A M. DU PLANTIER MINISTRE DE FRANCE AU CAIRE
« Dejâa Triomphante, Tamsui, île de Formosa 10 octobre 1884.
« Monsieur le Ministre, «D'ordre de l'amiral commandant en chef, et
en mon nom personnel comme ami du lieutenant d'Agrève, j'ai l'honneur et le chagrin de porter à votre connaissance les circonstances dans lesquelles notre camarade a trouvé une fin glorieuse. D'Agrève ayant perdu récemment son oncle de Kermaheuc, nous ignorons s'il lui restait des parents proches ; il vous désignait souvent comme son plus ancien et plus intime ami, vous savez sans doute quelles personnes représentent aujourd'hui la famille. L'amiral a jugé qu'il convenait de vous adresser toutes les communications dues à ces personnes, et il vous prie de leur en faire part.
<i Chargé de commander par intérim la compagnie de débarquement du Bayard, le lieutenant d'Agrève avait pris rme part active aux opérations heureuses qui nous firent maîtres de Kélung, les i", 2 et 3 octobre. Le 5, M. le contre-amiral Lespès reçut la mission de réduire les forts de Tamsui ; il amena dans ces eaux le La Galissonnière, la Triomphante et le d'Estaing. Le petit corps de débarquement formé avec les combattans de ces navires fut renforcé par la compagnie du Bayard, détachée de Kélung à cet effet ; elle rejoignit la Triomphante à notre mouillage de Tamsui. L'état de la mer fit différer l'attaque des forts jusqu'au 8.
« Je dois mentionner ici un fait qui peut avoir son intérêt pour les proches et les intimes de mon camarade. Dans la soirée du 7, à l'issue du conseil où l'on venait d'arrêter toutes les dispositions pour l'action du lendemain, une mouche remit à notre
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bord le courrier de France, arrivé à Hong-Kong par le paquebot du 6. D'Agrève s'empara d'un volumineux paquet à son adresse, il sortit pour lire ses lettres. Deux ou trois heures plus tard, comme je faisais une ronde de nuit sur le pont de la Triomphante, j'eus la surprise d'apercevoir à l'arrière un homme affalé sur l'habitacle de la boussole, tenant encore à la main des lettres ouvertes, et qui paraissait en proie à une crise de souffrance physique ou morale. Je reconnus d'Agrève : il se redressa à ma voix, reprit immédiatement son empire habituel sur lui-même, répondit à mes questions que ce n'était rien, et m'entretint de certaines omissions auxquelles il fallait parer pour la réussite du coup de main projeté.
« Le lendemain 8, à neuf heures, le corps de débarquement prit le contact de l'ennemi sur les bords de la rivière de Tamsui. Les relations officielles vous auront instruit, monsieur le Ministre, du regrettable insuccès de cette journée. Pour gagner les pentes où se trouvaient nos objectifs, le fort Neuf et le fort Blanc, nous devions traverser une plaine accidentée, couverte d'épais fourrés et coupée de haies vives. Formose rappelle la Corse, la végétation y revêt le même aspect dans les maquis impraticables dont l'île est semée. Les Chinois, embusqués derrière ces défenses naturelles, nous reçurent avec fermeté. Leur tir bien dirigé fit tout d'abord de nombreuses victimes : MM. les iieutenans Fontaine et Dehorter tombèrent mor-
tellement frappés à la tête de leurs compagnies. Un flottement se produisit sur notre front d'attaque, la droite de la ligne plia et commença de battre en retraite. La gauche, menacée d'être tournée par une bande d'environ 500 Chinois qui débouchait du fourré, imita ce mouvement. La compagnie du Bayard, déployée de ce côté, couvrit la retraite.
<i D'Agrève avait manœuvré sa troupe avec ses quahtés habituelles de prudence et de sang-froid ; nous l'avons toujours connu plus soucieux de ménager ses hommes que d'attirer l'attention sur lui par d'inutiles témérités. A ce moment, du point où se reformait notre tête de colonne, on signala un de nos canons Hotchkiss embarrassé dans le branchage d'une haie, sur le terrain d'où se retirait la compagnie de l'arrière-garde ; les servants avaient été tués, la pièce allait fatalement tomber aux mains de l'ennemi. D'Agrève s'en aperçut, il fit faire demi-tour à ses derniers échelons et se mit en devoir de dégager l'affût roulant du Hotchkiss. L'opération, vivement conduite, permit à la petite troupe de ramener le canon ; mais dans l'engagement à l'arme blanche qu'elle soutint contre les coureurs chinois, un soldat blessé d'un coup de lance fut entraîné par ces irréguliers ; ils l'emportèrent avec leurs hurlements accoutumés, présage trop certain du sort réservé à ce malheureux. Nous vîmes alors d'Agrève s'élancer brusquement sur leurs traces; il se croyait sans
doute suivi par le reste de ses hommes ; seul, le matelot attaché au service du lieutenant, et qui a montré dans cette affaire un grand dévoûment à défaut d'intelligence, s'engagea sur les pas de son of&cier. Ils disparurent tous deux derrière un fourré impénétrable à nos lorgnettes. Que s'est-il passé durant le court moment où nous les perdîmes de vue ? On ne le saura jamais exactement. Après quelques minutes, nous aperçûmes le matelot ressortant du couvert ; il courait sous le feu des Chinois, aussi vite que le lui permettait le fardeau qu'il portait sur ses épaules. Ce fardeau était le corps de notre infortuné camarade ; l'homme le déposa à nos pieds, littéralement criblé de balles, déjà inanimé.
« Dois-je rapporter ici, malgré son absurdité, le récit incohérent que nous a fait le matelot ? Le brave garçon est un de ces jeunes gens de la basse Bretagne, ignorants et superstitieux, chez qui l'imagination crédule paraît incapable de saisir les réalités. Interrogé par nous en présence de l'amiral, il s'est obstiné dans une déposition dont je transcris pour mémoire le procès- verbal,
« Le capitaine et moi, dit cet homme, nous sommes sortis de l'autre côté du fourré, derrière les Chinois qui emmenaient le fusilier. Alors le capitaine s'est arrêté, il a regardé en l'air devant lui, avec les j^eux qu'il a quand il voit Notre-Dame Vous ne savez peut-être pas, mon Amiral, mais If capitaine, il était très pieux, il restait des fois une
heure comme ça, quand il voyait Notre-Dame. Je connais ce regard-là, c'est celui des innocents de chez nous, qui la voient. Un jour, je m'étais risqué, j'avais demandé à mon officier : — Mon capitaine, bien sûr que vous voyez Notre-Dame ? — Oui, qu'il m'avait répondu, moitié riant, moitié sérieux. Quand il s'est anêté fixe à la sortie du fourré, je lui ai encore fait la même question ; cette fois, il était très sérieux, il a dit : — Oui, je la vois, elle m'appelle. — Et, là-dessus, il a remis son sabre au fourreau, il a pris à la main une fleur sèche de nos pays qu'il avait en poche, et il est parti au pas accéléré vers les Chinois, il ne s'est arrêté qu'à cinq mètres d'une palissade de bambous : ces coquins se reformaient derrière, dans une espèce de retranchement qu'ils avaient fait là. Je lui criais : — Capitaine, vous allez vous faire tuer ! — Je me suis défilé tout de même sur ses talons, en rampant dans la brousse, pour voir, pour ne pas le laisser là. Quand les jaunes ont vu cet officier seul devant eux, ils ont été si ébaubis qu'ils n'ont pas tiré ; ou peut-être ils l'ont pris pour un parlementaire qui voulait racheter le fusilier, rapport à ce que le capitaine leur faisait des signes, comme pour leur proposer d'échanger l'homme contre lui. Je l'ai entendu qui leur criait : — Prenez-moi à sa place ! — Les païens n'ont pas compris. Motus. Alors je ci ois bien qu'il leur a dit, je ne suis pas très siir : — Tirez donc, imbéciles, — mais de sa voix basse, ennuyée, comme quand U me dit sans se fâcher : — Allan,
laisse-moi donc dormir, imbécile. — Rien encore, mes Chinois ne bougent pas. Alors, il a levé son revolver et fait feu sur eux, mais sans viser, pour ainsi dire. Du coup, il a réveillé les brigands ; leurs remingtons se sont abaissés entre les bambous, la décharge a couché mort mon capitaine, tel que vous le voyez. Ils se précipitaient pour le prendre ; heureusement, il leur fallait faire un détour pour retrouver le passage dans la palissade ; moi, je m'étais défilé dans la brousse, jusqu'à la place où était tombé mon officier ; je l'ai chargé en un temps, j'ai couru sous leurs pruneaux, que j'en ai partout dans mes effets ; mais. Dieu micrci et sainte Anne, mon officier ne sera pas haché par les coupe-coupes des païens, j'ai rapporté son pauvre corps pour la terre chrétienne. »
« Nous n'avons pu tirer autre chose du matelot. Vous me pardonnerez, monsieur le Ministre, de transcrire ces divagations ; mais je vous dois tous les détails, même invraisemblables, d'où peut jaillir quelque lumière sur les derniers moments de notre camarade. Me rappelant son indisposition de la veille, je me suis demandé un instant s'il n'aurait pas été frappé d'une de ces insolations si fréquentes ici, surtout dans la fatigue et le trouble des affaires malheureuses ; mais à la réflexion, je croirais volontiers que si quelqu'un a été victime d'im accident de cette nature, c'est plutôt le matelot. Quant à un dessein funeste et prémédité chez un homme aussi pondéré que l'était d'Agrève,
tout exclut ce soupçon : tout, jusqu'au désordre dans lequel il laisse ses papiers intimes. J'ai fait ce matin l'inventaire de ses effets à bord du Bayard : une cantine renfermait des liasses de manuscrits et de correspondances ; je n'ai trouvé aucune instruction relative à la destination de ces papiers en cas de malheur. Nous vous expédions par le même courrier cette cantine avec les objets personnels du lieutenant.
« En l'absence de témoins dignes de foi, on peut reconstituer les circonstances de sa mort d'une façon aussi naturelle qu'honorable pour lui. Le chef de compagnie n'a pas supporté l'idée qu'un de ses hommes allait être torturé par ces barbares ; il a voulu le dégager à tout prix ; se croyant sui\'i par sa troupe, il s'est avancé imprudemment dans la brousse. Les Chinois ont aussitôt prononcé un retour offensif contre cet isolé : il a succombé sous leur feu. Cette expUcation si plausible a été adoptée par le chef d'état-major et consignée dans les rapports officiels ; c'est également en ces termes que l'ordre du jour de l'amiral a porté à la connaissance de la flotte la mort glorieuse du lieutenant Jean d'Agrève.
« Il ne pouvait être question d'inhumer notre camarade dans cette terre que nous étions contraints d'abandonner aux Chinois : nous savons trop de quelles hideuses violations de sépulture Us sont coutumiers. Nous avons rapporté sa dépouille à bord. En le déshabillant, on a trouvé sur une
feuille de carnet quelques mots tracés à la hâte r il aura sans doute eu le temps et la présence d'esprit de les écrire avant d'expirer :
« Si possible, mes restes en France, cimetière de Port-Cros. Sinon, à la mer, de la Triomphante, par le couronnement. C'est ma volonté. D'Acrève. •'
« Le magasinier a vainement cherché dans les soutes, durant les heures affairées qui suivirer.t cette fâcheuse expédition, du plomb en quantité suffisante pour confectionner un cercueil. Nous étions dépourvus. D'autre part, les nombreuses et larges blessures du lieutenant amenaient une décomposition rapide. Quelque iimsitée que soit aujourd'hui l'immersion pour un ofQcier, l'amiral a décidé de passer outre, vu le cas de force majeure et la volonté formelle du défunt. Les règlements veulent que ces tristes missions soient confiées à des bâtiments légers qui vont les accomplir au large : nous n'avions pas d'aviso à Tamsui ; sur ce point encore l'amiral a fait céder les règlements devant la nécessité et le désir catégorique exprimé par le mourant. D'ailleurs la Triomphante gagnait le large ce même soir, pour chercher un mouillage plus sûr.
« Vous connaissez, monsieur le Ministre, et je n'ai pas à vous décrire la cérémonie simple et émouvante des funérailles en mer. Voici le relevé du livre de bord.
<i Aujourd'hui, 8 octobre 1884, en vue de Formose, un quart d'heiu-e avant la fin du jour, le navire a mis ses pavillons en berne pour l'immersion d'un officier. Le corps du lieutenant Jean d'Agrève, tué à l'ennemi, a été porté sur la dunette par les maîtres du bord et enveloppé dans les couleurs nationales, La compagnie de débarquement du Bayard, en subsistance à bord, a pris les armes. L'aumônier a dit les prières. L'état-major et l'équipage ont défilé devant le corps. Au coucher du soleil, les clairons ont sonné les honneurs funèbres : selon sa volonté, l'officier a été immergé du pont de la Triomphante, par le couronnement. Dieu fasse grâce au Heutenant Jean d'Agrève, rendu à la mer. »
«L'amiral me charge de vous dire, et j'ajoute en notre nom à tous, que ce vaillant officier emporte l'estime et les regrets de ses chefs, de ses camarades. Veuillez en trouver ici le témoignage, monsieur le Ministre, et agréez les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être
« Votre respectueux serviteur,
HORQUIN,
Lieutenant de vaisseau à bord de la Triomphavfe. ]
Le ministre reclassa silencieusement dans le portefeuille les papiers qu'il venait de nous lire. Cette opération achevée, il reprit :
— Vous comprenez maintenant comment ces reliques intimes sont en ma possession. D'Agiève n'avait plus de parents ; je suis resté dépositaire de la cantine qui renfermait, avec les Quarts de nuit et les lettres d'Hélène, toutes celles qu'il avait écrites à son amie, qu'elle lui renvoya du lit de mort, et qu'il reçut la veille du combat de Tamsui. Je ne vous ai lu qu'une partie de ces correspondances, les passages qui peuvent servir de points de repère à un coup d'œil rapide sur les félicités et les désespoirs de ces deux cœurs. Je n'ai pu vous lire les lettres écrites par Jean pendant les trois derniers mois ; elles allaient chercher à Hyères celle qui n'existait plus à leur arrivée. Que sont-elles devenues? Je l'ignore. Pauvres pensées des morts qui se croisaient et se manquaient après eux sur la mer !
Vous comprenez aussi, maintenant, pourquoi je ne vous ai pas refusé cette lecture, au risque de vous donner une étrange idée de ma discrétion. Il m'a paru que les deux personnes à la mémoire desquelles je m'intéresse n'avaient pas trop à en redouter l'effet. Si elles furent sévèrement jugées de leur vivant par ceux qui soupçonnaient leur intimité, votre impression corrigera peut-être ce qu'il y eut d'excessif dans ces jugements mal informés. Qu'importe d'ailleurs ? Elles ont sombré
dans un oubli si profond ! De toutes deux on peut véritablement dire que leurs noms furent écrits sur l'eau. Il n'en demeure même pas un vestige sur la terre.
A plusieurs reprises, j'avais formé le projet d'aller porter sur la tombe d'Hélène un souvenir de Jean. Je devais ce dernier service d'amitié à celui que les flots de l'Océan n'auront pas roulé jusqu'au rendez- vous où elle l'attendait. Les affaires, les diverses tyrannies de la vie m'ont toujours contraint de différer. Enfin, l'hiver dernier, au cours de ce déplacement à Nice que je fis avec quelquesims d'entre vous, pendant cette disparition de deux jours sur laquelle vous me plaisantiez, je me suis rendu à Port-Cros. J'ai eu peine à reconnaître la vallée et la maison, modifiées par les travaux, par les embellissements du nouveau propriétaire. Le petit cimetière avait reçu plusieurs couches successives d'occupants, avec l'afflux des rapatriés tonkinois dans l'hôpital où ils venaient achever de mourir. La lutte pour la \'ie, pour la place au soleil, continue jusque chez les morts. Nulle croix ne portait le nom d'Hélène : son souvenir s'était évanoui avec celui de ses voisins, les anonymes naufragés. Personne ne put me renseigner. Le Père André était mort et remplacé par im jeune prêtre venu de loin. Mort de son absinthe, le commandant Jorioz. Seuls les plus humbles témoins de cette histoire, Zourdan, Cordélio, Savéû, vivaient encore. Mais si vieux ! Leur mémoire était brouillée.
Savéû chercha, parut se rappeler quelques détails s'embarrassa, et finit par conclure :
— Peut-être... J'en ai tant vu de choses... Il passe tant de choses sur la mer !
La charmante Ile d'Or donnait ses mêmes fleurs à de nouveaux hommes, oublieux des anciens. Jean avait raison : il semble qu'une force hostile se soit acharnée jusqu'au bout à pulvériser ces deux pauvres ombres, jouets de l'antique Fatalité.
— • Dites mieux, dites l'Expiation, qui peut seule nous inspirer quelque indulgence pour ces deux coupables. Ils avaient mérité leur sort par leur faute, ils ont expié leur rébeUion contre les lois divines et hmnaines.
Cette sentence tombait de la bouche du jeune homme grave, néo-chrétien, venu de la Suisse romande pour réussir à Paris.
Du Plantier le dévisagea, avec ces yeux vitreux qu'il s'était composé dans la carrière pour certaines occasions, et dont on ne savait jamais si l'on y devait lire : « Monsieur, je m'honore de penser entièrement comme vous, » ou : « Monsieur, je vous tiens pour un parfait imbécile. » Ennemi par état des affirmations coupantes, il répondit sur le ton de condescendance polie qu'il prenait dans ces occasions :
— Sans doute, sans doute, mon jeune ami ; mais, vous qui êtes si bien avec Dieu, vous savez certainement qu'il s'est réservé le soin de juger. Il s'en acquittera mieux que nous. Il voit plus loin.
plus au fond, plus longtemps ; et, ce que vous négligez peut-être de faire, quand il regarde nos cœurs, il les voit à travers les larmes que nous avons versées. J'ai idée que cette eau-là dévie son regard du côté de la pitié.
Port-Cros, septembre — Costebelle, 31 décembre 1896.