XL II
range ou ferme de Vendras était un grand bâtiment isolé au milieu de la plaine et adosse à un monticule couvert d'un bois de châtaigniers épais.
Comme toutes les habitations du pays, la ferme avait été incendiée ; mais elle était si solidement construite que, malgré le feu, une grande partie de ses murailles restaient encore debout et servaient alors de retraite aux canàsards noirs et à leur terrible chef Jean Marius , dont on a parle quelquefois dans le cours de ce récit.
La bande de ces scélérats, d'abord composée de cent hommes environ, avait été de beaucoup réduite par la résistance desespérée des catholiques et par les poursuites des cadets de la croix que commandait l'ermite. Depuis longtemps Cavalier attendait le moment favorable pour faire une éclatante justice de ce qui restait de camisa Ceux-ci, ne
se défiant pas de leurs coreligionnaires , étaient depuis deux jours venus s'établir dans cette ferme isolée.
Les atrocités commises par les camisards noirs avaient été souvent attribuées aux camisards protestants. L'autorité morale de la cause de ces derniers en avait beaucoup souffert. Un crime épouvantable , dont nous parlerons tout à l'heure, avait soulevé récemment l'indignation de toute la province. Aussi Cavalier était-il résolu à mettre un terme à ces horreurs qui pouvaient compromettre si gravement les révoltés , même dans l'esprit des populations protestantes dont l'appui faisait toute la force des militants.
En moins d'une demi-heure, Cavalier et son lieutenant arrivèrent près de la ferme.
A mesure qu'ils en approchaient, des chants, des cris de joie et d'ivresse parvenaient jusqu'à eux.
« Tenez, frère Cavalier, — dit Espère-en-Dieu en apercevant un homme endormi au pied d'un mur en plein soleil, — voilà sans doute une de leurs sentinelles qui cuve son vin. »
Il était impossible de rien voir de plus hideux que ce brigand.
Il avait la figure noircie d'huile et de charbon , comme tous ceux de sa bande , dans le double but de se rendre méconnaissable et d'inspirer plus de terreur à ses victimes. Sa casaque en lambeaux était tachée de sang. Il portait un long couteau à sa ceinture de corde. Son mousquet était par terre , à côté d'une cruche renversée qui contenait encore un peu de vin. Ce misérable dormait si profondément, que les pas des deux camisards ne purent l'éveiller,
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il Commence par pendre celui-ci à ce tronc d'olivier, — dit froidement Cavalier. — Il mérite doublement la mort comme vedette surprise et comme assassin.
— Frère, je n'ai pas de corde, — dit Espère-en- Dieu.
— Les papistes ne marchent jamais sans leur rosaire, ces gens-là non plus. Voici le leur; — et du bout du pied il montra la ceinture de corde du brigand. — C'est le symbole de leur vie et de leur mort. Dénoue sa ceinture, elle suffira. L'arbre n'est pas haut, i
Le camisard noir était si complètement ivre, qu'il fiit pendu au tronc d'olivier par Espère-en-Dieu , artisan robuste , sans faire la moindre résistance et sans pousser un gémissement.
Le lieutenant de Cavalier souleva le brigand et lui passa le cou dans le nœud coulant qu'il avait attaché à une forte branche d'olivier ; puis l'homme retomba et s'étrangla par son propre poids.
Cette exécution faite avec une incroyable célérité , Cavalier et Espère-en-Dieu s'avancèrent vers la ferme.
La cour, entourée de décombres noircis par l'incendie , était remplie de marchandises volées , de bétail et de provisions enlevées par ces brigands. Là on voyait des tonneaux de vins en perce, ici un bœuf à demi écorché, ailleurs des moutons et des chèvres broutant quelques plantes parasites ; plus loin, dans la poussière , et à moitié déchirés , des ballots de
toile et de cadis , enlevés sans doute aux muletiers qui traversaient les Gevennes pour aller dans le Rouergue. Enfin , des malles ouvertes , brisées à coups de hache et remplies d'habillements en désordre , étalaient les dépouilles de quelque voyageur assassiné.
Rien de plus affreux que cette scène de pillage et de dévastation encadrée par des ruines presque fumantes.
« Tu vois, c'est nous qu'on accuse ! » dit Cavalier à Espère-en-Dieu.
Puis d'un pas ferme il se dirigea vers l'intérieur de la grange.
Au moment où il allait entrer dans un passage qui conduisait à la salle basse de l'habitation, un homme en sortait ; il tenait une cruche à la main , et venait sans doute puiser à un des tonneaux mis en perce dans la cour. Il avait aussi la figure noircie et portait un couteau à sa ceinture.
v. Qui vive? — dit-il d'une voix avinée à Espèreen-Dieu en s' arrêtant sur le seuil de la porte d'un air menaçant.
— Visage noir et mains rouges, — répondit Espère-en-Dieu , qui savait le mot de ralliement de ers misérables.
— Passe , — dit le brigand , — le capitaine est à table. Si tu as faim, entre; tu n'auras pas que des os à ronger.
\}\i bruit effroyable, mêlé de chants, de cris, d'imprécations de toutes sortes, se faisait entendre
56 JEAX CAVALIER.
dans la cuisine de la ferme , qui servait alors de salle de festin aux camisards noirs.
Jean Cavalier et son lieutenant y entrèrent hardiment. Au milieu du tumulte , ils purent , sans être aperçus , contempler un moment cet étrange et hideux spectacle.
Qu'on se figure une pièce énorme sans autre toit que quelques chevrons de charpente à moitié brûlés , tenant çà et là aux murailles noircies. Un mouton entier rôtissait devant la cheminée. Les brigands, au nombre de seize, entouraient une espèce de table faite de planches posées sur des tonneaux et couverte de viandes et de cruches de vin. A l'extrémité de cette table , on voyait Jean Marius , ancien boucher dTzès. C'était un homme d'une taille colossale, d'une figure repoussante et presque méconnaissable à cause de la suie et de l'huile dont il était tatoué comme ses gens ; sa barbe et sa chevelure noires , hérissées, se confondaient avec les poils de sa casaque de peau de chèvre. Ses yeux étaient rouges , ardents ; il ressemblait plutôt à une bête sauvage qu'à un homme.
Sans doute il racontait aux brigands quelqu'une de ses sanglantes prouesses, car tous l'écoutaient avec une profonde attention.
Ayant par hasard tourné la tète du côté de la porte, il aperçut le lieutenant de Cavalier, et s'écria avec l'accent de la surprise en se levant à demi : « Espère-en-Dieu ! Que viens-tu faire ici? »
A ces mots , tous les camisards noirs regardèrent les nouveaux venus.
Le lieutenant s'avança résolument vers Jean Marius , et lui dit : « Je viens m'enrôler dans les camisards noirs, si tu veux de moi et de mon camarade que voici. Cavalier devient pire qu'un ministre. Nous ne sortons du prêche que pour la prière. J'aime mieux chanter une chanson à boire qu'un psaume ; j'aime mieux visiter les coffres d'un paisible voyageur que les poches d'un officier du roi après le combat.
Tu n'es pas dégoûté, Espère-en-Dieu, — dit
le brigand. — Mais d'abord il faudra changer ton nom et t' appeler Espère-en-Diable, si tu fais bande avec nous. »
Les camisards noirs applaudirent à grands cris cette plaisanterie de leur chef, qui continua étendant sa large main dans la direction de la montagne où s'élevait le camp de Cavalier :
ce Ce chef imberbe, cette femmelette est donc toujours perchée là-haut comme une poule sur son juchoir, à piailler des litanies comme une nonne? Un beau jour, quand j'aurai un coup de vin dans la tête, j'irai chercher Cavalier dans sa montagne, je l'apporterai dans mon abattoir et j'en ferai quatre quartiers. Il me gêne , moi.
Si vous avez besoin de quelqu'un pour vous
aider dans cette besogne , vous pouvez comptez sur moi , — dit Cavalier.
— Toi , mon petit homme ! — reprit le brigand
pu souriant avec mépris. — A quoi diable pourrastu m'aider? Tu ue pourrais pas seulement aiguiser mon couteau de boucher. Tiens, regarde-moi cette lame-là. — Et Marias lui tendit un long et large couteau qu'il avait à sa ceinture. — Depuis dix ans il me sert, bêtes et gens ne s'en sont jamais mal trouvés ; du moins ils ne sont pas revenus me le dire. Mais tu en veux donc beaucoup à Cavalier?
— Beaucoup, — dit Cavalier, — et ma haine me donnera les forces que je n'ai pas.
— Tu m'as l'air, malgré ta jeunesse, d'un bon compagnon. Et Cavalier, que dit-il de moi?
— Qu'un jour ou l'autre il te pendra , — dit Cavalier.
— Oui, on m'a déjà rapporté ce propos-là; mais ca arrivera quand les agneaux saigneront les bouchers , — reprit Jean Marins en riant d'un rire féroce. — Il me pendra ! Par l'enfer où ira mon âme ! je tondrais bien voir ça.
— Et moi aussi , — dit Cavalier.
— Ah! tu veux être des nôtres, Espère-en-Diable , — reprit Jean Marins après un moment de réflexion ; — et toi aussi, mon petit... comment t'appelles-tu?
— Daniel , — dit Cavalier.
— Et toi aussi, mon petit Daniel, — reprit Jean Marins. — Mais , saiez-vous une chose, c'est que, pour être camisard noir, il faut faire ses preuves?
— Nous ferons nos preuves, — dit Espère-en- Dieu.
— Et de plus , il faut que ces fils de Belzébuth * (il montra sa troupe) , que mes braves chiens de boucher consentent à vous faire place au pillage et au meurtre. Y consentez-vous , mes fils ? » dit Jean Marias.
Ceux de sa bande qui n'étaient pas complètement ivres, et c'était le petit nombre, répondirent à grands cris qu'ils recevraient les deux camisards parmi eux s'ils passaient par l'épreuve.
a Et quelle est l'épreuve? — demanda Cavalier.
— Il faut , — dit Marius , — travailler dans mon abattoir pour être reçu de la confrérie des mains rouges et des visages noirs , et jurer par le feu et par la barre de fer.
— Qu'est-ce que cela veut dire? — demanda Espère-en-Dieu.
— Cela veut dire qu'il faut tuer quelqu'un devant nous pour être un camisard noir, et en vrai camisard noir être digne du feu du bûcher et de la barre de la roue. Nous autres , vois-tu , nous sommes tous égaux devant le grand diable de l'enfer, l'un n'envie rien à l'autre.
— C'est juste , — dit Espère-en-Dieu ; — nous tuerons quelqu'un devant toi , tu peux y compter.
— Je t'en donne ma parole , — dit Cavalier.
— Tu me semblés bien hardi , mon petit Daniel , — dit Jean Marins , — mais je crois que tu te vantes. Il ne s'agit pas ici , vois-tu , d'attaquer un taureau sauvage avec l'épieu , le danger donne du courage ; mais il s'agit d'égorger sans pitié quelque
chose comme un agneau ou une brebis , autrement dit une femme ou un enfant. »
Cavalier réprima l'horreur que lui inspirait le langage de ce monstre , et répondit froidement :
a II est vrai que j'aime mieux tuer celui qui se défend que celui qui se rend. J'ai été soldat. Maintenant qu'il s'agit de faire le bourreau , je tâcherai de m'y habituer, et je suis sûr que j'y parviendrai; et je serai sans pitié, je te le promets, — ajouta Cavalier en jetant un regard singulier sur l'ancien boucher.
— Hum... tu ne sais pas à quoi tu t'engages, — dit Jean Marius ; et lui montrant un des brigands qui dormait sur la table :
— Tu vois bien celui-là? — dit-il à Cavalier.
— Oui.
— C'est Eriol de Toulon. Avant l'épreuve il disait comme toi, qu'il serait sans pitié. Eh bien ! j'ai été obligé de venir à son aide pour le meurtre de madame de Miraman , qu'on lui avait donnée pour s'essayer; il est vrai que, dans la suite , il s'est fait pardonner sa faiblesse. »
Cavalier frissonna en songeant qu'il avait devant lui les auteurs de l'effroyable crime dont les détails avaient épouvanté le Languedoc.
Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets , et fut sur le point d'étendre Marius à ses pieds ; mais, réfléchissant que le châtiment ne serait ni assez exemplaire ni assez solennel , il contint son indignation.
a Ce meurtre s'est-il donc passé comme on l'a raconté? — demanda Cavalier.
— Je ne sais pas comme on l'a raconté, — reprit brutalement Marius ; — mais comme moi et mes gens nous avons fait le coup, je puis en parler mieux que personne.
— Contez-nous donc cela , Jean Marius , — dit Espère-en-Dieu ; — cela nous instruira , et nous montrera ce que nous avons à faire.
— Tu ne sais pas une chose , Espère-en-Diable ,
— dit tout d'un coup le brigand d'un air sombre,
— j'ai dans l'idée que tu pourrais bien être un traître , toi et celui-là, que tu appelles Daniel ; — puis s'adressant à deux de ses gens, il leur dit : — Gardez la porte. »
Les deux brigands se levèrent , et d'un pas aviné allèrent se poster près de l'entrée de la salle , pendant que Marius attachait un regard perçant sur les deux camisards.
Cavalier et Espère - en - Dieu restèrent impassibles.
Le jeune chef dit à Marius avec le plus grand sang-froid :
a En quoi pouvons-nous te trahir? Nous venons à toi , seuls et sans armes , tu peux t'emparer de nous ; et quand même nous t'échapperions , tu ne te caches pas des crimes que tu commets : ce n'est pas nous , n'est-ce pas , qui apprendons au Languedoc que tu as assassiné madame de Miraman ?
— Non pas , mille tonnerres du diable ! je le crie
til JE AS CAV ALIE&
assez haut, — dit Marias avec un horrible cynisme,
— et je m'en vante !
— Et tu tais bien. Chacun repond de ses oeuvres,
— reprit Cavalier : — mais tu te défies de nous . tu as tort. Tu as parle d'épreuve, ordonne et tu verras qui nous sommes !
Apres avoir réfléchi quelques instants, Marias, dont les idées étaient déjà obscurcies par le vin, trouva le raisonnement de Cavalier très-juste; il ordonna à ses gens de revenir à leur place, et dit à Cavalier :
» Mon petit Daniel, décidément tu a> l'air d'un brave, et tout à l'heure je vais t'eprouver. Mais puisque tu veux que je te conte l'histoire de cette madame de Aliraman, la voilà. Cette femme était partie d'Ezès pour aller rejoindre son mari à Arabroix : elle était en voiture, elle avait avec elle deux femmes, son valet et son cocher. Son chemin, tu dois savoir cela puisque tu connais le pays , était de passer à une portée de fusil d'ici , sur la lisière de la châtaigneraie.
— Là-bas, derrière la ferme? — demanda Espère-en-I)ieu.
— Tout juste , vers le petit bois , qui est fourre, excepte dans une certaine clairière dont je te vais parler. In de nos gens nous avait avertis du départ de madame de Miraman. Elle devait nous passer sur les trois heures du soir. Elle a été exacte : il était environ trois heures. Nous attendions ici en buvant, quand Eriol vient nous dire qu'on voyait la
voiture. Mous nous trouvions quatre , le reste de la bande était aux provisions. Il y avait donc moi, Ériol , François et Jérôme. Nous courons à la châtaigneraie. — Arrête! que je dis au cocher en lui cassant la tête d'un coup de pistolet. Il arrête , bien entendu. Le valet s'échappe pendant que nous ouvrons la portière. Les deux femmes descendent comme des effarées. Nous les conduisons dans la châtaigneraie. Madame de Miraman demande grâce, m'offre cinquante louis, un diamant, sa ceinture d'or ; je prends le tout, et, pour épreuve, j'ordonne à Eriol de la tuer, ainsi que les servantes. C'était son épreuve, comme je te l'ai dit. Il obéit tant bien que mal, et si mal, que j'ai été obligé d'achever la Miraman , et que l'une des deux servantes en a réchappé , quoique nous la croyions morte. C'est ce qui prouve , mes enfants , que ce n'est pas encore si facile qu'on croit de tuer des femmes. »
En disant ces derniers mots , soit qu'il fût appesanti par le vin, soit que le remords vint un moment troubler cette âme féroce, le brigand appuya sa tête sur ses deux mains, et garda un instant le silence.
Cavalier, ne pouvant surmonter l'horreur que lui inspirait ce monstre , fit un signe à Espère-en-Dieu, qui trouva moyen de sortir sans être vu des camisards noirs.
a Ah çà! à quand l'épreuve? — dit résolument Cavalier.
— Hein ! — dit Marius en se réveillant comme en sursaut, — que veux-tu? qu'est-ce que tu dis?
— Je demande l'épreuve, — dit froidement Cavalier.
— Tu es bien presse .' Allons, soit. - Puis, s adressant à un des camisards noirs :
— Julien, va chercher les deux femmes. ?
Cet homme descendit par un escalier dont l'ouverture communiquait à cette pièce.
« Tu as des femmes ici! — s'écria Cavalier.
— Ce matin , au point du jour, nous avons arrête
rageurs. Leur voiture est là, derrière l'abreuvoir. Il y avait deux femmes et deux hommes qui venaient de Montpellier , escortes par cinq dragons. A notre première attaque, les soldats ont tourne bride , contre leur habitude. Mais c'est que leur habitude n'est pas d'avoir affaire à des camisards noirs, mais à ces camisards dt la-haut, — et il montra les montagnes, — moitié ministres, moitié vieilles femmes.
— Tu as raison. Marins; ce sont de vrais cœurs de tourterelles. Mais ces soldats ont donc tourne bride devant tes gens?
— Comme de juste, car on ne les regarde pas longtemps en lace. Les (faragons ont pourtant sabre un de mes hommes. Je ne voulais dépêcher les femmes que ce soir, au clair de la lune : mais le diable t'en-
ur hâter leur affaire. Tu tireras au sort avec
-en-Diable , car il y en a une jeune et une
vieille à tuer. Pour les uns, la vieille est plne
cile a tuer, a cause des cheveux blancs: pour les
antres, au contraire, ce sont les cheveux noirs de la
jeune qui rendent le meurtre moins facile. C'est pour cela que vous tirerez au hasard. »
Cavalier frémit en songeant que quelques heures plus tard un nouveau meurtre pouvait encore ensanglanter les Cevennes. Il écoutait avec anxiété du côté de la porte.
— Tiens, — dit Marius en apercevant l'absence du lieutenant de Cavalier , — où est donc Espèreen-Dieu?
— Il va revenir ; il a eu soif, il est allé remplir une cruche au tonneau , — dit froidement Cavalier en se mettant sourdement en défense.
— Mais voilà du vin sur la table , — dit Marius d'un air de soupçon. — Sang et massacre ! il y a là quelque trahison ! — ajouta-t-il en s'avançant sur Cavalier son couteau à la main, pendant que les camisards noirs qui n'étaient pas ivres se levaient brusquement de table.
— A moi, Israël! » s'écria Cavalier en évitant adroitement un coup furieux que lui porta Marius.
Et , se précipitant sur le brigand avec intrépidité, il le saisit corps à corps, et le renversa les reins ployés sur la table.
Au même instant , trente camisards , qui pendant la nuit étaient sortis du camp et étaient venus s'embusquer dans la châtaigneraie de la ferme de Vendras , par les ordres de Cavalier, se précipitèrent dans la salle sous la conduite d'Espère-en-Bieu. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire , les brigands , dont les trois quarts étaient ivres , furent sai-
sis et garrottés. Cette exécution était à peine terminée, qu'on entendit la voix de l'homme que Marius avait envoyé à la cave pour y chercher de nouvelles victimes. i Monte , monte toujours , tu verras ce qu'on te veut, disait cet homme. ?
On ne saurait peindre la stupéfaction de Cavalier lorsqu'il vit le camisard noir remonter de la cave, traînant après lui Toinon la Psyché, plus pâle qu'une morte , et dame Bastien non moins épouvantée.
Malgré lui, le chef cévenol fut frappé de cette étrange fatalité qui, une seconde fois, ramenait Toinon près de lui ; qui , une seconde fois , le mettait à même de lui sauver la vie.
Il éprouva de nouveau cette impression étrange, profonde , qu'il avait déjà ressentie sur le Rhan- Jastrié ; à la vue de cette charmante créature , il sentit son front rougir, son cœur hattre, il baissa les yeux devant le regard suppliant de la Psyché , qui, tombant à ses genoux , lui cria : Grâce , monsieur, grâce! ne nous tuez pas!
— Rassurez-vous, madame, — dit Cavalier ; — je venais au contraire ici faire un terrible exemple des brigands qui vous ont arrêtée.
— Ce ne sont donc pas des camisards ? — s'écria Toinon.
— Xon, madame, — dit fièrement Cavalier; — les camisards se battent pour la cause de Dieu et pour leur liberté , ils ne volent ni n'assassinent les voyageurs. — Puis se retournant vers Marius , qui
hurlait en se débattant sous ses liens comme une bête sauvage prise dans les rets :
« Me connais-tu?
-— Non, — dit le brigand, — mais que mon couteau soit maudit! J'aurais dû t'égorger comme un veau de six mois , je t'avais sous la main , et je n'avais qu'à dire : Tue !
— Je suis Jean Cavalier! »
Marius fit un bond de rage, et poussa un cri de désespoir impuissant.
« J'ai dit que je te ferais pendre, toi et les tiens ; cette sentence sera tout à l'heure exécutée sur le théâtre de ton crime.
— C'est pour cela que tu es venu me trahir , que tu t'es déguisé ! — cria Marius en écumant ; — . ah ! scélérat !
— Je sais venu te châtier moi-même , — dit Cavalier avec dignité , — pour qu'on sache bien en Languedoc que les camisards sont étrangers aux abominables forfaits que, toi et ta bande , vous commettez depuis si longtemps ; tu n'as plus qu'un quart d'heure à vivre , fais ta prière.
— Je n'ai pas de prière à faire ! — cria le misérable en blasphémant! — Et dire que je t'ai eu au bout de mon couteau ! — ajouta-t-il avec de nouveaux efforts de rage.
— Ah! monsieur, par pitié, — dit la Psyché épouvantée ; — permettez-moi de sortir d'ici, faites rendre la liberté à mon frère, qui est en bas, attaché dans cette cave avec notre cocher. *
Cavalier fit un signe à Espère-en-Dieu , qui descendit aussitôt chercher Taboureau , le prétendu frère ; puis, le jeune Cévenol dit à la Psyché, en ouvrant une porte qui donnait sur une des cours de la ferme :
- Venez ici , madame , ce spectacle en effet doit vous effrayer. Remettez-vous, s
Toinon était en proie à la plus vive émotion : elle venait de courir un grand danger ; elle se trouvait en face du plus mortel ennemi de Tancrède, en face de celui de qui dépendait la vie de l'homme qu'elle adorait, et pour qui elle allait affronter de nouveaux périls.
La Psyché s'appuya sur les bords d'une fenêtre basse, passa les mains sur son front, comme pour mieux recueillir ses idées.
Cavalier la contemplait avec une sorte d'extase involontaire ; il n'avait jamais rencontré de créature plus séduisante.
Toinon , un peu rassurée , leva sur lui ses beaux yeux, et lui dit : « J'espère, monsieur, que vous allez nous rendre à la liberté, moi et mon frère? »
Cavalier, sortant de sa stupeur, lui répondit assez brusquement : i Madame, qui êtes-vous? Je vous ai déjà vue , vous étiez prisonnière des nôtres. Depuis cette époque, qu'ètes-vous devenue? Qà allezvous? Qui est votre frère ? j
Psyché répondit facilement à ces questions. Longtemps gardée en otage avec son frère par les eami-
sards, elle était parvenue à s'échapper et à gagner Montpellier. De là elle voulait retourner à Lyon, puis à Paris. On lui avait enseigné la route du Rouergue comme la plus sûre. Le matin même elle avait été arrêtée et abandonnée par son escorte. Enfin elle s'appelait la comtesse de Nerval ; elle était veuve , et son frère, le chevalier Taboureau, l'accompagnait.
Tout ce récit fut fait avec le charme naturel à la Psyché. Reprenant peu à peu sa présence d'esprit, elle ajouta quelques gracieuses flatteries sur le caractère de Cavalier, dont elle avait entendu vanter la noblesse et la générosité. Aussi elle ne doutait pas que le jeune chef, compatissant à son cruel sort, ne la remît aussitôt en liberté, elle et son frère, et ne lui permît de continuer sa route en lui accordant un sauf-conduit.
Cavalier l'écouta attentivement. Il réfléchit longtemps après que la Psyché eut parlé. Il était encore absorbé dans un silence qui inquiétait Toinon , lorsque le sigisbé parut, accompagne d'Espère-en- Dieu.
Claude n'était instruit de rien. Le spectacle qu'il avait vu dans la cuisine de la ferme ne devait pas le rassurer. Les camisards noirs, garrottés et gardés par les gens de Cavalier, blasphémaient ou hurlaient de rage , et leurs gardiens n'avaient pas l'air moins farouches que leurs prisonniers.
Taboureau reconnut Cavalier et se sentit très-intimidé par la présence de ce chef redoutable, dont
les sourcils froncés, la bouche sévère et dédaigneuse, révélaient le caractère ahier.
a Voici l'homme, i dit Espère-en-Dieu à son chef en lui montrant Claude, qui fit coup sur coup trois profondes révérences en disant au camisard :
2 J'ai déjà eu l'avantage de rencontrer monsieur le capitaine sur une montagne escarpée et non loin d'un certain abominable trou noir que... -
Mais Espère-en-Dieu, interrompant Claude, dit à Cavalier, qui regardait le sigisbé d'un air distrait :
a Le quart d'heure est passé, frère Cavalier; fautil les pendre ? i
Claude ht un terrible soubresaut, croyant qu'il s'agissait de lui, et regarda Cavalier avec effroi.
■ Oui, dit ce dernier d'une voix lente.
— Il faut les pendre tous les dix-sept ? — demanda le lieutenant.
— Tous. Qu'ils soient attachés aux arbres de la châtaigneraie où le crime s'est commis. De retour au camp, tu feras un ccriteau qu'on clouera au-dessus du cadavre de Marius. Sur cet écriteau on lira : Jean Cavalier, par l'ordre du Seigneur, a puni les camisards noirs de leurs crimes. i>
p]spère-en-Dieu disparut, et Claude, commençant à entrevoir la vérité, respira plus librement et échangea un regard d'intelligence avec la Psyché.
i Vous venez de Montpellier et vous allez à Lyon? — demanda Cavalier à Toinon après un nouveau silence.
— Oui, monsieur, et j'espère qu'après nous avoir
sauvés , moi et mon frère , d'un grand danger, vous mettrez le comble à votre générosité en nous laissant libres.
— Je ne puis, aujourd'hui du moins, madame, vous laisser libres ; demain vous saurez ma volonté.
— Ah! monsieur, par pitié...
— Madame, — dit presque durement Cavalier, — ce qui vient de se passer devant vous tout à l'heure vous montre assez que je sais, quand je le veux, prendre des résolutions promptes et décisives.
— Il est vrai, seigneur capitaine, — dit Claude en répétant avec un certain effroi les mots de Cavalier.
— Faut-il les pendre ? — Oui. — Tous les dix-sept?
— Oui. — Bit... Il est impossible en effet d'être plus expéditif, et je gagerais qu'à cette heure. . .
— Demain donc , madame , — reprit Cavalier en interrompant Taboureau , qu'il n'avait pas entendu , — vous saurez si vous pouvez continuer votre route.
— Mais jusque-là, monsieur?
— Jusque-là, — dit Cavalier en réfléchissant,— il y a sur le versant de la montagne où est bâti mon camp une maison déserte que le feu a épargnée; quatre soldats vont vous y conduire avec votre frère ; ils vous y garderont jusqu'au moment où je vous dirai mes intentions.
— Et notre voiture? — dit Claude.
— On va y atteler vos chevaux, qui sont dans une des cours ; on y remettra les objets que ces misérables ont pillés, et dans une heure vous serez dans l'habitation dont je vous ai parlé.
— Mais, monsieur, promettez-nous au moins que demain nous serons libres, — dit la Psyché.
— Je ne puis rien promettre, madame, u dit sévèrement Cavalier ; puis, appelant un de ses camisards, il lui donna des instructions relatives au départ de Toinon et de Taboureau , qui bientôt furent conduits dans la maison dont on a parlé.
Triste et rêveur, le jeune Cévenol regagna sou camp.
La maison qui servait de retraite, pour ne pas dire de prison, à la Psyché et à Taboureau, appartenait à un riche bourgeois d'Anduze. Charmé sans doute de l'admirable vue qu'on découvrait du versant de la montagne, il y avait fait bâtir cette habitation de plaisance. Elle s'élevait à mi-côte sur une pente trèsescarpée au faîte de laquelle s'étendait le camp de Cavalier.
Les troupes chargées d'incendier les paroisses du plat pays n'avaient pas pris la peine d'aller détruire cette demeure isolée. Grâce à cet heureux hasard, elle était demeurée parfaitement habitable.
LA MAISON 1SOLEK. 73
Elle se composait d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et d'un charmant jardin planté d'orangers, de magnolias, de troènes du Japon, d'acacias de Gonstantinople et d'autres arbres assez rares. Exposés au midi, et défendus des vents du nord et de l'ouest par les escarpements supérieurs de la montagne, leur végétation était magnifique.
Le jardin avait été abandonné depuis longtemps, mais les plantes bulbeuses et les fleurs bisannuelles de la saison précédente s'étaient naturellement et si abondamment reproduites que leurs masses , bigarrées de mille couleurs , envahissaient les allées et couvraient les plates-bandes.
Ici l'on voyait de grosses touffes d'amaryllis avec leurs ombelles de fleurs pourpre , semées de points d'or ; là des colchiques à longues grappes de fleurs roses odorantes; plus loin des coréopsis d'un jaune orange à disque brun; c'était encore une profusion d'asters , de balsamines , de reines-marguerites formant les plus riantes corbeilles naturelles ; quelques vignes et quelques clématites qui n'avaient pas été taillées enlaçaient un bosquet d'orangers de leurs souples et longues guirlandes.
Le gazon avait poussé très-haut et était mêlé d'une foule de petites fleurs agrestes d'un charmant effet. Un ruisseau qui descendait de la montagne, et dont le cours avait été entravé par quelques ébou- Icments de l'hiver, envahissait une partie du jardin. L'humidité qui résultait de cet épanchement des eaux suffisait pour conserver toutes les fleurs fraîches et
éclatantes, malgré le s oleii brûlant du midi. On trouvait peut-être même plus de charmes dans le désordre luxuriant et un peu sauvage de cette délicieuse oasis que dans la symétrique régularité d'un jardin entretenu par la main de l'homme.
La maison, sans être meublée avec une grande recherche, était pourvue de tout ce qui pouvait rendre le séjour de la campagne agréable.
Toinon y trouva des livres, des gravures, un luth et un clavecin ; ce dernier instrument était absolument inutile par son complet désaccord ; mais , au moyen de quelques cordes neuves industrieusement posées par Taboureau , la Psyché put se servir du luth, dont elle jouait à merveille.
Il y avait deux jours que Toinon et le sigisbé étaient prisonniers de Cavalier, et pourtant le jeune chef n'avait pas encore paru.
Taboureau, joyeux de sa bonne action et assez rassuré sur le danger qu'il pouvait courir, s'était fort occupé d'arranger pour Toinon un petit salon au rez-de-chaussée , d'où l'on découvrait une vue ravissante.
Il était environ huit heures du soir; le soleil commençait à jeter d'obliques rayons; la journée avait été magnifique. Toinon, vêtue d'une longue robe blanche garnie de rubans bleus, coiffée en cheveux, était assise dans un grand fauteuil de tapisserie sur le seuil de la porte du salon, d'où l'on découvrait au loin la plaine et la vallée dans toute leur immensité.
La Psyché se trouvait si heureuse d'avoir Taboureau près d'elle pour toutes les raisons dont nous avons parlé, ce bonheur imprévu lui avait donné tant de courage, qu'elle pensait presque sans effroi à la mission dont elle s'était chargée. Ayant désormais un témoin de sa conduite , ses pénibles préoccupations avaient cessé ; elle était tout entière à l'espoir et à la volonté de sauver Tancrède , qui était peutêtre près d'elle dans le camp de Cavalier.
Cette quiétude d'esprit, cette espérance radieuse donnaient un nouveau charme à la physionomie de la Psyché.
Taboureau, assis à côté d'elle, était vêtu d'un justaucorps et de haut-de-chausses de velours noir ; il portait des bas de soie cramoisie comme sa veste de taffetas ; enfin sa perruque brune était courte, et sa cravate de dentelle fort longue.
a Savez-vous une chose , tigresse ! — dit le sigisbé ; — je crains sur ma parole que ce diable d'homme ne vienne pas ou qu'il nous envoie un sauf-conduit. Maintenant que mon parti est pris , je voudrais voir notre affaire réussir. Je me sens d'extraordinaires velléités diplomatiques ; je suis , têtebleue! capable de vous donner de très-bons avis pour prouver à tous ces matamores de chancellerie qu'un bourgeois peut être négociateur tout comme un autre; car, après tout, c'est tout bonnement de la diplomatie que nous faisons ici, et de la meilleure encore ! L'affaire est grave : il s'agit du salut d'une province et de terminer la guerre civile ; c'est quel-