‹ Jean de Brienne: empereur de Constantinople et roi de JŕusalemChapitre 2 sur 4 · TROYES · texte numérisé non relu

TROYES

TTP. BOCQUOT, RUB NOTRE-DAME.

CruslflO'3

Tiré à 25 exemplaires.

EMPEREUR DE GONSTANTINOPLE

ET ROI DE JERUSALEM

Un gentilhomme, vassal des comtes de Champagne, détient roi de Jérusalem et empereur de Constantinople : voilà le merveilleux de cette histoire. On croit d'abord que c'est un de oos ooups de la main de Dieu, qui tire l'être du néant, et qui dispose à son gré des empires. Mais quand on verra en détail la conduite de Jean de Brienne, alors on croira que son élévation est moins l'ouvrage de la fortune et du hasard que le fruit des talents et la recompense de la vertu.

{Histoire de Jean de Brienne, par le père LaFitkau, liv. 1, p. S.)

Dans la région orientale du département de l'Aube, sur le sommet d'une montagne d'où l'on domine une vaste plaine couverte aujourd'hui de nombreux et riches villages, à dix lieues environ de la ville deTroyes, capitale de la Champagne, s'élevait, depuis un temps immémorial, un chfiteau«fort, avec accompagnement de donjons, tourelles, créneaux, fossés, ponts-levis, mâchicoulis et autres moyens de défense qui composaient un ensemble redoutable et d'un aspect imposant. Ce château appartint longtemps au domaine royal. Vers le milieu du dixième siècle, que les chroniqueurs ont appelé, à

juste titre, un siècle de fer, Hisemberg en était gouverneur pour le roi. Dans ce moment la dynastie des Cartovingiens s'abîmait dans un chaos de crimes et de désastres, et une autre dynastie ne se fondait que sur les débris fumants de la société. Les ravages des Normands avaient semé la désolation sur toute la surface de la Gaule franque; chaque province, chaque ville, chaque bourg s'était armé vainement pour arrêter ce fléau ; enfin, les farouches conquérants du Nord allèrent s'établir paisiblement dans la Neustrie, la première contrée du territoire gallo-franc qu'ils avaient rendue victime de leur fureur.

Alors, en 954, deux vaMtaaits hommes, comme disent les chroniques, s'emparèrent de k forteresse de Brenna : c'étaient Gotberg et Engilberg, frères par le sang et plus encore par les armes ; Engilbert survécut à son frère, hérita de sa part de conquête, et fut la tige des comtes de Brienne, une des maisons les plus illustres et les plus anciennes de France. Elle a produit trois connétables, d'autres grands officiers de la couronne, des rois de Jérusalem et de Sicile, des empereurs de Constantinople, des ducs d'Athènes, en sorte qu'elle a brillé du plus vif éclat dans toute l'Europe et jusque dans l'Orient asiatique.

L'apparition des Normands, leurs courses incendiaires au travers du pays, leurs cruautés impitoyables, avaient donné lieu à un armement universel que des chefs valeureux dirigèrent dans le but d'une défense commune ; mais une fois que la cause de cette coalition contre les Barbares eut disparu, les principaux guerriers qui avaient agi le plus efficacement pour repousser le torrent dévastateur refusèrent de déposer les armes et s'érigèrent en souverains de la portion territoriale qu'ils avaient protégée contre les envahisseurs du Nord. La royauté toute récente des Capétiens s'épuisa en efforts impuissants pour s'opposer à ces usurpations très-alarmantes. Son autorité, encore mal affermie, fut non seulement méconnue, mais encore fort menacée ; les premiers princes de cette dynastie se virent même réduits au silence.

Engilbert, souche de l'arbre généalogique des anciens comtes de Brienne, sut profiter de cet affaiblissement de l'autorité royale, et obtint de Hugues Capet l'érection de la terre de Brienne en fief héréditaire avec le titre de comté. Depuis cette époque, cinq familles ont été en possession de cette puissante seigneurie qui, dans le cours de huit siècles, n'a été ni aliénée

ni morcelée; elle a passé successivement, par héritage ou mariage, de la première à la cinquième de ces races de haut lignage. La plus célèbre et la plus antique a été la tige des comtes d'Eu et de Guignes, des vicomtes de Beaumont-au- Maine, des seigneurs de Ramerupt, des comtes de Bar-sur- Seine, et des sires de Conflans. La deuxième famille, connue sous le nom d'Enghien et d'Argos, a produit plusieurs connétables. La trpisième, portant le nom de Luxemboûrg-Ligny, a été la tige des ducs de Piney. La quatrième, désignée sous la dénomination de Béon de Masses, n'a pas eu de durée. La cinquième, celle de Loménie, a acquis dans les temps modernes beaucoup d'illustration.

Toutes les gloires de cette antique maison semblent personnifiées dans le vertueux et brave Jean de Brienne, empereur de Constantinople et roi de Jérusalem. Il naquit vers le milieu du douzième siècle; c'était le troisième fils d'Erard II, comte de Brienne, et d'Agnès de Montbelliard. Ses parents, qui possédaient dans leur beau domaine les abbayes de Beaulieu, près de Trannes, et de Basse-Fontaine, près de Brienne, et qui ne voyaient peut-être pas d'autre moyen d'assurer à leur enfant un avenir digne de la splendeur de son nom, le destinèrent dès sa jeunesse à l'état ecclésiastique; mais élevé dans une famille de guerriers, et moins sensible aux charmes de la piété qu'ébloui par ceux de la gloire, il refusa d'obéir à la sollicitation tyrannique et aux vues ambitieuses des auteurs de ses jours. Comme son inflexible père voulut employer la force pour le contraindre à embrasser la carrière du sacerdoce, il se déroba secrètement de la maison et alla chercher dans le monastère de Glairvaux un asile contre la colère paternelle. Dans cette retraite, Jean de Brienne fut confondu avec la foule des cénobites, et se livra comme eux au jeûne, à la prière et à toutes les bonnes œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle. Cependant les austérités du cloître ne pouvaient s'allier avec son ardeur martiale, avec sa passion naissante pour le métier des armes; souvent, au milieu des cérémonies religieuses, ou bien dans le recueillement de ses méditations, les

images des tournois et des combats venaient distraire sa pensée et troubler son esprit. Un de ses oncles, Simon de Broyés, seigneur de Ch&teauvillain, l'ayant trouvé à la porte du monastère dans un état peu convenable h un gentilhomme, lui témoigna beaucoup de sympathie ; le jeune cénobite lui ouvrit le fond de son cœur et lui expliqua ses peines. Simon, qui pensait un peu militairement, goûta les raisons de son neveu, l'emmena chez lui, encouragea ses dispositions naturelles, et le fit son chevallier.

En ce temps-là, un enfant de noble origine se préparait de bonne heure à devenir chevalier. Dès l'âge de sept ans il entrait comme varleton ou page dans la maison d'un haut lignage, qui se chargeait de son avenir. Des gens experts le préparaient aux durs travaux de la guerre, autant que ses forces le permettaient; des clercs soignaient également son éducation morale et religieuse ; son féal maître lui donnait des leçons de vaillance et de courtoisie. Au bout de sept années, le novice .prenait le titre d'écuyer; il accompagnait le feudataire dans les tournois, et portait avec orgueil les diverses pièces de son armure. Sa mission ne tardait pas à devenir plus périlleuse, car les cris de guerre se faisaient entendre et les hostilités commençaient : Técuyer ne quittait plus le baron ; chevauchant derrière lui, il conduisait fe grand cheval de bataille de son seigneur; durant l'action, il était attentif à lui fournir des armes neuves ou des chevaux frais, en cas. de besoin, à le relever et à le défendre des coups de l'ennemi, ou à recevoir ses prisonniers. L'honneur lui faisait une loi de ne jamais abandonner son maître et de mourir à ses côtés, si la rigueur du sort exigeait ce sacrifice.

C'était à vingt-deux ans, h la suite d'un apprentissage ausçi rude, sauf les exceptions en faveur d'une naissance illustre ou d'un courage prématuré, que le jeune écuyerpouvait être admis à U chevalerie» Des jeûnes austères, des nuits passées en prière avec un prêtre et des parrains, dans des églises ou des chapelles, les sacrements de la pénitence et de l'eucharistie reçus avec dévotion, des bains qui figuraient la pureté nécessaire dans J'état de la chevalerie, des habits blancs pris à l'imitation des

néophytes comme le symbole de cette menue puneté, u» wm sincère de testes les fiantes de sa vie, une .attention .sérieuse k des instructions où Ton expliquait les principaux articles de la foi et les préceptes de la raciale jcbrétienne, tel* étaient les préliminaires de l'acte par lequel le novice acquérait la dignité .de chevalier. Dans la première période, qu'un écrivain moderne a surnommée sagement les temps héroïques du Christianisme, les prêtres présidaient à la cérémonie de l'armement A l'issue d'une messe solennelle, le ministre sacré, entouré d'yne nombreuse assistance, conférait l'ordre au candidat et lui ceignait l'épée chevaleresque. Ensuite, on amenait an cheval que le nouveau chevalier montait souvent sans s'aider de rétrier. Pour faire parade de sa nouvelle dignité autant que de son adresse, il caracolait en faisant brandir sa lance, flamboyer son épée. Peu après, il se montrait dans le même équipage au milieu d'une place publique ; il était convenable que le peuple ne tardât peûat à connaître celui qui devenait son défenseur.

Tout ce cérémonial, empreint de l'esprit religieux, et d'une gravité imposante, pouvait inspirer au noble preux des sentiments de retenue et de piété fort capables d'agir sur le reste de sa vie. Les vertus essentielles dtf chevalier étaient la foi, ou adhésion entière de l'esprit et du cœur aux vérités divinement révélées ; la loyauté, ou fidélité inviolable à aes engagements de vassal ou de sujet envers son seigneur ou son prince ; 1a courtoisie, ou suprême degré de aavoir-viwe, qui oonsistait mains dans la connaissance d'une étiquette cérémonieuse, qu'il ne fallait pourtant pas négliger, que dans la modestie spontanée, l'abnégation de «oi-méme* le respect pour les autres; la magnificence qui faisait un devoir de prodiguer ses richesses surtout aux ménestrels, aux pèlerins et aux chevaliers malheureux. Il feut avouer qu'on est un peu embarrassé de trouver dans l'histoire le chevalier pieux, loyal, courtois, libéral , le parfait chevalier enfin. Tel était cependant Jean de Brienne, vivante personnification de toutes les vertus chevaleresques, véritable idéal de cette digj&ité, la plus haute que pût ambitionner un noble guerrier, modèle «accompli, type adnwrabledu héros chrétien.

Aussi se distingua-t-il entre tous les .chevaliers de la Cham«pagne , qui l'emportaient alors sur toute la chevalerie , non seulement de France, mais de toute l'Europe ; et celui que Ton

destinait aux fonctions pacifiques du sacerdoce, au paisible service des autels, ne tarda pas à se faire une grande renommée par sa bravoure et ses exploits. Il brilla d'abord dans les tournois. Les jeunes gens regardaient ces simulacres de guerre comme une école honorable pour se former au métier des armes; les hommes faits, comme une occasion de déployer leur force et leur adresse ; les amants, comme un moyen d'acquérir l'estime de leurs maîtresses; car les dames présidaient à ces jeux, distribuaient le prix, et donnaient) avant le combat, ce qu'on appelait faveur, joyau ou enseigne, dont le chevalier privilégié couvrait le haut de sa lance, ou quelqu'autre partie de son armure. Ces fêtes militaires entraînaient dans beaucoup de dépenses les preux qui d'ordinaire s'y montraient couverts d'armes brillantes, ombragés de panaches, vêtus d'écharpes de soie, avec des coursiers surchargés de riches ornements. Jean de Brienne ne se contenta pas d'y remporter le prix de la bravoure contre tous les tenants, il sut encore y paraître avec un certain éclat; il trouvait dans la bourse de ses intimes, dans une sage économie ou dans son goût exquis,' les ressources que lui refusait son implacable père. D'ailleurs ses qualités physiques et morales suppléaient largement en lui à la médiocrité de sa fortune. Un chroniqueur contemporain disait qu'il était le plus beau des enfants des hommes. Sa haute stature, son air plein de grandeur, l'harmonieux ensemble de ses formes corporelles justifiaient l'application de cette parole empruntée au texte sacré. L'âge même le plus avancé altéra peu cette mâle beauté. Un officier de l'empire d'Orient qui le vit à Gonstantinople, et qui jugeait à son extérieur qu'il avait bien quatrevingts ans et au-delà, assure qu'il fut comme saisi et dans le ravisserrçent à l'aspect de ce vénérable prince, en qui la gravité du vieillard rehaussait encore la majesté du maintien.

La beauté physique était dans la personne de Jean de Brienne le miroir fidèle de la beauté morale : bon et populaire sans bassesse, noble et fier dans ses pensées sans entêtements et sans orgueil, brave sans ostentation, prudent sans duplicité, modeste sans hypocrisie, pieux sans bizarrerie, tout conspirait en lui à former l'homme de bien, l'homme d'honneur, en un mot, le type de l'homme honnête et chrétien.

Une quatrième croisade se préparait au moment où Jean de Brienne, alliant la plus ardente piété à la plus intrépide bravoure, élevait à sa plus haute puissance, au-dessus de tout amour profane, de tout attachement mondain, la perfection du chevalier. Les prédications du missionnaire apostolique, Foulques de Neuilly, avaient été fécondes en France. Le peuple des campagnes et les bourgeois des villes étaient encore mus par le religieux enthousiasme qui avait inspiré les premiers pèlerinages en Terre-Sainte. De tous côtés, on courut aux armes. Une circonstance particulière détermina les volontés chancelantes de plusieurs des grands vassaux. Ils avaient pris parti pour Richard Gœur^de-Lion contre leur suzerain, Philippe-Auguste, dans la guerre que l'impétueux Richard avait soulevée dès son retour de la troisième croisade, pour se venger de son rival: Richard venait de mourir, frappé d'un coup d'arbalète, et ses ailiers, restés seuls en présence du redoutable Philippe-Auguste, voyaient leurs terres en danger. A. cette époque, lorsqu'un seigneur se croisait, sa personne et ses domaines passaient sous la haute protection de l'Eglise. Le pape Innocent III n'était pas homme à laisser affaiblir en ses mains cette autorité tutélaire. Les grands vassaux, assemblés pour un tournoi au château d'Ecris-sur-Aisne, s'arrêtèrent tout-à-coup au moment d'entrer en lice, s'armèrent du signe de la croix, et sauvèrent ainsi leurs terres. C'est une sublime épopée que cette quatrième croisade qui prend naissance en Champagne au commencement du douzième siècle; il faut lire dans Villehardouin, l'Homère de cette Iliade, les mille péripéties par lesquelles passèrent les soldats du Christ avant de placer un chevalier franc sur le trône des Comnènes ! Combien de noms sortirent glorieux, immortels, de ces quelques années de combats sur terre et sur mer, de ces deux sièges de Constantinople où brilla la fleur de laxhevalerie champenoise 1 Aussi notre province mérite-t-ette une grande part de l'honneur que fit rejaillir sur les Latins la conquête de l'empire grec.

Les frères Gauthier et Jean de Brienne, qui figuraient au nombre des chevaliers de cette gigantesque expédition, avaient

un motif personnel d'aller combattre pour la délivrance du divin sépulcre. Erard, leur père, et André, seigneur de Ramerupt, leur oncle maternel, avaient servi en Palestine sous les étendards de l'armée chrétienne. André était mort en héros à la fameuse bataille de Ptotémaïs ; mais Erard y flétrit la glaire de ses premiers lauriers ; car, ayant vu son frère dangereusement exposé au fort de la mêlée, il passa outre avec les fuyards, comme s'il ne l'eût pas aperçu. Gauthier et Jean de Brienne avaient donc à réparer l'honneur de leur père et à soutenir la réputation de leur valeureux oncle. Mais un incident grave les détourna momentanément de l'expédition d'outre-mer.

Sybille, veuve de Tanerède, comte de Lecee, fils naturel de Roger, duc de Pouille, échappa aux prisons de l'Allemagne, où le cruel Henri, fils de Frédéric Barberousae, pour se venger de l'usurpation de Tanerède, l'avait emmenée captive ; elle s'était réfugiée avec ses filles à la cour de France, asile des grandes infortunes. Philippe-Auguste, qui n'avait pas moins de sagesse que de grandeur d'âme, accueillit les princesses avec les plus vives marques de sympathie ; et après avoir longtemps rêvé aux moyens de les secourir efficacement dans leur exil, il ne crut pas pouvoir mieux agir, pour mettre l'illustre veuve en voie de rentrer dans ses états, 'que de lui donner un gendre capable d'oser entreprendre de les reeonquérir; et il jeta les yeux swr Gauthier, comte de Brienne, pour lui faire épouser Albérie, l'aînée des filles de Tanerède. Les nocea furent célébrées avee magnificence à Melun , où le roi tenait alors cour plénière ; après la bénédiction nuptiale, des combats à la barrière, des joutes,. des danses, surtout des pas d'armes, animèrent les rives gazonnées de la Seine et les flancs verdoyants de la colline nielodunoise. La nombreuse chevalerie invitée à cette lête y fit briller à l'envi ses devises, ses bannières, ses blasons démaillés, en même temps que les heaumes ciselés, les armures étincelantes d'or et d'acier, les cottes d'armes reluisantes d'émeraudes, de perles, de rubis et de saphirs. Les housses soie et velours des hauts destriers étaient également semées de pierreries. Un banquet magnifique réunit ensuite vainqueurs et vain-

eus, princes et chevaliers, reines et dames, autour d'une immense table dressée dans le château situé à l'extrémité occidentale de l'île. C'est ainsi que le généreux monarque déploya tout le luxe imaginable et toutes les distractions amusantes les plus capables de faire oublier aux princesses jusqu'au souvenir de leurs peines passées.

Les fêtes nuptiales étaient à peine terminées, que Gauthier de Brienne, désireux de soutenir les espérances qu'on avait fondées sur lui, pensa aux moyens de les réaliser le plus promptement possible. Il se concerta d'abord avec son frère Jean de Brienne, qu'il regardait comme son bras droit, comme son confident intime, comme son plus sage conseiller, comme un autre lui-môme ; ils jugèrent l'un et l'autre qu'il fallait commencer par mettre dans leurs intérêts le souverain Pontife, de qui relevaient alors toutes les nations européennes. Us s'acheminèrent donc vers Rome avec la reine Sybille, les princesses ses filles et soixante chevaliers champenois. Alors venait de monter dans la chaire pontificale l'un des plus grands hommes du moyen-âge, Innocent III, plein des idées de Grégoire VII, et résolu à les faire triompher. Il commença par .consolider dans Home le pouvoir temporel des papes, toujours très-précaire, força le préfet impérial à recevoir l'investiture de ses mains, réunit la marche d'Ancône et le duché de Spolète au domaine de Saint-Pierre, et tourna ses armes victorieuses vers la Toscane. La veuve d'Henri-le-Cyclope, l'impératrice Constance, qui gouvernait la Sicile au nom de Frédéric Roger, son fils unique, âgé seulement de trois ans, s'alarma des succès de l'armée pontificale ; elle était d'autant plus inquiète que les seigneurs allemands, à qui l'empereur Henri avait confié en Italie le soin de ses provinces, se comportaient en tyrans et cherchaient à s'établir, chacun de leur côté, sur les ruines de leur maître. Marcuald, duc de Romagne, le plus considérable et le plus dangereux de tous, dissimulait si peu ses prétentions qu'il osait publier que le fils de Constance était un enfant supposé ; il s'offrait d'en donner les preuves au pape Innocent III s'il voulait lui concéder les royaumes de Naples et de Sicile. L'impératrice Constance, qui avait une habileté et un courage au-dessus de son sexe, ne s'endormit pas dans ces terribles extrémités ; et tandis qu'elle faisait vivement la guerre à l'intrigant Marcuald, elle négocia si loyalement. avec Innocent III, que ce pontife, qui trouvait

plus de justice et de sûreté à traiter avec cette princesse qu'avec un homme fourbe, ambitieux, impie, donna l'investiture au jeune Frédéric Roger, sous la tutelle de Constance. Le premier soin de la régente avait été de renvoyer tous les Allemands ; et l'on pouvait attendre d'elle un gouvernement doux et équitable ; mais, sentant sa mort approcher, elle consomma sa vie par un chef-d'œuvre de politique ; elle songea que son fils courrait un grand risque de perdre le trône, si elle ne lui assurait une haute et puissante protection : elle légua donc en mourant, le 27 novembre JJ98, la régence au pape Innocent III.

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