‹ Jean de Brienne: empereur de Constantinople et roi de JŕusalemChapitre 3 sur 4 · VI · texte numérisé non relu

VI

Telle était la situation des affaires du royaume napolitain, lorsque Gauthier et Jean de Brienne arrivèrent à Rome, pour faire valoir les droits d'Albérie, leur épouse et belle-sœur, à la couronne de Sicile. Le pape Innocent III hésita longtemps à prendre une décision. Les droits d'Albérie étaient effectivement aussi étendus et aussi légitimes que ceux de Frédéric, en sorte que favoriser l'entreprise du comte de Brienne, c'était soutenir la cause des deux compétiteurs et vouloir allier des intérêts inalliables. Cependant, réflexion faite, il crut avantageux pour Frédéric, livré qu'il était à la merci de l'ambitieux Marcuald et des seigneurs allemands, de leur opposer ce nouvel antagoniste. Il traita donc avec Gauthier de Brienne, après avoir consulté 4es cardinaux ; et, pour justifier sa conduite aux yeux du public, il obligea le comte et la princesse, son épouse, à lui prêter serment eh plein consistoire. Les deux illustres voyageurs jurèrent qu'ils se contenteraient de la principauté de Tarente et de la comté de Liche, sans rien entreprendre sur les autres Etats de Frédéric, auxquels Guillaume, dont Albérie représentait les droits, avait renoncé, lorsqu'il fut forcé de se remettre à la discrétion de l'empereur Henri.

Gauthier et Jean de Brienne se hâtèrent de revenir en France pour réclamer les secours que Philippe-Auguste leur avait promis. A cette époque toute guerrière, toute remuante, le monarque était à la veille de recommencer avec un nouvel acharnement la lutte avec l'Angleterre, et il méditait déjà la croisade contre les Albigeois, ces insurgés religieux et politiques

qui menaçaient l'ordre social dans le midi de la Gaule. Il ne put donner aux solliciteurs que vingt mille livres parisis, soixante hommes d'armes et quelques braves d'élite, auxquels se joignirent Gauthier de Montbelliard, Eustache de Conflans, Robert de Joinville et d'autres sires champenois, tous parents, alî!' ; * ou amis des comtes de Brienne. Fier de cette petite troupe, qui ressemblait moins à une armée qu'à un corps d'aventuriers, Gauthier s'en alla conquérir le royaume fondé jadis par les chtxaliers normands. Il rencontra, en traversant lemontCenis, le maréchal de Champagne, Geoffroy de Villehardouin : il revenait de Venise, où il avait été envoyé en ambassade pour obtenir de cette opulente république les vaisseaux nécessaires au transport «les hommes et des chevaux en Orient. Le maréchal Villehardouin et le comte Gauthier se félicitèrent réciproquement sur Tes succès futurs de leurs expéditions, et promirent de se retrouver ensemble dans les plaines d'Egypte et de Syrie. Ainsi l'avenir n'offrait aux soldats de la guerre sainte que des victoires et des trophées, et l'espoir de posséder des royaumes lointains redoublait leur enthousiasme religieux et chevaleresque.

Les comtes Gauthier et Jean de Brienne continuèrent leur route à grandes journées ; et, parvenus à Rome, ils se présentèrent au souverain Pontife. Innocent III, encouragé par ces chevaliers intrépides, leur distribua cinq cents onces d'or pour lever de nouvelles troupes ; puis il expédia des lettres-circulaires aux évéques, aux gouverneurs des places, aux barons et aux peuples des Deux-Siciles ; il leur exposait les droits incontestables de Gauthier de Brienne à la principauté de Tarente et à la comté de Liche, du chef d'Albérie, son épouse, et le serment solennel que l'un et l'autre avaient fait de se contenter de cette portion de leur héritage ; il les exhortait en outre à les considérer comme les plus zélés défenseurs des intérêts du roi Frédéric, et à unir leurs efforts aux leurs pour combattre l'«excommunié Marcuald et ses adhérents, qui étaient tout à la fois les ennemis de l'Eglise et de leur souverain ; enfin il garantissait la fidélité de leurs promesses et la droiture de leurs intentions.

Les lettres pontificales produisirent des effets bien différents dans l'esprit de ceux qui les reçurent : d'une part, elles réjouirent ceux qui ne pouvaient souffrir la domination allemande ; de l'autre, elles irritèrent les partisans de cette domination. Gualtérus, chancelier de Sicile et évéque de Troja, homme vif,

ardent, nourri dans l'intrigue et ami du désordre, fut celui qui parut, en être le plus profondément piqué. L'impératrice Constance qui se défiait du caractère tracassier de ce prélat turbulent, lui avait ôté les sceaux et l'avait banni de la cour. Mais, à , la sollicitation d'Innocent III, qui s'était intéressé pour lui avec chaleur, l'indulgente princesse lui rendit ses bonnes grâces, le réintégra dans l'exercice de sa charge, et le nomma, par une clause testamentaire, membre du conseil de la régence. Il eut bientôt pris l'ascendant sur ses collègues, et il attifa tellement à lui toute l'autorité gouvernementale, qu'il affectait ouvertement d'être le premier ministre, et disposait despotiquemenf de toutes les faveurs. Comme il avait toujours paru passionnément dévoué aux intérêts de la maison de Souabe, s'effraya de l'appui protecteur que le pape prêtait au comte Gauthier de Brienne ; il appréhendait la juste colère de la reine Sybille et de la princesse Albérie ; et, oubliant tous les services que lui avait rendus Innocent III, il s'emporta contre lui d'une manière indéeente, et résolut de mettre tout en œuvre pour détruire ses projets.

Pendant tous ces mouvements, les comtes Gauthier et Jean de Brienne entrèrent dans la Pouille avec leur petite armée, livrèrent au comte Wépold, chef des troupes ennemies, un rude et sanglant combat sous les murs deCapoue, firent prisonniers les comtes de Sore, de Celan, d'Aquin, de Caserte, de Cerre et de Saint-Séverin, et remportèrent une victoire aussi complète qu'éclatante. Le bruit de ce succès jeta la consternation dans le cœur de toutes les populations siciliennes. Les seuls noms des comtes de Brienne et des braves qui combattaient sous leur bannière inspiraient la terreur. Les Allemands, en particulier, qui naguère encore parcouraient impunément toutes les parties du royaume, n'osèrent plus paraître ; de sorte que les vainqueurs pénétrèrent jusque dans laCalabre, sans trouver presqu'aucune résistance. Blindes, Materre, Otrante, Barlette, et plusieurs autres villes capitulèrent. Ils prirent d'assaut les autres principales forteresses. La plupart des seigneurs napolitains recherchèrent leur alliance. Les comtes de Brienne les accueillirent avec em»

pressentent, et, suivant les principes d'une bonne politique, pour les attacher plus étroitement à leurs intérêts, ils firent épouser les deux sœurs d'Àlbérie et une de leurs nièces aux personnages les plus influente de la Basse-Italie.

Une seconde victoire, plus brillante encore, que les eomtes de Brienne remportèrent la môme année, mit le comble à des commencements si heureux. Le comte Diépold et ses partisans, informés que Gauthier avait divisé ses forces et qu'il campait près de Barlette, un des plus beaux ports de l'Adriatique, avec le cardinal Pierre, évéque de Porto, légat du siège apostolique dans laPouille, crurent pouvoir les y surprendre, et se hâtèrent d'aller les attaquer. Les habitants de Barlette, qui la veille avaient juré fidélité au légat, ne doutant point que la petite armée des chevaliers champenois ne fût écrasée par l'immense multitude des assaillants, rétractèrent leur parole, et refusèrent l'entrée de leur ville aux assaillis. Cette défection ébranla le courage du représentant du pape. Gauthier de Brienne n'en prit pas moins énergiquement la résolution de soutenir l'assaut; il s'y disposa par la réception des sacrements de l'Eglise; et, à la tête de sa poignée de braves, il s'élança contre les ennemis avec tant d'impétuosité et de succès que, culbutés du premier choc, ils ne songèrent qu'à fuir ; ils publiaient eux-mêmes, pour couvrir leur lâcheté, que le ciel combattait pour le comte de Brienne, et qu'ils l'avaient vu sur le champ de bataille , précédé d'une croia miraculeuse, tout environnée de rayons de lumière qui jetaient l'épouvante dans leurs cœurs. Plusieurs forent tués dans l'action ; la plupart des autres périrent dans les marais où ils altérant se précipiter. Au nombre des plus illustres prisonniers se trouvèrent Siffride, frère du comte Biépold, Eudes de Lavîan, l'assassin de l'évéque de Liège, le beau-frère de Gualtérus, évoque deTroja, Gérard, l'archevêque intrus de Salerne, et d'autres nobles personnages.

Ces glorieux exploits donnaient à Gauthier de Brienne une si grande supériorité sur ses ennemis, et assuraient tellement sa conquête dans le royaume de Naples, que son frère et lui réduisirent en peu de temps presque toutes les places fortes sous leur obéissance. Le pape même, considérant dès-lors Gauthier comme paisible possesseur de la Pou i lie, l'exhorta vivement à passer en Sicile, afin d'y arrêter les progrès du perfide Marcuald. « Il n'osera, lui disait-il, vous attendre en rase

campagne, et s'enfermera sans doute dans quelque forteresse ; de sorte que, trouvant tous les peuples à \otre disposition, et tirant du pays même tous les secours dont vous aurez besoin, il vous en reviendra des avantages si considérables, que je ne puis et que je n'ose pas même les détailler dans une lettre ; si, au contraire, vous refusez de suivre mon conseil, j'en prévois des malheurs si effroyables, que je prie le Seigneur, Dieu des armées, de les détourner. Allez donc, profitez de l'effroi que répand votre renommée ; et, tandis que la fortune vous est favorable, non seulement ne craignez pas d'entreprendre des choses difficiles, osez même tenter celles qui paraissent impossibles. » Enfin, il promet à Gauthier de Brienne de recommander aux principaux barons de la Pouille, et en particulier aux comtes de Théano et de Tricaric, de veiller à ce que le comte Diépold n'ose porter, durant son absence, aucune atteinte à ses conquêtes. « S'il arrivait, dit-il, que vous souffrissiez quelque dommage de ce côté-ci, le profit que vous retirerez de l'autre sera si grand, qu'il pourra tenir lieu d'une très-ample compensation. »

Sur ces entrefaites, le rebelle Marcuald, qui avait réussi à s'emparer d'une partie des domaines de Frédéric, son souverain, fut attaqué des douleurs de la pierre et mourut au milieu des plus cruelles tortures à Palerme, en 4204 . Gauthier de Brienne, délivré de son plus redoutable ennemi, pouvait désormais continuer ses conquêtes avec le seul secours des provinces d'Italie. La plupart des chevaliers français qui l'avaient accompagné dans son expédition, Gauthier de Montbelliard , Eustache de Conflans, Robert de Joinville, se séparèrent de lui, s'embarquèrent au port de Brindes et firent voile pour la Syrie. Jean de Brienne ne quitta son frère que lorsqu'il le vit tranquille possesseur du royaume de Naples. Jara, située sur la côte orientale du golfe Adriatique, ville riche, peuplée, environnée de hautes murailles, entourée d'une mer semée d'écueils, venait de tomber au pouvoir des croisés, aidés des Vénitiens, lorsque l'intrépide chevalier, fidèle à son vœu, rejoignit l'armée chrétienne déjà en marche pour Gonstantinople. Elle

avait été détournée de sa destination primitive par les intrigues des despotes d'Orient. Les révolutions se succédaient rapidement dans leur empire ; après les Gomnène, Isaac l'Ange était monté sur le trône ; il fut renversé et emprisonné par son frère. Alexis, fils d'Isaac, s'enfuit en Allemagne, et chercha des défenseurs à son père. Il implora le secours des croisés. Ceux-ci, excités par l'espoir de voir un jour réunir l'Eglise grecque à l'Eglise romaine, se laissèrent persuader que la conquête de Constantinople était le moyen le plus efficace d'assurer aux chrétiens la possession de Jérusalem. D'ailleurs, ils avaient juré de défendre ^'innocence, la faiblesse et le malheur; ils croyaient remplir leur serment en embrassant la cause d'Alexis.

Au moment où la flotte abordait sur les côtes de l'île de Corfou, on apprit que Gauthier de Brienne avait conquis la Pouille et le royaume de Naples. Cette conquête, faite dans l'espace de quelques mois par soixante chevaliers, la plupart champenois, avait enflammé l'imagination des croisés, et donnait aux mécontents l'occasion de blâmer l'expédition deConstantinople, dont les préparatifs étaient immenses, les périls évidents, et le succès incertain. « Tandis que nous allons, di- Baient-ils, épuiser toutes les forces de l'Occident dans une entreprise inutile, dans une guerre lointaine, Gauthier de Brienne s'est rendu maître d'un riche royaume, et se dispose à remplir les serments qu'il a faits avec nous de délivrer la Terre-Sainte; pourquoi ne lui demanderions-nous pas des vaisseaux? Pourquoi ne partirions-nous pas avec lui pour la Palestine ? » Ces discours avaient entraîné un grand nombre de barons qui étaient prêts à se séparer de l'armée ; mais, après de longues discussions, les deux partis jurèrent de rester fidèles aux drapeaux de la guerre sainte.

La flotte des croisés quitta l'île de Corfou sous les plus heureux auspices, et arriva sans encombre devant Constantinople. Cette ville contenait cinq cent mille habitants; elle était fortifiée de hautes tours et d'énormes murailles ; néanmoins, le siège dura à peine quelques jours ; les Grecs voyaient avec une terreur profonde ces Français qu'ils appelaient des anges exterminateurs et des statues de bronze; l'usurpateur prit la fuite; Isaac et son fils furent rétablis sur le trône. L'accord entre les Grecs et les Latins ne fut pas de longue durée. Alexis ne pouvait exécuter complètement ses promesses envers ses alliés, à cause de l'indignation de ses sujets ; et il mécontentait les croi-

ses, devenus plus insatiables et plus insolents à l'aspect des richesses et de la lâcheté des Orientaux. La guerre recommença : les Latins, qui avaient établi leurs campements hors de la ville, se disposèrent à en faire le siège ; ils se partagèrent d'avance l'empire par un traité ; les Grecs massacrèrent Isaac et Alexis, et décorèrent de la pourpre Ducas Murzuphle, qui essaya vainement d'animer ses concitoyens à la défense de leur capitale. Un chevalier champenois, Pierre de Plancy, ayant enfoncé une des portes de la ville, dans le moment où croulait la première tour, se présenta hardiment devant le bataillon que commandait Murzuphle en personne ; et, avec sa taille gigantesque et 9on regard farouche, il jeta une telle épouvante au sein des troupe^ impériales, que toutes de concert, comme si elles n'eussent été animées que d'une àme faible et méprisable, se mirent à chercher leur salut dans la fuite, et abandonnèrent les hauteurs où elles étaient postées, se dispersant par milliers devant ce guerrier intrépide sur qui elles avaient cependant l'avantage du terrain. Gonstantinople fut emportée d'assaut après un siège affreux par ses désastres ; et les vainqueurs se partagèrent l'empire. Jean de Brienne, à qui la Providence destinait quelque chose de plus grand que la portion qui eût pu lui écheoir dans ce partage, et qui n'avait d'autres vues lui-môme que d'attacher sa fortune à celle du comte Gauthier son frère, qu'il souhaitait ardemment de revoir, ne voulut rien des riches dépouilles de la Grèce, ne pensa qu'à s'acquitter consciencieusement de son vœu, et passa en Palestine. Il n'eut point d'occasion d'y signaler son courage. Le sultan de Damas venait de conclure une trêve avec les chrétiens, et tremblait qu'elle ne fût rompue, lorsque tout-à-coup il dut son salut à l'événement même qui avait causé ses alarmes.

La plupart des défenseurs de la Terre-Sainte, qui n'avaient connu que les maux de la guerre, voulurent partager la gloire et la fortune des Français et des Vénitiens. Ceux môme qui avaient blâmé l'expédition de Gonstantinople, crurent que la volonté du ciel les appelait sur les rives du Bosphore ; le légat Pierre de Capoue, entraîné par l'exemple des autres, vint ani-

mer par sa présence le zèle du clergé latin qui travaillait à la conversion des Grecs ; les chevaliers de Saint-Jean et du Temple accoururent aussi dans la Grèce, où de riches domaines étaient promis à leur valeur. Lusignan, roi de Jérusalem, était resté à Ptolémaïs presque seul, et sans aucun moyen de faire respecter la trêve conclue avec les infidèles. Jean de Brienne n'eut donc point dans la Palestine d'autre occupation que cellq de visiter les lieux sanctifiés par la présence adorable du divin Sauveur; il accomplit cette religieuse pérégrination avec cette foi vive, avec cette piété ardente qui seules donnent aux pèlerinages de la valeur et de l'efficacité.

Les tristes nouvelles qui lui parvinrent alors du fond de l'Italie l'obligèrent alors de retourner promptement en Europe. Son frère Gauthier, surpris dans sa tente, était tombé couvert de blessures entre les mains du comte Diépold, son plus terrible adversaire. On lui promit de briser ses chaînes s'il renonçait à la couronne de Sicile ; mais il préféra le titre de roi à la liberté, et se laissa mourir de faim plutôt que d'abandonner la moindre partie de ses droits sur un royaume, fruit de ses victoires. Jean de Brienne ressentit d'autant plus vivement cette perte douloureuse que, non seulement il pleurait avec amertume un frère qu'il avait toujours tendrement aimé, mais encore il se reprochait de s'être éloigné de lui, persuadé que sa présence aurait peut-être empêché ce malheur. Dans cette situation, après avoir rendu les derniers, devoirs à son héroïque compagnon d'armes, il rentra en France, où il resta jusqu'à sa promotion au trône de Jérusalem.

La trêve conclue avec les infidèles subsistait encore ; mais il régnait à cette époque une grande confusion parmi les colonies chrétiennes, et même parmi les puissances musulmanes. Le sultan de Damas était en paix avec le roi de Jérusalem, tandis que le comte de Tripoli, le prince d'Antioche, les Templiers, les Hospitaliers, faisaient la guerre aux princes d'Hamath, d'Edesse, ou à quelques émirs de la Syrie. Chacun à son gré prenait ou déposait les armes; on ne livrait point de grandes batailles, mais on multipliait les incursions sur le territoire ennemi' : au

rfiilîeli de ces désordre, les chrétiens de là Palestine eurent à pleurer là nîiôrt de leur roi Àmaury de Lusignan. Le sceptre se trouva de nouveau entre les mains d'Isabelle ; cette illustre veuve n'avait ni le pôlivoir, ni l'habileté nécessaires pour èouverfier les états catholiques de ïa Syrie, qui marchaient chaque jour Vers leur décadence ; elle ne régna que sur des villes dépeuplées, et mourut peu de mois après son époux ; un fils, qu'elle avait eu d'Amaury, l'avait précédée au tombeau. Le royaume de Jérusalem devenait l'héritage d'une jeune princesse, Marie, flllè d'Isabelle et de Conrad, marquis deTyr. Les barons et les seigneurs sentirent plus que jamais la nécessité d'avoir à leur tête ûii prince vraifaient digne de la couronné, et s'occupèrent de choisir uh époux pour la jeune reine de Jérusalem.

Leurs suffrages se réunirent en faveur de Jean de Brienne, chevalier d'élite, t[ui remplissait alors le monde du bruit de sa renommée. Mais, par déférence pour Philippe-Auguste, l'assènibléè des barons résolut de lui demander un roi. Àimar, seigneur de Césarée, et l'évoque de Ptolémaîs, traversèrent la mer et vinrent soliciter le puissant monarque, hu nom defe chrétiens He là Terre-Sainte, de leur donner un chevalier ou un Kàroh capable de sauver ce qui restait du malheureui royaume de Jériisàleni. Lès députés furent reçus avec àe grands Eôhhélirs & la cbûr de France ; quoique la couronne qu'ils offraient avec la ïtiain d'une jeune reine ne fût plus qu'un vain titré, elle n'en éblouit pas moins lés chevaliers français ; leur valeureuse ambition était séduite par l'espoir d'acquérir une grande renommée, et de relever le trône qu'avait fondé ïâ bravoure de Godefroi de Bouillon.

Parmi les seigneurs de sa cour, Philippe-Auguste distingua Jean de Brienne, frère de Gauthier, qui était mort dans la Pouille avec la réputation d'un héros et le titre de roi. Il assura les ambassadeurs qu'en choisissant cet homme, il leur donnait un grand capitaine d'une activité infatigable et d'une brillante vâïe'ur, un guerrier d'une rare intelligence, qui joignait à une profonde expérience une prudence consommée dans le métier des armes. Jean de Brienne avait suivi son frèredans la conquêtedu royaume de Naplës, et l'avait vu périr en combattant pour un trône qui devait être le prix de la victoire. Il avait la même forturte à espérer et les. mêmes dangers à courir, lorsqu'il épousait l'héritière dû royaume de Jérusalem, il accepta l'offre avec cet air

c(e modestie qui caractérise le vrai mérite, signa le contrat de mariage, chargea les ambassadeurs de la Palestine d'aller annoncer sa prochaine arrivée ; et, plein de confiance dans la cause qu'il allait défendre, leur promit de les suivre à la tête d'une armée.

Les nouvelles favorables qu'apportèrent les députés ^l leur retour dans la Terre-Sainte relevèrent le courage abattu des «chrétiens ; et, comme il arrive souvent, dans des temps malheureux, on passa du désespoir à de folles espérances'. On publia qu'une croisade se préparait, commandée par les plus puissants monarques de l'Europe. Le bruit d'un armement extraordinaire jeta un moment l'effroi parmi les infidèles ; et, comme la trêve faite avec les Français était sur le point d'expirer, l'émir Malek- Adel proposa delà renouveler, offrant de livrer dix châteaux ou forteresses pour gage de sa foi et de son amour de la paix. Cette proposition aurait dû être accueillie par les chrétiens de la Palestine ; mais l'espoir des secours de l'Occident avait banni du conseil des barons tout esprit de modération et de prévoyance ; ils refusèrent de prolonger la trêve. Cette détermination allait entraîner des conséquences d'autant plus funestes, que la situation de l'Europe ne permettait pas à Jean de Brienne de remplir ses promesses et de lever une armée pour la délivrance des saints lieux. Les prétentions d'Othon et de Philippe de Souabe remplissaient toujours l'Allemagne de troubles. Le roi Jean était sou5 le poids d'une excommunication, et l'Angleterre, courbée sous l'interdit, était agitée par la lutte engagée entre ce prince et son peuple. L'Italie gémissait en proie aux factions. L'Espagne ne repoussait l'invasion des Arabes, que parce qu'elle puisait dans sa foi l'invincible persévérance du courage. Les forces de la France étaient absorbées par la répression de la dangereuse hérésie des Albigeois.

Cependant, l'intrépide Jean de Briepne, après avoir mis grdre à ses affaires en Champagne, où il résidait encore au mois de juin J2I0, s'embarqua à Marseille; sa navigation fut heureuse : il aborda sans retard àConstantinople, où l'empereur Henri, frère et successeur de Baudouin de Flandres, l'accueillit avec cette

cordialité, cette franchise, cette sympathie qu'inspire une véritable estime. Jean de Brienne eut alors occasion de se féliciter d'avoir contribué à la conquête de cette superbe ville, par les prévenances affectueuses que lui prodigua ce prince; prévenances bien différentes de celles des despotes byzantins qui, sous le voile d'une feinte amitié, couvrant les trahisons les plus noires, avaient beaucoup plus nui aux expéditions des princes latins dans la Terre-Sainte, que la guerre ouverte des ennemis les plus barbares. Le généreux Henri ne négligea rien pour délasser son illustre compatriote des fatigues de la mer, et pour faire goûter, à lui et aux chevaliers de sa suite, toutes les douceurs dont on pouvait jouir au sein de sa capitale, qui était encore la ville la plus délicieuse de l'univers.

De là Jean de Brienne partit pour Ptolémaïs ; il n'amenait que trois cents chevaliers pour défendre son royaume ; ses nouveaux sujets ne le reçurent pas moins avec des transports de joie et de triomphe comme un libérateur. Son mariage fut célébré avec une grande pompe en présence des barons, des princes et des évoques de la Palestine. Jean d'Ibelin, seigneur de Baruth, oncle de la reine, et, en cette qualité régent du royaume, remit au roi les rênes du gouvernement, qui se réduisait alors aux deux villes deTyr et de Ptolémaïs, et leurs dépendances. Comme la' trêve allait expirer, les Sarrasins prirent les armes et vinrent troubler les fêtes du couronnement. Malek-Adel entra dans la Palestine à la tête d'une armée; les infidèles assiégèrent Tripoli et menacèrent Ptolémaïs. Le nouveau roi, suivi d'un petit nombre de guerriers fidèles, fit admirer sa valeur sur le champ de bataille ; il fatigua tellement les Sarrasins qu'ils furent contraints de demander une trêve, dont Jean de Brienne avait lui-même besoin.

L'infatigable monarque ne s'endormit point dans le sein de la paix, et tandis qu'au point de vue matériel il répara de son mieux les fortifications, derniers boulevards de son royaume en décadence, il s'efforça, sous le rapport moral, de corriger, par plusieurs règlements de police, les désordres qui souillaient la Terre-Sainte; il s'appliqua surtout à se concilier l'esprit des hommes les plus influents par leur position sociale et par leurs richesses; et, en habile politique, il se les attacha par des alliances. Henri, comte de Champagne, avait eu de son mariage avec Isabelle deux filles, Alix etPhilypote. Jean de Brienne, tu-

teur de ces deux princesses, qui étaient sœurs de la reine son épouse, donna l'aînée à Hugues de Lusignan, roi de Chypre, et l'autre à Erard de Brienne, son cousin, fils du brave André de Ramerupt. Quelque temps après, il maria avantageusement Hugues de Montbelliard, son cousin-germain, ainsi que le jeune Gauthier de Brienne, fils de ce fameux Gauthier mort dans l'expédition du royaume des Deux-Siciles. Jean avait emmené ce neveu avec lui dans la Palestine ; et, selon un usage assez ordinaire à cette époque, il le fiança à Marie, fille de Hugues de Lusignan, *roi de Chypre, et de la princesse Alix. La fiancée n'était alors qu'un enfant au berceau ; mais il l'épousa ensuite, quand elle eut atteint l'âge de puberté, à son retour de France, où son oncle Jean l'avait envoyé avec des lettres de recommandation pour Thibaut-le-Posthume et la comtesse Blanche sa mère, afin qu'ils le rétablissent-dans le comté de Brienne qui lui appartenait de droit comme à l'aîné de sa maison.

Sur ces entrefaites, le roi de Jérusalem apprit une nouvelle extraordinaire qui lui fit concevoir l'espérance de repeupler la Terre-Sainte. Cinquante mille enfants, en France et en Allemagne, bravant l'autorité paternelle, s'attroupèrent et parcoururent les villes et les campagnes en chantant ces paroles : « Seigneur Jésus, rendez-nous votre sainte croix ! » Lorsqu'on leur demandait où ils allaient et ce qu'ils voulaient faire, ils répondaient : « Nous allons à Jérusalem pour délivrer le sépulcre du Sauveur! » Quelques ecclésiastiques, aveuglés par un faux zèle, avaient prêché cette singulière croisade ; la plupart des fidèles n'y voyaient qu'une inspiration du ciel; ils pensaient que Dieu, pour confondre l'orgueil des plus grands capitaines, avait remis sa cause aux mains de la simple et timide enfance. Des femmes de mauvaise vie et des hommes pervers se mêlèrent dans la foule des nouveaux soldats du Christ pour les séduire et les dépouiller. Une grande partie de cette jeune milice traversa les Alpes pour s'embarquer dans les ports de l'Italie. Ceux qui venaient des provinces méridionales de la France se rendirent à Marseille. Sur la foi d'une révélation miraculeuse,

on leur avait fait croire que cette année, 4243, la sécheresse serait si dévorante que le soleil dissiperait les eaux de la mer, et qu'un chemin facile conduirait les pèlerins, à travers le lit de la Méditerranée, jusque sur les côtes de Syrie. Plusieurs de ces jeunes croisés s'égarèrent dans la profondeur des forêts ; d'autres périrent de faim, de soif et de fatigues ; d'autres revinrent dans leurs foyers, honteux de leur imprudence ; d'autres enfin, disent les vieilles chroniques, recueillirent les palmes du martyre, et donnèrent aux infidèles le merveilleux spectacle de l'héroïsme, que la religion catholique peut inspiret à l'âge le plus tendre comme à l'âge mûr.

Jean de Brienne eût sans doute tiré de précieux avantages de cette multitude de jeunes gens, pour renouveler les populations chrétiennes de laPalestine épuisées par des guerres continuelles ; il eût fondé une colonie d'hommes qui, habitués au climat dès leur première jeunesse, et formés de bonne heure dans la discipline militaire, seraient devenus le fléau de l'islamisme. La divine Providence, dont les secrets sont impénétrables, ne le permit pas; et, de toutes les croisades, il n'y en eut point de plus infortunée. L'impitoyable mort moissonna cette fleur des enfants de la France et de l'Allemagne; et le roi de Jérusalem s'en montra profondément affligé. Une autre catastrophe bien plus cruelle venait de le frapper dans ses affections les plus chères : la reine Marie, son épouse, était morte dans la fleur de l'âge. Jean de Brienne fut infiniment touché de cette perte qui causa un deuil unanime ; toute la Syrie prit part à son immense douleur.

Les suites de ce triste événement faillirent renverser toute la fortune de Jean de Brienne par les mêmes mesures à l'aide desquelles il avait cru pouvoir l'affermir. Hugues de Lusignan, roi de Chypre, à qui le roi de Jérusalem avait fait épouser la princesse Alix de Champagne, sœur de la reine défunte, sentit son ambition se réveiller ; il se flatta de faire valoir les droits de son épouse sur ceux de la fille unique que la reine Marie en mourant avait laissée dans le berceau. Pour entraîner les puissances prépondérantes dans ses intérêts, il leur représenta les avantages incontestables qu'ils retireraient de la réunion des deux royaumes de Jérusalem et de Chypre, en appelant au trône la princesse Alix, fille de la reine Isabelle et sa plus proche héritière : elle avait déjà un enfant mâle ; son âge promettait une nombreuse

postérité ; ce qui les assurait contre les inconvénients qu'ils avaient à craindre d'une fille qui ne faisait que de naître, et dont la vie les jeterait un jour dans les mêmes embarras où ils s'étaient trouvés par rapport à la reine Marie elle-même, à qui il avait fallu aller chercher au loin un époux, et un époux qui, dépourvu de richesses, était hors d'état de les soutenir.

Jean de Brienne avait besoin de toute sa fermeté de caractère et de toute la finesse de son intelligence pour parer ce coup imprévu. La situation était délicate, et les lettres d'Innocent III nous apprennent que ce pontife en fut ébranlé lui-même ; car, dans l'appréhension des suites fâcheuses que pouvaient entraîner ces mouvements, il écrivit au patriarche latin, alors légat du Saint-Siège, et aux chevaliers du Temple, pour les exhorter à rester fidèles au roi Jean ; il adressa en même temps une lettre de consolation et d'encouragement au pieux monarque pour le fortifier contre ce revers de fortune. Mais le génie de ce prince avait assez de ressources pour déjouer tous les projets du roi de Chypre. Il s'était déjà si bien affermi dans l'esprit de ses sujets, que Hugues de Lusignan, indigné de ne pouvoir les gagner, tourna sa colère contre quelques-uns d'entre eux qui, échappés aux mains des musulmans, s'étaient réfugiés dans l'île de Chypre; ils furent arrêtés par ses ordres et mis en prison. Le souverain Pontife lui adressa de sévères reproches, lui enjoignit de rendre la liberté aux chrétiens qu'il retenait captifs, et l'obligea de se réconcilier avec le roi de Jérusalem.

Jean de Brienne triompha des intrigues de son rival, par sa sagesse et par sa dextérité. Mais, réfléchissant sur l'inconstance naturelle du peuple et sur l'inquiète ambition du jeune prince, il crut devoir chercher de l'appui dans l'alliance de quelque puissant seigneur qu'il pût opposer au roi de Chypre, en cas de besoin.

Léon, ou Lievon II, surnommé le Grand, roi d'Arménie, jouait alors un rôle assez considérable dans l'Orient, Il avait succédé à son frère Rhoupen II, dans ce royaume, où les invasions des Barbares avaient effacé les derniers vestiges de l'ancienne puissance nationale, à l'exception de la petite principauté

qu'un certain Rhoupen, lors de l'extinction de la race des Pagratides, s'était conservée dans les gorges du mont Taurus. Dès que Lievon II eut pris possession du trône, Bohémond, prince d'Antioche, qui convoitait l'Arménie, essaya de s'en emparer par trahison. Le monarque arménien fit échouer les tentatives du perfide envahisseur, et avec tant d'habileté que, de vassal qu'il était de Bohémond, il obligea l'insatiable prince à le reconnaître pour son souverain; il prit même sur lui plusieurs de ses places fortes, tandis qu'il le tenait captif. Ensuite, déployant de plus en plus d'adresse, il obtint l'érection de sa principauté en royaume, et fut couronné en W98 par Conrad, archevêque de Mayence, du consentement de l'empereur d'Occident, et par ordre du pape, à qui il avait soumis le spirituel et le temporel de ses Etats.

Jean de Brienne, à la vue de cette prépondérance politique qu'exerçait Lievon II dans les pays situés entre l'Euphrate et la mer Caspienne, rechercha l'alliance de ce prince, et demanda sa fille Isabelle en mariage ; et l'ayant obtenue, il l'épousa dans la cathédrale de Ptolémaïs, si l'on en croit frère Etienne de Lusignan, dans l'histoire qu'il a écrite des princes de sa maison. Quoiqu'il semble qu'on pût infirmer l'autorité de ce chroniqueur peu correct et très-fabuleux, il paraît néanmoins fondé en ce point ; car il est constant qu'en 4249 ou ^20, peu après la reddition de Damiette au sultan d'Egypte, il mourut une épouse du roi Jean de Brienne avec le fils qu'elle en avait eu, et que c'était en vertu des droits de cette épouse et de ce fils que le roi de Jérusalem avait prétendu se mettre en possession du royaume d'Arménie à la mort de Lievon II ; il n'eut pu concevoir cette prétention du chef de la reine Marie, sa première femme, surtout si Ton considère qu'il existait alors une fille delievon lui-môme, mariée au prince d'Antioche.

Les Sarrasins, de leur côté, cherchaient à consolider leurs conquêtes dans la Terre-Sainte ; ils bâtirent une forteresse sur leThabor. Cette montagne, si célèbre dans l'Ancien et le Nouveau Testament, s'élève comme un dôme superbe au milieu de la vaste

plaine de la Galilée. Sa pente, extrêmement raide, qui la rend inaccessible et que Ton ne peut gravir que par des sentiers étroits et tortueux, est couverte de fleurs, de verdure et d'arbres odoriférants. De son sommet, qui forme un plateau d'une lieue d'étendue, on découvre, disent les voyageurs, toutes les rives du Jourdain, le lac deTibériade, la mer de Syrie, et la plupart des lieux témoins des miracles du Sauveur. Une église, construite par la pieuse libéralité de l'impératrice Hélène, sur le lieu même de la transfiguration du Christ, avait longtemps attiré la foule des pèlerins. Deux monastères, bâtis sur la cime duThabor, rappelèrent pendant plusieurs siècles la mémoire de Moïse et d'Elie, dont ils portaient le nom. Mais depuis le règne de Saladin, ce vieux et rusé capitaine, l'étendard de Mahomet flottait sur cette montagne consacrée par tant d'adorables souvenirs. Tous ces monuments religieux avaient été démolis, et sur leurs ruines se dressait, flanquée de tours formidables, une citadelle d'où les musulmans menaçaient sans cesse le territoire de Ptolémaïs. Jean de Brienne, sous les yeux duquel s'étaient effectués ces travaux de fortifications, et qui, des fenêtres de son palais d'Acre, apercevait peut-être l'activité infatigable des travailleurs, avait gémi profondément de se voir l'impuissant spectateur d'un ouvrage qui devait servir à la désolation des colonies chrétiennes.

Pour comble de malheur, les guerriers de la Palestine, ep comparant leur petit nombre à la multitude de leurs ennemis, tombèrent tout-à-coup dans le découragement; ceux qui naguère ne voulaient point de paix avec les infidèles, ne se sentaient ni la force, ni le courage de braver leurs attaques. La plupart des chevaliers français qui avaient accompagné le nouveau roi quittèrent un royaume qu'ils étaient venus secourir, et retournèrent en Europe, dans leur patrie, ou dans la Grèce, alléchés par les inépuisables trésors de cette riche contrée. Jean de Brienne n'avait plus que la ville de Ptolémaïs, et point d'armée pour la défendre ; il comprit alors combien son entreprise était difficile et périlleuse. Des ambassadeurs furent en- , voyés à Rome pour faire connaître au pape les dangers des Etats chrétiens en Asie, et pour implorer de nouveau l'appui des princes de l'Europe. Le roi de Jérusalem pressait en particulier Innocent III par des lettres très-vives où il lui exposait en termes très-énergiques la situation lamentable de son royaume.

-3»- Ce saint pontife n'avait pas besoin d'être sollicité pçir des cris d'alarme ; son zèle apostolique et sa charité paternelle le poussaient encore plus fortement à la délivrance des saints lieux.

L'Occident, loin de pouvoir alors secourir l'Orient, donnait à- Innocent III les plus cruelles inquiétudes : les troubles qui agitaient les ijations européennes, au départ de Jean de Brienne pour la Palestine, n'étaient point calmés. Dans cette extrémité, le chef suprême de l'Eglise, pour accomplir ses desseins et réchauffer l'enthousiasme des fidèles, résolut de convoquer p. Rome un concile général en 4245. Rarement pn avait vu une assemblée aussi nombreuse et aussi imposante. On y comptait soixante-et-onze primats et métropolitains, quatre cent douze évoques, plus de huit cents abbés et prieurs <}e monastères, une multitude de procureurs, représentants d'abbés et d'évêquçs absents ; et, comme on devait y prendre dps mesures temporelles contre les ennemis de la foi, le roi des Romains, l'empereur de Constantinople , les rois de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Hongrie, de Jérusalem et de Chypre, y avaient envoyé des ambassadeurs. On y délibéra mûrement pour que de prompts secours fussent portés en Palestine. Comme des germes de division subsistaient encore entre plusieurs états de l'Europe, ces discordes pouvaient nuire aux succès de la guerre sainte; le pape envoya partout des députés conciliateurs et des anges de paix; à sa voix, les ennemis les plus implacables jurèrent d'oublier leurs querelles pour combattre les Sarrasins ; ses vœux les plus ardents allaient être remplis ; et tout l'Occident, docile à ses volontés souveraines, était prêt à s'ébranler pour se précipiter sur l'A§ie, lorsqu'il tomba malade et mourut, laissant à ses successeurs l'achèvement de cette gigantesque entreprise.

Le cardinal Censius, de l'illustre maison de Savelli, élu par le sacré collège, gouverna l'Eglise sous le nom d'Hon^çrius III. Le lendemain de son couronnement, le nouveau pape écrivit à Jean de Brienne pour lui annoncer son élévation, et ranimer l'espérance des .chrétiens de Syrie : « Que la mort d'Innocent, disait-il, ne vous abatte point le courage ; car bien que pous

seàtiéitè que trous n'avons pas le mérite de ce èrand pontife, nous n'avons pourtant pas moins d'ardeur qu'il en avait pour secourir la Terre-Sainte, et nous espérons que Dieu, qui aide les fàibleè, voudra bien la seconder et suppléer par sa grâce à ce qui nous manque. Nous prions donc votre royale sérénité, noué l'avertissons et nous l'exhortons de compter sur la volonté pleine et entière que nous avons de travailler à là délivrance de laTerrè-àainte, de mettre en attendant sa confiance en Dieu, de cohtinuër à veiller à la conservation de ses Etats, avec la môme application et la même sagesse qu'elle a toujours fait paraître, jusqu'à ce que le temps lui fournisse l'occasion de combattre pour le Seigneur, et de mériter par là qu'il couronne en ce monde et en l'autre sa valeur et sa patience. »

Lés efforts d'Honorius III furent toutefois impuissants à déterminer Louis VIII, fils de Philippe-Auguste, et Henri III, successeur de Jean sur le trône d'Angleterre, à prendre une part active à la croisade. Frédéric II, qui devait la couronne impériale à l'appui du siège apostolique, renouvela dans deux assemblées Solennelles le serment dé marcher à la délivrance des lieux saints. Les promesses de l'empereur, quoi qu'on pût douter de leur sincérité, entraînèrent les princes et les peuples de l'Allemagne à se mettre en route pour l'Orient. André H, roi de Hongrie, prit aussi la croix, malgré l'état d'agitation où était son royaume, et son exemple entraîna une foule de guerriers de sa patrie. Le zèle des croisés n'était point ralenti; et, dans leur impatience, ils choisirent le monarque hongrois pour chef 3e l'expédition. André, accompagné du duc de Bavière, du duc d'Autriche et des seigneurs allemande, vint d'abord à Spolatro où des vaisseaux de Vehise, d'Ancôné et des autres villes de l'Adriatique, attendaient les croisés pour les transporter dans la Palestine. Les habitants et le clergé vinrent en procession au-devant de lui, et le conduisirent dans leur cathédrale, où tous les fidèles rassemblés invoquèrent les bénédictions du ciel pour les guerrieVs chrétiens. Peu de jours après, la flotte fit voile pour l'île de Chypre, où s'étaient rendus les députés du roi et du patriarche de Jérusalem, des ordres du Temple, de Saint-Jean et des chevaliers teutoniques. Bientôt tous les croisés partirent ensemble du port de Limisso, et débarquèrent en triomphe à ttolémaïs.

Il serait difficile d'exprimer quelle fût la joie de Jean de

Brienne à l'arrivée de cette phalange de princes, après laquelle il avait si longtemps soupiré. Jamais secours n'était venu si à propos : la trêve était expirée ; il se trouvait à la tête d'une armée des plus nombreuses qu'on eût vu dans la Syrie. Dans toutes les églises on remercia le ciel de ces puissantes troupes auxiliaires qu'il envoyait à la Terre-Sainte ; mais cette joie ne tarda pas à être troublée par la difficulté de procurer des vivres à une si grande multitude de pèlerins. Cette année, 4247, avait été stérile dans les plus riches contrées de la Syrie. La disette porta les soldats à la licence et au brigandage ; les chefs ne purent rétablir l'ordre qu'en donnant le signal de la guerre contre les Sarrasins ; et, pour sauver les terres et les maisons des chrétiens, ils proposèrent aux croisés de ravager les campagnes et les villes des infidèles. Toute l'armée, commandée par les rois de Jérusalem, de Chypre et de Hongrie, alla camper sur les bords de Cisson. Ensuite, elle s'avança en chantant des cantiques vers la vallée de Jésraël, entre le mont Hermon et le mont Gelboé, sans rencontrer un ennemi. Les chefs et les soldats se baignèrent dans les eaux du Jourdain, parcoururent la plaine de Jéricho et les rivages du grand lac de Génézareth. La religion et ses touchants souvenirs avaient ramené la discipline et la paix. Dans cette course, qui fut un véritable pèlerinage, ils firent un nombre considérable de prisonniers sans livrer de combat, et revinrent h Ptolémaïs, chargés de butin.

La nouvelle croisade avait jeté l'épouvante parmi les infidèles. Malek-Adel calma leurs alarmes en leur disant que les chrétiens seraient bientôt divisés, et que leur formidable expédition ressemblait aux orages qui grondent sur le Liban et qui se dissipent d'eux-mêmes : ni les armées de Syrie, ni celles d'Egypte ne parurent dans la Judée ; et les croisés , rassemblés à Ptolémaïs, s'étonnaient de n'avoir point d'ennemis à combattre. On avait résolu de porter la guerre sur les bords du Nil ; mais les frimas de l'hiver, qui commençaient à. se faire sentir, ne permettaient pas d'entreprendre une expédition lointaine. Pour occuper les soldats, que l'oisiveté entraînait toujours à la licence, on projeta d'attaquer la montagne duThabor, où s'étaient fortifiés les musulmans. Il fallait affronter mille dangers. D'énormes pierres roulaient des hauteurs occupées par les infidèles. Le patriarche de Jérusalem, qui marchait à la tête des croisés, leur montrait le bois de la vraie croix, et les animait par son exemple et par

— Sises discours. Les troupes ardentes s'élancèrent à Tassant sur tons les chemins escarpés qui conduisaient à la cime de la montagne, remplissant tous ses défilés, et grimpant, par des endroits qui paraissaient inaccessibles, avec une intrépidité héroïque. Jean de Arienne, qui commandait l'avant-garde, se signala par des prodiges de bravoure, et tua deux émirs à coups de cimeterre. Les Sarrasins, témoins de ce courage extraordinaire, se sauvèrent épouvantés dans l'enceinte de leurs murailles. D est certain que, si les chefs eussent profité de cette panique générale pour tenter l'attaque de la forteresse, rien n'aurait pu résister à leurs armes, et la place serait tombée en leur pouvoir. Mais Hugues de Lusignan, roi de Chypre, qui avait voulu ôter au roi de Jérusalem sa couronne, et qui conservait toujours un fond de jalousie contre lui depuis la tentative inutile qu'il avait faite pour la lui ravir, s'était concerté avec le perfide comte de Tripoli, qui était d'intelligence avec les Sarrasins pour inspirer la crainte d'une surprise de la part du sultan de Damas, si le siège traînait en longueur; et, malgré les énergiques représentations de Jean de Brienne, qui conseillait l'attaque de la citadelle, l'armée chrétienne se retira sans rien entreprendre, comme si elle ne fût venue sur le mont Thabor que pour y contempler le lieu consacré par la transfiguration du Sauveur.

Pour empêcher les soldats de tomber dans le découragement, au lieu de rentrer à Ptolémaïs, les princes et les rois qui dirigeaient la croisade, voulant d'ailleurs réparer un revers si honteux, conduisirent l'année en Phénicie. Dans cette nouvelle campagne, aucun exploit ne signala leurs armes ; comme on était en hiver, plusieurs croisés, surpris par le froid, restèrent abandonnés sur les chemins; d'autres devinrent la proie des Arabes. La veille de Noël, une horrible tempête surprit le reste de l'armée : les vents, la pluie, la grêle, les tourbillons, les coups redoublés du tonnerre, tuèrent les chevaux, enlevèrent les tentes, dispersèrent les bagages. Ce désastre fit croire aux guerriers chrétiens que le ciel leur refusait son appui. Comme ils manquaient de vivres, ils se séparèrent en quatre corps différents ; cette séparation, qui s'effectua au milieu des plaintes mutuelles, parut être l'ouvrage de la discorde, bien plus que celui de la nécessité. Le roi de Jérusalem, le duc d'Autriche, le grand-maître de Saint-Jean, choisirent leurs quartiers d'hiver

- teams les plaines de Cêsarée. Le roi de Hongrie, te roi de Chypre, le flls du prince d'Antiocbe, se cantonnèrent à Tripoli ; le grandmaître du Temple, celui des chevaliers teutoniques, André d'Avesnes, avec les croisés flamands, allèrent fortifier un château bâti au pied du mont Carmel ; les autres se retirèrent à Péolémaïs, avec le dessein de retourner en Europe. Le roi de Chypre mourut, lorsqu'il se préparait à rentrer dans ses Etats. Le roi de Hongrie reconnut avoir pleinement satisfait à son vœu, revint en Occident par TÀsie-Mineure, et se contenta, pour ne pas paraître déserter la cause du Christ, de laisser la moitié de ses troupes au roi de Jérusalem.

Pour comble!* ces vides, on vit arriver à Ptolémaïs un grand nombre de guerriers partis des ports de la Hollande, de la France et de l'Italie. Les croisés de la Prise, ceux de Cologne et des bords du Hhin, s'étaient arrêtés sur les côtes de Portugal ; ils avaient vaincu les Maures dans plusieurs grandes batailles, tué deux pritices sarrasins, et arboré les drapeaux de la croix sur les murs d'Alcazar ; ils racontaient les miracles par lesquels le ciel avaft secondé leur valeur, et l'apparition des anges revêtus d'armes étincelantes qui avaient combattu sur les rives du Tage avec les soldats de la croix. L'arrivée de ces guerriers, le récit de leurs victoires, ranimèrent le courage des croisés restés en Palestine sous les ordres de Léopold, duc d'Autriche. Avec un si puissant renfort, on résolut, selon le vœu exprimé par le pape lui-même au concile de Latran, de conquérir l'Egypte. L'armée chrétienne, commandée par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, LéopoM, duc d'Autriche, et Guillaume, comte de Hollande, partit du port de Ptolémaïs et vint débarquer à la Vue de Damiette, sur la rive septentrionale de la seconde embouchure du Nil.

La ville de Damiette avait un double rempart du côté du fleuve, une triple muraille du côté de la terre ; une tour grande, forte et remplie de guerriers, s'élevait au milieu du Nil ; urne chaîne de fer, qui s'étendait de la ville à la tour, défendait le passage aux vaisseaux. La ville avait une garnison de vingt mille

ftn&wa ; 4£tei possédait des vivres et êtes inunfilfarjs àe guerre pom uh lût® siège; .die avait déjà résisté plusie«re toi» aux formidables atiaquqs des dirétiens. Le roi de Sicile, qui, dans le siècle précédeia > s'en était rendu maître, n'avait pu la eenserver et la défendre eontme les forées réunies des musulmans. lies croisés arrivèrent devant cette place danales premiers jours d'avril 4248 ; ils dressèrent leurs tentes dans une vaste plaine. Dernière eux s'étendaient des laes abondante en poissons de toute espèce; devant .eux se dlésnoiiJait le Nil couverte leurs vaisseaux : mille canaux, couronnés de papyrus et de roseaux toiyours verts, traversaient les terres et .portaient partout la fraîcheur et la fertilité. Dans les campagnes, qui naguère avaient été le théâtre de sanglants oembats, on ne voyait plus les traces de la guerre : des meisso&s de riz couvraient les ohwqps où des .armées chrétiennes; avaient péri par la famine ; des bosquets d'orangers et de citronniers chargés de fleurs et de fruits ; deç bois de palmiers et de sycomores ; des buissons de jasmins et d'arbustes odoriférants; une foule de plante» variées et de merveilles iflcomuiçs aux pèlerins leur rappelaient les images du paradis terrestre^ et leur persuadaient que te terri* toire de Aamiette avait été la première demeure de l'homme dans Tétai d'mnocepie. L'aspect d'un beau ciel, d'un riche climat, les enivrait de joie, entretenait l'espérance dans leurs cœurs ; et, dans leur enthousiasme, ils croyaient vwt la Prow* dence prodiguer ses miracles pou» le succès de Leurs armes.

Le roi Jean de Brienne eut à pekie mis pied à terre, que, se tournant vers cette superbe ville,, la mesurantes yeux comme un champ ouvert à, sa valeur, et songeant à tout ce. que le monde catholique attendait de lui. en cette occasion, il résolut de prendre toutes, les mesures nécessaires pour triompher de tous les ota» tacies. Le auecè&des grandes entreprises guerrières dépend quelquefois.,^ certains incidents très-léger» qu'on ne peut parer ni prévoir; mais il est presque toujours attaché à l'estime et à l'amour <pie , les troupes ont pour le général qui les commande. Le roi de Jérusalem, persuadé de ce principe, ne négligea rien» pour mériter l'un et l'autre. U tempéra la majesté royale par un air affable et populajse ; il partagea menus avec les simples» soldats tous les. risques, tous les travaux* toutes les fetignes de> la guerre, paraissant à tout, donnant l'exemple en tout, pour être l'âme et le mobile de tout.

L'île où l'on avait opéré la des tente n'était formée que (l'un sable mouvant et stérile dans la partie voisine de la mer; mais, en remontant vers les sources du fleuve, le terrain était très beau et très-fertile. Jean de Brienne pouvait aisément s'i rendre maître et camper à son avantage ; mais il connaissait nécessité de conserver une communication avec la rade, ne pas s'exposer à être coupé ; et il traça son camp dans li sablonneux, assigna les différents quartiers aux troupes, ob] les Frisons, qui voulaient s'établir du côté de Damiette, gejoindre le gros de l'armée, et défendit à quiconque d^Ten écarter, sous peine d'être traité selon la rigueur des loûSiilitaires. Ensuite, il régla l'ordre des officiers du jour, se Brancha derrière des redoutes , creusa un canal large et pBfond pour faire passer ses vaisseaux dans le lit du fleuve, et oAnna de diriger les premières attaques contre la tour bâtie au£lieu du NU.

Des navires sur lesquels on avait placé des tours, des é^Hes, des pont-levis, s'approchèrent des murailles. Les soldat^H les montaient, bravant les traits et les machines meurtrières <^Biusulmans, livrèrent plusieurs assauts. Le roi de Jérusale^H le duc d'Autriche les animaient du geste et de la voix; mais l^H°"i diges de la force, de la bravoure et de l'adresse, furent inj Les plus intrépides des assaillants, victimes de leur ai périrent engloutis dans les flots, sans pouvoir être secoui vengés par leurs compagnons. Dans toutes les attaques, n'égalait l'impétueuse valeur des guerriers de l'Occident ; cette valeur n'était secondée ni par la prudence des chefs, ni par la discipline des soldats. Cependant les échecs qu'ils venaient d'épjouver rendirent les croisés plus prudents ; ils renversèrent le pont de bateaux qui communiquait de la tour à la ville. Un pauvre prêtre de Cologne, qui avait prêché la croisade sur les bords du Rhin, avait inventé une redoutable machine de guerre : c'était un énorme château de bois, construit sur deux navires liés ensemble par des poutres et des solives. Sur ce château flottant on avait placé un pont-levis qui pouvait s'abattre sur la tour des Sarrasins, et des galeries destinées à recevoir des soldats qui devaient attaquer les murailles. Tous les croisés attendaient avec impatience le moment où l'énorme forteresse pourrait s'approcher de la tour du Nil. Les chefs avaient choisi, pour donner l'assaut, la fête de l'apôtre saint Barthélémy. On

s'y disposa par les jeûnes, les prières et les larmes. Le patriarche et le roi de Jérusalem, le clergé et les soldats, se livrèrent pendant quelques jours aux austérités de la pénitence ; toute l'armée, les pieds nus, alla processionnellement, Jean de Bnenne en tête, jusqu'au bord de la mer.

Au jour indiqué, les deux navires surmontés du château de bois reçurent le signal du départ ; ils portaient trois cents guerriers couverts de leurs armes. Une multitude innombrable de musulmans,assembléssurlesrempartsdelaville,contemplaient

ce spectacle avec une surprise mêlée d'effroi. Les deux navires liés ensemble s'avançaient en silence au milieu du fleuve; tous les croisés, rangés en bataille sur la rive gauche du Nil, ou dispersés sur les collines du voisinage, saluèrent, par de nombreuses acclamations, la forteresse mobile qui renfermait la fortune et l'esDoir de l'armée chrétienne. A l'approche des murailles, les deux vaisseaux jetèrent leurs ancres ; mais tandis que les soldats du Christ, lançant leurs javelots, se préparaient à se servir de la lance et de l'épée, les Sarrasins firent pleuvoir des torrente de feu grégeois, et réunirent tous les efforts pour livrer aux flammes le Château de bois où combattaient leurs ennemis. Au milieu de cet acharnement réciproque, tout-à-coup la machine des croisés parait en feu ; le pont-levis appliqué sur les murailles de la tour chancelle; le porte-enseigne du duc d Autriche tombe dans le NO; le drapeau des chrétiens reste au pouvoir des musulmans. A cette vue, les Sarrasins poussent des Cris dejoie, et de longs gémissements se font entendre sur le rivage ou campaient les croisés ; le patriarche de Jérusalem, spectateur de l'action, se prosterne devant la croix, et, comme Moïse, lève des mains suppliantes vers le ciel. Le roi Jean de Bnenne lui-même alarmé du péril extrême où étaient les siens, qu'il ne pouvait secourir, descendit de cheval, et toutes les troupes avec lm se ZZt à genoux pour implorer la miséricorde de celm qui tient la vie et la mort entre ses mains.

Bientôt, comme si le Dieu des armées eût voulu exaucer leurs nrièïs là flamme s'éteint ; la machine est réparée ; le pont-levis Si ! les compagnons du roi de Jérusalem et du duc d*u- Se renouvellent leur attaque avec plus d'ardeur; du hau de leur forteteresse ils dominent sur les remparts et combattent fSJZ, de sabre, de pique, de hache d'armes e de rnSs deT; les musulmans, désespérés, n'offrent ,u'une

^Wêrt^t^c^;|wt9ut tours mux^ili^ é^r^<to ^wril^ autpjip 4'W* tf WMceut p> lç§ çpseyeto f$u& l§\m curâtS)* otffr ijfc capitulent çt depaudeut ta W à l^r* Vainque*, ^jrçfa

cç ^go mén^^is, i,^ c^tÂw^ m l \m <& i* *m <to M*

rompirent la chaîne qui fermait }e gps$agç ^u$ v^j^s^iux.. Lça mite^ arabes s'açjjorflçnt, à djre qi# la perte de cet,tç, fameuse torçç Aetft \a terrer parmi les S§rrasinp. L'ajobijtieu* et. cryej MaleM4fcl ? ^i résidait ^lors à Dam as, désespéra du salut de. Damiçttp £tjpou?ut de chagrin. JjÇs chrétien^ ail Ueu (fa pro?. fjter de l'unpres^ion produite car la mort de ce farouche émir,, suspendirent leurs qtfôques apr^s la prise de la tour; plusieurs» pèlerins Reprirent ifléuie le chemin de l'Europe. Mais l'arrivé^ dp, nouilles phalanges fit bientôt oublier le départ àp ceux qui qyaieut ^bandowé les drapeaux ç|e la croix. Le roi Jean de Bipenne a\^ij viyement sollicitç ces secours par des, lettres qu'il, a\ait écrites au paçe Hçjporius du caiç^ devant Damiette. r Le sçyiverç^ Pontée, qiji vpyait avec douleur 1? retraite pu la désprtipn dç^ croises, np. négligeait rien pour assurer le succès^ d'u^e guerre qu'il avait prêchée.; chaque Jour, ses prières et ses^ menacés çresjâfûeal l'em^rqijçflieat des nouveaux çrpisés.

A la tôte dfls péleçins qui arriverait alors en Çgypjte se trou? vjûwit deux cçrdinaufy Robert d^Çoiirçpp, l'u# des, prédicateurs de fa oroiswte* et fél^ge, évéque (Ji'Alba^o. J,e premier wtf re$u du pqpe la ch^çge d'exercer auprès des, pçoisés les fcmqtjoi)p de sou ministère sacerdotal, et le second amenait. u^e>troug0 da pépins italien^ qui marchaient *aus s>es ordres ; i\ était revêtu du titre de légat du SfiûntrSiége* e{ muui de trésors destinés ^ subvenir vw frais de la guerre, ty gênait a,vec lui plusieurs CJtampenois illustres : les, comtes Milp& dp B^r^ur-Seiiie e$ Bude? de Ch^tillon-sur-Marn^ rarcJp^evêqufa^ Reims et l'évê(ju$ de Aft^fiuxr. A peine arrivé pa Egypte il disputa le commander, mjent minutaire à Jean de frtftiine : poup, appuyer ses prétçntioxjs^ il disait que les croisés avaient pris, Ifls çrmes q. ty vpi* du gpup. veraûi Pontife; qu'ils ne devient reconç^trç d^Utre chef que son légat, dépositaire de toute sa puissance et représentant de son^autûrité suprême. Le «û de Jérusalem, quoiqu'extrômemeui irrité d'una proposition aussi extraordinaire, ne sortit point de$ bornes d.e la modération et sut se contenir. U prévoyait que la, discorde viendrait par celui dont la mission était de rétablir la^ paix, et que l'envoyé du pape, chargé de prêcher l'humilité parmji

— &7 — MeWétieiiB^oIlflfttMt^èMrieparshfblle présdm^ttow.Lefebéroire é. les pfrfcrcipafflt chtfs *e l'armée ne fanent pas moins Scanda*» Usés de ta conduite 0i peu raisonnable du légat ; et, trouant qu'il était centre leur dignité d'bbëir h d'antres qu'Ait m* ils tJMflrmèfént Jean de Brieane flans la résolution iju'tt ai? ait pi\m t*e conserver le ccnmmandfenient dte troapes^ sans paw esta ré- Ut»*!' au éardfcid les honneurs et les respecte dus i rien rang.

Le stiltdh d'fegypte càmpart toujours èur tes bords dtl foï dans lé voisirïàgë dé Ôataifette, où il attendit lete prhiceé de sa faînille. La gàrhisori de la vitlé refceVatt fchaque jour «les viVfrfcs et des Renforts. Ces préparatife des musulmans firent sortie ïes croisés de leur inaction ; et, conduits par le roi Jean dé Briënne qui avait résisté avec une respectueuse énergie ahx prétentions de Pelage, ils reprirent les travaul du siège ; ils livrèrent ihéttife plusieurs assauts à la ville du côté du fleure. Une fois! lés Sarrasins S'étaient glissés secrètement le long dii Nil, et étaient Venus flans le mois d'oétobré attaquer le catnp dés chrétieris; Jedn de Bfieniite, ariîmé p&* là vue eu ddhgfer, Jr vola aVfefc i'éVêqué de Bethléem, à la tête d'une poignée de sol daté d'élite, se précipita fcdinme tin libn au plus fort du péril, mit les entieihis en fliite,èt lés poursuivit avéfc tant d'ardfetit- que quinië ëetits d'fehtrè eût se noyèrent en regagnàftt leurs bateaux. Dans Une autre action libn mains glorieuse, le roi de Jérusalem, accouru du Quartier des Teinpliers qu'attaquaient de formidables bataillons, repoùâsà ceux-ci avec la même vigueur, et leur tua encore cirïq centfc hommes : rien n'égaldit la constant héroïque avfee làcf&elle Jean de Brienne et ses soldats bravèrent, pendant pluéâeUrfr mois, le froid, la pluie, la faim, toutes les fatigues de la guerre et toutes tes rigueurs de la saison. Uhe maladie contagieuse exèrfca les plus grands ravages dans l'armée chrétienne: Le rttf et le légal, ptti' d'hftelligencè datte tout le teste, s'accordèrent parfeiietilêttt pour secourir et oèfisoîer le peuple confié à leurs WiflS. Le brartè Jean 4e Briehne^ sans èrainte d'exposer sa personne, allait luimetm éaws le* hdpitatii de l'armée et dams teé tentes tisitér les ëcldate ; il adressait h chacun des jtàrotes de sympathie avec fret

air de bonté affectueuse qui lui gagnait tous les cœurs ; il s'informait des diverses phases de leur maladie; s'asseyait familièrement au chevet de leur lit de souffrances, et ne se retirait qu'après leur avoir distribué abondamment toutes les douceurs qu'il pouvait leur procurer. Le légat, de son côté, leur administrait les sacrements, exhortait les moribonds, et pourvoyait également aux besoins de l'âme et du corps. Dieu bénit leur zèle, en ce qu'ils eurent la satisfaction d'en arracher plusieurs à la mort, et de voir les autres rendre pieusement le dernier soupir.

Un orage épouvantable, qui dura trois jours, enleva les tentes et les bagages, sans ralentir la fureur des combats qui se renouvelaient sans cesse. On ne savait ce qu'il y avait le plus à craindre, ou les tonnerres qui éclataient en foudres, ou les sables mouvants que les vents transportaient en tourbillons, ou les eaux qui les inondaient de leurs vagues mugissantes. La mer en courroux, grondant au loin et toute blanche d'écume, força ses digues ; et, ne trouvant plus rien qui arrêtât son impétuosité, elle entra jusque dans le camp, où, mêlant ses flots avec ceux du Nil, qui était extrêmement grossi, elle entraînait hommes et chevaux : elle aurait touJ emporté dans sa violence, si, par bonheur, les eaux n'eussent rencontré le canal que le roi Jean de Brienne avait fait creuser, pour frayer aux vaisseaux un passage par où elles s'écoulèrent. Néanmoins, le torrent creva la chaussée élevée du côté du camp ; le roi de Jérusalem eut encore beaucoup à travailler pour fermer ces ouvertures avec des voiles de vaisseaux, des terres rapportées, des poutres, des ossements d'animaux, et pour mettre un frein à ce déluge qui, malgré tous les efforts de Jean de Brienne, ne laissa pas que d'exercer d'affreux ravages.

Enfin les chrétiens, maîtres de toute la rive occidentale du Nil, songèrent à traverser le fleuve pour attaquer la ville du côté de la terre : le passage était difficile et périlleux; le sultan d'Egypte avait placé son camp sur le rivage opposé ; la plaine, où les chrétiens voulaient établir leurs tentes, était couverte de musulmans ; un événement inattendu aplanit tous les obstacles. On remarquait parmi les émirs le chef d'une troupe de Courdes, nommé Emaddedin, presqu'aussi redoutable que le vieux de la Montagne, dont les menaces faisaient trembler les monarques les plus puissants. Ce terrible machinateur d'intrigues .conçut

le projet de détrôner, le sultan du Caire pour mettre à sa place un autre fils de Malek-Àdel. Le sultan, averti de la conjuration tramée contre lui, sortit de son camp au milieu de la nuit. Le lendemain, au lever du jour, le plus grand tumulte régnait parmi les émirs : les uns se rassemblaient autour d'Emaddedin, et juraient de suivre sa fortumé; les autres, doutant du succès de son entreprise, gardaient le silence ; plusieurs faisaient le serment de défendre Melîk-Kamel. Au milieu de ces débats, une terreur panique saisit tous les soldats qui se précipitaient en désordre sur les traces du sultan fugitif. À cette nouvelle, Jean de Brienne jugea qu'il n'y avait pas un instant à perdre ; et l'armée chrétienne se hâta de traverser le Nil, s'empara du camp des musulmans, fit un immense butin, et s'approcha des remparts de Damiette.

Le roi de Jérusalem partagea ses troupes en deux corps, l'un destiné à former le siège, l'autre réservé à là garde du premier camp; et, pour se ménager une communication de l'un à l'autre, il fit jeter un pont sur le fleuve, dont il confia la défense aux Templiers. Ensuite, pour encourager les soldats, il leur distribua les richesses qu'on avait enlevées dans le camp ennemi. Les croisés, excités par les libéralités de leur roi, repoussèrent victorieusement les fréquentes sorties des Sarrasins. Au milieu de ces luttes sanglantes, personne ne restait dans l'inaction parmi les chrétiens : le clergé se mettait en prières ou soignait les blessés; les femmes et les enfants apportaient aux combattants des vivres, des pierres et des javelots. Des tourbillons d'une poussière brûlante s'élevaient dans les airs et couvraient les deux armées. Les cris des mourants, le son des trompettes, le choc des armes, retentissaient sur les collines du voisinage et sur les rives du fleuve. Tantôt les musulmans étaient mis en fuite et disparaissaient submergés dans le Nil ; tantôt les chrétiens, accablés à leur tour, laissaient un grand nombre de leurs guerriers sur le champ de bataille : le carnage dura toute la journée, sans que la victoire se décidât ni pour les infidèles, ni pour les croisés.

* Le lendemain, de vives altercations s'élevèrent entre la cavalerie et l'infanterie, qui s'accusaient réciproquement des pertes qu'avait éprouvées l'armée chrétienne. Ces débats s'échauffèrent au point que les fantassins et les cavaliers demandèrent à grands cris de retourner au combat, et se précipitèrent en tumulte hors

du camp pour donner use preuve éclatait!» <fe leur îrtmurê'. Le *oi Jean de Briemie, «qui connaissait le premier moteur de *cee troubles, (protesta qu'en marchant à leur télé il ne tédait qtffc la violence ; il ne put retenir ni diriger Tardant impétueuse des soldats qui combattirent en désordre. La déroute était complète, et tout était perdu sans l'héroïsme de ce prudent monarque ; Il eut h soutenir tous les efforts de Tannée sarrasime ; et, quoiqu'il faillît être brûlé vif par le feu grégeois, dont on eut mille peines à le dégager, il conserva soa sang-froid dans la chaleur dt* combat, et resta comme un mur impénétrable devant l'ennemi. Tantôt, cédant, lui et ses braves qu'il conduisait, il essuyait imperturbablemeat toute la fureur des musulmans qui s'achar* naîent à sa poursuite; tantôt, rebroussant chemin, il repoussait vigoureusement les ennemis et en faisait un horrible massâtPS* semblable à l'océan qui conserve toujours la même majesté, soit qu'il retire ses flots dans le sein de ses abîmes, soit qu'il les répande au loin sur ses rivages. Il rentra ainsi dans ses retranchements, non sans laisser d'illustres guerriers couchés dans la poussière du champ de bataille, et de nombreux prisonniers entre les mains du sultan. Emaddedin, plus touché de la belle retraite du roi Jean de Brienne, que de l'avantage qu'il venait de remporter, traita honorablement les captifs de Tannée chrétienne, et en renvoya quelques-uns pour annoncer de sa part des propositions de paix.

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