‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 2 sur 19 · JEAN CHACAL. IJ · texte numérisé non relu

JEAN CHACAL. IJ

VOUS voudrez bien me commander.

— Monsieur, dit la comlesse rassurée par cette ottre pleine d'une galanterie de bon ton, je vous demande mille pardons de vous avoir dérangé; mais vous êtes Français; vous aurez peut-être quelque sympathie pour nous. Nous r.ons un service signalé à vous demander, et il ne vous compromettra pas. Mon frère, que voici, veut à tout prix s'engager dans les régiments garibaldiens; nous habitons une villa non loin de Mantoue; en vain j'ai essayé de trouver un guide sûr, répondant de cet enfant, pour le faire arriver sur la rive droite du Pô. La surveillance est telle que pei'sonne n'a voulu s'exposer, même à prix d'or. Nous so:nraes venus à Venise , parce que l'évasion par mer est, dit-on , plus facile. Vous connaissez plusieurs moyens de fuir; je vous demande en grâce de nous les indiquer. Il y a dans ma démarche quelque chose d'inaccoutumé; mais nous sommes dans des circonstances douloureuses et exceptionnelles, où la nécessité commande souvent impérieusement. Puis, j'ai su que vous étiez Parisien; cela m'a encouragée. On dit que vous aimez Venise, et que vous plaignez notre sort.

Jean Chacal fut touché par l'accent de prièi'e que la comtesse avait dans la voix; il fut ému de la contiance qu'il inspirait; il fut troublé par la grâce enchanteresse avec laquelle on invoquait son aide.

Y a-l-il un Parisien capable de ne pas prêter aide et protcc:ion à une jolie femme dans l'embarras?

— Madame, répondit Jean Chacal, les plans ne sont bons qu'autant qu'ils sont exécutés par celui qui les a conçus; j'en ai un qui est parfait; mais il faut que je le mette en pratique.^Voulez-vous avoir foi en moi; voici qui je suis?

Et brusquement, franchement, sans ambages, il raconta son histoire.

Luidgi, le frère de la comtesse, vint aux derniers mots placer sa main dans ceile de l'avenlurier français :

— Je vous suivra, aveuglément, dit-il.

La coMiiésse sourit, approuvant son frère; Jean l'avait captivée par son récit; mais seulement elle désira connaître l'idée du jeune homme.

— Madame, lui dit celui-ci, je vous demande quelques jours pour t©ut pr^iparer; je vous prierai en outre de me donner une lettre pour un homme sûr dans votre villa des bords du Pô, puis quand le moment sera venu, je vous prierai d'envoyer votre frère. Quant à mon moyen, il est si bizarre, que jusqu'à la dernière heure, je tiens à le cacher. Vous hésiteriez peut-être, tant la chose semble sbsurr'e au premier abord. Mais une fois en présence des prénaratifs, elle vous paraîtra des plus raisonnables.

— Soit! monsieur, dit la comtesse en souriant; d'un homme comme vous, on peut attendre des miracles.

Ce que Jean Chacal avait révélé de sa vie était si extraordinaire, que rien de la part d'un tel caractère ne devait étonner. La jeune femme et son frère étaient dévorés du désir de connaître dans tous leurs détails émouvants les aventures de cet homme singulier, qui n'avait fait que leur esquisser sa vie; il se prêta à leur curiosité, et, dans une promenade en gondole qui se prolongea fort avant dans la nuit, il les tint sous le charme d'un long récit.

Jean remarqua qu'en rentrant la comtesse était toute rêveuse.

— Pauvre femme! se dit-il. Elle n'a qu'un frère au monde et le canon va le lui coucher par terre, un jour ou l'autre. Elle a vraiment raison de s'attrister.

Et après s'être expliqué ainsi la mélancolie de la jeune femme, Jean rentra dans Fa chambre. Jacques, son chacal, se coucha en travers de la porte et ils s'endormirent tous

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deux du léger sommeil des soldats et des aventuriers toujours prêts à se dresser au moindre bruit.

Même en pleine paix, on ne se défait pas des habitudes du bivac.

* A peine Jean était-il assoupi que son chacal se leva en grondant.

— On monte, il paraît, se dit Jean en se levant; Jacques a donné de la voix. Evidemment c'est pour moi qu'on vient.

Jean avait dans son chacal la plus entière confiance; mille fois il avait éprouvé l'iufiiillibilité de son instinct.

Bientôt, en effet, un coup sec fut frappé à la porte du jeune homme.

Il ouvrit.

Un sbire parut.

Jean Chacal allait avoir maille à partir avec les sbires.

Vilaine affaire !

Venise est la proie de la police.

L'Autriche, ne pouvant dominer cette ville que par la terreur, la tient courbée sous un joug de fer.

Pour maintenir un pareil régime, il faut employer la force, la ruse, la délation ; il faut jeter les citoyens sous l'arbitraire volonté des agents.

On n'imagine pas quel être redoutable et redouté est un sbire.

Un pareil homme, tiré des nas-fonds de la société pour

exercer un honteux métier, a toutes les lâchetés, tous Io,3 vices; il tient entre ses mains la fortune, la vie et l'honneur des patriotes.

Un mot de lui et vous voilà suspect ; une calomnie et vous êtes perdu. «

C'est sous la surveillance inquiète, jalouse, féroce de ce misérable que le Vénitien doit vivre; c'est un supplice de tous les instants.

L'étranger lui-même a mille tracasseries à subir; mais du moins peut-il relever fièrement la tète en sentant, étendue sur lui pour le protéger, la main de son consul; il peut écraser de son mépris le mouchard qui l'espionne; et c'est une petite souffrance pour le sbire habitué à voir tout le monde plier, cm se sentir impuissant, vil, petit devant un homme qui le souffleté de sanglantes ironies.

Tout ce que peut faire la police contre un étranger, contre un Français surtout, — car on craint plus encore les nations puissantes que les petites, — c'est de renvoyer en vingt-quatre heures qui lui déplaît; mais elle ne peut empêcher celui qu'elle chasse de dire avec un sourire dédaigneux :

— Je reviendrai plus tard, quand vous n'y serez plus.

Cette phrase frappe comme un coup de poignard ; c'est la vengeance de tout voyageur qu'on chasse; elle ne manque jamais de porter coup.

On jouit alors de la fureur qu'elle excite, des rages qu'elle fait éclater.

On pai t à demi consolé.

Kègle générale et sans exception, quand vous voyez entrer, à Venise, dans votre chambre, un homme de police^ il vient vous sommer de quitter la ville.

Jean Chacal le savait.

Il songea à la promesse faite par lui à la comtesse, h

l'assurance qu'il avait montrée, à lalionle d'un échec.

Car s'il lui fallait quitter la ville, impossible de réaliser son dessein; mais il n'était pas homme à abandonner ainsi la partie. Un Parisien qui avait joué au plus fin avec les marchands yanliecs, les juifs d'Alger, les mandarins chinois, pouvait bien entreprendre une lutte d'astuce avec un espion autrichien.

Jacques, en bon chacal, s'était mis a suivre le sbire, flairant en lui un ejinemi; mais Jean, l'entendant grogner, lui dit quelques mots arabes et en débarrassa son visiteur, qui n'était rassuré qu'à demi, en sentant le souffle de cci animal qu'il prenait pour un chien.

Jean, au lieu de froncer le sourcil, avait gracieusement demandé au visiteur importun à qui il avait l'honneur de parler.

Le sbire répondit à Jean Chacal d'un air rogue qu'i était chargé de lui notifier d'avoir à passer la frontière dans le plus bref délai.

— Peut-on connaître le motif de cette rigueur? demanda Jean poliment.

Rarement la police vénitienne daigne s'expliquer; mais le sbire trouvait par extraordinaire un Français qui, au lieu de jurer et de s'emporter, l'écoutait avec calme; le fait était si rare que l'agent en était charmé.

— Vous avez tenu, dit-il, des propos séditieux et offeiL de parier que vous feriez passer des jeunes gens en Lombardie.

— C'est vrai! dit Jean en souriant. Mais j'avais mon

but.

Puis, d'un air engageant, il pria le sbire de s'asseoir; ce dernier marchait de surprise en surprise; il prit un siège,

assez intrigué de ce qui allait se passer.

'8an alla s'assurer si on ne l'écoutnit pas, puis revint!

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