RUE BEAUDRY
Résidence EST 1407-F — Près Ste- Catherine Est — Téléphone Est 9894
LA VIE CANADIENNE
alentours quelques gisements aurifères non piquetés. L'autre en connaissait. Ses ressources, très maigres, ne lui permettant pas d 'y faire les travaux préliminaires sans lesquels on ne peut prétendre à la possession des claims, il trouva l'occasion propice.
Les conditions suivantes furent débattues, puis acceptées. Le poteau de découverte serait au nom de Painchaud.
Quand à Bourgeois, il s'engageait à faire les dépenses nécessaires. Il aurait en retour la moitié de la propriété.
C'est vers ce claim qu'ils se dirigent.
— Attention pour aborder. Il y a beaucoup de roches... un coup à gauche...
Droit devant vous... Tenez, accostez icitte. Y a pas d 'aulnages.
Quelques coups vigoureux d'aviron et la pince de l'embarcation glisse sur la rive vaseuse. Les deux hommes en débarquent, chargés de leur paqueton.
— Maintenant, s 'agit de s 'orienter . . .
— Dans quelle direction?
— Ouest. Franc ouest.
La marche à travers la forêt commence.
On n'avance qu'avec lenteur. Ici des corps d'arbres qu'il faut enjamber; là un ruisseau à traverser sur des billots; plus loin, de la mousse détrempée.
— On les gagne les claims!
— C 'est rien ... Si vous étiez venu en été, avec les mouches Voyez- vous le ro-
cher?.. . C'est là!. . .
— Sur quel lot?
— C 'est dans Varsan, le lot . . .
Bourgeois inscrit les détails sur son calepin.
Une éclaircie. Le feu a ravagé la forêt devant eux. Le terrain est plus solide.
— La rivière est pas loin.
— On aurait pu venir par là.
— Y a pas moyen, à cause des rapides.
Les bottes ferrées résonnent sur le roc. L'ingénieur fiévreux, se penche sur le sol. Il ne voit que de petites veinules blanches. Avec son marteau, çà et là, il gratte la mousse pour les suivre. Tout-à-coup, l'une s'élargit pour en rejoindre une autre encore plus large.
— La maîtresse-veine ! s 'écrie Painchaud.
Elle pouvait avoir dans les vingt pieds de largeur. Le quartz strié de tourmaline de serpentine, en était oxidé. Dans le
porphyre à côté, de pyrites de fer et de cuivre, respectables de dimensions, luisent sous le soleil. Un peu plus loin, la veine disparaît sous la glaise pour reparaître à quinze pieds de là.
Us sont sur la hauteur du cap, escarpé de 80 pieds. En bas, la rivière coule, vertigineuse. Le bruit de l'eau sur les roches monte jusqu'à eux.
Concasser le quartz ; emplir un plat avec de l'eau stagnante dans le creux d'une souche, y jeter la poussière de roche, et tourner, tourner, tourner en vidant à chaque tour le quartz qui surnage. C'est l'opération du lavage.
Les deux hommes, anxieux, les yeux agrandis de convoitise, regardent le plat, fixément.
Quelque chose reluit soudain . . . une . . . deux. . . trois pépites jaunes, puis d'autres.
— Ca paune! s'exclame Bourgeois. Ca paune ! !
— Ca y est, mon vieux. Nous sommes riches.
Il se dresse sur le roc, tout son être tendu. Il tressaille par toutes les fibres de son corps. Ses narines se dilatent, sa bouche se contracte en sourire ... un sourire où il y a de la haine au fond.
Debout lui aussi, absorbé dans un rêve identique, Painchaud, sur le bord de la falaise, regarde sans la voir, l'eau couler en tourbillon blanc d'écume.
L'ingénieur l'examine. Une idée fixe l'obsède. Il passe la main sur son front, comme pour la chasser. Elle persiste. . . elle prend corps. . . elle commande. La tentation grandit.
Ce serait si facile. . . Il voit trouble. Des yeux sont devant lui, des yeux moqueurs, une bouche plissée de dédain. . . Puis. . . des moulins. . . puis. . . une maison somptueuse. . . Puis. . . du noir. . . du rouge. . . Il est riche maintenant. Mais cet autre! cet éteignoir ! cet ignorant, qui sera son égal, son supérieur.
Il lui en veut soudain.
Ah ! s 'il était seul propriétaire ! il s 'adjoindrait un de ses amis qui a beaucoup d'argent! tandis qu'avec l'autre, que faire? Vendre tout de suite! Divisée en deux, quelle sera sa part? Insuffisante.
Et Claire Huguette? Ah! Claire! Elle le regarde avec ses yeux méchants ; oui, ils
LA VIE CANADIENNE
sont méchants, ses yeux. Pouvoir les crever ! . . .
. . .La Richesse ! quel mot ! Il bourdonne dans sa tête avec des bruits de pièces d 'or qui se choquent . . .
. . .Au fait, ce n'est pas lui qui l'a découverte, la mine. Brusquement Bourgeois s'avance. Il a de l'or devant les yeux, mais cet or est rouge. Il est tout près de Painchaud qui regarde la rivière . . . Comme il le déteste!. . . Pourquoi?. . . Il ne le sait ... Ce serait si facile ... un accident arrive si vite ! . . . Tiens voilà que Claire Huguette lui sourit ! Ses yeux ne sont plus si cruels.
Le bras se détache du corps. — Une poussée. — Une masse qui tombe. — Un bruit mat. — L'eau bouillonne.
C 'est fini ! Pierre Bourgeois est riche ! ! !
Les quarante-cinq milles qui séparent le Kienawisik d'Amos sont longs à parcourir en canot, lorsqu'on est seul et que le vent est contraire. Ils parurent encore plus
loin à Pierre Bourgeois. Son canot est lourd à déplacer. Il semble qu'un poids à l'avant, le retienne. C'est le poids de l'absent. Il le voit parfois se retourner, le regardant avec sa face bouffie de noyé. Il tremble alors. Une frayeur lui fait frissonner la peau.
Le fantôme s'évanouit. Une autre personne est là, légère, charmeuse, captivante. Elle aussi, parfois se retourne. Au lieu de l'air muet de reproche, c'est une expression prometteuse de bonheur qui couvre ses traits. L'ingénieur oublie son meurtre pour ne vivre durant des minutes que de l'espérance d'une félicité parfaite.
Le soir du premier jour, il campe sur les bords de l'Askyway. Pour la première fois, il a peur, terriblement peur. Ses nerfs le font souffrir. Des ombres murmurent dans le bois. La main sur les oreilles pour ne pas entendre, il regarde devant lui. Les arbres s'animent. Il reconnaît une silhouette ; les branches que le vent fait remuer ont des gestes menaçants. Il se ferme les yeux pour ne pas voir. La vision demeure.. . les voix continuent de parler . . .
L'obsession ne finit qu'avec le matin, un matin rougeoyant de lumière, solennel.