‹ Jean d'AgrèveChapitre 4 sur 8 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

HÉLÈNE A JEAN

« Bjélizy. ce 12 mars.

« Je sens comme toujours avec vous, mon grand ami. Le monde n'est pas beau, et votre héros gagne nos cœurs parce qu'il veut le réfonner. J'ai lu son histoire, je l'ai vu par vos yeux, donc je l'aime. Mais ne ait-il pas quelque part que son office est de secourir les malheureux ? Quand nous étions très heureux, m.on Jeaii, nous n'avions qu'éloignement et dégoût Dour l'humanité ." elle nous paraissait si vilaine, nous l'apercevions si bas au-

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dessous de nous ! Maintenant, dans le malheur qui rapproche et humilie, je ne pense pas tout à fait de même. Je vous disais, en m'arrachant à vous : « Je veux grandir pour vous, par la souffrance et par la bonté. > Je tâche. Je n'aimais autrefois que la nature, ses plantes et ses fleurs ; il y a aussi des fleurs humaines, les plus pâles, les plus cachées. Je les découvre, à travers les larmes qui nous sont communes : je m'apprends à les aimer.

« Si vous saviez comme le peuple de ces campagnes est intéressant, comme il force l'admiration dans sa misère résignée ! Ce sont des âmes riveraines du fleuve aux eaux tristes, des âmes engourdies sous la neige avec leurs noirs sapins. Quelle grandeur dans leur simplicité ! Je ne sais si je me trompe et si j'ai bien retenu ce que vous m'avez dit souvent : mais je crois que ces paj'sans russes doivent être très proches parents des hommes qui vous charment dans votre cher Homère. Vous m'appeliez, j'ignore pourquoi, une primitive; alors, moi aussi, je dois me plaire avec ces primitifs. Je me suis fait depuis quelque temps une habitude de les visiter dans leurs villages ; j'assiste de mon mieux les plus malheureux, je regrette d'entendre à peine quelques mots de leur langue ; le peu que je saisis de leurs paroles me touche et me fait réfléchir. L'autre jour, je m'étais mise en frais de démonstrations pour consoler une femme qui venait de perdre son enfant ; avec le plus grand calme, cette mère me répondit : « Le Seigneur nous

a fait une grande grâce, il faut le remercier ; Vanka ne souffrira pas ce que nous avons souffert. » — Ce mot d'une mère, sentez-vous quel ancien poids de douleur il révèle ? J'allais voir ces derniers temps une vieille infirme, très abandonnée ; on lui supposait une maladie infectieuse, on la tenait à l'écart ; elle s'était attaciiée à moi, elle ne voulait d'autres soins que les miens. Avant-hier, se sentant mourir, elle m'a fait demander en hâte ; elle a passé dans mes bras avec tant de sérénité, presque souriante. Peu d'instants auparavant, elle m'avait fait ce touchant adieu : « Panna, je veux te laisser ma part de bonheur que je n'ai pas eue. » — Recueillez ce legs de la pauvre vieille, mon Jean, je vous l'ai aussitôt cédé.

« Quand je vois de près ces misères, une épouvante me \n.ent : je me figure que tout mal va vous arriver loin de moi. Un mot d'enfant m'a fait frissonner, l'autre soir. Je passais devant une ferme isolée, à l'heure équivoque où le reste de jour semble monter de la terre blanche et la nuit tomber du ciel. Des bruits vagues et plaintifs venaient de la lisière des grands bois : hurlements de loups, sanglots du vent dans la sapinière, grincements des essieux tardiis ; on ne sait quoi de toujours gémissant sur cette morose steppe russe. Un petit enfant écoutait, immobile devant la porte de la cabane, avec ce \'isage pensif qu'ils ont ici tout jeunes. Je lui jetai un bonsoir ; le petit me répondit gravement : <( Entends comme on pleure 1 » Oh 1 je vous

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ai vu à cette minute, Jean ; ce que disait l'enfant, j'ai cru l'entendre là-bas, où vous êtes. Que ce ne soit pas, mon Dieu !

« Dans le traîneau qui me ramenait, sous les étoiles brillantes du ciel d'hiver, je pensais que ces étoiles furent des âmes de ce pays, belles et malheureuses; elles tremblent là-haut, la nuit, par peur de retomber où elles furent humaines. Comme je les comprends ! Vous qui m'avez créée, retirezmoi dans votre ciel, fixez-y près de vous l'âme

faite de votre reflet. rjj.,^^,^ ^

Hélène. >

jean a hélène

« Port-Cros, i« i8 mars.

«Je reçois votre dernière lettre, mon amie, je vous en remercie. Mais avez-vous songé qu'elle m'arriverait à l'anniversaire du jorn^ d'où nous dations notre vie ? Vous ne m'en parlez pas. Vous ne me parlez plus de^notre île, qui était pour vous toute la terre. Vous paraissez absorbée par le pays où votre cœur s'est réaccoutumé. Il y a aujourd'hui un an, vous m'avez dit : «Aimez- moi. » Et vous ajoutiez : « Tout ce qui n'est pas cela me laisse indifférente ; le monde n'existe pas pour moi. » Je me souviens; depuis ce ma tin, je me répète ces mots avec une rage d'amour Certes, je sais comme nous sommes vite repris, à notre i.isu. par les heux et l'atmosphère qui façonnent nos pensées J'admire avec émotion la source de charité qui a jailli en

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vous : j'y reconnais le cœur de mon Hélène, plus vaste que cette mer. Je veux croire que vos moujiks ont toutes les vertus et toutes les beautés qui rayonnent peut-être de votre âme sur les leurs. Pardonnez-moi, si je suis jaloux de tout, même de la pitié qui s'épand sur les autres, si je la réclame pour ma propre misère, qui est votre œuvTe ; — oh ! votre œuvre bénie I Ne me jugez pas trop sévèrement, quand j'ai peine à me hausser jusqu'à votre niveau ; mais j'ai gardé mtact l'âpre exclusivisme de notre passion ; je tiens encore que le monde entier ne m'est rien en dehors de vous. Ces légères pertes du r^^tlime qui. réglait si miraculeusement la marche égale sont sans doute inévitables, après une longue séparation.

<i Vous ne parlez pas non plus du sujet auquel je pense toujours, de votre retour. J'ou'vTe d'un mouvement fébrile chacune de vos lettres ; je mie dis : celle-ci apportera enfin une réponse à ma question intérieure. Rien. Hélène, la mer est belle, comme il y a un an, quand elle vous donna à moi ; quand je vous laissai si résolue, quand je m'en revins si déhcieusement troublé, quand ce chant de pêcheur était si triste, à la pointe de Bagaud ! Hélène, toute la douceur d'aimer tout ce qui tiédit et tnssonne en toi descend aujourd'hui sur cette mer, blanche, bleue, qui boit la clarté du ciel entre les terres aianguies des îles...

« Chère enfant, je ne méconnais pas l'accent tendre et bon de vos let+res j'en suis profondément

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reconnaissant ; mais, comment vous dire ? Il me semble que c'est la même voix de caresse ; seulement, elle vient de plus loin... Comprenez toutes les nuances que je ne puis exprimer. Notre âme se tourne en bien plus de façons que nous n'avons de moyens pour le dire. La mienne passe par tant de vicissitudes, confiance et désespoir, courage et lâcheté, que je renonce à décrire ses oscillations.

« Peut-être suis-ie encore sous l'influence d'un bête de rêve, un cauchemar survenu durant le sommeil agité où je vous appelais. Pourquoi cette absurdité me poursuit-elle, obstinément, depuis le réveil en sursaut qui m'a soulagé sans effacer la vision ? C'est fou, écoutez. — J'étais sur une place, devant une cathédrale gothique. En face du portail se dresse un lion d'airain, de forme byzantine, d'un travail naïf et barbare, avec deux petites oreilles droites en saillie sur la tête. Je regardais un acrobate ; de la galerie sculptée audessus du porche, il sautait dans le parvis, il franchissait lestement la distance entre cette haute corniche et le sol. Encore une fois, il vient de prendre son élan : au moment de toucher terre, l'extrémité de son pied accroche les petites oreilles du lion d'airain ; il tombe à faux, il fait signe qu'il ne peut plus se relever seul. On accourt, on l'aide à se redresser ; il montre son pied : « Je souffre trop I » crie-t-il. Et brusquement, il dégaine un sabre qui pend à sa ceinture, frappe furieusement sur sa jambe, se tranche le pied. Un torrent de sang

coule du moignon sur le parvis, tandis qu'on l'emporte, pantelant...

« Hélène, moquez- vous de ma déraison ; mais je souffre trop ! Et je vous sens trop calme. Mieux vaut me taire. Je vous ferais de la peine. Et je ne veux pas, et je vous aime. Tfa-v »

HÉLÈNE A JEAN

Bjélizy, ce 25 mars.

<( Pauvre cher ingrat, vos doutes me déchirent. Ah ! comme l'homme peut être injuste ! Et quelles preuves faut-il donc lui donner, si je n'ai pas fait assez pour être crue ? Pensez-vous que les souvenirs éveillés par ces journées ne soient pas gravés dans mon cœur aussi profondément que dans le vôtre ? La torture de l'absence suffit : n'y ajoutez pas celle du reproche immérité. Je ne vous annonce pas mon retour, dites- vous. Hélas ! je souffre plus que vous de ne pouvoir le hâter ; vous êtes libre, du moins, et je suis serve. Ne me demandez pas, puisqu'il m'est impossible de m'étendre par lettre sur ce pénible sujet, le détail des difficultés et des devoirs contradictoires entre lesquels je me débats. Sachez seulement que je dois me considérer comme la gardienne d'un grand enfant malade, qui s'est réhabitué à mes soins, qui les réclame avec insistance, en un moment où ils sont très nécessaires. J'ai de fortes raisons d'espérer une issue favorable ; à cette heure, le brusque abandon serait une

igo JEAN DA'GRÈVE

cniaxité. Et cela dit, mon Jean, que je reçoive un mot catégorique de vous, un ordre, non, un assentiment du seul pouvoir que je reconnaisse ici-bas : le jour même, je quitterai ce lieu pour n'y jamais revenir. Voulez-vous ? — Si vous reculez devant une solution qui paraissait vous effrayer plus qu'elle ne m'effraye moi-même, remettez-moi le soin de préparer ce que je désire le plus au monde. — Et ne me forcez pas à parler de ces choses, sinon pour agir ; c'est un supplice trop atroce.

<< O Jean, ne grondez pas votre malheureuse amie ! Qui me soutiendra, si vous ne le faites ? Je n'ai pas, hélas ! la foi sublime des femmes que je secours. Depuis que je regarde de près dans l'âme de ce peuple, j'admire plus que tout sa religion simple, sa confiance inébranlable en son Dieu, la force et l'abnégation qu'il y puise. Dans l'église où nos paysans répandent leur ferveur contagieuse, je retrouve parfois les élans d'adoration qui me jetaient, toute petite fille, aux pieds du Maître inconnu, je le prie comme eux de toute mon âme. Vous avez ri de moi, mon ami, le jour où je vous disais, au Val Notre-Dame, durant une de nos heures d'extase passionnée : « Nous avons manqué nos vocations ; j'étais née pour être Clarisse ou carmélite, abîmée sur la pieixe nue derrière une grille de cloître ; comme vous pour être chartreux ou trappiste, méditant dans le silence anticipé de la tombe, hors de l'humanité, » Je ne plaisantais pas. Mon bien-aimé, vous ne m'en voudrez pas, si je

vous confie toutes mes pensées ? Vous savez assez que je suis et serai toujours à vous corps et âme, votre esclave soumise, heureuse de l'être , mais, si vous le vouliez, comme nous pourrions faire notre amour plus haut et plus fort, en nous aimant désormais avec la diWne folie du sacrifice, sans souillures terrestres, sans ce douloureux cortège de dissimulations et de mensonges qu'elles entraînent ! Dieu sait que jamais je ne vous refuserai mon être de chair ; il sait aussi que le jour où vous, vous mon soutien dans le progrès, vous me voudriez vraie pour tous, iiTéprochable pour moi-même, digne de vous comme je le désire, je vous aimerais mieux encore, si c'est possible, d'un élan surhumain !

<; Vous ne m'en voulez pas ? Je mmTnure timidement à votre oreille tout ce qui exalte mon âme, aux instants où une force passagère la soulève. Mais ta volonté est ma loi, aimé. Si j'avais mieux que moi à te donner, je te donnerais plus encore, ne doute pas. Hélène. >

JEAN A HÉLÈNE

<ï Port-Cros, le 2 avril,

« Vous ne m'aimez plus de même ! Pour la première fois, nous ne respirons plus à l'unisson. D'autres inclinations s'insinuent dans votre cœur ; et la recherche de l'infini, qui vous amena sur la route où nous marchions ensemble, se tourne aujourd'hui contre moi Je ne sais quelle vision contraire et nouvelle de cet infini vous détourne de

l'iUusion où vous croyiez l'avoir trouvé. Je ne sais quelle reprise secrète de vous-même a marqué la fin de la passion que vous vouliez étemelle. Soyez bénie quand même ; mais il n'en fallait pas tant pour m 'abattre I

< Je ne contraiierai jamais le moindre de vos désirs. Je comprends vos hautes aspirations ; je saurai vous aimer de toute manière, ce n'est point là ce qui m'épouvante, La torture au-dessus de mes forces, c'est l'idée d'un changement dans ce qui était le parfait, l'illimité, l'absolu, dans ce qui était, enfin, et ne sera plus rien si c'est autrement. Vous savez que pour moi, s'il n'en est plus ainsi pour vous, le seul mot de changement est synonyme de mort, dans l'amour plus qu'en toute chose. Ainsi, vous admettez cela de sang-froid, notre chère ancienne vie biffée d'un trait de plume, devenue vraiment du passé aboli, que l'avenir ne ressaisira jamais I Un vous et un moi séparés, au lieu du nous indivisible d'hier, de ce nous à jamais tué, mort qui regardera mélancoliquement, du fond de cette mer où nous l'aurons laissé, les deux étrangers qu'il ne reconnaîtra plus !

« Hélène, est-ce possible ? — Hélène, le printemps apporte sa douceur neuve à l'Ile d'Or, il éveille sous les bruyères nos anciens baisors endormis. Les pins fleurissent dans la conque de Port-Man, sur l'autel de la Vigie ; leur vie ardente tombe sur la teiTe dans la pluie de leurs poussières parfumées. La vague attiédie frissonne de plaisir sur nos

grèves, le soleil du soir déchire lentement de ses caresses de flamme les nuages qui lui font un nid d'amour sur la mer. Le ciel illuminé des nuits chaudes me dit qu'il n'est qu'apparence, qu'il était pour moi dans vos bras, il y a im an, dans ces bras où je trouvais plus de baisers, et plus brûlants, qu'il n'y a d'étoiles à ce ciel remonté là-haut.

« Je ne peux plus vivre dans le doute et la terreur. Il faut que je te voie. Si tu ne m'as pas condamné, si tu es celle de toujours, appelle-moi, je traverserai l'Europe, je te verrai un instant, où tu voudras, caché au fond de tes bois ; je retrouverai le printemps et l'île dans tes glaces et dans tes marais, pourvu que je te voie, que tu me dises : Rien n'a changé, voilà mes lèvres, voilà tout moi.

« Appelez, par pitié, je n'attends qu'un signal de vous. Mais si vous devez chanceler dans votre foi, dans votre volonté, dites-le franchement, sans ménagements et sans retard, Hélène ; je préfère à mon angoisse la vérité qui m'écrasera d'un seul

^°"P- Jean. »

HÉLÈNE A JEAN

« Moscou, le 10 avril.

<( Je vous écris en hâte, mon ami. Mes minutes sont comptées, dans la presse et la dissipation d'une vie dont j'ai horreur, vous le savez. Nous avons dû nous transporter à Moscou pour une qiainzaine de jours ; une consultation, des visites de parenté, des affaires urgentes, et qui imposaient le devoir de

figurer aux fêtes données ici pendant le séjour de la Cour. Un traitement d'eaux paraît nécessaire, il me délivi-era de tout souci ; on penche pour les eaux du Caucase. Si loin ! Vous devinez mon désespoir ; ou bien vous ne me sentez plus palpiter en vous. Et je ne peux me soustraire à cet accomplissement de ma tâche ! Je n'ai jamais été plus à plaindre : j'envie le bonheur de celles qui pleurent tranquilles, tout semble bonheur au fond de Tabîme d'affliction où je suis. Je dois prendre sur moi, paraître souriante à ces fêtes, dans ces palais ma pensée absente y redemande ma retraite, vos lettres, vos livres, votre compagnie idéale.

« Il y a dans tout ce qui m'arrive des choses bien étranges, et que je ne comprends pas. Je me perds aux détours tortueux où l'on me traîne, sur cette route de mon calvaire que j'ai voulu gravir de bonne foi. Bientôt peut-être, je pourrai vous parler plus clairement. Je vous écrirai sous peu de jours avec plus de loisir et de réflexion. Ce soir, je dois vous quitter pour me rendre au bal. Quelle ironie dans cette phrase ! Vous entendrez ce qu'elle enferme de révoltes, si vraiment vous m'avez connue. Et si vous me méconnaissez, qu'importe où la méchanceté du sort me conduit ! Courage, assistance pour moi, Jean. Je vous dis tout l'essentiel dans un mot toujours le même, si vous n'y croyez plus, des volumes d'explications n'y ajouteraient rien : je vous aime.

HÉLÈNE

QUARTS DE NUIT

Port-Cros, 20 avril. — C'est trop clair. Je ne puis plus douter. Le nœud se desserre, s'il n'est déjà défait. Que signifient toutes ces énigmes ? Ne saiteUe pas qu'elle me crucifie ? Il me semble voir des figures étrangères sortir en foule d'une vieille maison dont je croyais connaître tous les habitants. Pas de réponse à mes supplications, à mon offre de la rejoindre. Je sais bien que la correspondance est lente, incertaine, entre Port-Cros et l'affreux pays où eUe erre maintenant ! Mais si elle n'avait pas changé, eUe devinerait, elle répondrait d'avance à mes prières, avant même que je les aie exprimées, comme jadis. Ils me l'ont reprise ; tous, ce mari inconnu, d'autres peut-être.

Ces fêtes, ces bals ! Hier, le démon qui nous incite à nous torturer nous-mêmes m'a poussé à Cannes. Je voulais voir des Russes qui arrivaient de Moscou. Ils ont raconté les fêtes, son éclat, ses succès de beauté, les empressements autour d'elle... Ils ont parlé de la réunion du ménage que l'on croj^ait séparé, qui est maintenant exemplaire ; oui, ils ont dit : exemplaire. Sauf Nozdreff, ce vieux sceptique, informé de tout ; lui, il parle d'un très haut personnage, plus assidu que les autres... Tout cela est contradictoire ; mais qu'est-ce qui n'est pas contradiction et assemblage de maux, dans ce monde de mensonge?

Une seule chose est certaine, elle a changé, c'es*-

l'évidence ; changée, donc morte pour moi. Ces fêtes, ces succès, tandis que je me consume dans ma solitude! Moi aussi, j'ai encore de la vie à dépenser. Cette mer d'avril me met au sang des forces neuves. L'inaction me pèse, à la fin. Hier, l'escadre évoluait au golfe Jouan. Les beaux bateaux ! Ils se séparaient, une division partait pour le Levant. Elle allait à ma jeunesse restée là-bas, à mes rêves du temps où je voulais posséder le monde, dix mondes l'un après l'autre. Est-ce donc fini ? La semaine dernière, un officier qui revient du Siam a déjeuné chez moi. Il parlait d'un pays féerique où l'on vit sur un grand fleuve, où toutes les énergies de l'homme peuvent se déployer dans toutes les énergies de la nature, où la curiosité, toujours allumée et satisfaite, lasse le souci intérieur. J'étais mordu d'un désir d'aller noyer le mien dans la Ménam.

Je me sens capable d'un coup de tête. Je souffre trop. Je ne puis me faire à cette odeur d'abandon qui m'empoisonne le cœur. Si elle n'écrit pas avant peu, si elle ne me rassure pas pleinement, j'essaierai de la faire souffrir, moi aussi : c'est peut-être le seul moyen de la ramener. — Horreur, cette férocité de la passion ! — Écouter les conseils de la mer, la vieille, la seule amie sûre ? — Le pourrai- je ? Mon Dieu, quelle pauvre chose je suis !

l'amiRx^l de kermaiieuc

A JEAN d'AGRÈVE

« Paris, 20 avril 1884.

« Bonne nouvelle, mon garçon, grande nouvelle 1 Le vieux patron aura eu la joie de donner un dernier coup de barre à ton canot. Je souffrais pour toi de cette longue inactivité sur le quai de Toulon : tu as pu croire que ma sollicitude s'endormait ; oh ! que non ; c'est leur boîte de la rue Royale qui ressemble fort aujourd'hui à ce qu'on appelait de mon temps un navire endormi. Et on iie nous écoute plus guère, nous, les vieux. Sans reproches, depuis un an, tu ne t'es pas beaucoup remué pour décrocher un commandement. On raconte des histoires : une belle Armide, de perpétuelles disparitions dans ses jardins enchantés... Enfin, ce sont tes affaires. Mes compliments, s'il y a du vrai. Mais les Armides, ça n'a qu'un temps dans la vie du marin. Croirais-tu que les bons camarades t'ont même prêté de vagues projets de démission ? Comme si les nôtres démissionnaient autrement qu'au fond de l'eau I

« Je veillais au grain. Dès que j'ai appris le glorieux fait d'armes de Sontay et les vides creusés par les Pavillons -Noirs dans l'état-major de Courbet, j'ai écrit à ce brave ami; un homme, et qui se connaît en hommes. Je lui ai dit qui tu étais, mauvaise tête. En reprenant il y a deux mois le commandement de la division des mers de Chine,

igS JEAN D'AGRÈVE

Courbet me répondit qu'il te caserait près de lui dans le premier trou vacant. Il a tenu parole. Il m'a câblé hier soir : « Place vacante sur Bayard. Demande lieutenant d'Agrève. Devra partir immédiatement par transport Mytho » Je n'ai fait qu'un bond à la Marine. Ta lettre de service a été aussitôt signée ; tu la trouveras sous ce pli. Le Mytho quitte Toulon dans cinq jours. Les paquets d'un marin sont vite faits. Ne flâne pas, et tu arriveras à temps pour de grandes choses. Je sais que Courbet médite une opération décisive dans la rivière Min, et après, si on lui laisse les mains libres, à Tien-Tsin, à Pékin, peut-être ! Avant six mois, vous aurez enfin vos galons, monsieur le capitaine de frégate, et de la gloire par-dessus le marché.

« Embrasserai-je encore le vainqueur des Chinois ? Heu ! heu ! Je sens que je mets à la voile pour la traversée où l'on ne gouverne plus. Ma carcasse est sur ses fins, les amateurs n'auront pas longtem.ps à attendre les étoiles que je laisserai disponibles. Le ciel n'a pas permis qu'il restât un Kermaheuc pour les ramasser; je partirai content tout de même, avec l'espoir qu'elles seront relevées un jour par le fils de ma pauvre sœur Yvonne. Ainsi, double les étapes. Tu t'attacheras à Courbet, vous vous entendrez sans peine ; c'est un chef ; il a l'œil ouvert, la main ferme, un grand cœur tout au fond, la religion du métier, et la sainte horreur des poUchineiles qui chavirent ce malheureux pays.

« A revoir, adieu peut-être, mon cher Jean. Bonne chance ; je ne te souhaite pas belle mer : pour ceux de notre sang, la mer est bonne fille, elle leur obéit toujours. Aime-la jusqu'au bout, enfant, Dieu n'ayant fait rien de plus grand à aimer. Et pense quelquefois avec elle à ton vieil oncle

Kermaheuc. »

quarts de nuit

Port-Cros, 23 avril. — Le Destin a décidé pour moi. C'est mieux. Une lettre de service, un poste sur un bateau qui va au feu, le départ obligatoire après-demain : ah ! il n'y a pas de porte ouverte aux tergiversations !

Que dira-t-elle ? Je ne puis télégraphier : j'ignore où elle est à cette heure, et ce- serait trop cruel ; je vais écrire. x'Vvant deux grands mois, je ne saurai pas ce qu'elle pense, comment elle aura reçu le coup. C'est terrible ; et c'est fatal. Et après ? Après cette suprême épreuve, l'avenir ? Y a-t-il un avenir ? Est-ce la fin de tout ? Vais-je quitter Hélène comme une maîtresse de garnison ?

Je sens encore toute sa chair dans ma chair, toute son âme dans mon âme. Non, U est impossible que de pareils liens se brisent. Hélène, ses yeux sur moi, ses yeux perdus où toute sa vie montait en amour... les effrois sombres qui passaient dans ces prunelles, à la seule menace d'un rappel sur la mer... Si un doute vague m'a égaré, si elle est demeurée telle

qu'au temps de ces effrois, elle en mourra, je la connais, je l'aurai tuée.

Que faire ? C'est le Destin, la Force sourde qui nous courbe.

Je dis adieu à cette terre sacrée. Elle a bu tout le sang de mon cœur ; elle garde tout ce qui survivait en moi de jeunesse, de puissance à être heureux. Qu'importe en quels lieux, à quels jeux du hasard je vais porter le misérable reste de ce que je fus !

Monté une dernière fois à la Vigie. Plus sereine et plus belle que jamais, l'Ile d'Or souriait à mes pieds. Pourquoi a-t-il dit qu'il y a des larmes des choses ? Les choses ne voient pas, ne sentent pas, elles sont heureuses. Regardé longtemps du côté d'Hyères, comme le premier jour où je cherchais sa maison, de cette crête. — Puis regardé de l'autre côté, vers la haute mer ; l'horizon obscur, les espaces illimités où je m'enfoncerai après-demain, jusqu'aux mers de Chine. Je les ai souvent sondées, ces mers ; qui sondera mon inconnaissable cœur ! J'y crois sentir le choc de deux forces contraires : un atroce déchirement, une ivresse de sève jaillissante. Serais-je un monstre ? Moins que cela, grand orgueilleux : un homme... un homme à la mer ! comme crie le veilleur dans la tourmente, sur le navire qui ne s'arrête pas pour si peu.

...Allons, Savéû, arme le Souvenir pour un dernier voyage. Tu vas repêcher un noj^é de plus, mon vieux ! Tu ne repêcheras pas le glaïeul qui a

sombré, la fleui- éteinte qui la fit toute songeuse, et si tendre, et si belle, à expirer en adorant sur ses pieds, quand elle disait : Pourquoi les glaïeuls noircissent-ils le soir ? — Ah ! je l'aime encore, je souffre, j'aime mieux cela !

JEAN A HÉLÈNE

«Toulon, le 25 avril 1884.

« Hélène, chère Hélène, rassemblez tout votre courage pour lire ceci ; Hsez sous mon meilleur baiser, qui boira vos larmes. Le devoir vient de se dresser devant moi, comme il fit pour vous, sous sa forme la plus cruelle. Il y a trois jours, j'ai reçu inopinément l'ordre exprès d'aUer reprendre mon ser\dce dans les mers de Chine. Je n'ai rien fait pour provoquer cet ordre, je vous le jure. Il m'a surpris comme un coup de foudre. Il m'enjoint de partir sur un bâtiment qui lèvera l'ancre dans deux heures. L'amiral Courbet m'appelle à son bord, il va entrer en action. Refuser ou différer est impossible, vous le savez trop : c'est un cas où il n'y a de choix qu'entre l'obéissance immédiate et le suicide.

« Je ne vous peins pas l'état de mon cœur. A la minute où l'on tombe de certains sommets, précipité dans le vide, on ne parle pas. On souffre l'épouvante muette. Si vous lisez conmie autrefois, Hélène, dans une âme toute ouverte à vos regards, vous y verrez ces déchirements que les mots ne savent pas dire. Depuis un an, le monde se résnmïtit pour moi ya

en un seul être, ma vie entière s'était transportée sur lui. Par lui, j'ai connu des félicités que j'avais peut-être rêvées, que je n'avais jamais expérimentées. J'ai subi ensuite toutes les tortures de l'absence ; à cette heure, je me débats dans le chaos de troubles et de contradictions où m'a jeté le soupçon d'un changement en vous. Vos dernières lettres, la dernière surtout, celle de Moscou, mettaient entre vous et moi plus de distance que n'en pourront mettre les océans qui vont nous séparer. Je l'ai cru, du moins, au point de me demander si cette obUgation imprévue, qui eût été naguère la plus horrible des épreuves, n'est pas présentement un bienfait providentiel. Oui, aujourd'hui, je ne sais comment je dois le plus souffrir : par le doute qui tuerait l'espoir dont je vivais, ou par la foi qui me montre mon Hélène immuable, recevant ce coup cruel avec ses sentiments accoutumés, brisée par ce qu'elle va Hre ici. Je ne sais moi-même laquelle de ces deux douleurs je voudrais choisir : et je les endure toutes deux, passant à chaque minute d'un martyre à l'autre !

« J'attends tout de votre courage, si vous le puisez encore dans ce grand amour que rien ne pouvait ébranler. Pour moi, je pars avec une seule pensée, ma pensée de toujours. Je la rapporterai entière, et bientôt, je l'espère. Si vous me voulez encore tel que vous m'avez aimé, vous me retrouverez le même, celui qui alla vous prendre il y a un an au Lavandou. Cet amour, devenu le principe

même de ma vie, le temps ni l'éloignement ne peuvent l'entamer.

« Je ne veux pas m'arrêter sur une prévision trop atroce : l'impossibilité pour vous, malgré tous vos efforts, d'échapper à la vie qui vous a reprise. Si vous étiez vaincue dans cette lutte, si vous deviez vous résigner à subir votre sort, ne vous inquiétez pas de moi, Hélène : je saurai trouver une issue là où je vais. Etes- vous toujours résolue à vous libérer pour mon bonheur? Que j'aie cette certitude, et je partirai, je vivrai, j'attendrai, avec une confiance dans l'avenir plus forte que les événements.

« Écrivez ce que je dois espérer, écrivez que vous avez même confiance et même courage. Je n'ai pu télégraphier, j'ignore en quel lieu vous êtes depuis trois jours ; et j'avais peur de vous atteindre ainsi trop durement. Cette lettre va vous chercher ; un long temps, hélas ! s'écoulera avant que j'aie votre réponse. Adressez à Hong-Kong, pour faire suivre smr le Bayard, état-major de l'amiral. Je vous écrirai en cours de route.

« Pardonnez -moi, si j'ai douté de vous. Des obUgations dont je ne saisis pas la nature vous ont paru d'autant plus étroites qu'elles vous coûtaient plus ; vous vous êtes tournée vers le secours du Ciel. Ma passion jalouse a pris ombrage de ce qui la menaçait : aujourd'hui, dans notre effondrement commun, je devrais remercier Dieu, s'il vous donne la force de supporter ce nouveau coup, et vous envier cette force. Hélène, mon Hélène,

courage, espoir : je laisse ma vie, si elle est encore de quelque prix pour vous, sur vos pieds adorés ; s'ils ne doivent plus s'attarder sous mon humble caresse, j'y laisse la pire douleur qui ait jamais broyé votre, quand même et pour toujours votre

Jean. »

hélène a jean

« Bjélizy, ce 25 avril.

« Jean ! Tes lèvres ! Pour un baiser qui ne finira jamais ! Je suis libre, tienne pour toujours ! J'arrive, sur de grandes ailes de joie, m'abattre contre ton cœur, d'où rien ne m'arrachera plus ! Jean ! mon Jean ! Ah ! c'est heureux qu'on ne meure pas de joie !

« Comment te dire les choses ? Je ne sais par où commencer, mon cœur saute si fort ! Voilà. J'étais une pauvre petite souris prise dans un piège très ténébreux. Je te le disais bien, en te quittant, qu'ils n'auraient pas changé. Ici, ils m'ont rendue perplexe ; on n'épargnait rien pour m'attendrir, maladies imaginaires ou feintes, câlineries, égards ; ils ne gagnaient rien sur mon cœur, ils ont intéressé tous mes sentiments de délicatesse, de fierté ; on me faisait responsable du succès ou de la ruine d'une grande entreprise ; ma présence et mon concours étaient indispensables, on me le disait chaque jour, pour sauver d'une catastrophe imminente cette entreprise et tout ce pauvre peuple qui en vit. — Oh ! cette sœur, surtout, quelle personne habile !

« Indifférente d'abord, et ne voyant rien que mon chagrin, plus attentive ensuite, je me débattais dans la nuit, j'y soupçonnais des contradictions, des manœuvres louches. — Enfin un ami sûr et expérimenté, pris de compassion pour mes souffrances, m'a ouvert les yeux. C'était tout un complot ; mariée avec des garanties qui me laissaient maîtresse de ma fortune, j'étais une proie : cette fortune pouvait seule rétablir une situation menacée. Ah ! que ne l'ont-ils dit plus tôt, au lieu de ruser, au lieu de me ménager, pour tirer de ma lassitude, petit à petit, ce qu'ils n'osaient pas me demander en bloc ? Mais on avait encore besoin de moi pour d'autres services; on me supposait capable d'acquérir de l'influence sur un personnage très important, seul en position de sauvegarder leurs intérêts... J'ai cru voir là des calculs si odieux ! J'ai dégoût à t'en parler. Je te raconterai. Non, k quoi bon ? C'est oublié, je ne leur en veux pas, au contraire, je dois mon bonheur à leurs machinations. Instruite enfin, j'ai parlé haut; explication courte, marché vite conclu : mon argent, tout l'argent qu'ils veulent, contre ma liberté. Celui qui fut mon maître a consenti ; les pièces du divorce sont déjà chez le procureur du Synode. Quelques semaines encore, et la loi et l'église de ce pays m'auront refaite libre. Libre ! Je pars pour Pétersbourg, où l'ami qui m'a secourue se chargera de presser les formalités ; dès les premiers jours de mai, je serai à Hyères, je vais attendre la solution

près de ma mère. Tu viendras au-devant de moi à Paris ?

« Comprends-tu, maintenant, que je ne t'aie pas parlé de toutes ces intrigues, obscures pour moimême jusqu'à hier, inintelligibles et douloureuses pour toi, si répugnantes par certains côtés que la moindre allusion t'aurait inutilement exaspéré ? Comprends-tu que je ne t'aie pas appelé sur mon champ de bataille où tu aurais tout gâté, que je n'aie pas cédé vingt fois à mon envie folle de courir à toi ? Votre Silentiaire travaillait pour vous, méchant, tandis que vous doutiez d'elle ! Oh ! je te pardonne, je sais que le fond de ton grand cœur me reste tout entier ; et si tu es exclusif, jaloux, violent dans la passion, ne l'ai-je pas voulu et choisi parce qu'il était ainsi, ce cher cœur effréné ? Je te pardonne, qu'importent mes larmes d'hier ? Mais ai- je jamais pleuré ? Je sais si bien que je ne pleurerai plus jamais !

« Tu ne me reconnaîtras pas, je ne me reconnais plus moi-même. La douleur m'a mûrie de dix ans, j'ai ton âge, quel bonheur ! Et la joie me refait enfant, folle petite fille. Pour la première fois de sa vie, votre triste mouette sérieuse de\aent la mouette rieuse, tu sais, cet oiseau dont le nom nous amusa, au Jardin d'Acclimatation ? Vous aimerez ce monstre nouveau ? Oh ! Jean, tes baisers encore, tout l'arriéré que tu me dois ! Tienne, toujours ! Seulement, vous serez très sage, monsieur, tout le temps qu'il faudra, avec la pauvre petite fille

réfugiée chez sa maman... Ensuite... Ensuite, faites notre paradis très beau, mes bons amis de l'Ile d'Or; n'y changez rien, surtout. Avec ton avoir et les sous qu'ils m'ont laissés, nous serons encore assez riches pour l'acheter. Nous y \'ivrons très vieux, très heureux, et nous ferons heureux mes chers sujets. Il faudra être très bons, mon Jean : le bonheur menacé par le monde a droit de haïr cet ennemi ; mais le bonheur qui peut enfin éclater à la face du monde, celui-là doit rayonner sa bonté sur tous, comme le soleil, comme Dieu. Dieu est trop bon, il faudra l'aimer aussi !

« J'arrive. C'est le temps des fleurs, fleurissez la maison, fleurissez la barque ; qu'il y ait des glaïeuls et des violettes, beaucoup. Ce n'est plus vrai qu'ils noircissent le soir, les glaïeuls ! Tu verras de quelle neuve flamme rouge elle va flamber, la fleur d'amour ! Aimez-moi, voulezvous ? — Dis que tu l'aimeras toujours, ta... Oh ! permets que je l'écrive, ce mot qui me brûle et me rend folle... tu veux, n'est-ce pas, tu me l'as si souvent juré... permets que je signe enfin

Ta femme.

Ton HÉLÈNE. 9

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