‹ Jean dé ChazolChapitre 1 sur 5 · MARIO UCHARD · texte numérisé non relu

MARIO UCHARD

JEAN DE GHAZOL

« Rien n’est plus simple que de vivre, et rien n’est plus compliqué que la vie, » a dit quelque part Macaulay. Il est, en effet, des existences que le sort semble réserver à des péripéties étranges, et qui dépassent de bien loin les inventions du roman. Une aventure aussi mystérieuse que tragique, et qui émut beaucoup le monde de l’aristocratie qu’on appelle encore le noble faubourg, fut en quelque sorte le début de cette histoire. Quelque connus cependant qu’aient été dans la gentry parisienne les personnages de ce drame oublié, nous les avons trop voilés pour qu’il soit possible de les reconnaître. Si notre droit de moraliste est d’emprunter aux faits contemporains le sujet d’une étude, notre devoir est de protester contre toute allusion, même lointaine, à des noms respectés. Les caractères que nous esquissons appartiennent à la société de

notre temps, où les personnalités se perdent de jour en jour dans le courant commun de l’éducation égalitaire; si certains traits plus saillants les distinguent de la foule et les font ressembler à des types restés dans quelques souvenirs, c’est que le romancier a besoin de tracer ses héros d’une ligne plus accusée pour faire jaillir l’intérêt. L’histoire de Jean de Chazol est vraie, plus d’un lecteur la reconnaîtra; mais l’imagination de l’auteur y a pris assez de part pour que nul autre que lui ne puisse dire où commence la fable, où cesse la vérité, souvent plus dramatique que la Action.

A l’heure où s’ouvre ce récit, Jean de Chazol avait vingtsept ans. Bien qu’il se distinguât par un esprit supérieur aux préjugés vulgaires et qu’il eût fort couru le monde, ce n’était pourtant point un de ces héros qui, depuis la Confession d'un enfant du siècle , promènent dans les romans leurs organisations byronnicnnes et leurs.ûmes dévastées. Esprit ardent et enthousiaste, cœur viril, il ne se sentait pas fatalement déshérité de toute croyance. Une éducation singulière, à laquelle il dut sans doute l’énergie un peu rude qui fut un des côtés les plus accentués de son caractère, une vie active enOn, réglée par le devoir, avaient développé en lui la conscience qu’en dépit des diatribes, l’époque où nous vivons n’était pas sans quelque grandeur. Pour tout dire, bien qu’il eût souvent côtoyé le vice,

il croyait encore que toute vertu n’est pas exilée d’ici-bas. Sou passé-poutait se raconter en peu de mots.

Les Cliazol ‘étaient une des plus riches familles de la Provence; Jean, encore tout enfant, lorsqu’il perdit sa mère, avait été élevé au fond d’un château par son père, le comte Guy de Cliazol, quand pour la seconde fois il fut orphelin à quinze ans. Un oncle du côté maternel, le vice-amiral Montalouet, marin de la vieille roche, fut alors son tuteur. C’était un homme de sens pratique et un esprit cultivé. 11 était veuf et ne s’en plaignait point; heureux d’ajouter un intérêt dans sa vie, il adopta son neveu comme un fils. Un mois après la mort de M. de Cliazol, sur le point de partir pour la station des Indes, il résolut * de prendre Jean à son bord. De toutes ses affections passées, de ses jôiés et de ses souvenirs d’enfant, il ne restait à l’orphelin qu’un ami cher : c’était Miro, un garçon de son âge, fils de sa nourrice et son frère de lait, qui lui ^tait attaché comme un chien. Le jour du départ de Toulon, au moment où l’amiral allait monter dans sa yole, un être hâve, échevelé, sortit de la foule, heurtant les matelots, et d’un hond sauta dans 1 embarcation, qui faillit chavirer. Jean reconnut Miro, jeta un cri et l’embrassa. Le pauvre garçon s’était échappé de chez son père et arrivait à pied, mourant de faim. Bien qu’il n’eût point la fibre très-sensible, l’amiral fut touché de ce dévouement

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sauvage. Jean voulait garder son compagnon. Miro était un gars bâti pour devenir un excellent marin. On passa par-dessus les formalités, d’un mot le père fut averti, et l’enfant fut embarqué comme mousse.

On suit quelle somme de science on peut trouver parmi les officiers d’un vaisseau amiral, et les services qu’ils rendent dans ces voyages d’explorations qui nécessitent l’emploi de toutes les connaissances humaines. Depuis l’aumônier de la flotte, qui était un savant, jusqu’au chirurgien, qui était un naturaliste célèbre, Jean les eut tous pour maîtres pendant ces longs loisirs de la mer, où l’étude est le refuge le plus assuré contre l’ennui. Doué de facultés peu communes, il trouvait à chaque pas l’application de ce qu’il apprenait dans les livres, méthode autrement saisissante que les démonstrations théoriques de l’école; mais ce qui devait surtout influer sur sa vie, c’était cette saiue existence, active, hasardeuse, qui lui lit déjà le cœur d’un homme à l’àge où l’on n’est qu’un enfant. Le continuel spectacle de la puissance humaine aux prises avec l’aveugle élément, cette majestueuse solitude du vaisseau perdu dans l’immensité, ces rudes matelots que le péril constant endurcit contre le mal et maintient dans leur foi naïve, tout cela devait préserver son esprit de ces lieux-communs du scepticisme qui semblent devenir l’évangile de nos oisifs de vingt ans. La notion du devoir

enseigne la vérité ; la discipline et la loi du respect affermirent son caractère en lui révélant le prix de sa dignité personnelle. A dix-huit ans, il passa ses examens, gagna vaillamment l’épaulette et servit sous son oncle.

Maître d’un patrimoin e de deux cent mille livrés de rentes, pourvu d’une santé de fer et doué d’instincts de poëte, tel Jean entra dans la Yie, l’imagination enfiévrée d’ambitions et d’aspirations juvéniles. Tête vive et cœur chaud, vraie nature provençale, il mena sa jeunesse un peu follement peut-être. La monotonie du bord éveille chez les marins des exubérances de désirs et de vie qu’ils dépensent en prodigues dans les courts instants de liberté que leur laisse la mer. Aventures aux pays lointains, nuits fiévreuses dans lesquelles il perdait et gagnait l’or à pleines mains à ces terribles luttes de joueurs où le revolver et le stylet marquent les points et d’où, plus d’une fois, il ne sortit vivant qu’à l’aide de Miro, qui le suivait partout dans ses escapades, Jean brûla son cœur de vingt ans à toutes les flammes et courut tous ces hasards que tant d’imaginations révent. Il en résulta qu’à l’heure où pour tous commence le voyage de la vie, il avait fait plusieurs fois le tour du monde et de lui-même. On comprend ce qu’une telle école devait produire sur une organisation merveilleusement riche. A vingt-sept ans, las de plaisirs et blasé d’aventures, Jean était un des officiers les plus

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estimés de la flotte. D’une vigueur peu commune, rompu à toutes les fatigues, bronzé à tous les climats, brave jusqu’à la folie, on devinait à le voir une nature créée pour l’action. Esprit sérieux, ardent à l’étude, son savoir étendu et son intelligence rapide l’avaient fait désigner pour quelques-unes de ces missions où le marin doit posséder l’érudition du diplomate et la profondeur du légiste. Soldat heureux, négociateur habile, sa bonne étoile l’avait jeté dans un milieu de circonstances où ses rares facultés pouvaient trouver leur emploi. Il était resté trois ans en Chine et au Japon, lorsqu’il revint à Paris pour rendre compte au ministre de quelques hautes questions qu’il avait été chargé d’étudier.

Bien qu’il n’eût traversé la société parisienne que pendant les échappées que lui avait laissées son service, il était trop du monde par sa fortune, par ses alliances et par son nom, pour n’y point marquer du premier coup sa place. Sa personne et je ne sais quel air chevaleresque attiraient le regard ; sa parole un peu hautaine attachait l’esprit. 11 avait acquis cette volonté calme et cette possession de soi-même que l’habitude du commandement développe chez les âmes bien trempées. Avec des manières plus mâles, il tenait de son père une élégance native qui semblaient un parfum de race. Pour l’achever d’un trait, il était heureux de vivre comme doit l’être tout homme

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bien équilibré, qui se sent maître de son sort et se sait armé pour la lutte. Ce fut dans ces conditions que, sa mission terminée, il partit un jour pour son château de Chazol, qu’il n’avait pas revu depuis la mort de son père.

A M. RENÉ d’aüTICHAMP, COMMANDANT LA FRÉ- GATE LA***, EN STATION A YOKOHAMA, JAPON.

Tu ne crois pas aux romans, cher René, ni moi non plus, gritce au ciel. Après avoir été élevé à bord comme un jeune loup de mer et avoir servi sept années sous mon amiral d’oncle par toutes les latitudes, je n’en suis certes plus à laisser surprendre mon imagination. Eussé-je d’ailleurs gardé quelque naïveté endormie, que deux ou trois années de Jocke,y-Club eussent singulièrement modifié mes penchants à l’idylle, si j’en avais jamais eu. Cependant mon arrivée à Chazol prend de tels airs d’aventures, qu’il me semble être jeté tout à coup dans quelque fantastique légende dont je suis par hasard devenu le héros. J’en reste ‘ébloui, effaré, comme si la direction de ma vie, m’échappait... Mais je connais ton horreur des

préambules, mon cher, et je m’arrête, car je vois que tu vas déjà tourner la page et courir au fait... Les faits, les voici : ils sont assez importants pour que je les consigne ici jour par jour, en manière de livre de bord, cela ne dût-il me servir qu’à causer avec toi et à distraire ta monotone existence au pays des femmes jaunes. J’ignore où et comment mon rapport te parviendra, puisque le courrier ne part que chaque mois. En tous cas, ce qui m’arrive est assez bizarre pour que je ne néglige aucun détail.

Cela dit pour faire excuser mon exorde, j’ajoute en un mot que j’ai vu Langlade le notaire et Giraud l’intendant; l’architecte est arrivé, les ouvriers sont à l’œuvre. Dans quelques semaines, Cbazol aura repris sa splendeur passée, et sera prêt à te recevoir à ton retour... A moins pourtant que d’ici là je n’aie été contraint de quitter le pays: Les affaires expédiées, j’en viens à mes aventures.

Il y a trois jours, au matin, je suis réveillé par le son du cor. C’étaient deux de mes nouveaux piqueurs qui s’exercaient à une fanfare. Je ne dirai pas que c’était une harmonie divine, mais je le pense, car la musique est de moi et ils la jouaient fort bien, ce qui fait que je ne maugréai pas trop d’être forcé de me lever. J’allai même complimenter ces gens, à la seule fin de 1 leur donner mes indications d’auteur sur le fondu de quelques nuances;

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puis enfin, après une tournée dans le château pour surveiller les travaux, ne sachant plus que devenir jusqu’à l’heure du déjeuner, je pris un fusil et je gagnai le bois.

Si blasé que l’on soit sur les magnificences de la nature et revint-on, comme moi, de Ceylan et de Java, il est une impression, René, dont Pâme ne peut se défendre en revoyant la terre natale, ne fût-ce qu’une lande inculte et déserte. C’est à nous autres marins surtout qu’une telle joie est chère, mais il n’en est pas de plus douce à coup sûr que le retour au pays de notre enfance après de longues années d’exil. Comme dans un miroir enchanté, j’avais souvent revu au bout du monde ce coin de notre Provence, le seul peut-être qui, comme par miracle, ait de l’ombre et des bois, puis au sein de cette oasis le château à tourelles, la colline, la vallée où serpente la Durance, roulant ses eaux comme un torrent... Tu devines donc l’émoi qui m’agitait en voyant se lever sous chacun de mes pas quelque chère souvenance. J’étais parti seul pour mieux savourer ma rêverie, tout heureux d’errer au hasard et de retrouver ma route dans des sentiers perdus. Pénétré par le charme de cette heure matinale où tout s’éveille dans les ramées, j’allais suivant ma fantaisie. Çà et là quelque branche heurtée faisait pleuvoir sur moi des gouttes de rosée. Il est certain chemin, à la fois fleuri

et sauvage, qui longe les roches Saint-IIonorat à travers

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les bruyères. Le site, presque désert, a je ne sais quelle grandeur recueillie et sévère qui saisit l’àme et fait songer vaguement à quelque paysage de Salvator Rosa. Il s’y trouve même la ruine plantée sur un roc effrité et menaçant le ravin. Par échappées, dans la route sinueuse, des coins de vallon accidentés, coupés de petits bois de houx dont le feuillage sombre se détache sur la lande brûlée, puis à l’horizon le mont Ventoux qui barre le ciel. Allègre, respirant à pleins poumons cet air pur, j’éprouvais ce sentiment de liberté et de possession de soi-même qu’éveille la solitude. Mon chien fourrageait les buissons, mais je n’avais jamais moins pensé à la chasse. J’allai ainsi au hasard... A la fin, je dus m’avouer que je m’étais égaré... Depuis une heure, j’errais au milieu des rochers sans rencontrer âme qui vive. J’estimai que j’étais ii plus de deux lieues du château. Je commençais à sentir la faim, et ma situation devenait critique, quand par bonheur j’aperçus deux ou trois maigres chèvres pendues au talus du ravin. Le pâtre ne devait pas être loin; je grimpai, m’accrochant à des arbousiers sauvages. Au moment où je touchai la crête, je vis à dix pas de moi une fille presqu’en haillons et dont l’aspect étrange me surprit. Imagine-toi une sorte de Velléda rustique, les cheveux flottants, le front couronné de bruyères. Penchée sur le petit bassin d’une source, elle se mirait et parlait

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à son image ni plus ni moins qu’une chevrière de bucolique. Elle se leva tout effarée à ma vue, et demeura devant moi à demi riante, à demi confuse, me regardant avec cette hardiesse presque provoquante si naturelle aux yeux de nos filles provençales. Certes, la renommée des Arlésiennes n’était point lettre close pour moi ; cependant je ne pus me défendre d’admirer ce type accompli de beauté que rehaussait une sorte de grâce farouche.

— Ah ! vous m’avez fait peur ! dit-elle enfin. Elle ôta vivement ses fleurs et renoua ses cheveux.

— Ce n’est pas moi que vous attendiez en vous faisant si belle? dis-je en riant.

— Oh ! pour certain, c’était un autre que vous.

— Votre amoureux, sans doute ?

— Peut-être bien, reprit-elle avec un sourire qui laissa voir deux rangées de perles sous ses lèvres rouges comme des grenades, et sur ce mot elle se mit à courir après un» de ses chèvres que j’avais effarouchée. Je la rappelai pour lui demander le chemin de Chazol.

— Ah bien ! vous en êtes loin, dit-elle, et si vous ne savez pas la route, vous n’y arriverez pas vite, à moins que je ne vous conduise jusqu’à la croix Saint-Honorat.

Je lui offris quelque argent pour sa peine; elle refusa avec simplicité, et, ayant attaché ses chèvres, elle se dirigea à travers les roches en m’invitant à la suivre.

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La grâce bizarre de cette fille avait un tel parfum sauvage, que je me pris à l’étudier. C’était un contraste de hardiesse et de timidité farouche des plus curieux. Ses yeux noirs surtout avaient une expression indéfinissable, une sorte de langueur veloutée mêlée à des lueurs soudaines, comme des éclairs dans un ciel sombre. Sa démarche et ses mouvements étaient empreints de je ne sais quelle souplesse à la fois voluptueuse et féline dont l’harmonie était indicible; par-dessus tout cela un babil d’enfant et ce ton de familiarité méridionale qui me semblait d’autant plus charmant que ma chevrière n’avait point l’accent d’une paysanne, et qu’elle s’exprimait dans un langage presque choisi. J’aurais pu croire que je causais avec quelque demoiselle.

— N’êtes-vous pas du pays ? lui dis-je.

— Oh ! si, répondit-elle. Seulement mon père était maître d’école... C’est pourquoi je parle mieux le français que le patois.

Chemin faisant, je tuai quelques grives, que je lui donnai. Elle en eut une si grande joie que je me mis à chasser sérieusement pour augmenter son butin. A chaque coup de fusil, c’étaient des éclats d’allégresse, une animation indicibles. Elle m’apprit qu’elle s’appelait Viergie et demeurait près de Séverol. Nous arrivâmes ainsi causant, chassant, jusqu’à la croix Saint-Honorat, d’où je n’avais

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plus qu’à marcher devant moi sous bois jusqu’au château. Au moment où j’allais la quitter, une superbe bartavelle, croisa le sentier ; je tirai au juger, mais je l’avais vue trop tard, je la manquai. Tout naturellement je m’élançai à sa poursuite, quand soudain, en traversant la broussaille, je me trouvai face à face avec un garde-cliassc qni voulut m’arrêter. .Te lui jetai mon nom, croyant avoir affaire à quelqu’un de mes gens, et j’allais passer, lorsque l’homme me saisit brutalement au collet... En me sentant touché par ce rustre, mon sang ne fit qu’un tour, comme disent les Marseillais... D’une secousse je lui fis d’abord lâcher prise et l’envoyai rouler à trois pas, puis je m’apprêtais à lui donner explication et à lui redire mon nom, qu’il avait sans doute mal entendu ; mais il ne fut pas plus tôt sur pied que d’un premier mouvement il me mit en joue et me menaça de faire feu, si j’essayais de quitter la place. Tu n’ignores pas l’elfct que de tels arguments produisent sur moi. D’un bond je tombai sur mon homme ; avec la vigueur que tu me connais, en un tour de main je lui arrachai son fusil ; mais, comme il le lâchait, le coup partit... Presque en même temps j’entendis un cri.

Je me retournai effrayé; la fille avait disparu, s’enfuyant à travers le buisson. J’allais courir, la croyant blessée, quand soudain des gens à cheval parurent à l’angle du chemin, et une voix de femme dit en s’adressant au garde:

— Qu’est-ce donc, Catien ?

Je levai les yeux, et je demeurai ébahi devant une jeune amazone droite sur son cheval alezau, et qui ressemblait d’une si étrange façon à la chevriôre qui venait de s’enfuir, que je pensai vaguement à quelque coup de baguette de fée. Même ûge, mêmes traits d’une pureté antique ; son teint avait cette pâleur mate qu’on ne peut comparer qu’au lis. Quelques mèches brunes, mal retenues par le petit chapeau à la hongroise qu’elle portait avec une sorte de crânerie coquette, se jouaient sur son front. Le cou dégagé, la tête levée et dans une attitude un peu hautaine, elle üxait sur moi deux grands yeux noirs, de ce noir profond qui m’avait frappé chez la fille en guenilles ; ses soùrcils rapprochés lui donnaient un air charmant de princesse irritée. Près d’elle se tenait un enfant de huit ou dix ans monté sur un poney noir, puis un personnage qui me parut être un écuyer.

Un peu honteux d’être surpris en une telle lutte par cette jeune déesse égarée dans les bois, j’ébauchai un salut auquel elle répondit à peine.

— Qu’est-ce donc, Catien ? répéta-t-elle.

Le garde, se voyant soutenu, reprit son arrogance.

— Mademoiselle, c’est cet individu qui braconne chez vous et qui m’a attaqué quand j’ai voulu l’arrêter.

— C’est faux, dis-je, je me suis défendu.

— Aurisquedenousatteindrc, monsieur, répondit la jeune fille, car voici des grains de plomb qui m’ont touchée.

En disant cela, elle secoua son amazone et fit tomber quelques grains sur le sol.

— Mon Dieu ! m’écriai-je effrayé, êtes-vous blessée, mademoiselle ?

— Non, dit-elle, grâce au ciel ; mais avouez que ce n’est pas votre faute.

Je m’excusai, encore tout ému. A mon langage et à l’explication que je lui donnai, elle comprit que je n’étais pas du moins un braconnier ordinaire et que j’avais quelque monde. Son visage s’adoucit.

— Je suis tout prêt, mademoiselle, ajoutai-je en finissant, à porter la peine de mon délit, car je ne savais pas être ici sur vos terres.

— Ni moi non plus, monsieur, je vous l’assure, dit-elle en souriant. Aussi ne saurais-je pas prononcer la sentence.

— Mademoiselle, c’est l’amende et la confiscation provisoire du fusil, dit le garde, qui connaissait son texte et ne perdait point de vue le profit qu’il pouvait tirer de l’incident.

— C’est sévère, Catien, reprit la jeune fille en me regardant. '

— Qu’à cela ne tienne, mademoiselle, répliquai-je, je suis trop confus pour en appeler près de vous de cet arrêt ;

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puis, m’adrossant à l’homme: — Venez au château de Chazol, l’ami, je vous ferai payer l’amende. Quant au fusil, je vous le laisse en échange du vôtre, qui a tiré son dernier coup.

A ces mots, je soulevai mon chapeau en renouvelant une dernière excuse ; mais la jeune fille l’interrompit et me dit avec un peu d’hésitation :

— Vous habitez le château de Chazol, monsieur?

— Oui, mademoiselle.

— Ah ! dit-elle en fixant sur moi un regard que je ne pus définir, comme si elle eût attendu que j’ajoutasse quelque chose à cette simple réponse.

Étonné de cette question et croyant me méprendre, je me rangeais pour la laisser passer ; mais elle s'arrêta encore, et rougissant beaucoup cette lois :

— Pardon, je vousprie, monsieur, reprit-elle ; encore un

mot.. Puisque vous êtes de Chazol, savez-vous si... M. le comte... Jean de Chazol est bientôt attendu au château?...

— Il y est arrivé, mademoiselle, répondis-je de plus en plus intrigué.

Involontairement elle tourna encore les yeux vers moi, mais alors avec une expression étonnée et confuse, où je. devinai le soupçon qui lui passait par l’esprit, et elle parut toute décontenancée. J’eus compassion de sa détresse.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, lui dis-je. sij’ose moi-

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mémo me dénoncer à vous de par le seul privilège du voisinage. Je veux espérer que j’aurai bientôt l’honneur de vous être présenté.

Disant ces mots, qui témoignaient de ma respectueuse discrétion, je lis un pas pour me retirer, quand, à ma profonde surprise, la jeune fille me tendit la main, et avec un charmant abandon me dit: — Bonjour, mon cousin.

Cette fois ce fut mon tour de rester muet, et je demeurai là, croyant à un malentendu. Je m’enhardis à la fin, et pris gauchement cette petite main qui attendait la mienne.

— Votre cousin ?... balbutiai-je, cherchant dans mon esprit quelque lien de parenté oubliée.

— Autant que peut l’étre le fils du frère de ma mère, répondit-elle en riant de mon hésitation.

Tu sais tout de ma vie, cher René, et le triste drame qui a signalé nos discordes de famille... A cette rencontre inattendue, tu devines donc ma consternation et le souvenir douloureux qui me saisit. Pourtant je fis un effort, craignant d’étre brutal avec cette jeune fille, et je réussis à voiler mon embarras sous un sourire.

— Quoi! vous seriez?... dis-je.

Elle se méprjt heureusement sur le sentiment qui m’agitait.

— Geneviève de Sénozan, répliqua-t-elle en riant, qui, forcée de se nommer à vous pour expliquer sa hardiesse,

n’ose pourtant pas trop vous reprocher de ne l’avoir point reconnue, puisqu’elle a eu à peu près le même tort envers vous.

— Mais n’ai-je pas mon excuse, mademoiselle? repris-je. Vous avez habité les colonies depuis dix ans, et j’ignorais votre retour.

A ce ton de froideur qui répondait si mal à son expansion, elle fit tout à coup un geste de stupeur ; puis, voyant ma gène, elle jeta sur moi un regard étonné, éperdu, et resta toute déconcertée. Je voulus réparer ma rudesse involontaire.

— Vous n’avez pas à vous justifier, dit-elle vivement, et un nuage de tristesse passa sur son front. J’ai eu tort, je le vois, de croire que nous pouvions être amis.

— Mademoiselle...

— N’ajoutez rien, dit-elle en détournant la tête pour cacher sa rougeur. Épargnez-moi, et pardonnez-moi de m’être trompée...

Elle m’adressa un froid salut et partit.

— Qu’en dis-tu, mon commandant ? est-ce là une aven* ture?

Je dois l’avouer, ami, en dépit, du stoïcisme naturel ou acquis dont je suis pourvu, j’étais si peu préparé à cette idée du retour de M. de Sénozan en Provence, j’avais si peu prévu que je pusse jamais me trouver face à face avec lui, que je rentrai au château singulièrement troublé de cette rencontre avec ma cousine. Elle ignorait sans doute encore, comme je les ai ignorées longtemps, les raisons d’inimitié qui ont séparé nos familles, et j’eusse ri de moimôme d’ériger en vendetta héréditaire un cruel souvenir ; mais, malgré moi, ces haines d’instinct que je croyais éteintes se ranimaient tout à coup si vives, que je me reprochais presque d’avoir touché la main de cette enfant. Si innocente qu’elle fût des querelles passées, -je ne pouvais oublier qu’elle était la fille du plus cruel ennemi de mon père, de celui qui l’avait tué et m’avait fait orphelin... Et cependant je me sentais humilié d’avoir été presque rude.

Combattu par mille pensées contraires où se réveillaient toutes mes rancunes d’autrefois, tremblant de foire injure à la mémoire de mon père, j’en appelai à mes souvenirs

afin de me faire l’arbitre sévère du conflit de sentiments qui m’oppressaient.

Du plus loin de ce passé de l’enfance, si voilé qu’il se confond parfois avec le rêve, je me souvenais vaguement d’un château où l’on m’avait emmené à la mort de ma mère ; j’avais six ans. Une jeune femmeétait là, que j’appelais ma tante et qui essayait en vain d’apaiser mon chagrin, un h omme au visage dur, qui s’irritait de mes pleurs et de mes jeux. Je me cachais dès qu’il paraissait;... puis tout cela s’interrompait comme une chaîne brisée. J’avais confusément l’idée d’un long sommeil. J.e me réveillais malade, affaibli, dans notre château, et je trouvais près de moi mon père de retour d’un voyage : il était vêtu de deuil ainsi que tous nos gens. Ensuite de longs jours de tristesse et de solitude, après quoi je fus livré à mon précepteur. Le temps avait effacé peu à peu le chagrin ; l’affection confiante qui régnait entre mon père et moi avait remplacé les tendresses perdues, et d’heureuses années s’étaient écoulées pendant lesquelles je n’avais jamais revu les parents qui m’avaient un instant recueilli. Quand mon père me mena à Paris pour la première fois, j’avais treize ans. Là, commençaient seulement mes souvenirs précis sur les Sénozan, et ils se bornaient à une terrible scène que je ne pourrai jamais oublier. Nous habitions notre hôtel de la rue de Varcnnes ; mon pauvre père alors était déjà me-

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nacé de cette affreuse maladie de cœur qui lui rendait toute émotion funeste. Un jour il m’annonça que nous allions faire une visite à madame de Sénozan. Si discret que l’on eût toujours été devant moi sur les dissentiments de famille que mon âge devait ignorer, je savais par quelques mots entendus çâ et là dans les conversations du château qu’une rupture existait entre les Sénozan et nous. Cependant je ne fis aucune réflexion, tant il me semblait naturel que mon père désirât me présenter à sa sœur. Nous sortîmes donc à pied pour nous rendre au faubourg Saint-Honoré. Tu connais l’hôtel de Sénozan, et, bien que je n’y aie pénétré qu’une fois, je n’ai jamais oublié l’effet que produisit sur mon imagination le grand air de cette demeure. Depuis le suisse, de haute taille, tout doré, le nœud à l’épaule, la perruque poudrée, un large baudrier lui tombant jusqu’aux genoux, et qui frappa deux coups de sa hallebarde en nous voyant passer, jusqu’aux huissiers, vêtus de noir et la chaîne d’argent au cou, qui gardaient l’antichambre, tout devait me surprendre dans ce haut faste que je voyais pour la première fois, et dont le grand train de Chazol ne pouvait même donner une idée. Un peu intimidé, je suivis mon père à travers quelques salons ouverts sur le splendide jardin qui va jusqu’aux Champs-Elysées, et nous arrivâmes enfin à un boudoir. Ma tante était assise sur un divan. A notre entrée, elle se

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leva vivement, accueillit mon père avec une effusion un "^peu triste, puis me tendit sa main, que je me contentai de baiser, voyant qu’elle ne m’attirait point pour m’embrasser . A son émotion pourtant je compris que cet accueil était non point de la froideur, mais plutôt une forme d’expansion un peu solennelle qui semblait naturelle avec l’étiquette qui régnait en cette maison.

— Tu es bon d’être venu, Guy, dit-elle à mon père, et je t’en remercie, car à peine si depuis cinq ans j’ai eu des nouvelles de toi.

— Si tu m'avais écrit plus tôt, répondit mon père, tu sais bien que je serais venu comme aujourd’hui... malgré tout.

— L’ai-je osé ? répliqua-t-elle avec un soupir.

Un moment d’embarras pesa sur eux.

— Me trouves-tu changée? reprit-elle enfin.

— Non, dit-il, peut-être un peu pâlie.

— Ton fils est charmant. Travaillez-vous bien, monsieur? ajouta-t-elle en s’adressant à moi.

Je répondis de mon mieux. Habitué que j’étais à la tendre familiarité de mon père, ce ton cérémonieux me glaçait. Cependant elle me regarda longuement, et je crus voir ses yeux humides.

Mon père s’informa de quelques personnes dont les noms

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m’étaient inconnus. Elle répondait distraite; puis au bout d’un instant :

— Et lui? dit mon père.

Il me parut qu’elle se troubla, mais elle sc remit bientôt.

— 11 l’attend, répondit-elle avec tristesse.

Je compris que ma présence était une gène, et qu’ils n’osaient parler devant moi. Une préoccupation très-grave Semblait les agiter tous deux. Enfin mon père lui jeta un regard furtif en me désignant, et presque aussitôt: — Il faut que Jean fasse connaissance avec sa cousine, dit-il.

— Elle est au jardin, répondit ma tante, je vais la faire appeler.

Ma cousine arriva, et je demeurai un peu niais devant une enfant de six ans, fort jolie, lorsqu’on nous présenta l’un à l’autre, dans les formes de l’étiquette : « Mademoiselle Geneviève de Sénozan, votre cousine. — « M. le comte Jean de Chazol, votre cousin. » Deux révérences, après quoi on nous envoya tous deux au jardin avec la gouvernante. Nous y eûmes à peine mis le pied :

— Jean, veux-tu jouer? me dit Geneviève gaiement.

Je respirai enfin; nous nous lançâmes en courant sous

les grands marronniers et à travers les gazons en nous tenant par la main.

Je ne sais si le temps passa vite ou si nous jouâmes

peu, mais heure ne s’était point écoulée lorsqu’un valet de pied vint me dire que mon père m’attendait.

— Déjà! dit Geneviève avec une mine tout attristée.

J’eus peine à arrêter ses pleurs.

— Tu reviendras demain, n’est-ce pas?

— Tous les jours, lui dis-je avec conviction.

Nous regagnâmes l’hôtel, et comme nous allions sortir des massifs : — Embrasse-moi bien vite, dit-elle, avant que nous nous quittions au salon.

Je l’embrassai, et nous entrâmes; mais là une scène terrible frappa mes yeux. Je retrouvai mon père pâle, tremblant d’une colère qui m’effraya. Ma tante, tout en pleurs, le tenait dans ses bras, suppliante et s’efforçant de le calmer.

• — Guy, je t’en conjure, disait-elle comme affolée au milieu de ses sanglots.

— C’est un lâche ! s’écriait mon père; je le tuerai !

— Voici les enfants,... tais-toi! reprit ma tante, qui nous aperçut. J’eus à peine le temps d’entrer.

— Viens ! me dit mon père, et il m’entraîna par la main presque violemment, comme s’il eût voulu s’arracher à ce lieu dans la crainte de s’y porter à quelque crime. Quand nous fûmes dans la rue, il arrêta une voiture qui passait ; nous y montâmes. Il s’aperçut de l’émotion où me plongeait cette étrange fureur. — Ce n’est rien, ce n’est rien,

J R A N DE CHAZOL *5

rassure-toi,medit-il. Unediscussion avec M. de Sénozan!... Mais en disant ces mots il s’évanouit.

J’ai su depuis, par mou oncle, l’histoire de ces tristes débats, où mon père essayait de défendre la plus juste des causes en protégeant sa soeur, dont il était le seul appui, contre un mari violent, débauché et perdu de vices. Il m’a raconté cette scène où, devant le plus sanglant des outrages, mon père, oubliant que cet homme était le mari de sa sœur, allait être contraint de venger par l’épée une dernière offense. Hélas ! ces tristes souvenirs seront toujours présents à mon esprit.

Pleurant, éperdu, je ramenai à l’hôtel mon père presque mourant. Deux jours'après, comme, suivant ma coutume, j’entrais le matin daus sa chambre, je fus tout surpris, d’apprendre qu’il était déjà sorti. À l’embarras, à l’inquiétude des gens, je pressentis un malheur... Une demi-heure plus tard, il revint accompagné de deux de ses amis; je compris qu’il venait de se battre, il n’était pas blessé.

Je me rappelle encore le bruit que fit cctévénemcnt dails la société parisienne. Si réservé que l’on fût devant moi, un, journal qui se trouva par hasard sous ma main m’instruisit. 11 racontait qu’un duel à l’épée avait eu lieu entre M. de G. et M. de S., son beau-frère, en les désignant comme appartenant à la plus haute aristocratie. A travers

les restrictions et sous le voile transparent des initiales, je

iG JEAN DE CHAZOL

sus ainsi que le marquis de Sénozan avait été grièvement atteint... Selon le style d’usage, « on se perdait en conjectures sur cet incident tragique. »

De ce jour je pris tous les journaux en cachette, et je les lus le soir dans ma chambre. Il n’est point d’énigme, si profonde qu’elle soit, que le monde ne parvienne à pénétrer. On rapprocha des faits isolés, quelques détails révélateurs guidèrent les esprits. On parla bientôt d’un scandale domestique que je ne pouvais comprendre. Une jeune fille ou uue jeune femme d'une grande beauté, disait-on, était installée depuis quelques mois à l’hôtel de S..., où elle vivait pour ainsi dire cachée en qualité de lectrice de la vieille demoiselle de T..., une tante du marquis, fort riche, qui était aveugle et paralytique et ne quittait jamais son appartement. Il était question de relations coupables sous le toit conjugal.

Durant toute une semaine, il ne fut bruit que de ce tristeduel ; on sut que la lectrice avait disparu, que la blessure de M. de S... n’était pas mortelle, et le monde parisien oublia pour quelque autre événement ce drame qui l’avait un moment passionné. Mais ces cruelles secousses avaient porté le dernier coup à mon pauvre père ; tout espoir était perdu. Le terrible mal qui le menaçait l’envahit tout à coup; l’anévrisme se déclara. Il eut assez de forces pour retourner a Cliazol... Hélas ! ses jours étaient comptés,

JEAN DE CHAZ0L 27

il languit six mois et mourut. J’avais su que pendant plusieurs semaines le marquis de Sénozan avait été en danger et n’avait dû la vie qu’aux soins de sa femme, qui, à moitié folle de désespoir, n’avait pas quitté son chevet. J’avais appris enlin qu’il était parti pour la Martinique, où l’appelait un immense héritage à recueillir, et jusqu’à cet incident imprévu qui venait de me mettre en présence de ma cousine, je n’avais plus entendu parler de cette famille ni de cet homme que j’accusais d’avoir tué mon père. C’était donc presque avec un sentiment d'effroi que je m’interrogeais, et, bien que le temps eût attiédi mes haines d’enfant, je songeais à ces jours de deuil où je n’avais d’autre pensée que de devenir un homme pour punir M. de Sénozan.

J’étais au plus jort de mes combats, quand au matin on m’annonça la visite de Langlade, mon notaire. L’idée me vint de l’interroger, et je lui demandai le plus indifféremment que. je pus si M. de Sénozan habitait son château de la Mornière...

— t Votre oncle! s’écria-t-il étonné. Ignorez-vous donc, monsieur le comte, que depuis plus d’un an il habite le ciel ?... si du moins aux colonies, où il est mort, il a su en apprendre le chemin.

— Ma tante est veuve?... en êtes- vous bien sûr?...

— Aussi sûr qu’un notaire peut l’étre quand il est

chargé d’une succession. J’ai du reste l’honneur d’être l’ami de madame votre tante, comme j’ai été l’ami de votre père.

Il m’apprit alors que depuis deux mois madame de Sénozan était de retour en France avec sa fille; que, trèssouffrante, elle comptait passer l’hiver en Provence. C’était par lui qu’on avait su à la Morniôre ma prochaine arrivée.

Je n’osai pousser plus loin mes informations. Au5c façons discrètes qu’affectait Langlade, je compris qu’il voulait se tenir sur la réserve, et ne point s’immiscer dans des dissensions où sa neutralité pouvait se trouver compromise. D’ailleurs, la mort de mon oncle mettait à néant mes rancunes, puisqu’il ne s’agissait plus que de deux femmes isolées. Je pouvais dès lors, si les circonstances ou le hasard m’amenaient à rencontrer madame de Sénozan, me plier à des rapports de convenance où ma dignité n’était point en jeu. Veuve, elle n’était plus que la sœur de mon père, titre qui m’imposait au moins le respect de son infortune.

Peut-être vas-tu m’accuser d’inconséquence, René; mais il faut le confesser, tout en me promettant de ne rien tenter pour un rapprochement que je ne devais ni ne voulais chercher, je ne fus pas plus tôt allégé de mes perplexités, que je me pris à regretter l’accueil que j’avais fait à ma

cousine. L’idée qu’elle pouvait me croire le cœur assez vulgaire pour m’acharncr à poursuivre, même en sa faiblesse, un souvenir deliaine, me tourmentait et m’huniiliait. Je songeais, non sans trouble, en me rappelant scs questions émues, que peut-être déjà elle m’attendait comme un protecteur... Que te dirais-je? Tu sais jusqu’où l’esprit peut s’égarer dans le champ des conjectures, quand il s’exerce sur des faits inconnus. La singulière ressemblance de la noble héritière avec cette fille gardant ses chèvres, ce que je savais enfin de cette famille, à peine entrevue autrefois comme les personnages de quelque sombre drame, tout cela était de nature à frapper mon imagination. Bref, j’en vins à désirer une seconde entrevue avec mademoiselle de Sénozan, ne fùt-cc que pour effacer du moins la fâcheuse impresssion que je lui avais laissée de moi. Une fois décidé, je fis seller un cheval, et je galopai vers les roches Saint-Honorat, espérant que peut-être je l’y rencontrerais.

Hum ! mon commandant, je te vois sourire à ce résultat

de mes austères méditations, et je devine ta pensée. Ma

foi! tu as peut-être raison. C’est en vain qu’on voudrait

le nier, il y a dans toutes les actions humaines, s’agît-il

d’un devoir de conscience, des impulsions secrètes qu’on

ne tient pas toujours à s’avouer. Je Yeux bien en convenir,

si ma cousine eût été une laideron, j’eusse été peut-être

moins prompt à cette générosité chevaleresque, et je me fusse probablement moins soucié de l’opinion qu’elle pouvait avoir de moi.... Tant il y a que, en vrai paladin, je chevauchais vers les roches Saint-Honorat.

Autant que j’avais pu le supposer la veille à l’allure des gens, ma cousine devait faire, chaque jour une de ces courses à travers bois. Il était donc probable qu’en me plaçant au rond-point de la croix Saint-Honorat j’apercevrais de loin la cavalcade. J’avais devancé l’heure où je l’avais vue venir. Une fois à mon poste, je mis pied à terre, j’attachai mon cheval à un poteau et m’étendis sur l’herbe.

J’attendis assez longtemps; mais une faction dans les bois n’est point dépourvue de charme. Enfin je vis poudroyer le chemin sous le galop désordonné d’une troupe qui s’avançait. Cinq minutes après, ma cousine était à quelques pas de moi, accompagnée comme la veille. Eu m’apercevant, elle fit un mouvement de surprise et rougit. Elle me rendit un froid salut sans faire mine de s’arrêter, incertaine sans doute de mes intentions; mais, me voyant approcher mon chapeau à la main, elle retint ses rênes, et, me regardant sérieuse et de cette jolie façon un peu hautaine qui lui sied si bien, elle attendit sans parler.

— Ma cousine, dis-je, ne voulez-vous pas me permettre de vous dire bonjour?

Il fallait me répondre. Elle hésita un moment.

— Je suis charmée du hasard qui nous fait rencontrer, monsieur, dit-elle enfiu avec quelque embarras.

— Ce n’est point le hasard, ma cousine, repris-je un peu attristé de sa froideur, car je vous attendais.

— Vous m’attendiez ?...

— Ne vous devais-je pas des excuses pour avoir failli vous blesser hier... et des remerciements pour votre bon souvenir d’autrefois ?

— J’avais oublié cela, monsieur, me dit-elle, et ne croyais pas que vous m’en dussiez de la gratitude.

' Le ton cérémonieux de cette réponse était la conclusion de notre entrevue ; je pris bravement mon parti.

— Laissez-moi être franc, ma cousine, répliquai-je ; la vérité est que je me suis montré hier très-sottement troublé de notre rencontre, je crains que vous ne vous soyez méprise sur mes sentiments. Depuis j’ai réfléchi, et...' Voulez-vous me permettre de vous accompagner dans votre promenade pour causer avec vous ?

Elle me regarda encore hésitante, puis avec un geste de décision : — Vous avez raison, dit-elle, peut-être il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Venez !

Je détachai mon cheval, me mis en selle et la suivis. Au bout de quelques minutes, nous nous trouvâmes côte à côte dans une allée où l’on ne pouvait passer que deux de front. Nous allions au pas.

— Voici, je crois, dit-elle, voyant que je me taisais, un lieu propre à notre conférence, monsieur.

— Tout d’abord, répondis-je, pourquoi ne m’appelez-vous plus mon cousin, comme hier?

— Vous ai-je appelé ainsi ? dit-elle avec une tristesse un peu ironique où je devinai le reproche.

— Soyez généreuse, puisque j’avoue mes torts.

— Eh bien ! mon cousin, soit ! Voyons le résultat de vos réflexions.

— Ces réflexions, ma cousine, les voici, et vous les aviez résumées hier en un mot. Nous sommes les enfants du frère et de la sœur. Nos pères ont vécu désunis, lorsque nous n’étions pas encore en âge de comprendre leurs dissensions. Quels que soient les torts, réciproques peut-être, qu’ils aient eu à se reprocher, la mémoire n’en saurait revivre en nous. Sans rien préjuger des sentiments des parents qui nous restent, et si liés que nous soyons par le respect à rester fidèles, chacun de notre côté, au parti qu’ils prendront, il m’a semblé que nous pouvions, du moins entre nous, ne point nous témoigner d’aversion. Quitte à garder pour le monde, si le hasard nous y fait rencontrer, la réserve que nous imposerait l’état de nos relations de famille. La gracieuse franchise avec laquelle vous m’avez hier tendu la main, m’a prouvé que vous ne me considériez pas comme un ennemi. J’ai rougi de ma

froideur à ce témoignage de bon souvenir... Enfin je me suis dit que j’étais votre plusproche parent, que peut-être un jour vous auriez besoin d’un ami, d’un frère, et qu’en ce cas je pourrais vous servir, fùt-ceen secret. Voilà, ma cousine, le résultat de mes réflexions. J’ai voulu vous les confier, dussiez-vous les trouver ambitieuses, mais aimant mieux être accusé par vous de présomption que de vous laisser croire à des sentiments indignes de moi alors qu’il s’agit de vous.

Tandis que je parlais, je la voyais, le front penché, les yeux fixés devant nous sur la route, écoutant mon plaidoyer, attentive et sérieuse comme si elle en eût pesé tous les mots. Quand j’eus dit, elle garda un moment le silence, puis enfin : — Merci, me répondit-elle, cousin. Je vous reconnais maintenant, et cette fois c’est moi qui suis coupable de vous avoir mal accueilli.

— Et vous acceptez l’offre de mon amitié ?

— Nel’avais-je donc pas? reprit-elle avec un doux sourire de reproche. Oublieux, ne me l’aviez-vous pas engagée autrefois, et par serment encore ?

Je confesse, mon ami, que je fus touché de cette candeur faisant appel à des souvenirs si complètement elfacés de mon esprit.

— En vérité, dis-je, vous vous rappelez encore?...

— Tout, je vous prie de le croire, jusqu’à cette promesse

de m’écrire dés que je saurais lire l’écriture,... ce qui a été bientôt fait;... mais j’ai toujours attendu votre lettre.

— Pardonnez-moi, cousine, j’eus à cette époque... un très-grand chagrin.

— Oui, dit-elle avec effusion, et j’ai bien pleuré pour vous quand ma mère m’a fait prendre le deuil. J’avais assez de raison déjà pour comprendre que nous serions longtemps séparés ; mais nous nous étions juré d’ôtre toujours amis, et je savais qu’un jour vous viendriez. J’ai été d’abord bien triste quand j’ai appris que l’amiral vous avait emmené sur mer ; puis, quand nous avons été à la Martinique, Marton m’a consolée en me disant que. vos voyages pouvaient vous y conduire. A chaque vaisseau qui venait de France, nous croyions toujours vous voir arriver... Que sais-je? des idées folies!

Tu devines, René, si je marchais d’étonnements en surprises.

— Eh quoi! repris-je presque attendri, vous aviez gardé de moi ce souvenir dans votre esprit d’enfant ?

— Oh ! n’en prenez pas trop avantage, monsieur, répondit-elle avec un sourire coquet. On m’v a peut-être un peu aidée, car, je l’ai vu hier, vous ne méritiez guère cette constance d’amitié ; mais nous étions deux pour parler de vous. Avez-vous donc aussi oublié Marton ?

— Marton ? dis-je en recherchant dans le passé ce

nom qui réveillait en moi quelque souvenir confus.

— Marton, la femme de chambre de votre mère, qui vous a élevé jusqu’à l’arrivée de votre précepteur...

— Quoi ! c’est-elle?...

— Elle m’a élevée aussi, et du jour où j’ai su comprendre, elle me faisait des récits de mon cousin Jean,... que j’attendais comme un ami prédestiné. Elle était absente lorsque vous vîntes nous voir à Paris ; quand, à son retour, je lui appris votre visite et lui racontai que vous aviez promis d’être mon frère, elle crut naïvement à la sincérité de ces belles protestations, dont, je le vois, vous avez perdu jusqu’à la mémoire...

— N’en accusez que des événements, cousine...

— J’eu accuse le temps, cousin, interrompit-elle, et le peu de traces que devait laisser dans votre esprit une rencontre d’une heure avec une bambine que vous n’aviez jamais vue... J’aurais peut-être fait comme vous sans Marton, qui m’entretenait de vous chaque jour... Il n’y aqu’un an qu’elle est morte... Elle avait de vos nouvelles par le vieux Pascal, resté au service de votre oncle, et nous vous suivions en pensée dans vos voyages... Si je vous dis tout cela, c’est que moi aussi depuis hier j’ai réfléchi que vous aviez dû me prendre pour une fille bien étrange en me voyant ainsi courir au-devant d’une amitié qui ne me cherchait pas... J’en ai été un peu confuse, je l’avoue, et

même, pourquoi ne le dirais-je pas ? un peu affligée, mon cousin, car mon imagination seule avait fait tous les frais de cette dévotion fraternelle... Quoi qu’il en soit, ajoutat-elle, vous êtes venu, et je vous remercie de vos offres cordiales.

Elle dit ces mots avec une mélancolie si douce et qui semblait si bien le regret d’une chère illusion perdue, que je me sentis presque honteux. Ses grands yeux noirs avaient un éclat de franchise confiante qui me troublait, et, par-dessus tout, la singularité de cette situation inattendue me jetait dans les plus étranges pensées. En la regardant, je ne pouvais me défendre du souvenir de la chevrière. Cette bizarre ressemblance, qui m’avait tant frappé, me revenait à l’esprit ; cependant, je dois le dire, je ne la retrouvais plus qu’avec un effort d’imagination sous cette beauté chaste et voilée d’une grâce pudique qui touchait le cœur sans éveiller les sens.

— Et me sera-t-il accordé de vous rencontrer quelquefois? demandai-je.

— Je le voudrais, dit-elle avec un soupir, mais cela nous est-il permis, si nos familles restent séparées? Cette amitié secrète ne serait-elle point blâmée par votre oncle l’amiral, et moi-même, ne me blâmerais-je pas de vous voir à l’insu de ma mère, si, comme vous l’avez dit, les circonstances vous contraignaient à rester son ennemi ?

— Moi son ennemi?... Grand Dieu! m’écriai-je, pouvezvous le croire?

— Non, reprit-elle vivement, je sens bien qu’au fond du cœur vous ne sauriez détester ma mère ; mais, s’il nous faut obéir à des convenances que nous sommes forcés (le respecter, maintenant que je vous ai revu, je saurai du moins que nous sommes toujours amis.

Nous arrivions en ce moment au bout du sentier, et nous fûmes rejoints par son frère et par l’écuyer. Notre conférence interrompue, je compris que la discrétion m’obligeait à prendre congé d’elle, Nous étions d’ailleurs assez près delà Mornière; il m’était défendu de l’accompagner plus loin.

— Encore une fois merci, dit-elle en me tendant la main, et adieu!...

— Adieu? dis-je, presque attristé de ce mot.

—Au revoir peut-être, reprit-elle en souriant... Qui sait?

Je te vois d’ici, cher René, sur ton divan de cannes, dans ce pavillon à toits relevés qu’ombragent les caroubiers de ta résidence... Tu souris à la lecture de ce récit,

en te caressantle menton avec le calme d’un futur amiral qui sait le lia des choses et de son ami... Au fond je veux Lien convenir avec toi que rieu ue ressemble plus que ce début à quelque prologue d’un roman d’amour. Depuis l’histoire de Rebecca à la fontaine jusqu’à celle de Marguerite et de Faust, ou se rencontre ainsi et l’on ressent le coup de foudre... Eh bien! je le dis à ma honte, tout annonce que je mourrai dans mon indifférence finale. Certes, je n’avais jamais rêvé plus féerique héroïne portant le rameau d’or qui doit rompre l’enchantement de mon cœur endormi... Il dort toujours, l’indolent, et ma belle cousine ne lui a même point suscité le moindre rêve. Tu vois que je suis sincère, puisque j’ai pensé comme toi que mon heure était peut-être venue. Je l’avouerai même, eu philosophe, n’avoir jamais aimé me parait bizarre, et je m’étonne à la lin comme toi de cette inaccessibilité d’àme. Est-ce une force?.. Est-ce uneinlirmité?.. Jel’ignore... Acoup sûr, je n’y mets ni orgueil ni superbe. Je n’ai plus l’âge des bravades sceptiques. J’ai trop usé de la vie pour tomber dans le lieu-commun des maximes toutes faites, et j’ose dire que je connais trop les femmes pour ne point les estimer. Je voudrais être amoureux une fois avec délire, transport au cerveau et toute la série de faiblesses que comporte cette douce folie; mais qu’y puis-je? Malgré moi, je reste rebelle. Parfois je m’imagine que, comme

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ces jeunes prodigues qui jettent leur patrimoine au vent, j’ai dépensé mon cœur dans les banalités de mes amours de vingt ans, et qu’il ne m’en reste plus... Ma cousine est adorable; mais, je le dis presque avec regret, au risque de passer à tes yeux pour un pandour, la grâce ne m’a point encore touché.

Cependant je n’étais point insensible au charme de mou aventure; cette belle amazone entrevue dans les bois, venant à moi la main tendue et m’appelant mon cousin ; cette affection mystérieuse, ignorée, qui m’attendait, naïvement confiante en des promesses enfantines depuis si longtemps oubliées... Il n’était pas jusqu’à cette dissension de nos familles créant un obstacle entre nous, qui ne donnât à notre rencontre je ne sais quel attrait de légende plein de surprises pour mou imagination... Mais il faut te faire grâce de réilexions que tu devines de reste pour en arriver enfin à l’événement capital qui décida la trêve des • Capulets et des Montaigus.

Quelques jours plus tard, je revenais à pied d’une excursion. Selon mon habitude, j'avais fait cent détours, certain de retrouver toujours ma roule en me guidant sur la Durance; mais, soit que je me fusse mal orienté, soit que de nouveaux sentiers aient été tracés daus la montagne, j’arrivai à Séverol lorsque je me croyais à la Mauraque. J’avais donc près d’une lieue à faire pour gagner le pont.

Je suivais les détours de la Durance, retrouvant çà et là des aspects oubliés, lorsque je me vis tout à coup devant un vieux château à mine assez altière qui, planté à micôte de l’autre côté de la rive, m’était tout à fait inconnu. J’avais fait trop souvent cette route pour n’être point certain de mes souvenirs. Je compris bientôt que des abatis d’arbres avaient dû depuis peu dégager la vue de ce manoir, masqué autrefois par un épais rideau de peupliers. Une grande pelouse descendant jusqu’à la berge était bordée de massifs de fleurs, et sous les allées pleines d’ombre s’alignaient des statues qui donnaient à ce parc un aspect à la fois pittoresque et grandiose. Je cherchais en vain à me rappeler les demeures du voisinage, que je connaissais si bien dans mon enfance, quand à la porte d’une masure à demi perdue dans les broussailles j’aperçus une femme qui me regardait venir. Je m’approchai et lui » demandai le nom de ce château.

A mon grand étonnement, elle fit un geste d’effroi, et, jetant sur moi un regard irrité : — C’est le château de la misère!... dit-elle d’un tou brusque.

Une telle réponse était si inattendue, et cette virago l’avait proféré avec un accent si farouche, que je fis presque un pas en arrière. C’était une grande femme d’environ quarante ans, maigre et pâle ; son visage hàlé gardait encore les traces d’une beauté peu commune, contras-

tant avec les haillons qui la couvraient et la drapaient presque avec élégance. Ce qui surprenait surtout en elle, c’était une flamme sombre qui brillait dans ses yeux et me fît vaguement songer aux gitanas d’Espagne. Tandis que je la considérais, elle se tenait droite, immobile, me regardant fixement et comme consciente de l’impression qu’elle devait produire sur moi. Entraîné par la curiosité, je lui renouvelais ma question, à laquelle elle semblait ne pas Vouloir répondre, lorsqu’une fille parut sur le seuil de la masure. Je reconnus la Viergie. — C’est le château de la Momière, monsieur, me dit-elle.

— Tais-toi, fainéante! s’écria la femme, et rentre. Joignant le geste à la réprimande, elle la repoussa dans l’intérieur de son taudis et me laissa sur la route.

Fort intrigué du nom singulier que la sorcière avait donné à la demeure qu’habitait ma belle cousine, je m’étais arrêté pour contempler à loisir ce lieu témoin de ma première douleur, et dont le souvenir s’était si complètement effacé de mon esprit, lorsqu’à travers les arbres du parc je vis s’avancer, du fond de la charmille, un enfant qu’une femme accompagnait. Malgré la distance, je reconnus mon jeune cousin, il était sans doute avec sa gouvernante. Us vinrent s’installer en face de moi sur l’autre rive avec des lignes de pèche. Je rabattis mon chapeau sur mes yeux de peur d’être reconnu par l’enfant ; puis,

songeant bientôt que ma cousine allait peut-être les rejoindre, je m'éloignai, peu désireux d’être surpris dans une curiosité qui eût presque ressemblé à un espionnage. Je n’avais pas fait deux cents pas, que tout à coup un cri perçant arriva jusqu’à moi, suivi bientôt de ces appels désespérés : — Au secours ! au secours ! au secours !

Je me retournai, et je vis la gouvernante seule sur la berge, affolée, se tordant les bras ; au-dessous d’elle l’enfant se débattant au milieu du courant qui l’entraînait. Presque au même instant j’aperçus de loin une forme traverser la route, se précipiter dans la rivière et nager, tandis que la vieille de la masure accourait en criant : — Aux bateaux ! aux bateaux !

Mais il fallait trop de temps pour détacher une barque. Je m’élançai au pas de course pour porter secours. Gomme j’arrivais au bord, je vis la Viergie luttant contre le torrent. Elle avait saisi l’enfant et le ramenait déjà vers la berge, quand tout à coup le pauvre petit, éperdu d’épouvante, se cramponna à son cou et l’étreignit avec une telle force qu’elle se sentit perdue avec lui.

— A moi ! à moi ! cria-t-elle.

J’avais déjà jeté mon habit ; d’un bond je fus à l’eau, et en quelques brasses je les atteignis au moment où ils allaient être engloutis. Après une minute d’efforts désespérés où j’eus besoin de tout mon sang-froid pour ne

point périr avec eux, iis touchaient la rive du parc. L’enfant était évanoui; j’eus grand’peine à dénouer ses bras raidis et crispés. Je le déposai sur le gazon, et, me penchant sur lui, je collai ma bouche à ses lèvres pour insuffler de l’air dans ses poumons. Au bout d’un instant, je sentis battre son cœur, il respira.

Cependant l’alarme avait été donnée au château par un jardinier qui avait vu de loin l’accident; les gens étaient accourus en même temps que les barques du village abordaient. J’usai d’autorité pour écarter tout ce monde qui nous pressait et semblait regarder avec étonnement la fille en haillons que j’avais secourue dans le péril où elle s’était si vaillamment jetée. — C’est la Viergic ! c’est laViergie! répétaient-ils.

Soudain les rangs s’ouvrirent; ma cousine Geneviève arrivait hatelante, suivie à quelques pas par madame de Sénozan.

— Rassurez-vous, dis-je eu lui montrant son frère, qui, encore tout ahuri de peur, se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.

— Vous l’avez sauvé ? me dit Geneviève.

— Non, c’est cette jeune fille, répondis-je en désignant la chevriôre, qui, ruisselante d’eau et ses longs cheveux collés sur ses épaules, semblait vouloir se dérober derrière les gens. Geneviève à ce mot, n’écoutant que l’effusion

U JEAN DE CHAZOL

de son cœur, alla prendre la Viergie par la main, et l’amena devant sa mère en lui prodiguant des paroles de gratitude* La marquise avait aussi déjà la main tendue, quand tout à coup elle s’arrêta comme frappée d’épouvante :

— Ne touche pas à cette fille ! s’écria-t-elle avec un tel accent d’horreur mêlé de colère que les gens s’écartèrent d’instinct.

Il se fit un silence. La Viergie demeurait seule, rougissante, au milieu du groupe. Une voix s’éleva.

— Il est heureux pour vous que cette fille soit là, madame la marquise, car sans elle à cette heure vous pleureriez votre fils.

La marquise se retourna comme mordue par une vipère.

— La Mariasse chez moi! dit-elle avec un élan d'indignation en reconnaissant la sorcière.

— Oui, la Mariasse, reprit la femme avec une incroyable hauteur, qui ne vous a pas oublié non plus, comme vous le voyez.

— Allez-vous en, répliqua la marquise d’une voix frémissante. On vous paiera le service que votre fille a rendu.

— Gardez votre argent! dit la Mariasse en ricanant avec arrogance. Je vous ferai tout payer un jour!... Allons viens, sotte, ajouta-t-elle en s’adressant à sa fille, ça t’apprendra

JEAN DE CHAZOL v 45

une autre fois à sauver un Sénozan! — Et elle entraîna la Viergie vers la barque qui l’avait amenée.

A cette altercation étrange, tous les gens étaient demeurés muets. La Mariasse éloignée, madame de Sénozan remercia avec effusion les paysans accourus au péril, et donna l’ordre qu’aucun d’eux ne fût oublié, puis, se tournant vers moi, troublé par une émotion qui contrastait singulièrement avec la scène à laquelle je venais d’assister : — Je vous dois la vie de mon fils, monsieur, reprit-elle. C’est vous dire que ma reconnaissance n’aura pas de bornes.

Assez embarrassé, j’allais répondre, lorsque ma cousine lui dit quelques mots à voix basse. La marquise ine regarda étonnée, puis me tendant la main : — Venez, dit-elle, vous ne pouvez nous quitter ainsi.

Cinq minutes après, j’étais dans un des appartements du château, où l’intendant m’avait fait apporter des habits, uttéré de me trouver sous ce toit, et encore tout étourdi des événements bizarres au milieu desquels j’étais jeté. Lorsque je fus présentable, je descendis. Un domestique me fit entrer dans un petit salon, et me pria d’attendre en me disant que la marquise, de retour au château, avait été prise d’une crise très-violente qui la mettait hors d’état de me recevoir en ce moment. Heureux de ce contre-temps, je songeais déjà à me retirer, lorsque ma cousine entra :

— Ma mère est mieux, dit-elle, et dans quelques minutes elle va vous faire appeler.

— Mais ne serait-il pas préférable de ne point la fatiguer? répondis-je assez désireux d’esquiver un entretien embarrassant.

— Non, restez, je vous en prie, reprit-elle vivement. Elle veut vous voir. Ne nous permettriez-vous donc pas d’être reconnaissantes, lorsque vous venez de risquer votre vie pour mon frère?

Il m’était impossible, en effet, de ne pas souscrire à une entrevue qui n’était après tout qu’une rencontre imposée par les circonstances. Un instant après, j’étais annoncé chez ma tante. Ma cousine demeura dans le boudoir, et j’entrai seul. Madame de Sénozan me reçut à demi couchée sur une chaise longue. Son visage, très-altéré, gardait encore des traces de larmes ; mais le calme de ses traits dénonçait qu’une secrète force d’àme avait dompté toute émotion. En m’apercevant, elle me tendit la main avec cette grâce hautaine qui lui semble familière. — Merci, monsieur, dit-elle presque affectueusement ; j’aurais été désolée de ne pas vous revoir, après votre courageux dévouement.

— Tout autre que moi, madame, en eût fait autant, répondis-je, et mon courage est bien effacé puisque... une simple 011e avait déjà sauvé votre Ois quand je suis arrivé.

Elle devina dans mon hésitation à prononcer ces derniers mots le scrupule qui me guidait.

— Oui, vous avez raison, répondit-elle sans trouble, et je ne l’oublierai pas... Celle-là aussi est innocente du passé !... Mais je sais tout ce que je vous dois, à vous, à la Providence peut-être, qui vous a amené vers moi au prix d’une si cruelle épreuve, et j’aurais peur d’être ingrate en ne faisant pas appel à mes meilleurs souvenirs de mon pauvre frère... Nous avons tous été bien éprouvés... et bien malheureux ! ajouta-t-elle avec tristesse.

— Croyez, madame, dis-je, qu’il ne peut rester au fond de mon cœur que des sentiments de respect.

— Je le sais, reprit-elle vivement, et c’est pour cela que j’ai voulu vous parler en ce moment, où leservicc que vous venez de me rendre nous défend à tous deux l’orgueil. J’ai appris par ma fille la généreuse démarche que vous avez fait auprès d’elle il y a quelques jours... et j’en ai été bien touchée, je vous le jure. Car déjà dans mon esprit, si le hasard ne vous eût amené vers nous, j’avais résolu de faire appel à notre parenté pour réclamer de vous un service...

— Les liens qui nous unissent, madame, me feraient seuls un devoir de répondre à tout appel de vous.

Elle me regarda un instant dans les yeux, comme pour s’assurer si j’étais sincère.

JEAN DE C.HAZOL

— Oui, je puis compter sur votre parole, dit-elle, et j’ai bien fait d’espérer.

Je me sentis touché malgré moi. Elle parut hésiter un instant, puis enfin, s’armant de courage : — Il le faut, ditelle. Si étrange qu’elle soit dans notre situation, je dois vous faire l’entière confidence de mes appréhensions les plus secrètes et du service que j’ose réclamer de vous. Ecoutez-moi donc... Un long séjour aux colonies a profondément altéré ma santé. La triste maladie qui n’a fait grâce à aucun des miens ne me laisse pas grand espoir de vivre. Mes enfants n’ont, du côté de leur père, que quelques parents éloignés en qui je ne puis, ni ne veux avoir confiance. Il ne leur reste donc que vous pour allié. Vous êtes le chef de la famille et le seul de votre nom. Or, apprenez que depuis mon retour, et sur l’avis de Langlade, notre notaire, qui m’a souvent parlé de vous, j’avais résolu, si jeune que vous soyez pour ce rôle, de vous désigner par testament comme tuteur de Geneviève et de mon fils.

— Moi, leur tuteur!... m’écriai-je surpris.

— Geneviève n’a que dix-huit ans, et je sais que je dois être prévoyante, ajouta-t-elle. J’avais compté sur l’intérêt que vous inspirerait l’abandon où elle resterait un jour, et sur ce que je sais de votre caractère, pour effacer les mauvais souvenirs. Vous devinez donc quel allégement ce fut

pour moi lorsque j’appris par ma fille cette démarche inespérée où, faisant appel à des liens, hélas! brisés, vous lui teniez lelangaged’un ami et presque d’un frère. Maintenant Je vous ai vu, je vous ai tout dit. J’apprécie la réserve qui vous est imposée par une affection presque filiale; mais, si cette entrevue est la seule qui soit possible entre nous, que j’entende au moins de votre bouche l’assurance que

vous ne refuserez pas la mission que je veux vous laisser.

Je ne suis point d’un naturel bieu tendre, René, mais il y a dans toute douleur simplement exprimée, sans plaintes et sans larmes, une force que l’éloquence la plus émue ne saurait atteindre. Ce mélange de résignation et d’orgueil chez cette femme frêle, épuisée, qui parlait de sa mort avec le calme d’un stoïque, cette confiance imprévue enfin qui me faisait à mon insu tuteur de ma cousine, tout cela me surprenait, me touchait sans que je pusse me reconnaître. Ma tante devina sans doute ma pensée.

— Consultez-vous du reste, dit-elle, si vous hésitez à me répondre. Je comprends que vous ne soyez point préparé à vous résoudre seul, en un jour, et sans l’avis de votre oncle. Langlade vous rassurera du moins en vous attestant que cette tutelle sera exempte de tout ennui d’affaires, et qu’elle n’est qu’un appel ù votre protection. La seule grâce que je vous demande à cette heure, c’est de me garder le secret du danger qui menace ma vie. Un mot

imprudent pourrait le dévoiler à ma fille... Laissons-lui le bonheur et les insouciances de sa jeunesse; les chagrins viennent toujours assez vite.

En disant ces mots, et comme pour m’épargner l’embarras d’une réponse, elle sonna.

— Il faut l’appeler, ajouta-t-elle, car un si long entretien l’inquiète déjà peut-être.

Ma cousine entra, amenant par la main son frère, qui tout d’abord accourut gaiement à moi et sauta sur mes genoux pour m’embrasser.

— Vous m’apprendrez à nager, mon cousin, me dit-il, pour que, quand je serai grand, je vous sauve à mon tour t

Ma tante me jeta un regard attendri. — Oui, mon enfant, répondis-je, et je vous aiderai à devenir un homme... Mais maintenant il faut donner un baiser à votre mère et vous en aller courir au grand soleil pour reprendre vos belles couleurs roses qui sont un peu pâlies.

— Alors venez courir aussi, reprit l’enfant, Geneviève viendra avec nous.

— Vous ne sauriez aujourd’hui refuser notre hospitalité, me dit la marquise avant que j’eusse pu répondre. Allez avec eux, car je suis trop accablée pour vous suivre. On vous fera atteler une voiture qui vous reconduira après diner.

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Il m’était en effet impossible de ne point me rendre.

— Commencez-vous à aimer un peu ma mère? me dit Geneviève pour premier mot quand nous eûmes gagné le parc.

Je sais maintenant ce mystère, et voici comment je l’appris. Après avoir diné à la Mornière, j’étais revenu le soir à Cbazol, rapportant de tous les événements qui m’avaient assailli coup sur coup dans cette journée une impression si vive qu’il me semblait être resté plus d’un jour absent. Le sauvetage du la Viergie, mon introduction au château à travers la rivière, l’étrange altercation de ma tante avec cette femme appelée la Mariasse, cette singulière tutelle qui m’était déléguée à mon insu, tout cela s’emparait si bien de ma vie que je sentais ma volonté captive, comme si j’eusse été entraîné par je ne sais quel destin. Je résolus d'avoir le mot de cette énigme en m’adressant à Langlade.

Le lendemain, j’étaissurlarouted’Aix. Comme il m’était indifférent de passer par Séverol, je fis un détour pour visiter d’abord la Viergie, autant par curiosité de revoir cette Mariasse que par intérêt pour la pauvre fille, objet de

JEAN DE CIIAZOL

tant de mépris, et à qui je voulais laisser quelques secours. Comme j’arrivais à leur masure, elles étaient toutes deux occupées à étendre du linge dans un petit enclos voisin. En voyant s’arrêter ma voiture, la Mariasse vint à moi. Je crus comprendre, dès les premiers mots, qu’elle s’imaginait que j’étais envoyé par la marquise de Sénozan. Je la détrompai en lui disant mon nom

— Vous êtes le fils de M. Guy de Chazol ? dit-elle.

A la façon dont elle prononça ces paroles, je compris qu’il devait y avoir quelque événement de sa vie où mon père avait été aussi mêlé. Peu soucieux d’interroger cette femme, j’appelai la Vicrgie, qui n’osait approcher, disant que j’avais voulu savoir si l’accident de la veille n’avait point eu de suites fâcheuses pour elle ; puis je mis dans la main de la mère étonnée une dizaine de louis, et partis sans lui laisser le temps de répondre.

J’arryai bientôt à Aix. A neuf heures, j’entrais dans le cabinet de Langlade. Dès qu’il m’aperçut : — Ah ! vous m’avez devancé, monsieur le comte, me dit-il. J’allais vous faire visite à Chazol, d’après une lettre de madame de Sénozan que j’ai reçue hier soir. Votre empressement est de bon augure.

— Ma foi, répondis-je, je vous l’avoue, tout ce qui m’arrive est si imprévu, mon cher Langlade, que je n’ai aucune idée sur la décision que je doisiprendre. Vous

savez mieux que moi mes affaires de famille, vous avez été l’ami de mon père ; je viens vous consulter.

— Oh ! ce n’est pas ici une affaire, répliqua-t-il, c’est une simple question de convenance et de sentiment. Grâce au ciel, la fortune de madame de Sénozan est trop claire et trop bien assise pour donner le moindre souci au tuteur qui devrait en prendre soin. Tout se résume donc en un seul point, à savoir si votre situation, vos liens de famille... peut-être votre volonté ou vos projets d’avenir s’op' posent à un conscntemeut qui doit forcément avoir toutes les apparences d’une réconciliation.

— Encore une fois, dis-je, vous avez été l’ami de mon père... À ce sujet, quel serait votre avis ?

— Mon avis ?.. J’aurais pu m’étonner que le comte Jean de Chazol pactisât avec M. de Sénozan; mais je ne pourrais que l’admirer de se faire l’appui de sa veuve et de ses enfants... Et si j’en crois certaine démarche de vous, vous l’aviez déjà compris ainsi.

— Madame de Sénozan est-elle donc vraiment en danger?

— En danger trop réel... Elle est atteinte de cette terrible maladie de cœur qui a frappé votre père, et à laquelle votre grand’mère a succombé comme lui. C’est un sombre héritage qui lui laisse pou d’illusions.

— Mais moi, a mon âge, tuteur d’une jeune fille de dixhuit ans !..

— Y a-t-il là un si grand sujet d’effroi? reprit-il en souriant. Je conviens que cette mission pourrait vous sembler quelque peu périlleuse, mais nous avons prévu votre embarras et désigné un couvent où votre pupille trouverait un asile. En somme, madame de Sénozan ne pouvait songer qu’à vous, puisque vous êtes le seul parent qui lui reste. Elle a compris qu’avec un tuteur de votre caractère ses enfants n’auront rien à craindre des ennemis que M. de Sénozan a laissés derrière lui, même parmi les siens.

— Était-il donc si détesté?...

— Ob ! bien des années ont passé par-dessus tout cela, mais il reste encore des gens qui ont la mémoire longue.

Ce mot me rappela la scène du parc, et je l’interrogeai sur la Mariasse... -

— Eh quoi? répondit Langlade, n’êtes-vous pas au courant de cette histoire, qui fut la cause première de toutes vos querelles de famille?

— Comment... cette sorcière ?

— Ob! elle n’a pas toujours été farouche et sombre!... Il y a vingt ans, elle a fait tourner plus d’une tète, même des plus sages, et votre père a failli souvent se repentir de s’être attaqué à elle, tout abandonnée qu’elle parait.

— Est-ce une histoire que je ne puisse connaître ?

— Il faut que vous la sachiez... bien que j’eusse préféré que vous l’apprissiez par un autre, ajouta-t-il en se grat-

tant l’oreille, comme embarrassé d’aborder ce sujet. Avezvous regardé la fille que vous avez retirée de l’eau?...

— Oui, je l’ai regardée.

— Et n’avez-vous rien remarqué d’étrange en elle ?

— Si vraiment! m’écriai-je, et j’ai été frappé d’une singulière ressemblance...

— Eli bien ! reprit Langlade, vous voici sur la trace. Votre oncle était fort galant...

— La Viergie serait une fille naturelle de M. de Sénozan ?

— Personne ne l’ignore ici.

— Mais comment l’a-t-il laissée dans cette misère ?

— Oh! il faut lui rendre justice, il avait pris soin d’elle. N’avez-vous donc jamais entendu parler d’une fille d’ici qui s’appelait Bruyère ?

— Jamais.

— Eh bien? c’est cette femme qui vous parait vieille, quoiqu’elle n’ait pas quarante ans, et que vous désignez sous le nom de la Mariasse.

— Ce n’est donc point son nom ?

— Tout d’abord, si vous n’aviez point oublié le patois provençal, vous sauriez que mariasse n’est point un nom, c’est une épithète un peu gaillarde qui sert à désigner les filles qui jettent leur bonnet par-dessus les moulins.

— Et cette femme était du pays ?

— Pas tout à fait, mais elle a été élevée au château de la Mornière.

Langlade me fit alors le récit suivaut. Il y a une trentaine d’années, les gens de Séverol trouvèrent un matin sur la route, une enfant assise au bord d’un fossé où gisait le corps d’un homme. C’était un de ces bohémiens chaudronniers comme il en passe souvent dans le pays. En reconnaissant qu’il était mort du choléra, les paysans allaient chasser l’enfant, quand survint M. de Sénozan, le père de mon oncle. Il était alors maire de la commune. Pris de pitié devant cette pauvre créature abandonnée, il la fit conduire au château pour lui donner au moins un asile en attendant qu’on pût aviser sur son sort. L’enfant avait huit ou dix ans ; elle était gentille. Avec ses petits instincts sauvages, on la trouva très-amusante, et on la prêta comme un jouet au jeune comte, qui avait douze ans. Au bout d’une semaine, on s’y était si bien attaché qu’on résolut de la garder, ne fût-ce que pour en faire une chrétienne. Le curé se chargea de la catéchiser. On lui donna le nom de Bruyère, en souvenir du lieu où on l’avait trouvée; ce nom, du reste, est assez commun dans le pays. Elle demeura au château, vivant moitié à l’office et moitié-au salon, où l’on s’en divertissait comme d’une perruche. Bientôt on s'aperçut qu’elle était fort intelligente; on lui fit quelquefois partager les leçons du jeune comte, qui avait besoin d’é-

mulation. Il en résulta une éducation bizarre qui devait singulièrement influer sur ce caractère à la fois soumis et indompté. Tour à tour choyée par les maîtres et un peu rebutée par les gens, qui la jalousaient, Bruyère courait dans le chlUeau, à peu près comme les gazelles captives du parc, delà dura ainsi jusqu’au jour où le jeune comte fut envoyé à Paris pour achever ses études. On s’aperçut alors que la fillette avait treize ans, et qu’il était temps d’en faire autre chose qu’une petite bohème apprivoisée. On la relégua à la lingerie avec la femme de charge, sa marraine. Les années se passèrent. La marquise mourut, mon oncle revint à la Mornière après le voyage qui devait être le complément de son éducation. Bruyère avait alors dix-sept ans; elle était d’une beauté dont on peut se faire encore une idée. Elle était coquette et fière, dévorée d’ennui, mal à l’aise dans son humilité, car elle n’avait rien d’une servante, et la façon dont elle avait été élevée d’abord avait développé en elle des instincts d’élégance et des idées d’ambition. Bref, on l’avait gardée au château pour être le jouet de l’héritier... Le vieux marquis était philosophe ; il pressentait déjà le caractère fougueux et ardent de son fils. Après tout, Bruyère ou une autre, peu lui importait ; elle était fille à l’empécher de faire d’autres lolies. Le père ferma les yeux et n’eut pas l’air de soupçonner des relations qui furent bientôt connues de

58 JEAN DE CHAZüL

tous les gens. Bruyère ne trouvait aucun intérêt à les cacher; elle fit si bien qu’un jour M. de Sénozan dut faire semblant d’adresser des reproches à son fils. Le soir même, Bruyère était installée hors du château dans une élégante bastide qui appartenait à mon oncle. C’était tout ce qu’elle voulait d’abord pour sortir de l’état de domesticité qui la révoltait. Cefutalorsqu'ou lui donna dansle pays ce surnom de Mariasse, dont elle se soucia peu. Un jour, trois ans après, le vieux marquis résolut de marier son fils. Ce fut un coup de foudre ; mais l’amant n’était pas un modèle de constance. On fit un sort à la Mariasse, elle disparut, et mademoiselle de Chazol devint la jeune marquise de Sénozan.

— Ainsi, dis-je à Langlade dès qu’il eut achevé ce récit, la fille que j’ai vue. aujourd'hui est née de ces relations ?

— Non, reprit-il, elle n’était point née, et c’est justement de sa naissance que datent vos discordes de famille. Cinq ou six mois après le mariage, Bruyère revint à Séverol. Il faudrait avoir vu cette femme alors pour comprendre la fascination qu’elle pouvait exercer. Votre oncle n’était guère défendu par ses principes... Il la revit; de là des querelles avec votre père, qui exigea qu’il l’éloignât, et finalement cette rupture que vous savez. La Mariasse disparut encore après cet éclat ; mais ce fut pour reparaître

bientôt dans des circonstances plus graves. Votre oncle osa même la faire venir à Paris, sous le toit de sa femme.

— Eli quoi! m’écriai-je, c’est d’elle qu’il s’agissait dans ce scandale d’autrefois ?

— D'elle-même, reprit Lauglade. Oli ! votre tante a eu de tristes jours à traverser ! Heureusement qu’alors le marquis, à moitié ruiné, se trouva forcé de partir pour la Martinique. La Mariasse fut oubliée... pour d’autres.

— Mais, dis-je, la laissa-t-il donc dans la misère avec son enfant ?

— Oh ! non, votre oncle fit généreusement les choses et assura leur avenir; mais par malheur la Mariasse n’était point fille à vivre en délaissée. De retour au pays, elle fit la dame. Elle n’entendait pas se marier avec quelque rustaud qui lui eût rendu la considération. Elle eut d'autres aventures, fit beaucoup parler d’elle, et, de sottise en sotise, elle finit par s'éprendre d’un assez mauvais drôle appelé Marulas, qui était maitre d’école et s’était fait chasser. Elle l’épousa. Il la ruina, naturellement, et à cette heure elle n’a plus que cette masure qu’elle habite avec sa fille.

— Et le Marulas, qu’est-il devenu ?

— Après avoir exercé tous les métiers, tantôt courtier d’élections, homme de paille d'usuriers, agent de remplacement militaire, en sa qualité de bel esprit il est devenu un beau jour colporteur de livres et d’estampes. Il

court le pays, vendant çà et là des ouvrages prohibés, ce qui lui a valu quelques démêlés avec la justice. 11 passe de temps en temps par ici pour battre sa femme.

— La Mariasse a semblé proférer des menaces. Madame de Sénozan a-t-elle donc à craindre quelque, vengeance ?

— Lame! les coquins sont toujours à craindre, et ceuxci sont capables de tout. Que peuvent-ils? Je l'ignore. Le Marulas est trop malin pour en venir carrément à quelque crime qui le conduirait au bagne ; mais le retour de votre tante a réveillé chez la Mariasse de vieilles idées de haine, encore aigries par la misère. A ses discours, dit-on, il semblerait qu’il y a eu dans le passé quelque fait grave dont elle veut se faire une arme... Vous comprenez maintenant que la marquise ait mis tout son espoir en vous. Un homme de votre trempe n’est pas facile à effrayer... L’est pourquoi je me suis permis d’être de son avis lorsqu’elle a songé à vous choisir pour protecteur.

Je dois avouer qu’en allant consulter Langlade, j’avais espéré pouvoir décliner le rôle un peu héroïque qui m’était réservé. Je revins donc assez soucieux, en me voyant pris malgré moi dans ce réseau d’événements auxquels je ne pouvais me soustraire. En dépit de mes réserves, en dépit de mes souvenirs, je sentais qu’il m’était impossible d’abandonner ma tante et ses enfants à cette heure critique. Madame de Sénozan gardait dans cet appel un

Goe gl

JEAN DE CHAZOL Cl

peu altier à ma protection une sorte de grandeur simple que je ne pouvais méconnaître. C’était comme un acte de foi en son orgueil de race d’autant plus digne que, loin de paraître implorer, elle semblait plutôt réclamer un droit que solliciter l’oubli du passé. Dans cette singulière entrevue, qu’elle n’avait point cherchée, elle n’avait prononcé aucune parole pour venir au devant d’une réconciliation, ou pour m’engager même à revenir à la Morniére.

En attendant, si décidé que je fusse à ne point déserter un devoir, je me faisais malaisément à cette idée d’être le tuteur, à mon âge, d’une jeune fille de dix-huit ans... Et pourtant j’éprouvais, en songeant à cette perspective, je ne sais quelle sensation... Mon roman tournait là d’une façon tout à fait originale et charmante. Être l’unique appui de cette belle cousine, et, comme un frère ainé, la guider dans la vie, me trouver de plain-pied confident familier de cette jeune âme, de ces illusions, de ces rêves naïfs et doux comme une éclosion de printemps !... Par malheur, un point assombrissait ce tableau ; à mes mauvaises heures, je ne pouvais me défendre de penser que ma tante avait peut-être pour but de m’enchevêtrer dans les lacs fleuris d’un mariage, ce qui modifiait singulièrement mon rôle et me rejetait dans un dénoûment prosaïque. Si belle que fût ma cousine, je sentais là une

action trop directe sur mon avenir pour ne point regimber

un peu. Cependant j’écrivis à madame de Sénozan une lettre pleiue d’assurances de mon respectueux dévouement à la sœur de mon père. Tout en réservant la question de tutelle, qu’il m’eût été pénible de prévoir, je protestais de mon désir de la servir en tout ce qu’elle croirait devoir réclamer de moi. Le lendemain, je reçus un mot qui m’appelait à la Mornière. Ma tante m’accueillit avec une simplicité digne et se leva à mon entrée, ce qui me parut d’abord un peu affecté. Pourtant je compris bientôt à son langage que c’était là surtout une nuance délicate pour me laisser le choix de l’attitude qu’il me conviendrait de prendre.

— J’ai voulu vous remercier, monsieur, me dit-elle avec une effusion un peu triste, de l’appui que vous voulez bien me laisser espérer pour mes enfants; c’est vous dire que je serais reconnaissante si vous m’aidiez à diriger l’éducation de mon fils. Il n’aura bientôt plus que vous, et je voudrais qu’il vous ressemblât.

Après une heure d’entretien, comme j’allais prendre congé, ma tante me conduisit près de Geneviève, que nous trouvâmes dans son petit salon de jeune fille, où elle donnait une leçon à son frère. L’enfant accourut à moi avec des cris de joie, m’appelant son grand cousin Jean. Geneviève me tendit la main avec une grâce émue où je devinai un remerciement de ma présence â laMornière.

JE AN DK CU AZOL 63

— Je vous laisse avec eux, me dit la marquise. Elle me jeta un regard où je crus voir briller une larme, et sortit.

Comme tous les gens dont l’existence a été un peu rude, je suis peu enclin à ce que j’appelle les sensibleries du cœur. Cependant, demeuré seul avec Geneviève et son frère, un sentiment étrange et doux s’éveilla en moi à la pensée du rôle qui m’était réservé près d’eux, et je m’étonnai de prendre tout à coup avec ma < ousine même un ton de familiarité fraternelle et sérieuse. Elle n’y vit sans doute qu’une marque de cette vieille amitié d’un jour qu’elle avait gardée si naïvement comme une affection jurée. Tandis que l’enfant jouait, elle me disait, avec une effusion charmante mêlée de reproches, la tristesse où l’avait plongée cette rencontre au bois, dans laquelle j’avais presque eu l’air de ne plus me souvenir d’elle. A un moment, je m’approchai d’une table chargée de livres. Au milieu était un buvard surmonté d’une papeterie et entouré de mille riens élégants. Parmi des portraits d’amis, dans ces jolis cadres d’or mat de Vienne qui se dressent comme de petits chevalets, je reconnus M. de Sénozan. Comme je me penchais pour examiner une photographie d’enfant qu’il me semblait vaguement avoir déjà vue, Geneviève rougit en souriant. — Vous reconnaissez-vous? dit-elle.

64 JEANDECHAZOL

— Gomment I c’est mon portrait? m’écriai-je.

— Ne vous souvient-il donc plus de me l’avoir donné ?

A travers le lointain de mes réminiscences, je me rappelai tout à coup que le jour de ma visite à l’hôtel Sénozan, j’avais fait cadeau à ma petite cousine d’un portrait-carte que l’on avait fait de moi, et que j’avais été tout fier de lui offrir.

Il eût été de ce jour impossible de me guinder plus longtemps dans une réserve ridicule avec ma tante. Je revins donc à la Mornière, et peu à peu nos relations se fondirent dans la familiarité que nos liens de parenté et les résolutions de l’avenir devaient renouer entre nous. Mon oncle même, informé par moi de l’aventure, écrivit à la marquise pour la féliciter de son retour, comme si rien dans le passé n’eût altéré leurs rapports.

Ainsi que toutes les femmes qui ont beaucoup souffert, la marquise avait une égalité d’àmc à laquelle ses grandes manières prêtaient une dignité touchante. C’était la chrétienne abaissant son orgueil mondain, et dans les cruelles souffrances d’un mal incessant, elle ne laissait jamais cn-

tendre une plainte. Désormais attaché à Geneviève par cette affection grave qui naît au cœur de tout homme pour l’étre qu’il doit protéger, je l’accompagnais souvent dans ses courses à cheval à travers bois, et, grâce au souvenir, on eût dit que notre amitié d’enfance s’était renouée comme au retour d’une longue absence. Débarrassé par la réserve de ma tante de la crainte que le traquenard de l’hymen ne fût tendu sous mes pas, j’en vins presque à songer, sans trop m’effaroucher, aux convenances qu’une telle union pourrait avoir pour moi. Il faut toujours faire une fin!... A défaut d’amour, je pouvais être accessible à cet attachement sévère qu’éprouvent les honnêtes gens pour la femme qui porte leur nom et leur donne une famille. A l’occasion, je me sentais certainement la grâce nécessaire à l’époux ; mais, en voulant sonder mon penchant pour ma pupille, je fus tout surpris d’un phénomène singulier. Évoquais-je le souvenir de Geneviève, aussitôt l’image de la Viergie surgissait dans mon esprit, comme s’il ne m’eût été possible de retrouver les traits de ma cousine qu’à travers la beauté irritante et le charme voluptueux de cette fille étrange que je savais maintenant être sa sœur. Poursuivi par cette obsession bizarre, j’essayais en vain de la chasser; elle revenait impérieuse comme une hallucination, et troublait mes sens au point que

j’en arrivai sérieusement toute une matinée à ne plus

songer qu’à la chevrière. J’avais certes trop usé de la vie pour me préoccuper d’un caprice que la beauté originale de cette fille pouvait exciter en moi. Autant que j’avais pu le voir, elle ne m’avait point paru d’une vertu trop farouche ; je laissais donc au hasard le soin de me guider dans cette aventure champêtre, quand une circonstance vint bientôt donner un autre cours à mes idées.

Un matin, j’étais à déjeuner, lorsque mon domestique m’annonça qu’un homme nommé Marulas demandait à me parler. Assez surpris de cette visite, j’eus la curiosité de connaître ce dernier personnage de l’intrigue dont je tenais maintenant tous les fils. Je vis paraître un homme grand, assez gros, en cravate blanche, tout de noir habillé, comme un notaire, et qu’on eût pu prendre pour un huissier dans le malheur, si son délabrement sordide ne lui eût donné plutôt l’air d’un recors. Le visage souriant, épanoui, il entra avec aisance, et ma surprise fut au comble en le voyant suivi de Viergie, métamorphosée à ce point que j'hésitai presque à la reconnaître. Elle était vêtue d’un joli déshabillé blanc à la mode provençale ; un fichu de soie rouge croisé sur sa poitrine et attaché derrière le dos, pour dégager son col, donnait à son teint bruni, à ses yeux noirs, un éclat incomparable. Ses cheveux abondants et rebelles étaient emprisonnés dans un foulard qui retombait sur ses épaules. Sa jupe courte

laissait voir sa jambe line et son pied chaussé de souliers à bouffettes. Une grosse broche en chrysocale et des boucles d’oreilles assorties complétaient cet ajustement, qu’elle portait avec gancherie et une sorte de confusion. Tout cela lui donnait je ne sais quel air de demoiselle affublée d’un déguisement de paysanne et contrastait étrangement avec l’aspect minable de son beau-père, lequel, tout en épongeant avec un mouchoir sale son front ruisselant de sueur, paraissait jouir de mon étonnement avec un certain sourire où je crus deviner le but de sa démarche. Il avait, du reste, une de ces franches figures de coquins intelligents et rusés propres à tous les emplois qui exigent une nette compréhension du Code pénal. Après un salut qui révélait chez lui quelque prétention au bel air :

— J’ai voulu, monsieur le comte, me dit-il avec la voix emphatique et grasse du magister, remercier le sauveur de ma fille chérie, et lui témoigner la reconnaissance que ses bienfaits nous ont...

Il allait continuer sa période, mais il parait que le regard que je fixais sur lui n’était point engageant. Il s’arrêta court. Je lui tournai le dos, et m’adressant à Viergie :

— Comme vous voilà brave et parée, mon enfant! dis-je en lui prenant la main.

— C’est pour venir vous voir, répondit-elle intimidée par la froideur que je manifestais à son père.

— La chère enfant n’est pas encore habituée à la toilette, reprit Marulas avec une désinvolture posée; mais que voulez-vous, monsieur le comte, c’est élevé aux champs, ce n’est pas là qu’on apprend les manières ! C’est simple et naïf comme une fleur ou comme un oiseau ; excusez-la donc, si elle est un peu empruntée dans l’effusion de sa gratitude. Çà n’aura pas plutôt respiré l’air de Paris que ça sera tout autre chose.

— Comptez-vous l’envoyer à Paris? dis-je, forcé de répondre à cet homme, ne fût-ce que pour l’interrompre.

— Ma foi, monsieur le comte, il faudrait bien s’y résigner, si l’intérêt de l’enfant l’exigeait... Bien que mes affaires ne m’aient pas toujours laissé le loisir de m’occuper d’elle, j’ai été assez longtemps de l’université (à Toulon, j’étais répétiteur de rhétorique) pour avoir eu le bonheur de lui donner une certaine éducation, et je puis me vanter d’avoir réussi au gré de mes désirs, si peu qu’il y paraisse avec sa timidité... Elle a même quelque teinte de poésie, d’histoire et de littérature... Je voyage pour un libraire qui publie les éditions populaires de M. de Balzac; elle a beaucoup lu...

— Quoi? dis-je, môme des romans?

— L’histoire de notre temps, monsieur le comte! Enseigner les hommes de Plutarque et les hommes d’aujourd’hui, pour établir un juste équilibre dans une jeune

âme toute prête à se créer un idéal, ceci rentre dans un système de philosophie moderne...

— Ma philosophie est faite, merci de votre système ! répliquai-je sèchement et d’un ton qui équivalait à un congé; puis, m’adressant à Yiergie : — Si vous aviez jamais besoin d’aide, mon enfant, venez à Chazol. Même en mon absence, vous y trouverez un appui.

— Elle yous doit la vie, monsieur le comte, reprit Marulas sans broncher et de sa voix la plus vibrante; c’est dire que vous avez désormais sur elle les droits d’un protecteur et d’un ami; nous n’oserions jamais disposer de son avenir sans vos ordres...

— C’est bien, dis-je, ennuyé de cet obséquieux langage; quand nous en serons là, je verrai ce que j’aurai à faire...

Je m’étais levé pour couper court à l’entretien, mais Marulas n’était point facile à désarçonner.

— Monsieur le comte m’encourage, reprit-il la bouche en cœur, car je venais précisément le consulter dans une conjoncture des plus sérieuses pour la destinée de notre enfant...

— Va m’attendre sur la pelouse, ma chérie, ajouta-t-il sans me laisser le temps de répondre, et cueille un bouquet de violettes pour ta mère, qui les aime tant. Ton protecteur te le permet.

Cela dil d’un air galant, il lui tendit sa main crasseuse pour l’accompaqner jusqu’au seuil avec le cérémonial des cours, je fus tellement surpris de cet aplomb, qu’au moment où il refermait la porte sur la Viergie, je jetai un regard vers la fenêtre ouverte avec l’idée de faire prendre à mon homme le chemin le plus direct; mais, ma foi, il était si beau d’impudence que mon humeur s’éteignit dans un éclat de rire, et que l’envie me prit subitement d’écouter jusqu’au bout ce drôle au langage fleuri.

Mon accès de gaieté ne le déconcerta point, du reste.

— J’abuse peut-être un peu de vos instauts, monsieur le comte, dit-il avec une assurance digne et souriante; mais, comme Noblesse, Bienfaisance oblige... II s’agit d e notre enfant.

— Asseyez-vous donc, je vous prie, monsieur, répliquai-je. Au point où nous paraissons en être venus, nous voilà presque en famille.

— Je n’osais le penser, monsieur le comte, répondit-il en attirant un fauteuil, et ce mot m’encourage de plus en plus à vous soumettre avec déférence la situation présente. Je n’ai point voulu m’ouvrir à vous devant cette ingénue. Nous savons, vous et moi, qu’il faut ménager ces imaginations de fillettes, pour qui tout est clarté quand le cœur commence à rêver. Viergie, monsieur le comte, a dix-huit ans. Au milieu des corruptions des champs, qui, nous pou-

J KAN DE CHAZOL

vons le dire sans fausse modestie, ne le cèdent en rien aux corruptions des villes, quoique avec des formes plus simples, comme tout ce qui se rapproche de la nature, — au milieu de ces corruptions, disais-je, nous pouvons proclamer avec orgueil que notre enfant est restée sage... Mais vous connaissez nos filles du midi... Précoces avant l’âge...

— Vous voulez la marier? Cela me parait bien conçu.

— Eli!., peut-être pas très-bien, monsieur le comte, reprit-il en secouant la tête d’un air dubitatif, car c’est là précisément qu’est notre embarras. Qui peut-elle épouser dans sa position?.. Imprudemment peut-être, et je m’en accuse parfois, je lui ai donné une instruction peu compatible avec son état. Le fléau de l’éducation...

— Oui, je sais tout ce que l’on a dit là-dessus. Passons !

— Il s’ensuit donc, reprit Marulas avec un sang-froid imperturbable, il s’ensuit donc, si coupable que je sois, que je ne saurais songer sans mélancolie à livrer ce trésor de grâce à quelque rustre... Et d’un autre côté, pour lui trouver une union assortie...

— Disons-le sans fard, il lui faudrait une dot !

— Voilà! dit-il en tambourinant avec ses doigts sur son feutre râpé. Monsieur le comte a signalé merveilleusement le point sombre.

— Habitude de marin, monsieur Mandas... Mais cette

dot ne me parait pas vous embarrasser beaucoup à trouver. N’auriez-vous point déjà quelque parti en vue ?

— Oh! ce ne sont pas les partis qui manquent... avec une fille de cette beauté; mais, il faut en convenir, le plus sérieux, c’est tout uniment un garçon du pays... Un gentil garçon, sans doute...

— Eli bien ! dis-je, si c’est un bon sujet ?

— On ledit ; mais, monsieur le comte, c’est un paysan, et indépendamment de l’opposition du beau-pére futur qui ne veut pas entendre parler de ce mariage, j’hésite de mon côté...

— Auriez-vous des préjugés aristocratiques, monsieur Marulas?...

— Aucun préjugé, monsieur le comte, répliqua-t-il avec une conviction superbe,... en tout ce qui règle ma vie, s’entend!... Mais Viergie n’est que ma belle-fille, car vous ne l’ignorez pas, je suppose, je n’ai pas l’honneur d’être son père...

— Je l’apprends avec regret.

— Oli ! je ne tire point vanité de ma situation, monsieur le comte. J’ai voilé simplement de mon humble nom une illustre origine, rien de plus... Je puis ressentir quelque orgueil de la naissance de ma fille; avec un homme comme vous, je ne m’en ferai pas un mérite, et, lorsque je vous aurai nommé son père...

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— No nu; le nommez pas, dis-je avec hauteur, je ne suis pas curieux.

Il me regarda un peu déferré par cette repartie; mais, reprenant son sourire : — Il suffit, monsieur le comte, ajouta-t-il; les gens d’esprit s'entendent à demi-mot... Vous ne vous étonnerez donc plus si j’ai révé pour notre Viergie nue existence en rapport avec les dons merveilleux de beauté qu’elle possède.

— Vous l’appréciez en enthousiaste.

— Je suis un amateur, monsieur le comte, et un artiste il mes moments perdus ! reprit-il en s’épongeant de plus l>elle... Je suis né épicurien.

— Avez-vous aussi formé votre fille à ces doctrines ?

— Pas encore; mais l’heure est venue de lui révéler la science, afin qu’elle sache mettre à profit le sort brillant auquel je l’ai préparée.

— Mon Dieu ! monsieur Marulas, la destineriez- yous à quelque prince ?...

— Monsieur le comte s’amuse de moi!... dit-il, toujours avec son sourire paterne. Non, je n’ai point de ces illusions, lés moyens me manquent!... Je sais borner mes vœux; mes rêves de fortune, quoique ambitieux sans doute, sont réalisables, et je vais vous les dévoiler...

— Votre confiance m’honore, répliquai-je.

Décidément cet original coquin m’intéressait.

JEAN DE CIIAZOL

— Comme j’ai eu l’honneur de le dire incidemment monsieur le comte, reprit-il avec aisance, je n’ai pas de préjugés, ces entraves de s âmes faibles. Je ne connais qu’un écueil sérieux dans la vie, c’est la misère ! Supprimez-la, l’exercice de la vertu, de l’honnêteté, se cultive comme un art d’agrément. Mon devoir de père putatif et d’homme d’expérience est donc de chercher avant tout, pour notre enfant, un port assuré, fût-ce aux dépens d’une légère dérogation à l’opinion des petites gens. Ma fille est, par sa naissance, d’un monde où la morale vulgaire élargit ses lois. Il s’ensuit donc qu’à défaut d'une union conforme à la condition, aux instincts de Viergie, j’ai résolu de lui donner une position digne au moins de sa race. Or il faut que vous sachiez qu’elle a une voix splendide!

— Que ne le disiez-vous !

— J’y arrive, monsieur le comte, et comme je n’ignore pas qu’une ordonnance du grand roi a déclaré que les filles nobles ne dérogeaient pas en chantant à l’Opéra...

— Vous songez à tout, monsieur Marulas; mais vos aients universitaires auraient-ils eu aussi pour effet de faire de Viergie une grande artiste ?

— Toute chose a son temps, monsieur le comte. J’ai cultivé son intelligence et sa santé. Elle a un tempérament superbe. C’est à moi de lui trouver maintenant un protecteur... quelque Mécène ami des arts, capable de

l’apprécier, et a qui je remettrai son sort. Si douloureuse que soit pour nous une sépafation.., Une faible pension nous dédommagerait de nos peines.

Bien que j’attendisse ce mot comme couronnement des poétiques digressions du Marulas, je ne pus me défendre d’un haut-le-corps; mais je voulus écouter jusqu’au bout son impudence.

— Et vous avez sans doute déjà choisi quelqu’un pour ce rôle d’ami des arts? lui dis je avec le plus grand sérieux.

— Personne encore, monsieur le comte, répondit-il sans sourciller; mais j’ai l’avantage d’avoir eu quelques relations, à la bourse de Marseille, avec plusieurs banquiers fort riches que leur goût éclairé entraine à protéger les artistes du théâtre... Et, à moins que monsieur le comte n’ait à me conseiller quelque protecteur... de son choix... dame! je verrais...

Sur cette suspension pleine d’éloquence, il me regarda d’un air ravi et toujours la bouche en cœur. Encore une fois je tournai instinctivement les yeux vers la fenêtre. Il suivit mon regard avec une si comique anxiété que, comme au début de l’entretien, je me sentis désarmé. Ce petit jeu muet achevé : — Monsieur le comte sait du reste, ajouta-t-il vivement, que je ne me croirais pas Je droit de rien conclure maintenant sans son avis.

— Vous m’accordez trop, monsieur Marulas, répliquai-je,

' 6 JEAN DE CHAZOI,

cette fois, d’un tou significatif auquel il ne se méprit pas, et mon peu de penchant pour les muses me rend tout à fait impropre à de tels conseils. J’ai même une horreur particulière pour le chant. — Et, lui désignant la porte de mon air le plus engageant : — Bonjour, monsieur Marulas, ajoutai-je; enchanté d’avoir fait votre connaissance...

Pour le coup, il demeura tout à fait ébahi; nyiis je réitérai mon geste avec un sourire si persuasif que, sans essayer un mot et toujours la bouche en cœur, il quitta son fauteuil, glissa sans bruit vers le seuil en faisant un détour pour ne pas me présenter le dos, et les yeux fixés sur moi, comme s’il eût jugé prudent de protéger ses derrières, il sortit vite et gagna le perron. Un instant après, je l’aperçus reprenant avec la Viergie l’allée du parc qui mène à la grille.

A l’heure môme où je reçus la visite du Marulas, j’attendais les deux Savenay; ils venaient chasser une semaine à Chazol. Je n’étais pas fâché de la diversion qu’ils apportaient aux événements qui m’avaient préoccupé malgré moi depuis quelques jours. Je commençais à

être fatigué de l’isolement dans lequel je vivais. J’aurais eu peine à trouver deux meilleurs compagnons; leur arrivée fut donc une véritable fête pour moi. Le temps était merveilleux pour essayer mes nouveaux équipages. Tout cela manque d’ordre et a besoin d’étre formé. Nous n’en fîmes pas moins deux ou trois belles chasses; puis plusieurs dîners au château, où j’eus quelques voisins, vieux amis de mon père un peu oubliés, et avec qui je renouai la chaîne de mes anciens souvenirs, — entre autres le vieux d’Amblay, toujours vert et vif, qui m’a beaucoup parlé de toi, — quelques visites obligées enfin, m’ établirent un nouveau train de relations. Je fus donc assez occupé pour n’avoir pas le loisir de songer aux péripéties qui avaient un instant troublé ma quiétude. Un matin, nous étions avec les Savenay sous la vérandah, lisant les journaux et notre correspondance, quand Toby, mon valet de chambre, avec ces façons circonspectes que tu lui connais et qui semblent toujours annoncer une catastrophe , vint me dire à l’oreille que la Viergie me demandait.

— Tiens, tiens ! dit Étienne avec un sourire malicieux, est-ce que la Viergie n’est pas cette belle fille dont parlait de Mauron l’autre jour ?

— Oui, répondis-je; mais ne prends pas ton air de finesse. C’est la Viergie, voilà tout !

— Alors fais-nous-la voir, reprit Albert.

Ne voulant point éveiller leurs conjectures en donnant à la venue de cette fille une apparence de mystère, je dis à Toby de l’amener. Au bout d’un instant, la Viergie apparut avec lui. Portant sur sa tète une corbeille que soutenait son bras nu, elle s’avançait, marchant légère sur le sable, sa robe blanche relevée sur le côté.

— Corbleu, mon cher, s’écria Étienue, mais c’esl une nymphe de Tempé que cette fille-là!... Quelle pureté de lignes, quelle beauté!...

Elle arriva près de nous; intimidée de la présence des deux étrangers, elle déposa sa corbeille. — Ce sont des fruits de notre verger qu’on m’envoie vous porter, me dit-elle un peu rougissante et avec un clair sourire auquel ses grands yeux baissés donnaient je ne sais quelle grâce si étrange et si pudique, qu’Albert et Étienne se levèrent instinctivement devant celte singulière paysanne.

Aussi étonné que mécontent de l’attention familière de M. Marulas, je fis cependant bon visage à la Viergie, me réservant in petto d’aviser à la suppression de tels échanges d’amitié entre son père et moi; après quelques instants de causerie indifférente que l’embarras de la pauvre fille autant que les regards ébahis des Savenay, tout surpris de son langage, me fit abréger, je la congé-

diai. Comme elle se retirait et que je raccompagnais jusqu’au bout de la véraudah ! — J’aurais voulu vous parler, me dit-elle uu peu hésitante. Si vous étiez bien bon, vous marcheriez avec moi jusqu’à la grille...

Au ton presque craintif dont elle prononça ces mots, je soupçonnai quelque nouveau tour de Marulas. Je la suivis, et lorsque nous fûmes dans l’allée, voyant qu’elle se taisait : — Parlez maintenant, mon enfant, lui dis-je, vous savez que je suis votre ami.

— Je le sais, répondit-elle sérieuse; pourtant ce que j’ai à vous dire m’embarrasse beaucoup, et maintenant je n’ose plus.

Je l’encourageai en riant, comme pour ôter d’avance toute gravité à cette confidence. Elle s’enhardit enfin.

— Oui, il faut tout vous dire, reprit-elle avec décision; seulement ne me regardez pas tandis que je vous parlerai...

e n’oserais plus !

— Qu’à cela ne tienne ! répliquai-je. Est-ce donc si

difficile à conter ?

— Il me semble que cela doit l’étre.

— Alors, je ne vous regarde pas... Rassurez-vous.

Elle poussa un grand soupir, et, voyant que je restais

les yeux fixés devant moi : — Eh bien ! dit-elle, il faut d’abord vous apprendre que, le soir du jour où vous êtes venu nous apporter de l’argent, ma mère a tout de

suite écrit à mon père, qui est arrivé le lendemain. J’ai entendu qu’ils avaient une querelle à cause de moi, pour quelque chose qu’ti voulait et que ma mère ne voulait pas. Ensuite il a pris une partie de l’or et m’a emmenée à Aixpour m’acheter des habits. Nous sommes venus après chez vous pour vous remercier.

— Mais tout cela n’est pas très-effrayant ! dis-je gaiement.

— üh ! j’avoue que j’ai été bien heureuse de me montrer à vous dans cette jolie toilette, répondit-elle ingénuement; mais il parait que vous aurez trouvé qu’elle, m’allait mal ou que je vous aurai déplu en quelque chose, car, en rentrant à la maison, mon père était furieux contre moi, et il m’a battue.

— Il vous a battue!

— Oh ! ce n’était peut-être pas à cause de vous !... Et puis d’ailleurs je suis habituée aux coups, et ce n’est pas cela qui m’inquiète.

— Qu’est-cc enfin ? dis-je, voyant qu’elle s’arrêtait.

— Eh bien ! reprit-elle avec effort, depuis ce temps-là il parle de m’emmener à Marseille, où il connaît des gens riches qui me feront apprendre à chanter. Ma mère refuse de me laisser partir, et moi je ne veux pas m’en aller avec lui toute seule.

— Vous fait-il donc peur à ce point? dis-je, touché

JEAN DE CHAZOL 8i

malgré moi de ce drame mystérieux que je ne devinais que trop.

— Je n’ai peur que de lui au monde ! répondit-elle avec un accent d’effroi.

— Alors vous venez me demander de vous protéger contre lui ?

— Oh ! vous ne le pourriez pas, reprit-elle vivement, vous ne savez pas ce qu'il est; mais j’ai cru comprendre, d’après ses débats avec ma mère, que, si vous vouliez...

— Si je voulais quoi?... dis-je, la voyant hésiter encore.

— Eh bien ! reprit elle d’une voix à peine intelligible, si vous vouliez me prendre à votre château... je crois qu’il ne m’emmènerait pas.

— Vous prendre ici, chez moi ?

Elle baissa la tête, toute rouge de confusion en rencontrant mon regard surpris.

— Je sais bien que c’est diflicilc, balbutia-t-elle en se détournant à demi ; mais enfin vous avez bien d’autres servantes...

Un soupçon me traversa l’esprit. — Viergie, lui dis-je en la regardant dans les yeux, c’est votre père, n’est-ce pas, qui vous envoie ici pour me dire tout cela ?

Elle eut encore un moment d’hésitation. — Eh bien!

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ouï, répondit-elle, c’est lui... Mais je l’aurais fait aussi de moi-même... et j’ai parlé autrement qu’il ne m’a dit.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il m’a dit des choses... que je n’ai pas bien comprises, mais qu’il me semble mal de répéter.

A cette singulière réponse, je voulus décidément m’éclairer sur cette fille étrange. — Qu’est-cc qui peut vous sembler mal dans ce qu’il vous a dit, lui demandai-je, si vous n’avez pas compris ?

— Je me défie de lui ! répondit-elle vivement. Et puis, ajouta-t-elle à voix basse, j’ai lu assez de livres pour deviner ce qui peut n’être pas bien.

Au trouble qui accompagna sa réponse d’une audace si ingénue, je me sentis pris de pitié; mais je ne sais quelle défiance me poussait à vouloir pénétrer ce singulier mélange d’innocence et de hardiesse.

— Alors, repris-je, si vous devinez que votre présence chez moi n’est pas convenable, pourquoi me demandezvous d’y venir?....

En entendant ces mots, elle fit un geste de découragement et me jeta un regard presque éperdu. Je vis des larmes dans scs yeux. — Vous aussi, vous me tourmentez! dit-elle d’un ton de reproche. Eli bien ! reprit-elle avec une véhémence amère, je m’adressais à vous parce que j’en ai assez d’être battue, parce que j’aime mieux tout

supporter que de m’eu aller avec lui? Qu’est-ce que vous voulez que je devienne? Je n’ai personne pour me défendre. J’avais pensé à vous parce que... parce que j’ai cru que vous étiez bon, parce que j’ai peur enfin !... Vous ne pouvez pas me protéger, tant pis ! Il m’emmènera, voilà tout !

— Non, non ! m’écriai-je en l’arrêtant par la main comme elle allait partir. Comptez sur moi, Vicrgie, je ne vous laisserai pas dans ce malheur.

A cette parole, elle me regarda avec une expression de doute et comme si elle croyait avoir mal entendu.

— Bien vrai ? dit-elle.

— Je vous le promets.

— Alors je vais lui dire que vous me prendrez à votre château.

— Non, non! je vous trouverai une demeure chez des gens qui auront soin de vous et qui vous protégeront comme vous devez être protégée.

— Mais voudra-t-il?... Obtiendrez-vous cela de lui?...

— Ne vous inquiétez pas, ajoutai-je. J’ai des arguments solides pour le décider. Du reste, avec des gens de son espèce il y a toujours un moyen efficace. On les paie, et tout est dit... Ne pleurez donc plus; je suis là pour vous défendre.

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— Merci, dit-elle, et son gracieux visage s’éclaircit tout à coup.

— Et si vous avez besoin de moi, envoyez-moi vite un mot par quelqu’un.

— Mais que faut-il lui dire? Il va m’interroger.

— Dites-lui aue je le verrai dans quelques jours, cela suf lira. D’ici-là je m’occuperai de vous.

Après le départ de la Yiergie, je restai un moment tout étourdi, tout désorienté du conflit de sentiments où j'avais été entraîné et de l’engagement insensé que je venais de prendre. Je n’en étais certes plus à douter de l’empire que cette bizarre beauté pouvait exercer sur mes sens; cependant je m’étais senti jusqu’alors trop bien maître du dénoûment qu’il me plairait de choisir pour me préoccuper d’une telle aventure. Ce fut donc avec une sorte de stupeur que je réfléchis à la situation que je venais de me créer d’un mot, et qui n’était autre que ce rôle de protecteur, ami des arts ou de l’innocence, dont Marulas s’était proposé de m’alfub er. De plus, il y avait cette aggravation que désormais la détresse de cette fille me forçait en conscience à la respecter. Étais-je dupe d’un tour d’adresse de cet habile coquin dont Yiergie se faisait naïvement complice ? Etais-je le défenseur d’une véritable infortune ? Quoi qu’il eu soit, je me trouvais stupide d’avoir cédé à un si prompt mouvement de pitié, en assumant sur moi

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la responsabilité de l’avenir de cette héroïne champêtre. Cependant, je dois le dire à ma louange, ces naturelles défiances formulées, je pris bravement mon parti. Après tout, ce n’était là qu’une charge imprévue à mon budget de charité; bonne œuvre ou duperie, j’avais trop souvent plus mal employé mes libéralités avec des créatures qui ne valaient pas la Viergie, pour regretter en passant cette petite débauche de vertu.

Les Savenay partis, non sans m’avoir pendant deux jours rebattu les oreilles de « ma jolie vassale, » de mes exploits de galant seigneur et autres, facéties du même goût, il me fallut songer à remplir ma promesse envers cette enfant. J’allai donc trouver Langlade, décidément mon conseil en tout. Je lui racontai l’affaire, et le priai de me trouver quelque famille d’honnétes gens chez qui la fille de la Mariasse pourrait trouver un asile sûr. Il me regarda étonné :

— Si vous désirez que ce soit aux environs, monsieur le comte, ce ne sera pas faoile à cause de Marulas. Il est trop bien connu dans le pays.

— Au contraire, repris-je vivement en devinant sa pensée ; je liens à ce que la Viergie s’éloigne assez pour qu’on ne sache rien d’elle, ni des siens, dans l’endroit qu’elle habitera,

— En ce cas, dit-il, c’est une autre affaire ; mais avez

vous bien calculé jusqu’où peut vous entraîner votre générosité y Ou je me trompe beaucoup, ou il doit y avoir du Marulas là dessous. C’est un drôle rusé, assez fort pour tenir tous les lils d’une intrigue et pour vous y enlacer, tout en ayant l’air de subir la violence. Soyez certain qu’il se propose de vous exploiter.

— Oh ! je m’eu doute, mais il trouvera à qui parler. En somme, il s’agit de quelques milliers de francs pour payer la pension de la Viergie. Si elle se montre digne d’intérêt, j’y ajouterai une dot qui lui permettra d’épouser quelque brave garçon. Je suis assez riche pour me passer ce luxe. Si, au contraire, tout cela tourne mal, je rends la fille à son digne père et la renvoie à ses chèvres.

Après avoir discuté quelque temps, il fut convenu que Langlade allait se mettre immédiatement en campagne. Il avait aux environs de Marseille un ami, le capitaine Payrac, vieux marin qui vivait avec sa femme et n’avait pour toute fortune que sa pension de retraite jointe à une rente de deux mille francs. Ils n’avaient point d’enfants, et la pension de ma protégée pouvait leur apporter un surcroît d’aisance. Le capitaine Payrac, esprit érudit et distingué, était en outre homme à intimider suffisamment le Marulas. Il fut donc décidé que Langlade allait lui écrire aussitôt.

Comme je revenais à Chazol, je résolus de faire une vi-

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site à la Mornière, que j’avais un peu négligée depuis quelques jours. Assez étonné d’avoir tant d'affaires imprévues, je me mis à songer à ce hasard qui faisait de moi une sorte de chevalier errant, et me contraignait, en dépit de mes volontés, à devenir l’appui des enfants de M. de Sénozan, y compris même ses bâtards. Ma tante m’accueillit comme toujours avec cette réserve mélée d’effusion dis crête qui semblait devenir le ton définitif de nos relations- Geneviève était allée courir les bois avec son frère. Je ne 1 a vis pas ce jour-là.

Tu sais de reste, ami, que je ne suis point d’un carao tère à me préoccuper outre mesure des événements, même de ceux qui barrent ma route. C’est peut-être or. gueil chez moi; mais j’admets si peu que cet épouvantail des faibles qu'on appelle le sort puisse être supérieur à ma volonté, que je ne daigne m’émouvoir qu’au moment réel du danger. Resté seul à Cliazol, je repris ma vie solitaire. Quelques travaux interrompus qui nécessitaient des études sérieuses me confinèrent dans ma bibliothèque, où je veillais assez tard la nuit. Le jour un peu de chasse et quelques excursions dans les châteaux voisins prenaient mon temps. Presque chaque matin, quand je sortais par les bois, je rencontrais sur ma route la Viergie, plus que jamais parée de ses nouveaux atours. Après ma conférence avec Langladc, je lui avais appris nos projets en

lui recommandant de garder le secret avec Marulas jusqu’à la réponse du capitaine Payrac. Elle m’avait manifesté sa reconnaissance comme à un sauveur, et je dois avouer que je ne trouvais pas sans mérite le désintéressement vertueux auquel je m’étais en quelque sorte condamné. Cependant, après deux ou trois entrevues, que je n’abrégeais pas sans regret, je crus remarquer un refroidissement sensible dans la joie de ma protégée. J’attribuai ce changement au chagrin de quitter sa mère et Séverol. C’était là un sentiment trop naturel pour que j’en conçusse la moindre défiance. Les choses allèrent donc ainsi jusqu’au jour où arriva la réponse du capitaine Payrac. Il acceptait l’offre de Laugladc par une lettre où, sans dissimuler les avantages qu’allait lui procurer une pareille aubaine, il témoignait l’intérêt d’un homme de cœur pour une iufortune digne de pitié.

Dès que je l’eus reçue, je sortis pour chercher Viergic, avec qui mes rencontres avaient pris insensiblement une tournure de rendez-vous. J’arrivai aux roches, et je l’aperçus de loin, assise près d’un buisson sauvage. Elle lisait attentivement. Je m’approchai, soupçonnant qu’elle faisait mine de ne pas me voir, et, me penchant sur son épaule, je regardai le titre de son livre, bouquin crasseux comme un vieil almanach. Je demeurai tout surpris en voyant que c’était la Fille aux xjeux d'or de Balzac.

— Ah ! vous m’avez fait peur ! s’ëcria-t-elle en riant.

— Comment! vous lisez ce livre?

— Oui. Oh ! maintenant qu’on ne me fait plus travailler, j’étudie beaucoup, et j’aime Lien mieux cela !

— Qui vous a donné cet ouvrage? lui demandai-je attristé.

— C’est mon père, répondit-elle avec assurance. Pourquoi prenez-vous cet air méchant ? Est-ce que cela vous déplaît que je m’instruise?

— Parce que cette lecture me parait mal choisie pour vous.

— Oh ! c’est si amusant cette histoire... et tout ce monde de Paris!...

— Est-ce que vous le comprenez, ce roman ?

— Dame ! il me semble que oui, répliqua-t-elle avec un clair regard d’innocente, dont l’audace même démentait ses paroles.

Je ne voulus point insister, de peur de lui signaler le danger. Depuis que je la voyais chaque jour, j’avais pu me convaincre que cette hardiesse qui m’avait choqué tout d’abord n’était que l’assurance d’une imagination naïve. La réprobation qui frappait les siens dans le pays et faisait presque l’isolement autour d’elle, l’espèce d’éducation qui la séparait de tous, suffisaient du reste à expliquer des

ignorances qui, pour toute autre, eussent Oté singulières chez une fille des champs.

Je rompis donc brusquement sur ce sujet en lui parlant de la lettre du capitaine Payrac.

— Comment ! vous voulez me faire partir? s’écria-t-elle effrayée.

— Mais ne l’avez- vous pas demandé, et n’est-ce point convenu ? répliquai-je, surpris de ce langage.

Elle ne répondit pas, et resta toute décontenancée. Un peu troublé moi-même, je lui représentai qu’il n’y avait là rien qui pût éveiller ses craintes, puisqu’elle serait accueillie comme une fille chez des gens qui sauraient prendre soin de son avenir et la protéger contre Marulas, qu’eniin je serais toujours prêt à lui venir en aide; mais elle écoutait toutes ces protestations avec tristesse et la tôle baissée. Presque irrité de son silence, j’en vins à lui demander si elle préférait partir avec son père, et ce qu’elle voulait enfin. Elle se fit encore prier comme un enfant qu’on presse. — Eh bien! dit-elle à la ün avec une mine boudeuse, j’aurais voulu rester avec vous !

Je m’attendais si peu à ce mot, et je vis si clairement qu’elle n’en comprenait pas la portée, que je diviuai tout.

— Viergie, lui dis-je sévèrement en la forçant à me regarder en face, vous avez parlé à votre père du projet que j’ai formé de vous envoyer chez le capitaine Payrac.

Elle essaya, toute rougissante, de dissimuler sa confusion ; mais, voyant que j’étais décidé à obtenir une réponse : — Il m’a forcée à tout lui dire, balbutia-t-elle.

— Et c’est lui qui vous a conseillé de dire que vous vouliez rester chez moi ?

— C’est lui; mais c’est la vérité que je le voudrais, plutôt que de m’en aller toute seule chez des gens que je ne connais pas.

Il était inutile de discuter une pareille question, Tandis que Vicrgie me regardait avec scs grands yeux humides et suppliants, je ne sais quelles folles pensées me traversaient l’esprit ; mais l’idée que tout cela n’était qu’un piège grossier tendu par Marulas à mes mauvais instincts, me fit soudain apprécier ce qu’il y avait de ridicule et d’odieux dans cette aventure...

— Dites à votre père de venir me voir aujourd’hui, ajoutai-je, tout à coup refroidi et d’un ton si sec qu’elle fit un geste d’étonnement.

— Vous ai-je fâché ? dit-elle timidement.

— Non, repris-je avec plus de douceur; venez demain, je serai ici à la même heure. — Et sur ce mot je la quittai.

Sans être un homme à principes plus austères que ceux de mon temps — tu en sais quelque chose — et après avoir un peu aimé à la turque en achetant deux CLrcas-

siennes en pays mahométan, il est cependant certains scrupules de conscience que je garde en pays chrétien. Si j’ai pu être complice parfois de quelques égarements, et si j’ai profité comme un autre des corruptions de notre inonde, j’ai toujours reculé du moins devant cette action grave de briser la vie d’une honnête femme ou d'une fille pure en la jetant au gouffre du vice pour un caprice de mon cœur ou de mes sens. On me trouvera peut-être sur ce point d’un puritanisme absurde, mais je suis ainsi fait, et je n’en rougis pas. Pourtant, je le confesse, en attendant Marulas, j’eus besoin de quelque force d’âme pour repousser le tentateur. En dépit de mes résolutions, en dépit de ma droiture, on eût dit qu’une fascination secrète enchaînait ma volonté. L’image irritante de cette fille • s’offrant, pour ainsi dire, à moi, bouleversait ma raison comme les fumées du hatchich. Je ne sais quelle âpre soif de voluptés brûlait mon sang. J’en vins à me demander si je n’étais point un niais ridicule, alors que mon inutile vertu aurait probablement pour résultat unique de faciliter à Marulas l’exécution de ses dignes projets ! Je songeai... je songeai à la fin que j’étais tenté de faire une sottise, et tout cela me mit d’une humeur massacrante.

Ce fut donc avec une disposition d’esprit assez orageuse que je vis arriver le sieur Marulas, à qui je ménageais

un accueil propre à me payer de mes mauvaises pensées. Il s’aperçut 'au premier mot qu’il ne s’agissait plus cette fois d’une aimable causerie propice à ses fleurs de rhétorique, et il m’écouta avec une attitude de chien couchant qui sent des coups de cravache dans l’air. Je lui déclarai tout net ma volonté d’envoyer sans conditions la Viergie chez le capitaine Pavrac, me réservant d’aviser avec lui plus tard, selon qu’il agirait. J’ajoutait que, au cas où ma proposition n’aurait point l’avantage de lui agréer, il n’avait qu’à tourner les talons pour s’en aller ailleurs entreprendre son honnête fortune à sa guise... Mais il était dit que j’en serais pour mes frais d’énergie, et je me trouvai tout à coup dans la position d’un homme qui s’est arc-bouté sur un roc pour plier un roseau : mon coquin buvait mes paroles comme si je lui eusse versé la manne céleste.

— Vous êtes un grand cœur, monsieur le comte ! s’écria-t-il dans un élan d’admiration superbe. Et, sans remarquer que ce transport excluait l’attendrissement, il porta son mouchoir à ses yeux pour y ajouter l’hommage de quelques larmes.

— Assez, lui dis-je, les émotions fortes sont dangereuses !

Il ne se le fit point répéter, et, sans la moindre transition, il s’illumina d’un sourire,

— Quant à Viergie, repris-je, elle partira demain avec

une personne de confiance. Vous êtes seulement averti que, si vous paraissez jamais chez le capitaine Payrac sans sa permission ou sans la mienne, vous pourrez dès cet instant considérer nos conventions comme rompues.

— Vous êtes une providence, monsieur le comte, répondit-il d’un ton pénétré, comme si cette condition eût été une nouvelle marque d’estime que je lui donnais : nous ne l’oublierons jamais! Cependant, monsieur le comte veut-il bien me permettre une humble et petite observation sur une question de détail ?..

— Certainement, monsieur Marulas.

Je m’attendais à une demande d’argent. Je ne sais quel air narquois passa dans ses yeux, comme s’il eût deviné mon soupçon. — Depuis près d’une semaine, reprit-il, ma pauvre femme est fort souffrante... bronchite, fièvre intense... Une séparation en un tel moment m’alarme. Si monsieur le comte voulait permettre que l’enfant retardât son départ de quelques jours?

— Qu’à cela ne tienne! J’enverrai le médecin pour soigner votre femme.

Marulas ne se troubla pas, et, après m’avoir comblé de

bénédictions, il partit.

Tu t’étonnes déjà sans doute, ami perspicace, de voir Jean de Chazol s’attarder si longtemps dans le récit d’une idylle. Mon idylle est un drame étrange, ne t’y trompe pas, et tu vas bien le voir.

Le lendemain, j’appris par le médecin, envoyé le jour même, que la Mariasse était en effet très-malade. Je trouvai néanmoins la Viergie au rendez-vous, et je lui annonçai la détermination arrêtée avec son père. Elle me parut résignée et ne fit point la moindre objection. Je m’étonnai même de surprendre sur sa figure un rayonnement que je n’y avais jamais tu. — Vous viendrez me voir quelquefois, me dit-elle, avec un geste de câlinerie indicible, et vous me permettrez de vous écrire ?...

— Vous savez bien que je veux être votre ami, répondis-je, enchanté de cette soumission.

Je lui donnai alors gravement des conseils paternels qu’elle n’écoutait pas sans quelques soupirs. Je lui en demandai la cause.

— Voulez-voüs me faire une promesse? dit-elle d’un ton suppliant.

JEAN DE CHAZ0L

— Laquelle ?

— Eh bien! laissez-moi vous voir tous les jours pendant le temps que je resterai encore ici.

— Quel enfantillage! D’ailleurs votre, mère n’est-elle pas malade?

— Elle peut se passer de moi pendant la matinée, reprit-elle vivement ; je la veille la nuit, et mon père alors me remplace.

— Mais il faut que vous dormiez !

— Je puis dormir plus tard, cela me fait tant de bien de causer avec vous... Vous savez bien que lui... il me fait peur!

— Est-ce qu’il vous maltraite encore?

— Oh ! non, au contraire, il est devenu bon pour moi ; mais c’est égal, il m’effraie toujours, tandis que vous... vous seriez si bon, et cela vous gêne si peu que je vous attende quand vous sortez !

Tout cela était dit avec un si charmant abandon d’innocence mêlé à de tels regards suppliants, que je me sentais fléchir malgré moi. — Eh bien ! oui, je viendrai quelquefois, répondis-je en riant.

Je revins donc les jours suivants, confiant dans ma résolution, laquelle me semblait d’autant mieux affermie que je voyais la Viergie plus soumise. Il est d’ailleurs des des de vertu où l’égoïsme nous conseille souvent mieux

JEAN DF, CHAZOL !*7

que la raison. Faire de cette fille ma maîtresse, c’était embarrasser ma vie d’un de res liens qu’un honnête homme ne peut pas toujours briser il son pré. Recommencer l’histoire de M. de Sénozan avec une autre Mariasse m’eût semblé la plus stupide des folies.

Cependant je ne tardai point à trouver mon rôle un peu moins facile que je ne l’avais cru. Au bout de quelques jours, j’aperçus dans les allures de la Viergie un changement bizarre qui ressemblait si bien à un manège de coquetterie déclarée, que je ne sus plus que penser. On eût dit que dans cette âme, où régnait encore la candeur, de mystérieux désirs venaient de naître subitement parmi les flammes. Du fond de ces ignorances voilées s’échappaient des lueurs étranges, comme si des révélations soudaines avaient perverti depuis peu cette nature jusqu’alors indécise en éveillant scs sens endormis; C’étaient des questions presque libres qu’elle m’adressait tout à coup sur l’amour à propos de romans qu’elle lisait, puis des regards dont la langueur pénétrante me fascinait, et au milieu de tout cela des audaces provoquantes dont la témérité contrastait si singulièrement avec son innocence, qu’elle semblait gauchement répéter un rôle mal su. Bien que je n’eusse pas de peine à deviner dans cette métamorphose les affreuses suggestions du Marulas, c’était certes là un jeu plein de

et l’en ivrante beauté de cette fille me troublait à ce

ns

point que je sentais par instant chanceler ma raison. En vain je m’efforçais, effrayé de moi-même, de résister au délire qui s’emparait de mes sens. Je prenais la résolution de ne plus la revoir, le lendemain je revenais !

Un jour j’arrivai aux roches assez étonné de ne point avoir comme de coutume rencontré Vienne en chemin. Elle n’y était pas. Je l’attendis. À coup sûr, rien n’était plus simple que de songer qu’elle avait été retenue par sa mère ; cependant je ressentis un désappointement douloureux. J’essayai de me dire qu’aprês tout elle n’avait aucune raison pour arriver la première ; une inquiétude étrange me saisit, et les plus ridicules craintes me vinrent à l’esprit. Je m’imaginai que Marulas l’avait emmenée, je pensai àce garçon du pays qui avait voulu l’épouser. J’en arrivai enfin, en découvrant le dépit où cela me jetait, à conclure que Jean de Ghazol était un sot. J’en étais là de mes réflexions, et après avoir une dernière fois exploré du regard la route de Sévcrol, ne voyant rien venir, j’allais regagner le sentier, lorsqu’au moment où je passais près d’une roche moussue, un bouquet de bruyère tomba à mes pieds >*t un éclat de rire s’envola du haut d’une roche où parut laViergie.

— Ah ! comme vous m’avez cherchée ! s'écria-t-elle avec une joie d’enfant.

— Il y a donc longtemps que vous êtes là? dis-je, oubliant mes soupçons.

— Depuis plus d’une heure, répondit-elle en descendant prés de moi. J’ai voulu vous punir de venir si tard, ajoutal-elle d’un ton mutin en relevant ses cheveux qui s’étaient défaits. Oh ! que je me suis amusée en vous voyant regarder de tous côtés!

— Rusée ! dis-je à demi souriant, à demi fâché.

— Ah! ne me grondez pas! Pendant ce temps, je vous ai fait un bouquet. N’est-il pas joli?

Le moyen eu effet de se livrer au reproche? Elle reprit son babillage, et je m’étonnais de cet esprit ouvert où se mélaientdes superstitions naïves. Tout en parlant, elle s’attifait avec des bruyères.

— Vous voici comme le jour de notre première rencontre, lui dis-je.

— Avouez, répondit-elle, que vous m’avez trouvée affreuse ce jour-là avec mes vilains habits ?...

— Je ne m’en souviens plus.

— Et maintenant comment me trouvez-vous enfin ?... ajouta-t-elle avec une attitude si souverainement coquette que j’en fus comme ébloui.

— Je ne sais pas faire de compliments! dis-je d’un ton un peu sec.

— Ceci serait donc un compliment? reprit-elle en plongeant son regard dans le mien, à moins que je ne sois vraiment laide!

— Qu’en pensez-vous vous-même? dis-je, décidé à esquiver sa question.

— Je m’imagine que je ressemble à Coralie, dans Un grand Homme de province à Paris.

Je ressentis comme un choc cruel à ce mot.

— Je vous ai déjà dit que ces livres ne conviennent pas à une fille de votre âge, et je n’aime pas à vous en entendre parler.

Elle me regarda étonnée.

— Vous êtes un méchant! s’écria-t-elle avec une mine d’enfant boudeur, et Lucien de Rubempré était bien meilleur pour elle que vous ne l’êtes pour moi.

— C’est qu’il n’v a aucune ressemblance entre leur situation et la nôtre, répliquai-je avec un peu de hauteur.

— Pourquoi ne m’aimez-vous pas enfin? dit-elle tout à coup avec un accent si plein d’effronterie maladroite que je vis clairement que la pauvre enfant répétait une leçon.

— Êtes- vous folle ! m’écriai-je.

Au ton sévère et presque brutal dont je prononçai ces paroles, elle demeura interdite ; la rougeur lui monta au front, et, tremblante, éperdue : — Pardon ! pardon ! ditelle, éclatant en sanglots; puis, d’un geste plus prompt que la pensée, elle saisit ma main et j’y sentis l’empreinte de ses lèvres brûlantes.

Je compris dès cette heure qu’il était temps de rompre violemment le charme en supprimant ces rencontres où r quelle que fût mon attitude, je jouais à mes propres yeux, le rôle d’un sot. La maladie de la Mariasse retardait forcément le départ de Viergie. Je lui dis que des affaires importantes réclamaient mes soins, que je la reverrais pour recevoir ses adieux, et, quoi qu’il m’en coûtât, j’évitai lelendemaiu de passer par les roches en allant à la Mornière.

J’avais été, pendant quelques jours, agité par des pensées trop irritantes et trop peu d’accord avec ma nature et le monde où je vis, pour ne point me sentir renaître à ce parfum de grâce pudique et d’élégance native que ma cousine répandait autour d’elle. La bizarre ressemblance de Geneviève et de la Viergie rendait si vif le contrastede ces deux natures, que, rentré en possession de moimême, je me demandais comment j’avais pu songer un» instant à me fourvoyer dans une passion équivoque quemon esprit n’osait même point s’avouer.

Je sortais chaque jour avec Geneviève. Cependant

je ne pouvais toujours diriger nos promenades à mou

gré, et j’eusse d’ailleurs trouvé puéril de me gêner

longtemps dans mes courses. Quelques jours plus tard r

nous passions au carrefour Saint-IIonorat, j’aperçus la

Viergie assise sur les marches de la croix. Je compris

qu’elle persistait à venir m’attendre en vain. J’en ressentis-

un mouvement d’humeur, et je m’apprêtais à passer sans lui accorder un regard ; mais je vis dans son attitude une résignation si humble et si attristée, que ma colère se fondit dans un sentiment de compassion.

— Comment va votre mère, Viergie ? lui criai-je.

Saus bouger, comme honteuse, elle me regarda, presque interdite de m’entendre lui parler en compagnie de ma cousine.

— Le médecin dit qu’elle est plus mal, balbutia-t-elle d'une voix tremblante.

Nous avions arrêté nos chevaux.

— Tenez, mon enfant, dit vivement Geneviève, prenez cela pour elle. En disant ces mots, elle laissa tomber une petite pièce d'or sur les marches de la croix.

La Viergie demeura immobile, et, sans regarder le don qu’on lui jetait, elle leva les yeux vers Geneviève avec une expression indéfinissable.

— L’étrange fille! dit ma cousine, soucieuse, quand nous eûmes dépassé le carrefour.

Je tournai la tête; je vis la Viergie, toujours assise et les mains croisées sur ses genoux, qui nous suivait du regard. Nous allâmes un instant silencieux.— A quoi pensez-vous donc, cousine? dis-je enfin.

— Cette fille m’a tout émue, répondit Geneviève d’une voix altérée.

— Ne vous inquiétez point, je viendrai à son aide.

J’essayai de changer l’entretien : — Avez- vous remarqué comme elle m’a regardée? reprit-elle au bout d’un instant. Elle m’a presque fait peur, et pourtant il m’a scm blé qu’elle avait mon visage.

— C’est vrai, répondis-je le’ plus indifféremment que je pus, elle vous ressemble un peu.

— C’est incompréhensible une telle ressemblance, ne trouvez-vous pas ?

Nous rentrâmes au château, et je réussis à détourner assez la préoccupation de Geneviève pour qu’elle ne parlât point à sa mère de cette rencontre. Je restai à dîner à la Mornière et ne revins qu’à la nuit tombante. J’allais, ne songeant à rien qu’à me préserver des branches, dont l’allure de mon cheval rendait les atteintes brutales, quand arrrivé à la croix Saint-IIonorat, ma béte effrayée lit un écart qui faillit me désarçonner. J’aperçus la Viergic à la place où je l’avais laissée quelques heures auparavant.

— Quoi! c’est vous? lui dis-je. Que faites-vous là si lard?

— Rien, dit-elle d’un ton résigné; j’attends que vous passiez... comme on me le commande.

— Viergic, répondis-je touché de cette résignation, je vous ai dit, vous le savez bien, que je ne reviendrais plus.

lOt

— Oui, vous me l’avez dit ; mais c’est égal, je suis mieux ici qa’à la maison.

— Est-ce que votre père vous tourmente encore ?

Elle garda le silence. Je crus que la crainte l’empêchait de répondre. J’insistai.

— Alors c’est donc vrai que vous aimez votre cousine? dit-elle tout à coup, comme si elle eût suivi une pensée qui l’absorbait.

Ramené malgré moi à je ne sais quelle exaspération que je ne savais plus vaincre : — Décidément vous êtes folle! m’écriai-je, et je m’éloignai au galop.

Il fallait prendre des mesures définitives et rompre avec les tentations qui m’assaillaient. Je résolus cette fois de m’éloigner jusqu’au départ de Viergie. J’avais promis à notre ami d’Amblay d’aller chasser pendant une semaine chez lui. J’écrivis donc à Langlade le lendemain pour le charger determinerenmonabsencecctte ridicule affaire. Je reçus sa réponse le jour suivant et me préparai sur-le-champ à quitter Chazol, heureux de m’ètre fermé toute retraite.

Le soir venu, il était près de minuit, j'avais donné mes ordres, fait partir mes chevaux, et, plus agité que je L’eusse voulu l’être, j’essayais de lire couché sur un divan, ne temps était lourd, je me sentais insensiblement gagné par le sommeil, quand, en portant mes regards vers la porte ouverte sur le parc, je me crus soudain pris d’une

hallucination : l’image de la Vicrgie se détachait toute' pâle sur un fond de verdure sombre. La lumière indécise que tamisait l’abat-jour de ma lampe me fit croire d’abord à quelque bizarre effet d’optique, mais l’image, d’abord hésitante, s’avançait, j’entendis craquer le sable, elle monta les marches du perron, la Vicrgie était devant moi.

Je me levai avec un mouvement si brusque et si effaréqu’elle jeta un cri d’effroi, et, ine voyant venir sur elle, elle tomba affaissée sur un fauteuil, en élqvant ses bras • vers sa tête, avec le geste instinctif d’un enfant qui craint» d’être battu.

— Qu’est-ce ?... que voulez-vous!... lui dis-je avec emportement. Pourquoi venez-vous à cette heure !...

Elle fit un effort pour répondre, et n’y put parvenir. Elle-' demeurait devant moi, immobile et pâle; je voyais trembler ses mains. Je compris tout. J’eus pitié de cette pauvre fille, et, rougissant de ma brutalité : — Voyons, calmezvous! repris-je avec plus de douceur, vous n’avez rien à craindre ici. Dites, qu’est-il arrivé? Racontez-moi tout.

— Il m’a forcée de venir, repondit-elle d’une voix altérée et à peine intelligible. Il m’a amenée jusqu’à lagrille... et... me voilà!

C’était affreux, ^i affreux qu’en la voyant glacée, presque atterrée, il me vint à la pensée de plier le genou devant cette infortune, d’abaisser en moi cette caste si fièro -

des heureux de ce monde, à qui l’aveugle sort a tout donné, nom, orgueil, richesse, et qui marchent dans la vie, glorieux de leurs faciles vertus, de leur honneur que rien ne tente. A la vue de ce martyre, de ce dénûment, de cet abandon, je me sentis humble et petit.

— Viergie, dis-je en lui tendant la main, dès cette heure vous avez un frère qui vous protégera...

Elle tourna les yeux vers moi avec une expression anxieuse. — C’est bien vrai, dit-elle... vous... me... gardez ?...

A ce regard, en dépit de mes résolutions héroïques, je sentis un frisson circuler dans tout mon être. Le souffle de cette merveilleuse créature m’enivrait; mais tout à coup je songeai à ce qu’il y avait de lâcheté à me faire complice de Marulas en abusant de cette misère... Une dernière lueur de pitié éclaira ma raison, je compris que j’allais succomber, si je ne me défendais contre moimême... Je m’élançai vers la cheminée et je sonnai mon valet de chambre, qui n’était pas encore couché. Toby arriva à moitié endormi et lit presque un bond en voyant la Viergie. Je lui donnai ordre en anglais d’envoyer réveiller la femme de l’intendant et de la prier de venir à l’instant.

Viergie écoulait sans comprendre, et me regardait silencieuse. Pourtant je voyais son effroi disparaître peu à peu.

— Qu’allcz-vous donc faire ? me dit-elle dûs que le valet fut sorti.

— Vous ne pouvez passer la nuit ici, répondis-jt, je vais vous faire conduire au village chez la sœur du curé, qui prendra soin de vous.

— Ah ! dit-elle avec un indicible mouvement de surprise, vous me renvoyez ?...

— Il ne faut pas qu’on ose mal parler de vous, et, si vous restiez au château jusqu’à demain, tout le pays le saurait.

Toby rentra, et dit que madame Giraud allait venir.

Je le retins, autant pour éviter un téte-à-téte avec Yiergie que pour ne point donner lieu aux propos de mes gens. La pauvre fille avait faim : je lui fis donner à souper : mais elle était si brisée qu’elle put à peine toucher à ce qu’on lui servit. Muette et accablée, par instant elle tournait vers moi son regard profond comme pour deviner ma pensée dans mes yeux; puis elle baissait la tête et restait immobile, absorbée dans quelque méditation

dont je voyais le sombre reflet sur son front.

Toby allait et venait. Une minute, nous nous trouvâmes seuls. Elle me considéra un moment avec une fixité étrange. — A quoi pensez-vous ? lui dis-je.

— Je pense que vous avez bien ma! fait de ne pas me

laisser au fond de la rivière, répondit-elle avec amertume.

— Ne parlez pas ainsi ! m’écriai-je.

Elle retomba dans son mutisme; puis, au bout d’un instant, après avoir un peu hésité ! — Ainsi... vous me renvoyez ! répéta-t-elle d'une voix tremblante. C’est donc vrai que vous allez vous marier avec votre cousine ?

— Je ne vous renvoie pas, au contraire, répliquai-je vivement, ne voulant pas entendre la seconde partie de sa question, je vous renvoie si peu que je vais prendre soin de vous jusqu’à votre départ pour la maison du capitaine Payrac.

Elle ne répondit pas. Toby rentra, et nous gardâmes le silence. Troublé par cette situation bizarre, je sentais ma ’ pitié combattue par les incroyables questions que m’adressait cette fille. Depuis quelques jours, je ne savais plus que croire de ce caractère si singulièrement compliqué, et je me demandais si je n’avais pas devant moi une de ces passions sauvages dont j’avais parfois rêvé les flammes. De folles pensées me montaient au cerveau, m’entraiviaient, m’éblouissaient. Il n’était point jusqu’à ce mélange • 4e terreur et d’abandon audacieux qui n’excitât dans mes sens une sorte de délire... Elle était seule, chez moi, la muit... C’était là certes la plus désirable maîtresse que je

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pusse jamais rencontrer, et je sougeais malgré moi que je n’avais qu’à vouloir...

J’ignore vraiment ce qui serait arrivé, si la femme de l’intendant ne fût venue rompre ce périlleux tête-à-tête. A sa vue, Viergie lit un mouvement brusque et se leva. En quelques paroles, je racontai à madame Giraud que, maltraitée par son père, Viergie avait recouru à moi dans sa détresse. On avait fait grand bruit dans le pays de l’aventure de la Durance. Nul ne s’était étonné que j’eusse aidé la pauvre fille de quelques secours après l’avoir sauvée. Il pouvait sembler tout naturel qu’elle vint chercher une protection auprès de moi. Madame Giraud ne lit aucune réflexion, devinaiit sans doute ce qu’il y avait de vrai dans cette infortune. Elle m’assura que mademoiselle Bertaut, la sœur du curé, était trop son amie pour quelle eût le moindre scrupule de l’éveiller à cette heure, alors surtout qu’il s’agissait d’une bonne action. Elle eut quelques mots de consolation pour la pauvre fille, et lui promit qu’elle serait bien reçue.

Viergie était prête. Les traits comme égarés, elle semblait ne plus obéir qu’à un reste de volonté machinale. Sans dire un mot, elle nouad’unc main fiévreuse son mouchoir à son cou, jeta vers moi un dernier regard où je crus lire un accable, ment farouche ; puis, marcliaut vers la porte où l’attendait

déjà madame Giraud, elle me fit un geste d’adieu et sorti

JEAN D* CHAZOL

J'avais ordonné à Toby de les accompagner au village. En les voyant disparaître au détour de l’allée, je senti un battement de cœur. — Imbécile! m’écriai -je avec rage.

Dire le tumulte de mes pensées dans cette soirée maudite, je ne le pourrai jamais. J’essayais de réduire cette aventures aux proportions d’une intrigue vulgaire, où je restais encore après tout libre de suivre ma fantaisie; je me' raillais de mes scrupules et de mes hésitations. On eût dit que quelque voix secrète m’attirait. Je sentais autour de moi l’abîme, et j’éprouvais je ne sais quel vertige, comme si cet instinct mystérieux qui nous signale un invisible danger m’eût averti que j’étais arrivé à l’heure solennelle où devait se décider ma vie... Tout cela à propos de la Viergie , c’était fou ! Je partis tout à coup d'un éclat de rire en songeant à la superbe défense que venait de faire ma vertu. C’était à ne plus oser me regarder dans un miroir. — Hast! me dis-je, résolu à suivre mon caprice, j’aurai là une jolie maîtresse !...

Le lendemain, après une nuit d’insomnie passé à combiner le plus adorable dénoùment à ces péripéties troublantes, j’étais- à peine levé quand Giraud, mon intendant, accourut me dire qu’un paysan de Séverol venait d’arriver au village et s’était rendu tout de suite chez la sœur du curé. II annonçait que la Mariasse, au plus mal, réclamait sa fille. Il

JEAN DE CHAZOL Ht

était aisé de comprendre, en voyant Marulas si bien informé de la retraite de Yiergie, qu'il avait fait le guet pendant la nuit afin d’étre certain qu’elle resterait au château ; il l’avait vue sortir sans doute, et l’avait suivie. Je savais déjà par le médecin envoyé par moi pour soigner la Mariasse que sa maladie était grave ; la nouvelle pouvait donc être vraie... l'ourtantune douloureuse, inquiétude me saisit. — Vicrgie a-t-elle vu cet homme qui vient la chercher? demandai-je à Giraud.

— Non, on ne l’a point laissé entrer ; mais il l’attend, et on m’a fait prier de vous avertir, pour savoir s’il faut dire à cette pauvre lille le nouveau malheur qui l’attend... C’est peut-être un piège de Marulas.

Il était cependant impossible de séquestrer Vicrgie à l’heure où sa mère était mourante. La sœur du curé offrait de l’accompagner à Séverol ; je priai Giraud de >c joindre à elle. Je le savais homme à tenir en respect le Marulas, s’il essayait quelque violence, et je le chargeai de dire à ce coquin que, si le soir il s’opposait à laisser Viergie revenir à l’asile qui lui était assuré, j’irais sur-le-champ trouver le procureur impérial pour la mettre sous sa garde. Si arbitraire que fût cette injonction, après’l’événement de la nuit je ne doutais poiut qu’elle ne fit son effet sur un pareil personnage. Je pensais bien d’ailleurs qu’il ne perdrait point de vue jl’intérèt qu’il avait à me ménager ; j’étais

donc à peu près certain qu’il n’oserait enfreindre mes ordres.

Deux heures ne s’étaient point écoulées lorsque je vis revenir Giraud ; il m’annonça que la Mariasse était vraiment en danger. Marulas s’était confondu en protestations de reconnaissance pour mes bontés, et il était prêt, déclarait-il, à m’obéir en tout. Rassuré par cette soumission et confirmé dans la pensée que je resterais maître d’agir à ma guise, je résolus d’attendre les événements. Je ne pouvais songer en ce moment à séparer Viergie de sa mère; il serait temps d’aviser plus tard. Je n’en étais plus d’ailleurs à mes anxiétés de conscience ; j’avais résolu, afin d’éviter tout éclat, de la faire d’abord con duire chez ie capitaine l’ayrac, lorsqu’elle quitterait le pays, pour l’emmener de là en Italie sous un prétexte quelconque.

Une fois déterminé, je m’abandonnai complètement à mes rêves, sans contrainte, sans retour, et tout heureux de sentir enfin naître en moi un trouble inconnu qui ressemblait à l’amour. N’est-il point insensé, celui qui veut raisonner ses passions et les soumettre au joug dés fausses conventions humaines? Eh quoi! j’avais hésité à devenir l’amant de Viergie, j’avais résisté à ce charme qui eût fait de moi son esclave, si je l’eusse rencontrée dans le monde où je vis ! Par je ne sais quel stupide orgueil, j’avais lutté comme si elle eût été indigne de moi!... Dévore- d’impa-

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JEAN DE CHAZOI.

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tience, j’attendais l’heure de la revoir, mais il m’était impossible de ne point respecter sa douleur et le triste devoir qu’elle accomplissait près de sa mère.

Cependant je devais une visite au curé et à sa sœur pour les remercier de la protection que, sur ma demandé, ils avaient accordée à la fille de la Mariasse. Je ne pouvais leur payer l’hospitalité qu’ils lui donnaient. Deux jours après, je pris une dizaine de louis que je voulais remettre au curé pour ses pauvres, et je me rendis au village à l’heure où je savais rencontrer Vicrgie avant qu’elle fût partie pour Séverol. Je la trouvai morne et accablée. Ou eût dit que, courbée sous sa peine, elle s’abandonnait aux coups de la destinée. Pourtant en m’apercevant elle eut un tressaillement involontaire et rougit. Je dus faire un effort pour dissimuler mon émotion, et balbutiant quelques paroles d’encouragement : — Comptez sur moi! lui dis-je.

— Merci, répondit-elle en secouant la tête avec une mélancolie sombre et sans prendre la main que je lui tendais, merci, je me souviendrai !...

Le ton dont elle prononça ces mots était empreint d’une 4 telle amertume, que mon cœur se serra comme glacé par un pressentiment de malheur. Je l’interrogeai, je lui demandai si elle avait encore à se plaindre de Marulas.

— Non! non? me dit-elle... et puis qu’importe?...

Il est des chagrins près desquels on sent toute consola-

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lion importune. Je la quittai attristé; mais j’avais au fond du cœur des pensées qui allégèrent mon ennui. Je savais maintenant qu’il était eu mon pouvoir de décider de son sort. Depuis un mois que je la voyais presque chaque jour, j’avaife peu à peu pénétré dans cette ûme étrange, à laquelle l’isolement avait conservé toutes ses fougues natives. Los demi-clartés que des livres mal choisis à dessein avaient pu lui donner sur le monde et sur la vie, avaient éveillé dans cette imagination enthousiaste, éprise d’un idéal encore incompris, un mélange bizarre de timidités et d’audaces qui faisaient de ce caractère la plus attrayante énigme. C’était à la fois Mignon aspirant à la patrie céleste et Kaleb prêt ù me suivre en page comme quelque nouveau Lara en m’abandonnant sa destinée. Je me représentais ses allégresses lorsque, comme dans un conte de fée, passant tout ù coup de sa pauvreté à une existence somptueuse, elle se verrait heureuse, enviée, elle qui avait toujours été honnie, méprisée. J’employai une partie du jour à courir les bois. J’allai voir la place où je l’avais rencontrée pour la première fois, et j’en rapportai uu bou quet de bruyère. Comme je rentrais au château, j’appris que la Mariasse était à l’agonie, et que Viergie devait passer la nuit près d’elle.

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Le jour suivant se leva couvert et triste. Dès le matin je vis arriver le médecin, qui me dit que la Mariasse ne vivrait point jusqu’au soir. Tourmenté par la pensée de ce drame funèbre où la Yiergie allait tant souffrir, je ne pus supporter ma solitude, et je partis pour la Mornière. Un pressentiment m’oppressait, comme si j’eusse deviné qu’elle aurait besoin de mon secours. Là du moins je serais plus près d’elle. Sur l’autre rive, à travers le parc, je verrais cette masure où elle avait subi tant de misères. Au moindre cri, au moindre signe, je pouvais accourir.

J’eus peine à cacher à Geneviève le trouble qui m’agitait. Malgré moi, je pensais près d’elle à l’étrange hasard qui avait fait à ces deux sœurs une part si inégaJe dans la vie, et je me demandais si la Providence ne m’avait pas précisément choisi pour réparer l’implacable injustice du sort. Je dînai au château. Vers le soir, comme nous étions assis près de la pelouse, le silence fut tout à coup troublé par le glas que commença de sonner la cloche du village.

— Qu’est-ccdone? dit Geneviève.

— r Oh! pas grand’chose, mademoiselle, dit un vieux domestique; c’est la Mariasse qui est à la mort.

A ce nom, la marquise tressaillit.

— La Mariasse, dites- vous, Dominique!...

— Oui, madame, reprit-il d’un ton qui révélait de vieilles rancunes. Elle va rendre sa vilaine âme... si elle en a une.

— Taisez- vous, répondit sévèrement la marquise.il ne faut pas maudire les mourants.

Comme elle disait ces mots, nous vimes de loin, sur l’autre rive, le curé de Chazol, suivi d’un enfant, qui se dirigeait vers la chaumière.

— Rentrons, dit ma tante, il fait froid à cette place.

La nuit était venue, et depuis une heure nous étions au salon. Je voyais la marquise absorbée, et j’essayais en vain de secouer ma préoccupation en jouant avec Geneviève et l’enfant, quand Dominique entra, l’air un peu effaré, annonçant que M. le curé de Chazol demandait à parler à l’insPant à madame de Sénozan.

Etonnée d’une telle visite à cette heure, la marquise se leva pour aller elle-même au devant du prêtre. En le voyant entrer, je compris qu’un événement grave l’amenait. Après quelques mots échangés, il dit à madame de Sénozan qu’il venait faire auprès d’elle une démarche que lui prescrivait son ministère, et faire appel à la religion

de la chrétienne en la sollicitant de se rendre au dernier vœu d’une mourante.

— Venez-vous me parler de cette femme qu’on appelait autrefois Bruyère ? s’écria ma tante effrayée.

— Je viens vous parler d’une agonisante qui veut vous voir avant de comparaître devant Dieu, répéta le. prêtre.

— Jamais ! dit madame de Sénozau d’une voix frémis santé. Dites-lui que je lui pardonne, c’est tout ce que je puis pour elle !

Le curé mit vivement sa main sur la main de la inar-

quise, et lui désignant Geneviève et l’enfant du regard : — Je n’ai pas tout dit, reprit-il.

Geneviève, en entendant ces mots, interrogea des yeux sa mère; puis, appelant son frère, elle se dirigea vers la porte. J’allais les suivre, le curé m’arrêta du geste. — Restez, je vous prie, monsieur le comte, dit-il.

Dès que nous fûmes seuls : — Croyez, madame la marquise, reprit-il, qu’il m’est pénible de réveiller pour vous de douloureux souvenirs; j’accomplis la mission du prêtre. Me permettrez-vous de vous parler comme un ami qui a fermé les yeux de tous ceux qui vous ont été chers, qui a été le confident de toutes vos peines?

— Oui, Dieu m’a bien éprouvée! dit madame de Sénozan.

JEAN DE C H AZOL

— Il vous réservait cette dernière épreuve, car il faut que vous la subissiez comme chrétienne et comme mère.

— Que voulez- vous dire?

— La malheureuse femme que je viens de visiter a, ditelle, un secret du passé qu’elle refuse de dire en confession et qu’elle ne veut révéler qu’à vous. Elle ajoute qu'il s’agit du bonheur et de la vie de votre fille.

— Ma fille ! s’écria la marquise.

Si obscures que fussent de telles paroles venant de la Mariasse, il y avait eu dans l’existence de cette femme de si étranges mystères qu’il était impossible de n’être pas ébranlé par cet appel suprême. Madame de Sénozan, effrayée de l’idée d’assister à son lit de mort cette misérable bohémienne par qui elle avait tant souffert, hésitait en vain; la mère devait vaincre ses révoltes. 11 s’agissait de sa fille! Après de vives irrésolutious que je n’osais combattre, elle suivit le prêtre, me conjurant de ne point partir avant son retour. Il était tard, Geneviève s’était retirée. Je demeurai seul, sous le poids des plus inquiètes pensées. Je songeais à Viergic.

Anxieux, agité, je gagnai le parc, et j’attendis, regardant au loin, de l’autre côté de la rivière, cette masure délabrée où brillait dans la nuit une lumière vacillante. Une heure s’écoula, elle me parut un siècle. Enfin, du haut du perron je distinguai des ombres mouvantes à

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travers l’allée. Elles entrèrent presque aussitôt dans la zone de lumière que projetaient les fenêtres ouvertes du salon. J’aperçus madame de Sénozan, pâlê, brisée, marchant appuyée sur le brasÇdu curé, qui semblait avoir peine à la soutenir. Derrière, à quelques pas, Viergie les' suivait. Éperdu, je me précipitai en voyant chanceler la-' marquise à bout de forces, et nous la portâmes au salon presque évanouie. En un instant, tous les gens furent sur pied. On eût dit que, frappée par une image 1 effrayante, madame de Sénozan essayait de lutter contre le délire, et des mots incohérents s’échappaient de ses lèvres. Entin une explosion de sanglots détourna la crise nerveuse que nous redoutions. J’interrogeai le curé du regard, il me fit un signe en mettant le doigt sur sa bouche; je compris : qu’il fallait éloigner les gens.

Nous restâmes seuls. La Viergie, pâle et morne, se tenait immobile dans un coin du salon. La marquise l’aperçut en reprenant ses sens ; elle demeura un instant comme atterrée, rassemblant ses souvenirs. Un combat effrayant semblait se livrer dans son cœur et dans sa pensée. Tout à coup elle jeta un cri en tendant les bras :

— Pauvre enfant ! pauvre enfant ! dit-elle.

Viergie tomba à ses genoux, et, la tenant embrassée, la tête appuyée sur son sein, madame de Sénozan couvrit son front de baisers et de larmes. Consterné, je regardais

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sans comprendre, et je me demandais si j’assistais à un sublime élan d’abnégation chrétienne ou à quelque transport de folie! L’horrible pensée me saisit que Viergie était perdue pour moi. Cependant le curé, craignant que la marquise ne succombât à tant d’émotion, l’exhorta au calme. Il prit Viergie par la main, et, l’arrachant aux étreintes de madame de Sénozan, il demanda pour elle aussi le repos, après les effroyables angoisses qu’elle venait de subir. Je devinai alors que la Mariasse était morte. Ma tante se rendit aux prières du prêtre; elle fit appeler ses femmes pour emmener la Viergie, et donna ordre qu’on la conduisit à l’appartement contigu à celui de Geneviève. Quelques instants plus tard, après avoir encore exhorté madame de Sénozan à supporter avec résignation la cruelle épreuve que Dieu lui imposait, le curé sortit. Il était plus

de minuit, je ne pouvais songer à retourner à Chazol au

milieu de tant d’événements.

— Restez, je vous en prie, me dit ma tante d’une voix accablée, car il faut que je vous dise tout pendant que j’en ai le courage... Je ne pourrais peut-être pas supporter demain de telles secousses. — Alors d’une voix entrecoupée par les larmes et encore sous l’impression de la terreur, elle me fit cet étrange récit, que je complète avec les détails que j’appris le lendemain.

En arrivant à la maison funèbre, madame de Sénozan

avait été aussitôt conduite auprès de l'agonisante. Un silence effrayant régnait dans cette cliainbre sordide et nue; sur un grabat gisait la Mariasse amaigrie, décharnée, l’œil fiévreux, sombre et déjà effaré par la vision de la mort. A la vue de madame de Sénozan, elle fit presque un mouvement de terreur et se leva à demi comme pour fuir un spectre.

— Ma chère femme, c’est madame la marquise, lui dit Maru las vivement.

— Oui, je la reconnais ! s’écria la Mariasse avec épouvante... C’est l’heure qui est venue!... — Et elle retomba épuisée sur sa couche. Viergie lui fit prendre une cuillerée d’un cordial qui était posé près du lit sur une chaise.

Lorsqu’elle fut ranimée : — Je vous ai pardonné, dit la marquise, glacée par le spectacle de cette misère. Que voulez-vous de moi?

La Mariasse hésitait.

— Parle , dit Marulas en fixant les yeux sur elle, comme s’il eût voulu la magnétiser du regard... Il le faut!...

— Oui, il le faut! répéta la Mariasse avec un sauvage accent d’énergie.

Elle fit un effort, et appela du geste Viergie, qui la soutint dans ses bras pour qu’elle pût parler... Alors, en présence de tous la mourante révéla cet étonnant mystère...

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Viergic est la fille de la marquise de Sénozan, que la Mariasse a volée en lui substituant sa propre fille.

Après ce terrible aveu, d’une voix déjà brisée par le hoquet de l’agonie, elle raconta tous les détails de cet incroyable crime. La nourrice choisie par madame de Sénozan pour sa fille avait été autrefois, au château, l’amie de Bruyère. Nées à quelques jours l’une de l’autre, les déux enfants avaient déjà cette ressemblance bizarre, si frappante encore aujourd’hui. Pendant une maladie de quelques semaines que fit la marquise à la suite de ses couches et durant laquelle le médecin lui défendit d’avoir sa fille près d’elle, la nourrice se rencontra parfois avec la Mariasse. Poussée par la haine et peut-être aussi par une de ces étranges folies maternelles qui ne reculent devant aucune immolation, la Mariasse conçut alors le projet d’assurer à sa fille la fortune et le nom que dans sa pensée lui avait volés sa rivale. Elle était presque riche alors; elle acheta chèrement la nourrice, et les enfants furent secrètement échangés...

La moribonde avait à peine achevé cette confession suprême, que, se raidissant tout à coup dans les bras de Viergie, elle expira.

Une heure plus tard, tout était silencieux à la Môrnière.

Accoudé à un balcon, et le regard perdu dans la nuit, sombre comme mes pensées, je songeais... Je me croyais le jouet de quelque rêve. A quelques pas de moi, dans l’aile en saillie du château, je regardais une fenêtre où brillait une lumière... Yiergie était là, Viergie, que quelques jours plus tard j’avais compté prendre pour maîtresse, me croyant le pouvoir de disposer de sa vie ! Elle était là, désormais défendue, protégée pur un titre sacré, par un rang dans le monde, par la tendresse d’une mère.

Qu’allait-il advenir?... Alors que sa misère et son abandon me la livraient, dans cet âpre désir qui malgré moi subjuguait ma raison, je n’avais vu qu’un délire de mes sens. J’avais presque dédaigné d’interroger mon cœur...

Le lendemain, à l’heure où les gens étaient à peine levés, Langlade, qu’un exprès était allé avertir dans la nuit, entra dans ma chambre. Presque au même instant, un valet vint nous dire que madame de Sénozan nous attendait. Nous nous rendîmes auprès d’elle. Elle était couchée, pâle et si affaiblie qu’elle me pria de raconter les faits étranges sur lesquels il fallait nous consulter.

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Langlade écouta le récit de cette incroyable histoire. Quand j’eus .tout dit, il demeura atterré. — Mais il n’y a aucune preuve de la vérité d’une telle révélation, s’écria-t-il enfin. La nourrice seule pourrait la confirmer.

— Elle est morte, dit madame de Sénozan.

— La Mariasse n’a-t-elle nommé personne qui eût aussi connaissance de cette substitution?...

— Personne, répondit la marquise.

Langlade resta un moment silencieux et comme embarrassé de formuler sa pensée.

— Parlez sans crainte, mon cher Langlade, dit ma tante d’une voix altérée.

— J’hésite, madame la marquise, car mon conseil ne peut être ici que celui d’un juriste. Nous sommes devant une question effrayante, sans autre preuve que l’allégation d’une femme qui, toute sa vie, a été méprisée et dont le témoignage, vécût-elle encore, ne saurait être admis. En fait, la substitution dont il s’agit n’a rien d’impossible dans les circonstances particulières où la Mariasse a prétendu l’avoir accomplie. La vengeance, la haine, le délire d’une immense ambition déçue, qui sait ? peut-être une aberration du sentiment maternel, tout cela peut expliquer le crime. L’intérêt que cette femme avait à le commettre est presque évident ; mais, en droit, fussions-nous certain de

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l’identité, l’absence de preuves défend toute recherche ou touté réhabilitation. Ce n’est donc que par une adoption officieuse que vous pouvez admettre cette jeune fille auprès de vous, en supposant que l’homme à qui la loi donne une autorité sur elle ne vous contestât point le droit d’accomplir cette réparation.

— Eh quoi ! demanda ma tante effrayée, après une telle révélation pourrait-il donc refuser de la laisser près de moi?

Langlade secoua la tête d’un air méditatif.

— Nous avons affaire à un coquin de la pire espèce, madame, répondit-il, et malheureusement la loi est pour lui, puisqu’elle ne peut admettre vos droits.

— Mais elle n’est point sa fille, reprit la marquise.

— Elle ne l’est pas certainement, à moins pourtant qu’il ne l’ait légitimée en épousant la Mariasse... Cependant j’en doute, ajouta-t-il, car c’eût été une générosité malhabile et qui coupait court à toute chance de spéculation.

— Alors, s’il ne l’apas fait, s’écria ma tante, il n’aurait aucun droit sur Viergie ?

— Il n’en serait pas moins le seul qui puisse représenter une famille pour elle. Il Ta élevée, nourrie depuis son enfance, et il a acquis par ses soins une autorité qui ne saurait lui être déniée, qu’il peut réclamer jusqu’à sa ma-

jorité, qu’on pourrait même au besoin lui faire un devoir d’exercer en l’absence de tout autre parent connu. Il n’y a du reste, madame la marquise, rien en tout cela qui puisse vous inquiéter beaucoup «dors qu’il s’agit d’un tel homme; mais je crois qu’avant tout il est urgent de s’assurer de ses dispositions, car il faut à la fois obtenir son consentement et acheter son silence.

— Oh ! s’écria ma tante, qu’on lui donne ce qu’il voudra.

Il était impossible, en effet, de trouver une autre issue à cette complication douloureuse. Aucune enquête ne pouvait apporter la lumière dans ce ténébreux événement, où le coeur même d’une mère était sans guidé. Devant la pensée que Viergie était peut-être sa fille, la marquise frissonnait d’épouvante à l’idée de se séparer d’elle désormais. Malgré tous les doutes, malgré la loi et malgré sa tendresse pour Geneviève, il lui fallait recueillir cet enfant de la Mariasse, ou vivre torturée par un éternel tourment.

* Marulas seul, on pouvait le supposer du moins, savait la vérité; mais il devait être trop certain que cette affaire lui vaudrait une fortune pour qu’il fût permis de croire à la sincérité de son témoignage. De quelque côté enfin qu’on envisageât cette situation poignante, Viergie ne pouvait plus quitter le château.

Cependant il était utile d’assurer au plus tôt la question

JEAN DE CIIAZOL

d’avenir. Langladc fut chargé de voir le mari de la Mariasse pour régler aussitôt des conventions sur lesquelles il comptait déjà sans doute. Il fallait' éviter un éclat. Si singulier que dût paraître aux yeux du monde le séjour de Viergio à la Morniére, ce n’était là après tout qu’une action généreuse envers une orpheline abandonnée. Il devenait nécessaire avant tout que Maculas disparût du pays en gardant le secret, ce serait une des conditions du marché. Geneviève devait tout ignorer, son repos était à ce prix. Tout étant ainsi décidé après deux heures de conférence, Langlade jugea prudent de recommander à Yiergie le plus grand mystère sur la révélation à laquelle elle avait assisté. Il était important de marquer dès le. premier jour pour les gens la position dans laquelle elle allait vivre au château. Madame de Sénozan sonna sa femme de chambre, et s’informa. On lui répondit que Yiergie était depuis une heure avec mademoiselle de Sénozan. Geneviève, ayant appris à son réveil que l’orpheline était près d’elle, s’ôtait souvenue du jour où la pauvre fille avait failli périr en sauvant son frère, et, n’écoutant que son cœur, elle s’était empressée de lui porter des consolations.

Un instant après, la porte s’ouvrit : Geneviève entra, amenant Viergie par la main. Nous demeurâmes frappés d’étonnement en les voyant paraître ensemble, et nous

échangeâmes un regard rapide. Viergie, vêtue d’une des robes de Geneviève, semblait transfigurée. Accablée sous le poids de sa tristesse, presque indifférente à ce luxe qui l’entourait pour la première fois, on eût dit qu’elle ne s’apercevait même pas de l’étrange changement survenu dans sa destinée. Vues ainsi l’une près de l’autre, leurs visages révélaient si bien qu’elles étaient soeurs qu’un indifférent n’eût pu s’y méprendre. Il nous fallut un effort pour cacher notre impression. Heureusement Geneviève courut à sa mère pour l’embrasser. La marquise la prit dans ses bras avec un élan d’effusion indicible, comme si elle eût voulu protester contre les perplexités de son coeur; puis, tendant la main à Viergie, qui restait sur le seuil : — Venez, mon enfant, venez aussi, lui dit-elle, j’aurai deux filles.

Viergie s’approcha, et, pliant presque le genou devant le lit, tendit son front à madame de Sénozan.

— Que tu es bonne! dit Geneviève; mais je ne serai pas jalouse, va ! '

Ce mot avait une si singulière signification en ce moment que je sentis courir un frisson dans mes veines. Viergie, immobile et glacée, n’osait dire une parole, et paraissait ne savoir comment répondre à ces effusions empreintes pourtant d’une si douce pitié. Il fallait éloigner Geneviève. La marquise l’appela et lui dit un mot tout bas; ma cousine sortit.

JEAN D E CHAZOL

Quand nous fûmes demeurés seuls, nous gardâmes pendant un instant le silence, ne sachant comment entamer ce triste entretien. Ma tante enfin attira Viergie prés d’elle, prit sa main, et s’armant de courage: — Il faut que je vous prie de m’aimer, mon enfant, lui dit-elle, et de m’aimer avec assez de confiance en ma tendresse pour vous soumettre à ce que nous avons à vous apprendre dans votre intérêt, aussi bien que dans le nôtre à tous.

— Je vous obéirai, madame, murmura Viergie d’une voix presque inintelligible.

— Sans oublier que j’ai une autre enfant, reprit ma tante avec une émotion qui nous gagnait malgré nous, mon plus grand bonheur serait de vous entendre me donner devant tous ce nom de mère, qui est si doux, de vous appeler ma fille... Et pourtant il faut que je m’adresse à votre cœur pour lui demander de garder entre nous le secret qui nous a été révélé hier. Des obstacles insurmontables, que vient de nous expliquer notre ami M.Langladp, s'opposent à ce que vous puissiez porter le nom de votre véritable famille. Ces obstacles ne sauraient affaiblir notre affection. Vous partagerez désormais ma vie avec Geneviève; mais j’aime aussi celte autre enfant qui vous, accueille déjà comme sa sœur, elle doit avoir comme vous la moitié de mon âme. Elle n’a point d’autre mère, elle me

chérit depuis qu’elle est au inonde, et le moindre mot venant détruire l’illusion qui l’a toujours trompée comme moi, lui causerait une affreuse douleur, sans rien changer à une situation sur laquelle il n’est plus en notre- pouvoir de revenir. Je fais donc appel à votre raison et à votre cœur pour nous aider à lui épargner du moins une souffrance inutile.

— Je vous obéirai, madame, répéta Viergie sans lever les yeux et toujours plongée dans son accablement sombre.

J’écoutais palpitant, songeant à mon rêve évanoui- Viergie était désormais perdue pour moi... Qu’allait-il advenir?

Le jour même, Langlade fit appeler Marulas à Chazol. Il fallait avant tout obtenir l’éloignement de cet homme, ne fût-ce que pour assurer le repos de l’orpheline en effaçant pour elle les tristes souvenirs de son passé de misères. Langlade avait jugé utile que je fusse présent à l’entretien. La nature des rapports qu’il y avait eu déjà entre ce coquin et moi, la facilité avec laquelle il s’était prêté au départ de Viergie pour la maison du capitaine Payrac, me donnaient sur lui une influence qu’il ne pouvait plus nier, au cas où il aurait voulu invoquer ses sentiments soi-disant paternels dans cette séparation nécessaire. Pourtant nous avions affaire à une trop superbe impudence pour croire la victoire assurée. Il nous fut aisé de

comprendre dès les premiers mots qu’il comptait se faire payer cher le bonheur de sa fille chérie-, mais Langladc u’était pas d’humeur à conclure sans marchander un pareil compromis ; il en savait trop long sur le mari de la Mariasse pour ne point dégager la question de toute hypocrisie sentimentale. Il fallait être généreux, il ne fallait pas être dupe. Il conclut donc sans permettre la discussion, par l’offre d’une somme de dix mille francs pour sa disparition du pays et d’une rente de quinze cents francs pour l’abandon de ses droits de paternité devant la tutelle officieuse de madame de Sénozan. La rente était révocable au cas d’infraction au traité. L’ignoble personnage se fit tirer l’oreille pour accepter une pareille aubaine, il sentait trop le prix du silence que l’on exigeait de lui ; il finit toutefois par céder et signa tout ce qu’on voulut Dès cette heure Viergie était sous la protection de la marquise de Sénozan.

Tu as reçu, cher ami, les incroyables nouvelles que le dernier paquebot te portait de moi et le récit de ces incidents qui se sont succédé, pareils à des coups de foudre dans un ciel d’orage. Saisi, emporté par le conflit de passions qui d’un jour à l’autre s’emparaient de ma volonté je croyais assistter à quelque roman bizarre dont j’allais guider les péripéties. Ce roman semble devenir l’histoire de ma vie.

Deux jours après les émouvantes scènes que je t’ai racontées, il ne restait plus de la Mariasse qu’une croix noire au cimetière du village et Viergie était définitivement installée au château, au grand émoi de tous les gens. Rien ne pouvait plus changer la résolution de madame de Sénozan, quels que fussent ses doutes ou les combats de sa tendresse.

Tous ces événements étaient si étranges que nous n’osions y croire. Pendant deux ou trois jours, Viergie, accablée de tant de secousses, put à peine paraître. Lorsque un matin, comme j’arrivais au déjeuner, je la vis assise avec Geneviève à côté de madame de Sénozan,

J E A X DE CHAZOL

j’eus besoin d’un effort de pensée pour comprendre que je n’étais point le jouet de quelque vision. Intimidée, par le luxe de celte existence où, tout était nouveau pour elle, et par ces mille nuances de l’étiquette mondaine, Viergie gardait dans son maintien un peu raide une sorte de gaucherie farouche qui n’était pourtant point sans grâce. Silencieuse, ses grands yeux noirs baissés, elle écoutait les quelques propos indifférents que nous échangions pour voiler en présence des gens notre gène. Quand madame de Sénozan ou Geneviève lui parlait, elle répondait rougissante, et comme embarrassée de ces témoignages d’affection délicate qui semblait la surprendre. Après le déjeuner, Geneviève et son frère allèrent comme de coutume porter du pain à des gazelles renfermées dans un petit enclos du pare. Geneviève prit la main de Viergie, et l’emmena. Heureux d’échapper à la contrainte, je les suivis, et nous nous trouvâmes bientôt sous les ombrages. Depuis cette nuit où j’avais vu Viergie chez moi, nous avions à peine eu l’occasion d’échanger quelques mots; à un moment, tandis que l’enfant enlraiuait Geneviève en avant, nous restâmes seuls tous deux. Troublé, je marchai pendant un instant, ne sachant quel ton prendre avec elle.

— Vous commencez enfin une vie heureuse, Viergie, dis-je avec un effort.

— Oui, répondit-elle ; seulement ce bonheur est si brusque que j’ai besoin de quelque temps pour oublier le passé.

— Mais madame de Sénozan et Geneviève ne vous ontelles pas accueillie avec une tendresse qui vous rassure ? Que pouvez-vous craindre de l’avenir?

— bien, c’est vrai! dit-elle. Ma mère et ma sœur sont excellentes pour moi.

En entendant dans sa bouche ces mots qui semblaient une affirmation de ses droits, j’éprouvai je ne sais quel froissement, et malpré moi je tournai vers elle un regard surpris. Elle me devina sans doute.

— Oh! rassurez vous, dit-elle; si je vous parle ainsi, c’est que je vous sais informé de ce secret. Qu’importe le nom que je leur donne, si elles peuvent m’aimer et si je peux les aimer aussi ? Je n’ignore pas que je ne dois être ici qu’une étrangère recueillie par charité. Si vous me voyez triste, c’est qu’il faut que je m’accoutume à mes nouvelles affections. J’ai encore dans les yeux les larmes que me coûte mon autre mère.

Nous étions arrivés à l’enclos et nous rejoignions Geneviève.

Ce jour-là, je devais partir pour cette visite chez d’Amhlay,qücles incidents survenus si brutalement avaient forcément retardée. J’y devais passer une semaine. Ma

JEAN DE C HAZOL

présence n’était plus nécessaire à la marquise, et je sentais, au désordre de sentiments et de pensées où m’avait jeté Viergie, que j’avais bcsoiu de me recueillir loin de ce milieu troublant, ne fût-ce que pour éprouver ma raison. Ce fut donc avec une sorte d’allégement que je quittai la Mornière. Le lendemain, j’étais chez d’Amblay.

S’il est un abîme difficile ù souder, c’est à coup sûr le coeur de l’homme. En dépit de tout ce qu'on a dit sur cet éternel sujet de l’amour, le plus roué n’est qu’un naïf au moment du danger. J’aimais enlin... Je le comprenais à l’anxiété profonde qui s’était emparée de moi, à je ne sais quelle joie inconnue, Apre comme une douleur. J’aimais une fille dont l’âme était déjà flétrie par des suggestions perfides, dont l’imagination avait entrevu les décevantes résignations du vice ! Cependant j’avais trop d’orgueil pour me croire impuissant à combattre une folie. Je ne pouvais plus me dissimuler l’écueil où m’entraînait la situation bizarre que le sort venait de créer à Yiergie. Ce n’était plus l’heure des rêves, il ne s’agissait plus d’uu de ces compromis de conscience auxquels je m’étais résolu. Quelque incertain que fût son état dans le monde, elle était désormais pour moi la fille de madame de Sénozan, et le désir ardent qu’elle m’avait inspiré, caprice ou passion, allait engager ma vie, si je ne savais le dompter : je

no pouvais plus la posséder qu’en lui donnant mon nom. Un tel dénoûment me sembla si absurde que je m’étonnai d’en être venu à le discuter sérieusement. Je voulais bien être épris d’une belle créature, chevrière ou duchesse, mais épouser la fille putative de M. Marulas!... Après tout, était-ce l’amour, cet embrasement de mes sens? J’aimais par le désir comme j’avais aimé, à ma façon, tant d’autres femmes que je savais inaccessibles et que je n’avais même pas tenté d’obtenir... Il en serait cette fois comme de mes anciennes déconvenues: devant l’impossible, grâce à l’énergie de ma volonté, j’oublierais cette fantaisie trop périlleuse pour mon repos. Je restai donc près de huit jours absent. Tu connais l’humeur de d’Amblay et la joyeuse vie qu’il mène. Une vingtaine d’hôtes animaient le château. Il y eut une grande fête à l’occasion du jour de naissance de madame d’Amblay. Parmi quelques jolies jeunes femmes, je trouvai ta cousine, la belle Hortense de Pleurac, qui t’accuse de l’oublier.

Lorsqu’au lendemain démon retour j’allai à la Mornière, moins calme que je n’eusse voulu l’être pourtant, il me fut aisé de voir que l’installation de Viergie au château était désormais un fait accompli. La contrainte des premiers jours s’était déjà insensiblement fondue dans une sorte de familiarité un peu timide qui trahissait encore le trouble ; mais, si voilée que fût l’hospitalité qu’elle recevait sous

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ce toit, où elle ne devait être pour tous qu’une orpheline abandonnée, on devinait, aux formes d’affection dont elle était l’objet, que sa place était définitivement aux côtés de Geneviève et d’André. Elle m’accueillit avec une froideur si marquée que je n’osai lui tendre la main, et je demeurai devant elle tout embarrassé de ma contenance.

J’eus bientôt pénétré les sentiments secrets. Geneviève, insouciante du drame qui se jouait autour d’elle, n’écoutant que l’effusion de son cœur, qui sait? peut-être guidée par quelque mystérieux instinct, consolait comme une sœur cette pauvre fille en deuil, recueillie par la charité de sa mère. Dans l’inégalité de leur condition, elle ne voyait qu’un motif de plus de l’aimer, de l’encourager. Viergie seule gardait encore une réserve un peu raide, qui ressemblait presque à de l’indifférence. Dépaysée au sein des élégances raffinées qui l’entouraient, elle se sentait visiblement gênée par ces manières contenues auxquelles elle se faisait difficilement; mais sa réserve même lui donnait un air de fierté qui excluait toute idée de dépendance servile. A la voir, on eût presque deviué qu’elle se sentait l’arbitre du bonheur de cette famille où elle entrait en déshéritée.

Tout semblait donc accompli. Il faut le dire pourtant,

sous son calme apparent, madame de Sénozan était

en proie aux agitations les plus cruelles. Combattue

par ses doutes, elle semblait parfois se reprocher cet étrange partage de tendresse. En dépit des révélations de la Mariasse, toutes les fibres de son cœur tenaient à Geneviève, cet enfant de son âme pour qui elle avait tremblé, pour qui elle avait souffert, qui lui avait donné toutes ses joies, toutes ses peines. Par instants, elle l’accablait de caresses, comme pour protester de sa constance ; puis, à la vue de Viergie, elle frémissait à la pensée qu’on pouvait lui avoir dit vrai. Elle songeait alors à cette enfance abreuvée de misères, à ce martyre. Quand elfes étaient seules toutes deux, elle la pressait dans ses bras et couvraitsou front de baisers, commesiclleeût voulu racheter les doutes qui la torturaient et qu’elle ne pouvait vaincre Deux semaines se passèrent, et la vie de la Mornière sembla rentrer dans sa sérénité habituelle ; mais malgré mes résolutions'une sourde inquiétude m’agitait. Je voulais rester de glace, et je respirais une atmosphère de flamme. Viergie, dont le caractère se dévoilait jour à jour, devenait de|plus en plus pour moi une énigme vivante qui me troublait. Jamais mélange plus curieux de cœuf, d’ûme et d’esprit. Grâce aux leçons de Mandas, son éducation était un composé d’ignorance et de savoir des plus étranges. On y devinait les soins assidus du pédagogue universitaire qui l’avait régentée comme un garçon. A mesure qu’elle s’apprivoisait et commençait à sc livrer, nous nous éton-

nions souvent, au courant de nos causeries, de rencontrer parfois dans cet esprit naïf des hauteurs de pensée singulières, en même temps que des superstitions presque enfantines et des croyances à la magie. Parfois aussi, dans les plus simples questions de morale mondaine, nous découvrions tout à coup chez elle des obscurités de compréhension effrayantes, comme si l’on eût à dessein faussé son intelligence, ou qu’on eût voulu préparer pour le mal cette nature ardente et candide. L'imagination enfiévrée par les fausses notions de la vie. qu’elle avait puisées dans les romans, elle n’avait entrevu le monde qu’à travers les décevantes fictions de la littérature moderne. Au milieu de ces contrastes, les ingénuités d'.une Agnès et les profondeurs mystérieuses d'une àme vibrant au souffle de la passion! Cependant nous eûmes bientôt conquis une -salutaire influence sur ce caractère presque indompté. Gagnée par des tendresses qui. semblaient ouvrir tout à coup de nouveaux horizons à son àme, Viergie perdait peu à peu cette espèce de défiance farouche qu’imprime le malheur. On eût dit par instant que, renfermée en elle-même, elle contemplait quelque rêve enchanté. Toujours un peu craintive, elle écoutait, n’osant point s’abandonner, pesant chaque mot, chaque geste, èt nous nous étonnions de cette froide réserve qu’elle u’essayait même

pas de secouer. Un jour nous fûmes plus surpris encore

ou la voyant soudainement transfigurée, et nous comprimes que pendant les instants où elle nous paraissait absorbée elle avait étudié la marquise et Geneviève pour prendre en elles ce qui lui manquait. L’aisance des manières, le ton, elle avait tout saisi avec ce don merveilleux de transformation que les femmes possèdent à un degré que nous n’atteignons jamais. A ce rayonnement harmonieux de grâce et de beauté souveraine, je crus la voir pour la première fois. De ce jour ou eût pu croire qu’elle n’avait jamais quitté le château.

Ma tante, presque toujours souffrante, m’avait remis le soin de diriger l’éducation de son fils. Je passais donc une partie de mes journées avec mes deux cousines, puisque aussi bien il me faut les appeler ainsi. Presque chaque jour, nous allions courir les bois. Viergie montait un poney dont Geneviève lui avait fait cadeau, et qu’elle domptait avec une ^vaillance qui révélait son orgueilleuse volonté; puis nous rentrions, je livrais André à son précepteur, et j’assistais en lisant à des leçons de musique données par Geneviève à Viergie, qui avait vraiment une voix splendide et un sentiment des plus rares.

Pourtant, au sein de cette intimité empruntant les • libertés d’ube affection fraternelle, où Geneviève mêlait ses gaietés ingénues, une indéfinissable gêne régnait toujours entre Viergie et moi. Dès les premiers instants de

JEAN DE GHAZOL

son arrivée au château, frappé de sa froideur subite, je n’avais d’abord attribué ce changement qu’à son deuil et à l’embarras naturel qu’elle devait ressentir à se voir tout à coup dépaysée, au milieu d’une famille étrangère et d’habitudes nouvelles; mais quand l’embarras des premiers jours eut disparu, je ne tardai point à m’apercevoir qu’il y avait là plus que de la réserve. Je voulus l’imiter; mais repris, malgré mes résolutions les plus sages, par les fascinantes agitations qu’elle avait éveillées en moi, j’essayai en vain de me montrer indifférent. Un inexprimable trouble trahissait en nous une irritation secrète. Je ne pouvais me défendre d’un souvenir du passé, et ce souvenir semblait aussi peser sur elle. On eût dit qu’une sorte de complicité muette liait à jamais nos deux âmes. Par instants, je surprenais son regard posé sur le mien avec une sorte de fixité sombre dont l’enivrante langueur me pénétrait comme, un trait de feu. D’autres fois, au contraire, si je lui parlais elle pre nait avec moi un ton acerbe et hautain, ou me harcelait de mots cruels dont le sens ne m’échappait pas et qui trahissaient une amère hostilité.

Un soir, Geneviève, restée près de son frère un peu souffrant, n’avait point assisté au dîner. Nous étions au salon, ma tante et moi, tandis qu’à quelques. pas de nous Yiergie, accoudée sur la balustre du perron, semblait absorbée dans une rêverie profonde.

— Depuis quelques jours, n’éles-vous pas frappé d’un changement dans l’iiumeur de Viergie? me dit ma tante à demi-voix. Elle parait soucieuse, abattue, et je ne puis deviner la cause de cette mélancolie.

— L’avez-vous interrogée?

— Oui, et je n’ai pu obtenir que des réponses évasives. J’ai peur que la pauvre enfant n’ait un chagrin caché qu’elle n’ose m’avouer.

A ce moment, Viergie rentrait. Elle alla s’asseoir au piano d’un air de lassitude, et laissa errer machinalement sa main sur les touches. La marquise me jeta un regard attristé en la voyant ainsi. — Viergie, mon enfant, re 1 prit-elle, allez donc faire un tour de parc avec Jean, plutôt que de rester là toute pensive en l’absence de Geneviève.

— Comme il vous plaira, répondit Viergie avec nonchalance; puis, se retournant vers moi : — Venez-vous? ajouta-t-elle. Et, sans regarder si je la suivais, elle descendit le perron et se dirigea vers la charmille.

— Le bord du lac est humide, lui dis-je, ne préférezvous pas monter sur la terrasse?

— Comme vous voudrez.

Elle prit alors l’allée des massifs et poursuivit sa route. Nous en étions venus à ne presque plus nous pi/ler quand nous étions seuls. J’allais donc près d’elle en si-

lence. Sa démarche trahissait une sorte d’impatience

fébrile, et je ressentais, comme par une sympathie étrange, qu’elle était tourmentée de quelque pensée douloureuse que j’aurais voulu partager. Livré à mes réflexions, j’éprouvais en la «(gardant cette âpre agitation dont je ne savais plus me défendre, et je songeai malgré moi, en la voyant si étrangement transformée, à ce rêve ,

d’un jour pendant lequel je m’étais cru maître de son existence, et qui s’était si vite évanoui. Ressaisi par les émotions passées, j’admirais cette beauté si pure et le mouvement harmonieux de ce corps élégant et souple. Une mèche de cheveux dénoués flottait sur son cou. Par instants, les rayons du 'soleil couchant, tamisés par le feuillage, mettaient une auréole de pourpre sur son front.

A la fin je souffris de la voir si taciturne. — A quoi pensez-vous, Viergie? lui dis-je.

Elle tressaillit, comme brusquement arrachée à sa préoccupation.

-—A quoi je pense! répondit-elle surprise, mais à rien.

Pourquoi me fai tes- vous cette question?

— C’est que, vous voyant si absorbée, je craignais que vous n’eussiez quelque chagrin.

— Et si cela était, qu’y feriez-vous? reprit-elle avec un regard presque dédaigneux.

IU

— Je vous dirais que souvent l'on se orée des peines imaginaires qu’un ami peut dissiper quand on les lui confie.

— Oh ! je suis trop heureuse pour avoir besoin de vos consolations!... N’ai-jc pas ici tout ce que je puis désirer, comme vous le dites... sans compter votre amitié précieuse?

— Vous avez tort, dis-je un peu froissé, si vous ne la devinez pas sincère. •

— Oh ! tout est sincère dans ce château, reprit-elle ironiquement. On me fête, on m’adore, on me choie jusque dans mes caprices, et je suis vraiment une ingrate de ne pas toujours garder un sourire ravi!

— Mon Dieu! qu’a vez- vous ? m’écriai-je, effrayé de cette explosion d’amertume.

— Rien... Nous causons... Que voulez-vous que j’aie?

— Vous souffrez ; ces étranges paroles ne peuvent sortir de votre cœur.

Elle me regarda un instant, agitée, combattue.

— Eh bien ! oui, dit-elle éperdue, j’étouffe, je suffoque dans ce luxe, dansce bonheur, dans cette contrainte quienchaîne ma pensée et jusqu’au moindre mot qui vient sur mes lèvres.. Je languis au milieu "de ces soins incessants qui m’oppressent, de ces affections qui m'accompagnent à toute heure, en tout lieu, et me ravissent jusqu’à la liberté de mes larmes qui leur seraient une offense. J’ai soif d’être seule au grand air, de courir dans la poussière

du chemin, de rêver, de vivre enfin, ne fût-ce que pour dilater mon cœur et savourer ma tristesse ou ma joie !

Tout à coup elle fondit en larmes, et des sanglots entrecoupés brisèrent sa voix. J’étais atterré d’une telle douleur.

— Viergie, lui dis-je doucement, pourquoi pleurer ainsi ?

Elle ne me répondit pas. Je voulus prendre sa main, mais à peine l’eus-je touchée qu’elle la retira vivement.

— Laissez-moi ! laissez-moi ! s’écria-t-elle avec un indicible mouvement de colère. Ne comprenez-vous donc pas que vous m’êtes odieux... que je vous déteste... que je vous hais?...

— Vous me haïssez?

— Ah! pardon, pardon, reprit-elle en désordre, n’écoutez pas ces paroles. Si vous saviez ce que je souffre !

A ce chagrin, à ce délire, j’étais ému jusqu’au fond de l’âme. Elle était si oppressée par ses sanglots que je crus qu’elle allait défaillir. Je la pris dans mes bras comme un enfant que l’on console; et elle, s’abandonnant la tête appuyée sur ma poitrine, elle pleurait. Ses larmes coulaient sur mes mains. Quand j’eus calmé ses pleurs, je lui lis de tendres reproches de m’avoir si longtemps caché sontourment.EIle m’écoutait d’un airsombre.

JF. AN DK CH AZOL

— Mais comment vous dire ce que je ressens? réponditelle, lorsque je ne sais pas m’expliquer à moi-même cette souffrance ? Comment vous dire que j’ai parfois des pensées de haine jalouse contre tout ce qui m’entoure ici, contre Geneviève, contre ma mère... alors que pour les sauver d’une peine je donnerais ma vie? Il est des instants où, le cœur gonflé de tendresse que je n’ose laisser déborder, je voudrais tomber a leurs genoux ; puis, tout àcoup, je nesais quel instinct maudit me parle, et je sens que je leur suis ennemie. Tout ce qui les fait si nobles, si dignes d’ôtre admirées et aimées, m’humilie et m’irrite. D’affreux souvenirs me reviennent du fond de mon enfance, nourrie dans une aversion sacrilège contre cette famille qui devait être la mienne. Tout cela est insensé, odieux, inexplicable, n’est-ce pas? Je retrouve ma mère et je suis ingrate ! Je souffre sans savoir d’où vient ma peine. Du milieu de ce bonheur qui m’accable, je pense aux jours passés, à mes libres misères; je regrette ce temps... Vous voyez bien que je suis folle, ajouta-t-elle presque avec effroi.

— Non, vous n’êtes pas folle, Viergie, répondis-je, vous ôtes une enfant malade de nostalgie. Accoutumée à vos rêveries solitaires, aux courses errantes, vous vous croyez captive en ce château, comme un oiseau dans une cage. d’or. De là votre tourment, de là ces troubles de

votre cœur, qui vous font prendre pour de l'ingratitude les angoisses de l'ennui que votre caractère un peu indompté ne sait pas vaincre.

— Peut-être est-ce cela, dit-elle pensive; mais je souffre bien, je vous le jure.

Nous revînmes vers le château, et elle s’en alla retrouver Geneviève, pour ne /point laisser voir à la marquise ses yeux rougis par les larmes.

— C’est vous qui allez me détester maintenant, dit-elle en me quittant.

J’allais protester , elle m’interrompit. — Après tout, qu’importe? reprit-elle avec amertume et comme si elle eût regretté d’avoir succombé à une minute d’épanchement. J’aime peut-être mieux votre haine !...

Et sur ce mot étrange elle s’enfuit.

Je confiai à ma tante ce que je pouvais lui révéler de notre entretien ; il nous expliquait enfin les causes de cette langueur qui ressemblait presque à un dépérissement de cette organisation si vivace et si florissante. Elle comprit comme moi qu’il fallait avant tout guérir l’esprit ombrageux de Viergie et ménager une transition trop brusque pour cette nature accoutumée à une existence presque vagabonde. Le lendemain, après le déjeuner, comme nous nous levions de table : — Viergie, mon enfant, dit ma tante, il faut que vous remplaciez Geneviève pendant

itë JEÀNDECHAZOL

quelques jours dans ses visites de charité. Allez donc au mas du Goulet , voir la mère de Romain, qui est malade.

A ces mots, Vicrgie devina que j’avais parlé. Elle me jeta un regard de reconnaissance ; puis, prenant la main de la marquise, elle la baissa avec effusion.

— Que vous êtes bonne ! dit-elle.

De ce jour, par un accord tacite, Viergie garda la direction des bonnes œuvres du château. Cet intérêt jeté dans sa vie, outre les échappées de liberté qu’elle y gagnait, devait avoir pour effet d’effacer les mauvais souvenirs et de lui conquérir peu à peu les affections des pauvres gens qui l’avaient autrefois méprisée, et qu’elle soulageait avec cette intelligence de cœur que possèdent seuls ceux qui ont subi les épreuves de la misère. Elle connaissait les réelles infortunes, souvent timides ou cachées ; il n’était point une cabane perdue dont elle ne sût le nom. Pour épargner jusqu’à l’ombre d’une entrave à ses aspirations de liberté, ma tante lui avait donné une clef du parc, afin qu’elle se crût affranchie de tout joug. Souvent debout avec le jour, elle partait, même à l’insu des gens, vêtue d’habits de paysanne, et l’on était tout surpris d’apprendre à son retour qu’elle avait déjà visité quelque chaumière à une lieue du château. Le pays était trop sûr et lui était trop connu pour qu’on s’inquiétât de ces courses, d’où elle re-

venait joyeuse et animée à l’heure du lever de la marquise.

Pourtant, bien que je visse qu’elle faisait un effort pour me témoigner un peu plus d’abandon, Viergie semblait toujours inquiète avec moi, comme si quelque sentiment d'amertume eût été plus fort que sa volonté. On devinait qu’une sourde lutte se livrait dans cette âme si pleine de contrastes. Par instants, on eût dit qu’elle me demandait grâce et voulait se faire pardonner. Alors, enivré par le charme qu’elle exhalait autour d’elle, les plus folles pensées me montaient au cerveau.

Un matin, comme je venais à cheval au château, je la rencontrai à la croix Saint-Honorat.

— Quoi! c’est vous? lui dis-je, surpris de la trouver assise sur les marches de pierre.

— Je vous attendais comme autrefois, répondit-elle gaiement. Si vous voulez bien laisser Star à votre groom, vous me ramènerez.

Je descendis, elle prit mon bras, et nous gagnâmes un

ISO

J EAX DE CH AZOL

gentier de traverse qui nous conduisait droit à la Mornière.

— Je vous eusse à peine recounue, dis-je, avec ces habits de paysanne.

— Je prends les vêtements de mon emploi, réponditelle; mes belles toilettes effaroucheraient notre monde, qui me connaît trop bien. On me croirait vaniteuse! Je me fais pardonner mon bonheur en restant humble avec mes protégés. Je suis la main qui donne, rien de plus, et à leurs yeux je suis en service au château pour en dispenser les bienfaits. Pourquoi me regardez-vous de cet air étonné?

— J’admire avec quelle simplicité vous exprimez ce sentiment d’une délicatesse charmante.

— Est-ce ainsi ? Je ne m’en doutais pas. C’est là sans doute une bonne qualité cachée parmi mes instincts de jeune sauvage, comme vous dites.

—Vous voici heureuse maintenant, et vos lutins ne vous tourmentent plus, je l’espère.

—Oh! ils ne sont pas tous partis, répondit-elle en riant, mais je leur fais leur part. C’est, je crois, ce qu’il y a de mieux pour vivre en bonne intelligence avec eux. Au fond, je serai toujours une créature bizarre dans le monde où je suis appelée à vivre. Si je suis de votre race, j’ai sucé le lait d’une bohémienne que j’ai aimée comme ma mère, et je sens courir en mes veines des flammesinconnucs, ce qui

fait que je ne discerne pas bien ce qui se passe en moi, car tout y est extrême en bien comme en mal.

— Vous m’effrayez ! dis-je en plaisantant.

— Vous raillez, reprit-elle, soucieuse tout à coup Eh bien ! moi, je m’effraye parfois.

— Vous croiriez-vous prédestinée à quelque noir forfait ? ,

— Oh! vous allez trop loiu, s’écria-t-elle. Je ne crois point à ces prédestinations fatales ; mais je crois tout simplement que je puis être très-bonne ou trôs-méchante, parce que je suis une nature inculte et peu faite au joug des sentiments auxquels vous obéissez. Je ressens tout à •l’excès : de là ma crainte de ne pouvoir tempérer mes fougues natives.

— N’avez-vous point autour de vous des influences qui vous guideront?

— Sans doute;... mais, ajouta-t-elle en baissant la voix, parmi ces influences, il n’en est qu’une qui peut tout sur moi, et c’est celle-là qui me trouble le plus!...

— Laquelle? m’écriai-je, étonné de l’accent dont elle avait dit ces mots.

— C’est la vôtre! dit-elle. La vôtre, qui méfait peur, parce que je la sens au fond de toutes mes agitations. Il y a entre nous un lien étrange, invisible. Il est des instants où votre présence me calme et me rassure; il en est d’autres où la

moindre de vos paroles réveille mes mauvais instincts et me souffle des pensées irritantes. Je ne sais plus si j’aime ou si je hais, si je suis heureuse ou si je souffre. C’est alors qu’il me prend ces envies decourir à travers bois, pendant quelques heures, du moins j’échappe à mes lutins... Vous le voyez, je suis dans un moment de franchise e.t d’humilité. Vous avez été bon pour moi malgré mes méchancetés, je vous ai attendu ce matin pour vous en remercier... Eulin, si je vous dis tout cela, c’estque je veux devenir une bonne petite personne, bien raisonnable, bien civilisée, et que vous pouvez m’y aider mieux que tout autre.

— Êtes-vous bien sûre que vous gagnerez au change ?

— Oh ! prenez garde, reprit-elle en souriant, ceci pourrait ressembler à une louange et m’encourager dans ma sauvagerie.

— C’est qu’en vérité ce que vous appelez votre sauvagerie me parait, à moi, une grâce. Vous auriez peut-être tort de la perdre.

— Cela signifie sans doute qu’il me faut renoncer à l’espoir d’acquérir les grâces mondaines de Geneviève? ditelle avec un air de souveraine élégance qui démentait si bien l’humilité de sa question que je la regardai un moment tout émerveillé.

— En aucune façon, répondis-je en riant, car vous avez bien laissé voir ce que vous pouvez en fait de métamor-

phosos. Je veux dire seulement qu’il y a envous une spontanéité d’impression, une vivacité d’âme et d’esprit qui siéent mieux à votre nature que la réserve timide à laquelle on façonne nos jeunes filles, élevées dans l’atmosphère d’un salon.

— Et pourtant, cette réserve timide , vous l’aimez en Geneviève ?

— Sans doute, car je ne pourrais concevoir Geneviève autrement, avec l’ensemble de son caractère, de ses sentiments, de ses idées...

— Si je comprends bien, dit-elle en riant, elle est comme le lis éclatant dans sa calme splendeur. Moi, je suis la plante folle et vagabonde qui croit au hasard, selon les ardeurs de sa sève... Moitié fleur, moitié chardon ! Ilreste à savoir si je puis m’acclimater et vivre en serre sans trop révéler mon origine?

— Soyez ce que vous êtes en ce moment, répondis-je, c’est-à-dire heureuse et confiante. Votre seul ennemi, c’est votre imagination, qui ignore tout de la vie. Le bonheur est plus simple que vous ne le croyez. Laissez vous vivre, et si mon influence a quelque prix pour vous, acceptez-la sans trouble, comme l’intérêt d’un ami dévoué.

— Bien vrai, dit-elle, je puis compter sur votre affection ?

— En avez-vous donc jamais douté?

•s* JEANDECHAZüL

Elle hésita un moment. J’insistai.

— Faut-il vous répondre avec une brutale franchise? dit-elle enfin.

— Certes! c’est cette brutale franchise que je réclame.

— En bien! oui, j’ai douté ?.. Il m’a semblé parfois, à je ne sais quelle froideur, quel embarras, que ma présence au chûteau vous était importune... comme si vous regrettiez que l’on m’y eût accueillie.

— Qu’avez vous pensé là, m’écriai-je, et quelle parole de moi a pu jamais vous donner ce soupçon ?

— Oh ! ce n’est qu’une impression que j’ai ressentie, reprit-elle vivement. J’ai cru remarquer à certains moments, quand vous causez librement avec Geneviève, que votre langage devient tout à coup contraint avec moi, si j’interviens. Votre abandon se glace comme à l’arrivée de quelque fâcheux. On dirait que vous éprouvez subitement un sentiment de gène qui parait d’autant plus sensible avec l’air d’autorité qui vous est naturel, et ressemble plus à de la rudesse qu’à de la timidité.

Je fus tout déconcerté de la justesse de ce reproche; pourtant je n’en laissai rien paraître.

— Tout cela est dans votre imagination, répondis-je. Il y a entre Geneviève et moi des souvenirs d’enfance qui autorisent une familiarité presque fraternelle. Ce que vous prenez pour de la froideur envers vous n’est qu’une forme

de réserve que tout homme de bonne compagnie doit garder avec une jeune fille qui n’est aux yeux du monde ni sa sœur ni sa parente.

— Est-ce bien là toute votre pensée ? dit-elle en me regardant dans les yeux, et suis-je réellement pour yous une amie?

— Je veux que vous n’en doutiez plus. •

Alors, à ce titre, me trouvez-vous digne de vous

demander une confidence ?

— Interrogez, je répondrai.

— Prenez garde! ajouta-t-elle en souriant et d’une voix un peu émue, je vais être affreusement indiscrète.

— Je n’ai point de secret à cacher."

— Eli bien ? répondez en un seul 'mot. Aimez-vous Geneviève ?

Je m’attendais si peu à cette parole que je crus me méprendre sur le sens qu’elle renfermait.

— Certes, dis-je étonné, j’ai pour elle l’affection d’un frère.

— Ii’up fpèro ! rien de plus ? reprit elle en fixant de nouveau sur moi son regard pénétrant. Ainsi vous ne lui êtes pas engagé ?... — Qli ! ne croyez pas à quelque curiosité banale, ajouta-t-elle yiveiqent. Cette question est le gage de ma sincérité, de iqon désir de ne rien faire qui puisse froisser la susceptibilité de Geneyièye ou la vôtre.

Ma situation au milieu de vous est si étrange que je tremble à ebaque instant de franchir la réserve que je dois garder. Une blessure à mon orgueil me serait cruelle; je veux éviter d’avoir à combattre mes méchants instincts. Farlez-moi donc loyalement, comme je vous interroge.

— Je vous répondrai sincèrement que vos craintes ont toujours pour cause cette même défiance et cette ignorance du monde qui vous enlrainent à mal apprécier ce que vous êtes au milieu do nous. Votre très-grand tort est de ne point comprendre que vous êtes assez de la famille, au moins par adoption, pour qu’on n’ait point de secret pour vous. Si j’étais fiancé à Geneviève, ce ne serait point un mystère, et j’ajoute que dans ce cas il ne saurait y avoir dans nos causeries rien que vous ne pussiez entendre comme sa mère. Vous ne seriez donc jamais une gène pour nous.

Au ton sérieux dont je dis ces paroles, elle crut deviner un reproche.

— G’est vrai, dit-elle en détournant la tête, vous le voyez, je sais si mal penser que, même en voulant bien faire, je me heurte à un mauvais sentiment. Combien vous aurez de peine à me corriger !...

— Il suflit que vous écoutiez votre cœur plus que voire imagination.

— Ainsi donc désormais amitié entre nous? reprit-elle en me tendant la main.

— Amitié! répondis-je.

Et séparâmes en nous nous rentrant au château.

Bien qu’il n’y eût peut-être dans les questions de Yiergie sur mes liens avec Geneviève que la curiosité naturelle à toute jeune fille pour ce grand mystère de la vie qu’on appelle l’amour, cet entretien me laissa dans un grand trouble. Forcé de fixer mon esprit et de réfléchir à une situation à laquelle je m’abandonnais sans oser m’en rendre compte, il me fut impossible de repousser plus longtemps une idée qui parfois m’était venue, et que j’avais écartée avec obstination, comme si j’eusse voulu m’aveugler pour ne point voir le péril où je me sentais entraîné. Ces agitations, ces ironies amères, ces retours subits, que j’essayais d’attribuer à l’humeur bizarre d’une enfant gâtée, se révélaient tout à coup à mes yeux sous un nouvel aspect. Je me souvins de mille incidents sur lesquels j’avais essayé de me faire illusion. Ce n’était point la première fois que Viergic m’interrogeait sur mon affection pour Geneviève. Je me rappelai les rencontres où, avant son entrée au château, elle avait déjà laissé entrevoir combien l’idée d’un mariage entre ma cousine et moi la préoccupait. Tout cela ressemblait si bien à un tourment de jalousie que je m’effrayai du

conflit de sensations où cette découverte me jeta. J’avais trop conscience de l’empire de Viergie sur moi pour ne point comprendre le réel danger d’une intrigue secrète, dépendant la pensée que j’étais peut-être aimé me causa une telle joie que, de retour au château, je cherchai la solitude pour calmer le désordre de mes pensées. Je ne pouvais plus me dissimuler qu’après cette explication l’attitude que j’allais prendre avec Viergie devait décider de l’avenir et m’engager dans une voie semée d’écueils. Si mon soupçon était vrai, résisterais-je au charme? Et si elle avait pénétré l’âpre amour qu’elle éveillait en moi, n’était-ce pas l’éncourager dans ses rêves que de m’abandonner sur cette pente d’une amitié trompeuse sous laquelle couvaient des flammes ? La moindre imprudence m'entraînait à une réparation que je n’osaîs envisager sans terreur, et qui n’était rien moins qu’un mariage avec la fille de Marulas ! Si décidé que l’on soit à s’aveugler sur des sentiments que l’on ne veut point s’avouer, il est des instants où l’âme agit et rêve sans notre volonté. Je dois confesser qu’à certaines heures j’avais déjà médité sur cette folie ; mais il faut ajouter à ma louange que ma raison s’était insurgée contre une telle chute de mon orgueil. Faire de Viergie ma femme, après ce qui s’était passé entre nous, m’eût semblé la pire des faiblesses pour ne point dire plus. Quelque innocente qu’elle fût à

mes veux, je savais trop qu'elle ne possédait plus cette virginité d’àme sans laquelle il n’est pas de véritable pureté. Il est des impressions premières qui ne s'effacent jamais. Il ne pouvait entrer dans mon esprit d’accepter pour fiancée une fille qui s’était une fois presque livrée à mes désirs, que j’avais vue, la nuit, chez moi, prête à succcomber au fatal découragement de la misère. Cette imagination égarée à dessein et pour ainsi dire préparée aux fins que Marulas s’était proposées, m’effrayait comme un abîme. Que restait-il de chaste au fond de cette âme ardente déjà initiée aux corruptions du monde, aux délires des passions malsaines qui avaient irrité ses sens et défloré son cœur encore ingénu ? Qu’y avait-il dé vertu sous la beauté de cette Olympia superbe, qui semblait uniquement créée pour les ivresses et pour les voluptés ? Il est des sentiments dont on ne revient pas. C’est là peut-être une anomalie étrange, mais vraie dans toute son inconséquence humaine, et dont on voit des exemples à chaque pas. Je pouvais aimer Viergie comme une de ces maltresses à qui l’on est prêt à sacrifier sa fortune et sa vie, pour qui l’on peut aller jusqu’au crime, mais à qui l’on n'oserait donner son nom.

Il résulta de ces réflexions que, lorsque je la retrouvai au salon, comme elle venait à moi animée d’une expansion toute nouvelle, je l’accueillis avec un tel sentiment

de réserve qu’elle crut qu’il était survenu quelque incident imprévu. — Que vous est-il arrivé? me dit-elle étonnée.

— Rien, répondis-je, embarrassé malgré moi.

La présence de Geneviève offrit heureusement une diversion à ma gêne; mais, quoi que je fisse, Viergie devina la contrainte dans mon attitude envers elle. Cette tiédeur subite était si étrange après l’entretien que nous venions d’avoir, qu’elle ne put cacher sa déception. J’étais ému sous son regard, qui semblait m’interroger avec surprise. Je songeais qu’un seul mot allait engager l’avenir... J’avais peur.

Il est des instants dans la vie où notre destinée se décide sur un mot, sur un geste. Le soir, comme je prenais congé, je m’arrêtai au seuil du salon pour causer avec Geneviève. Au moment où j’arrivais au bas du perron, je me trouvai tout à coup face à face avec Viergie. Bien qu’il fit à moitié sombre, je vis scs traits agités et l’éclair de ses yeux. — Vous m’avez menti, Ine dit-elle d’une voix amère, vous l’aimez!...

Et avant que je fusse revenu de ma surprise, elle disparut.

Le lendemain, comme j’arrivais au château après une nuit troublée par l’insomnie, ma tante m’apprit qu’elle venait de recevoir une lettre d’un parent de M. de Sénozan, sir Clarence O’Brien, depuis la veille à Aix; il lui annonçait sa visite à la Mornière, où il passerait peut-être .

quelques jours. J’avais déjà entendu prononcer ce nom assez indifféremment par Geneviève et par sa mère, lorsqu’elles parlaient de la Martinique. Je savais que sir Clarence était le fils d’une cousine germaine de M. de Sénozan, branche cadette, mariée à un officier irlandais, et

qui avait une communauté d’intérêts dans ce fameux héritage survenu si à propos pour sauver autrefois le marquis de la ruine. Je savais en outre que sir Clarence avait fait dans ces dernières années un voyage aux colonies, où il était resté quelques mois l’hôte de mon oncle. Cette visite n’avait donc pas lieu de me surprendre; cependant je crus remarquer, au ton avec lequel la marquise me l’annonçait, qu’elle en ressentait quelque ennui, et je lui laissai voir ce soupçon.

— C’est vrai, me dit-elle avec un peu d’embarras, cette

visite me trouble; j’avais espéré éviter une explication avec sir Clarence, relativement à des projets qu’il vient sans doute me rappeler.

— M’est-il permis de vous demander quels sont ces projets, et si je puis vous servir en quoi que ce soit? dis-je avec intérêt.

— C’est précisément pour me confier à vous que je vous en parle, car ils intéressent avant tout ma fille.

— S’agirait-il d’une recherche... ou d’un engagement?

— Non, les choses n’ont point été jusque-là, officiellement du moins, puisque tout s’est passé à l’insu de Geneviève, qui n’avait alors que dix-sept ans. Sir Clarence n’ignore même pas que, bien qu’il fût d’accord avec M. de Sénozan, je 11e lui étais pas favorable. C’est pourquoi j’espérais qu’il aurait renoncé à toute démarche, et je crains qu’il 11e vienne à la Mornière pour la renouveler.

— Avez-vous quelque raison grave pour repousser sa demande?

— Oh ! je ne saurais lui rien reprocher, reprit ma tante. Vous le verrez : il est bien de sa personne, sa fortune est à peu près égale à la nôtre. Mon éloignement est peut-être injuste, mais j’aurais peine à le vaincre. Il y a dans le caractère de sir Clarence, dans ses manières, dans ses paroles, je ne sais quelle froideur compassée qui me glace et m’effraie pour la nature expansive de Geneviève. A la

JEAN DEC» AZOL

pensée qu’elle irait vivre seule avec lui au fond d’un

château de l’Irlande, il me semble qu’elle serait perdue. ,

Peut-être n’y a-t-il dans tout cela que le naturel effroi

qu’inspire à toute mère l’idée d’une séparation. Quoi qu’il en soit, j’ai voulu vous avertir pour que vous jugiez sir Clarence. Vous pourrez alors me donner votre avis au cas où sa visite aurait le but que je lui soupçonne.

— Êtes-vous sûre que Geneviève n’a rien su des projets de son père, et qu’elle n’a point de sympathie pour sir Clarence ?

— Oh ! elle ignore tout.

A ce moment, Geneviève entrait. Je fis signe à la marquise d’annoncer la nouvelle. Elle me comprit.

— Mignonne dit-elle, je reçois une lettre de sir Clarence. Il arrive demain, et nous consacre quelques jours.

— Ah ! s’écria Geneviève en riant, mais d’un ton qui n’exprimait que la surprise. Voilà une circonstance fâcheuse pour les poissons de la Durance. Jean, préparezvous à contempler le pêcheur le plus passionné des trois royaumes unis.

— Vous le voyez, me dit la marquise à demi-voix.

Je m’étais attendu à rencontrer chez Vicrgic le ressentiment de son orgueil froissé. Il n’en fut rien, et elle m’accueillit presque avec enjouement. Cependant, sous l’aisance qu’elle affectait, je devinai une aigreur secrète

46 A ÏEAN DE CHAZOL

qui accrut encore mon malaise. Je me sentais dans une situation difficile et assez périlleuse pour me forcer peutêtre à quitter bientôt Chazol. Gomme je lui tendis la main ainsi qu’à Geneviève, elle me regarda étonnée; mais, voyant que j’attendais qu’elle la prit, elle se décida à avancer la sienne.

— J’ai cru que c’était encore un malentendu, dit-elle avec ironie.

Le jour suivant, vers midi, une voiture s’arrêtait devant le perron du château, amenant sir Glarence. Je reconnus au premier coupd’œil le correct gentleman, produit de non l’aristocratie britannique. Il ne dit qu’un mot à son do> inestique, moins correct, qui avait sauté à bas du siège; il suivit un valet et fut aussitôt introduit au salon. — Sir Glarence est un jeune homme de vingt-cinq à vingt-sept ans, blond, de ce blond un peu vif qui se tient tout juste sur les limites du roux. Il est grand, d’une élégance svelte et équilibrée qui trahit Y entraînement assidu du sportsman, aussi bien prêt pour le hunting que pour le rowing. Les traits de son visage, réguliers et harmonieux, ont une certaine douceur mâle qui atteste une nature persévérante et réfléchie, des yeux bleus, d’un bleu un peu pâle, mais très-intelligents et très-expressifs, et dans lesquels on lit l’assurance d’un homme qui se sait pourvu du double ascendant d’une grande fortune et d’un grand nom.

Ma tante acheva les compliments de bienvenue en nous présentant l’un à l’autre. Il me salua d’un air de réserve assez cordiale en apprenant que j’étais le neveu de madame de Sénozan, et s’informa de Geneviève. — Je l’entends, dit ma tante, vous allez la voir.

. Au même instant, la porte s’ouvrit. En apercevant Geneviève, sir Clarence fit quelques pas vers elle; mais il s’arrêta tout à coup, hésitant et décontenancé, à la vue de Viergie, qui entrait en même temps. — Hô!... dit-il avec cet inimitable accent flegmatique des Anglais qui exprime si bien l’étonnement, et il demeura entre elles indécis.

Un éclat de rire de ma cousine le tira de son hésitation. — Pardonnez-moi, mademoiselle, reprit-il, j’ignorais que-vous eussiez une sœur...

— Mademoiselle Viergie, ma fille d’adoption, dit vivement ma tante.

Il s’inclina, Viergie lui rendit une révérence; puis, les présentations faites, la conversation s’engagea entre Geneviève, ma tante et sir Clarence sur le temps passé depuis leur départ de la Martinique. Bien qu’il régnât entre eux un peu d’étiquette, leur langage attestait la familiarité contenue qu’autorisent les liens de parenté. A l’enjouement de Geneviève et à scs questions, je compris qu’elle revoyait en lui le compagnon aimable de quelques parties

ib6 JEAN DE CHAZOL

de plaisir, mais rien de plus. On généralisa bientôt l’entretien; nous parlâmes de la Provence, où sir Clarence n’avait jamais séjourné. Je lui donnai des détails sur le pays. Tout en m’écoutant il ne quittait pas des yeux Viergie, et je devinai l’étonnement et la préoccupation où le jetait la vue de cette étrange jeune fille qu’il avait pu confondre avec Geueviève.

Il m’était naturellement réservé d’aider madame de Sénozan à faire les honneurs de la Mornière à son hôte. Le dîner rompit un peu la glace, j’emmenai sir Clarence dans le parc pour fumer un cigare. Nous causâmes chasse, cet éternel sujet toujours propice aux gens qui ne savent trop que se dire. A la proposition d’une battue pour le lendemain, son flegme se fondit. Il m’apprit qu’il venait d’Italie, et qu’il se rendait avec son yacht au fond de la Norwége, sur les confins de la Laponie. Il s’est installé là une maison au bord d’un lac, qu’il a loué pour la pèche et pour la chasse aux canards sauvages. Il me pressa de l’y visiter, comme s’il se fût agi d’une partie dans le département voisin. Nous allions rentrer. — Mademoiselle Viergie, me dit-il sans transition, est une parente de madame la marquise de Sénozan, je suppose?...

— C’est une orpheline qu’elle a adoptée, répondisse, éludant .un peu la question.

— Ah ! reprit-il avec calme, elle est sans famille alors?

— Sans autre famille que celle qu’elle retrouve en la protection de madame de Sénozan.

— Ah !... merci, me dit-il, et nous rentrâmes.

xlïl

L arrivée de sir Glarencc devait forcément amener une trêve entre Viergie et moi. L’état maladif de madame de Sénozan rendait le château assez triste pour un hôte étranger, si passager que pût être son séjour. Je fus donc obligé de remplir les devoirs de l’hospitalité en organisant quelques chasses qui employaient une partie de nos journées. A part le flegme dont il ne se départait point, sir Clarence me paraissait du reste un agréable compagnon. S’il parlait peu, il parlait juste, qualité qui n’est pas pour moi sans mérite. Je m’aperçus que cette apparence d’apathie n’était que le résultat d’un parti-pris de réflexion qui s’exercait sur le moindre fait, n’excluait point la décision, et au contraire lui prêtait une force calme, mesurant strictement l’effort à la difficulté. Informé du but que ma tante supposait à sa visite à la Mornière, j’essayai de définir ses sentiments pour Geneviève; mais je compris bientôt qu’il était impénétrable sur ce sujet. Au château, sa

circonspection n’élait pas moins assurée. Il gardait avec les deux jeunes filles le ton de froide élégance qui ne l’abandonnait jamais; seulement il mettait dans les soins qu’il rendait à Viergie une prévenance si respectueuse et si digne, à la fois que je ne pus me défendre d’admirer ce tact plein de grâce et de courtoisie.

— Tu as fait la conquête de sir Clareuce, dit un jour Geneviève en riant à Viergie.

— Hô!... répondit ironiquement Viergie en imitant l’exclamation familière du gentilhomme irlandais; je suis une fille trop modeste pour le prince des brouillards, comme tu l’appelles. Qu’en dites- vous? reprit-elle tout à coup en s’adressant à moi, et de cet air de coquetterie hautaine et railleuse où je sentais plus que jamais l’intention hostile.

— Sir Clarence vous le dirait mieux que moi, répondis-je, irrité par un froissement dont je ne sus me rendre compte.

A cette réponse brutale, je vis passer dans ses yeux un éclair fauve.

— Ah! c’est ainsi?... me dit-elle d’un air de défi. Au fait, vous avez raison, et je vous remercie du conseil.

Geneviève ne vit là qu’une de ces escarmouches puériles qu’elle raillait souvent entre nous, et il ne fut plus question de sir Clarence. Cependant je ne tardai point à

JEAN DK CHAZOL

remarquer un changement dans les allures, do Viergie, comme si elle eût youlu me braver en provoquant des attentions que jusqu’alors elle avait accueillies comme le simple tribut de sympathie d’un hôte courtois. Je ne fis d’abord que rire de ce manège trop bien prévu dans les astuces féminines ; mais je m’aperçus bientôt qu’en dépit de mes résolutions j’étais moins insensible à ce jeu que je n’eusse voulu me l’avouer. Un soir, nous étions au salon, sir Clarence jouait aux échecs avec la marquise tandis que les jeunes filles faisaient de la musique au piano. Viergie chanta, accompagnée par Geneviève, VA ve Maria de Gounod sur le prélude de Bach. Aux premiers accords de cette mélodie et de cette voix pénétrante et passionnée dans son expression naïve, sir Clarence leva la tète, et écouta surpris. Quand Viergie eut achevé, il vint à elle avec gravité.

— Je n’ai jamais entendu chanter ainsi, mademoiselle dit-il ; voulez-vous recommencer pour moi ce morceau ?

Elle céda en riant, un peu intimidée de cet éloge. Il ne la quittait point des yeux, comme pour surprendre l’âme dans le rayonnement de ce visage si changeant et si pur. Après les derniers mots, il demeura absorbé, la contemplant en silence, puis enfin lui prenant la main : — Non! jamais je n’ai entendu chanter ainsi, répéta-t-il. Merci, mademoiselle. — Et il regagna sa place.

Viergie, toute fière de son succès; se tourna vers moi.

— Ai-je réussi cette fois à donner l’expression que vous

vouliez?... me demanda-t-elle à demi-railleuse.

Je ne sais pourquoi je ressentis une irritation amère.

— Après l’éloge de sir Clarence : mon opinion vous importe peu, répondis-je sèchement.

A ce mot, elle me jeta un regard presque haineux. Je revins chez moi agité d’une terrible émotion. Je ne m’abusais plus sur ce tourment auquel il fallait enfin donner un nom. C’était la jalousie qui me mordait au cœur.

Quelques jours se passèrent ; mes rapports avec Viergie s’aigrissaientde plusen plusen secret. Elle semblait jouir de ma peine et redoublait ses manèges. Un matin j’appris que sir Clarence était allé faire une course à Marseille, oit rappelait une affaire subite, et qu’il ne devait revenir que le soir. Viergie avait la migraine, et elle ne parut pas. Certes c’était là un incident fort simple; cependant j’y crus voir un plan concerté entre eux. C’était absurde; mais j’en souffris tout le jour.

Le lendemain, comme j’arrivais, à la Mornière, je ne trouvai personne au salon. Un domestique me dit que sir Clarence était dans le parc avec Geneviève et Viergie. Je me disposais à les rejoindre lorsqu’on vint de la part de ma tante me prier de me rendre auprès d’elle. J’yullai aussitôt.

JEAN DECIIAZOL 171

En me voyant entrer : — Accourez, me dit-elle ; il y a ici du nouveau. Avez-vous vu sir Clarencc ce matin ?

— Non, j’ignorais même son retour... Est-ce de lui qu’il s’agit ?

— Oui, et d’une demande qu’il m’a adressée... quim’enbarrasse beaucoup. Il y a une heure, sir Glarence, apprenant que je ne descendrais pas aujourd’hui, m’a fait prier de le recevoir. Je crus un moment que, devançant son départ, il voulait me faire ses adieux. Dès les premiers mots, je compris qu’il accomplissait une démarche sérieuse. U rne, rappela les projets formés par lui et M. de Sénozan au sujet de Geneviève, et la parole échangée entre eux.

« — Je sais, madame, ajouta-t-il, que cette parole ne fut jamais confirmée par vous, et je n’ai pu qu’approuver une prudence maternelle que l’àge de mademoiselle Geneviève justifiait alors pleinement. Je devais me soumettre et attendre. Cependant, tout en respectant votre volonté, je me suis cru lié, du moins jusqu’à ce que vous ayez décidé de faire une réponse formelle à ma sollicitation, approuvée déjà par M. le marquis de Sénozan mon cousin. »

— Il était difficile, reprit ma tante, d’avoir recours à un atermoiement nouveau ; quel que fût l’embarras d’un refus, sir Clarence n’est point un de ces partis qu’on peut éconduire avec des prétextes vains. Je lui dis franchement, tout en rendant justice à son caractère, mes craintes de ne

172 JEANDECHAZOL

pas rencontrer entre Geneviève et lui cette conformité d’habitudes et de goûts qui seule peut assurer le bonheur de deux époux. Cette explication ne parut pas le surprendre, il me demanda si ma décision était assez arrêtée pour lui défendre tout espoir dans l’avenir et le dégager loyalement de sa recherche, sans qu’il parûtjmanquer à la respectueuse sympathie qu’il gardait pour ma fillect pour moi. Je l’assurai que, ma sollicitude maternelle étant l’unique raison qui me guidait, je lui serais au contraire reconnaissante de sa déférence, et que j’espérais qu’il resterait notre ami. — Vous me permettez donc, me dit-il, de former d’autres vœux sans que ma conduite vous semble une offense? — Sans doute, repondis-je étonnée, et croyez que nul plus que moi ne se réjouira de votre bonheur.

— Alors, reprit ma. tante, sir Clarence, avec une certaine émotion grave, me confia que depuis son arrivée à la Momière il avait été frappé de rencontrer chez Viergie tin caractère , comme il dit, qu’il l’avait étudiée, et qu’il avait résolu, si je lui rendais sa parole, de me la demander pour femme.

— Viergie ! m’écriai-je atterré. Sir Clarence vous a demandé sa maiu?...

— De la façon la plus formelle.

— Et qu’avez- vous répondu?

— Je devais accueillir cette sollicitation tout à fait inat-

JEAN DE Cil AZOL «73'

tendue avec une réserve que vous seul saurez comprendre. Sir Clarence me pria d'interroger Viergie en lui révélant sa recherche. C’était tout ce que nous pouvions résoudre d’abord. Cependant, avant de parler à Viergie de ce projet, il importe que sir Clarence n’ignore rien d’elle, en ce qui touche du moins la famille que la loi lui assigne et le nom qu’elle porte. C’est là une question délicate que je n’ai pointosé aborder, et qui pourrait l’arrêter. 11 la croit sans doute d’une naissance qued’on peut hautement avouer. J’ai donc> compté sur vous pour lui donner cette explication tout d’abord.

J’étais bouleversé par cette nouvelle étrange.

— Mais s’il acceptait sa situation?... dis-je, effrayé à» la pensée que Viergie allait être irrévocablement perdue . pour moi.

— Je ne puis me défendre de l’espérer, répondit ma . tante Sir Clarence a des principes arrêtés et dédaigne un peu les préjugés du monde. Il est homme, je crois, à n’écouter que son penchant dans le choix de celle qui doit, être sa femme. Viergie est digne de lui. Je vous avoue que je serais bien heureuse qu’elle répondit à son affection, car je ne pourrais rêver pour elle un plus brillant avenir.

A ces mots, dont je ne comprenais que trop la justesse, je

ressentis un coup si douloureux que j’eus peine à cacher

mon trouble. Je me rappelais les incidents des derniers

jowrs, ce manège de coquetteries oit je n’avais voulu voir qu’un dèO porté à ma rudesse et la puérile vengeance d’un orgueil froissé. La démarche de sir Clarence n’était-elle point déjà le résultat d’un accord entre eux? Elle l’aimait peut-être ! A cette pensée si simple, il me sembla que tout allait s’anéantir autour de moi. J’éprouvai soudain je ne sais quel vertige d’épouvante, comme si cet amour de Vicrgie eût été une trahison indigne, rompant tout à coup des liens qui unissaient nos deux âmes, comme si le 5 passé m’eût donné des droits sur elle et qu’elle n’eût plus été libre de disposer de sa vie.

Cependant je ne pouvais me soustraire à l’obligation que ma tante exigeait de moi. Il me fallait aller jusqu’au bout dans-ce combat insensé de mon cœur et de ma raison, ne fût-ce que pour décider de ma vie. Il était impossible d’ailleurs d’éviter le jour môme une explication avec sir Clarence. Je résolus de l’avoir à l’instant, et je quittai la marquise pour aller le trouver dans le parc. Comme j’arrivais à la charmille qui borde le lac, j’aperçus la barque glissant à l’ombre des saules. Viergie et Geneviève étaient assises à l’arrière, tandis que sir Clarence ramait. Je les entendis rire et folâtrer, et mon humeur s’en accrut. En me voyant, ils me firent signe de venir les rejoindre; un instant après, la barque abordait près de moi. I

— A tout seigneur tout honneur! dit gaiement Genc- j

viève. Commandant, nous vous remettons le gouvernail.

Viergie ne m’adressa pas un regard. A peine eûmesnous quitté la rive, qu’elle reprit une conversation commencée.

— En effet, sir Clarence, ce doit être splendide, ces

montagnes d’Irlande à la fois grandioses et fleuries. J’aimerais votre pays des légendes.

— Vous seriez peut-être désenchantée, répondit sir Clarence, mais nous autres Irlandais, nous avons tous une ardente affection pour cette pauvre terre. Sa désolation et ses misères nous y attachent malgré nous, plus peut-être que ne le feraient l’abondance et la prospérité. On sent mieux le sentiment de la patrie quand elle est opprimée. « C’est une mère en deuil à qui l’on doit tout son amour, » ïomme dit un de nos vieux bardes.

Est-ce bien difficile, l’irlandais ? demanda Viergie. Allons, dit Geneviève en riant, voilà maintenant Vilrgie qui va rêver d’Ossian !...

Je ressentais une souffrance amère, et je m’empressai de thauger le sujet de l’entretien. Je ne pouvais me méprendre sur le sens de cette admiration subite pour le pays dr sir Clarence. Il y avait là peut-être plus qu’un dessein «e m’irriter. Après quelques tours sur le lac, nous aborlûmes près du château ; puis, prenant un prétexte pour pmmener sir Clarence dans son appartement, je le priai de

me montrer une arme dout il m’avait vanté le système.

Dès que nous fûmes chez lui : — Vous avez à me parler? dit-il en m’interrogeant du regard.

— Oui, répondis-je.

— Je vous écoute.

Et, m’offrant un siège, il alluma un cigare et attendit. Il me sembla qu’il devinait sous mon calme affecté une sourde agitation.

— Madame la marquise de Sénozan, ma tante, m’a prié d’avoir un entretien avec vous, lui dis-je, au sujet d’une démarche que vous avez faite auprès d’elle ce matin.

— S’agit-il de mademoiselle Viergie ?

— D’elle-même, et de l’honorable sollicitation dont elle est l’objet de votre part.

— Madame de Sénozan refuserait-elle son agrément à cette recherche ?

— Elle ne peut que la transmettre à mademoiselle Viergie. Seulement, avant d’en venir à une aussi sérieuse communication, la marquise a désiré que je vous fisse connaître l’exacte situation de cette jeune fille à la Mornière.

— Elle est sans fortune, je le sais.

— Mais ce n’est point là ce que je veux dire, car madame de Sénozan lui constituerait une dot. Les explica-

tions que j’ai à vous donner sont simplement relatives à sa famille.

— Je suis édifié sur ce point, répondit sir Clarence. Mademoiselle Viergie est orpheline. Sa mère était une femme de ce pays qu’on appelait la Mariasse, et qui est morte il y a quelques mois. Son père est un certain Marulas...

— Ah ! dis-je étonné, vous savez déjà ?

— J’ai vu ce M. Marulas.

— Vous l’avez vu'/... Il est ici?

— Oh non ! répondit-il, toujours calme et posé. J’ai été le trouver l’autre jour à Marseille. C’est lui qui m’a appris que désormais mademoiselle Viergie dépendait de sa protectrice. Il m'a confié aussi une autre histoire, qui, paraitil, est assez généralement connue daps ce pays : c’est que mademoiselle Viergie serait une fille naturelle de mon cousin de Sénozan ; mais je n’ai point attaché d’importance à ce propos, qui ne saurait rien changer à mes projets.

Je demeurai stupéfait de ces paroles.

— Est-ce là tout ce qu’il vous a dit? repris-je en cherchant à lire sa pensée dans scs yeux.

— C’est tout. Auriez-vous encore quelque communication à me faire ?

— Aucune autre, dis-je, me renfermant dans une réserve que la marquise avait jugée prudente.

— Eh bien ! je vous remercie, ajouta-t-il, et vous prie de reporter à madame de Sénozan la confirmation de ma demande. Mademoiselle Viergie est sans fortune, sans famille, ce qui est un avantage à mes yeux. J’estime son caractère. Elle a des qualités d’esprit auxquelles une plus brillante situation dans le monde n’ajouterait rien. Je m’honore de pouvoir la choisir librement pour femme, cimme mon vœu est d’être accepté par elle librement. Je ne sais rien qui s’oppose à ce qu’un galant homme épouse une jeune fille pauvre, quand elle lui parait digne de son respect... A moins que vous-même vous ne voyiez un obstacle..'.

— Je n’ai nul droit dans cette affaire, répliquai-je un peu sèchement.

— Pardonnez-moi, reprit-il. Je parlais ainsi, parce que j’avais cru comprendre au langage de M. Marulas que vous aviez peut-être du moins droit de conseil, car il m’avait engagé à m’adresser à vous en même temps qu’à: madame de Sénozan. Je ne saurais que m’applaudir du reste que vous soyez dans la confidence de ma démarche auprès d’elle. C’est abriter doublement l'honorabilité de mes vues sous votre loyauté, puisque votre conscience vous ferait un devoir de m’éclairer au cas où vous auriez quelque

raison de douter de la convenance de ce mariage pour mademoiselle Viergie ou pour moi. Je croirais alors faire acte de déférence envers madame la marquise et envers vous en allant au devant des explications que vous jugeriez nécessaires.

— Je n’en ai aucune à vous demander, monsieur, pas plus que je n’ai le droit de me faire l’arbitre des convenances, dans une recherche dont madame la marquise de Sénozan et vous pouvez être les seuls juges. Elle m’avait chargé de vous exposer l’exacte situation de mademoiselle Viergie, qu’elle considère désormais comme sa fille adoptive. Ma mission était inutile, je le vois, puisque veus savez tout. Elle se borne maintenant à reporter vos paroles...

— En cecas, monsieur, je vous prierai de vouloir bien me faire la grJce d’adresser pour moi à madame la marquise de Sénozan une dernière sollicitation. Je ne voudrais pas exposer mademoiselle Viergie à se résoudre sans avoir profondément interrogé sa raison. Je dois partir demain ; or, que ses sentiments me soient ou ne me soient point favorables, ce serait peut-être lui causer quelque trouble que de lui apprendre les miens au moment où je prendrai congé d’elle... surtout s’ils devaient être le sujet d’un refus. C’est pourquoi je serais fort obligé à madame de Sénozan de ne lui parler de ma demande qu’après que je

serai parti. Je ne saurais que l’approuver de réfléchir avant de m’accueillir comme un fiancé. J’attendrai sa réponse à Paris dans huit jours.

Je n’essaierai pas de dire le tumulte de mes pensées lorsque je quittai sir Clarence. J’étais brisé par la contrainte que j’avais dû m’imposer pour rester calme et ne point changer cet entretien en une provocation violente de rival à rival. L’idée que Viergie pouvait m’étre enlevée surprenait mon esprit comme un désastre imprévu. J’étais venu à sir Clarence avec la conviction que les révélations que je devais lui faire allaient réduire à néant ses projets, et avec un étonnement profond et une humiliation secrète je n’avais rencontré chez lui qu’un sentiment d’orgueil à réparer l’injustice du sort envers Viergie. Cependant il n’y avait plus à hésiter devant une déclaration aussi sincère. Je reportai à la marquise les paroles de sir Clarence, puis je m’en allai dans le parc pour calmer mes agitations. Une pensée bouleversait mon esprit, et je me demandais lequel était insensé de Clarence ou de moi. Pour la première fois, je me heurtais à la réalité de cette situation bizarre, sur laquelle pesait malgré moi le souvenir du passé; pour

la première fois, j’étais contraint de ne plus voir en Viergie la fille de la Mariasse. Cette fille que j’avais rencontrée en haillons, et que Marulas avait voulu me livrer, la recherche de Clarence la faisait tout à coup l’égale de Geneviève... On pouvait donc épouser Viergiel...

Je ne vins que tard à la Mornière le lendemain. Je sus en arrivant que sir Clarence était parti. Au premier mot de ma tante, je compris qu’elle avait tout dit à Vicrgie. Je l’interrogeai du regard, elle me fit un signe de discrétion.

— J’espère que les choses iront bien, ajouta-t-eile à demi-voix en souriant.

Je reçus ce coup en plein cœur, mais j’eus assez de force pour dissimuler. Vicrgie était au piano avec Geneviève, et prenait sa leçon de musique. Je crus voir sur ses traits un rayonnement d’allégresse inaccoutumée. Mes yeux rencontrèrent les siens, j’y surpris une lueur sombre et pénétrante qui m’alla jusqu’à l’àme. Je sentis dans cet éclair qu’elle scrutait le plus profond de ma pensée. Un sourire de pitié glissa sur ses lèvres. Au bout d’un instant, ma tante alla s’asseoir sous la vérandah, je la suivis.

— Eh bien! lui dis-je, que s’est-il passé avec sir Clarence?

— Rien, me répondit-elle, il a pris congé de nom hier

soir, comme vous le saviez, en annonçant qu’il comptait partir ce matin au jour. A mon lever, on m’a remis uu mot de gratitude qu’il m’a laissé en quittant le cliâteau.

— Vous avez parlé à Viergie?

— Oui, et c’est là la grande affaire. Entre nous, je crois qu elle avait deviné les sentiments de Glarence.

— Et... qu’a-t-elle dit?

— Oh ! nous avons eu une longue conférence. Je n’ai point abordé du premier coup la proposition directe. Je l*ui d'abord interrogée assez indifféremment sur ce qu’elle pensait du jeune cousin de Geneviève. Vous savez qu’il est difficile de lire au fond de ce cœur un peu fermé. Pourtant, à l’opinion flatteuse qu’elle gardait de lui, je compris que du moins elle le tenait déjà en grande sympathie, ce qui était de bon augure. Ce fait acquis, je pris alors un détour en lui parlant de son avenir, de mon désir de la voir heureuse, l’assurant que je voulais la laisser libre de faire un choix selon son cœur; puis j’en arrivai à lui révéler la démarche de sir Clarence... Alors si vous aviez vu l’étonnement, l’émotion où l’a jetée cette nouvelle...

— Il m’a demandée, moi!... s’est-elle écriée. On eût dit «qu’elle n’y pouvait croire.

— Et elle l’aime, dis-je avec uu serrement de cœur, et elle a accepté?

— Oh! je ne l’ai point pressée, je lui ai dit au contraire que je désire qu’elle interroge scs sentiments avant de me répondre ; mais à l’effusion de sa joie j’ai pu pressentir sa résolution.

J’écoutais atterré. Ma tante, tout à l’espoir d'un bonheur si inattendu, édifiait déjà mille projets. N’était-ce point en effet la consolation de ses angoisses maternelles et de ses doutes que ce mariage inespéré qui la sauvait de toutes ses alarmes et sauvegardait la situation de Geneviève? Lady Glarence O’Bricn, quelle que fût sa naissance, allait avoir un rang dans le monde, une famille, une fortune enviée.

Quel changement subit et quel rêve!

— A propos, reprit ma tante, je dois vous dire que Viergie m’a demandé si vous êtes informé de cette grande affaire. Je ne lui ai point caché que j’ai pris vos conseils.

La leçon de musique achevée, Geneviève m’annonça qu’elles avaient projeté une course dans les bois. Quelques instants plus tard, elles revinrent en amazones. Les chevaux étaient sellés, nous partîmes. Il m’était impossible d’avoir un entretien avec Yiergie pendant cette promenade; je compris pourtant à certains airs de mystère, que

JEAN DF. CIIAZOL

Geneviève était déjà dans la confidence. Gomme nous arrivions à la croix Saint-Honorat après un assez long temps de galop, nous nous arrêtâmes pour reprendre baleine.

— Viergie, dit en riant Geneviève, regarde bien cette place : c’est ici qu’il y a trois mois j’ai retrouvé monsieur mon cousin, Jean de Chazol, au moment où il venait de tirer un coup de fusil sur moi.

— Vraiment ? reprit Viergie. Est-ce doue ce jour-là que vous vous êtes revus!... Eh bien! regarde ce buisson à l’angle de la roche, c’est là que j’étais cachée.

Il fallut expliquer ce mystère à Geneviève en racontant ma première rencontre avec Viergie.

— Tiens, c’est bizarre ! dit-elle. Qui eût pu prévoir alors que nous reviendrions en ce même endroit tous trois, amis comme nous le sommes ?

C’était, en effet, une bien étrange aventure, et tant d’événements nous en séparaient, qu’en regardant Viergie, élégante et hautaine sous son habit d’amazone, j’eus besoin d’un effort de souvenir pour me rappeler cette chevrière en haillons sous laquelle se cachait, comme dans quelque légende de fée, la légitime héritière d’un marquisat, d'une fortune immense, et qui de plus était fille de la sœur de mon père ; mais j’avais au cœur un trop cruel tourment pour songer à cette heure aux singa-

hères péripéties qui s’étaient succédé. Je n’avais plus qu’une pensée, cet amour qui s’était emparé de ma vie. Je comprenais que tout était perdu pour moi, si elle se donnait à sir Clarencc. Irrité de la voir joyeuse et animée par la course pendant que j’étais dévoré d’une amère tristesse, je sentais des bouffées de rage me monter au front. Son visage était rayonnant, comme inspiré. On eût dit une éclosion superbe de toutes les joies de l’orgueil, de l’enthousiasme, de l’espérance. J’étais ébloui par ses regards, et je songeais que je l’avais trop cruellement blessée pour rien espérer d’elle. A un moment, comme nous traversions une clairière, nous trouvâmes tout à coup le chemin barré par un abatis d’arbres.

— Geneviève, sautons ! dit Viergie.

— Oh ! non, c’est impossible, répondit Geneviève, nos amazones s’accrocheraient aux branches.

— Bah ! peureuse. Tiens, tu vas voir comme c’est aisé !

— Non, non ! ne faites pas cela, dis-je vivement.

— Vous ôtes libre de ne point me suivre, répondit-elle en prenant du champ pour lancer son cheval.

Déjà elle rassemblait ses rênes. Effrayé d’une si grande imprudence, je me jetai entre elle et l’obstacle.

— Viergie, vous n’essaierez pas cette folie !

— Et pourquoi, je vous prie ? répondit-elle d’un ton hautain.

— Parce que je vous le défends ! m’écriai-je furieux.

A ce mot, elle releva vivement la tête et me regarda en face, surprise de recevoir un ordre de moi ; puis, rencontrant mes yeux, elle pâlit et, détournant son regard, elle laissa tomber scs rênes.

— C’est bien, je vous obéis, ajouta-t-elle d’une voix à la fois irritée et émue.

Pendant le reste de notre promenade, elle ne m’adressa plus un mot ; à travers les éclats de sa gaieté, je devinai une agitation inquiète, comme si l’incident de la clairière eût tout à coup réveillé quelque combat de son âme.

Vers le soir, ma tante était restée au salon, j’étais sorti pour fumer un cigare. Perdu dans mes pensées, j’avais suivi machinalement la charmille, et je me trouvai au bord de la Durance. Là, je m’assis rêveur, contemplant avec mélancolie, de l’autre côté de la rive, la misérable masure qui me rappelait un si étrange passé; je recherchais au fond de ma mémoire l’image de la Mariasse et de la pauvre fille entrevue dans cette sordide misère, et je ne retrouvais plus que comme à travers un songe l’impression que cette rencontre avait produite sur moi. Qui m’eût dit alors qu’après moins de trois mois je viendrais à cette place, agité d’une âpre douleur, attendant l’heure où je pourrais implorer Viergic, maîtresse de mon âme. J’étais

plongé dans ccs méditations cruelles quand un bruit de pas sur les feuilles desséchées me tira de ma rêverie. Je me retournai... Viergie était devant moi.

— Quoi ! c’est vous ! lui dis-je en tressaillant.

— Oui, j’ai laissé Geneviève avec la marquise et André.

— Êtes-vous souffrante?... repris-je effrayé de l’émotion que révélait sa voix.

— J’ai prétexté une migraine afin de quitter le salon; mais c’était pour venir vous rejoindre, car il faut que je vous parle.

J’étais si troublé moi-même que je ne sus trouver un mot. Nous gardâmes un instant le silence.

— Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle d’un ton résolu. L’instant est venu où doit se décider si nous sommes amis ou ennemis implacables. Il faut que je m’affranchisse d’une influence qui pèse sur toutes mes pensées, que je rompe cet invisible lien que le passé a noué entre nous, afin que je puisse disposer de moi sans rien redouter de mes souvenirs... ou de vous.

— Me redouter, moi?...

— Oh ! vous avez un jour protesté de votre affection sincère , reprit-elle avec ironie, je vous rends cette justice; mais aujourd’hui il me faut autre chose qu’une parole banale. Quoi que je fasse, vous avez sur moi

JEAN UE CHAZOL

nnc autorité qui me gêne... Il faut que vous me disiez si je suis libre d’accepter sir Clarence.

Singularité étrange, en écoutant ce langage de Viergie, me confirmant un inexplicable droit sur ses actions et sur son avenir, je ne m’étonnai point. Un seul mol m’atteignit au cœur, ce fut le nom de Clarence.

— Ainsi vous l’aimez? m’écriai-je.

— Je ne sais si je l’aime, mais je sais qu’il m’a inspiré Je plus profond sentiment de reconnaissance que je pusse éprouver, car il m’a relevée à mes yeux en m’apprenam que je ne suis pas indigne de l’amour d’un honnête homme, fût-il d’une condition égale aux plus hautes. Il m’a révélé l’orgueil en me cherchant dans mon humilité.

— Et si je vous disais de l’accepter, vous l’épouseriez avec joie?...

— Je l’épouserais, répondit-elle toujours calme.

— Et vous seriez heureuse?...

— Je l’épouserais, répéta-t-elle, ne me demandez rien -de plus.

Je sentais tout mon sang refluer vers mon cerveau, je ne savais plus former mes idées, j’étais étourdi.

— Mais me croyez-vous donc sans âme et sans cœur? reprit-elle avec véhémence. Ne comprenez-vous donc pas -qu’en dépit des affections qu’on me témoigne et auxquelles je cherche à rattacher ma vie, je suis seule,

isolée, parce que j’ai tout un passé d’amertume qui se môle au présent et me souffle de mauvaises pensées, qu’à mes heures d’abandon je sens que les tendresses de celle qu’on m'a dit être ma inôre n’ont point de racines profondes, que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par charité?... Que suis-je pour vous-même?... une fille que vous avez trouvée pieds nus dans les champs, à qui vous avez jeté l’aumône par hasard... et dont vous n’avez même pas voulu pour maîtresse alors qu’on vous la vendait...

— Viergie, que dites-vous ?

— Je dis la vérité. J’étais de ces déshéritées que la misère doit jeter fatalement à l’abime, vous le saviez bien. Mais ce que vous n’avez pas voulu voir, ajouta-t-elle d’une voix frémissante, c’est qu’au sein de cette misère il y avait une ûme qui se donnait tout à vous comme une esclave prête à servir son Dieu, c’est que vous étiez devenu toute ma vie, toute ma pensée...

— Vous m’aimiez ? dis-je ébloui d’espoir, Viergie, est-ce vrai ?...

— Qu’importe aujourd’hui ? reprit-elle d’un ton glacé.

Il est trop tard, puisque je vous parle ainsi. Vous étiez

le premier homme qui me traitât sans cynisme. Je n’avais

jamais rien vu dans le monde qui pût vous être comparé.

Vous m’aviez sauvée de la Durance, je ne me croyais pas

pareille à vous; j’aurais été votre servante, si vous l’aviez

voulu. Laissons donc ce temps si loin de nous. Quoi qu'il en soit, vous avez été un jour mon bienfaiteur, vous m’avez protégée; c’est pourquoi je vous reconnaîtrais une autorité sur mon avenir à l’heure grave où je suis arrivée, quand même il n’y aurait point un secret qui nous lie. Vous me l’avez dit souvent, je ne sais rien du monde et de ses lois de convenance. Je ne puis donc m’adresser qu’à vous pour savoir si, après ce qui s’est passé entre nous, je suis encore digne de l’amour qui s’offre à moi, si je puis l’accepter sans tromper un homme d’honneur se fiant à ma loyauté. Je ne voudrais pas épouser sir Clarence sans lui avouer que pendant presque toute une nuit j’ai été seule chez vous; mais, ne fût-ce que par respect pour la marquise de Sénozan, c’est là une confession trop cruelle pour que je me l’inflige, si les principes qui vous régissent devaient la faire tourner d’avance à mon humiliation.

—Sur mon honneur, Vicrgie, dis-je vivement, nulle jeune fille n’est plus pure que vous et plus digne d’ôtre respectée.

Elle leva les yeux vers moi, et me regarda comme si elle eût douté de ces paroles.

— Prenez garde, dit-elle, c’est la vérité stricte que j’attends de vous.

— Sur mon honneur, quel que fût le péril où le malheur vous a jetée, vous n’avez rien à vous reprocher.

— Rien, dites-vous ? mais alors pourquoi donc me méprisez-vous ?

— Moi, vous mépriser!

— Comment expliqueriez-vous donc autrement que par le mépris votre conduite envers moi, reprit-elle d’une voix profonde et troublée, alors que vous m’aimez?

— Yiergie, m’écriai-je palpitant, que dites-vous ?

— Vous m’aimez, répéta-t-elle, et vous n’avez eu ni la force de me fuir, ni le courage de faire de moi votre femme ! C’est donc que je suis déchue ou que j’ai en moi quelque laideur momie dont je n’ai point conscience et que sir Clarence ignore. Vous me savez trop d’orgueil pour croire qu’il y ait dans ces paroles l’ombre d’un reproche ou d’un regret... Vous le pensez comme moi: il est trop tard... Sait-on d’ailleurs pourquoi l’on aime ou pourquoi l’on hait ? Non, nous ne pouvons rien nous reprocher, si nous avons souffert l’un par l’autre; mais depuis que je vis au milieu de vous j’ai appris des scrupules qui m’étaient inconnus : devant la générosité de sir Clarence, j’ai le cœur trop plein de gratitude pour n’étrc pas du moins loyale envers lui. Je veux pouvoir accepter lièreraent son nom, sans remords d’une faute, fùt-elle imaginaire. Je ne puis reconnaître sa noblesse qu’en venant à lui pure de tout soupçon, et je ne lui porterai pas les restes de votre amour honteux de lui-môme. Il faut que je me

juge après vous. Vous seul pouvez me révéler la vérité sur moi. Je ne saurais vous faire l’injure de supposer que ma pauvreté ait été à vos yeux une cause d’éloignement. Je dois donc croire, et je m’en effraie, à quelque motif d’indignité que j’ignore, à quelque tache imprimée à ma ie, et voilà pourquoi, si étrange que. soit uue telle question, je vous demande cette seule marque d’estime. Lîitesmoi donc sans ménagement s’il oserait encore m’offrir sou •nom... après avoir appris ce qui s’est passé entre nous.

En écoutant ce scrupule de loyauté si superbe dans son iiumilité, je me sentis misérable et petit. — Viergie, m’écriai-je, je suis un insensé, je vous adore, et le tourment de ma vie sera de vous avoir méconnue !

A ce mot, elle jeta presque un cri douloureux et porta .la main à son cœur, comme si j’y eusse rouvert une blessure mal fermée; mais, se remettant aussitôt par un effort 4e volonté : — Vous vous trompez, dit-elle avec hauteur, je ne puis plus être votre maîtresse, et c’est ma sœur •Geneviève qui porte le nom de Sénozan.

— Oui, repris-je , j’ai mérité cette injure cruelle ; mais du moins écoutez-moi, car il est vrai que je vous aime, vous l’avez dit. Oui, j’ai voulu combattre contre mon cœur. Égaré par les stupides préjugés du monde, .troublé par les souvenirs que vous évoquiez tout à l’heure, ,je vous ai fait un crime de votre malheur d’autrefois, de

JEAN DE CITAZOL

votre misère, qui eût dû vous absoudre ù mes yeux. J’ai été aveugle, puisque je n’ai pas su vous comprendre, ou plutôt j’ai été lâche, puisque j’ai reculé devant le bonheur qui s’offrait à moi ; mais, Yiergie, vous venez de laisser échapper une parole qui me dévoile aussi votre âme. Vous m’avez aimé, ne le niez pas, c’est ma dernière espérance, et nous avons trop souffert tous deux d’un malentendu de nos cœurs pour n’ôtre pas sincères en cet instant. Au nom de notre vie que vous allez décider peut-être d’un mot, n’écoutez pas les ressentiments du passé. Qu’importent notre orgueil et nos luttes vaines contre une fatalité que nous avons subie, si je vous aime... si vous m’aimez?

— Toujours sur votre honneur, me dit-elle avec un sourire amer et en plongeant son regard dans le mien, m’eussiez- vous tenu aujourd’hui ce langage, si Clarence n’avait point hier demandé ma main?

Cette question implacable, tombant à froid sur mon cœur, m’atteignit comme uu trait aigu. — Sur mon honneur, m’écriai-je, je tuerai sir Clarence, si vous l’aimez !

Elle tressaillit encore à ce mot. Je rougis de ma violence. — l’ardon, pardon, repris-je; mais ne voyez-vous pas que ma raison s’égare à la pensée de vous perdre? Viergie, j’abjure mon erreur et je vous supplie... Oubliez et tendez-moi la main.

Elle resta immobile et comme, assiégée par ses pensées.

— Oublier! dit-elle enfin, et pourquoi?... Je vous ai aimé, oui, mais sais-je si je vous aime encore ?

— Viergie!...

— Nous devons être sincères, dites- vous; maisl’êtesvous vous-même? Vous n’avez pas dit toute votre pensée, (le qui vous effraie, je l’ai bien compris, crovez-le, puisque j’en suis effrayée comme vous parfois. J’ai été élevée de façon à n’étre pas une fille comme Geneviève, et malgré mes efforts je reste farouche au milieu de ma nouvelle existence, je suis rebelle à vos sentiments, à vos idées. Je puis épouser sir Clarence par reconnaissance, j’aurai pour lui l’affection d’une amie dévouée, et ce sera un acte de raison, de justice pour sa générosité; mais je ne saurais avoir pour vous ce sentiment calme, austère. Avec notre nature à tous deux, avec nos souvenirs surtout, nous ne pouvons que nous aimer ou nous haïr ardemment, je n’ai jamais compris l’amour que comme une esclave, moi, pour me donner tout au maître de ma pensée, de ma vie, pour adorer à genoux mon idole. Eh bien ! en ce moment que j’avais rêvé lorsque je vous guettais pieds nus dans les chemins, en ce moment où, pour la première fois, je vous entends dire que vous m’aimez, — ce mot que j’eusse payé au prix de ma vie autrefois, — il se mêle au tressaillement de mon âme je ne sais quelle révolte secrète et douloureuse qui ressemble presque à de la haine l

— Non, Viergie, non, m’écriai-je, épouvanté et en lui saisissant les mains, non, ce n’est pas (le la haine! Si vous souffrez en cet instant, c’est que vous doutez encore de mon amour ou du moins de ma résolution de vous consacrer ma vie. Oui, vous dites vrai, j’ai manqué de courage. Vous dites vrai, sans Clarence je serais peut-être parti pour vous fuir; mais je vous aime, je vous adore, je ne puis plus vivre sans vous, je l’ai compris à ma douleur quand j’ai pu croire que vous l’aimiez, que vous pouviez devenir sa femme... Nous punirez-vous tous deux d’une lâche hésitation de mon cœur, quand je vous implore repentant et vaincu? Je vous aime, Viergie, je vous aime; ne doutez plus de moi. Songez-y, de cette minute dépend le bonheur de mon existence et de la vôtre.

En parlant ainsi, je la tenais dans mes bras, son cœur palpitait contre le mien, et elle s’abandonnait, combattue, la tête appuyée sur ma poitrine. Je sentais le parfum de ses cheveux qui effleuraient ma joue, son front brûlant toucha mes lèvres... Alors je sentis vibrer tout son être

— Jean ! s’écria-t-elle.

Et, frémissante, éperdue, elle cacha son visage dans mon sein comme pour voiler sa rougeur.

— Viergie, repris-je tremblant, vous voyez bien que je vous aime et que vous m’aimez !

— Laissez-moi, laissez-moi ! dit-elle en se dégageant

de mes bras. — Mais à peine eus-je cessé de la soutenir qu’elle chancela, et, tombant assise sur le. banc de pierre, (die fondit en larmes. Je me précipitai à scs genoux. Je ne trouvais plus d’autre parole que ce cri de mon cœur : je vous aime... je vous aime ! qui résumait toutes mes pensées, toutes mes terreurs et toute, ma joie. Ses sanglots me déchiraient.

— Ah! qu’avez-vous fait? dit-elle enfin.

— Yiergie, répondis-je l’implorant, c’est le baiser de nos fiançailles. Vous m’appartenez désormais. Confiez-vous sans crainte au, bonheur.

— J’ai peur, reprit-elle d’une voix altérée. Jean, laissez-moi! Je n’avais pas prévu cette émotion. J’ai besoin de m’interroger. Laissez-moi le temps d’oublier ce que j’ai souffert par vous.

— Mais vous m’aimez !

— Oui, je vous aime; mais, je vous le répète, j’ai peur pour vous, pour moi. Si vous avez pitié de ma faiblesse, ajouta-t-elle, ne me parlez plus de votre amour... Demain... dans quelques jours, je pourrai peut-être vous entendre et vous répondre avec calme... Vous ne savez pas... le danger qui vous menace... Pourtant, quoi qu’il arrive et dussé-je le payer de ma vie, je vous jure de ne point épouser sir Clarence.

Il est des joies si vives qu’elles vous étreignent comme une douleur. Après les angoisses de cette journée, je crus que j’allais devenir fou à la pensée que Viergie n’aimait pas Clarence. Eu dépit de ses restrictions, de ses luttes, de ses souvenirs, j’avais son amour, et je ne pouvais plus douter que je surmonterais ces craintes et ce trouble où l’avait plongée mon aveu. Ne sentions-nous pas déjà sans nous l’être jamais dit que, du premier jour où nous nous étions vus, nos âmes s’appartenaient l’uneà l’autre?... Heureux d’avoir brisé les entraves d’un préjugé stupide, j’étais fier de ma résolution. J’allais respirer sans contrainte dans mon rêve enchanté, j’allais aimer enfin!... Jem’éton nais d’avoir donné jusqu’alors à mon existence un autre but.

Le lendemain, je devançai l’heure afin de rencontrer Viergie dans sa course matinale. Je savais qu’elle devait venir près de Chazol, et je l’attendis aux roches, à cette même place où je me souvenais qu’autrefois elle m’avait si souvent attendu. Quand elle arriva et m’aperçut, elle éprouva un tel mouvement de surprise que je vis la rougeur monter subitement à sa joue. — Ah! vous m’avez fait peur, dit elle.

— J’ai voulu vous voir plus tôt, répondis-je en m’excu sant. J’ai depuis hier tant de choses à vous dire...

— Vous m’avez promis de me laisser le temps d’oublier et de me recueillir, reprit-elle vivement.

— Ne vous suffit-il donc pas, Viergie, d’écouter votre cœur?

—Taisez- vous! taisez- vous! dit-elle effrayée. Épargnczmoi le chagrin de ne pouvoir vous entendre ou d’être forcée de vous fuir. Dans deux jours... demain, je l’cspêre, je serai préparée à vous répondre, et je vous dirai tout.

Elle semblait si troublée que je demeurais devant elle déconcerté de son accueil, quand tout à coup le chien qui l’accompagnait toujours dans ses courses et qui folâtrait autour de nous, furetant parmi les roches, se mit en arrêt à une quinzaine de pas, et se prit à aboyer comme s’il eût découvert quelque objet effrayant que nous masquait un buisson de houx.

— Ici, Love! cria vivement Viergie.

Sa voix étaitsi mal assurée que le chien n’obéit pas. Je la regardai, surpris d’une émotion dont je ne pouvais deviner la cause. Je vis son regard se baisser sous le mien. Un soupçon jaloux me traversa l’esprit... Clarence était revenu, sans doute. Il était là caché. Elle venait à un rendez-vous.

Je m’élançai vers le buisson. - Jean ! s’écria Viergie essayant de m’arrêter

JEAX DE CHAZOL

Je ne l’écoutai point, en trois bonds j’eus tourné le rocher. Je me trouvai face à face avec un homme blotti parmi les ronces, c’était Marulas. J’avais ressenti un tel mouvement de rage et de terreur, qu’à la vue de ce coquin j’éprouvai un soulagement subit, et je restai presque confus devant lui, oubliant que je lui avais fait interdire les environs de Chazol et de la Mornière. Il devina sans doute qu’il pouvait impunément payer d’audace.

— Ma foi, dit-il, monsieur le comte me surprend au fourré, en vrai Nemrod!... sclvaggina nobilel oserai-je ajouter.

— Que faites-vous là? dis-je.

— ... Mais, à ce qu’il parait.

Je ne chevauchais pas à travers la forêt...

Pourrais-je dire à monsieur le comte, si le respect ne me défendait ce trait plaisant et cette parodie sacrilège, repritil avec son sourire cauteleux ; aussi n’est-ce qu’une prétérition en manière d’hommage à un grand poëte. Que M. le comte me passe cette figure de rhétorique.

Et parlant ainsi, il était sorti de son trou et se trouvait en position devant moi, la bouche en cœur. — La gracieuse santé de monsieur le comte est toujours bonne? ajouta-t il avec son aplomb ordinaire.

Cette impudence me] rappela vite à notre situation.

SOO JEAN DE CHAZOL

— Vous ue m’avez pas répondu, répliquai-je avec hau leur. Je vous ai demandé pourquoi vous êtes ici, quand on vous paie pour nous faire jouir de votre absence?

— Très-juste, monsieur le comte, très-juste! Aussi ne suis-je revenu que pour un cas majeur qui doit primer les conventions, puisqu’il se rattache à mes obligations paternelles. Monsieur le comte ne saurait ignorer la noble alliance qui nous est proposée, ajouta-t-il en se rengorgeant et d’une voix emphatique. Ma présence en ces lieux n’est donc qu’une preuve de zèle. Il faut mon consentement à cet hymen aimable et glorieux, et rien ne pourrait se faire sans moi. Vous le saurez un jour, monsieur le comte, nous autres pères nous avons des faiblesses et des craintes puériles, pour ces tendres objets dont nous avons vu naître le premier sourire. Je dois le fruit de ma sagesse et de mon expérience à cette enfant que j’ai formée... Aussi m’a-t-eile appelé.

— Est-ce vrai? demandai-je sans façon à Viergie.

— C’est vrai, répondit-elle d’un ton où je ne pus deviner si elle subissait la contrainte.

— Vous le voyez, monsieur le comte, reprit Marulas en souriant, on n’y peut rien ! Ces jeunes cœurs ont toujours quelques secrets qu’ils ne savent épancher que dans le cœur d’un père.

Furieux de cette rencontre qui me rappelait trop une

JEAN DE CHAZ0L 20*

prosaïque situation que je voulais oublier, il me fallut cependant céder devant la volonté de Yïcrgie et devant l’assurance qu’elle était venue librement à cet étrange rendez-vous.

Ne craignez rien, me dit-elle tout bas, comme je me

retirais, je vous raconterai tout. Attendez-moi à la croix Saint-IIonorat.

Ramené brutalement à c s tourments de mon orgueil que j’avais si longtemps subis, je m’étonnai, quand j’eus gagné la solitude, de l’ascendant que mon amour avait déjà pris sur ma raison. Certes, huit jours plus tôt, le contact de Viergie avec ce coquin, qui pouvait se dire son père, eût fait évanouir la moindre de mes illusions. A cette heure, je ne voyais plus que le malheur de cette pauvre créature enchaînée par le sort à un passé de misère, et je n’avais d’autre pensée que de l’affranchir de ce joug. Ma fierté ne souffrait plus que pour elle. N’était-ce point une étrange torture pour cette enfant volée, à qui l’on avait révélé sa] naissance, qui savait ses droits à un nom noble entre tous, que la dépendance où la tenait encore cet être ignoble et vil?... Et j’avais hésité à briser cette chaîne alors que je l’aimais!... En proie à me* pensées, je ne songeais plus qu’au bonheur de lui rendre ce que la destinée lui avait enlevé, à la délivrer d’une humiliante condition contre laquelle protestaient ses sen-

timents, ses délicatesses de race et sa grâce innée. Le Marulas n’avait qu’à se bien tenir!...

Jamais attente ne me parut plus longue. Une demi-heure s’était écoulée, et elle ne venait pas. Il me prit un remords de l’avoir laissée seule en cet entretien. Que pouvait-il lui dire en ce moment? Une heure se passa, et les plus folles terreurs m’envahissaient. S’il l’avait emmenée?... A cette idée, je pris la résolution de retourner aux roches ; mais je n’avais pas fait dix pas que je la vis au bout du sentier, accourant vers moi.

Elle arriva haletante, les mains tendues.

— Vous étiez inquiet, me dit-elle avec une effusion adorable, me voici enfin.

Son visage resplendissait, son accent avait si bien la douceur d’un aveu, que je me sentis tressaillir jusqu’au fond de l’âme. Je compris au rayonnciàent de son allégresse qu’elle était délivrée de ce trouble qui depuis deux jours retenait son expansion.

— Qu’est-il arrivé? m’écriai-je, que vous a-t-il dit?

— Rien que d’heureux, répondit-elle avec un sourire d’ange, je puis vous dire que je vous aime... Jean, m’aimez-vous toujours?

Je ne pus répondre que par un cri de joie. Alors tous deux comme en délire nous restâmes un moment oppressés par notre ivresse, ses regards dans mes regards, ses

mains dans mes mains, ne trouvant pas d’autre mot que ce mot : je vous aime, qui résumait pour nous toutes les félicités humaines. ^

— Que de jours de bonheur perdus! lui dis-je enfin, car c’est de l’instant où je vous ai vue, ma Viergie, que

vous m’avez pris mon ûme. • •

— Et c’est de cet instant que vous avez la mienne.

A quoi bon redire ces chastes et purs aveux qui ne sont

faits que pour l’oreille des amants? Le profane ne sait

point les comprendre, ils n’ont de sens que cœur à cœur ^

entre un sourire et une larme.

J’interrogeai Viergie au sujet de Marulas. ^

— Oh! ne me parlez pas de lui! dit-elle en regardant autour de uous, comme effrayée de mes paroles.

— Eh quoi! vous avez encore peur quand je suis là?

— N’est-il pas toujours maitre de moi?... Ne peut-il pas me reprendre, nous séparer?...

— Non, non ! il n’a plus de droits sur vous, on les lui a achetés. Rassurez-vous. Il est trop habile pour essayer d’avoir recours à des persécutions qui le ruineraient.

— Vous ne le connaissez pas, répondit-elle; vous ne savez rien de cette hypocrisie doucereuse qui semble céder à la violence.

— Mais par quelles menaces vous a-t-il donc inspiré un tel effroi?

20i JEAN DE CHAZOL

— Ne me le demandez pas, Jean... D’ailleurs j’espère n’avoir plus rien à craindre.

— Si! permettez-moi d’insister, Viergie, j’ai le devoir maintenant de vous protéger, et, puisqu’il m’appartient de vous défendre, je veux tout savoir,

— Mais ne suflit-il point d’un mot de lui pour m’empêcher d’étre votre femme ? dit-elle en détournant les yeux. N’a-t-il pas des droits sur ma vie?... S’il trouvait à faire une plus grande fortune en m’arrachant à vous?...

— Est-ce lui qui vous a dit cela, Viergie?

Elle hésitait à me repondre. Je la pressai de tout m’avouer. Elle osa enfin me confier lin mystère que nous ignorions. Depuis qu’elle était au château, Marulas n’avait pas cessé de faire peser sur elle son influence. La tenant toujours par cettcmenacc de l’emmener avec lui à Marseille, il avait exigé d’elle qu’elle lui rendit compte presque chaque jour des moindres événements de la Mornière, afin de diriger ses actions. Une ancienne amie de la Mariasse servait d’intermédiaire à leur correspondance. C’est ainsi qu’il avait appris, deux jours après la démarche de sir Clarence auprès de lui, la demande en mariage qui en était résultée. 11 avait alors enjoint à Viergie d’accepter une fortune inespérée, et il était accouru à Séverol afin d’exploiter à fond cette situation imprévue.

— Vous comprenez maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi

je n’osais vous répondre avant de l’avoir vu. Si lâche qu’il soit, je sais trop qu’il est capable d’un crime. Il vous hait parce que vous lui avez fait sentir sa bassesse. Je tremblais plus pour vous que pour moi... Il fallait le faire consentir à me laisser être heureuse...

— Vous lui avez tout dit alors ?

— Oui, et il m’assuré qu’il n’élèverait aucun obstacle ; il doit aller vous voir demain. Tout dépend de vous, a-t-il dit.

— Alors soyez donc sans crainte, ma pauvre Viergie, repris-je en souriant, et pour vous et moi. J’ai mis à la raison des coquins plus dangereux que celui-là. Quoi qu’ii arrive, en tout cas, sa cupidité me répond de son obéissance.

Le bonheur débordait de nos cœurs. Pourtant nous convînmes de garder notre secret pendant quelques jours encore »our préparer la marquise à la réponse qu’elle devait faire à sir Clarence, et jusqu’à ce que j’eusse enfin aplani tout obstacle.

Si puériles que fussent les terreurs de Viergie à propos de Marulas, il était cependant certain que je ne pouvais éviter de me commettre avec ce drôle. Je me promettais de le tenir haut la main, mais il n’en était pas moins vrai qu’il me fallait composer avec lui. Le lendemain il se fit annoncer chez moi. A la façon aisée dont il se présenta, on eût pu deviner qu’il se sentait cette fois par hasard sur une hase solide et morale.

— Ma foi, monsieur le comte, me dit-il avec une simplicité de patriarche, je renverse toutes les règles reçues en faisant les premiers pas... dans une circonstance où d’ordinaire les grands-parents attendent qu’on les sollicite; mais, tandis que les vieilles gens s’endorment, ajouta-t-il avec un sourire paternel, il arrive que les jeunes cœurs font des romans en cachette... Avec unhomme comme vous, je pense que rien ne vaut la franchise... Je viens donc tout uniment vous entretenir d’une grande affaire dont notre chère.Vicrgie m’a fait hier la confidence... Les fillettes s’abandonnent souvent à leurs rêves ; elles croient volontiers à des sentiments, à des intentions...

— Mademoiselle Viergie, monsieur, répondis-je, ne s’est

point abusée sur mes intentions. Nous n’avons donc à nous entendre que sur le prix que vous mettez à l’accomplissement de formalités légales où la loi vous assigne un rôle.

— Je suis père, monsieur le comte, s’écria-t-il avec une effusion digne, elle bonheur de ma fille me suffit. C’est le couronnement de mon œuvre. Mon seul regret sera de ne pouvoir en être le témoin ; mais, ajouta-t-il avec un nouveau sourire, les jeunes amours aiment le mystère et la solitude à deux. Je serais un trouble-fète. La liberté est une déesse farouche, c’est ma dernière idole. Il me serait , donc difficile de vivre entre vous. Mes vœux du moins vous suivront. Que me faut-il à moi ? Le brouct du Spartiate, la source de l’anachorète... Je prévois bien, reprit-il avec l’air de finesse d’un bonhomme qui ne s’en fait point accroire sur son stoïcisme paternel, je prévois bien qu’il faudra que je me résigne à tenir un train honorable, en rapport avec la noble situation de ma fille. J’aurais beau m’en défendre, elle me connaît assez pour ne point savoir me contraindre à accepter une pension... trop forte pour mes goûts... La richesse est un fardeau pour le sage... mais qu’importe au cœur d’un père un sacrifice de plus? Iraisje empoisonner la félicité de mon enfant par la pensée que je dédaigne de partager la haute fortune qu’elle devra à l’éducation que je lui ai donnée? Si l’orgueil m’est permis avec vous, avec elle, il serait une offense. Ainsi donc.

monsieur le comte, point de débats d’intérêts entre nous, la moindre insistance de votre part me blesserait. Rien pour moi, tout pour elle!...

De peur de compromettre la dignité de Viergie, et jusqu’à l’instant où je pourrais jeter ce misérable à la porte, il me fallait le courage d’écouter son impudence.

— Alors, monsieur, dis-je, comprenant trop bien son langage précis, je vous prierai de vous entendre avec maître Langlade, mon notaire, qui rédigera les actes nécessaires.

A cette conclusion, qui ne me sembla point de son goût; Marulas eut un sursaut. — A quoi bon, monsieur le comte, un tiers entre nous ? Grâce au ciel, nous sommes gens à nous entendre sans tabellion pour enregistrer nos paroles, et, puisqu’il faut aussi bien que nous délaissions les aimables régions de la poésie et de l’amour pour parler prose et contrat, causons à cœur ouvert... Sir Clarcnce faisait à ma fille de très-beaux avantages. Dame, je suis père, répéta-t-il avec un confiant abandon, mon rôle m’oblige à mêler un peu de ma vieille sagesse à vos jeunes espérances, et je dois, du moins pour la forme, traiter les questions qui effaroucheraient sans doute le cortège charmant de l’amour et des illusions qui bercent en ce moment les tendres rêves de mon enfant chérie. Elle n’a que moi au monde, et mou devoir est d’être prudent pour vous deux'

JEAN DE CHAZuL

La l’arque cruelle n’adoucit point ses rigueurs devant le spectacle charmant des douces h y menées qu’enchantent la jeunesse et la... et la...

— J’assurerai l’avenir de ma femme, croyez-le, monsieur, répondis-je, coupant court à la chute de sa période.

— Je n’en doute point, monsieur le comte, reprit-il en me faisant hommage d’un salut, et je m’en rapporte sur ce l>oint à votre affection pour celle qui sera comtesse de Ghazol... Seulement il m’importe de dégager ma délicatesse dans l’occurrence d’une autre issue fatale qui ferait de vous un époux inconsolable et de moi un père... Par donnez à l’émotion qui m’empêche d’achever, ajouta-t-il eu étanchant un fantôme de larme... Et dans le cas oùle malheur briserait ma vie, il me serait pénible d’avoir le fardeau d’un riche douaire dont je serais l’unique et triste héritier, si votre contrat ne renfermait quelque clause formelle pour ne m’en assurer qu’une partie.

Le drôle apportait tant d’habileté et de subtilité dans son argumentation, qu’il me vint le soupçon qu’il ne se sentait point très-affermi dans ses droits. Une idée traversa mon esprit.

— Laissez-moi vous adresser une question, monsieur, dis-je, une question qui peut avoir son importance au point où nous en sommes.

— Faites, monsieur le comte, répliqua -t-il avec

assurance. Je répondrai avec toute mon ingénuité.

— En épousant la mère de mademoiselle Viergie, avezvous reconnu son enfant comme vôtre, et l’avez-vous légitimée?

— Je m’en fusse gardé, s’écria-t-il. Je comprenais trop bien l’honneur qui m’était fait.

— C’est qu’en ce cas, monsieur, repris-je sans dissimuler ma joie, vous n’avczauoun titre vis-à-vis de la fille de votre femme, ni comme père, ni comme héritier. Elle ne dépend aucunement de vous, elle est libre, et vous n’avez aucune autorité sur elle... Et toujours, dans ce cas, vous n’auriez aucun assaut de votre conscience à subir pour rejeter le fardeau d’un héritage ou d’une fortune que la loi ne saurait vous attribuer.

Cet argument ad hominem parut le déferrer tout à coup, mais ce ne fut qu’un nuage.

— J1 y a plaisir à causer avec vous! dit-il en riant, plaisir... et profit, comme avec tous les gens vraiment forts!... Votre aperçu est en effet profond et pourrait ébranler un esprit moins ferme que le mien dans les strictes voies du devoir; mais au-dessus des pratiques vulgaires du code, il y a le sentiment moral, et le cœur, et le raisonnement naïf... Irais-je sans remords me soustraire à la reconnaissanced’une enfant qui me doit tout?... Je rougis, monsieur le comte, à cette seule idée de lui refuser l’unique satis-

faction qui la consolerait d’être séparée de moi... Je suis enchaîné par ma tendresse... En fait, reprit-il en changeant carrément de ton, Yiergic est sans famille; comme mari de sa mère, je l’ai élevée. Elle n’a que moi au monde... La loi m’obligerait au besoin à la proléger et à la soutenir jusqu’à sa majorité. Or, comme elle ne peut se marier de sa propre volonté, je me trouve donc son tuteur naturel, puisqu’il lui faut mon consentement.

Cette effronterie me fit à la fin sortir de la réserve que je m’étais imposée.

— Mais n’avez-vous point prévu qu’on pourrait au besoin vous faire retirer cette tutelle? lui dis-je.

— Oh! sans doute, monsieur le comte, j’y ai bien songé, reprit-il avec un sourire complaisant, car cela simplifierait tout et me permettrait de m’en aller libre comme l’air... allégé des soucisdcla fortune... comme un petit saint Jean... Seulement, vous le comprenez, il me coûterait de déserter mon devoir de ma propre volonté... J’en garderais l’éternel remords. D’un autre côté, je sais bien que vous pourriez m’y aider; mais dans ce cas il faudrait une sorte de procédure pour arriver à l’émancipation de la jeune fille et pour obtenir qu’un tribunal me déclarât déchu, mesure grave qui ferait un bruit du diable autour du nom de la future comtesse de Chazol, car ma sincérité m’obligerait à révéler l’aveu fait par ma femme défunte en présence

de M. le curé... Voyez-vous d’ici l’émoi et le tapage?... Viergie, fille légitime du marquis et de la marquise de Sénozan!... Mademoiselle Geneviève, pauvre enfant, apprenant tout à coup son origine, et se trouvant sans mère ! ... Je sais bien qu’il y a absence de preuves certaines... Les juges passeraient outre... Je serais évincé certainement... avec une pension alimentaire, prix des soins que j’ai donnés à mon enfant; mais, monsieur le comte, que de démarches inutiles et vaines, quel éclat regrettable pour me forcera recevoir de votre générosité plus qu’il ne convient à ma vieillesse!

— Oh! finissons, monsieur! repris-je avec dégoût; il ne s’agit point ici de violences faites à votre délicatesse pour vous contraindre d’ac -opter des avantages trop magnifiques. Vous avez formulé vos prétentions et les menaces de scandale sur lesquelles vous les appuieriez au besoin. Plaçons donc la question sur son véritable terrain. J’ai prévu qu’il faudrait vous payer... Je suis prêt à le faire. Il ne me convient pas que ma femme puisse garder envers vous une dette de reconnaissance.

— Je croyais précisément n’exprimer à monsieur le comte que mon désintéressement dans toute cette alfaire, répondit-il jouant la surprise, car je vous avouerai en toute naïveté que je venais à vous! après avoir reçu des offres splendides de sir Clarence... A coup sûr je ne puis

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contraindre ma fille à épouser contre son gré ce généreux fils d’Érin... Ça ue se voit que dans les comédies ; mais je puis du moins tout aplanir en vous assurant mon concours pour éviter des formalités dangereuses...

— Revenons à la pension que vous voulez bien accepter de votre fille, repris-je en l’interrompant d’un ton si ne. qu’il y devina la colère qui commençait à me gagner.

— Cinq mille francs par an, en viager, répondit-il laissant tomber ces mots comme une concession de sa bienveillance.

— Vous les aurez!... Maintenant je suppose que nous n’avons plus rien à nous dire. Mon notaire réglera cette question avec vous, et vous remettra le titre en forme de cette rente, qui vous sera payée par lui à partir du jour du mariage de votre fille.

— Monsieur le comte prévoit tous mes scrupules, et sa délicatesse me touche, répondit-il d’un air 'pénétré. Cela dit, je puis l’assurer qu’il trouvera en moi les sentiments d’un père...

— J’ajouterai à ce sujet quelques mots, repris-je, interrompant de nouveau son expansion, c’est que, en quelque lieu que j’habite avec ma femme, cette pension cesserait d’étre payée, si le hasard vous y faisait séjourner en même temps que nous

- L’amour aime le mystère dit-il de sou air le

plus indulgent. J’ai été jeune aussi... Entendu !...

Je te passe la péroraison fleurie que crut devoir ajouter le personnage. Je souffrais trop dans mon orgueil pour ne point m’armer de patience en ce débat. Je formulai mes conditions... Bref, grâce à la pensée de Viergie, cette fois encore le Marulas sortit par la porte.

Quand j’arrivai à la Mornière, je trouvai Viergie inquiète. Elle m’attendait à la fenêtre du salon, et, dès qu’elle m’aperçut, elle vint au devant de moi sur le seuil de la vérandah. Ma tante et Geneviève étaient là, je ne pus lui parler, mais au rayonnement de joie qu’elle surprit dans mes yeux, elle devina que j’étais porteur de bonnes nouvelles. Je lui tendis la main, elle me donna la sienne en rougissant un peu, et ce fut tout; mais jamais émotion plus pure et plus pleine n’avait agité mon cœur que celle que je ressentis à cette simple et confiante étreinte qui disait sans un mot de nos lèvres que nous étions désormais fiancés. Jamais plus sereine volupté n’avait enivré mon âme que ce pudique regard à demi voilé sous ses longues paupières.

— Accourez donc, me dit ma tante, voici Geneviève qui

JEAN DE CHAZUL

vous réclame pour achever le croquis du château. 11 parait

que vous ôtes indispensable, et qu’elle ne peut rien foire,

si vous ne lui tracez la perspective.

— Mais, puisque Jean doit me donner une leçon, dit Geneviève. Les filles ne savent pas les mathématiques!...

Quelques instants plus tard, nous étions tous installés sous les marronniers en face du château. Grâce au babil de Geneviève, je pouvais m’isoler dans mes pensées en contemplant Yiergie, suavement radieuse. Le doux mystère qui nous faisait rêver tous deux et unissait nos âmes me plongeait dans un ravissement ineffable. Quels regards ! quels sourires ! Que de charmes à cette adorable contrainte où nous devinions un aveu dans le mot le plus indifférent ! A un moment, elle se pencha derrière moi pour regarderie dessin de Geneviève... J’entendis les battements de son coeur

Le lendemain, avec le jour, j’étais aux roches à l’attendre. Elle arriva bientôt dans ses habits de paysanne, qu’elle appelait son uniforme de charité. J’avais moissonné un bouquet de bruyères que je lui donnai, en souvenir de notre première rencontre. Elle comprit que je voulais remonter au delà de sa condition nouvelle et renouer mon amour à ce passé dont le souvenir avait pesé sur son esprit, le jour où elle m’avait interrogé pour savoir si elle était digne de sir G lare ce.'.

— Ainsi, c’est donc vrai, dit-elle, je ne rêve pas ?...

— Je vous aime, ma Vicrgie, répondis-je, voilà ce qui est vrai.

Je lui appris alors qu’elle n’avait plus rien à redouter du côté de Marulas, qui devait ce jour même signer chez Langladc les actes nécessaires à notre mariage.

— Il était écrit là-haut que vous deviez m’acheter comme une esclave !... dit-elle rougissante et avec un adorable sourire... Esclave serai-je donc, mon doux maître!

Le jour même, j’écrivis à mon oncle un récit détaillé des grands événements survenus et qui allaient changer nos projets et ma vie. Je lui devais d’autant plus de déférence que je n’avais pas besoin de le consulter. Le mariage, tu le sais, est sa béte noire; j’usai donc, pour le préparer à cette nouvelle, de plus d’habileté qu’il ne t’en faudrait pour conclure un traité avec tous le3 Hî >.ïmios réunis... Bref, je brûlai mes vaisseaux.

Non, René, tu ne sais rien du bonheur! Rien de notre vie folle et de nos passions aventureuses n’a pu te donner la notion pâlie de cette ivresse du coeur et des sens que je ressentais, avec une intensité dont je fus presque effrayé. Après une existence virile et hasardeuse, après le désillusionnement des hommes et des choses qui m’avait rendu sceptique, après m’être cru supérieur au troupeau vulgaire, roué, blasé, fatigué de jouissances brutales, je

découvrais tout à coup en moi un fonds do sensations vierges, de désirs et d’enthousiasmes inconnus...

Souvent j'accompagnais Viergie dans ses excursions du matin. Nous n’osions pourtant nous rencontrer chaque jour, de peur de faire jaser nos Provençaux, et dans ces entrevues presque furtives s’épanchaient nos cœurs, contraints à la réserve partout ailleurs. Nous en rapportions chaque fois un de ces mille bonheurs des amoureux, un de ces mots insignifiants pour d’autres, mais qui avaient pour nous le sens intime d’un aveu; ce charmant mystère était plein de ravissements. Depuis que j’étais assuré de notre avenir, ma passion tourmentée s’était changée en une sorte de tendresse grave et confiante; je sentais uu but plus sévère à ma vie... Viergie portant au front l’auréole de l’amour avait je ne sais quelle grâce languissante et voilée qui la transfigurait, et je tremblais pour notre secret... Enfin Langlade m’apprit que les conventions avec Marulas étaient signées; puis une lettre de l’amiral arriva .. Tu penses si je l’ouvris avec anxiété... C’était une de ces épitres que tu connais. Il était furieux de ma défection... Puisqu’il le fallait, il en prenait son parti, non sans me cribler d’ironies sous lesquelles en somme se cachait son affection... Pour conclure, on pouvait résumer sa bordée par ces mots : « Tous les mariages sont

l>ons quand ils ne sont pas mauvais... Tu es assez sage

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