ACTE PREMIER
Tout cela tournoyait et grondait dans ma tête
A faire vaciller ma pensée inquiète.
On disait : « Jean est fou ! » Je me disais souvent
Qu'on pouvait bien avoir raison. — J'allais, rêvant,
Derrière mes grands bœufs, dans le sillon paisible :
— a Moi l'égal de mon maître 1 est-ce que c'est possible ?
Où prendrais-je ces dons qu'il reçut en naissant :
Courage, honneur, fierté ? cette voix dont l'accent
Commande? ce regard où luit son âme altière ?..
L'homme peut-il changer sa destinée entière ?
Peut-il refaire, en Itii, l'œuvre même de Dieu ? »
Je vous voyais trop grand. Je m'estimais trop peu.
J'avais tort, je m'en suis aperçu tout à l'heure;
Car on m'a dit : « Veux-tu laisser là ta demeure ;
Partir soldat ; braver le fer et le canon ?.. »
Et déjà, dans mon cœur, j'avais répondu : « non ! »
Mais cet homme ajouta : « Cette voix qui te crie :
Lève-toi ! c'est la voix même de la Patrie !
C'est la France qui parle et qui t'appelle ainsi ! »
Et j'ai dit : — « Tu le veux, ma mère, me voici! »
MARIE
Mais vites-vous jamais une pareille rage ?
RAOIL. ^
D'un excès de bonté vous contemplez l'ouvrage. Mais c'est ainsi que vont les choses à présent ; Et l'on a tellement gâté le paysan, Que le temps va venir, et ne tardera guère, Où nous labourerons quand il fera la guerre.
JEAN
Non ! non 1 ce n'est pas vous dont jamais l'aiguillon Fera hâter le pas aux bœufs dans le sillon. Nous saurons bien, ce sol que l'on voudrait nous prendre, D'une main l'entr'ouvrir, de l'autre le défendre !
MARIE
Ainsi, vous prétendez devenir ?. .
JEAN
Un soldat !
MARIE
Et si je commandais ?..
JEAN
J'appartiens au combat.
C'est bien ! partez.
RAOUL
Oui ! Va ! mon garçon. J'aime à croire Que tu nous écriras ta première victoire. Ce sera curieux.
BERTHAUT, à Jean.
Va ! laisse-le railler.
BAUDRU, à part.
Il est fier comme un coq tout seul au poulailler.
BERTHAUT, à Raoul.
Vous avez tort, monsieur, laissez-moi vous le dire. Son attitude est gauche, et vous en pouvez rire.
ACrE PREMIER. , S5
Il n'a pas, comme vous, dès son enfance, appris,
Dans les jeux de l'escrime, à disputer le prix.
C'est un soldat, pourtant! croyez-en ma parole :
J'ai passé l'âge où rit l'illusion frivole.
Je sais ce que vaut l'homme, et qu'il faut peu compter
Sur ces élans fougueux, prêts à tout emporter.
Mais celui-ci, tout jeune, à défaut de science.
Des bœufs et de la terre apprit la patience.
Il saura, sans faiblir, debout jusqu'à la fm,
Supporter la fatigue et le froid et la faim.
Le reste, il l'apprendra. Je veux bien, pour vous plaire.
Que son c<Eur batte un peu pour la première affaire ;
Qu'au bruit du plomb qui siffle , il sente, je le veux,
Le frisson de l'horreur passer dans ses cheveux...
Mais il se souviendra, dans ce moment suprême.
Du drapeau qu'il défend, de la France qu'il aime.
Il songera qu'il tient en ses mains, comme vous,
Une part de l'honneur et du salut de tous ;
Et son cœur sera haut, malgré son rang modeste.
RAOUL
Un héros ! J'y consens !
BERTHALT.
Un soldat, je l'atteste !
HARIE, à Jean.
Jean, veux- tu m'écouter une dernière fois ?
JEAN
Madame !..
MARIE
Tu vas donc quitter ces champs, ces bois,
Î6 JEAN DACIEU.
Tout ce qui t'a souri depuis tes jours d'enfance ;
Et, sans t'inquiéter si ton départ l'offense,
Imprudent à coup sur, mais bien ingrat surtout,
Quitter ton protecteur, l'homme auquel tu dois tout ?
Que serais-tu sans lui ? Cette vaine lumière,
Cette fausse lueur, dont ton âme est si fière,
Cette science, enfin, qui te fait révolté, .
D'où la tiens-tu, sinon de son trop de bonté ?
Tu ne serais pas là, prêt à te mettre en route.
S'il avait exigé, comme il l'eût pu sans doute,
Comme il l'eût mieux valu pour ton cerveau sans frein.
Qu'aux sueurs de ton front tu gagnasses ton pain.
Les bienfaits sur ton cœur n'ont pas grande puissance.
Te battre contre nous, c'est ta reconnaissance.
Va donc, et puisse Dieu, qui te laisse partir,
Se montrer patient jusqu'à ton repentir !
JEAN
Contre vous ? Oh ! jamais ! Ce dont mon âme est pleine,
Madame, à votre égard, ce n'est pas de la haine :
C'est un culte sacré, grave, doux et profond.
Qui me remplit le cœur et m'incline le front.
Vous ne pouvez savoir, et moi-même j'ignore
Gomment cela se fait... mais je souffre... j'implore
Votre pardon, madame, et voudrais l'obtenir :
Mais rien ne saurait plus ici me retenir.
Je ne sais si, pour vous, la vieille race altière,
Le devoir est ici plutôt qu'à la frontière :
Pour moi, fils du sillon, aux sillons envahis
Je cours, et paysan je défends mon pays.