JEAN
HÉLÈNE A JEAN
« Ce 27 mars.
« Oui, c'est moi. Ce que vous cherchiez, je veux l'être, je le veux tant, que je le serai un peu. Vous ajouterez le reste. Vous me ferez à l'image de votre rêve. Dieu fait ainsi ses créatures, il aime en elles ce qu'elles retiennent de lui. Déjà, ce matin, je sens une parure sur moi : c'est votre pensée venue dans votre lettre ; pour l'avoir reçue, je vais être tout ce jour trop belle aux yeux de tous.
«Vous vous souvenez mal : je ne fuyais pas devant vous, sur les terres et sur les eaux ; je vous suivais, je vous appelais du fond de toujours, avan •. de naître et depuis que je suis née. Enfant, j'appartenais déjà au temps présent, au temps vrai qu pour moi a commencé en vous. Je me rappelle Souvent, le soir, écoutant à ma fenêtre le cri de^ oiseaux sauvages, je les envoyais dans la nm: pénétrer ma destinée ; ils me répondaient de bien loin par une plainte humaine dont j'adorais
l'angoisse. Le matin, quand tous dormaient dans le grand château rouge et gris, je sortais pour aller au bord de la rivière longue, qui passe sous les bois en pleurant. Je regardais les insectes tenter les poissons, les fleurs baigner voluptueusement dans l'eau, les iris et les joncs abriter des mystères : j'écoutais les oiseaux chanter la joie de vivre. J'étais jalouse. J'enviais les ailes des oiseaux, l'agilité des mouches, la fluidité de l'eau, la vie positive des plantes. De tout j'étais jalouse; j'aurais voulu être tout dans l'univers, tout pour l'univers. Ignorante, je ne savais pas que l'univers envié, voulu, c'était vous, et qu'en me donnant à lui je me donnais à vous avant de vous connaître. Où étiez- vous alors ? Dans un de ces pays étranges que vos yeux me redisent ? J'aime en vos yeux tous les mondes qu'ils ont vus. Il venait d'où vous étiez, le vent qui emportait mon âme et la détachait de tout. Il revient à cette heure dans mes cyprès, ce vent d'il y a dix ans, et c'est encore vous qui me l'envoyez. Il est frais et pur à boire comme une eau de montagne. Il vient de vous, car il me prend et me transporte.
« Lisez en moi à travers les mots. Je ne sais pas dire, j'ai honte et peine à vous parler. Toute réalisation par la parole m'effraye : elle emprisonne et mutile ma pensée ; je voudrais vous la donner tout entière, toute vive, à même la source du cœur. J'ai vécu jusqu'à ce jour dans le vague d'une tristesse innée. Le bonheur me désoriente; il
m'accable délicieusement, il ne me rend pas gaie. Mon âme douloureuse reflète mal la joie de mon' amour, comme l'eau morte des grands étangs roux, là-bas, renvoie mal la lumière du ciel. Je voudrais être gaie : j'ai peur, ma noire folie va vous ennuyer. « Elles vous ont habitué à l'amour spirituel et joyeux, n'est-ce pas ? Elles étaient vives, brillantes, changeantes ? Oh ! je les hais, ces femmes, pour ce qu'elles m'ont pris de votre passé, pour ce qu'elles me reprendront dans l'avenir, quand vous comparerez, quand vous regretterez... Vous vous lasserez vite de votre morne petite sauvage. Cependant, vous aimez ma grande sœur la mer : elle est monotone aussi, elle redit toujours la même plainte, et vous avez dormi volontiers dans le lit triste où elle vous berçait. Je sais maintenant pourquoi elle m'attirait, cette mer, pourquoi j'ai tant désiré m'engloutir dans le calme tombeau bleu. Elle vous apportait, elle est votre chose, ses vagues sont faites de toutes vos pensés répandues. C'est votre voix que j'entendais dans son chuchotement nocturne, votre souffle que je sentais dans son haleine, votre approche dans ses caresses sur mes membres. Je l'aime et je la crains, ma rivale la mer : c'est la voleuse qui vous emportera, le chemin par où vous me fuirez, quand vous aurez assez de moi. Déjà des épouvantes me viennent, à regarder ces vaisseaux ancrés aux Salins ; je suis allée vous prendre à bord de l'un d'eux, ils vous reprendront. Hier soir, ils se sont éloignés pour quelque
manœuvre ; je tremblais ; j'étais sûre qu'ils vous emmenaient. Oh ! jurez-moi que vous n'êtes pas à Toulon pour préparer un départ ! Ce serait trop affreux, ce bonheur à peine entrevu, disparaissant comme la voile qui se montre et passe, insensible aux cris du naufragé. Tout me terrifie, parce que tout me menace, tout vous arrachera à moi qui suis si peu : la puissante mer, vos vaisseaux ravisseurs, et ces maudites dont les tendres souvenances vont vous ressaisir !
« Seule, votre île me rassure. Elle ferme l'horizon, toute bonne, toute belle. Je la pressentais amie, protectrice contre le monde, receleuse de paix et de délices. Notre soleil se lève derrière ses forêts ; de là part chaque matin le coin de lumière qu'il enfonce dans la mer. Je l'aimais pour la splendeur de cet instant, l'île de l'aurore : je n'en puis détacher mes yeux, maintenant que son secret est le mien. Je rêve d'elle nuit et jour, je veux la connaître, je veux mon bonheur là, vous me l'avez promis.
« Tout m'est facile, je m'absente souvent seule pour de courtes excursions à Nice ou en Italie ; je prendrai prétexte d'un de ces voyages auxquels on est habitué ici. Un mot de vous, et au jour, au lieu que vous indiquerez, prête à vous suivre au bout du monde, vous la trouverez.
Votre HÉLÈNE. »
QUARTS DE NUIT
Port-Cros. Mai i88j. — Je reprends ce cahier, pxiisqu'elle le veut. Je ne l'avais pas rouvert depuis six semaines. On n'écrit pas l'ineffable. Hier, mes paperasses sont tombées sous les yeux d'Hélène ; les chers despotes ont forcé le retrait intime où nul avant elle n'avait pénétré, où je me retranchais jadis pour juger froidement mes pensées, mes actions, mes égarements eux-mêmes.
— Continuez, a-t-elle dit en souriant, je le veux ; ce sera le miroir où je me verrai belle. Continuez, pour effacer là, pour noyer dans notre présent tout ce passé que je hais, parce qu'il ne fut pas à moi. Continuez, fixez nos souvenirs pour nos vieux jours : nous entasserons d'ici là tant de félicités que les dernières nées feront peut-être pâlir la mémoire des anciennes.
Elle dit « nos vieux jours » avec l'orgueil incrédule de ses vingt-cinq ans, sur le ton que l'on prend en parlant de la fin du monde. Ils me paraissent si proches, à moi qui l'ai trouvée trop tard !
Je lui obéis ; mais, sous son inspiration, ce n'est plus un jugement que je porte : j'écris un acte de foi et d'amour.
Ah ! nous pourrions à la rigueur oublier tout ce qui a été ; nous ne l'oublierons jamais, cette journée de l'avril naissant qui nous fit naître à notre vraie vie.
MIDI loi
Il avait été convenu que j'irais chercher Hélène avec ma barque. Bien longtemps avant l'aube, j'épiais l'aspect du ciel; j'avais réveillé Savéû, je l'interrogeais sur les probabilités de la mer et du vent. Comme l'enfant qui demande dans sa prière la joie promise, je priais la mer, je priais le vent d'être cléments à mon espérance. S'ils barraient méchamment la route à la bien-aimée ! Savéû me rassurait : la journée serait belle. Plus que belie ; elle fut la première de notre précoce été. Quand le soleil bondit là-haut, sur la crête blanche de la Vigie, quand ses rayons illuminèrent la vallée, il semblait un échappé des gênes de l'hiver, un ressuscité de printemps qui allait refondre le monde à sa flamme neuve et le recréer plus heureux. C'était un de ces matins gais qui restent dans le souvenir, même s'ils n'apportèrent point d'autre bonheur, gais comme un appel de clairon à l'aurore sur une grève d'Asie où rit la mer ; un de ces matins qui font exulter dans notre cœur la vie allègre des choses, lorsque les souffles d'air passent en disant : Bats plus vite, romps tes veines, sang de l'homme, il n'y a plus de mort !
La chaleur venant, l'île se recueillit. Du zénith où il arrivait superbe, le m.aître de feu versait un enchantement sur les Ueux clairs ou sombres, roches, forêts, pins immobiles ; romarins et bruyères fumaient vers lui de toutes leurs fleurs, les senteurs montaient dans le bourdonnement des insectes lourds. Qu'il y eût ce jour-là dans cette
chère nature intelligente une ferveur concentrée, une attente solennelle, j'aimais à me le persuader; l'île savait, elle préparait un sanctuaire d'amour.
Savéû traînait, je le hâtais; enfin il appareilla. Nous mîmes le cap sur le Lavandou, le petit port que j 'avais indiqué à Hélène comme le point le plus proche. Le Souvenir allait glissant sur les moires laiteuses. Si lentement ! Il avançait encore, quand il atteignait les mouvants lacs bleus que font les passées de brise : la voile vivait un instant. Elle retombait morte, en rentrant dans les laxges zones de lait figé. On ne gagnait presque rien aux bordées. Je désespérais ; nous n'arriverions jamais I
— Nous arriverons, disait le vieil homme, dressé aux longues patiences de mer. Nous arrivâmes. Je n'attendis pas longtemps. Une voitiu"e fermée apparut sur la route, approcha, s'arrêta au môle. Était-ce possible ? Si sûr que je fusse d'Hélène, je n'osais pas croire, haletant dans l'angoisse du rêve d'où l'on va s'éveiUer, qui ne peut pas être vrai, qui est trop beau. Je courus à la portière ; sans me soucier de nos braves gens, je baisai le marche-pied.
Elle descendit, simple, naturelle ; les yeux très grands et ravis dans l'étonnement du songe vu, elle aussi. D'un signe, elle montra au matelot son léger bagage ; et de ce pas certain, qui toujours vient droit à moi sans hâte, de ce pas où eUe met toute la tranqiiille volonté de son cœur, — un pas
dont on sent si bien qu'il ne rétrogradera jamais, — elle se dirigea vers la barque. Elle ne venait pas, elle revenait ; à son air, à sa démarche, un étranger l'eût prise pour une voyageuse qui rentrait dans ses chères habitudes de vie, dans la maison de son enfance.
Comme elle posait le pied sur la planche, une exclamation de surprise heureuse lui échappa. Quelle joie ! Ma petite attention la charmait. C'était bien peu de chose : j'avais fait couper de grosses gerbes de glaïeuls, j'en avais jonché mon pauvre bateau, pour le rendre digne de sa fortune ; les longues palmes sommées de fleurs rouges se redressaient tout le long du bordage. C'est vrai qu'elles triomphaient dans cette lumière, les aigrettes carminées retombant sur la coque verte, sur la nappe bleue qu'elles flambaient de reflets sanglants. Hélène s'assit dans ce buisson ardent, la voile rose du Souvenir se déploya sur sa tête, nous partîmes en laissant derrière nous la mer incendiée de notre image. Le teint animé par les réverbérations des fleurs et de la voile, et plus encore par le bonheur, nimbée de ses cheveux ensoleillés, penchée sur l'eau dont les clairs frissons passaient dans ses prunelles, mon éblouissante amie commandait l'adoration, elle était vraiment la déesse de la fantastique aurore que nous faisions relever sur l'azur environnant.
Quand nous quittâmes la côte longée depuis le départ, au tournant du cap Bénat, la lumière commença de décroître : ce joiu" aussi devait finir I
D'une chapelle cachée à l'intérieur des terres, le son de la cloche du soir descendit sur la mer ; un vieux timbre grêle, voix survivante de morts très anciens.
— Vous entendez, dit Hélène, elle est bonne, elle nous verse les heures d'un autre temps, qui furent à d'autres, qui ne sont plus qu'à nous.
Nous l'aurions cru sans difficulté, à ce moment ; nous en voulions à Savéû de nous faire souvenir que nous n'étions pas seuls au monde, nous deux, revivant toutes les heures des humanités mortes, toute leur vie accumulée pour alimenter notre amour. Le matelot nous gênait : indifférence, ironie, pitié, qu'y avait -il dans ce regard lourd de trop d'expérience ? Que venait-il mettre la pensée du périssable dans notre désir de l'éternel, ce vieillard qui avait vu tant de fois le sablier du bord retourné, la même poussière comptant les joies et les peines qu'elle ensevelissait ?
Le soleil bas plongea, disparut. Les îles où nous allions restaient lumineuses dans le ciel, la mer s'éteignait.
— Oh I regardez, murmura Hélène, la fleur d'amour qui sombre !
Une tige de glaïeul était tombée derrière nous dans le sillage du bateau. Sur l'outremer délicieusement pâle, comme une étincelle oubliée par l'astre, cette petite chose tenait une place démesurée, elle était la seule note vive dans l'étendue. Une minute s'écoula, le point rouge devint un point noir, la clarté lui manquant.
— C'était si joli ! Pourquoi les glaïeuls noircissent-ils le soir ? ût-elle distraitement, avec une nuance de tristesse.
Pourquoi ce rien attira-t-il si fort notre attention ? Souvent nous nous remémorons les heures inoubliables, la divine traversée ; et toujours ce glaïeul naufragé, éclatant d'abord, si vite assombri, revient comme le point central de nos réminiscences. Pourquoi ?
L'obscurité s'appesantit sur les eaux, et avec elle le silence, si parfait qu'on entendait très loin le bruissement mat d'un vol de grèbes. Les yeux d'Hélène cherchaient là-haut : un premier scintillement leur répondit, d'autres suivirent. Bientôt les pures profondeurs du ciel s'embrasèrent, du sommet de la voûte jusqu'à sa retombée sur l'horizon : étoiles aux feux magnétiques, aux feux dardés par des mondes en foUe, tremblantes de cet éclat fiévreux qu'on leur voit parfois, dans les nuits où le firmament des îles nous écrase de sa magnificence. Les minces rayons criblaient la mer, la barque fendait dans un cercle d'ombre des traits d'or. Nous ne parhons plus. Nos mains se joignaient, nos regards échangés disaient leur ivresse des splendeurs où ils communiaient. « C'est trop, c'est trop, » soupirait-elle par instants, oppressée. En moi aussi, sous le trop-plein des sensations, l'allégresse surhumaine du matin avait fait place à un grave accablement.
Où étions-nous ? Où allions-naus ? A la rie 4or
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suprême, à une fin meilleure que la vie, à la libération par l'étreinte extasiée dans l'infini ? Nous ne savions pas, nous ne comptions plus le temps, lorsqu'un grand écran intercepta devant nous les étoiles horizontales ; la masse noire se dressa sur nos têtes : nous arrivions à Poit-Cros. Savéû prit les rames, « les ailes qui pleurent de la lumière » , comme dit Hélène, quand elles se relèvent en égouttant l'eau phosphorescente d'où elles remontent. Tout dormait sur la rade et dans l'île, recueillie en l'attente émue où je l'avais laissée. Pas im feu à terre, sauf la lueiu: qui venait de ma maison et filtrait à travers le rideau de tamaris. Avec les lents mouvements muets d'un chat qui se glisse dans l'ombre, le Souvenir accosta.
Hélène prit mon bras. Était-ce donc vrai que ses pieds s'emparaient de ma terre, sonnaient leur doux rythme sur les pierres de mon petit chemin ? La haie d'eucalyptus franchie, elle s'arrêta, défaillante, émerveillée.
— Oh ! le château de féerie ! Où me menez- vous ?
Et vraiment, ma maison ne m'était jamais apparue ainsi, avec cette mystérieuse grâce, claire dans la nuit, si imprévue dans ce désert, jetant la lumière de ses fenêtres entre le réseau des fleurs grimpantes. Vision de féerie elle devait être pour ma compagne troublée, non préparée à cette surprise. Je l'entraînai sous le berceau de jasmins; je m'agenouillai sur le seuil qu'elle allait franchir : mon front s'inclina sur le pied qu'elle y posait :
— Hélène, pour toujours ?
— Pour toujours, répondit-elle. Et elle entra.
Je la menai dans la plus belle pièce ; ce n'était guère : de pauvres vieux meubles, des tentures fanées ; pour tout luxe, un épais tapis de ces violettes odorantes qui foisonnent dans notre île ; j'en avais fait cueillir des pannerées, elles couvraient le plancher, les tables, les sièges. Hélène but tout ce parfum d'une longue aspiration, me remercia d'un sourire enivré ; elle alla droit à la fenêtre ouverte. Sur les deux crêtes qui enserrent notre vallée, l'arche illuminée du ciel posait ses attaches d'or dans le feuillage des pins : les bois des pentes luisaient vaguement au fond de l'ombre, une paix religieuse palpitait dans l'air tiède, dans le silence absolu. Du puits creusé devant la ferme, le petit cri d'mie rainette monta, retomba comme une perle liquide, dans l'éther immobile. Hélène tressaillit ; d'un de ces mots qu'elle trouve toujours pour caractériser les choses de la nature :
— Écoutez, c'est le cri qui était au commencement de toute vie !
Elle voulut l'entendre encore, la voix de l'eau vivante, l'horloge primordiale qui lui sonnait les premières heures de la \^e nouvelle. Un moment, elle parut absorbée dans son rêve, partie loin de moi pour un voyage sans fin.
D'un dernier regard, elle embrassa lentement l'horizon, le ciel, les astres ; ses mains se tendirent au dehors d'un geste machinal, comme pour
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rassembler toute la beauté, toutes les forces, toute l'âme de l'univers ; et se retournant vers moi, de ce même geste qui se rouvrait, les chères mains me jetèrent tout ce qu'elles avaient pris du monde, les chères lèvres m'apportèrent tout le cœur jailli dans un baiser, tout l'être abandonné qui s'affaissa passionnément, dans mes bras.
Depuis ce jour, mon île n'est plus la solitude vide qui frappait les rares visiteurs par son air de délaissement, son air de lyre muette attendant une main qui l'éveille ; l'admirable instrument chante la symphonie pour laquelle il fut accordé. Depuis ce jour, mon âme soumise n'a plus cette inquiétude de l'impossible, si longtemps traînée à travers les pays et les hommes, jamais guérie, mal trompée quelques heures, mal endormie dans des bras trop faibles pour retenir ses ailes fuyantes. Je suis au port, en eau profonde ; je n'en vois pas, je n'en verrai jamais le fond.
Nous l'avons refaite plusieurs fois, la traversée de songe, pour amener Hélène, et aussi, hélas! pour la reconduire. Elle ne peut me donner ici que trois ou quatre journées, durée habituelle des excursions supposées qui justifient ses absences. Elle les multiplie sous tous les prétextes, indifférente aux interprétations malignes comme aux caprices de la mer. Rien n'arrête son amour ; c'est ma raison qui doit prendre souci de ses intérêts,
avoir pour elle la prudence qu'elle dédaigne, différer le voyage quand le temps menace. Un message transmis par le sémaphore m'avertit de ses projets : le Souvenir va la chercher, tantôt aux Salins, tantôt au Lavandou ; il passe à Port-Cros celle que nos pêcheurs appellent la « Dame des Iles d'Or. » Et chaque fois l'enchantement du premier jour renaît, aussi neuf, aussi délicieux, résistant à la triste usure de la route connue qui plaît encore et ne ravit plus. Chaque fois Hélène m'apporte un présent que je crois n'avoir jamais reçu, des étonnements nouveaux et continus, dans la découverte de ce cœur où j'entends toutes les résonnances de l'infini.
EUe arrive, la Dame des Iles d'Or, l'île s'éclaire. Le matin, à la minute de son apparition dans le cadre fleuri de sa croisée, une seconde aurore luit sur la vallée. Je descends sur le chemin, sous couleur de quelques ordres à donner, pour épier cette minute qui me paierait à elle seule la peine d'avoir subi la vie. La fenêtre s'ouvre sur la façade blanche, d'une blancheur légère et vive dans les premiers feux du soleil opposé ; les jalousies vertes écartent leur robe de feuillage, de jasmin, de géranium pariétaire : à travers ces fleurs apparaît une corolle de fleur vivante éveillée dans la rosée, l'heureux visage ébloui de la lumière extérieure et de la flamme intérieure dont il rayonne, animé encore par les délires de la nuit, brillant de toutes les joies qu'il espère du jour nouveau. Les pétales
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rose pâle du géranium caressent cette chair qui semble faite de leur nacre transparente, l'harmonie est telle que je ne sais parfois où finissent les petites fleurs, où ma grande fleur commence. Elle sourit sur son empire, ses yeux me cherchent et me jettent leur éclair d'étoiles rallumées ; ils appellent, impatients de revoir tous les lieux dont ils gardent le ravissement.
Nous partons au hasard. Dès son premier séjour, elle a voulu explorer toutes les retraites de l'île, faire siennes toutes les merveilles que je lui avais vantées. Infatigable, elle peut marcher des heures sur les pierres luisantes des chemins montants, gravir nos sentiers mal frayés, barrés par les buissons d'arbousier et de myrte. Devons-nous pousser jusqu'aux confins de nos domaines, à la jolie baie orientale de Port-Man ? Zourdan nous suit avec l'unique bête de somme employée dans l'île, le vieux mulet blanc qui porte les bennes des vendangeurs et les sacs des charbonniers. Mais Hélène refuse les services de la pauvre monture : à mon bras elle n'est jamais lasse, dit-elle, il lui semble que je marche pour nous deux.
Je l'éprouve aussi, cet allégement physique par une force qui me vient d'elle. Comme nos façons de penser et de sentir, nos mouvements se sont unifiés dans le même rythme ; hâtés ou ralentis, son pas et le mien se règlent spontanément l'un sur l'autre, sans un effort d'attention de notre part : je ne me souviens pas qu'ils se soient dissociés une seule
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fois. Qu'elle est rare et inexplicable, cette absolue concordance entre deux ressorts humains mus par une même volonté ! Les affinités morales ne la créent pas, elle préexiste dans les parties d'un tout magnétiquement sollicitées à se rejoindre, elle s'étend à tous nos goûts, à toutes nos prédispositions ; sans nous être concertés, nous demandons à table les mêmes plats, nous choisissons le même fruit sur le figuier, nous recherchons la chaleur ou l'ombre aux mêmes instants. Il y a gêne et malaise immédiat pour celle de nos deux personnes qui est empêchée d'obéir à toutes les impulsions de l'autre. Si nous étions contraints de figurer dans le monde, nous disons-nous quelquefois, cette parfaite correspondance de nos mouvements et de nos actions frapperait les regards observateiu-s, trahirait les deux moitiés momentanément séparées d'une indissoluble unité.
Hélène a retrouvé ici son élément natal, elle palpite dans cet air d'une respiration heureuse, elle plane sur cette nature d'un vol d'oiseau fou d'espace,
Libre comme la mer autour des sombres îles.
Le grand vers de Vigny s'applique également bien aux flots qui nous entourent, à celle qui les domine et les absorbe dans son regard. Errer au plus épais des bruyères fleuries, s'asseoir sous le dôme des pins où s'insinue le bruit des invisibles vagues, atteindre la haute roche qui donne le vertige du gouffre, ces joies l'exaltent et la troublent comme font
pour les jeunes femmes de son âge l'atmosphère du bal, l'emportement de la danse. L'afflux de sensations que d'autres trouvent dans le commerce mondain, dans les entretiens animés et les hommages galants, elle le reçoit dans la société des arbres, des plantes, au murmure des souffles, des sources, du monde agité de la mer. Plus que des visages humains, ces personnes végétales ont pour elle une vie, un sens, des figures, des âmes.
Hélène les comprend et les caractérise d'une vue virgilienne : autant d'arbres, autant d'âmes diverses. Elle éveille mon attention sur des physionomies que je n'avais pas su discerner. Ce chêne vert songe gravement, ce jeune bouleau s'élance dans un désir ; ce pin, las de vieillesse, bénit la terre, cet autre prie avec le geste de l'Orante dans les Catacombes. Sur les pentes du sud balayées par les rafales du large, elle connaît chacun des solitaires ; moines silvestres prosternés sur la plage, drossés contre le rocher par le long effort du mistral, qui a rasé leurs têtes du côté de la mer. Elle me montre dans leurs attitudes le gémissement du vent, les humeurs différentes qu'ils gardent sous ses coups ; pareils à des hommes qui reçoivent le choc de la vie, les uns humiliés par son soufflet, les autres rassérénés par une caresse.
Du premier regard, elle a saisi le secret du charme indéfinissable qui flotte sur Port-Cros, la fluidité aérienne des pins d'Alep, le miroitement subtil des objets sous les fines grisailles verdoyantes
de leur feuillage, 1 de leur plumage » , comme elle dit bien mieux ; elle compare l'emprisonnement et la décomposition de la lumière dans leurs échevaux de soie floche au tremblement des vibrations sur les cordes d'argent d'une harpe. Ma ^. grande fête est de doubler ce mirage en le contemplant à travers un autre réseau magique, à travers le voile lumineux des cheveux épars que je dénoue.
A l'heure que nous appelons « l'heure de la prière des pins d'Alep » , au crépuscule, aux premiers rayons de lune glissant des crêtes dans un reste de jour pâle sur la mer, que de fois elle m'a retenu au fond des baies ombreuses de la Palud, de Port-Man, ou sur le promontoire du Sud aux aspects de lande bretonne ; attentive de toute l'âme, comme les plantes et les roches d'alentour, à cette symphonie apaisée où se réconcilient les duretés du violent midi, frissonnante sous le long baiser silencieux que donne à la terre la vie du jour qui meurt, elle dit :
— Écoutons, regardons : des Esprits vont passer, tout les attend, tout les invoque ; ils nous feront libres de toute souffrance, ils nous feront dieux comme eux. Demeure, aime, et nous ne mourrons pas.
Elle semble appeler alors des sœurs qu'elle voit seule, venant vers elle des halhers et des eaux. Elle les voit comme la voient elle-même les pêcheurs qui rasent la côte en regagnant la rade.
les charbonniers attardés qui descendent de leurs huttes ; ces derniers, Piémontais à demi sauvages, s'arrêtent saisis devant l'apparition ; leur regard craintif et fasciné me fait comprendre les pieuses légendes qui naissent dans nos campagnes, quand les simples ont vu apparaître une dame de rêve, envoyée du ciel. Transfigurée dans le soir, immobile au-dessus de la mer, ma divine Hélène est pour nos braves gens cette vision céleste.
Nos stations de la matinée se prolongent de préférence dans le Val Notre-Dame, la coulée déserte, assombrie de forêts, qui s'évase vers la plage du Nord; du sous-bois, la vue fuit sur un large pan de mer, sur la côte de terre ferme et les pentes bleues de la chaîne des Maures. Les cénobites avaient au Val Notre-Dame leur principal établissement ; des naines gardent leur prière morte et leur paix demeurée à l'ombre de leurs frères les arbres. Ils appelaient cette vallée la SiUntiaire. Le nom me plaît, il convient bien à ma silencieuse amie ; elle reste là des heures., minutes rapides à notre compte, sans parler, perdue dans sa contemplation enchantée, bercée par l'unique voix des eaux lointaines. A quoi bon des paroles ? Une pression de mains, nos regards dirigés d'instinct sur le même objet, notre tressaillement simultané au vol d'une palombe, il n'en faut pas davantage pour nous assurer que nos cœurs unis se répondent dans l'extase ; jusqu'au moment où l'un de nous, soulevé par une vague de passion qui l'étouffé, se
redresse, ramasse d'un coup de filet ses pensées égrenées sur la mer, vient les verser toutes sur les lèvres de l'autre, dans un ardent et grave baiser.
Au soleil tombant, nous remontons du Val à la Vigie, dans la logette au pied du mât, sur la plus haute crête de rocher. De ce belvédère, tout notre empire se décou\Te, et de grands lambeaux du monde quitté, les îles, les terres de France, les villes des hommes. Ce monde ne nous donne là que ses lignes de beauté, nous nous sentons à l'abri de ses tumultes, de ses tyrannies, de ses misères. A la pointe méridionale de Porquerolles, le soleil s'affaisse sur les nuages ourlés d'or, il se couche rouge dans ce lit noir. Le long des roches à pic, à travers les arbustes cramponnés à leurs parois, le grand froissement sourd des eaux monte du gouffre, creusé à mille pieds au-dessous de nous. Des bateaux chargés de voiles passent tout petits entre les pins incUnés. Au fond de l'abîme, sur l'eau d'un bleu de plomb où ces pins versent déjà la nuit, des nuées de mouettes et de goélands tournoient dans la lumière oblique, s'élèvent, replongent ; nous voyons luire dans les massifs de feuillage l'éclair fugitif de ces minces papillons blancs ; les échos de la ra^dne répercutent leurs plaintes saccadées, d'une désespérance si lamentablement humaine.
Hélène aime à la folie les mouettes, les oiseaux purs, tristes et hbres ; un instinct fraternel l'attire
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vers ces voyageuses, leur hantise revient sans cesse dans les comparaisons qu'elle fait. Je lui dis combien elle se sentirait plus proche encore des yelcovans, ces oiseaux marins que les Turcs appellent des « âmes en peine » , parce qu'ils volent et revolent toujours sans se poser d'une extrémité du Bosphore à l'autre. Elle exige alors de longs récits sur les contrées que j'ai parcourues ; elle désire si fort les visiter, son cœur jaloux y voudrait reprendre tout ce que j'ai laissé de moi.
— Racontez, que je voie dans votre âme toutes les mers où vous avez erré.
Elle écoute, et sur l'horizon illimité qu'on embrasse de la Vigie, ses yeux cherchent curieusement les réalités dont j'évoque en son esprit les images. La nuit nous surprend souvent là-haut ; elle s'abat sur notre île comme un suaire miséricordieux sur les enfants qui ont cessé de souffrir, elle nous sépare de l'univers vivant, protège notre tombe d'amour, y ensevelit notre bonheur.
Ces jours derniers, je lisais à Hélène le beau poème de rêve et de passion où il semble que notre solitude ait été pressentie par Shelley. Elle préfère à la plupart des poètes ce visionnaire, si rarement goûté par les intelligences françaises dont il dérange l'équilibre ; elle a le même tour d'imagination ; pour rendi'e des pensées du même ordre et de la même intensité, elle réinventait naturellement les
métaphores de ce génie qu'elle ignorait. Il nous touche surtout par la peinture divinatrice qu'il a faite de notre séjour d'élection ; nous ne nous lassions pas d'en redire les strophes :
« C'est une île suspendue entre le ciel, l'air, la terre et la mer, bercée dans une limpide tranquillité, aussi brillante que cet Éden errant, Lucifer, baignée par les suaves et bleus Océans d'une jeune atmosphère... Comme une lampe cachée, une âme brûle dans le cœur de cette délicieuse île, un atome de l'Éternel, dont le sourire se déploie de lui-même, pour être senti et non vu, sur les rochers gris, les vagues bleues, les forêts vertes, remplissant leurs nus et vides interstices... Cette île et cette maison sont à moi, j'ai juré que tu serais la Dame de cette solitude... Que ce soit là notre foyer dans la vie, et sur notre déclin, lorsque les années amasseront leurs heures flétries comme des feuilles, nous deviendrons le jour à jamais suspendu, l'âme vivante de cette île élyséenne, conscients, inséparables, ne faisant qu'un... Une seule espérance en deux volontés ! »
L'âme vivante de cette île ! Hélène l'est véritablement, je n'eusse jamais imaginé d'aussi étroites affinités entre un lieu et une créature humaine. L'adorable femme a de ce lieu le mystère et la grâce, le calme et le sourire, les lumières changeantes, tour à tour brûlantes et douces. Mieux je la découvre, et plus elle me redonne les impressions que me donna la découverte de cette
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terre. Elle m'enseigne, plus sûrement et de plus haut, ce que j'avais commencé d'apprendre ici, le détachement de toas les faux brillants dont notre temps est si vain.
Au cours d'une visite indispensable que je faisais récemment à Hyères, un propos tenu à Cannes me fut rapporté : un de ces mots de femme piquée, toujours transmis par d'obligeants intermédiaires jusqu'aux oreilles de l'intéressé. On a déjà causé là-bas de ce qu'on appelle, faute d'en savoir plus long, mes assiduités à la villa des Cyprès. — « Oui, aurait dit une des bonnes âmes, notre cher d'Agrève est dans une nouvelle phase, la phase de l'amour muet, » Je devine l'intention charitable du mot : et je comprends si bien qu'il ait été dit 1
Dans un de leurs salons, Hélène doit passer méconnue et taciturne ; rien de ce qui travaille leurs cervelles agitées n'a de prise sur son intelhgence et sur son cœur ; tout ce qu'elle sent et pense leur est un ciel indéchiffrable. Que ferait -elle parmi nos cérébrales exaspérées, dans ces milieuxoù l'on ne sait que juger, elle qui ne sait qu'aimer ? Quand elles aiment ou croient aimer, ces dames, leur amour s'incorpore à leurs idées acquises, il est l'application d'une leçon épelée dans les livres ; chez Hélène, les idées qu'elle acquiert s'incorporent à son amour. Elle est tout entière dans cette Hgne d'une de ses lettres : « Ma pensée est l'enfant de mon amour. » Que ferait-elle dans leurs labora-
toires de chimie sentimentale ? Ma primitive doit y paraître aussi pâle qu'une de nos bruyères dans une de leurs corbeilles d'orchidées, aussi bêtement simple qu'apparaîtrait le vieil Homère, s'il revenait dans un des cercles où nos jeunes critiques dissèquent les idées qu'il faisait vivre. Ce monde n'a de curiosité que pour la manière dont les choses sont dites, pour l'agréable cliquetis que l'on produit en les entre-choquant ; des choses en elles-mêmes il ne se soucie plus, trop de mots sont interposés entre elles et lui. Cette fille de la nature ne s'intéresse qu'aux choses directement regardées, à leur beauté intrinsèque, au mystère d'origine et de fin qui déroule ses spirales obscures derrière le plus humble témoin de la création.
Elle n'a jamais lu. elle ignore scandaleusement ce que l'éminent M. Un Tel a dit de l'illustre M. Un Tel, pourquoi ce dernier est illustre, comment il a coupé en huit le cheveu que de moins habiles coupaient en quatre avant lui. On n'aurait pas assez de mépris pour accabler la malheureuse, si l'on soupçonnait à quel point son intelligence est démeublée de tout le bibelot qui encombre les nôtres, combien elle est étrangère à la plupart des noms, des mots, des méchancetés qu'il faut savoir pour ne pas rougir de honte. Mais je la vois s'arrêter longuement devant la fleur, l'insecte, la plus petite bestiole ; elle en admire d'abord la beauté ; puis, d'un grand bond soudain, elle s'élance jusqu'aux étemels problèmes qui méritent seuls
d'occuper la pensée : d'où vient cette goutte de vie, où va-t-elle, quels rapports la rattachent à la nôtre ? Et le jeune esprit avide de lumière, navigateur audacieux de l'infini, m'interroge sur les quelques sondages faits dans ces profondeurs par les timides humains : sur la nature et les lois des astres qui nous versent leur inquiétude d'amour, sur les transformations des plantes, des animaux, de l'homme, dans leur marche lente vers les sommets provisoires de l'être où nous sommes nous-mêmes parvenus. Les seules notions qu'elle retienne et qui la satisfassent sont simples, générales, poétiques, pareilles à celles dont se contentaient les pâtres de Chaldée, les sages des vieux temps, quand ils scrutaient l'univers et la vie.
Lorsqu'elle me quitte pour regagner sa maison, — sa maison d'exil, à Hyères, — Hélène prend sur mes rayons quelques livres qui tromperont les heures chagrines de l'absence. Elle les ht, par besoin de savoir, et plus encore par désir de me suivre dans tous les chemins où j'ai passé. Ce sont les grands poètes, les penseurs qui ont tâché de bonne foi à débrouiller l'énigme de nos destinées, les historiens des races animales et des races humaines. Indifférente au détail, elle s'attache aux ïgnes d'ensemble, aux lois supérieures qui se dégagent des faits, aux caractères généraux des peuples et des siècles. Je lui arrache à grand'peine les impressions qu'elle a gardées d'une lecture : toujours prête à m'ouvrir tout son cœur, ma
Silentiaire a pour les opérations de son esprit une pudeur craintive, elle les estime trop pauvres, elle n'ose pas les avouer. Confuse de ce qu'elle nomme son ignorance, de ce que j'appellerais la libération de l'inutile fardeau dont nous sommes surchargés, eUe redoute ma prétendue supériorité. Et moi je suis stupéfait de la justesse et de la vigueur avec lesquelles cette intelligence neuve a saisi l'essentiel dans le vrai, rejeté le faux et le superflu. Si elle pouvait lire dans ma pensée, elle y connaîtrai^ combien je l'envie. Je suis compliqué ; elle est simple et droite comme la flèche qui vole au but. Je le vois passer si haut au-dessus de ma tête, ce trait lumineux 1
Par là, mon Hélène grandit sur l'horizon spirituel vivant symbole de ce que cherchent à tâtons les meilleurs de notre temps, quand leurs yeux dessillés aperçoivent l'affreux néant de notre travail de termites. EUe m'enseigne d'exemple la réaction du cœur contre la sécheresse intellectuelle, la voie de la rénovation, le retour à la nature. EUe est le type précurseur de la fleur humaine qui repoussera dans le terreau décomposé de notre civiUsation, s'il n'est pas condamné à périr, ce monde, enseveU sous la poussière d'idées que son labeur a soulevée. — « Hélène, âme sereine comme le calme des mers, d la parole du prophétique Eschyle me remonte à la mémoire, lorsque je regarde l'être de grâce qui se meut harmonieusement dans la lumière de nos grèves, lorsque je l'écoute
me livrer ingénument des pensées si fortes qu'elles font comme un bruit d'ailes autour de ce beau front. Je vois alors en cette enfant la plus haute dépositaire de la vie universelle, la protestation de cette vie contre un monde agonisant, la sibylle révélatrice du monde meilleur qui naîtra d'un de ses regards.
Son charme est d'ignorer sa grandeur. Hélène croit que je raille ou que ma passion abuse mon jugement, quand je lui dis qui elle est, pourquoi les oliviers s'inclinent sur sa tête et les hommes à ses pieds. Elle se tait aussitôt, prend un air fâché de la moquerie, redevient petite fille ; surtout et toujours, elle reste la femme aimante et passionnée, donnant ses trésors de tendresse comme le seul bien qu'elle possède.
— Vous comprenez plus que moi, j'aime plus que vous ; vous pouvez tout savoir, vous ne saurez jamais combien j'aime, et cela seul importe.
Elle peut être si enfant, à l'île, quand elle oublie dans cette forteresse de notre amour les menaces suspendues sur lui. Sa tension pénible d'autrefois a disparu. Ailleurs et avant l'éclosion dans le bonheur, elle ne sortait guère de son sérieux triste ; maintenant un rien l'amuse ; de radieuses gaîtés éclairent ses sombres yeux. Elle se divertit aux figures originales, aux histoires de nos pêcheurs. Mon fabuleux Savéû n'eut jamais d'auditeur plus attentif et plus bénévole.
— Vous régnez sur toute la terre, lui disais-je.
quand nous passions en revue cette nichée d'oiseaux migrateurs : colons de toute provenance, vieux manns de nos flottes, épaves étrangères comme Zourdan, syl vains inquiétants comme ces Piémontais des charbonnages, qui la font se serrer si fort contre moi, le son, lorsque nous les rencontrons dans leur montagne Elle les a tous conquis, ses sujets ; même ce vieux grognon de commandant Jonoz, qui occupe la sinécure de régisseur pour le compte du propnétaire. Ancien officier au service d'Italie et de France, ancien candidat à la députation, ancien malchanceux en tout, le Savoyard s'est rembuché à Port-Cros. Il habite le petit pavillon à un étage qui flanque no+re maison, en retrait sur une terrasse plantée d'orangers et d'énonnes buissons de marguerites comme ]e n'en ai vu nulle paît ' des centaines d'étoiles blanches aux cœurs de feu scintillent dans le rideau vert sur la demeure du régisseur. Il distille là cette exquise liqueur de baies de myrte où est concentré tout le parfum des Iles d'Or, il rêve de faire une fortune en vulgarisant son produit ; mais, pour son usage personnel, Jorioz préfère immodérément l'absinthe. J'accuse Hélène de favoriser une flamme nouvelle chez le commandant, quand il apporte à mon amie des oranges et des brassées de marguerites, avec ce compliment :
- C'est ce que j'ai de plus beau au monde; on peut en couper, ça repousse comme le chiendent, ça ne lâche plus la place.
Je crois bien que le pauvre homme est en train de noj'^er un amour naissant, car il double les doses d'absinthe. Mais ne sont-ils pas tous ici les amoureux d'Hélène ? Quand elle s'éloigne de l'île, quand sa silhouette s'évanouit derrière la voile du Souvenir, au tournant du Vieux-Château, il fait moins chaud, il fait moins clair à Port-Cros ; et nos marins pensent peut-être ce que disaient les soldats de l'Empereur disparu : «Notre soleil s'est couché, nous avons tous froid. »
Je me transporte aussitôt à Hyères pour la revoir là, ne fût-ce qu'un peu, ne fût-ce que très mal. Nous retrouvons quelques arômes et quelques sourires de notre île, dans nos promenades sur les pentes des Maurettes, au vallon retiré de Sylvabelle, aux Pesquiers, sous les pins parasols qui contemplent leurs grandes images dans le miroir métallique des étangs. Hélène a-t-elle une matinée de liberté, nous partons dans la camole traînée par Boude, le brave petit cheval sarde, docile à une pression de la chère main ; il nous mène sur les routes peu fréquentées qui longent la mer, au pied des montagnes. De l'auberge où nous déjeunons, nos regards d'exilés convoitent les blanches clartés des vieilles citadelles, la Vigie, i'Estissac : eiless nous appellent là-bas, sur les cimes de Port-Cros.
A Hyères comme partout, l'univers tient entre nous deux, rien n'existe pour nous en dehors du
c«rcle magique où nous l'avons circonscrit ; mais on ne supprime pas la tyrannie du monde en s'efforçant de l'ignorer. Le monde se rappelle à nous par ses gênes, ses conversations, par lei rencontres fortuites d'où im ennui cuisant peut sortir. Re jetés de notre libre solitude dans la banalité de la vie publique et surveillée, tout nous contraint ; tout me blesse, jusqu'au service des gens de l'auberge. Ils ne devinent pas qu'on doit servir à genoux l'hôte céleste qui les visite ! Chez nous, à l'île, j'ai à peine eu besoin de dire à mon petit boy annamite qu'il devait m'imiter, s'agenouiller chaque fois qu'il présentait à la Dame de l'apparition un mets ou un objet ; cet hommage d'adoration, il semblait que l'humble enfant d'une race croyante le rendît d'instinct, terrassé par le prestige de créature autre et supérieure qui émane de notre reine.
Le monde se rappelle à nous et nous rappelle tout ce qu'il y a de précaire, d'empoisonné, de périlleux dans notre bonheur furtif. Alors passent entre nous des tristesses inexprimées, des silences de chagrin après les silences d'extase. Certes, Hélène me l'a répété mille fois :
— Je n'ai pas connu une seconde l'hésitation ou le regret : je n'ai pas envisagé une seconde la possibilité d'ime lutte contre la force irrésistible qui me jetait toute à vous ; cette force existait au fond des temps, elle était déjà dans chaque atome de mon être alors qu'il se formait, elle
y sera jusqu'à la dissolution du dernier de ces atomes.
Mais elle tremble pour l'avenir de son amour. Après les premiers enivrements, où le dédain de l'obstacle était un délice de plus dans notre exaltation, le souci de la durée dans le bonheur a pris le dessus. Elle le voudrait maintenant sûr et libre sous la garantie du pacte social ; elle voudrait le proclamer à la face des hommes, rayonner sur tous la lumière qu'elle doit cacher. EUe aime à se persuader et à me persuader que sa délivrance est possible, prochaine : dans le pays où le sort l'enchaîna, les lois et les mœurs se prêtent facilement à l'annulation des unions trop mal assorties. Aux heures où disparaît ce frêle radeau d'espoir, elle perd courage, elle me redit ce qu'elle m'a déjà crié si souvent :
— Prends-moi, emporte-moi où tu voudras ! Je suis prête : que je sois ta servante méprisée, pourvu que je sois tienne à jamais !
La raison revient, et l'espérance : le remède existe, encore un peu de patience et de sagesse. Nous faisons alors de beaux projets : la même vie, à Port-Cros, dans la même maison, toujours ; on achètera l'île ; et, dit-elle avec la gaîté revenue, « on remettra du canon dans les forts, on tirera sur tous ceux qui voudraient aborder ; rien que nous deux, n'est-ce pas ?» — Je l'écoute, je veux croire comme elle ; et moi qui avais de tout temps l'horreur du lien, de l'irréparable, je donnerais
aujourd'hui le reste de ma vie pour rectifier dans la règle commune notre fausse situation, pour prendre fièrenient à mon bras, ne fût-ce qu'un seul jour, celle de qui me viennent tout orgueil et toute joie. Ah ! il ne s'agit plus de me prêter à une heureuse aventure : c'est le don vrai et définitif, cette fois.
...Cette fois! ... Combien de fois l'ai-je dit? — Voyons, je suis seul, loin, elle ne m'entend pas, je puis anéantir ce papier où j'écris : mon âme doit y com.paraître nue, entière, je fouille jusqu'au fond de ses replis, je veux froidement me voir vrai... Cette fois ??P Eh bien ! non, il n'y a pas de replis ; et je ne répète pas le mensonge usuel, banal, où nous nous trompons sincèrement nous-mêmes, quand je réponds aux doutes, aux craintes de la pauvre Hélène, torturée par mon passé :
— Oui, j'ai senti avant vous, par d'autres ; mais autrement, ce n'était pas cela!
De même la pendule qui sonne l'heure sur ma table, dans l'instant que j'écris cette hgne : elle a frappé bien souvent ces mêmes coups, du même timbre; pourtant elle n'a jamais sonné cette même heure, avec le même prolongement de vibration ; cette fois, elle a l'accent mimitable de l'heure qui tombe sur un mort, du clocher de l'église où on le porte ; l'accent solennel de l'heure qui clôt pour lui les autres et commence l'étemicé.
HÉLÈNE A JEAN
« Ce 6 juin.
« Encore à Toulon, le lieu menaçant d'où l'on part ! Pourquoi les hommes vous reprennent-ils à moi ? Que faites-vous parmi ces morts que nous avons jugés, au lieu de faire ici de la vie pour votre créature ?
« Si vous tardez, vous ne me retrouverez plus. Ce matin je suis descendue aux Pesquiers, seule. Il faisait trop bon, pour un jour sans vous. Sur les salines, l'atmosphère était l'âme des violettes que vous mettiez dans notre chambre, à l'île, comme elle était hier soir l'âme des roses éteintes de mon jardin. Le tremblement de la chaleur sur les miroirs tièdes me rappelait ces rayons jouant dans la toile des araignées, vous vous souvenez, au Val Notre-Dame : le matin où elles avaient si bien travaillé dans la rosée, où nous traversions les métiers des fines ouvrières qui tissaient de l'air en fils d'argent. Je me suis assise sur le talus des étangs ; je me sentais me répandre dans tout, j'étais partout, sauf en moi ; j'étais dans ce tremblement de chaleur, dans le vert doré des pins qui mordaient le ciel bleu, dans le bain de métal fondu qui étincelait au sud, par delà les îles vaporeuses. Je m'en allais, silencieusement annihilée dans la nature ardente du pays béni, dissoute dans les atomes dansants au soleil. Que n'étiez-vous là, vous qui pouvez seul me retenir
dans ce moi que vous recevez en vous ? Dès que vous n'êtes plus à mes côtes, je m'échappe de moimême. L'eau se sent-elle couler ? Si oui, elle doit ressentir ce que j'éprouve, une fuite de forces souffrantes qui se précipitent ailleurs.
« Revenez. Ne vous laissez pas reprendre par la mer. J'ai peur. Pas de la mer de l'île ; là, elle est barrière, elle vous sépare du monde et vous emprisonne, j'ai peur de la mer qui emporte, de celle que vous regardez peut-être, à cette heure, avec les ressouvenirs qui enlacent à la rencontre d'une aimée revue. Ne te laisse pas reprendre par la mer, je te caresserai mieux qu'elle, et je ne suis pas changeante comme elle. Demeure, et tu verras. Vous changerez encore, et moi pas. Je sais, je devine ce que vous ne direz jamais ; vous doutez malgré tout, vous pensez qu'elle peut partir comme elle est venue, celle qui s'est jetée à vous d'un élan subit, et que le même élan peut la jeter à un autre. Jamais vous ne comprendrez la force unique, la loi suprême à laquelle j'ai obéi.
« Cette nuit, dans le ciel de feux vivants, une étoile filante a passé devant moi, une qui n'avait pas trouvé sa place dans son système, et qui s'évadait, qui allait s'écraser dans l'infini. Aucune puissance ne l'aurait arrêtée dans sa chute, ni fait dévier sur un point de l'espace autre que celui où elle était appelée. Je me suis vue en elle, j'ai dit : Cest moi, moi qui devais aller à toi et ne pouvais aller qu'à toi. Ma destinée était aussi irrévocable
que celle de ce feu sollicite par un autre. Vous ne pouvez pas être sûr comme moi de ces choses qui n'ont leur preuve que dans le cœur. Votre grande raison a refait un monde où elles n'ont pas de place. Mais vous verrez. Je sais bien ce que je ne peux pas dire.
« Reviens. Je voudrais être chacun des pavés où ton pied se pose, dans cette ville ; d'abord pour qu'il se pose sur moi ; et puis pour me soulever, pour te rapporter dans notre île. Mon bien- aimé, ramène-moi dans l'île de paradis, où mieux qu'ailleurs je suis toute tienne.
HÉLÈNE
JEAN A HÉLÈNE
<; Le 7 juin.
« Ma grande raison, c'est vous, mon Hélène. Depuis trois mois, ma fleur de mars s'est épanouie, et sous son reflet le monde m'apparaît tout autre. Comment croirai-je encore à ce que j'appelais mon expérience ?
« Tout la confond, dans le miracle constant où vous me faites vivre. L'expérience m'enseignait la mobilité des sentiments, leur inévitable et rapide usure : les nôtres sont immuables, chaque jour les affermit. L'expérience m'avait montré au fond de tout amour le conflit de deux égoïsmes, ou, chez les meilleurs, une école de sacrifices perpétuels qui maintiennent seuls l'harmonie : ces mots d'égoïsme et de sacrifice n'ont r>as de sens pour
nous, puisque nos volontés pareilles n'ont pas cessé une minute de courir l'une au-devant de l'autre. L'expérience protestait surtout contre l'absurdité de ces termes contradictoires : une grande passion tranquille. Qui dit passion dit orages, alternative de délices et de fureurs, l.utte de deux fauves s'étreignant pour se mieux déchirer. Dans la succession de fougues et d'extases où nos jours s'écoulent, je ne retrouve pas le souvenir du plus léger dissentiment, la trace d'un reproche, l'ombre d'une bouderie; Nos cœurs, — le mien n'est pourtant que trop expert à cette recherche, — nos coeurs n'ont pas découvert le point épouvantable, le point fatal par où deux cœurs ne se touchent pas. Ah ! si jamais on contait à d'autres notre histoire intime, elle paraîtrait ennuyeuse autant qu'invraisemblable. Qui voudrait croire à ce miracle des miracles ? Tu l'as fait, tu m'as incliné devant son évidence, chère magicienne.
<( L'expérience ! la raison ! C'était l'humble lampe de terre qu'on plaçait près du mort, dans les sépultures antiques, pour le guider dans les ténèbres où il allait cheminer. Vous avez vu chez moi quelques-unes de ces lampes, ramassées dans les tombeaux de l'Orient ; ceux à qui je les ai prises n'en avaient plus besoin ; le vrai jour, le jour étemel, a remplacé pour eux l'inutile veilleuse du sépulcre. Comme eux, je n'ai plus souci du pauvre luminaire qui éclairait ma nuit, au temps que j'étais chez les morts ; j'ai vu le vrai jour dans
tes yeux adorés, mon Hélène, je n'en pourrais plus supporter d'autre.
« Je les baise longuement, pour leur voiler toute autre image ; et puisqu'ils demandent le soleil de l'Ile d'Or, le soleil qui les fait heureusement beaux, je reviens, je ramènerai demain au château de féerie la Dame de l'apparition. Ordonnez seulement, vous à qui tout obéit, une mer belle, et docile à mon désir comme vous, chère aimée de
votre
Jean. »
jean a hélène
< Le 20 juin.
« C'est aujourd'hui que vous devez revenir de ce voyage à Nice. Je vous sentais si loin ! Ce matin, de la joie passe dans le vent, il a touché votre robe, vous êtes plus près. L'île se réveille, elle attend sa reine absente. Tout votre peuple est gai.
« Voici les dernières nouvelles de vos sujets. Je suis allé relancer Savéû pour qu'il vous porte ce message. Je vous en prie, faites-vous raconter par notre vieux passeur, avec son sérieux et son accent, l'histoire qu'il m'a servie. Je l'ai trouvé en train de compter sa pêche de la nuit, maniant ces beaux poissons dont le vernis de laque brillante réjouit vos yeux : des che\Tettes, des girelles d'une couleur superbe, avec leur bande de vermillon sur un dos bleu de lapis ; une murène noire, à tête vipérine, montrant les deux dents aiguës, venimeuses, sous la mâchoire supérieure ; un congre tigré de jaune
comme une couleuvre. A mon compliment sur sa capture, le pêcheur répondit froidement : « Oh ! les congres, il s'en prend de gros! l-ne fois, j'en ai pris un qui pesait six kilos. Nous avions péché toute la nuit, nous étions las pour rentrer. — Tiens, je dis, si on faisait remorquer le bateau par le congre ? Je lui mets un hameçon dans la bouche, j'amarre le filin à la barque, et va ! Il nous rentra en rade, mon capitaine, jusqu'à l'estacade que voilà, mieux que si nous avions eu les avirons en main. »
« Vous le voyez, Savéû est dans ses jours de grave facétie. Cordélio également. Plus que jamais le boulanger souhaite la petite maladie qui laissera reposer sa santé ; et je l'ai surpris sur le môle, hier, par une soirée torride, gesticulant au bord de la mer, clamant son invocation coutumière : « Pompez, Seigneur, pompez, pour les biens de la terre et pour le rafraîchissement de votre serviteur CordéUo ! »
« Quant à votre plus humble sujet, il lisait de vieux livres pour raccourcir le temps triste ; il y a découvert un prédécesseur de bonne renommée au moyen âge, le Moine ou Monge des Iles d'Or, comme on disait jadis. Lui aussi, ce moine vint couver dans notre vallée un grand amour. Le sien était malheureux. D'aucuns assurent qu'il florissait à l'île du Levant, mais je tiens pour ceux qui le font \ivre à Port-Cros ; on n'aime bien qu'ici. Le Monge s'appelait dans le siècle François d'Oberto,
de la noble famille des Cibo de Gênes. C'était un homme de haute vie, de bon exemple et de continuelle méditation ; il n'en souffrait pas moins d'une vive passion pour Élizette des Baux, comtesse d'Avelin. Cette femme n'eut pas le cœur de mon Hélène, elle fut cruelle au poète épris, qui lui dédiait des sonnets en rimes provençales. De désespoir, il revêtit le froc et se réfugia en un monastère des Iles d'Or. C'est lui, croit-on, qui le premier leur donna ce nom. Ses biographes rapportent qu'il y parvint fécond en poésie, rhétorique, théologie, en tous arts hbéraux et inutiles ; il écrivait divinement bien toutes façons de lettres, ajoute Nostradamus : quant à la peinture et à l'enluminure, il y était souverain et exquis. Il prit dans son chagrin un goût prononcé pour la solitude et le recueillement. Chaque année, au printemps et à l'autonme, il se retirait à son ermitage, il s'y plaisait au m.urmure des ruisseaux et des fontaines, au chant des oiseaux, à la diversité des plantes. Il fit de sa peine et de ce qui la consolait un beau recueil de rimes, tombé en la possession de Pétrarque ; trésor malheureusement perdu pour nous. Le roi Louis d'Anjou et la reine Yolande tentèrent d'attirer à leur cour le fameux Monge des Iles d'Or ; il ne voulut pas quitter sa retraite, il y mourut dans la mélancolie, consumé par un feu que le cihce n'avait pas éteint. Sa p )ésie, fille de son aniour, lui mérita une grande célébrité. Nous l'honorerons, nous le plaindrons. Votre Monge de
Port -Gros ne demande pas la célébrité, il a mieux, il a assez, il a tout avec son amour.
« Et pour vous conter ceci, il a découpé cette feuille jaunie dans les pages vides d'un vieux ch?.rtrier des mornes, contemporain de François d'Oberto. Je le feuilletais ce matin ; il m'a plu de vous écrire sur ce vénérable papier, et de reculer ainsi, de faire commencer bien loin, par delà les rangées de tombeaux d'ancêtres, tout ce que j'ai à vous exprimer, tout ce qui me paraît préexistant à ma vie, inné et immortel.
«Je vous attends, n'est-ce pas? Venez, restez;
il me semble que vous ne venez jamais et que vous
vous en allez toujours ! Dites à m^on messager que
vous appellerez le Souvenir ; et si vous permettez
au matelot de baiser votre main, comme j'envierai
ce soir mon vieux Savéû ! ^
Votre Jean. »
HÉLÈNE A JEAN
<; Ce 20 juin.
« Le pilote des joies m'a trouvée à la villa, mon ami. Je suis revenue hier de mon pénible voyage ; nous étions ailées à Nice pour consulter des médecins, ma mière n'est pas bien. On lui conseille des eaux, un changement d'air pendant la saison chaude. Il faudra donc quitter le seul air où j'aie respiré le bonheur, depuis que je me connais I Je suis tourmentée pour ma pauvre vieille maman. Et par le mal dont elle souffre, elle me donne une seconde fois la vie : ces médecins m'ont fourni la
meilleure raison pour ne pas retourner cet été là-bas, à l'affreux cauchemar de l'exil, de la séparation indéfinie sous un joug qui n'est pas le vôtre. Je n'ose plus regarder jusqu'au fond de mon âme inquiète et réjouie. Oh ! qu'il y a de serpents cachés dans notre cœur, toujours prêts à se dresser quand les complications d'une existence mal faite le torturent ! Je voudrais tant être bonne pour tous, depuis que je suis vôtre, n'avoir que de bons sentiments et de belles pensées comme les vôtres, mon Jean.
« Je les regardais hier soir dans le ciel, vos pensées. Je voyais sur la plaine de petites lumières, les pensées vulgaires des maisons où veillaient les misères des hommes ; plus loin, sur la mer, les fanaux des barques errantes, pensées vagabondes et angoissées comme les miennes ; là-bas enfin, sur vos îles où mon regard va toujours, de grandes clartés éblouissantes illuminaient l'espace à intervalles réguliers ; c'étaient les éclats des hauts phares tournants, c'étaient vos hautes pensées, mon Jean, dominant toutes les autres, éclairant ma nuit, enseignant aux miennes leur route et leur refuge.
« Puis, la lune s'est levée derrière votre Vigie, et de là elle a jeté sur la mer ce tremblant pont d'or qui va de notre rivage à Port-Cros. C'est le chemin qu'elle me prête, un chemin de lumière magique pour les âmes, la céleste avenue qui ne peut mener qu'à vous. Que de fois je m'y suis élancée I J'y
cours, je passe, le rayon liquide me porte dans l'île où Diane m'appelle. M'as-tu entendue, hier soir, frapper à ta vitre avec lui, as-tu senti qu'il me déposait sur tes yeux ?
« Après-demain, si tu veux, je referai le voyage sur le pont de soleil. Oui, je demande la voile rose au Lavandou. Je veux voir encore une fois toute mon île, tout notre cher chez - nous, avant de suivre ailleurs ma misérable destinée. Oh ! vous ne la délaisserez pas, mon bien - aimé, vous viendrez l'assister partout ! Partout je serai votre
HÉLÈNE
QUARTS DE NUIT
Port-Cros, 30 juin. — Une dernière fois, elle est venue ; nous avons refait toutes les stations aimées, revu tous les nids où chantent nos baisers du printemps enfui. La flamme de ces midis de juin brûlait nos rochers, embrasait les essences résineuses des forêts ; les aromates torrides encensaient de leurs parfums ses pieds qui s'attardaient aux chers sentiers, la mer réverbérait du feu dans les yeux a\'ides d'emprisonner chaque image ; aux détentes du soir, on voulait mourir ! Nos cœurs, oppressés par l'angoisse de l'inconnu prochain, se fondaient plus étroitement dans ces ardeurs du ciel et de la terre Ah ! quoi qu'il arrive, nous nous sommes bien juré qu'elle résonnerait encore sous nos pas unis, cette terre ; mais nous subissons quand même l'appréhension de l'ignoré, du nou- 5«
veau, cet horrible nouveau qui est l'espoir des malheureux, l'épouvantail des heureux.
En regagnant le port pour embarquer Hélène, nous nous sommes arrêtés contre le petit cimetière de Port-Cros, sous le figuier où j'ai passé tant d'heures. Près du Vieux-Château, au bas du versant qui regarde la terre ferme, c'est le point de vue sur Hyères le plus rapproché de ma maison ; là je viens d'habitude m'asseoir, lire, contempler de loin la ville où elle m'attend, la route bleue par où elle viendra. Le vieux figuier tordu, souffleté par le mistral, s'abrite sous le mur de pierres sèches qui défend l'enclos contre ce vent, La porte de fer était entre-bâillée, nous l'avons poussée, nous sommes entrés. L'étrange et unique cimetière ! Un champ d'épaves. Pas plus grand qu'une chambre d'attente, quelques mètres carrés : des herbes roussies, des ronces fleuries, une douzaine de croix noires déjetées, faites de planches d'échouage, où des noms vagues sont griffonnés à la craie, A peine des noms : les prénoms de? bûcherons piémontais oubliés là, sous quelques mots de prière itahenne ; les numéros matricules des soldats décédés, du temps qu'il y avait iin lazaret à Bagaud : « Hugues, soldat de 2* classe... » — « Ici repose le corps du nommé Cabass... » Et des anonymes, les naufragés que Savéû repêche à l'automne ; des inscriptions qui s'effacent sur le néant, comme celle de l'inconnu qui dort sous ce plant de cinéraire : « Ci-gît, repose, une victime du navire la Lucie. »
— Oh ! fit Hélène, ne dirait-on pas des âmes de mouettes, posées un instant dans ces buissons de fleurs ?
Elle a raison. Ce n'est pas un cimetière, c'est une halte d'oiseaux de passage, de morts errants.
— Oui, répondis-je. Vous souvenez- vous d'avoir lu dans notre Shelley la juste et belle épitaphe que son ami Keats composa pour lui-même ? Il faudrait la crayonner sur chacune de ces planches. Elles nous disent toutes :
Ici repose un homme dont le nom ftit écrit sur Veau.
— C'est la tienne, c'est la nôtre, reprit Hélène. — Elle aJQuta, pensive : — On serait bien ici, dans la tombe des mouettes, au chaud soleil, devant la mer, endormis par cet éternel chant de nourrice au chevet de ce berceau. On s'aimerait comme il faut s'aimer, les os mêlés dans la paix bien sûre, pour toujours.
Elle ne pouvait plus s'arracher de l'enclos. Je l'ai emmenée. Je vais la suivre, la rejoindre, je ne sais où. Pourvu qu'elle y soit, que m'importe le lieu ? Ne suis-je pas aussi un déraciné, une de ces ombres flottées dont « le nom fut écrit sur l'eau » ?
Moi, dont vous connoissez le trouble et le tourment Quand vous ne me quittez que pour quelque moment...
(Racine, Bérénice, Acte II.)
Moi, dont vous connoissez le trouble et le tourment Quand vous ne me quittez que pour quelque moment... (Racine, Bérénice, Acte II.)
QUARTS DE NUIT
JDORT-CROS, 31 décembre 1S83. — L'année -* meurt. C'est l'heure de recueillement où j'ai fait tant de fois le bilan de la défunte, en achevant un de ces cahiers ; l'heure où je jetais le loch pour mesurer l'espace parcoum. La ligne de loch enregistrait toujours même résultat : vitesse progressive de la fuite dans le vide.
Je m'étais demandé souvent, durant les longues traversées : Y a-t-il quelque part une fuite du sentiment dans l'infini, pareille à notre course sur la mer, à cette progression constante sur un même élément illimité ? — Oui, ce rêve peut être réalisé ; je le crois aujourd'hui, après l'examen qui a porté sur l'année climatérique de ma vie. Elle a fait surgir pour moi de cette mer, dans une gloire de lumière, comme la déesse adorée des anciens peuples, l'apparition qui me cloua sur le pont de
la Triomphante ; avec ie pressentiment obscur d'abord, bientôt formel et certain, que mon âme ne m'appartiendrait jamais plus.
Je viens de relire ce journal de notre vie pendant les derniers mois ; j'ai relu ensuite les lettres qu'elle m'écrivait, lorsque les circonstances nous séparaient momentanément. Je n'y retrouve pas l'ombre d'un désenchantement passant sur l'un de nos deux cœurs. Partout elle m'a donné des raisons nouvelles et différentes de la chérir. A Luchon, où les jours d'été nous furent si doux ; à Biarritz, où j'ai pu la rejoindre à l'automne ; à Paris, où je vivais caché près d'elle, pendant cette maladie de sa mère qui a retenu Hélène loin de la villa d'Hyères, partout et toujours elle s'est montrée la même, oublieuse de tout ce qui n'est pas son amour, toute mienne au milieu de la foule comme dans la solitude de nos bois de Port-Cros. Je l'accompagnais, de mauvaise grâce d'abord et avec une jalousie alarmée, dans ces casinos des villes d'eaux où sa beauté faisait sensation ; les hommes s'empressaient autour d'elle, quelques-uns s'attachaient à ses pas, avec l'insistance qu'autorise la facilité des liaisons dans la vie en commun des stations thermales. Les plus entreprenants s'écartaient bientôt, découragés par cette perpétuelle absente. Elle a désappris les plus innocentes coquetteries ; elle n'aperçoit même pas les soupirants qui s'efforcent d'attirer son intérêt ; eUe n'a pour aucun d'eux cette lueur rapide d'attention dans le
regard, ce souci de faire valoir sa personne par une attitude, ce besoin de plaire à l'homme et de l'influencer, instinct survivant chez les meilleures, chez les plus vertueuses, et où reparaît le ferment d'infidélité qui est au fond de leur sexe, l'irrémissible atavisme de la bête primordiale, de l'Eve curieuse.
Jamais femme n'a plus complètement donné à un homme la certitude délicieuse qu'il existe serd pour elle, entre des êtres d'une autre espèce qui ne comptent pas. Je ne l'ai \'ue tentée par aucun des plaisirs dont il serait si naturel qu'elle eût le goût à son âge ; tout lui est corvée loin de moi, tout lui est plaisir avec moi, la promenade dans un jardin banal, l'isolement à deux dans la prosaïque activité des quartiers populaires, à Paris. Nous nous étions refait un désert dans la foule, im îlot préservé au milieu de cette mer. Nous regrettions notre libre paradis de soleil ; et c'est pourtant au plus épais de ces cohues parisiennes que nous avons le mieux senti notre appartenance mutuelle. Ici, quelque chose de notre amour se disperse dans la beauté des aspects, dans la familiarité des lieux ; là-bas, nous le retirions tout entier en nous-mêmes, foyer d'autant plus brûlant qu'il ne rayonnait rien de sa chaleur au dehors. Que de fois, sur les larges ponts, au crépuscule d'hiver, dans le coudoiement des durs mconnus, dans le flot de ces figures lasses qui reviennent de la tâche quotidienne, alors que s'allument en aval et en amont les myriades de feux
rouges ou jaunes qui piquent tristement l'obscurité naissante, alors que l'eau du fleuve semble plus noire ae toutes les peines qu'elle reflète ; que de fois nous nous sommes serrés plus étroitement l'un contre l'autre, avec la même pensée jaillie de nos deux cœurs au même instant : aimer plus fort, dans le grand froid de cette humanité indifférente, hostile ; comme on ajoute des bûches au feu quand la neige fouette les vitres de la maison close.
Partout nous avons passé, étrangers à ce monde, réfugiés l'un en l'autre. Rien n'a distrait le regard d'Hélène, ce regard long comme la constance, toujours attaché sur le mien. Nos intelligences unies se sont arrêtées sur tous les sujets, avec les mêmes appréciations des hommes et des choses. L'esprit de mon amie s'ouvrait à tout ce qui intéresse le mien, j'y admirais chaque jour davantage la grâce et la force. Elle saisit et rend d'un mot l'idée maîtresse du hvre qu'elle lit, le sens profond de l'événement qui sollicite nos réflexions ; et cette raison qui s'affermit laisse intact le don féminin, le don charmant, l'imagination du cœur. QueLes trouvailles du génie amoureux dans les enfantillages de sa tendresse I Je me rappeDe, — comment ai-je négligé de le consigner sur ces feuillets ? — un trait exquis entre cent autres. C'était à Paris, un de ces vilains matins de novembre où l'on voit l'envers noir de toute chose. Nous avions fait des courses ensemble, je la reconduisais à son hôtel. Dans la rue où nous marchions, une porte cochère était
drapée de deuil, un cercueil attendait sous les tentures le convoi qui allait l'emporter. Je remarquai la lettre d'argent appliquée sur le baldaquin : un A, l'initiale de mon nom. J'en fis l'observation, par une de ces boutades méchantes et mendiantes qui effrayent l'aimée pour solliciter d'elle un regard plus tendre. Au bout de la rue, je quittai ma compagne ; elle n'avait plus que quelques pas à faire avant de regagner sa demeure. Je rebroussai chemin, j'entrai dans un magasin où je ne sais quelle emplette me retint un moment. Comme je sortais de cette boutique, je fus tout étonné de revoir Hélène, venant à ma rencontre sur le trottoir : pourquoi n'ctait-elle pas rentrée chez elle, pourquoi avait-elle refait une seconde fois ce trajet ?
— Vous avez perdu quelque chose ? lui demandai-je.
Elle sourit, avec la rougeur légère d'une enfant surprise en faute.
— Moquez-vous de ma superstition, fit-elle ; mais je suis retournée sur nos pas pour repasser devant cette porte : j'ai demandé au ciel de détourner sur moi la menace que cette lettre de votre nom semblait suspendre sur vous. J'ai voulu aspirer le vent de mort qui sortait de cet endroit, afin qu'il n'en restât rien pour vous quand vous redescendriez la rue.
Paris me réservait la plus délicate épreuve du sentiment, celle qui pour moi fut toujours décisive.
et toujours meurtrière de mes illusions : la musique entendue auprès de la femme à qui l'on rapporte toutes les émotions. Ah ! cette route de l'infini sur laquelle on part ensemble, comme on y laisse vite derrière soi celles qui ne peuvent pas suivre ! Combien de cœurs ont comm par cette épreuve leur impuissance à se combler mutuellement ! Deux êtres croient, ils se sont dit mille fois qu'ils avaient la même mesure pour toutes les sensations. Ils entrent dans une salle de concert ou d'opéra ; blottis au fond de la loge, ils se tiennent les mains, heureux de se sentir à l'unisson, comme ces instruments accordés, pour toutes les résonances qu'éveilleront en eux Beethoven et Mozart, Schumann et Weber. Ou bien c'est l'imprudente qui s'assoit au piano, ses doigts évoquent le monde mystérieux endormi sur les touches d'ivoire. Une plainte passe qui appelle très loin ; du brusque coup d'aile de l'oiseau de mer qui part, l'une de ces deux âmes s'enlève sur l'océan sans horizon ; elle monte d'un seul essor, dans le vertige de l'abîme, elle atteint d'un bond les limites des forces humaines ; un voile s'entr'oiUTe un instant sur le ciel et se referme aussitôt, laissant la vision d'un idéal divin qu'on ne touchera jamais ; une âpre dent mord le cœur, il saigne de tous les regrets du passé, de toutes les déceptions entrevues dans l'avenir. Alors, dans un éclair lucide, cette affreuse révélation : il y a encore quelque chose au delà, au-dessus de la femme qui remplissait runi\'ers ;
il y aura de la vie à consumer après elle ; elle n'a pas épuisé en nous toutes les félicités, toutes les souffrances possibles. Et si c'est la main aimée qui fait sortir du cla\aer le démon des vagues désirs, plus poignant encore est le drame intime : l'évocatrice d'infini ne montera jamais oi\ elle nous mène ; il ne sera jamais emprisonné par cette main trop courte, l'esprit dévastateur qu'elle suscite dans un sanglot de la mélodie ! A partir de cet instant, l'accord parfait est rompu, on a laissé à terre la compagne dépassée, on entrevoit des perspectives où elle n'est plus : l'agonie de l'amour a commencé. Je me souviens d'une créature charmante, que j'ai perdue ainsi à l'adagio d'une sonate de Beethoven.
Près d'Hélène, j'ai pu l'entendre impunément, l'appel de la Sirène qui tue ses faibles sœurs mortelles. Si haut que l'harmonie m'emmenât, je sentais toujours à côté de moi le vol égal de l'aimée ; si lointaines que fussent les perspectives ouvertes par la clef m.agique, la chère figure était toujours au bout, la chère voix dominait toujours le cri désespéré du génie ; elle disait, et j'en demeurais persuadé : « Après moi il n'}'- a plus lien, au-dessus de moi il n'y a plus de ciel ! »
... Depuis bientôt un an, je pense et sens ainsi. Suis- je donc le même homme ? Serions-nous une exception aux lois qui régissent le monde sentimental ? Certes, je n'ai pas la fatuité de le croire, pour ce qui me concerne ; mais ie le crois sincère-
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ment pour Hélène. Grâce à son opération toutepuissante, rien ne subsiste en moi des certitudes traditionnelles, du legs de la longue sagesse humaine, vérifié et confirmé par mes propres expériences. D'après la façon dont elle s'est donnée, on devait prévoir de son côté un caprice violent et rapide ; du mien, toutes les défiances, toutes les exigences, et la prompte lassitude d'un bonheur si facilement acquis. Vaines prévisions ! Tout les a démenties. Loin de s'affaiblir dans l'habitude, notre passion dure et s'accroît. Nous ne sommes pas esclaves de cette morne fidélité qui retient souvent deux cadavres dans les hens où il n'y a plus que le simulacre de la vie du cœur : fidélité gardée par un prolongement d'illusion, par horreur du néant, par un détour subtil de l'orgueil qui ne veut pas s'avouer vaincu dans l'usure commune de toutes les sensations, de toutes les joies, de toutes les volontés.
Où ai-je donc lu cette mélancolique parole du Bouddha ? Le jeune prince était dans sa demeure enchantée, triste et tout songeur ; la belle Vasodhâra lui demandait en soupirant à quoi il pensait ; Siddartha répondit : « A quoi je pense ? Je me demande comment l'amour pourrait échapper à son meurtrier, le Temps. * — Le secret que ce dieu cherchait en vain, nous l'avons trouvé. Autour de nous, comme autour des autres êtres, tout parle de la fuite du temps ; les horloges la disent dans les rues des villes, les astres ne rovdent au arma-
ment que pour la marquer ; il semble que l'univers soit occupé à mesurer cette fuite éternelle, à la mesurer plus rapide pour les heureux. Nous en souffroni, Hélène et moi, à la veille des séparation3 temporaires ; nous ne la sentons pas au dedans de nous ; elle n'existe pas pour nos âmes, pacifiées dans une confiance inaltérable. L'autre soir, à Toulon, comme je passais devant un monument public, je voulus prendre l'heure ; le cadran lumineux était éteint, l'heure y chemuiait invisible, et je pensai que c'était là une exacte figure de la marche du temps pour nous deux.
Il va ramener des jours qui défient toute comparaison dans mon souvenir. Nous prétendons bien les ressusciter. L'Ile d'Or reverra sa Dame, après une longue absence. Pour la première fois de ma vie, je ne redoute pas cette périlleuse épreuve, le recommencement du même rêve aux mêmes lieux. Hélène est revenue depuis une semaine à la villa des Cyprès : quelle joie enfantine dans ses yeux, lorsqu'ils ont réfléchi de nouveau la lumière de notre mer, de cette mer qu'elle appelle avec le poète « la belle limite bleue d'un monde mauvais 0 ! J'avais devancé mon amie d'une huitaine de jours, à l'expiration de mon congé ; mes affaires de service réglées à l'Arsenal, j'ai cinglé sur Port- Cros, pour donner l'alerte et fleurir la maison. Ils sont tous ragaillardis de la bonne nouvelle! Jorioz prépare des flacons de mjn^te selon une recette perfectionnée ; Zourdan bêche ses plates-
bandes, Savéû reprise la voile rose ; sa bru, la femme de l'innocent qui a perdu la raison dans un coup de mer, fourrage avec les filles de la ferme tout ce qui reste dans la vallée de violettes et de fleurs d'hiver. Après-demain, Hélène viendra fêter à l'île le renouveau de notre jubilé d'amour. Elle y rapportera le même cœur, son cœur candide, fier et de pur parfum, comme un romarin de la haute montagne. J'irai la prendre au Lavandou. Ah 1 je suis bien sûr d'éprouver et de retrouver chez elle toutes les émotions du premier de ces voyages : même impatience, même angoisse à l'idée d'un empêchement possible, même trouble délicieux quand sa robe fera dans le petit chemin son bruit de caresse, même extase quand je m'abattrai à ses pieds dans notre maison, même surprise du don divin quand elle me livrera sa beauté. J'aurais été séparé d'elle pendant des années que cette heure ne me semblerait pas plus paresseuse à venir !
HÉLÈNE A JEAN
Du Sémaphore, i^r janvier 1S84.
« Ne m'attendez pas. Venez vite à Hyères, Urgence. >
QUARTS DE NUIT
^ janvier. — Au reçu du message alarmant, j'ai mis à la voile : j'ai compté des siècles sur la mer et sur la route d'Hyères, jusqu'au moment où la grille de la villa s'est ouverte devant moi.
A la place où elle me reçut il y a dix mois, sous les cj'près festonnés de roses, Hélène m'attendait, les traits pâlis par une nuit d'insomnie, les yeux agrandis par une vision d'angoisse. D'un geste accablé, elle me tendit ime lettre au timbre de Russie.
C'était un billet bref et pressant d'une sœur de son mari. — « Une attaque de douleurs hépatiques, écrivait cette personne, a faiUi emporter mon frère. Le danger est conjuré pour l'instant ; mais il peut revenir d'un jour à l'autre, tout nous fait craindre des complications. Mon frère ne cesse de manifester son \'if désir de vous revoir : il ne peut encore écrire, il m'ordonne de le ' faire à sa place pour presser votre retour. Vous le trouverez bien changé de toutes façons. Les raisons qui pouvaient rendre votre séjour ici difficile et pénible ont disparu. Vous sachant rassurée aujourd'hui sur la santé de votre mère et délivrée de tout souci à cet égard, je ne doute pas de la décision que vous dictera votre cœur. Nous vous attendons au plus tard le 3/15 de janvier : c'est le jour fixé pour une consultation où le célèbre Botkine a promis de venir. J'irai au-devant de lui jusqu'à Vilna ; j'aurai certainement la consolation de vous retrouver dans cette ville et de vous ramener avec le docteur. Veuillez m'aviser par télégramme. »
La lettre tomba de mes mains. Le regard d'Hélène et le mien se croisèrent, se pénétrèrent, demeurèrent longuement liés, sans que nos bouches
trouvassent une parole. Quels mots eussent exprimé le tourbillon de pensées et de sentiments qui passa en quelques secondes dans ces regards ? Douleur, terreur, espoirs inavoués et inavouables, irrésolutions, supplications, tous les mouvements contradictoires de nos coeurs bouleversés se communiquaient de l'un à l'autre, avec une précision et une rapidité que le langage n'égalera jamais. Je trouvai enfin la force de parler.
— Ainsi, vous allez partir ?
— Que faire ? Votre volonté toujours. Ordonnez. Que feriez- vous à ma place ?
Je restai muet.
Hélène se leva. Du" même geste qui me l'avait donnée, dans ce même lieu consacré, elle vint à moi ; ses mains s'abattirent sur mes épaules, sa tête s'inclina, ses yeux éperdus versèrent toute son âme dans les miens, et des lèvres rapprochées à toucher mon front, ces mots jaillirent, lents et volontaires :
— Mon Jean bien-aimé, ici je vous ai dit : « Aimez-moi, je suis toute à vous pour toujours. » Je te redis aujourd'hui : « Aime-moi plus, puisque je vais plus souffrir. » Je suis toute tienne, uniquement tienne. Si tu me veux telle que je suis, gardemoi, j'oubherai tout ce qui n'a jamais existé pour mon cœur, je briserai les derniers liens qui me rattachaient au passé, je mettrai sous tes pieds les dernières conventions qui me protégeaient encore aux yeux du monde. Ton amour me tiendra lieu
de tout. Mais si tu me préfères meilleure et puriâée par le sacrifice, ordonne que je subisse cette épreuve. Je ne te parlerai pas des devoirs que cette lettre me rappelle ; je ne me connais de devoirs qu'envers toi, mon créateur et mon maître. Envers toi j'ai le devoir de grandir pour être moins indigne de ton amour. J'ai tant appris à ton école, je voudrais tant me hausser jusqu'où tu me vois, quand tu me pares de ton idéal ! On grandit par la souffrance et par la bonté. J'irai souffrir loin de toi, pour toi. Je tâcherai d'être bonne, même pour ceux qui ne me sont rien, puisqu'ils semblent avoir besoin de moi, puisque le sort aveugle a marqué là ma mission de pitié. Peut-être va-t-il me libérer, me rendre à toi, au bonheur parfait. Ce serait horrible de le désirer : si cette pensée a traversé mon cœur de pauvTe créature humaine, accablée sous un poids trop lourd. Dieu me la pardonnera. Je la repousse comme ces tentations viles contre lesquelles nul de nous n'est défendu. Je voudrais ne devoir la libération qu'à mon effort, à de nouvelles luttes, à de nouvelles douleurs. Cet effort toujours différé, depuis que je t'en parle, par ma lâcheté à m 'éloigner de toi, que ne l'ai-je fait plus tôt ? Je le ferai aussitôt passée la crise qui resserre ma chaîne. Ah ! je connais assez ceux qui me rappellent ! Dès que ma présence ne leur paraîtra plus une obligation de convenance, ils ne se mettront guère en peme de me retenir ; ou bien ils auraient étrangement changé 1 Je trouverai
alors la force d'agir, je revendiquerai ma liberté définitive et le droit de reconstiTiire ma vie : je ne reculerai devant rien pour m 'arracher à mon odieuse servitude. Oh ! vois-tu, cette dissimulation m'étouffe, cette incertitude du lendemain me tue, il iaut en finir à tout prix. Quoi qu'il arrive, je te promets de revenir prochainement et de revenir libre, tienne, entièrement tienne. Maintenant, donne-moi du courage, je n'en ai plus : te quitter ainsi, c'est trop affreux !
Elle s'affaissa sur mon épaule. Je l'entraînai dans son cabinet de la villa. Un violent combat se livrait en moi. Avais-je le droit, pour m'épargner une douleur, de sacrifier celle que j'aimais si fort, de condamner aux plus humiliantes déchéances celle que je plaçais si haut ? Aurai- je moins de vaillance que ma pauvre blessée ? Comme elle, je voyais trop clairement la nécessité de composer avec la destinée ennemie, plus puissante que nos volontés. Enfants nous étions, enfants aveuglés par la passion, aux heures d'ivresse et de révolte où nous jetions au monde le défi de notre amour, où nous voulions nous persuader qu'il suffisait d'ignorer ce monde pour le vaincre. Elle nous ressaisissait dans son engrenage, l'implacable machine, organisée pour broyer les singularités qui tentent d'échapper à ses prises !
Cette généreuse Hélène, venue à moi avec son cœur vierge, avec son imprudence d'enfant, prête encore à se perdre irréparablement sur un signe de
mon désir, pouvais-je faire d'elle une aventurière, la vulgaire déclassée condamnée à vivre sans nom, sans personnalité morale, sans indépendance matérielle, objet de risée et de mépris pour tous, à peine distincte de la ftlle entretenue qui suit le caprice de son maître ? Non, la lourde machine était plus forte que nous. Il fallait se laisser broyer. Et nous nous attardions là, dans le petit salon des premières caresses, comme à l'aube radieuse de notre amour, au départ sur la belle mer d'espérance qui couvrait d'un éblouissement de lumière les écueils prochains. Nous traînions là, échangeant les paroles irrésolues, combinant et rejetant les projets contradictoires, abîmés dans les silences où passait le froid de la cruelle raison, demandant aux baisers, aux étreintes, un courage qui se fondait en leur triste douceur. Les secondes tombaient de l'horloge, hâtives, avec im bruit de gouttes d'eau acharnées à creuser une dalle de sépulcre. La beauté du soir, qui avait enchanté pour nous tant d'heures pareilles, descendait impassible sur la douleur qu'elle n'apaisait pas. Dans l'encadrement de la fenêtre, l'Ile d'Or apparaissait en des lointains de rêve, toute charmante, irréelle, décroissant comme en une fuite sous les ombres qui l'aboUssaient.
— Hélène, encore quelques heures pour eUe, par pitié ! Est-il possible que tu partes sans lui dire adieu ?
— Adieu à l'île 1 Jamais ! Au revoir, seulement.
Vive ou morte, j'y reviendrai avant peu, je te le jure sur tout ce qui a été. Mais cette fois, comment y trouverions-nous encore le temps du bonheur ? Demain, je dois conduire ma mère à Nice, chez la parente qui veillera sur elle pendant mon absence. Elle voulait m 'accompagner là- bas, je m'y suis opposée : je lui promets de l'appeler dès que la saison rigoureuse prendra fin. aux premiers beaux jours. Mais tu devines ma pensée : c'est moi qui viendrai la rejoindre, moi qui invo.querai cet impérieux motif pour m 'enfuir plus vite. — Aprèsdemain... Les préparatifs indispensables à Paris... Fais le calcul des jours inexorables : ils ne m'accordent plus le droit d'être heureuse.
— Hélène, un jour seulement, un jour de grâce ! Elle faiblit. Il a été convenu que je reviendrai
la chercher après-demain, à son retour de Nice, et que je la ramènerai le jour suivant, pour le départ du train de Paris.
4 janvier. — La mer, la mer amie et maternelle s'est tournée contre nous, elle aussi. Elle s'est levée ce matin sous un coup de vent, elle était déjà très dure quand j'amenai le Souvenir aux Salins. A peine l'avais-je mis à l'abri, le grain creva : un tourbillon de neige s'abattit sur le littoral ; en quelques instants, le morne tapis blanc se déroula des montagnes au rivage. Hélène arriva quand même sur le môle, à l'heure fixée.
— Vous le voyez, dit-elle en descendant de
voiture, c'est ma geôlière du pays d'exil qui réclame sa victime ; elle est venue me saisir jusqu'ici.
La mer n'était plus maniable ; repasser à Port- Cros, il n'y fallait pas songer. Nous avons repris tristement la route d'Hyères. Il était écrit que je n'aurais pas la joie de ramener mon amie au paradis perdu.
Paris, 10 janvier. — J'ai accompagné Hélène jusqu'ici ; je viens de la conduire à la gare où l'arrachement de nos âmes et de nos chairs s'est consommé. Qui dira ce qu'il y a d'horreur flottante sur une grande gare, de souffrances incrustées aux murailles nues, aux trottoirs boueux, aux terrements brutaux de cette salle de torture ? Expressive figure de la vne, de notre vie moderne, avec son affairement cupide, sa promiscuité de joies et de peines, ses bruits stridents qui martèlent la douleur. Combien de cœurs sont écrasés chaque jour entre ces machines, comme les membres des esclaves attachés à leur serAace, quand une imprudence jette ces malheureux sous les loues de l'impitoj^able monstre ! Combien de sanglots étouffés sous les yeux indifférents de la foule, dans ce lieu de séparation où il semble qu'on entende sans trêve le déchirement des mille liens qui se brisent au départ des convois! Ah! l'humiliation de se sentir là si petit, SI faible, perdu dans le tourbillon de ces atomes sans défense contre la Force aveugle qui
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roule leurs désespoirs 1 Pourquoi était-elle pareille à toutes les autres, la tombe de fer où j'ai mis mon adorée, l'être unique au monde pour moi ? Notre amour n'est-il donc plus un miracle unique ?
Elle gardait, ma noble Hélène, ce calme extérieur des grands chagrins qui fait d'elle une divine statue de la souffrance. Ses larmes silencieuses coulaient sous la voilette, sans une convulsion sur son pâle visage ; je ne les ai vues sourdre ainsi que de ses yeux, les larmes qui perlent comme une eau d'habitude, épanchée par une antique figure de marbre dans le jardin où la déesse sait qu'elle fut m.ise pour pleurer. Une dernière fois, de sa voix grave et résolue, elle m'a juré le don irrévocable, promis le retour prochain et la réunion définitive. Je la crois ; et pourtant un pressentiment atroce m'étranglait, une voix d'épouvante me disait, me dit encore que je ne la reverrai plus ! Une dernière fois, nos mains liées ont transmis de l'un à l'autre tout ce qu'il y avait en nous d'être à donner, de force de vie et d'amour ; l'ébranlement du convoi les a descellées, il s'est mis en marche avec cette allure lente, bientôt accélérée, d'une bête de ruse qui emporte sa proie.
Il s'éloignait, Hélène passait encore en moi de tout son regard. Quelques secondes, j'ai vu le buste gracieux projeté hors de la portière, dessiné dans la buée des jets de vapeur, sous le jour faux et blafard des lanternes ; quelques secondes encore, les ailes noires de sa toque de voyage, s'agi-
SOIR i6i
tant, diminuant, triste fuite d'un vol de corneilles dans la brume d'hiver. Une locomotive arrivant en sens inverse intercepta brusquement cette dernière relique. Le train s'élança sur la longue voie droite ; je l'ai vu devenir tout petit, un point noir qui était encore tout l'univers, puis un léger flocon de fumée, puis rien...
Rien n'est demeuré ; rien qu'un peu plus de facilité à mourir, pour l'homme hébété qui restait là, seul, devant le trou vide dans l'horizon.
... Où allaient-ils d'un pas si pressé, tous ces inconnus qui emplissaient la rue Lafayette ? Que cherchent-ils dans cette ville, puisqu'elle n'est plus là! J'en ai coudoyé des centaines, en revenant à mon hôtel : pas un ne me parlera d'elle. Que fontils en ce monde ? Ils avaient tous leur idée fixe empreinte sur leurs traits, ils se hâtaient vers quelque but stupide, ils allaient comme vont les nuages sur la mer, troupe chagrine, les uns devançant les autres sous le fouet du vent qui les chasse et les carde. Des frères ! nous dit-on. Lequel de ces vains fantômes m'apportera une consolation ? Je pensais que c'était drôle d'être là, dans la vie universelle, une petite flamme pâle et tremblante que chaque souffle peut supprimer à chaque minute, sans qu'un seul de ces frères s'en aperçoive. Sur la place de l'Opéra, un homme me heurta avec sa charrette à bras ; il déménageait un grand tableau ; la clarté d'un réverbère donna en plein sur la toile. C'était une vue ensoleillée de la Cor-
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niche, un coin d'eau bleue, des orangers, des pins d'Alep : toute une évocation de honneur, narquoise et falote sous la sale lumière du gaz.
Cette chambre d'auberge est sinistre de banalité. Pas un objet ami, accoutumé. J'ai fait allumer du feu, apporter une lampe. J'écris ceci, pour m 'astreindre à une besogne, pour penser moms vite et ne pas penser à vide. — Si du moins sa mère était venue à Paris, elle se lamenterait près de moi, maintenant. Elle ne m'aime pas beaucoup ; mais, malgré elle, la vieille femme me serait un peu mère. Est-ce drôle, cela encore, de me souvenir pour la première fois, à mon âge, que tout petit enfant j'étais oi-phelm ? Allons, allons, Jean d'Agrève, l'homme fort, qui s'est fait une élégance de rester toujours maître de lui ! Imaginons que je suis au feu, devant les hommes de la compagnie, avec une balle dans le corps, souriant pour l'exemple. — Ah I non, l'imagination est mai choisie ; ce serait trop de chance. — Essayons de reculer ce chagrin très loin, dans le passé où sont les autres. Si je pouvais estomper son visage, son souvenir, les reporter aux plans indistincts où pâlissent tant d'autres ombres apaisées ! Non, ce n'est pas la même chose : ce visage et ce souvenir me brûlent, bien vivants, substitués à tout ce qui fut avant eux ; rien ne peut empêcher qu'ils emplissent ma pensée d'une présence douloureuse. — Je vais essayer de lire.
... J'ai pris dans mon sac un des trois ou quatre
volumes que j'y avais mis : les livres de viatique, ceux qui me furent toujours de bon secours aux heures de découragement. ]\Ion Dante est venu le premier sous ma main. Je l'ai ouvert à l'aventure, au chant où le poète donne une si belle définition de Dieu, dans ces vers : « Celui qui ne voit jamais une chose neuve — a produit ce parler visible, — nouveau pour nous, parce qu'il ne se trouve pas ici-bas . » — Mais c'est d'Hélène que cela devait être dit ! Depuis qu'elle est sur cette terre, Dieu a fait et le monde a vu une chose neuve. — J'ai lu posément, avec une attention soutenue. En tournant la page, ce fut un étonnement d'abord, puis une vive satisfaction de constater que je pouvais hre : les mots qui passaient sous mes yeux pénétraient dans mon cerveau, s'y coordonnaient avec tout leur sens. Par moments, je prenais même un vi-ai plaisir à leur beauté. Mais derrière les idées et les images distinctes qui naissaient de la lecture, un autre fil d'idées et d'images confuses se déroulait parallèlement, en un fond plus sensible du cerveau ; je suivais ces deux ordres de pensées, comme le voyageur qui regarde la nuit des paysages fuyants à travers les vitres troubles du wagon, et qui voit en même temps, reflétées sur cette vitre, sa propre figure et les silhouettes des personnes assises dans le compartiment.
Un wagon, c'est bien cela. Sous les idées extérieures évoquées par le livre, ma pensée intérieure demeurait concentrée sur une même vision, un
train en partance dans une gare. Je faisais un effort mental pour le retenir, tandis qu'il s'ébranlait, roulait lourdement sur les plaques tournantes entre les disques et les fanaux. Une préoccupation persistante dominait toutes les autres : quelle heure est-il ? Où est le train, maintenant ? J'ai tiré ma montre pour la remonter ; action absurde, dans le chagrin, puisqu'elle nous fait collaborer à l'œuvre du temps, notre bourreau. Dix heures. J'ai jeté le volume de Dante et pris un Indicateur. Il est à Compiègne. Il s'arrête dans le silence du hall. A quoi pense-t-elle .-* Souffre-t-elle, au moins ? Il repart, les pays passent ; nous roulons, des jours, des nuits ; maintenant c'est sur la terre vague qui ne ressemble à aucune autre, qui n'est pas encore sortie du chaos. Du noir, du blanc, pas d'autres couleurs ; de maigres sapins, des marais glacés, de la neige ; de la neige, des marais, des sapins, toujours. Les lieux n'ont pas de forme ; une étendue sans relief, sans vie, le silence, le vide, la glauque clarté diffuse de la neige nocturne, l'accablement d'un immense rien. Je vois bien son trajet, je l'ai fait une fois, j'y retrouvais mes sensations habituelles de l'Océan ; mais d'un océan mort, d'un océan de lune ; la mer, la grande Vivante, est autrement communicative. Une seule lumière sur tout le pays obscur : là, au fond de ce wagon, les mèches d'or clair qui brillent, emmêlées sur le col dans la noire fourrure du manteau. Pauvre petite âme douce et chaude, comme elle
va être transie, esseulée, écrasée sous ce poids de glace, de ténèbres, d'hostile solitude ! Ah I non, qu'elle ne soufire pas, que je souffre pour deux 1
Les images se succèdent ; elles n'ont rien de précis, d'ailleurs, rien de très dur ; elles battent le front comme des marteaux enveloppés de ouate. Une torpeur physique et morale me protège contre l'excès de la douleur. De courtes somnolences suspendent la pensée. Au sortir de ces assoupissements, l'idée fixe me pique, plus aiguë, morsure d'un serpent engourdi qui relève la tête. La chaleur appesantit l'atmosphère de la chambre. J'ai ouvert la fenêtre : accoudé sur la barre, j'ai cherché du regard le ciel ; comme s'il y avait un ciel à Paris ! Il n'y a que la rue.
Une nuit de janvier sur cette rue morose. Des ténèbres grasses, humides ; les giboulées sillonnent le champ d'éclairage du bec de gaz, en face, semblables à des larmes de catafalque figées sous la lueur jaune d'un cierge. Des passants chétifs, minables, ceux qui sont obligés de sortir, quel que soit le temps ; et ceux-là comptent rarement au nombre des heureux : un souci les pousse, on leur devine un ennui au cœur, un froid de misère aux semelles, dans la boue du dégel. Quelques fiacres se traînent paresseusement ; un omnibus ébranle les murs et le pavé ; trois forts chevaux gris tirent vaillamment la pesante masse ; en se penchant un peu, on se laisserait tout doucement choir, pas de bien haut, sous les pieds de ces chevaux, sous les
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roues de la machine. Un instant, il m'a semblé que la rue était blanche, des traîneaux y glissaient ; la voix d'un cocher en houppelande sortait d'une grande barbe gelée, elle appelait : « Bârine ! » Je montais, je m'asseyais au coin de la banquette, et sur ce siège étroit, selon l'usage du pays, j'entourais d'un bras la taille de ma compagne, je sentais la chaleur du jeune corps blotti contre le mien ; comme au temps de ses chers effrois dans la forêt, quand nous nous attardions le soir à la Vigie, quand elle se pelotonnait sous mon bras au bruit de pas des Picmontais.
J'ai tourné la tête dans la direction du Nord, vers les hauteurs de Montmartre, écoutant s'il ne viendrait pas de là un sifflement de locomotive, un grondement de train. Il y a des trains qui reviennent, pourtant, et je sais de quels coups du cœur elle est capable. Si elle allait entrer I
... Rien... Je jette ici, dans le désordre où elles me viennent, ces pensées, ces images. J'écris ma souffrance. Pourquoi ? Pour qui ? Oui, je m'étais jadis posé cette règle : observer autour de moi et m'observer dans les émotions, comme je relevais sur le livre de bord les oscillations du compas dans la tourmente ; connaître le monde et me connaître moi-même. — Balivernes d'académie ! Que connaissons-nous, sinon que nous aimons et souffrons ? Elles n'étaient pas sérieuses, les peines que je pouvais étudier de sang-froid : l'esprit s'amusait alors au spectacle du cœur. Aujourd'hui, l'un et
l'autre s'en vont à la dérive dans la même débâcle. — Je veux croire que j'écris pour Hélène, comme je lui en ai fait la promesse. Notre correspondance sera difficile, contrainte : c'est une affliction ajoutée à toutes les autres. Elle a d'autant plus insisté pour que je tienne un journal minutieux de mes sentiments : « J'y veux lire au retour chaque frisson de votre âme » , disait-elle. Lira-t-elle jamais ? Non, murmure l'horrible pressentiment : il ne me quitte pas, il prévaut contre toutes les assurances, contre tous mes raisonnements.
A cette place, sur cette rosace du tapis, ses pieds se sont posés pour la dernière fois. Voilà tout ce qui me reste de la fleur vivante et du monde qu'elle animait ! Tout désormais est vain, sans but et sans raison ; tout, sauf de coller mes lèvres sur cette poussière et d'y pleurer !
... J'ai lourdement dormi sur le divan. Mes yeux se rouvrent sur ces papiers. L'aube louche a paru. S'il pouvait se prolonger, l'éclair lucide du réveil, l'instant d'équilibre parfait où l'on juge la \'ie comme du dehors, avant la rentrée en nous de la douleur ! La vie et la douleur ont donné l'assaut immédiat, j'ai repris conscience de mon mal. La plaie se rouvre avec les paupières ; elle est ce matin plus profonde et plus cuisante. Il doit être déjà si loin, le train qui me l'emporte ! J'aperçois devant moi cette longue suite de journées vides, l'inutile chapelet de plomb dont il faudra égrener machinalement les gra.ins ternes et froids. Oh ! les réveils dans
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la tiède lumière, à Port-Cros, la fenêtre entre les géraniums, l'heure de l'apparition ! Allons, forçat, recharge le jour,
JEAN A HÉLÈNE
« Port-Cros, le 20 janvier.
<( Je rentre dans la pauvre maison hantée, mon amie. J'y rapporte le peu de moi dont j'ai encore conscience. Je suis dépouillé de ma substance, de ma raison d'être, d'agir, de respirer. Des paquets de lettres, de journaux, sont là sur ma table : je ne puis me résoudre à les lire ; vous seriez satisfaite et effrayée de mon indifférence pour tout ce qui n'est pas ma vie intérieure, de mon éloignement pour tout ce qui m'en distrait. Sans vous, le monde est une énigme farouche.
« L'inutile beauté de notre île me pèse. Je suis ici comme un miroir sans tain : les images le traversent sans s'y arrêter, elles vont chercher plus loin le fond solide qui les réaliserait, il est absent. Douceur du souvenir ou volupté de la souffrance, je ne sais moi-même ce que je viens demander à cette solitude pleine de vous. J'y suis revenu d'instinct, pour y chercher votre ombre adorée sur les choses, la trace de vos pieds sur chaque pierre du chemin. Par instants, je vous vois réellement aux places accoutumées ; vous marchez devant moi dans la bruyère, entre les pins inclinés dont les reflets sombres tremblent sur vos épaules, toute de marbre rose et vivant sous la couronne d'or, toute
sculptée en grâce siir le fond bleu de la mer. Vos paroles remontent dans ma mémoire une à une, comme remontent au ciel des hirondelles qui s'étaient posées sur un vieux mur. Toute autre parole me blesse ; votre main pourrait seule guérir la plaie qu'elle a faite ; seule, vous avez des mains assez légères pour toucher un cœur blessé sans l'endolorir. Je passe perpétuellement en revue toutes ces journées vécues en commun ; et tout ce que j'y revois, tout ce que j'j'' réentends est si bien selon moi, que je me demande comment j'ai pu vivre auparavant, hors de mon atmosphère naturelle. Mesurez ma peine actuelle au besoin que j'avais de vous, et ma tendre fidéhté à la violence de cette peine.
« Écrivez, si vous m'aimez, écrivez souvent, beaucoup. Racontez tout de vous. Je n'existe que pour attendre vos lettres, pour calculer l'arrivée des courriers qui me les apporteront. Je m'arrête : je ne sais rien vous dire, sinon que je souffre, que je souffre près de vous, avec vous ; et il faudrait vous envoyer du courage, un peu de notre soleil dans votre nuit. Mais y a-t-il de la nuit là où vous regardez ? Vous êtes la lumière, une lumière sûre autant qu'elle est douce. Adieu, ma clarté lointaine ; croyez que si je ne devais pas vous revoir, je ne supporterais pas le dégoût de vivre ; croj^ez que toujours, jusqu'au fond des domaines infinis de la mort, je serai encore à vous.
Jean. »
HÉLÈNE A JEAN
«Bjélizy, ce 25 janvier.
« J'ai froid, mon bien-aimé. J'ai laissé chez vous le cœur que vous m'aviez refait, j'ai retrouvé ici mon cœur de novembre. En rentrant chez moi, — chez moi I — dans cette vie antérieure, je croyais revenir d'un autre monde. Je n'ai plus d'énergie pour espérer, je m'affaisse dans le passé. Il me semble que j'ai fait un court rêve, tant ce m^orne passé me reprend, tant il recommence pareil à ce qu'il était autrefois. Vous vous plaignez de votre solitude ; ah ! comme je vous envie le bien que je désire le plus, quand je ne peux pas vous avoir.
« Je n'ai même pas pour me stimuler le sentiment d'une nécessité dans le sacrifice accompli. C'est un des raffinements d'ironie de la vie : elle promet aux malheureux de nouvelles conditions du malheur ; nous l'imaginons toujours mauvaise, mais autrement, avec d'autres peines, d'autres formes de lutte ; et nous la retrouvons avec sa même plate figure où rien n'a changé. On avait beaucoup exagéré la gravité des circonstances qui commandaient mon retour. Quelle était l' arrièrepensée de ceux qui me rappelaient, à la suite d'une alerte dont ils n'avaient guère lieu de s'émouvoir ? Je la devine mal. Je ne réussis pas à comprendre ces natures compliquées ; de la dissimulation, des calculs secrets sous un grand laisser aller, des caprices violents dans une large
indifférence, un profond ennui, le besoin de dominer l'esclave et la prudence qui le ménage par intérêt, je crois voir tous ces replis, quand j'y regarde. A la vérité, j'y regarde distraitement; retranchée dans mon rêve intérieur, je pénètre mal ce qui m'intéresse si peu. J'ai été reçue saiis un signe d'étonnement, sans une observation, comme si je me fusse absentée la veille, pour quelques heures. Les procédés sont bons, ma dignité n'a plus à souffrir de certains manques d'égards : vous dirai-je que je le regrette presque ? Non, je ne vous dirai rien de plus sur le seul sujet dont j'aie une invincible répugnance à vous parler. Laissons ce monde inexistant, parlons de notre monde à nous, mon ami, du vrai, de l'unique.
« Ma pensée y \àt à chaque minute. Comme autrefois, elle n'a ici de communications qu'avec cette nature opprimée, où les petites peines humaines se perdent dans la grande peine de la Terre. Ma pensée fuit hors de moi, sur ces vagues et mélancoliques horizons de marais ; ils ressemblent, autant que les morts peuvent ressembler aux vivants, à nos salines des Pesquiers : ils me rappellent les étangs \dolets où tremblait l'image des tamaris, et la \^ôtre, si souvent redemandée à ce miroir, quand vous l'aviez longé en me quittant pour vous rembarquer. Ma pensée se pose sur ces bouleaux chargés de neige, ils se transfigurent, ce sont nos amandiers tout blancs de fleurs dans le Val Notre-Dame. En d'autres temps, mon âme
s'écoulait au cours du fleuve, dans la vaste plaine où le Niémen roule des eaux incertaines ; elles me sont sœurs, les eaux des rivières de ce pays, elles sont lentes et ternes dans leur marche d'ennui, elles n'ont vu que des ciels tristes, elles semblent ne pas savoir où elles vont ; elles vont, pourtant, avec une résignation accablée, elles vont s'anéantir dans une mer pauvre de couleurs, veuve de soleil, déshéritée de joie. A cette heure, ma pensée est emprisonnée, comme l'eau du Niémen, dans les chaînes de glace qui nous lient ; nous ne pouvons plus nous enfuir, cette sœur et moi.
« O mon Jean, si je peux mourir avant vous, ne me plaignez pas, je l'aurais tant voulu 1 Mais vous me grondez quand je parle ainsi ; près de vous j'avais désappris ce langage. Si vous voulez que je l'oublie, reprenez-moi, restez-moi, ne me désaimez pas. Parfois j'appelle, j'appelle loin, là-bas, sur la mer, je crois entendre ma voix résonner sans écho et se perdre... Je me sens déjà dans la mort, quand je vous imagine un peu moins près de moi. Je vous aime avec mon cœur d'enfant de jadis, avec mon cœur de femme passionnée, de la femme que vous avez faite ; et je le dis le soir au ciel, qui écoute mieux quand la terre dort. Mon bien-aimé, si vous voyez une mouette qui passe, reconnaissezla, c'est moi : prenez-la, gardez-la, réchauffez-la dans vos bras, où se réfugie toute votre pauvre
HÉLÈNE
JEAN A HÉLÈNE
« Port-Cros, le 15 février.
« Mes dernières lettres n'ont su vous entretenir que de ma détresse intime, ô ma chère manquante partout. Je voudrais vous donner des nouvelles de votre peuple, de votre île : mais d'elle aussi je n'ai à vous transmettre cette fois qu'un grand gémissement. Hélène, avez-vous entendu cette nuit mes appels dans le vent ?
<i II soufflait en tempête depuis deux jours. C'est le mistral, le vent qui vient de terre. Vous savez pourquoi je l'aime, en dépit de son incommodité : il vient du nord, de la terre où vous êtes, et de si loin, et si \'ite, qu'il doit être né de votre haleine, me l'apporter toute fraîche. Je me figure toujours qu'il a baisé vos cheveux, frissonné dans les plis de votre robe, et le voici sur moi, l'instant d'après ; quand je reçois son coup de fouet sur la grève, je crois, je veux y sentir la caresse de la main qu'il a effleurée.
<i Cette nuit, il est devenu enragé, comme un qui vous cherchait ici et s'irritait de ne pas vous retrouver. Je dormais, je m'éveille en sursaut, balancé dans mon Ht ; si bien que j'ai cru d'abord à un tremblement de terre. Notre maison pliait, craquait aux jointures avec de lentes oscillations ; une cage d'osier, semblait-il. Étrange sensation ! J'entendais, je ressentais dans une maison de terre ferme les bruits et les mouvements habituels dans
une cabine de navire. Dans la cheminée, des décharges d'artillerie ; au dehors, un hurlement épouvanté d'arbres qui demandent grâce. Je me lève, j'ouvre à grand'peine les volets. C'était un de ces typhons qui se forment ici, quand le vent du détroit s'engouffre dans notre baie, dans notre vallée resserrée, et tournoie sur lui-même prisonnier entre nos rochers. Je ne l'avais jamais vu si furieux. Fureur sèche, sous le bleu métallique d'un ciel sans nuages, où une grande lune effarée contemplait avec horreur la peine d'en bas. Sa clarté découpait sm- la blancheur du chemin des om.bres dures, si vigoureuses que j'avais cm voir d'abord, en regardant par les interstices des persiennes, nos eucalyptus fauchés et s'entre-choquant sur le sol. Ce n'était que leurs images mouvantes. Les pauvres arbres ployaient jusqu'à terre, se redressaient en se souffletant l'un l'autre, ils tenaient bon. Comment font-ils ? Leurs têtes' chargées de feuillage offrent tant de prise à l'ennemi ! Quelle force de résistance dans ces frêles et souples tiges ! Elles ramenaient ma pensée à une tige de fleur vivante qui a la même flexibilité de ressort. Et la maison, secouée dans toute sa charpente, comment faisait-elle pour supporter ces assauts, répétés à courts intervalles comme les charges folles d'une armée de locomotives ? Le gémissement des choses menacées était couvert par la voix de colère qui assourdissait l'oreille. Ce n'était pas un vacarme discordant de l'air et des eaux, c'était le souffle commun de toutes
les puissances du chaos, liguées pour la destruction. L'air rugissait avec un accent d'autorité souveraine, avec la certitude de vaincre la terre. On le sentait maître d'un monde qu'il voulait anéantir. Aux instans où le typhon reprenait haleine, la plainte éperdue de la mer montait, si navrante ; la plainte qui était au commencement de tout, comme vous le disiez du vagissement de la rainette, la plainte de toutes les souffrances immémoriales, la plainte de tout ton cœur qui passait, mon Hélène, exprimant enfin ce qu'il ne sait dire aux heures où tu subis ta torture d'infini.
« De quelle clarté cruelle la lune éclairait cette déroute des éléments ! La lumière du jour est compatissante aux scènes de désolation, elle encourage, elle vit : le soleil nous donne confiance, il prend parti pour la vie qu'il crée. Mais cette clarté froide avait la dureté des rochers dont elle faisait saillir le relief ; elle paraissait attendre et désirer le triomphe de la mort. A travers le rideau des tamaris, déchiré par l'ouragan qui courbait leurs têtes tremblantes, j'apercevais des morceaux de mer ; les crêtes blanches se dressaient par milliers sur la baie, elles accouraient de Bagaud jusqu'au fond de la rade avec la rapidité de goélands rasant le flot. L'eau pulvérisée m'arrivait en jets de fumée, cette poussière saline me battait les tempes ; l'électricité dégagée par le phénomène tendait tous les nerfs. Et l'âme s'angoissait de la vague épouvante répandue sur les choses ; la pensée se portait
douloureusement sur les errants qui peinaient en mer, cette nuit, sur les sinistres probables, et, par delà les gens de mer, sur tous ceux qui demandent pitié en ce monde, sur tout ce qui périt, comme nous, dans le broiement continu des êtres par les forces aveugles.
« Sortir ? Rester dans la maison branlante ? Dehors, on serait emporté comme un fétu. J'arpentais le plancher de ma chambre, ainsi que j 'ai fait si souvent sur le pont du vaisseau. Mais là, c'était naturel ; ici, c'est contre nature, inquiétant. Pour la première fois, j'eus quelque soulagement à penser que vous n'étiez pas près de moi. Et aussitôt, mon appel égoïste vous demanda. Je songeais combien il serait doux de vous rassurer longuement, de vous abriter tendrement dans mes bras. Vous rassurer ? Je n'en aurais pas l'occasion. Je vous vois là, sereine, indifférente à toute menace extérieure, avec ces grands yeux de confiance et de contentement où nulle crainte ne passe, quand vous les reposez sur moi.
<( Ce matin, les géraniums roses souriaient sur la muraille. Le tjrphon a brisé des arbres, il n'a pas effeuillé les pétales de ces fleurs. Savéû me dit qu'il ne se souvient pas d'un cyclone pareil en terre ferme. Il a profité de la circonstance pour me replacer l'histoire de la Sahine, démâtée au cap Hom. « C'est heureux, a-t-il ajouté, que Madame ne soit pas dans l'île. Les dames ne sont pas à l'aise quand le vent leur donne ces danses-là. » — Il ne sait pas,
le bon gabier, que votre aise est partout où est votre amour. Oh ! revenez la chercher, Hélène
^^^"^' Jean.»
kélêne a jean
« Bjélizy, ce 20 février.
« Les jours passent sans ztUéger mon chagrin ; comme les moines blancs de ce couvent que nous visitâmes aux Pyrénées, ils défilent du même pas de spectres en chantant la même psalmodie funèbre. J 'essaye de les tromiper. Ne croyez pas que j'y sois aidée par la compagnie que je vois, par les rares voisins qui se réunissent ici de temps à autre pour une partie de chasse. Ce sont les heures de supplice où je dois faire mon métier d'hôtesse près du samovar, remplir les interminables verres de thé qu'absorbent nos campagnards, écouter leurs lourdes plaisanteries. Heureusement, leur passion favorite me libère : je les assois aux tables de jeu, ils n'en bougent plus, ils s'y attardent jusqu'au lendemain. Je m'échappe, je m'enferme, je lis vos livres.
« Je voudrais suivre votre esprit dans toutes ses voies ; oh I bien humblement, à la façon du bon chien sur les pas du maître aimé ; et je voudrais avoir quelques lueurs qui éclairent ce monde obscur où je fus envoyée pour souffrir. Mais, loin de vous, mon intelligence est une lampe éteinte dans le sanctuaire où le prêtre ne vient pas la rallumer. Mes plus sûrs consolateurs sont les poètes, ceux
que vous m'avez appris à aimer ; ils me font rêver vos rêves avec les leurs ; et je sens tout le prix de l'aumône qu'ils m'ont laissée. Touchante aumône du poète qui fit de ses larmes un baume salutaire, qui le verse après sa mort sur l'affliction d'une pauvre femme 1 Tandis que nous sommes si loin de tous les étrangers auxquels la vie présente nous mêle, un lien indissoluble se crée entre ces deux douleurs séparées par le temps, inconnues Tune à l'autre ; celle qui fut belle et sût s'exprimer soulage fraternellement celle qui languissait humble et muette. Je lis aussi les ouvrages qui peuvent fortifier ma pensée, les livres où vous m'avez montré des clartés secourables dans notr abîme d'ignorance. Mais leurs raisonnements ne réussissent à me convaincre qu'autant qu'ils confirment les intuitions de mon sentiment. Toute connaissance n'est pour moi qu'un rêve affirmé.
« O mon Jean, vous m'avez donné la conscience d'un être ignoré en qui je vivais depuis que je suis. Par vous, j'ai aperçu les lacunes et les besoins de mon esprit, comme ceux de mon cœur. Écrivez ce que vous lisez, ce que je dois lire pour être à toute heure en communion avec vous. Quand achèverezvous votre œuvre, quand ferez-vous s'épanouir dans le bonheur l'herbe sauvage qui ne porta fleur que sous vos baisers ? Hélas ! je ne vois pas le terme de mon exil. J'y suis immobilisée, empêchée d'agir, par des retours d'inquiétude dans mon entourage, par mille complications sur lesquelles je
ne peux ni ne veux m'étendre ici. Sachez seulement que je pleure beaucoup et que je vous aiine bien ^Ort. HÉLÈNE. »
JEAN A HÉLÈNE
« Toulon, le 27 février.
« Je vois ma blanche songeuse dans la compagnie qu'elle me dépeint ; et je la plains sincèrement. Mes obligations m'ont retenu quelques jours à Toulon ; le temps de m'assurer que je n'ai pas repris goût, moi non plus, à la société de mes semblables. Vous souvient-il d'un soir, dans cette ville, où nous eûmes si vive la sensation de leur ignominie ? J'ai revécu cette heure, hier, en dînant seul dans l'auberge qui nous avait abrités ce soir-là, au retour de notre excursion à Tamaris. De même qu'alors, une aigre musique glapissait au fond du café, de l'autre côté de la rue. J'ai revu la scène dans ses moindres détails : tout m'est souvenir aigu, comme à ceux qui veillent un mort. Vous vous rappelez le tableau que nous regardions de notre fenêtre ?
« La nuit de juin était lourde, des gouttes d'eau tombaient dans la chaleur. Au café d'en face, le front sous le gaz, les pieds dans la sciure de bois, des habitués jouaient aux cartes et devisaient : des négociants, des fonctionnaires, le percepteur, sans doute, le receveur de l'enregistrement, des gens qui avaient les figures de ces emplois. Une femme était debout sur le seuil de l'estaminet :
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boiteuse, contrefaite, montrant un visage où traînaient les restes d'une beauté vaincue par la misère. — Elle s'accompagnait sur une mandoline et chantait : les paroles aveulies d'une banale chanson d'amour passaient dans la mélodie vulgaire. Ces gauches rappels de l'infini venaient se poser, oiseaux du ciel aux ailes cassées, sur ce méchant morceau de bois, sur cette bouche de tristesse qui modulait, inconsciente, les motifs divins de la symphonie éternelle. On ne l'écoutait pas, dans le café ; les habitués continuaient leur partie de cartes ou leur discussion politique ; ils n'avaient pas d'oreilles pour la voix d'en haut qui pleurait dans le murmure du ruisseau de la rue, pas d'yeux pour ce haillon d'idéal.
« Le morceau fini, la pauvre femme promena inutilement sa sébile ; elle se tourna alors et fit signe à sa fille qui se dissimulait dans un coin. La revoyez- vous, cette malingre créature, jeunesse de fruit piqué, plus usée déjà que la maturité douloureuse de la mère ? La mère avait dit les sublimes ridicules du cœur populaire : l'enfant sollicita les bas instincts de ce cœur. D'une voix de verjus, pas faite, où montaient les relents de l'alcoolisme paternel, avec des gestes mignards qui voulaient être délurés, avec une gaîté apprise où tremblait le souci du pain quotidien, elle attaqua une chansonnette égrillarde de café - concert ; chansonnette comique, — cela devait s'appeler ainsi sur les répertoires, — mille fois plus navrante que les airs
SOIR i8i
sentimentaux de la mère, qui parlaient de souffrance, pourtant, alors que celle-ci parlait de joie. Elle se trémoussa, elle ricana son couplet, et aussitôt les consommateurs relevèrent leurs têtes alourdies, posèrent les cartes, écoutèrent. Ils écoutaient, ces hommes, puisqu'il est convenu que ceci est de la joie, du plaisir ; ils montraient à nu tout leur fond d'infamie humaine, toute la grossière duperie qui leur faisait préférer ce mensonge de gaîté à la peine vraie où une mélopée faubourienne s'ennoblissait l'instant d'avant 1 La sébile circula encore, plus lourde cette fois : les deux sombres muses de la rue regagnèrent le taudis quelconque où elles livraient leur dur combat contre la vie. Elles nous remercièrent du même regard humilié, en ramassant nos pièces de monnaie. Et nous entendîmes une voix dans le café : « Y a-t-il quelqu'un pour faire une partie de manille ? »
« Oh ! comme vous avez bien su dire, ce soir-là, toute la leçon d'amertume qui se dégageait de ces choses, tout ce que vous aviez vu passer du mystère de la vie derrière le rideau de ces tristes apparences ! De quel mouvement passionné vous avez redressé votre fière petite tête vers les grandes étoiles, lourdes de chaleur, et comme vous planiez de là sur le monde, quand vous me disiez : « La vie est ignoble, oublions-la, aimons plus haut, aimons plus fort ! »
« Oui, la vie est ignoble, quand elle n'est pas
i82 JEAN D'AGRÈVE
ridicule. — Si je suis injuste pour elle, ah ! c'est qu'elle m'est trop dure loin de vous ! Et vous m'écrivez, dans un langage plein d'énigmes, que ce martyre ne finira jamais I N'est-ce pas, c'est jamais qu'il faut entendre ? — Vous me demandez quels livres je lis et vous engage à lire ; je relis une fois de plus le Dojî Quichotte. Goûtez à ce bon vin amer dans ce gobelet de folie. Regardez-le bien en dessous, le colossal poème de l'isolé qui traverse le monde avec son idéal, et vit heureux dans la misèi-e, dans l'humiliation, dans la souffrance, aussi longtemps qu'il croit à cet idéal. Le voilà, le frère que je cherchais vainement : toujours meurtri par la vie commune qu'il se refuse à accepter, toujours prêt à combattre au nom de sa chimère des réalités plus fortes que lui, toujours affamé, parce qu'il veut dîner de justice et souper de générosité ; enviable pourtant, comme le sont peut-être les fous, et tous ceux qui préfèrent un rêve impossible à des satisfactions plus pratiques ; persuadé qu'il souffre pour sa Dulcinée, et que les coups sont caresses quand on les reçoit dans ce doux service. Les coups ne seraient rien : mais le maigre idéaliste traîne derrière lui un petit gros, plein de bon sens sur son âne ; les propos du jovial réaliste inquiètent l'enthousiaste chevalier des idées ; à la voix du clairvoyant compagnon, il doute par instants de sa mission, de sa vision, des certitudes qui soutiennent son cœur ; il doute de sa maîtresse ! Instants de doute plus cruels que ses pires mésaventures.
Pauvre chevalier, si ridicule, si calamiteux, mais si bon, si vrai dans son erreur surhumaine, qu'après avoir ri des lubies qu'il poursuit et des horions qu'il em bourse, on J'aime tendrement à travers les siècles. Arrêtez-vous sur les dernières pages, d'un sourire navré : « Véritablement, Alonso QuLxano est guéri de sa fohe, et il se meurt,.. L'avis du mcdecm fut qu'une mélancolie secrète le tuait. » Le malheureux homme remercie le ciel de lui avoir rendu la raison, et il en meurt, il meurt du regret de sa chimère, qui était plus belle que la raison.
« Je mourrais de même, si par impossible je perdais ma chimère, ou si seulement je doutais d'elle- Vous le savez, n'est-ce pas, Hélène ? Et vous ne vous étonnerez pas qu'il y ait une ombre si triste sur mon âme. Mon épargne de résignation est épuisée. Chère aimée, aidez-moi un peu mieux à souffrir. tt-.^t «