesquels on voit un affreux mur de prison, — dit Taboureau.
— Aussi, monsieur Cavalier, nous vous sommes bien reconnaissants , moi et mon frère , de l'agréable retraite que vous nous avez donnée ; tant d'autres captifs sont si malheureux, sans doute!
— Il serait vrai, vous auriez pour moi... un peu de reconnaissance , madame la comtesse ? — dit vivement Cavalier.
— Oubliez-vous donc , monsieur, que deux fois vous m'avez sauvé la vie? — répondit Toinon en baissant la voix.
— Ah ! madame , — s'écria Cavalier, — quels affreux moments ! Je vous vois encore agenouillée ! un bandeau sur le front î Si vous saviez ce que j'ai ressenti là , au cœur !
— Je ne sais pas pourquoi votre vue m'avait donné quelque espoir, — dit Toinon. — Je comptais malgré moi sur votre générosité ; vous ressembliez si peu aux gens qui vous entouraient !
— Oh! madame, comptez-y toujours Si vous saviez tout ce que je voudrais faire pour mériter votre estime ! — dit timidement Cavalier.
— Je suis prisonnière, monsieur, — dit Toinon.
— Cette captivité vous est donc bien affreuse ? Rien au monde ne peut vous aider à la supporter, - — répondit amèrement Cavalier.
— Si , si, par moments celte captivité m'est bien
précieuse, — s'écria involontairement Toinon en songeant qu'elle pouvait sauver Florac ; et elle ajouta avec un accent passionné :
— Oh! oui, par moments elle m'est chère... plus chère que la liberté !
— Que dites-vous , madame , il serait vrai ! Cette captivité vous plaît î Ah ! si je pouvais espérer î Croyez que l'amour le plus respectueux... »
Et Cavalier, balbutiant ces mots sans suite , ivre de bonheur, interprétant les paroles de Psyché dans le sens le plus favorable à son amour, voulut prendre la main de Toinon.
Celle-ci , rappelée à elle-même par ce mouvement du Cévenol, retira vivement sa main, et lui montra Taboureau , qui, en ce moment, passait devant la porte du salon.
Cavalier se rassit brusquement et appuya son front brûlant sur une de ses mains. Il éprouvait les plus ineffables ravissements : il se croyait aimé.
Voulant rompre un silence embarrassant et poursuivre ce qu'elle avait déjà si bien commencé , la Psyché, après un assez long silence, prit un air rêveur, et comme si elle eût voulu échapper à une conversation trop tendre , elle dit à Cavalier :
« Cette lumière qu'on voit là-bas sur la montagne sort de votre camp , n'est-ce pas ?
— Oui , madame , — répondit le camïsard , — charmé de ce que Toinon ne lui disait pas monsieur.
— C'est une belle et noble chose à voir qu'un camp , — dit la Psyché. — ïi y a deux ans, j'ai as-
sisté au camp de Gompiègne ; un de mes parents , qui s'était distingué dans la guerre d'Allemagne, devait être reçu colonel d'un des régiments des gardes par Sa Majesté. Quel coup d'œil magnifique que toutes ces troupes sous les armes ! Près de l'endroit où le roi se tenait à cheval , un grand nombre de femmes de la cour étaient en voiture pour voir cette cérémonie.
- — Le roi ne reçoit pas ainsi tous les colonels de son armée ? — demanda Cavalier intéressé par ce récit.
— Je ne sais ; mais je me souviendrai toujours de cette scène imposante. Montant un superbe cheval plein de feu, mon parent, revêtu d'un brillant uni« forme qui l'embellissait encore , arriva devant le régiment que le roi lui conilait. On entendait au loin le son des clairons et des timbales ; les spectateurs se montraient avec admiration ce jeune officier, citaient les traits de bravoure qui lui méritaient la faveur insigne dont il allait être honoré. Sa femme , sa fière et heureuse femme , auprès de qui j'étais , avait comme moi les yeux baignés de larmes. Elle le montrait avec orgueil à son petit enfant, en lui disant: l'ois, mon fils, c'est ton noble père. A quelque distance du régiment, le nouveau colonel descendit de cheval, il s'avança vers le roi, devant lequel il fléchit le genou ; mais aussitôt Louis-le- Grand le releva et le serra dans ses bras avec une bonté paternelle ; puis, d'une voix éclatante, le roi dit au jeune officier : i Je vous confie mon régiment
des gardes, parce que je ne saurais trouver un plus brave, un plus loyal eolonel que vous! » Oh! alors, ee fut une explosion d'enthousiasme impossible à décrire ; les généraux , les soldats crièrent : Vive le roi ! les femmes agitaient leurs mouchoirs en répétant les mêmes cris, les officiers brandissaient leurs épées , les tambours battaient aux champs ; mais celle qui jouissait de tous ces triomphes , parce qu'elle en partageait l'orgueil , c'était la femme , l'heureuse femme du héros de cette journée : comme elle était exaltée, enivrée , presque folle de la gloire de celui qu'elle adorait ! Que je l'admirais ! que je l'enviais ! Voir celui qu'on aime ainsi élevé par son courage , n'est-ce pas le rêve ineffable de tout cœur aimant et généreux ? »
Toinon avait mis une telle chaleur dans ses paroles , que Cavalier restait presque ébloui du tableau qu'elle venait de retracer à ses yeux.
Tous ses instincts d'orgueil , d'ambition guerrière s'étaient réveillés. ïl comparait avec amertume sa vie de partisan redouté, mais dépouillée de prestiges, avec cette carrière glorieuse , éclatante , dont la Psyché venait de lui montrer un épisode.
« Ah ! — dit-il avec accablement, — pour les officiers du roi , tous les plaisirs, tous les honneurs, toutes les dignités ; pour nous autres, rebelles, la honte, une mort infamante ! Aussi un pauvre paysan révolté doit vous sembler méprisable, madame !
— Celui-là contre qui le roi de France envoie un de ses meilleurs généraux, celui-là qui fixe sur lui m. 7
m JEAN CAVALIER.
l'attention de l'Europe entière par sa valeur généreuse, ne sera jamais méprisable, — dit Toinon d'une voix douce et grave. — Ceux qui s'intéressent sincèrement à lui... (et la Psyché baissa la voix) ; ceux qui , frappés de son génie , de son courage , le voient avec douleur employer ces dons si rares à de funestes entreprises , à soutenir une guerre impie et sacrilège , ceux-là souffrent pour lui , le plaignent de son aveuglement, mais ne le méprisent pas. Xon... ceux-là ne font qu'un vœu bien sincère, bien ardent... c'est de le voir placé au rang qui lui appartient... c'est de pouvoir le louer sans réserve ; c'est de pouvoir le regarder avec fierté comme le sauveur d'un pays qu'il a trop longtemps ravagé !
— Et alors, et alors... si ce vœu se réalisait, s'il sauvait le pays , s'il mettait fin à la guerre ? - s'écria Cavalier irrésistiblement séduit.
A ce moment la porte s'ouvrit brusquement , et Taboureau entra précédé de dame Pastien, qui portait des bougies.
Claude , remarquant le trouble du camisard, voulut lui donner le temps de se remettre , et dit à la Psyché :
i Devinez d'où je viens, chère comtesse.
— Je ne sais , — dit Toinon en souriant.
— Vous n'ignorez pas que je m'occupe d'astrologie judiciaire ? Eh bien ! je viens d'observer les planètes, et de faire des calculs et des prédiction*.
— Et quel est le résultat de ces belles observations ? — reprit la Psyché.
L'A M Ol'R. , 99
— Je ne pnis encore vous le dire, mais quand xnus le saurez , il vous étonnera fort. Mais à propos d'étonnement, ou plutôt d'admiration , ne partagezvous pas la mienne à l'endroit de la magnificence du seigneur général ? Voyez donc quel habit à la fois riche et galant , comtesse , vous n'avez pu voir cela au clair de lune.
Cavalier restait assez embarrassé de sa contenance, et maudissait intérieurement Claude, lorsque Toinon, jetant les yeux sur le justaucorps, devint pâle comme une morte , et cacha sa tête dans ses mains avec un mouvement d'horreur.
Elle venait de reconnaître un des habits de Tancrède , qui , après le pillage de l'abbaye du Pontdc-Montvcrt par les camisards, avait sans doute été porté et vendu à Montpellier»
Malgré l'intérêt qu'elle avait à ménager Cavalier, et quoique ses projets commençassent à réussir , la Psyché n'eut pas assez d'empire sur elle-même pour cacher ce qu'elle éprouvait , croyant que Cavalier se parait impudemment des dépouilles du maHieureux prisonnier qu'il torturait. Elle sentit toute sa haine se réveiller contre le meurtrier de ïancrède , et , l'œil étincelant d'indignation , elle s'écria avec une expression de cruelle ironie :
« En vérité, le costume est brillant! sans doute il est quelque peu taché de sang; mais qu'importe! qu'importe ! L'habit de la victime appartient au bourreau. »
Cavalier, stupéfait de ce changement soudain dans les traits, dans l'accent de Toinon, la regardait avqp angoisse.
Claude ne comprenait pas davantage la cause de l'exaltation de la Psyché. Connaissant et redoutant la violence de son premier mouvement, il tacha de l'interrompre, mais en vain. Le sang-froid de Cavalier, que Toinon croyait écraser par le foudroyant reproche qu'elle lui adressait, exaspéra la jeune femme.
— Chère comtesse, — lui dit le sigisbé , — pour revenir à ma découverte d'astrologie judiciaire , je vais vous confier mes observations.
— Courage, courage ! — s'écria Toinon en regardant Cavalier avec un écrasant dédain; — le paysan révolté ose se vêtir en gentilhomme! Ce n'est pas pour venger la religion de ses frères qu'il a pris les armes ! c'est pour se parer des dépouilles de ceux qu'il égorge lâchement comme un voleur de grand chemin.
— Ma sœur! ma sœur! que dites-vous? — s'écria Claude en s' approchant de Toinon ; et il ajouta à voix basse : — Vous nous perdez, i
Mais la Psyché ne l'entendait pas. S'adressant à Cavalier, qui, pétrifié, la regardait presque avec frayeur, elle continua :
- Et j'ai pu voir cet homme ! et j'ai pu souffrir qu'il passât le seuil de cette porte ! et j'ai pu permettre qu'il me parlât ! Et il ose me regarder, et il
a l'âme assez endurcie pour ne pas comprendre mes reproches ! Ah ! il les comprend enfin ! — s'écria-telle en voyant un geste furieux de Cavalier ; — il les comprend! C'est sa vengeance lente et sure qu'il médite. Et bien ! tue-moi , tue-moi ! j'aime mieux la mort que ton odieuse présence î
— Madame ! — s'écria Cavalier, à la fois outré de ses reproches et accablé de voir ses espérances si brusquement renversées; — madame, prenez garde î
— Par tous les diables ! Toinon , vous êtes folle , archifolle, — s'écria Claude épouvanté.
— Sortez ! sortez ! vous me faites horreur ! car je vous crois encore plus lâche que féroce ! Sortez, — s'écria la Psyché presque en délire , en montrant la porte à Cavalier et frappant du pied, — sortez !
— Je sors ; mais vous vous souviendrez que vous êtes ma prisonnière ! » dit le camisard avec rage.
Et il disparut.
LE MAS-XASBIXAI. S.
Le col d'Arzeuc, défilé étroit, rapide, presque impraticable , conduisait à la partie la plus escarpée de la chaîne des montagnes de la Seranne, nommée le Mas-NasbirmU.
Là étaient établis l'ambulance et les magasins de la poudre de Cavalier.
Le docteur Glaudius soignait les camisards blessés. Plusieurs femmes protestantes, au nombre desquelles on comptait Isabeau, l'aidaient dans ce pieux devoir.
Une vaste caverne , agrandie et disposée par les ordres du docteur, servait d'hôpital.
Le Mas-Xasbinals formait un grand plateau de rochers exposé au midi et abrité des vents du nord par les dernières cimes de la montagne. Un bouquet de châtaigniers, qui s'élevait à l'issue du défilé , offrait un ombrage assez touffu ; du pied de ces vieux arbres semblait sortir un ruisseau d'eau vive, qui , après avoir couru quelque temps sur un lit de cailloux , allait se perdre sur une des pentes de la montagne.
LE MAS-NASBINALS. 103
Il était environ huit heures du matin ; le soleil, déjà très-ardent, inondait de sa chaude lumière les masses granitiques qui s'étendaient à perte de vue.
Quelques camisards blessés, pâles et affaiblis, semblaient renaître à ses rayons vivifiants ; les uns à demi couchés sur un monceau de bruyères sèches écoutaient une lecture de la Bible ; ceux-ci , assis en cercle, nettoyaient leurs armes dont ils espéraient pouvoir se servir bientôt, et prêtaient une oreille attentive à un de leurs compagnons qui racontait ses derniers combats. D'autres enfin marchaient avec peine, appuyés sur le bras d'un ami ou sur celui d'une des femmes dont on a parlé.
Lorsque les blessés virent Isabeau sortir de la ca~ verne avec le docteur Claudius, tous ceux qui purent se lever le firent, et saluèrent le médecin et la Ce* venole avec une vénération profonde.
Le docteur n'était pas changé ; sa figure douce et calme n'exprimait pas le moindre ressentiment du triste sort auquel la perfidie de Du Serre l'avait condamné ; son habit noir semblait aussi bien brossé, sa perruque aussi bien ajustée que s'il eut été à Genève , et il ne quittait jamais, pendant sa promenade quotidienne sur le plateau ou dans les rochers, son grand jonc à bec de corbin et son petit chapeau plat qu'il portait ordinairement sous le bras.
Le docteur avait très-philosophiquement pris son parti sur sa réclusion, s Puisque je me suis voué, — disait-il, — au soulagement de mes semblables ,
qu'importe que ce soit à Genève ou dans ies montagnes que j'exerce ma profession? d'autant mieux que je suis, à vrai dire, encore plus utile ici qu'ailleurs, car, sans moi, les pauvres misérables seraient perdus. »
Les traits d'Isabeau révélaient une souffrance profonde ; ses joues étaient creuses, ses yeux rougis par les larmes ; un douloureux sourire contractait parfois ses lèvres décolorées; vêtue d'une longue robe noire, elle s'appuyait sur le bras du docteur. « Allons, allons, courage, mon enfant, — lui dit-il ;
— surtout n'allez pas tomber malade. Que deviendraient nos blessés? que deviendrais-je moi-même , dans cette solitude, une fois mes visites faites?
— J'aurai du courage, — dit Isabeau.
— Rassurez-vous, — reprit le docteur, — vous reverrez Cavalier, vous le reverrez ; il reviendra. D'abord il se porte bien ; sous ce rapport , vous devez être tranquille ; l'émissaire que vous envoyez chaque jour au camp vous donne de ses nouvelles. Si Cavalier est resté quinze jours sans vous voir, c'est qu'il a eu de grandes occupations, des plans de campagne à méditer; que sais-jc, moi? Ah', ma pauvre enfant, le métier qu'il fait laisse souvent peu de place ou plutôt peu de temps à donner aux sentiments tendres. Soyez raisonnable.
— C'est qu'il y a si longtemps que je souffre.' — dit Isabeau ; — et elle murmura ce passage d'Isaïe en levant les yeux au ciel d'un air désolé : i Pour-
- quoi ma douleur est-elle devenue continuelle?
LE MAS-XASHINALS. 105
» Pourquoi est-elle désespérée et refuse-t-elle de se » guérir? Seriez-vous à mon égard, ô mon Dieu, » comme une source trompeuse dont les eaux man- » q uent au besoin. »
— Allons, allons pas de ces sombres pensées ; je vous le défends comme ami et comme médecin.
— Si Cavalier ne négligeait que moi , — reprit ïsabeau, — je me résignerais, mon Dieu! mais ces braves gens (et elle montrait les blessés), ses frères qui l'aimaient tant, qui lui sont si dévoués, qui pour, lui se feraient tuer jusqu'au dernier, eh bien! ils se découragent, ils se croient abandonnés, et je tremble que dans F avenir son influence sur eux ne soit plus la même. Ceux des siens qui ne sont pas blessés savent son indifférence pour ceux-ci, et déjà, dans son camp, on l'accuse de froideur et d'oubli pour les vrais serviteurs de Dieu.
— Mais Cavalier vous a écrit? Ne vous a-t-il pas dit la cause d'une si longue absence ?
— Xon, il m'a écrit il y a huit jours , mais quelle lettre! si froide, si brève ! Ah! je suis bien malheureuse ! — s'écria ïsabeau en mettant la main sur ses yeux.
— A quoi pouvez-vous attribuer ce refroidissement passager!
— Je ne sais. La dernière fois que je Fai vu, je lui ai trop sincèrement peut-être donné les conseils que mon cœur m'inspirait. J'ai franchement combattu quelques-unes de ses idées qui me semblaient funestes. Peut-être Faurai-je irrité contre moi. Et puis.
ce n'est pas tout, — reprit Isabeau après un moment de silence ; — hier, Ephraïm est venu. Il avait l'air plus farouche encore que de coutume ; il s'est plaint violemment des temporisations de Cavalier. On devait prendre les armes il j a douze jours, et Cavalier a toujours reculé le moment d'agir, lui ordinairement le premier à demander l'attaque. Ephraïm s'est aussi plaint de l'abandon où il laissait ses frères blessés ; il s'est entretenu avec eux; vous savez combien il est respecté dans nos montagnes. Après son départ, les camisards m'ont paru indignés contre Cavalier. Ah ! tenez, maître Claudius, je ne sais, mais je suis épouvantée malgré moi.
— Terreurs d'un âme tendre, mon enfant! Si Cavalier temporise, c'est qu'il attend le moment convenable pour l'attaque ; personne n'en peut juger mieux que lui ; il est excellent capitaine ; c'est une justice que ses amis et ses ennemis lui rendent, vous le savez bien.
— Peut-être avez-vous raison , maître Claudius ; pourtant je me sens bien inquiète, et mes pressentiments m'ont rarement trompée !
— Cette fois, du moins, ils n'ont pas le sens commun , vos pressentiments , mademoiselle, — dit le docteur en frappant le roc avec sa canne d'un air triomphant; — regardez, que voyez-vous là-bas dans ce défilé ?
— Cavalier"? * s'écria Isabeau, et elle resta immobile, tant son émotion était profonde.
Cavalier arriva lentement sur le plateau.
LE MAS-NASBINALS. 107
Lorsque les camisards blessés l'aperçurent , leurs physionomies sauvages, qui ordinairement brillaient d'enthousiasme à son aspect, prirent une expression morne et sombre ; au lieu de l'accueillir avec un murmure de joie, ils échangèrent des regards farouches en se montrant le jeune chef.
Cavalier, soucieux, préoccupé d'amères pensées, ne s'aperçut pas des fâcheux symptômes qui se manifestaient chez les gens de sa troupe.
Sans doute il ne vit pas d'abord Isabeau, car, avant de lui parler, il s'approcha d'un groupe de soldats avec l'air à la fois confiant et distrait de l'homme sûr de l'influence qu'il exerce.
Plusieurs de ces rebelles avaient été grièvement blessés , trois d'entre eux étaient mutilés ; la pâleur de ces fanatiques, leurs longues barbes, leurs vêtements misérables, les bandeaux sanglants qui entouraient leurs têtes ou leurs membres, leur donnaient un aspect à la fois triste et imposant.
Cavalier les contempla quelques moments en silence, éprouvant un douloureux remords de les avoir abandonnés si longtemps.
a Que le Seigneur soit avec vous, frères, » dit-il d'une voix affectueuse et cordiale.
Etonné du profond silence qui accueillit ses paroles, Cavalier, s'adressant à un camisard, dont la tête était enveloppée de bandes et qui nettoyait un mousquet :
s Bonjour, Moïse ; tu as été blessé à mes côtés
:.: de \<:i\esse: tu combattais bien Dieu .' Tu es bien pâle, ami: soutires-tu de :oup. -
Le huguenot. - occupation, san^
r, lui repondit d'une voix creuse par ce'passa-e de Job :
. C'est à celui qui périt qu'un ami doit sa compassion ; s'il n'en a point, il renonce à la crainte du
— Que veux-tu ■ : — demanda Cavalier;
— tu sais, vous savez tous que je mets ma force en
un Ld:;.'-;; .1 impute, i mon frèi IJ re s 'est éloigné
f i :■: ■:■.;:.: .y.:: s'ecc de avec rapidité
] sans jeter
eret envers « irs blessure-
Le c k, il souffrit
de ce silei] - ni que
LK MAS-NASHIXALS. 109
Iront et la joue étaient sillonnés par une blessure récente.
Cet homme aiguisait sur le roc une faux emmanchée à revers, avec laquelle il combattait à la tête d'une compagnie, qui, comme lui, se servait de cette arme, terrible entre les mains des camisards.
Jonabad baissa la tête sans répondre à Cavalier, qui continua en contenant son dépit et son chagrin :
« Grâce à Dieu, Jonabad, te voilà bientôt guéri! Je garde toujours ta compagnie d'intrépides faucheurs ; bientôt le camp de l'Eternel te réclamera , la moisson sera mure, j'aurai besoin de ta large faux, aussi redoutable pour les Moabites que l'épée de Gédéon.
— « Il condamnera lui-même sa folie ; ce qui fait » sa confiance sera comme une toile d'araignée ; il » s'appuiera sur sa maison , et elle n'aura pas de » solidité ! » reprit le géant d'une voix creuse sans regarder Cavalier, et comme pour faire allusion à la désaffection qui gagnait le cœur de ses camisards.
Cavalier, alarmé de ces symptômes, qui pouvaient s'étendre à son camp, qui l'avaient peut-être envahi, car, depuis quinze jours, le Cévenol , complètement absorbé par son amour pour ïoinon, ne s'était pas occupé de sa troupe ; Cavalier reprit vivement , en s'adressant à haute voix aux camisards, qui, par leur silence, semblaient approuver les paroles de Jonabad :
a Si je ne suis pas venu visiter mes frères , ouvriers comme moi dans la vigne de l'Eternel, c'est
que les soins du salut commun m'ont occupé, lue Lande de pillards et d'assassins commettaient d'exécrables forfaits, moi-même je les ai punis et justiciés. J'espère que mes frères seront toujours à moi comme je suis à eux; — et il ajouta, non sans une secrète honte de profaner les paroles de l'Ecriture : — - Le t> Seigneur sait si je me suis conduit avec duplicité , i> si mes pieds ont couru pour tendre des pièges. Un i jour, Dieu me pèsera dans une juste balance, et il i reconnaîtra ma droiture. *
Jonabad et les fanatiques qui entouraient le jeune chef parurent peu sensibles à cette justification de Cavalier; car le gigantesque faucheur, continuant ses citations allégoriques, reprit :
a II est comme une herbe qui pousse sa tige plus i vite que les autres plantes du jardin. Ses racines, i arrêtées par de durs cailloux étroitement unis , se i replieront sur elles-mêmes. La place où elle était s tlorissante la renoncera comme ne l'ayant jamais ? vue. Voilà à quoi se réduit la joie dont jouisi sait le pécheur. D'autres prendront sa place sur la s terre, i
Cavalier demeura écrasé devant cette réprobation aussi énergiquement exprimée par la simple et mâle parole des prophètes.
Il fit un retour sur le passé.
Il méritait ces reproches amers ; depuis douze jours au moins il aurait du prendre les armes ; il s'était engourdi dans une coupable mollesse ; il avait oublié les épouvantables malheurs qui avaient frappé
LE MAS-NASBINALS. 111
sa famille , les espérances que ses frères fondaient sur lui. Peu à peu ses généreux instincts d'indépendance et de liberté se réveillèrent. Il crut sortir d'un rêve en songeant que la veille encore il avait presque renié sa cause en se laissant aller aux impulsions d'un funeste amour; la valeur désintéressée de ses soldats le fit rougir de son ambition.
Ces gens rudes et simples , mis hors la loi, vivant de privations , en proie aux souffrances physiques, jamais ne murmuraient. Bourgeois , laboureurs , pâtres et artisans, ils combattaient et mouraient héroïquement pour la foi et pour leurs droits. Au terme de la lutte , pour prix de tant de sacrifices , de tant de sang , de tant de périls , ils ne voyaient , eux , ni récompenses glorieuses , ni charges suprêmes , mais un modeste temple où ils pourraient exercer la religion de leurs pères, et le droit de vivre en paix à l'abri des lois, comme les catholiques.
Ces réflexions se présentèrent à la pensée de Cavalier avec une grande force. Il y puisa une énergie nouvelle et une ferme résolution de pousser la guerre avec vigueur, et de fuir pour jamais les tentations auxquelles il avait été sur le point de succomber.
Il ne pouvait douter qu'Epiiraïm , justement irrité de ses lenteurs, n'eut animé les camisards contre lui. Xéanmoins il ne désespéra pas de ramener à lui les soldats que son ingrat oubli avait profondément ulcérés.
Xc voulant pas descendre à une seconde justificalioJi qui aurait pu le déconsidérer, Cavalier se con-
lia JEAN CAVALIER
tenta de dire aux camisards d'une voix grave et inspirée, en levant les yeux au ciel, ce passage d'Ezéchiel :
i Gomme un pasteur recherche tout ce qui est de i son troupeau lorsqu'il se trouve au milieu de ses i brebis dispersées , ainsi je rechercherai mes brc- » bis ; j'irai chercher celles qui sont perdues ; je réi tablirai celles qu'on aura chassées ; je banderai les
> places de celles qui seront blessées ; je fortifierai
> celles qui sont faibles , et je les conduirai dans la i justice, v
Puis il s'éloigna à pas lents d'un air méditatif.
Bientôt Cavalier se trouva en présence d'Isabeau,
Les traits de la Cévenole étaient si profondément altérés , qu'il ne put cacher sa surprise.
i Isabeau, qu'as-tu î s s'écria-t-il.
La jeune fille répondit par un soupir.
■ Depuis bien longtemps je ne t'ai pas vue ; j'ai eu tort, pardonne-moi! — lui dit tendrement Cavalier.
— Je ne vous ai jamais accusé.
— Oh! je te crois, généreuse femme. Malgré mes hésitations, mes violences, mes lâchetés, quand m'as-tu accusé? quand t'es-tu plainte? jamais.
— C'est que je n'ai jamais douté de votre cœur ; c'est crue j'ai toujours mis mon espoir dans la force de mon amour pour vous. »
Cavalier, sans répondre à Isabeau , prit ses deux mains dans les siennes et contempla quelques mo-
LK MAS-NAS11IXALS. lia
ments en silence le triste et beau visage de la jeune fille.
En voyant combien elle avait souffert, les yeux du jeune camisard se remplirent de larmes. Puis il s'écria en baisant ses mains avec autant de passion que de respect :
a ïsabeau , ce jour est un grand jour pour moi. J'ai failli perdre une chère et sainte affection , et je l'ai retrouvée pour la garder, pour me l'assurer à jamais.
— Que voulez-vous dire? — demanda ïsabeau.
— Ecoute, — reprit le Cévenol d'un ton grave et solennel ; — nos ministres sont en fuite , aucun ne peut consacrer notre union.
— Notre union? notre union? — s'écria la Cévenole; elle ne pouvait, elle n'osait croire à ce qu'elle entendait.
— Demain, peut-être, je serai tué à la guerre; aujourd'hui, à la face du ciel, je te reconnaîtrai pour ma femme.
— 0 mon Dieu, dit ïsabeau enjoignant les mains et en tombant à genoux , — - tu m'as bien éprouvée ; mais ta bonté est grande !
— Viens, viens sur mon cœur, noble femme, — dit Cavalier en relevant ïsabeau ; — de ce jour ma vie entière t'appartient ! » Puis , voyant le docteur Claudius, qui n'osait s'approcher , il l'appela, et lui dit :
c Maître Claudius , restez un moment près d'Isabeau ; jamais action plus juste n'aura eu un témoin plus vénérable. »
Et laissant le docteur étonné, le chef camisard s'approcha de Jonabad.
— Frère, — lui dit-il, — Isabeau t'a soigné comme une sœur soignerait son frère.
— Et je suis pour elle un frère , — répondit froidement Jonabad.
— Elle a besoin de toi , suis-moi. s
Ee géant regarda Cavalier d'un air étonné, laissa sa faux , se leva et le suivit.
Lorsque le camisard fut arrivé auprès d'elle et du docteur, Cavalier dit à ïsabeau, en montrant Jonabad :
i Jamais plus brave soldat n'a combattu dans le camp de l'Eternel. -
Le géant baissa les yeux d'un air mécontent, et comme embarrassé des louanges d'un chef qu'il croyait ingrat.
Cavalier reprit en lui montrant Claudius :
«Le Seigneur s'est servi de toi pour rendre à la vie ceux qu'il destinait à défendre encore sa cause. C'est devant toi, maître Claudius, le meilleur, le plus humain des hommes; c'est devant toi, Jonabad, le plus brave de nos soldats , c'est devant le Seigneur qui me voit et qui m'entend, que je prends Isaheau pour femme, si elle y consent. A défaut de ministre et de tabellion, cet engagement sera aussi saint, aussi indissoluble que s'il avait été béni en plein
LE MAS-NASBINALS. llô
temple par un de nos pasteurs. Isabeau , consens-tu à me prendre pour époux? — demanda Cavalier, les yeux rayonnants de joie.
— Gela est-il donc vrai , ô mon Dieu ! — dit Isabeau.
— Consens-tu? consens-tu? — dit Cavalier avec une tendre impatience.
— Par le Dieu vivant qui a toujours lu et qui lit dans mon cœur, — dit la Cévenole en lui donnant sa main avec un geste rempli de noblesse et de dignité, — je suis à toi pour la vie , comme je suis au Seigneur pour l'éternité.
— Que le ciel vous accorde de longs et d'heureux jours! — dit le docteur en essuyant une larme.
— Que la colère du Seigneur , que la vengeance des hommes s'appesantisse sur toi , si tu te parjures jamais ! — dit Jonabad en montrant Isabeau. — De toutes les filles de Sion , celle-là est la plus courageuse, la plus compatissante, la plus sainte selon le Seigneur. Puisqu'elle te juge digne d'elle , — dit le géant4 après un moment d'hésitation en donnant sa large main à Cavalier , — ton soldat regrette l'amertume de ses paroles , mais il ne fallait pas nous faire douter de ton cœur ; tu dois être à nous comme nous sommes à toi.
Et Jonabad regagna à pas lents le groupe des camisards.
Si la pauvre Isabeau eût été moins exaltée par l'ivresse de voir toutes ses espérances réalisées , elle eut peut-être été frappée de l'espèce d'impatience
brusque et fiévreuse avec laquelle Cavalier avait précipité cette union.
Eu effet, cette détermination si subite lui avait été inspirée moins encore psr son amour pour Isabeau, que par son ressentiment contre Toinon et par son désir d'élever une barrière insurmontable entre lui et cette femme si cruellement capricieuse. Il voulait, comme on dit , brûler ses vaisseaux et se mettre dans l'impossibilité de céder désormais à quelque lâche et fatale pensée.
Xéanmoins Isabeau était au comble du bonheur ; elle témoignait sa reconnaissance passionnée à Cavalier, qui la contemplait avec une mélancolie profonde , lorsqu'on entendit dans le défilé le pas d'un cheval.
Espère-en-Dieu parut : il arrivait à la hâte et à pied ; sa monture docile et intelligente le suivait à quelque distance , gravissant avec une adresse extrême les escarpements de ce défilé presque à pic.
Cavalier, surpris de voir son lieutenant qu'il n'attendait pas , laissa Isabeau et courut à la rencontre d'Espère-en-Dieu, en lui disant :
i Qu'y a-t-il?
— Un de nos frères arrive de la route de Montpellier; il a rencontré les avant-postes des troupes royales : elles occupent les hauteurs de Tréviès. i
Et Espère-en-Dieu regardait Cavalier en secouant la tète avec une expression de surprise et d'épouvante.
LE MAS-NASBINALS, 117
a Elles occupent les hauteurs de Tréviès ! —~ s'écria Cavalier ; — es-tu bien sûr de cela?
— C'est Joas le blond qui avait été à la décou verte , et l'on peut s'en fier à lui.
— - Les hauteurs de Tréviès ! — répéta Cavalier avec un dépit concentré. Puis il s'écria : — Ils m'empêchent de rien tenter sur Nîmes de ce côté , et me forcent à attaquer par Boucoiran ; c'est un dangereux détour ! Ah ! si j'avais ouvert la campagne il y a dix jours comme je le voulais, Nîmes était à nous sans coup férir. Malheur , malheur à moi ! » et il frappa du pied avec violence.
A ce moment un bruit confus de voix se fit entendre dans le défilé.
§ Du Serre et Ephraïm parurent suivis d'Esprit Séguier, lieutenant du forestier, et de quelques montagnards.
L'ancien garde d'Aygoal semblait transpqrté de fureur; Du Serre tâchait en vain de le calmer.
A la vue de Cavalier, la rage du fanatique redoubla; avant que le verrier eût pu l'en empêcher, il mit le jeune chef en joue en s'écriant :
s Le péché de Judas est écrit sur ton front avec » un poinçon de fer et une pointe de diamant '. »
— Arrêtez, frère ! — s'écria le verrier en détournant le fusil au moment où ïsabeau se jetait dans les bras de Cavalier polir le couvrir de son corps.
Le jeune camisard éloigna doucement ïsabeau, et
1 Jérémie.
dit d'un ton ferme et hautain à Ephraim que Du Serre contenait arec peine :
a Que veux-tu, frère?
— Je veux te tuer parce que j'ai été rempli par le : Seigneur de force , de justice et de courage . pour i annoncer à Jacob son crime , à Israël son inis quité ! , s dit le forestier en menaçant encore Cavalier du geste.
Ceux des camisards blesses qui pouvaient marcher s'étaient approchés du groupe.
i Que me reproches-tu"? — demanda fièrement Cavalier à Ephraïm.
— Je te reproche ta trahison, Judas! Depuis douze jours les soldats de l'Eternel auraient dû descendre des montagnes.' Chaque jour tu as dit : Demain, et le jour est arrivé ou les Philistins armes et s'avancent contre la montagne sainte.
— Que dit-il"? — demanda Cavalier à Du Serre presque avec épouvante.
— Les troupes de \imes, dont tu voulais empêcher la jonction, se sont réunies à celles du
chai. Elles ont pris position àBoueoiran; appuyées sur le Gardon d'Anduze, elles couvrent le di Que faire , maintenant que nous voilà cernés de ce coté"? i dit brusquement Du Serre.
La première nouvelle apportée par Espère-en- Dieu était bien fatale ; celle qu'annonçait le i était desespérante.
• \ -.barri.
LE MAS-NASBINALS. 110
Non-seulement Cavalier ne pouvait plus rien tenter sur le diocèse de Nîmes , mais deux des corps d'armée de M. de Villars, en occupant la plaine, avaient manœuvré de façon à acculer les camisards dans leurs montagnes.
Cavalier, envisageant les effrayantes conséquences de la faute qu'il avait commise , baissa la tête avec autant de confusion que d'accablement.
« Vous voyez, — s'écria Ephraim : — le remords l'écrase ! a Le Seigneur est un Dieu vengeur ; il dif- » fère à punir , mais , à la fin , son indignation se » répand comme un feu. îl est sorti de Ninive un s bomme qui a formé contre le Seigneur de noirs » desseins '. » Que cet homme meure du supplice des traîtres ! Ma vision doit s'accomplir.
Les camisards présents à cette scène accueillirent les mots d'Ephraïm avec un murmure d'approbation farouche.
Isabeau pâlit d'effroi. Cavalier, muet, immobile, le regard fixe et attaché sur la terre , ressemblait à un coupable devant son juge.
Du Serre lui-même , toujours opposé aux violences d'Ephraïm , trouvait la conduite de Cavalier si fatale à la cause commune , qu'il gardait un sombre silence et semblait abandonner le jeune chef à la vengeance des camisards.
Un nouvel incident vint encore augmenter la fureur des révoltés contre Cavalier.
T Jôromie.
Roland arriva bientôt ; ses traits exprimaient l'anxiété la plus vive.
i Frères, — s'écria-t-il , — j'allais au camp de Cavalier; un des montagnards d'Ephraïm, qui garde son cheval au pied du défilé , m'a dit que vous étiez rassemblés ici. Les troupes royales occupent Saint- Ambroise , Barjac et la tète du pont de l'Arc, i
Puis , voyant Cavalier , Roland s'avança vers lui , et s'écria avec un accent, avec un regard foudroyant :
« Cain, qu'as-tu fait de ton frère? Xous t'avons confié notre défense ; nous nous reposions en toi. Chaque jour tu répondais à nos émissaires : Attendez. Etait-ce donc pour attendre que les Babyloniens, auxquels tu nous as vendus sans doute, nous eussent cernés de tous côtés? Combien t'ont-ils payé notre sang ? Traître ! traître ! traître ! sois maudit trois fois, s
X'opposant que le silence à ces écrasants reproches, Cavalier, le front toujours baissé, les bras croisés sur sa poitrine, sombre, immobile, semblait complètement démoralisé par cette réunion de circonstances accablantes. On eut dit que , se reconnaissant l'auteur de la perte assurée de l'armée protestante , il se résignait avec un calme désespéré à subir, sans demander merci ni pitié, les terribles châtiments de la trahison qu'on lui reprochait.
Bientôt de nouveaux émissaires vinrent confirmer ces effrayantes nouvelles et donner les détails les plus précis sur les positions, sur le nombre, sur la
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marche des forces commandées par le maréchal de Villars en personne.
D'autres camisards annoncèrent que de grands mouvements de troupes avaient aussi eu lieu dans le Rouergue et dans le Vivarais , afin de comprimer l'insurrection qui aurait pu éclater au moindre succès des rebelles des Gevennes , et leur urait ainsi donné un puissant appui.
Éphraïm, Du Serre et Roland, sans avoir de grandes notions stratégiques , connaissaient assez la configuration du pays pour comprendre que les rebelles , réduits à la défensive , entourés de toutes parts et isolés des provinces sur le secours desquelles ils comptaient, étaient dans une position presque désespérée.
Aux yeux de tous , Cavalier devait être seul responsable des terribles événements qui avaient si subitement changé la face des affaires. L'air impassible et morne du jeune camisard, qui ne trouvait pas une parole, augmentait encore l'irritation des autres chefs contre lui.
<l Mais enfin , — s'écria Du Serre en le saisissant vivement par le bras , — réponds , explique-toi. Peux-tu réparer tout le mal que tu nous as fait? ou bien le Seigneur, justement indigné de ton crime, t'a-t-il retiré son esprit? »
Cavalier ne répondit pas ; il jeta un vague regard sur Du Serre , et sembla rester étranger à ce qui se passait autour de lui.
Indignés de ce lâche abattement ou de cette dé-
daigneuse insouciance , les camisards poussèrent des cris menaçants.
A leurs yeux, Cavalier, frappé par la main du Seigneur, était presque privé de raison. Cette manifestation de ia colère divine le dévouait à la juste vengeance de ses frères.
» L'Esprit Saint s'est retiré de lui ; je demande qu'il meure , — dit Ephraïm.
— Qu'il meure ! — dit Roland après un moment d'hésitation.
— Et cependant c'était notre meilleur capitaine ,
— s'écria Du Serre , qui sentait toute la valeur du génie militaire de Cavalier. — Avant son inexplicable trahison, le Seigneur l'avait toujours inspiré. S'il eut exécuté son plan de campagne, nous pouvions compter sur la victoire, nous pouvions dicter des lois à nos ennemis. Aujourd'hui nous sommes dans une position désespérée, nous avons à combattre une armée nombreuse , disciplinée , commandée par un général habile.
— Et l'appui de Dieu nous manqua-t-il jamais?
— s'écria Ephraïm avec indignation. — Les soldats de l'Eternel sont-ils donc des femmes '? Leurs glaives sanglants sont-ils donc des roseaux? L'armée du Seigneur est-elle donc une nuée de moucherons qu'un souffle peut disperser? Les Aloabites pourront-ils donc si facilement vaincre ceux à qui Dieu prête sa force? & Tireront-ils Léviathan hors de l'eau i avec l'hameçon? Se joueront-ils de lui comme d'un i passereau? Le lieront-ils afin qu'il serve de jouet
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» à leurs enfants? Qu'ils mettent les mains sur lui » s'ils l'osent! Qu'ils essaient de lui ouvrir la bouche » pour lui mettre le mors ! La terreur habite autour » de ses dents. » Faute d'un moissonneur infidèle > la moisson restera-t-elle sur pied? Le Seigneur a retiré son esprit de ce traître, il éclairera quelque autre de nos frères : la cause de Dieu est impérissable. — Puis montrant Cavalier: — Avant tout, le sang du bouc d'Israël doit couler, son sang doit être agréable au Seigneur.
— Oui, oui, qu'il meure, puisqu'il nous a renonces, puisqu'il nous a trahis! — crièrent les camisards. »
Isabeau , dont l'émotion et la terreur avaient toujours augmenté pendant cette scène effrayante , et qui ne pouvait comprendre la cause de l'opiniâtre silence de Cavalier, se jeta aux pieds de Du Serré en demandant grâce.
A ce moment , il s'opéra un grand changement dans la physionomie du jeune Cévenol : il redressa la tète avec fierté, son regard devint rayonnant, son air impérieux.
« ïl s'éveille enfin, — s'écria Ephraïm ; — ce lâche aura au moins la conscience du supplice que mérite sa trahison.
— Qui parle ici de lâche? qui parle ici de trahison? î) dit Cavalier d'une voix haute et menaçante ; et à chacune de ces interrogations il s'avança d'un 'pas résolu vers les autres chefs.
A chaque pas il semblait grandir.
Lorsqu'il fut près de Roland, d'Ephraïm et de Du Serre, il les toisa d'un regard dédaigneux ; il les domina de toute la hauteur de son génie.
Un moment les trois chefs furent frappés maigre eux de l'air imposant, presque iûspiré de Cavalier : mais ils eurent bientôt honte de ce mouvement de faiblesse.
« Oui, ta es un lâche, tu es un traître , et tu mérites le supplice, parce que les troupes royales occupent le diocèse de Nîmes , et que , par ta faute , elles nous cernent dans les montagnes ! — s'écria Kphraïm.
— Tu es un lâche, tu es un traître, et tu mérites le supplice , parce que les Philistins sont campés à Boucoiran, àTreviès, et nous cernent dans les montagnes ! - dit Roland.
Au lieu d'être, comme les autres chefs l'avaient cru, accablé par un desespoir stupide. Cavalier, avec cette rapidité de conception particulière aux grands capitaines, s'était occupé de combiner un audacieux plan de campagne , qui , bravement exécuté , devait arracher les camisards à leur position desespérée.
Aussi, lorsque, sortant de la méditation profonde qui l'avait absorbé, il entendit Ephraïm l'accuser de trahison, il croisa ses bras avec un geste rempli d'audace et de mépris. Sans daigner répondre à ses accusateurs, il dit d'une voix aussi grave que s'il eût présidé un conseil de guerre au milieu de son camp :
c J'ai besoin d'avoir des détails plus précis que ceux qu'on m'a donnés sur la position des troupes
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royales. Que ceux de nos frères qui ont rencontré l'armée me répondent. »
Les trois chefs, stupéfaits de l'assurance de Cavalier, se regardèrent sans pouvoir prononcer un seul mot.
« Frère Cavalier, — dit un camisard, — j'arrive de Montpellier. J'ai vu les avant-postes des troupes royales sur les hauteurs de Tréviès ; elles ont le ruisseau de Genevoux à gauche , et les bois d'Asges à droite.
— Combien sont-elles? — demanda Cavalier.
— Il y a environ six mille hommes , — répondit le camisard.
— C'est bien, — dit Cavalier avec le plus grand sang-froid. Puis , s'adressant à un autre : — Quelle est la position des troupes qui occupent Barjac ?
— Frère , elles s'étendent depuis le pont d'Arc jusqu'à Barjac.
— Y a-t-il beaucoup de cavalerie?
— Trois régiments , frère , et quatre mille hommes d'infanterie.
— Tu as du parcourir la basse route du Ventalou en allant à Barjac ; y as-tu vu quelque poste de troupes sur la hauteur?
— Non , frère , aucun ; les derniers avant-postes sont dans la vallée.
— C'est bien, — dit Cavalier. S'adressant à un troisième Cévenol : — D'où viens-tu ?
— De la rive de l'Hérault , frère.
— Y as-tu vu quelque poste?