‹ Jean de Brienne: empereur de Constantinople et roi de JŕusalemChapitre 4 sur 4 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

La renommée publiait alors l'arrivée prochaine de l'empereur d'Allemagne ; les musulmans tremblaient d'avoir à combattre le plus puissant des monarques occidentaux. Le sultan de Damas, au nom de tous les princes de sa famille, envoya des ambassadeurs au camp des croisés, pour y faire des offres très-avantageuses : il promettait de restituer la vraie Croix, prise par Sala^ din, et de remettre en liberté tous les chrétiens que les Sarrasins tenaient dans leurs fers. Il s'engageait à rendre à Jean de Brienne le royaume et la ville de Jérusalem, et, comme on venait de démolir les remparts et les tours de la cité sainte, il offrait de payer deux cent mille dinars pour les rebâtir ; il ne se réservait que les plaçasse Krak et de Montréal, situés dans l'Arabie, et né-

eefeafes* ymt lts«rett^ transatrtfotts èWttïnerckles de m nrfcfts et éestewavanes qnî venaient annuellement en pèlerinage à la Mecque an to&Ane&u de Mahomet. Pont cela, il consentait à payw un Mbtit. Les principaux chefs tfè l^amée chrétienne s'assemblèrent po«r délibérer sut ces propositions. Le roi de Jérusalem tft fous les barons françate, anglais^ allemands, furent tftevfs d'accepter ta paix.

t fin souscrivant à ces conditions du sultan, on atteignait la but de la troisatfe, la délivrance des saints lieux, disaient-ils; le siégfc de Damiette pouvait se prolonger encore... Beaucoup de croisés revendent Chaque jour en Europe; chaque jour une foule de guerriers musulmans accouraient sûus les drapeaux des Suttatts du Caire et de Damas... Lorsqu*on aurait pris Damiette, on serait trop heureux de l'échanger contre le royaume cte Jérusalem..» Les musulmans offraient de donner, avant la victoire, tout ce qu'on pojmit obtenir et désirer après la conquête..* Il n'était pas sage de refuser te que la fortune venait offrir sans combats et sans périls... On devait éviter l'effusion du sang, et pesser <pw les victoires achetées par la mort des soldats de la croix n'étaient point celles qui plaisaient le plus au Dieu des chrétiens. »

Le roi de Jérusalem et la plupart des barons parlaient ainsi, et cherchaient à ramener à leur opinion les seigneurs italiens, et la plupart des prélats que le cardinal Pelage entraînait daas un sentiment contraire. Le légat du pape se regardait comme le chef de cette guerre ; i! voulait la continuer pour prolonger sa puissance et se faire un grand renom de bravoure et d'habileté. On délibéra pendant plusieurs jours, et tandis que là discussion s'échauffait dans le conseil, les hostilités recommencèrent; alors tous les croisés se réunirent pour continuer le siège de Damiette. Le sultan employa tous les stratagèmes pour faire parvenir des secours dans la ville, et pour relever lé courage de la garnison et des habitants. Quelques plongeurs traversaient le Nil au milieu de la flotte chrétienne, pénétraient dans les murs de Damiette, et couraient apprendre au sultan que la peste, la famine et le désespoir régnaient dans la ville. Tantôt on remplissait de provisions quelques sacs de peau, qu'on abandonnait au cours du Nil, et qui venaient flotter sous les remparts de la malheureuse cité ; tantôt on cachait des pains dans des linceuls qui enveloppaient des cadavres, et qui, portés

par les eaux, étaient arrêtés au passage par les assiégés. Ces communications ne tardèrent pas à être découvertes, et Jean de Brienne fit barrer le fleuve avec d'immenses filets où Ton prenait tout ensemble ces vivres et les plongeurs qui se rendaient à la ville entre deux eaux. Enfin le sultan tenta un dernier effort : cinq cents hommes d'élite devaient se jeter dans la place en passant par un endroit faible, où l'on avait dressé une machine qu'on nommait le Trébuchet ; mais ils s'égarèrent dans les ténèbres, et allèrent aboutir à un poste qu'on appelait le Talus du roi. Jean de Brienne accourut au bruit, fondit sur eux l'épée à la main, et massacra les soldats musulmans qui restèrent au nombre de cent quarante sur le champ de bataille ; les autres retournèrent vers le sultan pour lui apprendre le triste résultat de leur expédition.

Alors les assiégés, accablés par la fatigue, poursuivis par la famine, livrés au désespoir, n'avaient j>lus la force de défendre les tours et les remparts ; ils abandonnaient leurs maisons et fuyaient une cité remplie des images de la mort. Plusieurs vinrent implorer la pitié des croisés. Le commandant de Damiette chercha vainement à relever le courage du peuple et des soldats ; et, pour arrêter les désertions, il fit murer les portes de la ville. Dès lors ni le sultan du Caire, ni les croisés ne purent savoir ce qui se passait dans la place assiégée, où régnait un lugubre silence, .et qui, selon l'expression d'un auteur arabe, n'était plus qu'un sépulcre fermé.

Les chrétiens avaient placé leurs machines au pied d'une tour ; comme ils virent que personne ne la défendait, ils vinrent en informer le roi Jean de Brienne, qui envoya aussitôt ses gens pour s'en emparer ; il résolut en même temps de livrer un assaut et donna ordre aux troupes de se tenir prêtes au premier signal. Dès la pointe du jour, les plus hardis montent dans la tour qu'ils trouvent déserte ; ils arborent l'étendard du roi de Jérusalem ; ils appellent à leur secours leurs compagnons. L'armée chrétienne applaudit à leur victoire et leur répond par des cris d'allégresse. Soudain, les soldats courent aux armes, plantent les échelles, et font mouvoir les béliers. On escalade les murailles ; on démolit , on ouvre les portes : les croisés , l'épée nue à la main, se préparent à combattre les infidèles ; mais lorsqu'ils pénètrent dans les rues, un affreux spectacle les saisit d'épouvante. Les places publiques, les maisons, les mos-

quées, toutes les rues étaient jonchées de cadavres. La vieillesse, l'enfance, l'âge mûr, tout avait péri dans les horreurs du siège. Damiette comptait, à l'arrivée des croisés, plus de soixante mille habitants ; il n'en restait que trois mille des plus robustes qui se traînaient, comme de pâles ombres, au milieu des tombeaux et des ruines.

Ce lamentable tableau toucha le cœur des croisés, et mêla un sentiment de tristesse à la joie que leur causait la victoire. Le roi Jean de Brientie s'occupa du sort des malheureux habitants qui avaient échappé à la peste et à la famine. Jacques de Vitry, en décrivant les désastres de ces fléaux, donne surtout des larmes aux petits enfants qui demandaient du pain à leurs parents décédés. Le sort de ces petits enfants qu'on trouva encore en vie intéressa le vertueux évêque de Ptolémaïs, qui en acheta plusieurs pour leur administrer le baptême et les élever dans la vraie religion ; la pieuse charité du prélat ne put leur procurer que la vie éternelle, car ils moururent presque tous après leur régénération sacramentelle. Le roi de Jérusalem donna la liberté et du pain aux musulmans qui vivaient encore, et il employa au nettoyage de la ville tous ceux qui avaient assez de force pour travailler. Le spectacle que présentait Damiette, et l'air empoisonné qu'on y respirait, obligèrent l'armée chrétienne de retourner dans son camp, et d'attendre le moment où la cité en deuil pourrait être habitée sans danger.

Damiette avait une célèbre mosquée, ornée de six vastes galeries et de cent cinquante colonnes de marbre, surmontée d'un dôme superbe qui dominait tous les édifices de la ville. Cette mosquée, où, la veille, les musulmans épiorés invoquaient encore Mahomet, fut consacrée à la vierge Marie. Toute l'armée chrétienne, après s'être partagé les dépouilles opimes de la cité qui renfermait d'immenses richesses en épiceries, en diamants, en étoffes précieuses, vint, dans le temple nouvellement dédié à Notre-Dame, remercier le ciel du triomphe accordé aux armes des croisés. Le lendemain, les barons et les prélats s'y rendirent encore pour délibérer sur leur conquête, et, par une résolution unanime, donnèrent la ville de Damiette au roi de Jérusalem.

À la nouvelle de la prise de Damiette, les musulmans qui défendaient l'Egypte avaient d'abord été frappés d'une si grande terreur que, pendant plusieurs jours, aucun d'eux n'osa paraître devant les chrétiens. La forteresse de Tanis, bâtie au-delà du fctG de Menzaleh, et l'un des plus fermes boulevards de PËgypté, tomba sans défense au pouvoir des Francs. Dès-lors les croisés purent croire qu'ils n'avaient plus d'ennemis sur les bords du Nil. La moitié de l'armée profita de l'approche du printemps pour retourner en Europe ; ceux qui restaient sous les drapeaux de la croisade se livrèrent à la mollesse, à la débauche, a touâ les plaisirs que leur inspiraient le doux climat et le beau ciel des Pharaons. Dans ces voluptueux loisirs, on vit bientôt renaître les divisions qui avaient éclaté pendant la guerre. Le fier cardinal Pelage parlait en vainqueur et commandait en maître. Le roi de Jérusalem, le vénérable Jean de Brienne, ne voyait pas sans un extrême chagrin les orgueilleuses prétentions du légat. Il n'attendait que l'occasion de pouvoir s'éloigner de l'Egypte sous un honnête prétexte. La mort du. roi d'Arménie, dont la reine de Jérusalem, son épouse, se prétendait héritière, lui en fournit un motif légitime, et il quitta l'armée, dont il était le chef, pour se retirer k Ptolémals.

Mais les croisés reçurent bientôt des renforts dont le zèle du souverain Pontife avait provoqué le départ pour l'Orient. Le duc de Bavière, envoyé par l'empereur Frédéric II, arriva suivi de quatre cents chevaliers allemands. Des guerriers français, lombards, pisans et génois, débarquèrent en même temps sur Te. rivage africain. Les lettres du pape au cardinal Pelage étaient accompagnées de sommes considérables, les unes tirées de son propire trésor, les autres offertes par les fidèles de l'Occident. Alors le légat résolut de poursuivre la guerre et de Inarcher contre la capitale de lîEgypte ; mais les barons et- les chevaliers refusèrent de lui obéir, et il se vit forcé d'envoyer des députés au roi Jean de Brienne, qui, pressé par le pape lui-même, se laissa enfin fléchir, et consentit, après une absence de plusieurs mois, à revenir prendre le commandement de l'armée chrétienne.

« Nous avons appris, lui écrivait Honorius III, que vous vous êtes retiré de devant Damiette avec toutes vos troupes, et que vous êtes retourné à Ptolémaïs. Si vous l'avez fait dans le dessein de vous opposer aux courses des Sarrasins qui infestent toute la Palestine, nous louons votre prudence ; surtout s'il est vrai que les chrétiens y fussent si molestés, qu'ils eussent besoin d'un si puissant secours. Une conviendrait pas à un aussi grand prince que vous de rester dans l'inaction ou de vous occuper de vos affaires personnelles, tandis que d'autres donnent leur sang et exposent leur vie pour la cause de Jésus-Christ. J'aurais enooie bien plus de peine à me persuader, ce que certaines gens on* rêyé sflns doute, <^ue vous voulussiez porter la guerre dans l'Arménie. Vous êtes, je crois, trop sage pour ne pas voir le danger, le préjudice et la honte qui en pourraient revenir au» arme$ des chrétiens en Orient, et combien vous vous rendriez odieux au siège apostolique et à tous les fidèles, si, tandis que toutes les fbrcçs du Christianisme sont en mouvement pour vous et ppur la délivrance de la Terre-Sainte, vous alliez vous séparer pour servir à, des intérêts personnels dans lesquels voua ne çauriez vous flatter d'avoir quelque succès qu'après qu'on aura réussi en ce qui concerne la cause commune.... »

En xftêuie temps ïfouorius III, sur les instances de Jean de Bri,ennç x confirma les droits de ce prince sur la succession au Eoy^unjip d'Arménie, par un acte en date des premiers jours dç février Ï2&0. M^is Raymond, prince d'Antioche, qui avait épousé la fljle 4$ Rhoupeu, frère aîné 4e Lievon, roi d'Arménie, s'était adressé qussi au souverain Pontife pour lui demander justice^ ij,préten4e4t que les droits d.e 1$ fille de l'aîné devaient l'emporter §ur ceu* de la.fJUe du plus jeuuç. flonorius renvoya la déciçtap de cette affaire au légat Pelage, que le roi de Jérusalem eut pu légitimement récuser. Il ne fut pa^ nécessaire de recourir à son arbitrage. Dieu tranc^ lui-même I3 question litigieuse eu appelait à lui la. reine de Jérusalem et le fils que Jean de Briennq ayqit eu (\e cette princesse arménienne. Ainsi Raymond resta trqiiquille possesseur d&aon drqft du côté du roi Jean, qui ne pouvait plitâ le lui (Jisputei;.

Dès que Jean de Brienne fut revenu à Damiette, les chefs des croisés se réunirent en conseil pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire ; le légat exposa que l'Egypte était le plus puis* sant des Etats musulmans, et que si Tannée chrétienne parvenait à s'en emparer, on se rendrait aisément maître ensuite de la Syrie et de toute la Palestine. Jean de Brienne, interprète de l'opinion des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, et de la plupart des barons, en môme temps qu'il exprimait son propre avis, déclara d'abord à l'assemblée que personne n'était plus intéressé aux conquêtes des chrétiens en Orient que celui qui avait l'honneur d'être roi de Jérusalem. Il montra ensuite combien il était imprudent de remonter le Nil dans une saison où ce fleuve commençait à croître, et pouvait inonder les chemins qui conduisaient au Caire : « Nous allons marcher, ajoutait-il, sur une terre inconnue, au milieu d'une nation ennemie ; vaincus, il ne nous restera plus d'asile ; vainqueurs, nos victoires ne feront qu'affaiblir notçe armée. S'il nous est facile de conquérir des provinces, il nous sera peut-être impossible de les défendre. Nous n'aurons pas à lutter contre une armée, mais contre tout un peuple animé par le désespoir. Tous les musulmans vont devenir autant d'intrépides soldats impatients de verser leur sang sur le champ de bataille. Que dis-je? nous aurons moins à redouter leur courage que leur timide prudence. Ils ne manqueront pas d'éviter le combat et d'attendre que les maladies, la disette, la* discorde, l'inconstance des esprits, le débordement du Nil, la chaleur du climat, viennent triompher de nos efforts et faire échouer toutes nos entreprises. »

L'éloquent roi de Jérusalem fondait son opinion sur ses connaissances profondes dans l'art de la guerre ; il termina son discours en disant : « Que Damiette etTanis suffisaient pour contenir les peuples de l'Egypte ; qu'il fallait reprendre les villes qu'on avait perdues avant de songer à conquérir les pays qu'on n'avait jamais possédés ; qu'enfin on ne s'était point réuni sous les drapeaux de la Croix pour assiéger Thèbes, Babylone et Memphis, mais pour délivrer la ville sainte qui ouvrait ses portes aux

chrétiens, et dans laquelle on pouvait se fortifier contre toutes les attaques des infidèles. »

Le belliqueux cardinal n'écouta le roi de Jérusalem qu'avec une vive impatience ; il répondit que la faiblesse et la timidité se couvraient souvent du voile de la modération et de la prudence. Il ajouta plusieurs motifs à ceux qu'il avait déjà donnés pour entreprendre la conquête de l'Egypte, et les exprima en termes pleins d'amertume. Enfin, entraîné par la chaleur de la discussion, il menaça des foudres de l'Eglise tous ceux qui ne se rangeraient pas à son avis. La plupart des chefs, et Jean de Brienne lui-même, craignant d'être excommuniés, mais redoutant plus encore de voir leur bravoure exposée au moindre soupçon, cédèrent à la volonté opiniâtre de Pelage. Le conseil des barons et des évêques décida que l'armée chrétienne partirait de Damiette pour marcher, contre la capitale de l'Egypte. Cette armée, composée de plus de soixante mille hommes, s'avança vers le Caire au mois d'août 4224. Elle traversa Pharescour et plusieurs villages abandonnés par leurs habitants. Tout fuyait à l'aspect des croisés, qui croyaient ne trouver aucun obstacle à leurs victoires. Le présomptueux légat, plein de confiance dans une prédiction qu'on lui avait faite dans sa jeunesse, se flattait déjà qu'il allait abattre le culte de Mahomet, et il éprouvait un plaisir secret d'avoir forcé Jean de Brienne à plier sous ses volontés. Sans livrer un seul combat, l'armée arriva au sommet de l'angle du Delta, et établit son camp à l'endroit où le canal d'Aschmoun se sépare du Nil. Le sultan occupait la plaine de Mansourah, de l'autre côté du canal, avec toutes ses forces; mais le bruit de l'arrivée de l'empereur Frédéric et de l'approche des Tartares avait jeté l'alarme parmi les musulmans, et leur faisait désirer de terminer une guerre qui épuisait leurs ressources, et ne leur offrait pas même dans la victoire le dédommagement de tant de sacrifices.

Des ambassadeurs vinrent proposer la paix aux chefs de l'armée chrétienne ; ils leur promettaient de leur laisser Damiette et son territoire, ainsi que de leur rendre Jérusalem avec toutes les places de la Palestine conquises par Saladin. Le roi Jean de Brienne, et la plupart des barons, qui prévoyaient les périls de l'expédition commencée, écoutèrent avec autant de suprise que de joie les propositions des infidèles, et n'hésitèrent point à les accepter; mais le légat f qui exerçait une autorité absolue, jugea

<jue cft irttattioaa pacifiques étaient 4Wéa« p%c«Hûdcrain*f)dtœi

il fallait profiter pour battre un ennemi (tèjfc votant pat la Jrajïeu». On fortifia donc le camp par un fossé très-profond et par un rempart de terre ; ou dressa des machines le long du fleuve; l'armée resta plusieurs jours dans cette position, et ne fit aucun, effort ni pour attaquer les Sarrasins, ni pour passer le Nil. Dans cet état d'inaction, plusieurs se lassèrent d'une guerre où Ton ne livrait point de batailles ; d'autres crurent qu'an n'axait plus besoin do leur secours. Quelques-uns, plus prévoyants, craignirent de prochains revers; plus de dix mille croisés abandonnèrent le camp et retournèrent à Damiette. Enfin le débordement du Nil vint troubler l'imprudente sécurité des soldats de la Croix. Les Sarrasins levèrent les écluses et remplirent tous les canaux (le la Basse-Egypte,. La flotte musulmane entra dans les canaux et pénétra jusqu'à la flotte chrétienne. Dans un seul combat, les vaisseaux des croisés furent presque tous dispensés et consumés par le feu grégeois. L'effroi s'empara des chrétiens qui maa» quaient de vivres, et n'avaient plus l'espérance d'en recevoir.

Le légat et sas partisans ouvrirent atorsi les yeux, mais un peu tr-optard ; c'était uneaécea&ité de revenir sur leurs pas, et de rog&* gner ûawiette* Le roi Jeonde Brienne voulut biea se charger d'opérer çqtte difficile et périlleuse teteait®, Qu*lquefais les grands homme* eux-mâm«s se laissent dominer par un certain dépit qui tour, fait sacrifier le bien public à, leur propre gloire. Tout autr» qnele roi de Jérusalem eût peut-être laissé le présomptueux légat se tirer à loisir de lîabîme où il s'était précipité par sa faute. Mais le vertueux Jean de ibuenne ne succomba point à. cette criminelle tentation ; une tendra et religieuse compassion. pou» tant, de biravea soldats qu'il voyait e» danger de périr étouffa en lui jusqu'au ptaisi* malia qu'il eût pu ressentir intérieure-* nient à la vua d'un fier rival profondément humilié. Il donna ordre de partir en silence à l'entrée de. la nuit. Lea mesuooft étaient habilement prises ; mais les, Allemands avaient mis imprudemment le feu k leur quartier, afin que les Sarrasins ne profitassent pas, de leurs dépouilles ; les tourbillons de fumée avertirent les ennemis qui aussitôt coururent aux armes,, de sorte que la tentative du roi Jean échoua.

Dan& cettte extrémité, Jean de Brienne et les, principaux cbefe des croisés envoyèrent plusieurs de leura chevaliers aux Sarra- $i&> pour Iaw pcopossr k «omtot.; mm ceux-cji o^ furqat ni

assee ilnprud*ta*s> ni asfeez généreui pour accepter une proposition inspirée pàf le désespoir. Les chrétiens étaient épuisés de faim et ée fatiguée ; la cavalerie, enfoncée dans la vase, ne pouvait avancer ni reculer. Les fantassins avaient jeté leurs armes ; les bagages de l'année flottaient sur les eaux ; on n'entendait plus que des gémissements et des plaintes. Au milieu de ces murmures, le cardinal Pelage fut obligé de négocier la paix, et sa fierté s'abaissa jusqu'à implorer la clémence des Sarrasins, il offrit de rendre Damiette, à condition que l'armée chrétienne serait libre de retourner en Palestine. Le sultan était un prince doux et prudent, plus ami de la paix qu'altéré de sang ; il accepta la capitulation et envoya son propre fils au camp des chrétiens pour gage de sa parole. Le roi de Jérusalem? le due de Bavière, le légat du pape et les principaux chefs de l'armée se rendirent au camp des Sarrasins, et restèrent en otage jusqu'à l'accomplissement du traité;

La ndùvette de ces événements jeta la consternation dans •amiette, et arracha des larines à la foule des pélerihs qui arrivaient alors de l'Occident. Le plus grand tumulte régnait dans la ville; Les uns, pleins de désespoir, voulaient retourner en Eutopé, et se préparaient à déserter les drapeaux de la croisade ; kfc autres, saisis d'indignation, couraient vers les remparts* s'emparaient des tours et juraient de les défendre. H fallut que le roi Jean de Brienne annonçât qu'il livrerait Ptoléfliaïs aux musulmans si l'on refusait de rendre Damiette.

L'&iiiiée chrétienne aurait péri victime de ï'inofldation, de Id feitn et des maladies, si Jean de BHenne, qtri Se trouvait alorii ffù tfàtirip dès Sarrasins, inforihé de l'hoïrible détresse des éhdisfe, n'eût pas engagé Melft^Kàmel à prendre pitié de ses ennê* mtè désarmés. Le continuateur de Guillaume dé Tyr rapporte, dans son Vieux langage, l'entrevue touchante de Jean dé Brienmô et du sultan d'Egypte. » Le *oi s'assit devdiït le soudaft, et se mit à pleurer; le soudan regarda le roi qui pleurait, et lui dit : Sire, pourquoi pleurez-vous? — Sire, j'ai raison, répondit le roi, car je vois le peuple, dont Dieu m'a chargé, périr au milieu de l'eau et mourir de faim. Le Soudan eut pitié de ce qu'il vit le roi pleurer ; il pleura aussi ; puis il envoya trente mille pains aux pauvres et aux riches. Ainsi leur envoya quatre jours de suite, fit fermer tes écluses, et la pfcaine cessa bientôt d'être inondée. » Les débris de l'armée chrétienne évacuèrent l'Egypte après la reddition de

Damiette. Leur retour à Ptolémaïs y porta la désolation. L'Issue de cette gigantesque entreprise, qui avait semblé menacer toutes les puissances musulmanes, causa aux infidèles une joie d'autant plus grande qu'elle était inespérée.

Olivier Scholastique, témoin oculaire et consciencieux des événements, est loin de présenter le caractère altier du légat comme l'auteur des revers de cette expédition ; et, son autorité ayant plus de poids qu'aucune autre, réduit à leur juste valeur les accusations virulentes dont la conduite du cardinal Pelage a été l'objet de la part de certains historiens. D'ailleurs le pape Honorius ne voulut point condamner son légat, et reprocha à l'empereur Frédéric d'être resté spectateur d'une guerre malheureuse. Le César d'Allemagne, dont la politique consistait à tromper le Saint-Siège sur ses intentions, couvrait ses desseins ambitieux sur l'Occident de la promesse de marcher à la délivrance de l'Orient. Bien qu'il eût envoyé en Egypte le duc de Bavière et le comte de la Pouille, le souverain Pobtife l'accusa, à bon droit, d'avoir été la principale cause des désastres de la croisade. Frédéric répondit par des menaces aux remontrances du pape. Honorius, agissant avec la mansuétude d'un ministre de paix, accueillit alors ridée d'intéresser plus étroitement l'empereur au sort de la Palestine, en lui faisant épouser Yolande, fille de Jean de Brienne, héritière du royaume de Jérusalem. Les conditions du mariage furent arrêtées dans une conférence tenue en Gampanie, l'an 4223; les grands-maîtres des Templiers, des hospitaliers de l'ordre Teutonique, le patriarche et le roi de Jérusalem, appelés en Italie pour délibérer sur les affaires de la croisade, applaudirent à cette union, qui leur assurait le secours d'un puissant monarque. Les noces de Frédéric avec la princesse Yolande furent célébrées à Brindes en 4225, et la nouvelle impératrice fut couronnée l'année suivante par le pape, dans la basilique de Saint-Pierre de Rome.

Cependant, le roi de Jérusalem alla solliciter des secours pour la Terre-Sainte dans les principaux Etats de l'Europe. Lorsqu'il arriva en France, les Français pleuraient la mort de Philippe-

Auguste. Jean de Brienne assista aux funérailles de son maître et de son bienfaiteur, qui avait légué trois mille marcs d'argent aux défenseurs de la Palestine. Au mois d'août de la môme année 4223, il assista également au sacre du roi Louis VIII, couronné à Reims avec la reine Blanche, son épouse, par l'archevêque Guillaume de Champagne. Il est probable que le roi de Jérusalem accompagna aussi le nouveau monarque, et qu'il l'esgagea même au voyage qu'il fit peu après à Vaucouleurs, village limitrophe de la Champagne et de la Lorraine, où lui et l'empereur Frédéric renouvelèrent l'ancienne amitié que Philippe-Auguste avait toujours cultivée avec la maison de Souabe. De là, le roi Jean de Brienne, après avoir mis ordre à ses affaires de famille, se rendit àTours, où il prit solennellement le bourdon de pèlerin, dans le dessein d'aller visiter le tombeau dé saint Jacques de Compostelle en Galice, pèlerinage alors aussi fréquenté que celui même de la Palestine.

La piété solide de ce prince eut sans doute beaucoup de part à ce lointain voyage, aussi bien que le dessein de solliciter les secours des divers monarques de l'Espagne, mais la politique n'y était pas étrangère. Jean de Brienne, plongé dans un veuvage anticipé, n'ignorait pas qu'à la cour de Castiile il y avait une jeune princesse qui convenait infiniment à ses intérêts. C'était Bérengère, fille d'Alphonse IX, roi de Léon, et de Bérengère de Castiile. Son frère, Ferdinand III, avait épousé tout récemment Béatrix, fille de l'empereur Philippe de Souabe. Frédéric II, cousin-germain et tuteur de cette princesse, l'avait accordée à la demande solennelle qui lui en avait été faite par l'évêque de Burgos et l'abbé de Saint-Pierre d'Alcantara, ambassadeurs du jeune monarque. D'un autre côté, dona Bérengère de Castiile était sœur de la reine Blanche, épouse de Louis VIII et mère de saint Louis. Un mariage qui devait approcher Jean de Brienne de l'empereur Frédéric, qu'il s'attachait encore davantage par ce nouveau lien, et en même temps lui procurer une nouvelle considération à la cour de France, en le faisant l'époux de la nièce de la reine, excitait puissamment l'ambition de ce royal pèlerin. Il souhaitait ardemment cette alliance; aussi, ses dévotions en Galice étaient à peine terminées, qu'il passa à la cour de Castiile, où il trouva un accueil franc et cordial.

La courtoisie espagnole ne pouvait faire défaut à sa vieille

réputation dans la patrie <Ih Gid, le héros 4e Burgos^ ni è Te* lède, la noble ville» centre de 4a civilisation méridionale. Aussi» les chevaliers, émules de Rodrigue, les gentilles châtelaines, dont le cœur battait aux souvenirs romanesques de Chimère, fêtèrent-ils à l'envi, sur les bords parfumés duTage, un prince qui s'était rendu si redoutable aux Sarrasins -d'Asie et d'Afrique, Les noces forent célébrées avec toute la solennité d'usage. Peu après les fêtes nuptiales, Jean de Brienne retourna en Franc* avec son épouse, passa par l' Aragon, où il séjourna quelque temps au milieu des honneurs de la cour, et arriva à Paris an moment où Louis VIII se disposait à prendre d'assaut la Rochelle* la seule place qui tînt encore pour Henri III, en Saintonge, et où Savary de Mauléon avait juré de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Invoquant le secours en ciel pour les aimes françaises, Blanche de Castille, nu-pieds «et «en che* mise, ainsi que Bérengère, la nouvelle reine de Jérusalem, sa nièce, et Isemîmrge môme, veuve de Philippe-Auguste, se rendirent en procession à Notre-Dame, suivies des enfants de France, d'une foule de bannerets et de tout le clergé. Le lendemain de cette cérémonie propitiatoire, la division se glissa dans la garnison anglaise; les secours qu'elle attendait n'arrivèrent point; et, après trois semaines de blocus, la ville se rendit à discrétion.

Pendant ce temps-là, Jean dç Brienne parcourait successive* ment l'Angleterre, l'Allemagne, et repassait en Italie, où 6a présence et ses discours rappelèrent aux chrétiens les malheurs de la Terre-Sainte. Frédéric montra alors un zèle très-ardent pour la délivrance du divin sépulcre; il hâtait les préparatifs d'une expédition qu'il devait diriger en personne; il pressait le pape de rétablir la paix entre les rois de France et d'Angleterre, afin que la noblesse de oes deux pays pût participer à la croisade, et il engageait Honorius III k appeler les autres princes de l'Europe à y concourir. Enfin, l'empereur déployait tant d'activité, montrait tant d'ardear, que toute l'espérance des chrétiens de k Palestine se portait vers lui, et qu'il était regardé comme l'âme, le mobile et le chef de la guerre sainte : on l'attendait sur les bords du Nil et du Jourdain, selon l'expression du patriarche d'Alexandrie, comme autrefois les justes avaient attendu le Messie.

Ce grand zèle, qu'affectait l'empereur d'Allemagne dans les

préparatifs de l'expédition d'outre-mer, ne l'empêchait pas de chercher quelque prétexte pour différer encore son départ. U pria le roi Jean de Brienne d'intercéder ea sa faveur auprès du souverain Pontife. Les motifs, en apparence légitimes, ne lui manquaient pas : le royaume de Sicile et de Napies renfermait des germes de discorde et de vébettfon ; U était à craindre aussi que les républiques de la Lombardie, où il y avait également dea semences de révolte, ne lui échapassent durant son éloignement. Jean de Brienne fit valoir, en cour de Rame, cette situation inquiétante qui us permettait pas à l'empereur de remplir ses promesses tant de fois répétée* ; il obtint un délai de deux années, moyennant de nouveaux serments qui furent frits, cornue tous les autres, avec la plus grande solennité.

Le roi Jean de Brienne. s'applaudissait d'avoir l'empereur d'Allemagne pour gendre et pour appui; sa joie ne fut pas de longue durée Frédéric, après son mariage, ne vit plus en hn que le frère de ce Gauthier de Brienne qui avait porté le titre de roi de Napies et de Sicile; il lie regarda comme un ennemi de sa puissance, comme un rival dangereux, et lui disputa U possession du royaume de Jérusalem. Le pape Honoras, affligé de cette co»dwte de l'empereur envers son befru-père»lui écrivit des lettres eévères où il lui représente avec énergie le scandale qui en résultait dans tout le monde cntholique, le préjudice qu'il causait à la Terre-Sainte, l'injure qu'il faisait au siège apostolique, et la honte qui en retombait sur lui-même ; il l'exhortait fortement à f établi? dao* ses droits un prince à qui il devait tant de re- QSnn^sAance, et qui pouvait encore lui rendre d'émpenta services^ Mais Frédéric, persuadé que te pape avçit trempé dans les intrigues de Gauthier de Brienne a»vec le roi Jean,, et centvaincu, qu'il étqit le principal instigateur de la révolte des républiques lombardes,, non-seulement ne tint pas compte' des lettre* pontificales, i*aia recomaftença ses persécutons ceflfre l'Sgliae.

Le roi» de Jérusalem, dépouillé de sa convenne, se réfagi» à Rome, sous» la protection du Saint-Siège. Bwwriu8,,pour te con«setor, lai confia le gouvernement des terre» patrfmoniales< du

prince des apôtres ; il lui en assigna les revenus, et expédia des lettres-patentes dans les états pontificaux, avec ordre de recevoir son lieutenant avec joie et de lui obéir comme à un autre lui-même. Le prétexte qu'alléguait Sa Sainteté de fournir à Jean de Brienne de quoi pouvoir soutenir son rang avec dignité n'avait rien que de très-plausible ; mais l'ambitieux Frédéric comprit bien que c'était un adversaire redoutable qu'on protégeait contre lui. Grégoire IX, qui succéda à Honorius au mois d'avril 4227, parut, dans les commencements de son pontificat, négliger un peu les intérêts personnels du roi Jean, pour s'occuper des préparatifs de la croisade. Du reste, Jean de Brienne n'avait pas voulu profiter des avantages dont l'avait honoré le prédécesseur de Grégoire ; il appréhendait de donner à l'empereur Pré^ déric sujet de se venger, par de mauvais traitements sur son épouse Yolande, de tous les mécontentements qu'il prétendrait lui avoir été causés par son beau-père. Il se flattait aussi, peutêtre, que ce prince ouvrirait enfin les yeux et lui rendrait justice. Dans ces pensées, il vivait retiré au milieu des terres que sa maison .possédait en Champagne, où il attendait, dans le silence, une occasion favorable pour retrouver un royaume.

Bientôt, apprenant que, malgré ses procédés pleins de modération, l'impératrice Yolande, sa fille, n'en était pas moins malheureuse avec Frédéric, il résolut de ne plus garder tant de ménagements à l'égard du brutal empereur d'Allemagne; il vint à Boulogne avec la reine Bérengère, son épouse, dans le dessein d'aller s'embarquer à Venise pour retourner dans la Palestine; il était persuadé que le perfide Frédéric n'avait nulle envie de passer en Orient, et il ne doutait pas qu'à son arrivée toutes les colonies chrétiennes ne rentrassent volontiers sous son obéissance. Pour faire échouer ce projet de Jean de Brienne, l'empereur, aux fêtes de Pâques de Tannée -1228, tint une assemblée solennelle dans la plaine de Barletta, petite ville de la Pouille, où il parut sur son trône revêtu de la croix des pèlerins ; et, tout excommunié qu'il était, il annonça son départ pour la Syrie. Afin déjouer complètement la comédie, Frédéric lut son testament au milieu de la réunion pompeuse de seigneurs dont il était entouré. Le pape envoya une ambassade à Frédéric pour lui défendre de partir pour la croisade avant d'être relevé de l'anathème qui pesait sur lui ; mais l'empereur, rebelle aux lois divines, ne s'embarqua pas moins à Briudes, au mois d'août

— «5 - 4228 ; il n'emmenait avec lui que vingt galères et six cents chevaliers. Il fut d'abord reçu à Ptolémaïs comme un libérateur, par le patriarche de Jérusalem et par les grands-maîtres des ordres militaires; mais deux religieux franciscains, députés par le pape, annoncèrent aux fidèles qu'ils avaient accueilli un prince en révolte contre l'Eglise. Aussitôt tout le monde se défia de Frédéric, qui n'était point, d'ailleurs, suivi de troupes assez nombreuses pour attaquer les infidèles. On refusa de lui obéir, et il fut obligé de donner ses ordres au nom de Dieu et de la république chrétienne. De son côté, le sultan se trouvait exposé au fanatisme de ses soldats, qui voyaient avec colère ses accointances avec l'empereur. Les deux souverains se hâtèrent de négocier; ils conclurent une trêve de dix ans, par laquelle la ville sainte, Nazareth et Bethléem, furent rendues à Frédéric; mais les musulmans conservèrent le quartier du Temple et une mosquée dans Jérusalem. Chrétiens et Sarrasins éclatèrent contre cette paix sacrilège qui, d'ailleurs, n'était qu'illusoire et presqu'une moquerie ; car la ville, ni défendue ni fortifiée par Frédéric, devait retomber aux mains des musulmans dès les premières hostilités, t Son but, disait l'empereur lui-même aux Sarrasins, n'avait été nullement la délivrance des saints lieux, mais seulement la crainte de perdre son crédit dans l'Occident. » Néanmoins, heureux de montrer qu'un prince excommunié faisait plus pour la cause catholique que toutes les armes des Latins depuis quarante ans, il se dirigea sur Jérusalem, et y entra en triomphe, au milieu de la consternation des chrétiens. Les prêtres s'enfuirent, à son approche, du divin sépulcre, et il fut obligé, la nuit, furtivement, de prendre lui-même la couronne sur l'autel ; et les voûtes sacrées ne retentirent que des bruyantes acclamations de ses guerriers.

Pendant ce temps, Raynault, que l'empereur Frédéric avait laissé régent de Naples et de la Sicile, Berthold, son frère, et plusieurs de leurs partisans , exerçaient de cruelles hostilités non-seulement dans l'intérieur du royaume, mais encore sur le patrimoine de Saint-Pierre; ils pillaient les villes, ravageaient les campagnes, mutilaient les prisonniers affectionnés au Saint- Siège, et se livraient à toutes sortes de violence. Le pape Grégoire IX, chassé de l'état pontifical, prononça deux fois l'anathème contre le descendant des Hauenstauffen ; et, comme le glaive spirituel ne suffisait pas pour dompter ce terrible ennemi

de l'Eglise, \\ a»pa centre lui le glaive matériel. Jea* de Brieaaft, daoa cette weieUe du saperdoce et de l'empire, an pUteu de cet apitwiment récipro^ie de* Guelfes et des Gibeli**, mit 409 épée «H service de la papauté.

Ce prince, d$à irrité contre un gendre fui l'avait dépeuilké dHuie manière ai indigne de ses Etats, avait d -autrea motifs hieo plus fQEta de se venger de ee barbare époux qui s'était vendu coupable envers lui de la mort de l'impératrice sa fille. I/inr fortunée Yolande avait k sa cour une de ses niècea, jeune priftr cesse d'une rare beauté ; le voluptueux Frédéric, qui en était devenu amoureu*, osa en faire publiquement sa maîtresse, y impératrice , profondément Cessée de cet affront, ne put a'empécher de témoigner son ressentiment. Frédéric, violent dans aa passion, s'emporta^jusqu'à frappe? la malheureuse Yqjandç,; ensuite, il conçut du dégoût pour elle et la tint captive 4ans son palais ; il fy,t même soupçonné de l'avoir fait emP 1 ** aonrçer peu de jours avant de partir pour la guerre d'Orient.

Ces justes motifs d'indignation, se joignant dans le noble cœur de Jean de Brienne au désir de combattre pour la cause du catholicisme, le déterminèrent à se faire le champion de la papauté» Il accepta volontiers l'exarehal de Ravenne et le gouyeraejnent de la Romagne, avec le titre de généralissime des troupes pontificales. Ensuite; il. entra dans la marche d'Ancône avec le cardinal Cologne, légat du Saint-Siège, ch^asa RaynauM et fi^thold de toute la Marche et du ducfaié de Spolète, reprit toutes les places ponquise*, et connut toutes le» citéa rebeller 1$ chroniqueur AUrêriç ^ssureque ce brave prince s'empara en quelques jours de pAns do *wante forteresses (Je la dominaUw ^lemamfc. I^'empereuç flç&iérçG apprit toutes ce6 trôtesno^veHea à Ptolémaïs.

t Ex^eUentissime seigneur ^ luj éç^ait Ttwwa, coffite d'Aterre, t «yprèsi le déport de vo.trç majesté, Grégoire, poAUfç. de Çome^ ejpiiefû déclaré, de \^çe munificence, ayant çssen&tè i^ue puissante armée sous les ordres d? Jean, de Bri^njfye, jadis» roi de Jérusalem, et centres grands capitaines qu'il a mis à la tête de ses. troupes, est entré d#ns yos Etats,, déterminé ^ vo\iS| abattre par }e glaive matériel, ne. pouvant £r\ venir, à boqt, comn^e il le dit, par le seul g^ye spiritu.el. Car Jeajp de Bjrienne^ ayant fait de grands recruçs. en France et dan§ les provinces, voisines, <Jans l'esçérançç de parvenir $ l'emp^re^ s'fl çeut vpug.

reverser de ^et*e trône, soudoie toutes ©es troupes arvee tes songes gui lu/i août fournie? pa* la trésor aposteKque. Jean de B^çnne, dfccopwt ayec les tutres eh$fs de Taraiée pontificale, ayapt don# envahi leavilles et provinces de votre majesté, portent le îej et fà flambe, brûlent les maisons, ravagent les can* pagne^ d^oleat les troupeaux , obligent les grisonnie»* à se. racheter pw des wqçooa çonsîdéïrables, s'épargnent ni âge ni se$e, et ne pgriqçttent pas qu'on easeyeliase les morts en terre s^ifttje; enftn, ifô s'emppeat de toutes les places fortes, sans égard aux services que vous r^iwkz actuellement à la cause du Cbr^t dans la Palestine ; que, ai quelqu'un s'avise de faire me»r <jjLqq de, l'empereur et >eut s'autoriser de* son nom , Jean d$ Rrieruie. sovitie^t et proteste» qu'il ne connaît point d'autre eofe Poreux que luirmè^e »......., Mettes dwc ordre, toè^-puissant

çpipereuy, à la sû^té de votre personne sacrée et de votre non™ ç^ujç ; et. saçttfz que Jean de Brienne a mis une garnison sur tws les ports d& deçà de la mer, pour y exercer une surveS* la^ce continuelle,, a£n que ai, par ignorance du fût, ou par Qi*elqvi'autr$ malheur wprévu, voua y alliez débarqua au re* tour de votrç.\qyage, il pût se saisir» de votre personnes ce que je prie ftieu de vouloir détourner. ».

Cette lettre, écrite sous l'influence des animosités gibelines, rapportait beaucoup de circonstances inexactes ou exagérées. Il était faux, surtout, que Jean de Brîenne se portât pour empereur d'Occident, ou qu'il se flattât de le devenir. Mais la missive, quoique d'un style un peu acerbe, donne une haute idée du mérite de ce prince, dont elle çenferme un éloge d'autant moins suspect qu'il vient de la part d'un ennemi. Elle fait ressortir l'étendue de son génie, l'autorité qu'il exerçait alors en Italie ^ où il était confine le module do toutes les entreprises, la vivacité et la yaçiétédesesmoflv,ewents stratégique^ la juste^ dç ses \ues, lç détail des mesures nombreuse^ q^'il avait pri$e% pQjur anéantir çn quelque sorte la puissance de l'empereur d'Alleipague , çt pour le. puMM^ dans le ?eiq de se$ prQpres Çtats, de tout \e m,al qu'il pouvait (a^xe dans \e royaume d$ Ifa rusalem çju'il lui. avait si indignement ravi.

A son rçtour eu Italie, Frédéric trouva une guevre plus se-* rieuse que celle qu'il yejwifc de soutenir ea Asie. Non seulement le souverain Jpontife avai|t levé; des trouera pour ravager ses Ej^s, il a^so^le-vé <kwÂ*ç lui tes républiques Lom^ardea. La

présence du souverain est toujours d'un si grand poids pour faire rentrer ses sujets rebelles dans le devoir! À peine l'empereur eut-il mis le pied dans ses provinces d'Italie, que ses partisans reprirent courage et se sentirent animés d'une nouvelle ardeur. Ses ennemis, au contraire, furent comme glacés d'effroi. Les villes gui avaient secoué le joug eurent recours à sa clémence ; il en força plusieurs autres à se soumettre à ses armes victorieuses. Le pape, alarmé des progrès de Frédéric, retira Jean de Brienne de la Romagne pour l'opposer à l'empereur. Ce prince fut en effet comme une digue qui suspendit un peu la rapidité du torrent de l'invasion allemande ; il alla rejoindre l'armée du légat Pelage, s'empara dé Sore, assiégea Gaëte, et resta maître de plusieurs autres places, sans que Frédéric pût les reconquérir. Malgré ces premiers succès, les troupes pontificales furent dispersées ; et Grégoire IX, apprenant que la fortune abandonnait ses drapeaux, appela de nouveau à son secours les foudres de l'Eglise. Il déclara excommunier tous ceux qui entretiendraient quelque commerce avec l'empereur, qui s'assiéraient à sa table, assisteraient à ses conseils, célébreraient devant lui le service divin, et lui donneraient quelques marques d'attachement et de respect. Frédéric, effrayé de cette terrible sentence, qui fut publiée avec solennité dans toute l'Europe, envoya des ambassadeurs au pape, se soumit, s'humilia, et obtint enfin son pardon avec la paix.

La trêve était à peine conclue, lorsque tout-à-coup un nouveau cri d'alarme retentit dans l'Occident. L'empire des Latins, à Constantinople, était réduit à la dernière extrémité. Après le règne de Baudouin de Flandres et de son frère Henri, la famille des Courtenay, héritière de la couronne du grand Constantin, n'avait connu des splendeurs du diadème que les chagrins et les revers qu'elles entraînent après elles dans un empire qui s'écroule. Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, lorsqu'il allait prendre possession du trône de Baudouin, fut surpris dans la Macédoine et massacré par les ordres du perfide Théodore Comnène, prince d'Epire. Peu de temps après, l'impératrice,

qui s'était rendue par mer à Constantinople, mourut de douleur en apprenant la fin tragique de son époux. Robert de Gourtenay, second fils de Pierre, ne monta sur le trône que pour voir la rapide décadence de l'empire latin. Vaincu dans une sanglante bataille par Vatace, successeur deLascaris, il perdit toutes les provinces situées au-delà du Bosphore et de l'Hellespont. D'un autre côté, le prince d'Epire s'empara de laThessalie et d'une grande partie de la Thrace. Gonstantinople, menacée par des ennemis formidables, voyait, du haut de ses tours, flotter les étendards des Grecs de Nicée et des Barbares du mont Hémus. Lassé de l'inutilité de quelques efforts sans suite, le faible Robert se laissa aller à son indolence naturelle, et ne songea plus qu'à ses plaisirs. Un acte atroce de vengeance de ses barons l'arracha soudain à sa voluptueuse léthargie. Indignés de ce que son amour pour une fille de Baudouin de Neuville l'éloignait d'une alliance politique avec Eudoxie, fille de Théodore Lascaris, ils firent un jour irruption dans le palais et jusque dans la chambre de l'empereur; se saisirent de la mère et la jetèrent à l'eau; puis ils coupèrent le nez et les lèvres de la jeune fille dont la beauté avait touché le cœur de Robert. Celui-ci, sentant son impuissance à se venger, s'enfuit à Rome pour solliciter du pape une punition qu'il était hors d'état d'infliger lui-même ; mais Grégoire IX parvint à le calmer et à le déterminer à retourner dans sa capitale. Chemin faisant, d'Ancône à Gonstantinople, il s'arrêta quelques jours en Morée, où Geoffroi de Villehardouin l'accueillit avec les plus grands honneurs. Là il tomba malade et mourut en 4228.

L'empire chancelant resta encore sans chef, avec un successeur mineur, Baudouin II, âgé d'environ dix ans, frère du défunt. Aucun des feudataires ne possédait une autorité assez incontestée pour qu'on lui confiât la régence ; et d'ailleurs, si l'on avait besoin d'un homme qui, par l'ascendant de son caractère, sût se faire respecter de vassaux assez violents pour mutiler une jeune et belle fille parce qu'ils la croyaient mariée secrètement à l'empereur après avoir été fiancée à un gentilhomme bourguignon de leurs complices, et pour noyer sa mère sous ses yeux, il fallait aussi un régent qui inspirât assez de confiance dans l'Occident pour obtenir du pape et des autres souverains des secours en hommes et en argent. Jean de Brienne, célèbre par sa bravoure et par son habileté, se trouvait en ce moment

en Italie, où H commandait les années pontificales contre l'empereur Frédéric, son gendre. Ge fut «n> ce grand et beau vieillard de quatre-vingts ans, plein de vigueur et d'activité, qu'on jeta les yeux pour protéger l'enfance île Baudouin II. Le batte de 1 empire, Narjot de Touoy, et le» autres barons français toi députèrent Vilain d'ÀunoyetPontdelyon pour s'entendre avec lui sur les conditions auxquelles A consentirait à se joindre à eux. Après de longues négociations, qui exigèrent plusieurs voyages des envoyés à Gonstantînople, on tomba enftn d'accord, et un traité lut signé par le roi Jean d'une part, et par Vilain d'Àunoy et Guillaume de Douai d'une autre part, en aivril 4230, au nom dn balte Narjot de Touoy et des barons ae l'empire. Il y est stipulé :

J® Que le jeune Baudouin sera fiancé avec Marre, fille de Jean de Brienne, et que le mariage aura lieu lorsque tous deux seront en âge ;

2© Que Jean de Brienne sera revêtu de la dignité impériale et couronné empereur de Gonstantînople, et qu'il possédera cette dignité toute sa vie avec tous ses droits ;

3* Qull se chargera de pourvoir honorablement à l'entretien de Baudouin durant sa minorité, qui se prolongera jusqu'à l'âge de vingt ans ; qu'à cet âge de vingt ans Baudouin obtiendra toutes les terres possédées en Asie par les Latins, telles que le royaume de Nicée et le duché deNeo-Gastro, sauf les fiefe déjà concédés à divers seigneurs, et excepté aussi le duché de«NîêomécBe qui sera réservé à l'empereur de Gonstantinople?

4° Qu'à la mort de Jean de Brienne, Baudouin lu! succédera à l'empire, et qu'alors il sera réservé aux héritiers de, Jfcatt de Brienne, et au choix de celui-ci, poit les provinces d'Asie,, sojjt te6 provinces d'Europe, disputées par les GomnènG et deux des descendants aies princes, bulgares, à l'excepte* du* royauare de Bulgarie réservé à Asa», du duché 4e MwAippopolis ré$a*vé au& bériëers de Gérard de Straïm et du royaume de Saloaigue ;

5p Que tons les feudataires immédiats de l'empire paient hommage-lige au rot Jean de Brienne pour toute m vie, et set*j»eat de fidélité centre tout hoflHne- pouvant vivre et giouirir, fe l'exception de Baudouia que, parvenu à l'âge de vingt aua, jivrecait d'observer les engagements stipulés.

Telles furent les principales conditions, ete ce traité, à la suite duquel Jean de- Brienne fit ses préparatifs de départ. B n»quttt*

cependant Venise, avec les quelques troupes de raifort qu'il era* menait avec lui, qu'en septembre \ 234 « Il fut couronné en grande pompe par le patriarche Simon, dans la basilique de Sainte- Sophie, avec l'impératrice Bérengère, son épouse. On attendait beaucoup de son activité, et déjà on ressaisissait par l'espérance tout ce *qui avait été repris par les Grecs depuis la fameuse conquête franque. Le désappointement fut grand quand on le vit se renfermer immobile pendant deux années entières dans les murs de €onstantinople, soit qu'il craignît de hasarder sa gloire pas* sée dans des expéditions inégales, soit que les délices du repos et cette vie de luxe oriental lui parussent douces après tant de rudes travaux et d'austères privations, soit qu'«n effet, comme l'assurent quelques contemporains, l'avarice eût pris sur lui l'en** pire funeste que ce vice exerce trop souvent sur les vieillards, Aussi la plupart des hommes d'armes qu'il avait amenés avec lui comme stipendiâmes, l'abandonnaient pour aller chercher, même chez les ennemis, une solde et des combats. Les Sottes des Vénitiens, des Pisans et des Anoonitains, ne voyant plus aucune sûreté pour elles dans un avenir prochain, se prépar raient à se débander et à retourner momentanément chez elles* Enfin, ceux des Grecs qui s'étaient attachés à la fortune des Francs, et en avaient reçu des honneurs et des bienfaits, songeaient à se dérober peu à peu 4e Constantinople pour aller trouver l'empereur grec, ou lui envoyer leurs enfants, tels que le père de l'historien Georges Acropolite, qui nous raconte luimôme son départ à l'âge de onze ans, tant on se hâtait de s'isoler d'une monarchie «àairalante qui menaçait de tout ensevelir soufe des débri6 !

L'inaction de Jean de Brienne avait sa véritable cause dans son impuissance à ne rien entreprendre prudemment pour la restauration de l'empire latin. En effet, ce vieux prince, qui n'était pas riche de sou fond, et qui depuis assez longtemps avait été obligé de vivre des bienfaits d'autrui, se trouvait très-peu secourt. Sans doute le nouvel empereur, avec sa poignée de braves, était encore plus fort que ses ennemis pris séparément, et sa seule renonuBée le rendait redoutable à leurs yeux ; mais

ils avaient habilement manœuvré pour le brider et le tenir en échec. En même temps que sous le faux-semblant d'une disposition à soumettre lui et les siens à l'obédience de Rome, l'empereur grec Théodore Vatace obtenait du pape de cesser toute prédication en faveur des Latins de Gonstantinople, faisant promener en Orient, sous prétexte d'une conférence finale, les frères mineurs Aimond et Raoul et les frères prêcheurs Hugues et Pierre, il agissait auprès du roi de Bulgarie, Jean Asan, pour le déterminer à former une ligue offensive et défensive contre l'empire latin réduit dès-lors à une possession territoriale excessivement circonscrite autour de Constantinople. Des troubles intérieurs l'empêchèrent cependant d'agir immédiatement, et Jean de Bulgarie profita du délai pour lui enlever valeureusement quelques places voisines de Cyrique. Enfin, l'empereur grec et le monarque bulgare réunirent leurs forces sur la côte de Gallipoli, et marchèrent sur Gonstantinople. Jean de Brienne, qui prévoyait cette attaque, avait vainement sollicité des secours d'hommes et d'argent de tous les souverains d'Occident, et fait appel à tous les vassaux, à tous les alliés de son empire. Le champenois Geoffroi de Villehardouin fut le seul qui lui envoya sur-le-champ des secours effectifs en argent, et prépara des levées d'hommes ; mais, avant qu'il eût eu le temps de réunir les bâtiments nécessaires et de lès approvisionner, Asan et Vatace étaient aux portes de Gonstantinople avec une armée d'environ cent mille hommes.

Constantinople n'avait point encore été dans un plus grand danger, et c'était là sans doute une des plus affreuses situations où Jean de Brienne se fût encore trouvé ; mais, loin de s'alarmer du péril, il sembla que le péril même rallumât un nouveau feu dans ses veines et lui donnât de nouvelles forces. Ce vieil-, lard vénérable, âgé de plus de quatre-vingts ans, mais sain de corps et d'esprit, et plein d'une verdeur qui ne se sentait en rien du nombre de ses années, parut rajeunir en quelque sorte en ce moment fatal, semblable à un flambeau qui ne brille jamais d'une lumière plus vive et plus étincelante que lorsqu'il est sur le point de s'éteindre. Tout ce qu'on "pouvait désirer du génie d'un habile général, du courage d'un héros, de la sagacité d'un grand capitaine, de l'intrépidité d'un soldat, il le déploya en cette occasion, tellement que les poètes de son époque le comparaient à Hector; à Roland, à Judas Machabée, et à tous

les plus fameux hommes de guerre. Animé d'une audace et d'une fierté noble que donne le pressentiment de la victoire, il ne voulut point se renfermer dans l'enceinte de ses murailles. H laissa toute son infanterie dans les différents quartiers de la place, et sortit à la tête de sa cavalerie, qui consistait en cent soixante chevaliers avec leurs écuyers, et un petit nombre de sergents à cheval, mais aguerris et sûrs. Là, les ayant partagés en trois corps, dont Jean de Béthune conduisait le premier, il les posta le long des murs, à portée de voler au secours de tous les quartiers où l'attaque serait plus vive et le combat plus acharné. Ensuite, dans une chaleureuse harangue, il leur dit qu'ils tenaient entre leurs mains la conservation ou la perte de la ville impériale, la vie ou la mort de tous les Français répandus dans la Grèce ; il ajouta que, combattant pour la religion, pour l'honneur, pour tout ce qu'ils avaient de plus cher au monde, cette journée devait les couronner d'une gloire immor- » telle, ou les couvrir d'une éternelle infamie. Sa parole entraînante fit passer dans leurs cœurs l'ardeur martiale qui brillait dans ses yeux et dans tous les mouvements de son corps ; de sorte que, saisis du même transport que lui, ils avaient mille peines d'attendre dans leurs postes le moment d'en venir aux mains. Enfin, Âsan et Vatace donnèrent le signal de l'assaut; le premier choc se produisit avec beaucoup de vigueur et d'animosité de part et d'autre, mais la petite troupe de chevaliers, d'écuyers et de sergents, qui avaient Jean de Brienne à leur tête, aussi supérieurs à leurs ennemis en bravoure qu'ils leur étaient inférieurs en nombre, attaquèrent d'une manière si furieuse et si déterminée, que le désordre se mit partout dans les quarantecinq bataillons des Grecs et des Bulgares précipités les uns sur les autres. Asan et Vatace furent entraînés eux-mêmes dans la fuite. A la vue de ce désastre, les fantassins qui étaient restés dans l'intérieur de la ville pour contenir les Grecs, se jetèrent hors des portes du côté où l'empereur Théodore Vatace avait fait ancrer ses nombreux vaisseaux, massacrèrent les Grecs impériaux surpris par une si brusque attaque, pillèrent toutes leurs richesses, et de ces nombreux vaisseaux en ramenèrent vingtquatre prisonniers à Constantinople. Il eût sans doute été facile aux Grecs de l'intérieur de la ville de profiter de cette sortie imprudente pour s'emparer de Constantinople ainsi dégarnie, et en fermer les portes aux Français ; mais ils avaient été tellement

freppé* de cette détonte complète d'une auni &rlttti« afraé^ pi* ee petit honibre de chevaliers invincibles, qu'ils ne semblent pas «avoir songé à un soulèvement. lis attendaient iifcmobiles <}*e la victoire leur désignât un maître

L'empereur grée et le roi bulgare, honteuk de cette sanglante défaite» n'en furent que plus ardents à réunir pour l'année sui* vanter 428ft< de nouvelles forces, afin de prendre une éclatante revanche* Jean de Brîenne se prépara de sot) côté, en renouve* lant son appel, au pape, qui, averti cette fois par le bhiit de la victoire passée et des armements prochains des Grecs et des Bulgares, écrivit de toutes parts pour réclamer des secoure et promettre des indulgences. Les Vénitiens et les Pisans avaient compris enfin que la ruine de la cause française à Constante nople entraînait leur propre ruine commerciale, en facilitant l'ascendant de leurs rivaux les Génois, toujours plus enduis à se tourner du côté des Grecs, par dépit d'être restés étrange** aux premiers grands résultats de cette quatrième croisade ; 41s ftretot donG de aombreux armements* Celui de tous qui rendit tes services les plus prompts eUeaptasefifcaces à ses eompatrieftes de Gonslantinople, fut le prince de Morée, Gteoflroi H de Ville* hardouin. Il confia l'administration de son pays à son jeune frère Guillaume, s'embarqua snr une flotte de cent vingt bfttiâients de toute grandeur* et emmena eeftt de ees plus brato& ehevaliers, trois cents arbalétriers et cinq cents arcbers. Les e&nemis comptaient bien intercepter tout secours qui pourrait survenir à Jean de Brtenne, Geoffroi se fit jour an tdilieu d'eux-, eoula à fond quinze de leurs meilleurs bâtiments, et entra trionvpfaani àGonstàntinople, apportant avec lui l'espérattee du succès. Les Vénitiens profitèrent habilement en ce moment de la stupeur profonde et du désordre de la flotte ennotnîe, firent sorti* de Gonstanti&efrie seize de leurs bâtiments sous la conduite du baile Jean Michieli, i et* aidés de quelles bâtiments pisâne et génois, ils achevèrent la dàsperaùm complète des assiégeants.

Le 23 mare de l'année suivante!, 4237, le vieux roi Jeaft de Brienne termina sa longue carilère en disputant aux Barbares les restes d'une puis&aaco fi*e les arofes avaient fondée? et dont

les misérables débris ne purent être sauvés par les prodiges de ta valeur. Les ruines qui l'entouraient à ses derniers moments durent lui faire sentir le néant des grandeurs humaines. En effet, las du poids d'une couronne qui avait plus d'épines que de fleurs, il demandait souvent à Dieu, avec beaucoup de ferveur, qu'il voulût bien mettre fin à ses angoisses et l'appeler à lui. On raconte qu'un vénérable vieillard lui apparut en songe, tenant en main l'habit de saint François d'Assise, une corde et des sandales, et lui dit : u Jean, tu souhaites d'être éclairé sur le temps et sur le genre de ta mort, sache que c'est la volonté de Dieu que tu meures dans ce vêtement de pénitence. » Le vieil empereur, en qui l'effort de l'imagination avait produit une impression vive et involontaire, se réveilla en poussant de grands cris. Les deux nuits suivantes, il eut la même vision; alors il demanda le père Ange, religieux franciscain, son confesseur, et lui révéla tous les détails de l'apparition mystérieuse qu'il avait eue pendant son sommeil. Le révérend Père, qui s'était trouvé en proie aux mêmes songes, le confirma dans la pensée qu'il y avait quelque chose de surnaturel dans cette vacation extraordinaire, et qu'il devait se disposer à obéir aux volontés de la divine Providence. A son lit de mort, Jean de Brienne, fidèle aux avis de son directeur spirituel, déposa la pourpre impériale et voulut rendre les derniers soupirs sous l'habit d'un cordelier. Il répétait sans cesse, durant sa maladie : « mon très-doux Jésus, qu'il vous plaise qu'après avoir vécu dans les délices, revêtu d'habits somptueux et environné de toute la pompe du siècle, je puisse, ainsi que je le désire avec ardeur, suivre les traces de votre pauvreté et de votre humilité, couvert de ce cilice, et mendiant mon pain de porte en porte! » Quel sublime enseignement I Un simple chevalier français assis, pendant quelques jours, sur deux trônes près de s'écrouler, gendre de deux rois, beau-père de deux empereurs, Jean de Brienne ne laissa, en mourant, que le souvenir de ses exploits et l'exemple de toutes les vertus militaires et chrétiennes.

Jean de Brienne, marié trois fois, avait à peine vécu un an avec chacune de ses deux premières épouses ; la troisième, en qui la piété ne démentait pas le sang de Ferdinand-le-Gatholique, son frère, ni celui de saint Louis, roi de France, son cousingermain, ne put lui survivre que pour le suivre immédiatement dans le tombeau. Cette princesse, nommée Bérengère deGastille,

lui avait donné une fille et trois garçons. La fille épousa Baudouin de Gourtenay, empereur de Gonstantinople. Louis IX prit soin des garçons et les établit dans une position eu harmonie avec l'illustration de leur naissance. Jean, surnommé d'Acre, fut grand bouthilier de France, et épousa Marie de Goucy, veuve d'Alexandre, second roi d'Ecosse. Alphonse, comte d'Eu, par sa femme, fut grand chambellan et eut une longue postérité où l'on remarque deux connétables de France. Le troisième, Louis, . vicomte de Beaumont, maria une de ses filles dans la maison des comtes de Laval et de Vitré.

Le jeune Beaudouin, qui avait épousé la fille de Jean de Brienne, et qui devait lui succéder, ne put recueillir son déplorable héritage. Sorti comme un fugitif de sa capitale, il parcourait l'Europe dans une attitude suppliante, bravant les mépris des rois et des peuples ; spectacle digne de pitié l un successeur des Césars, revêtu de la pourpre et ceint du diadème, s'en allait de pays en pays implorer la charité des fidèles, mendier des secours réservés à l'indigence, et que souvent il n'obtenait pas 1 Pendant les pérégrinations de ce pauvre empereur à Rome, en France, en Angleterre et en Allemagne, Gonstantinople sacrifiait, pour sa défense, jusqu'aux reliques, objet de la vénération du peuple, et dernier trésor de l'empire. Le souverain Pontife fut touché de la misère et de l'abaissement de Baudouin, et ne put entendre sans pitié les gémissements de l'Eglise latine de l'Orient; il publia une nouvelle croisade pour sa délivrance. Les croisés de la Terre-Sainte furent invités à secourir leurs frères de Gonstantinople, mais les exhortations du Saint-Siège ne produisirent qu'un faible soulagement ; les esprits étaient divisés : les uns voulaient défendre l'empire des Latins, les autres le royaume de Jérusalem. Enfin, sous les Paléologues de Nicée, le 25 juillet 4264, Gonstantinople rentra sous la domination des' empereurs byzantins.

[Extrait de PAzutoaibb db l'àubb. - 1859.)

TROYBS, TYP. BOUQUOT.

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