Jean d'Ardenne (Léon Dommartin)
M. Jean d'Ardenne est né à Spa, le 11 septembre 1839. Il débute à Paris, en 1866, dans un petit journal quotidien ■dirigé par Henry de Pêne et intitulé la Gazette des Etrangers. En 1867, l'année de la première Exposition du Champ de Mars, il fonde, avec Villiers de l'Isle- Adam, la Revue des Lettres et des Arts, publication hebdomadaire qui n'eut qu'un an d'existence. En 1868, il passe au Gaulois, lors de la création de cette feuille, qui n'avait pas alors sa nuance p ilitique d'aujourd'hui. Il fait, pour ce journal, le grand reportage un peu part' tut sur le territoire français. En 1870, lors de la déclaration de guerre, il est envoyé dan-, les départements de
l'Est et accompagne l'armée de ivlac- Mahon jusqu'à la débâcle de Sedan. 11 rentre ensuite à Paris, y demeure pendant le Siège et la Commune et est engagé au Paris-Journal pour y faire la critique littéraire, de 1871 à 1874.
Forcé de rentrer au pays, à cause du bouleversement total qui avait changé les conditions de l'existence à Paris, il accepta l'invitation de Victor Hallaux, qui lui offrait une place à la Chronique de Bruxelles, où il est resté et dont il est devenu le Rédacteur en chef à la mort de Hallaux, en 1896. Il a collaboré en outre à diverses publications, entre autres à la Belgique Illustrée et au Panorama de la Belgique, publié par le Touring-Club Bruxellois.
Mais M. Jean d'Ardenne est célèbre surtout par ses notes de voyage : YArdenne, description détaillée de la région, en trois volumes, dont les éditions successives sont tenues à jour; la Côte de Flandre (1888), guide descriptif du littoral, de Dunkerque à Dombourg, avec illustrations de Henri Cassiers; Notes d'un Vagabond (1887), un volume in-8°, illustré par H. Cassiers, frontispice de Félicien Rops.
Les croquis et souvenirs que nous donnons dans cette Anthologie sont, pour la plupart, inédits. Il en est ainsi, notamment, de toutes les impressions méditerranéennes, où l'on trouvera peut-être les plus belles pages de M.
Jean d'Ardenne. On y admirera son style alerte et clair ; son talent bien français, qui, d'un paysage, sait si aisément crayonner les traits essentiels, et, d'une scène, donner les détails pittoresques et vécus. Cette œuvre est comme une lanterne magique qui déroule devant nous, dans une lumière adéquate, les aspects curieux de la Patrie et de tous les pays où se promenèrent l'œil vibrant, les nerfs sensibles, l'esprit ouvert de M. Jean d'Ardenne, le moins sédentaire des hommes.
L'Institution de
la Commune
CROQl'IS PARISIENS ( « Notes d'un Vagabond ». inédites )
20 mars i8ji.
La capitale de la France, qui était encore, il y a six mois, sous l'empire de Napoléon III, est aujourd'hui sous le consulat de Lulliei et d'Avoine fils. Que de vicissitudes dans l'intervalle! Pourtant, l'aspect n'a guère changé ; les avenues s'allongent comme autrefois, avec leurs interminable files de réverbères qui se perdent au loin.
De rares passants; très peu de bruit; quelques sombres figures de citoyens arm.\^ qui nous regardent sortir de la gare témoignent seules du régime nouveau dont r. jouissons. Si les voitures manquent, 1erchets abondent.
Le citoyen qui a bien voulu se charger de ma valise est de Montmartre. Il utilise en qualité de commissionnaire le- la que lui laisse le maintien de l'ordre. N cheminons ensemble, à travers les rues disertes, et je ne perds pas de vue le citoyen, par-ce qu'on m'a assuré que les gardiens de Ire actuel rééditent volontiers à leur
bénéfice le mot célèbre de Bilboquet: « Cette malle doit être à nous ! »
Chemin faisant, nous devisons ; il m'explique son plan, car tout le monde continue d'avoir un plan, bien qu'il n'y ait plus de Prussiens à combattre. Depuis Trochu, c'est la mode.
On s'est beaucoup moqué de Trochu ; on l'a chansonné sur tous les tons, ce qui ne l'empêche pas de faire école.
Le long des boulevards, à tous les carrefours, des attroupements se forment ; il y a un monsieur au centre ; il parle avec de grands gestes; les autres écoutent, applaudissent, contredisent ou injurient: c'est un citoyen qui explique son plan. Il arrive fréquemment que le citoyen, en récompense de son zèle, s'entend traiter de mouchard et d'agent bonapartiste.
Grandes prises d'armes ; des bataillons de garde nationale vont et viennent ; on bat la générale dans tous les quartiers du centre; la Bourse et les rues avoisinantes jusqu'au boulevard sont occupées par ce qu'on est convenu d'appeler « les bons bataillons»; de l'autre côté, les bataillons de Montmar* tre occupent la mairie de la rue Drouot. Les bons et les mauvais se regardent en chiens de faïence, l'arme au pied, séparés par la largeur du boulevard. Ceux de Belleville, ayant avec eux Menotti Garibaldi, défilent devant le poste Bonne-Nouvelle, gardé par le 100e bataillon, qui les salue en criant : Vive la République ! Vive Garibaldi !
24 mars.
La tragédie n'a pas eu de reprise depuis vingt-quatre heures.
Kn revanche, la comédie va son train, et c'est un admirable et pittoresque étalage de < hoses qui seraient fort réjouissantes, n'était le sang que l'on voit derrière : occupations a main armée, marches, contre-marches, promenades avec tambours et clairons, cris de liberté, cliquetis d'armes, baïonnettes reluisant au soleil, uniformes bariolés, bourrades, bousculades et le reste, — rien ne manque de ce qui, aux époques d'effervescence, fit toujours la joie de cette folle, de cette charmante, de cette sympathique, de cette terrible population parisienne.
Le parti de l'ordre se montre exaspéré, mais peu résolu, selon la coutume de tous les temps révolutionnaires. 11 vient de passer deux jours à crier sur les toits qu'il fallait s'armer et s'opposer par une attitude énergique à l'envahissement de la ville par les faubourgs. Cependant, les faubourgs, qui s'étaient armés sans crier, occupaient tranquillement les mairies, les postes, les gares et le reste.
Toutefois, l'ordre s'est un peu enhardi depuis hier, grâce à l'exemple donné par les bataillons du 2e arrondissement (la Banque et la Bourse) qui gardent leur quartier et ont refusé de reconnaître l'Hôtel-de-Ville.
Kn partant pour Versailles, le matin, nous trouvons la gare Saint-Lazare, la veille encore aux mains de l'insurrection, réoccupar les bataillons dissidents.
Mais les fédérés gardent l'issue du souterrain des Batignolles. Notre train s'arrête; des hommes armés de fusils se tiennent sur la voie et font les signaux d'usage. Ils se mettent à fouiller les voitures, en extraient une douzaine de gardes nationaux, — fileurs qui se croyaient déjà saufs — et les emmènent prisonniers. L'opération prend un quart d'heure, après quoi on nous laisse libres de continuer notre voyage. Nous traversons Asnières, avec ses ponts détruits et l'île des Ravageurs entièrement rasée (les bois pleins d'ombre, les grands arbres penchés sur la rivière et qui se profilaient si gracieusement sur le ciel rouge, les soirs d'été, nous ne les verrons plus!), puis Courbevoie, récemment privé de la statue de l'homme au petit chapeau. Ce bronze est maintenant couché au fond de la Seine.
Voici ce qui fut Saint-Cloud, et qui n'est plus rien aujourd'hui qu'un monceau de ruines, Ville d'Avray dévasté, les jardins de Viroflay dont toutes les murailles sont crénelées, enfin Versailles, entouré de campements pittoresques. Il s'y fait depuis quelques jours une grande concentration de troupes ; les uniformes bleus et rouges se détachent sur ce sol qui porte encore les traces très visibles de l'occupation ennemie.
Les vastes avenues, ordinairement désertes et qui font rêver aux splendeurs disparues comme on rêve sur des tombeaux, n'ont rien de trop spacieux pour contenir la population actuelle du chef-lieu de Seine-et- Oise ; le silence particulier aux nécropoles
qui classait Versailles au premier rang des cités ennuyeuses est devenu le plus étourdissant des tumultes.
Etourdissant est peut-être exagéré: il ne faut pas oublier que nous sommes ici au sein de l'ordre; Versailles et Paris constituent les deux faces d'une médaille, et il est difficile de décider de quel côté est le revers. Quoi qu'il en soit, Versailles, c'est l'ordre lui-même ; les gens que l'on rencontre sont nombreux et bruyants, mais ordonnés ; ils ont des visages ordonnés, les vêtements ordonnés, des allures ordonnées ; les anciens gardiens de l'ordre, les sergents de ville d'autrefois, soldats aujourd'hui, font l'exercice sur la place d'armes.
Un public anxieux se presse à toute heure aux alentours au palais. La rue des Réservoirs est le rendez-vous de gens inquiets, timorés, tremblants, qui attendent pleins d'angoisse et ont toujours l'air de se promener avec une épée de Damoclès portative suspendue sur leurs têtes, lesquelles doivent être, d'ailleurs, infiniment précieuses, -i l'on en juge par les soins dont les entourent leurs propriétaires et par la précaution — le plus souvent inutile — qu'ils ont prise de les soustraire aux hasards parisiens.
Ces émules de M. Jourdain, francs-fileurs venus de Paris à Versailles par crainte des < mips qui leur feraient mal, ne laissent pas de jeter quelque gaîté dans les paysages lugubres que nous traversons.
Cette engeance à part, Versailles donne asile à bon nombre de personnes que leur
tempérament ou tout autre motif honorable éloigne des révolutions ; — êtres aux nerfs irritables et délicats, artistes et poètes que la recherche du réel terrible ne tourmente point et qui viennent poursuivre, dans le silence du vieux parc, leur rêve idéal désagréablement interrompu par les clameurs de la rue ; les uns doués d'une répugnance invincible pour les déchaînements populaires, les autres profondément lassés par des expériences trop réitérées : ils ont vu tant de bouleversements depuis juillet 1830 !
Ceux-ci sont les philosophes. Ils savent que c'est toujours la même pièce qui se joue sous un autre titre et avec les changements de décors et de costumes que comportent les circonstances; les représentations auxquelles ils ont assisté se comptent par centaine;? : ils en ont assez.
J'ai rencontré l'un de ces désillusionnés dans les jardins solitaires de Versailles, où le printemps, d'ailleurs, poursuit son œuvre ordinaire avec une impudence sans égale, comme si rien ne s'était passé depuis Louis XIV.
Sous un masque flétri, au regard- vitreux et morne, j'eus peine à reconnaître Théophile Gautier, le poète flamboyant et rutilant des époques romantiques.
Il allait d'un pas chancelant, tête branlante, pareil à un fantôme oublié sur les rives infernales ; au milieu des divinités de bronze et de marbre, il ressemblait lui-même à un olympien déchu, réduit à la condition misérable des dieux en exil et condamné
par le destin à errer tristement clans ce parc dérisoire, à côté du grand bouillonnement des choses modernes.
Etait-ce bien là le poète impeccable, toujours supérieur aux préoccupations vulgaires, l'artiste parfait qui ciselait « Emaux et Camées », dans un calme profond, tandis que l'émeute hurlait le long des rues de Paris? Héla1! nous le retrouvions victime de ces vicissitudes politiques auxquelles i! se vantait d'échapper, triste épave de ce léviathan, aujourd'hui brisé en mille pièces, qui s'appelait le second empire.
2Q mars.
La Commune est proclamée depuis hier.
Ce matin, nous traversions l'un de ces quartiers de la rive gauche, tranquilles et solitaires, auxquels l'envahissement progressif de la population n'a pu enlever leur physionomie d'autrefois, où les révolutions n'ont guère accès, et qui gardent obstinément 1 : silence des cimetières au milieu des grondements de l'émeute.
Des voix qui ressemblaient à un gazouillement d'oiseaux troublaient ce silence ; tait, dans une cour pleine de soleil, unf ronde d'enfants qui chantaient:
Trois filles dedans un pi Mi >n cceur vole!
Il y a deux moi-, les <>bus allemandéclataient à cette même plarr, au milieu des petites filles roses et blondes, et \r rouge, la terrible couleur de sang, venait
jeter sa note brutale au milieu de cette douce harmonie...
Mon cœur vole !
Les petits enfants ont repris leur chanson ; les grands ne tarderont guère de reprendre la leur ; on ira encore au bois, et si les lauriers sont coupés, on en plantera d'autres. L:âme des hommes est ainsi faite, et particulièrement l'âme des Parisiens.
En attendant, il est triste de rencontrer, comme nous faisons, de pauvres femmes qui osent à peine tendre la main, de voir des yeux prêts à pleurer, d'entendre des voix sourdes, oppressées, qui implorent : Par pitié!... Et quand on a donné tout son argent, le cœur se serre ; on hâte le pas, sans tourner la tête, comme ceux que le remords poursuit, et l'on se dit: Il faudra prendre plus de monnaie demain.
C'est que les événements passés ont creusé un profond sillon de misère précisément dans la couche sociale qui, sans connaître le bien-être absolu, ignorait du moins l'indigence.
Le contraste est curieux à établir entre les quartiers solitaires dont je parlais tout à l'heure et les grandes rues du faubourg, plus bruyantes et plus tumultueuses que jamais. Le petit commerce semble vouloir s'y rattraper d'avoir chômé longtemps et le régime de la liberté y produit des phénomènes bizarres. Au milieu du tapage assourdissant, parmi les échoppes, les boutiques, les étalages en plein air, les charrettes des
quatre saisons échelonnées par centaines le lbng des trottoirs, on voit s'agiter la « bonne garde nationale ». Il n"est personne, de tous ces industriels plus ou moins improvisés, qui ne porte quelqu'insigne militaire; les plus modestes ont un pantalon à bande rouge; plusieurs ont l'uniforme complet.
A Montmartre, tout est calme. Les canon? sont là, toujours gardés ; c'est tout ; plus de tumulte. Quelle différence, il y a huit jour-, lors de notre première ascension sur l'Aventin! Une foule hurlante, des affûts où des gavroches étaient accrochés par grappes, des femmes semblables à des pythonisses, cheveux au vent, la bricole sur l'épaule, se disposant à traîner les pièces; des patriotes à mine féroce, agitant leurs armes, chantant la Marseillaise et le Chant du Départ, des loques rouges agitées fiévreusement, — tout cela prêt à tomber sur Paris comme une avalanche.
Ce que voyant, Félicien Rops, qui m'accompagnait, s'était mis à pourctraiturer tranquillement cette scène émouvante.
— Voulez-vous bien rentrer cela, dit un modéré qui passait, en se jetant sur le carnet de mon ami. Vous allez vous faire fusiller: on vous croira envoyé de Versailles pour moucharder ici.
— C'est juste! dit Rops, qui dessinait avec candeur; je n'avais pas pensé à ça.
Nous continuons à gravir; de barricade en barricade, nous gagnons la place Dutertre. Ici, les patriotes ont l'air encore plus féroce, et leur débraillé est sans exemple;
il n'est même plus question d'uniforme; ce sont des vêtements innommés : blouses, vestes, vareuses, tout ce qu'on voudra; des 'gens nu-tête sont attachés à de grands sabres ou tiennent fièrement des fusils aux baïonnettes rouillées.
Comme nous escaladons résolument la dernière barricade, nous entendons une voix rauque qui nous crie : Au large !
— Pardon ! répliquai-je doucement, et la liberté ?
— La liberté? Vous avez celle de foutre le camp, et plus vite que ça !
Devant une injonction aussi nettement et aussi élégamment exprimée, il n'y avait qu'à s'incliner.
Aujourd'hui, je trouve les patriotes de la place Dutertre singulièrement radoucis. L'un d'eux m'a même adressé un sourire aimable et m'a dit :
— A présent, citoyen, on peut passer : nous avons la Commune !
Souvenir
(Notes d'un Vagabond)
Sedan, septembre 18/Ç.
C'était la même saison ensoleillée. Mais quel contraste avec le calme présent! Il y avait un déchaînement terrible^ une trombe de fer, des troupeaux d'hommes tourbillonnants qui s'entrechoquaient, du sang par terre et des lueurs d'incendie au ciel, un vaste écrasement, des populations errantes, affolées, des villages déserts, des maisons écroulées, des bois fauchés, des champs convertis en plaques boueuses, semées d'épaves lamentables.
Neuf années ont passé là-dessus et le temps a accompli son œuvre réparatrice.
Ah ! nous l'apprécions, cette œuvre, nous qui mangeâmes, en septembre 1870, l'ordinaire de « l'Hôtel de la Croix d'Or », composé à peu près exclusivement de vieilles bottes au riz bouilli. Cela s'appelait, par une dérision point exempte d'amertume, le plat de résis- - tance. Au dessert — si j'ose m'exprimer ainsi — on entendait le bruit d'autres bottes, celles-ci en activité de service, avec des pieds allemands dedans, qui résonnaient sur le pavé de la place Turenne. L'unique garçon, figure piteusement effarée, munie d'un
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emplâtre qui lui partageait le front en biais, nous contait, d'une voix sépulcrale, comment on avait tout tué, tout brisé, tout bu, chez lui, à Balan" où il demeurait en qualité de marchand de vin. Quant à sa personne, il était parvenu à la tirer de la bagarre, par miracle, sans trop de dommage, comme on pouvait voir: il montrait son crâne balafré et quelques autres avaries.
Aujourd'hui, dans les hôtels de Sedan, on mange de pacifiques aloyaux servis par des garçons sans emplâtre ; depuis longtemps, les derniers bruits de bottes se sont éteints là-bas, du côté de l'Est ; la verdure est revenue aux champs et l'on jurerait que rien de désastreux n'a passé, n'étaient certaines ruines persistantes.
Nous avons quelque peine à évoquer le spectacle d'autrefois sur les collines d'alentour, qui ont recouvré leur aspect bucolique, mais gardent les renommées sanglantes du Bois de la Garenne et du Calvaire d'Illy: sol foulé, piétiné, profondément sillonné, troué par les obus, jonché de débris; cadavres d'animaux gonflés, jambes écartées, faisant sur la plaine des silhouettes monstrueuses ; boue rougeâtre où les pieds s'enfonçaient; taillis hachés; chevaux blessés, errants, maigres et efflanqués, l'œil creux, les côtes saillantes, qui venaient se ranger sur votre passage, par habituel -, comme naguère à l'appel du clairon; fossoyeurs allemands en train d'achever leur funèbre besogne sur la terre détrempée, dans une atmosphère d'acres vapeurs char-
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d émanations putrides, asphyxiantes, saturées d'odeurs vagues et nauséeuses.
Ces souvenirs m'assaillent et m'oppriment ; je retrouve maints détails perdus dans des i <-< < ins de la mémoire où ils n'étaient qu'endormis — faute d'occasion de se réveiller. Le hasard qui me ramène ici m'a fourni cette occasion. Je me rappelle surtout avec une extraordinaire netteté cette soirée du Ie" septembre, à l'heure où finissait le drame commencé dès avant l'aube dans ce vaste entonnoir de Sedan.
Depuis quatre heures du matin, on entendait la canonnade de plus en plus intense et précipitée. Nous allions un peu au hasard, toujours tout droit, vers le bruit. Le c iumin se déroulait par Pourru-au-Bois, Francheval et Villers-Cernay. A gauche, nous laissâmes la route de Carignan, où nous avions passé deux jours auparavant, emportés dans la débâcle qui suivit Beaumont. Les fugitifs affluaient; on rencontrait des véhicules où s'entassaient les gens et les colis, des bandes de gars, casquette de travers, armés de bâtons et portant des paquets. Tout cela roulait comme un torrent vers le sol neutre.
Peu à peu, les rencontres se firent plus rares. Puis ce fut le désert. Un dernier ipe de curieux se tenait à la bifurcation de la grand'route et d'un chemin qui tournait court, là-bas, pour pénétrer dans un bosquet. Les yeux se fixaient sur ce point le! imaginations surexcitées voyaient surgir à chaque minute des silhouettes fan-
tastiques de uhlans. Quand nous passâmes, il y eut un murmure. On nous prévint charitablement ; des voix crièrent : «N'avancez pas!... Où allez- vous ?» Cumme nous marchions sans détourner la tête, accoutumés à ces phénomènes de panique, quelqu'un dit : « C'est des espions ! »
Il y avait parmi ces curieux, extrême avant-garde des hordes qui allaient bientôt s'abattre sur le pays, force gens bien mis, hobereaux d'alentour, accompagnés de leurs familles, avec des lorgnettes. De là, en effet, on apercevait les hauteurs de la Meuse sur la rive gauche, et l'on voyait s'étaler, baignées de soleil, les grandes côtes qui dominent Remilly, Fresnois, Wadelincourt.
Dans le bois, rien. Le premier hameau qui S3 présenta, au sortir du couvert, sur un mamelon, était abandonné ; un tronçon de chemin poudreux montait entre les maisons dont la vie s'en était allée. La grande voix du canon, de plus en plus distincte, emplissait l'air ; on percevait une rumeur vague, continue, où toutes sortes de bruits terrifiants se confondaient. Sur les hauteurs d'en face, les batteries tonnantes faisaient des lignes de fumée blanche. De notre côté, le long des crêtes qui dominent le chemin de Givonne à Bazeilles, par Daigny et La Moncelle, la fusillade crépitait. Mais nous ne pouvions rien voir et le fond -de la vallée, d'où émergeait, couronnée d'arbres noirs, la citadelle de Sedan, se noyait dans une fumée épaisse.
Nous avions l'impression d'un combat
formidable, d'une tuerie énorme, en ces profondeurs encore inconnues (depuis, nous les avons fouillées, l'horreur dans Time) et nous éprouvions un invincible malaise, une sorte d'énervement douloureux, une impatience de voir tomber la nuit qui mettrait un terme à. l'affreuse besogne accomplitout près de nous.
Aux alentours, dans notre voisinage immédiat, régnait un grand silence que troublaient seuls le bruissement des cigales la plaine chauffée et, là-bas, le grondement de la bataille qui s'étendait...
Xous marchions toujours, traversant les villages déserts, et, à mesure que nous avancions, trouvant la désolation plus grande. Les portes des maisons n'étaient môme point closes; à l'intérieur apparaissaient touobjets familiers. C'était l'aspect des lieux habités d'où l'homme a disparu comme par magie à la suite de quelque catastrophe soudaine, et où les choses sont restées, irrécusables témoins d'une vie brusquement éteinte, d'un mouvement arrêté net. La présence des animaux abandonnés à eux-mêmes donnait à ces solitudes un caractère plus désolé encore.
luit, en traversant un d- ces haine par le contraste de la paix ab.-olue à d pas du tumulte de la guerre, je m'installai dans une maison ainsi délaissée, afin d'y méditer quelques instants et d'y écouter gronder la bataille à. travers le calme effrayant des chose- voisines. Le- poules venaient picorer à. mes pieds, un chat
rait dans un rayon de soleil, sur la litière, près de l'huis ouvert ; par le contrevent de Tétable, la tête d'une vache passait, immobile et fixant sur moi son œil doux, étonné, où l'instinct vague de l'abandon commençait à poindre; une fauvette, sur une branche, gazouillait, et il y avait, de l'autre côté du chemin, un gentil clapotement de ruisseau.
Derrière un buisson, un paysan surgit, farouche, tremblant, la face décomposée, rappelant l'homme à l'état sauvage. Il nous regarda quelques secondes, obliquement, puis se jeta dans un fourré. Plus loin, un galop précipité: un cheval venait à nous, tout seul, un cheval blanc, couvert de sang et de boue ; la selle était vide et les étriers battaient les flancs ; il avait à l'encolure une large plaie béante. Enfin, un cavalier noir se dressa au bout d'un clos, dans l'ouverture de la barrière, découpant sa sil-* houette sur le ciel. Il tenait une longue pique ornée d'une banderole. D'autres banderoles s'agitaient au-dessus des haies vives, dans les sentiers.
Il était cinq heures. La voix du canon commençait à faiblir ; ce n'était plus ce grondement continu, coupé de' détonations rapides et de déchirements, qui nous tourmentait l'oreille depuis le matin. Les coups s'espaçaient et les bruits se fondaient. Il me sembla qu'un poids très lourd s'en allait peu à peu de ma poitrine. Mais quelle œuvre tragique cete journée avait dû faire ! Je me figurais des monceaux de cadavres dans ces vallées où nous regardions le soleil oblique
plonger ses derniers rayons, mettant sur le paysage des teintes vermeilles qui nous apparaissaient couleur de sang. La réalité correspondait, hélas! à ma vision imaginaire.
Au crépuscule, un immense voile de brumes planait sur la vallée de la Meuse; une colonne de feu montait droit, plus sinistre à mesure que se faisait la nuit: c'était Bazeilles qui brûlait...
Ôfe*
Pays français
(Notes d'un Vagabond) M ontigny-sur-Loing, juillet 1881.
Le coteau du Loing se prolonge de Moret à Sorques, de Sorques à Montigny, de Montigny à Bourron, Grez, Villiers, Les Recloses, Fromonville, jusqu'à la petite cité de Nemours.
Moret, une ville aussi, à l'endroit charmant où le Loing rencontre la Seine, fut un séjour de Henri IV (ma mie, o gué!). Le coteau s'élève en pente douce des fonds verdoyants où serpente la rivière entre les bouquets d'arbres et les hautes herbes, jusqu'aux lisières de la forêt de Fontainebleau.
Celles-ci bornent l'horizon au nord et, parmi les pins silhouettés sur le ciel, les premiers blocs des cantons rocheux se marquent en gris sombre. Transition brusque entre le sol fertile et le sol aride, la douceur de la campagne arrosée et l'âpreté de la forêt sans eau.
Aussi, la population a une physionomie spéciale, d'un caractère complexe : l'aménité de l'homme des champs unie à la rudesse farouche de l'homme des bois. Ces vignerons sont encore mâtinés de bûcherons. Leur gaîté n'est pas sans mélange comme Test
celle des humeurs de piot rabelaisiens, i seul jus de la treille n'a point enluminé leurs trognes. C'est seulement pour la travailler qu'ils vont à la vigne et on ne les voit point revenir de ce travail rubiconnants, dodelinants, la chanson aux lèvres ; leur labeur ne s'égaie pas, il garde l'austérité des rudes labeurs terriens.
Plus loin, vers la Loire, c'est déjà tout autre chose. Par les beaux jours que Dieu fait, on voit s'en aller les joyeux vignerons soigner la vigne en société de quelques amis — et on sait ce que veut dire « soigner la vigne ».
A Troo, au bord du Loir, en Vendôm un village renomme pour ses vignoble comme pour ses cavernes troglodytiqu ■•-. vivait naguère un bonhomme nommé Touffet qui, à défaut des amis, allait très bien soigner sa vigne tout seul. Les passants, au long du chemin, entendaient partir du clos propos sonores:
— A ta santé, Pichel !
— Merci, Touffet !
C'était le bonhomme qui soignait sa vigne avec un convive imaginaire-, le nommé Pichet, et Dieu sait ce qu'ils y apportaient de soins, Pichet et lui ! Quand Touffet revenait au logis, à la vespréc, saoul comme une griv, tirant des bordées tout le large que la giand'rue pouvait lui fournir, les gamins suivaient en criant : tA ta santé, Pichet!»
Car ces Vendômcis sont bons raillards du pays de France et marquent volontiers leur> concitoyens d'estampilles singulières, qu
s'effacent jamais: les sobriquets du cru sont terribles, touchés juste, dans la grenouille, comme on dit au jeu du tonneau, et d'un goût très gaulois. On trouve à Vendôme, par exemple, sauf votre respect, Latron-Cogne-au-Cul et — sauf votre respect encore — Dupuis-J'ai-Pété. Le peuple a imaginé cela naturellement, inspiré par des circonstances d'une admirable simplicité :
Latron, l'aïeul, tonnelier de son état, cognant tout le jour les tonneaux, à grands coups de maillet, à l'endroit qu'il est dit, et Madame Dupuis, malade, annonçant, de l'étage, à son mari qui débitait au comptoir, le dénouement espéré d'une situation tendue. Il n'en fallut pas davantage; les Dupuis et les Latron ne s'appellent plus autrement : c'est passé dans l'usage, voire peut-être dans l'état-civil...
Mais revenons à Montigny : notre auberge est plantée à mi-côte, près du viaduc. La margelle du puits à gauche de l'entrée ; on tire à la corde, en tournant la manivelle, des seaux d'eau fraîche qui met de la buée sur les carafes. Il y a devant la maison une cour ornée de vigne vierge et de houblon, refuge r'es dîneurs au temps chaud. Les oies flânent' sur le chemin, les poules picorent aux alentours, les chiens bâillent au soleil et Ginestou attelle le vieux cheval blanc au tape-cul.
Ginestou n'est pas un domestique ; Ginestou, Auvergnat comme son nom l'indique, est un homme libre. Il paye sa nourriture et, pour le reste, aide à l'écurie, panse le cheval,
tire l'eau du puits, porte les lettres. Signe particulier : adore le vin ; aussi, dès onze heures du matin, son compte est déjà bon. Il vous aborde, le verbe empâté : « M'sieu a déjà fini son travail?... Faut travailler, eu !
— Sans doute, mon ami; dans la vig Plus tard, nous vendangerons
— Oh ! oui, M'sieu ! »
L'après-dfnée, Ginestou devient d'un commerce impossible. On voit son chapeau de paille à larges bords, son veston bleu, pantalon brun tirebouchonnant autour des tibias, prendre au sein du paysage des allures désordonnées. Ginestou, alors, est très intéressant à observer de dos : il essaye de lutter; à moi, d'Auvergne!... Tout ça finit par un bon somme au grenier à foin.
Ginestou, parlant du vin, est attendrissant. Il n'y a plus de substantifs ; des ; noms seulement : lui et elle, Lui, le Vin ! Elle, la Vigne ! Pas de confusion possible. « II sera bon... Elle va bien cette année. » Ainsi parle Ginestou, sans préambules si perfétatoires, avec des clignements d'yeux significatifs. Mais quelles cuites !...
La Vibrante, société d'artistes où l'on fait de la peinture qui sonne clair, a son Marlotte (de us pas d'ici); ses memb fini par louer un immeuble, ayant été bannis de t hôtelleries de la région pour
cause de tapage nocturne, diurne, sempiternel, et aussi de mœurs en d oom] celles des humains ordinaii
Ils avaient imaginé, entre autres bizam-
un système de coucheries à la belle étoile, dans les jardins, qui rappelait le paradis terrestre, scandaleusement. Comme les clients honnêtes poussaient des cris indignés, on pria les Vibrants d'aller coucher à l'écart des lieux habités. Depuis lors, ils sont installés chez eux et parcourent le pays en divers équipages. Ceux que nous rencontrâmes avaient une carriole attelée d'un âne et déjeunaient sur l'herbe, au bord du Loing, avec des femmes auxquelles nous les soupçonnâmes de n'être point unis par les liens sacrés du mariage.
Autrefois, chez la mère Antony, l'aubergiste fameuse de Marlotte, ils avaient des chiens qui leur servaient surtout à épater les bourgeois en famille, égarés dans ces parages, les beaux dimanches : le samedi soir, on peignait les chiens ; après quoi on les suspendait à l'aide de courroies dans des appareils à claire-voie, pour les faire sécher, et l'on alignait les appareils au milieu de la cour, en vue des fenêtres ; ils y restaient toute la nuit. Rien n'égalait la stupéfaction des bourgeois lorsque, abrutis par un effroyable concert d'aboiements nocturnes, ouvrant leurs croisées au premier rayon de Taube, ils se trouvaient en présence de ce tableau singulier : des animaux fantastiques suspendus dans des cerceaux et travestis en léopards, en tigres, en lions, en zèbres, en perroquets, en muscadins à gilet rouge, habit bleu, bas verts comme ceux de Madame Blin... Hélas ! ces innocentes récréatiens ne sont plus que souvenirs; l'auberge
de la mère Antony est passée elle-même, après Troie, dans le domaine des choses qui furent, domaine où nul aboiement ne vient troubler le sommeil du voyageur...
Au fait, vous ne connaissez pas lhistoire des bas verts de Madame Blin. Elle est simple, brève, du meilleur tonneau gaulois, digne des vieux conteurs. Adonc, la veuve Blin, maîtresse femme, directrice des messageries, revenait par le coche, un matin, quand la voiture versa, et si malheureusement que les cinq ou six voyageuses qui étaient dedans furent retournées sens dessus dessous, faisant de vains efforts pour se dépêtrer. On voyait gigoter en lair des paires de jambes appareillées, tandis que les têtes se perdaient dans un fouillis de jupons, de coussins et de bagages.
Tne voix impérieuse s'éleva du fouillis, celle de la veuve BHn :
— Saint-Jean, cache mon cul !
S.iint-Jean, le postillon, fut joliment à la
r< plique :
— Lequel, Madame ?
— Celui qu'a les bas verts !
Nous sommes allés à Grez en remontant la rivière à la gaffe. La barque glissait, froissant les herbes aquatiques, troublant les amours des libellules, dérangeant les nénuphars étalés sur l'onde claire. Et le soleil chauffait les coteaux d'alentour, parait la vendange prochaine.
Ne dites pas de mal du petit vin du Gâtinais, )<■ vous prie ; vin clairet, joli .'i voir,
agréable à humer sous les tonnelles, avec accompagnement de gais propos et de rires sonores. Et encore, il paraît qu'il a perdu: les vignerons d'ici regrettent la « meunière », la vigne argentée dont les ceps venaient des Romains, monsieur, à ce qu'on a toujours dit, et qui donnait le jus finaud et bien plaisant. Aujourd'hui, le « meillet » à tiges vertes a tué la bonne « meunière » à tige? brunes, dont on ne rencontre plus que de rares spécimens. C'est égal, le jus plaisant y est toujours et, de Moret à Montargis, les coteaux du Loing promettent bonne purée septembrale. Le Moreteux le dispute au Montigny, et le Nemourais « vous ferait danser sur la guillotine », comme dit l'aubergiste de la Clef d'Or, à Nemours. Endroit charmant d'ailleurs: une ceinture rocheuse; la ville dans un fond ; à la Clef d'Or, le litre à chaque repas ; des bateaux sur la rivière, et des saulaies, et des joncières, où l'on va se perdre...
— Ohé, du canot !...
C'était un grand garçon à l'air timide, comme une demoiselle, penché entre les roseaux écartés. Il conduisait lentement, le long de la berge, l'âne et la carriole que nous connaissions bien : un tout petit an? gris et une toute petite voiture jaune. L'âne, cette après-dinée, avait un œil mélancolique. Son conducteur nous dit, d'un ton très doux :
— Il n'est pas content, aujourd'hui: il n'a pas eu son gigot. Il n'aime pas le bœuf.
— C pauv' bougre ! répondis-je du même ton.
— S'il reprit:
— Vous allez à Gn-z? J'en arrive, j'ai rencontre là-bas un majestueux animal qui m'a exprimé ses opinions sur le pays. Ça ■nous a d'égoûtés, lui et moi (il montre l'âne) et nous sommes f... le camp ; nous ren' à Marlotte. Vous devez avoir de ces espi de «beaux-arts» dans votre boîte de Montigny. Nous autres, nous les balançons traîner. IN déménagent peu à peu de la forêt et gagnent Le pays découvert. A la mare aux Fées, nous avons marque sur un tu : Défense aux clairs de Cabanel de ■peindre cela. — Allez chez Rie or d... Viens, mon bijou !
Il s'éloigna lentement, suivi de l'âne aux poils d'argent, qui traînait la carriole jaune. Nous vîmes alors qu'il avait, peinte dan
une vu du temple de la Sibylle Tiburtine. Et la barque recommença de gl entre les grands roseaux à quenouilles brunes (typha latifolia)...
Le soir tombe. Le Loing nous ramène à Montigny. Amour de rivière! Jolie, intelligente, spirituelle, gauloise, douée de ton les séductions. Elle a de grandes plaques sombres, des courants légers qui filent suies cailloux blancs, des transparences cristallin'-, des profondeurs mystérieuses, dos immobilités de miroir reflétant le ciel et les n\o-, des murmures, des jaseries, des vagabondages parmi les roseaux. Le tout d'une attraction impossible à rendre. L'histoire antique de la Nixf enlaçant l'imprudent amoureux et l'en i>eu à peu d a
retraites humides nous revient à la mémoire. Le regard, sondant les profondeurs, suit les enchevêtrements des longues herbes inclinées au fil de l'eau. Elle est fraîche, douce et veloutée, cette eau ; elle exhale des senteurs exquises ; on s'y plongerait avec délices. Et les frênes élégants, et les aulnes à reflets noirs défilent. La barque suit le courant, sans bruit, sans secousse. J'ai pris les avirons, dont j'effleure doucement la surface tranquille. Nous glissons comme dans un rêve. La corne de- la lune pointe à l'horizon, au-dessus du Long-Rocher, derrière le coteau de Montigny. Le pignon de l'église, le clocher à chapeau pointu, les toits échelonnés, les grand arbres et, tout là-haut, les lisières de la forêt, s'enlèvent sur le ciel clair. Les rainettes, dans Foseraie voisine, chantent l'hymne du soir.
Nous amarrons sous les saules, près du pont : c'est l'ancien pont en bois de Valvins, sur la Seine, remis ici lorsque "Val vins fut doté d'un pont de pierres. Il nous suffit à conduire d'une rive à l'autre le chemin de Sorques et celui de Montigny, qui viennent s'y rejoindre. Le ruban blanc se déroule entre les prairies de la rive droite, jusqu'à la Genevraye.
Et nous voici, remontant la rue du village:
— Bonsoir, père Caffin !
— Salut, la société !
Les portes claquent, les clochettes tintent au seuil des étables, les fenêtres s'illuminent. Nous bénissons le ciel qui nous garde, en
ce roin tranquille, des canotiers, des réservâtes et des Anglais, et noua allons « célébrer vêpres de tripes 1 : c'est souper sel<m le vocabulaire de saint Glougourde, des cordcliers de Rennes, qui fut canonisé pour avoir laissé le torche-écuelles clans le potage.
Adriatique
(Deuxième série des « Notes d'un Vagabond »)
Venise, avril i8çô.
Notre chemin est celui des galères victorieuses qui rapportaient les trophées d'Orient — ces galères aux longues rames serrées faisant à leurs flancs d'énormes nageoires et où s'accrochaient les combattants, dans les mêlées furieuses dont les peintures décoratives du palais ducal ont gardé l'image.
C'est, je le .répète, la voie naturelle. L'accès moderne est piteux. Au jour naissant, la plaque de l'Adriatique fuyant à l'arrière dans les embruns de la nuit qui replie ses voiles, une silhouette surgit à gauche : Chioggia, posé sur l'eau ; puis d'autres : Sottomarina, Pelestrina, Malamocco, reliés par la ligne interminable des murazzi, qui sépare la lagune de la mer. Une trouée dans cette barrière : c'est la passe de Malamocco. Le navire s'y engage. Cependant, là-bas, Venise est apparue dans une rose clarté d'aurore. Apparition magique ; telle Astarté sortant de l'onde. Elle grandit ; ses profils familiers s'accusent; le soleil montant commence à rayonner sur cette féerie. Le bateau, remorqué, glisse lentement, sans bruit,
sans trépidation. C'est un de ces moments où le regard humain ne suffit plus à sa tache, s'écarquille, cherchant à embrasser plus parfaitement les images, où l'être entier s'absorbe en une contemplation intense. La reine vient à notre rencontre ; le superbe rideau des Alpes se drape derrière elle, mondant un feston de cimes lumineuses presque f< r>du dans l'azur pâle et de grands plis npés, aoyés vers la base dans urnes de la plaine. J'entends dire :
— Nous n'avions jamais vu cela, Venise avec des montagnes !» En effet, le prodi- \ décor des Alpes, planté là, au bout l'Adriatique, avait échappé, simplement, à ces visiteurs, comme il échappe à bien d'autres.
Les dômes et les campaniles se dessinent sur ce f<md ; déjà l'œil perçoit le scintillement du globe d'or qui porte la Fortune couronnant le pavillon de la douane. On côtoyer les îles de la banlieue lacunaire ; à Saint-Clément, les fenêtres de l'hospice des aliénées se garnissent de créatures qui gesticulent, poussent des cris, agit< nt «n nuise de mouchoirs des chiffons mulles nous adressent le salut 1 ienvenuc. Nous ne pouvons compter sur bd< insion de la part de personnes
Sensées : les traités de la triple al!
; on est poli, rien de plus; les pa-
vill. i • t, le nôtre répond. Le na-
décrit une courbe majestueuse devant