Jean Chacal, souvenirs d'un zouave
Envoyé en Italie, au début de la guerre, comme correspondant d'un journal parisien, nous espérions être placé aux premières loges pour bien voir; mais notre espérance
fut déçue.
Le général La Marmora, chef d'état-major de l'armée
italienne, professant pour les journalistes une répulsion
bien connue, refusa d'en admettre aucun dans son camp.
Il allégua les prétextes les plus bizarres.
Il prétendait que la présence des écrivains au quartier général était un danger permanent, parce que le -îecret des opérations serait mal gardé.
En 1H59, l'armée française ouvrit ses tentes à tous venants, et nos manœuvres ne furent point devinées; c'est qu'en fait il est impossible, quand un général sait se taire,
de deviner sa pensée et d'éventer ses projets. Les mouvemtjULs de troupes elani soum' it des feinte^
on ne peut rien augurer de la marche des régiments; du reste, il est des argus plus dangereux que les correspondants : les espions.
Et ceux là foisonnent dans toutes les armées.
Eh bien! Ils ne savent rien la plupart du temps; ils ne servent le plus souvent qu'à égarer par de faux rapports ceux qui les emploient.
Pour en revenir aux journalistes, ils sont si peu à craindre, même en les supposant imprudents et indiscrets, que
4 AVANT-PKOPOS.
l'armée italienne qui les avait écartés est celle dont les
plans ont été connus dans leurs plus petits détails : il en
fut ainsi des troupes autrichiennes, dont le général en chef,
Benedek, avait eu soin de menacer de la corde tout écrivain qui s'aventurerait dans ses lignes.
Les Prussiens, au contraire,, qui ont fait si bon accueil
aux journalistes, n'ont rien laissé percer de leurs secrets.
Mais ils ont eu cet immense avantage de posséder sous leur main ce levier puissant qui s'appelle la presse. Aussi
leurs exploits ont-ils retenti au loin; tandis qu'en Italie un
échec glorieux, faute d'écrivains pour en relater les beaux
faits d'armes, a passé pour une déroute.
Mais c'est assez s'étendre sur ce sujet, nous y reviendrons plus lard, pour raconter les persécutions dont les correspondants ont été l'objet et leurs désagréables rapports avec la gendarmerie italienne. Pour l'instant, nous voulons seulement raconter à nos lecteurs comment et pourquoi
nous avons inscrit ce nom de Jean Chacal en tête de ce récit.
C'est que sans ïean Chacal, notre ancien camarade de régiment, qui a assisté à tous les combats de cette campagne, nous n'aurions pu présenter à nos lecteurs que des relations incomplètes.
Mais ce brave compagnon d'armes a bien voulu combler les lacunes qui, par suite des défenses rigoureuses du général La Marmora, restaient dans nos informations. Nous avons fondu les notes de Jean Chacal avec les nôtres, et nous avons cru devoir faire un acte de lovauté littéraire en écrivant en tête de ce livre le nom de 'celui qui nous
en a fourni les matériaux, en nous racontant l'odyssée de ses aventures.
.Jean Chacal est un ex-zouave du 2* régiment, q ui a fait les campagnes de Crimée, d'Alrique et d'Italie.
Comme soldat, c'est un vétéran.
Comme liomme, il est jeune encore.
11 a vingt-huit ans.
En l8o9, Jean quittait l'état militaire; mais il ne voulut pas quitter l'armée. Il élait trop amoureux du grand air, des longs voyages, des combats et des émotions violentes pour ne pas continuer à mener une existence aventureuse; il fut de toutes les guerres que fit la France depuis cette époque. Afin de prendre part aux expéditions, il s'était mis marchand à la suite des armées; hardi, ingénieux, plein de coup d'oeil et de résolution, il fit dans son commerce des • bénéfices fabuleux, surtout en Chine.
Jean Chacal est, sans qu'il le cherche, un singulier original.
Son surnom lui vient de ce que partout il se fait accompagner d'un chacal qu'il a pris tout jeune en Afrique et I qu'il a apprivoisé. A eux deux ils forment un couple bi-
I zarre.
6 JEA.N CHACAL.
Jean est un beau garçon, de taille un peu petite, mais élégante et souple; il a le visage fin, sympathique, intelligent de ceux qui ont eu le bonheur de nailre dans ce paradis terrestre qu'englobent les murs d'enceinte de Paris.
Il a une certaine dose d'instruction; ce n'est pas un bachelier, mais il a ébauché ses humanilés; puis il a tant voyagé et tant vu dans ses voyages qu'il est devenu une encyclopédie vivante.
Jean a été plusieurs fois millionnaire; mais il fut tou"^ jours prodigue.
Sa vie s'est passée à faire et à défaire sa fortune.
Actif, adroit, audacieux, ne reculant devant aucun périlp il réalise, au milieu des régiments en campagne, des gains inouïs; il fait des coups de commerce magnifiques.
En Chine, au 3Iexique, en Cochinchine, aux États-Unis, il a gagné des sommes folles qu'il a dépensées follement.
Quand il ne lui reste plus que la valeur de quelques billets de mille francs, il dit adieu pour un temps à la vie de nabab qu'il mène tant que sa ceinture est pleine de bi'illants, — sa fortune étant toujours convertie en pierres précieuses; — il endosse sans regrets sa blouse de toile blanche, son pantalon de coutil, son immense chapeau de paille, et il se met en route un revolver dans sa gibecière, un bâton à la main; derrière lui, Jacques, son chacal, l'éternel compagnon de ses courses^ a le museau sur ses talons.
11 se met en quête d'une armée et recommence ses opérations.
Grâce à son habitude de la guerre, il a un flair commercial incroyable, et il opère à point "nommé des razzias de vivres qui se trouvent arriver au moment précis où l'on en manque.
Ce que Jean a eu d'aventures dans ses pérégrinations à travers lu monde est incroyable.
Lui et son chacal, ils ont visité les coins les plus reculé; de la terre.
Us ont vu Pékin et Shang-haï; ils ont foulé du pied et de la patte les mines de la Calilornie; ils ont fait naufrage au cap Horn; ils ont failli être mangés en Australie; ei, sans son maître, le chacal eût été dévoré par un tigre dans le Bengale.
Sans Jacques, l'ex-zouave eût été assassiné par les bandits mexicains.
Jean a des goûts princiers.
Il ne sait pas faire les choses à demi.
Ou marchand! ou grand seigneur! il -ne connaît pas de milieu.
Point de mandarin plus fastueux que lui, lorsqu'il dévorait à Canton les immenses bénéfices de sa campagne de Chine.
Point de banquier plus magnifiqne à New-Yoïk, quand îi y semyit à profusion les dollars gagnés dans l'armée de Grant.
11 étonna à Calcutta par ses largesses; il se fit un nom a San-Francisco par son jeu effréné.
Ce qui caractérise Jean Chacal, c'est l'insouciance. absolue de son caractère.
Api'ès avoir vu défiler tant d'événements devant ses yeux, après s'être trouvé dans les situations les plus critiques, après avoir assisté, dans tant de batailles, à l'agonie û'un million d'hommes, il est bronzé et aguerri contre tous les dangers, insensible, indifférent à tout; les plus effroyables catastrophes ne l'épouvantent pas; il est homme à dormir, — ce qui lui est arrivé du reste, — au milieu du sang et entouré de cadavres.
Et pourtant c'est toujours un Parisien.
Il est gai , franc, railleur, prompt à riposter à une attaque personnelle, toujours prêt à rendre service à qui lui plaît; bref, il a conservé le meilleur cœur du monde pour tout ce qui est misère individuelle.
Mais les grandes calastrophes le laissent glacé; cinquante mille blessés râlant sur un champ de bataille ne l'émeuvent pas; il s'attendrira en voyant enterrer un père de famille laissant des orphelins, et il fera ce qu'il fit mille fois, il enverra à la vGuve un secours généreux.
Autre trait à noter :
Jean est vindicatif comme un Arabe; il ne pardonne jamais à qui l'a offensé.
En Sonora, il se rendit fameux par la façon dont il se yengea d'un chef de guerillos.
Tel est l'homme qui se trouvait à Venise lorsque déjà la guerre était imminente.
Il n'avait plus que trente mille francs en poche; pour lui, c'était peu.
Il pensait à recommencer son trafic à la suite de l'armée aulrichienne, quand une aventure qui lui survint en décida autrement, et le fit passer dans les rangs de l'armée italienne.
Nous devrions faire aussi le portrait de maître Jacques, le plus rusé des chacals qui virent jamais le jour en Afrique; mais on le verra à l'œuvre.
Nous ajouterons que Jean l'avait fait tondre de façon à lui donner la tournure d'un chicn-Ioup, et l'on s'y méprenait. On conçoit sans peine que Jean avait pris celte précaution parce q le la police l'aurait tracassé si elle avait su que Jacques n'appartenait pas à la race canine, quoique, pour la forme, il s'en rapprochât beaucoup. Entre un chacal biep grimé et un chien, la difi"érence n'est pas grande.
Dès que les bruits de guerre s'étaient répandus, les autorités autrichiennes avaient défendu rémigraiion de la jeunesse vénitienne vers l'Italie sous les peines les plus sévères.
Nombre de jeunes gens avaient néanmoins cherciié à passer la frontière : beaucoup avaient été pris et emprisonnés; quelques-uns môme avaient été fusillés (on l'affirmait du moins).
En somme, c'était une dangereuse entreprise que celle de franchir le cordon de troupes établi sur les contins du territoire vénète.
Un jour, à la table d'hôte de l'hôtel où Jean Chacal était descendu, on causait des évasions audacieuses exécutées par des Vénitiens, et l'on déplorait le sort de ceux qui n'avaient pas réussi. Jean Chacal jouissait d'une grande considération en vertu de cet "adage : Payez et vous serez considéré. Il payait royalement. Jean se mêla à la conversation et affirma que , selon lui , rien n'était plus facile et moins dangereux que de gagner Milan ; il se faisait fort, disait-il, de trouver vingt moyens siirs de parvenir en Lombardie, à la barbe des gendarmes, des sbires, des douaniers et des soldats,
Jean ne remarquait pas que, pendant qu'il causait ainsi, une jeune femme et un tout jeune homme le dévoraient des yeux.
Jean, dont on ne connaissait pas l'existence, et qui passait pour un riche touriste, ne fut pas cru siir parole; on eut l'air de regarder sa déclaration comme une fanfaronnade. La discussion s'anima.
lu JEAN CHACAL.
A un certain momenl, comme on sembinit mettre Jeon au défi, il se leva, lira vingt billets de banque français de mille francs, les étala sur la table, et offrit de parier contre le vingtième de celte sonmie qu'il ferait arriver de l'autre côté du Mincio, malgré tous les obstacles, tel Vénitien que
l'on voudrait. , , , . j -,
Jean Chacal avait eu dans le regard un éclair de résolution si brillant; il semblait si sûr de lui, que personne ne tint la gageure.
Le dîner se termina sans autre incident. Jean, nous devons le dire, est un parlait gentleman; il a
ce ton, ces manières, ce genre qui sont le privilège des hommes distingués; on le prenait pour un fds de farailie en voyage. Ajoutez à cela que sa qualité de Fiançais était une excellente recommandation d'honneur et de galanterie chevaleresques.
Comme il allait quitter l'hôtel pour monter dans une
gondole, on vint l'avertir que la comtesse S... le pria«ii ae lui accorder quelques instants; il n'eiit garde de refuser.
La comtesse S... était la jeune femme qui l'avait si Ûévreusement écouté, quand il avait parlé des moyens de fuite qu'il prétendait connaître; c'était une charmante femme^, que la mort de son mari laissait libre et maîtresse d'une brillante fortune.
Elle n'avait plus d'autre parent qu'un frère de seize ans,
celui-là même qui dînait près d'elle à table d'hôte.
Us aitendaieni tous deux Jean Chacal avec impatience.
La jeune femme parut d'abord embarrassée pour aborder le sujet qui lui avait fait mander le voyageui* français. Jean, de son côté, ne se doutait pas de ce qu'on pouvait lui vouloir; mais il admirait les grands yeux noirs, le profil de madone, les traits suaves de la comtesse.
— Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez aai^né me faire appeler; me voici piêt à vous obéir en tout ce que