‹ Jean dé ChazolChapitre 2 sur 5 · SIS · texte numérisé non relu

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pour risquer une folie, assez fou pour rencontrer par hasard un acte de sagesse... C’est toi qui es amoureux et c’est toi qui épouses... Prends donc femme, si c’est là ton plaisir!... » Il promettait de venir à Chazol pour la cérémonie devant le maire et devant le curé.

Mon acte de soumission envers l’amiral accompli, il ne restait plus qu’à formuler à ma tante ma sollicitation à la main de Viergic. N’eussé-je point été conlident des révélations de la Mariasse, une telle forme m’eût été encore imposée par un devoir de respect envers la protectrice de ma fiancée. Je fus tout surpris de voir Viergie inquiète de cette simple démarche, et je la raillai.

— Tout m’effraie, me dit-elle. Il me semble que je vis dans un songe enchanté, et j’ai peur qu’un méchant génie ne vienne tout à coup m’éveiller.

— Enfant, repris-je doucement, d’où peut vous venir cette crainte?...

— Oh! non... vous ririez de moi, si je vous le disais.

— Eh quoi ! cette puérile faiblesse a-t-elle donc une cause raisonnée?

— Ne m’interrogez pas à ce sujet, reprit-elle troublée, j’aurais honte de confesser une ridicule superstition.

— Un secret! m’écriai-je en riant; déjà? — J’insistai, elle se défendit; mais il n’est point de réserve de pensée qui ne semble un dol en amour, sa résistauce même m’in-

quiéla. Je lui reprochai son manque de confiance, je la pressai tant qu’elle comprit que j’étais tout prêt à m’imaginer quelque terrible secret.

—Eh bien! dit-elle hésitante... mais no me grondez pas!...

— Parlez donc, ma chère Viergie, au nom du ciel, vous

m’efTrayoz à votre tour!

— Eh bien ! reprit-elle, ma mère,... ou du moins la pauvre femme qui m’en a servi... croyait lire dans l’avenir.

— Elle était sorcière, dis-je au premier mot; je l’avais toujours soupçonné.

— Vous voyez que vous vous moquez, dit-elle à demi riante, à demi boudeuse.

— Non, pardonnez-moi, j’ai tort, et voyons les effets de sa science magique.

— Magique, oui, monsieur, et vous allez bien le voir, esprit fort... Elle m’a prédit, quand j’étais tout enfant, qu’un jour viendrait un beau seigneur d’un château voisin, que je rencontrerais sur mon chemin et qui m’aimerait..

— En vérité ! m-écriai-je. La digne femme, elle avait vraiment la seconde vue!... Je le jure maintenant du fond de mon âme... Quoi! c’était là cette prédiction sinistre ?

— Ce n’en est que la première partie, reprit-elle, et c’est précisément parc» qu’elle a l’air d’être accomplie que je m’effraie de la seconde...

— Mon Dieu, qu’a-be.Ile ajouté?

— Oui, rira pour dissipez ma peur, dit-elle un peu rassurée.

— Vite, le complément de la prophétie!

— Eli bien ! vous comprenez, continua-t-elle avec un accent de candeur adorable, qu’en grandissant je lui ai fait souvent répéter sa prédiction et que je lui ai donné un sens... Je l’ai interrogée alors sur ce beau seigneur que je croyais déjà voir en imagination comme du temps où les rois épousaient des bergères... Elle m’a toujours répondu que je lui appartiendrais, mais qu’il ne serait pas mon mari...

— N’est-ce que cela? m’écriai-je avec un vrai soupir d’allégement.

— Méchant! N’est-ce pas terrible? Songez-vous à ce que vous me dites là? N’étes-vous donc pas ce beau seigneur qui devait m’aimer?

— C’est moi qui vous aime ; mais ce n’est pas moi que vous deviez rencontrer, voilà tout, dis-je en riant et comprenant tout à coup le manège de la sorcière.

— Comment, reprit-elle avec un sourire ingénu, c’était ce pauvre sir Clarcnce?... Mais cela devient obscur.

— Au contraire, ma Viergie, ajoutai-je, car rien de toute cette histoire n’était prédiction ; c’était simple prévoyance de faits à venir que le passé rendait presque inévitables... Ce seigneur... c’était le marquis de Sénozan,

votre père, à qui l’on croyait un jour vous rendre, à qui vous deviez vraiment appartenir... mais que vous ne pouviez épouser.

Mon entretien avec ma tante n’eut certes rien d’embarrassant ni de solennel, grâce aux termes où nous en étions. A part l’étonnement où la plongea cette nouvelle, je ne pouvais qu’être assuré d’un bon accueil à ce projet qui allait consacrer la situation de Viergie et légitimer en quelque sorte ses droits, en lui créant un titre dans la famille. La tendresse tourmentée de la mère pour cette enfant qu’elle ne pouvait, qu’elle n’osait presque appeler sa fille, devait trouver dans cette union la fin de ses perplexités. En devenant ma femme, Viergie restait auprès d’elle. Nous n’avions point à discuter de conventions, ma tante confirma donc mes vœux. Cependant, pour tout dire, je fus surpris de remarquer une espèce de trouble dans sa joie, comme si elle eût douté de la profondeur des sentiments qui me déterminaient à ce mariage. Je l’interrogeai affectueusement, comme un fils,

— Ne prenez point ombrage de ma tristesse, réponditelle avec cette force de volonté qu’elle savait garder dans ses dures épreuves. J’ai passé une nuit cruelle auprès de Geneviève.

— Est-elle malade?

— Oui, depuis quelques jours elle souffrait sans le lais-

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ser voir, de peur de m’inquiéter ; mais hier soir, après votre départ, elle a eu une crise nerveuse qui m’a épouvantée, et j’attends le médecin.

L’indisposition de Geneviève n’était heureusement rien de grave; pourtant elle fut deux ou trois jours saus quitter la chambre, et je vis à peine Yiergie, qui resta une partie de ce temps auprès d’elle avec ma tante. J’en profitai pour me rendre chez Langladc et conférer avec lui sur les préparatifs de notre mariage et sur le contrat. Le deuil de Viergie suffisait pour nous épargner la pompe d’une noce provençale et pour réduire la cérémonie aux stricts actes officiels. Tout fut bientôt réglé. Une lettre avait été expédiée à sir Clarence. Nous n’eûmes donc plus qu’à nous abandonner à cette douce saison des fiançailles, si pleine de charmes et d’espoirs radieux. Geneviève, remise d’un accès de fièvre qui n’avait aucun caractère alarmant, fut cependant contrainte à un repos de quelques jours au château. Sur son insistance, nous continuâmes et reprîmes bientôt sans elle nos courses quotidiennes. Accompagnés d’André, nous partions, Viergie et moi, ravis de jouir en liberté de cette adorable solitude à travers les bois. Nous nous redisions nos émotions et nos tristesses passées, qui rendaient plus vives nos joies présentes. Que te dire?... J’aimais, je croyais.'..

A cette béatitude dont je n’avais jamais soupçonné les

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ivresses, il me. semblait qu’une nouvelle âme venait de naître en moi. Un chagrin pourtant faisait oinbresur notre bonheur. La pauvre Geneviève, bien que toute crainte eût disparu, avait gardé de son indisposition une sorte de langueur qui nous attristait tous au château. Viorgie surtout en paraissait très-frappée, et j’avais peine à combattre une préoccupation douloureuse qu’elle ne parvenait pas à me cacher. Par instants, on eût dit qu’un pressentimen l’effrayait, comme si quelque péril inconnu l’eût menacée. Je m’efforcais de la railler sur ce que j’attribuais à un reste de crédulité aux prophéties de la Mariasse. Je dissipais le nuage, mais il reparaissait bientôt. — Que voulez-vous, disait-elle, je n’ai l’habitude du bonheur que depuis si peu de temps... Il faut que je m’y accoutume !

J’en étais là quand un matin, comme je me levais, j’entendis un bruit soudain dans mon antichambre, puis la voix de Toby essayant de mettre une sourdine à une autre voix sonore et joyeuse que je reconnus aussitôt. C’était Miro, arrivant comme une bombe, précédant de deux jours ta lettre, qui m’annonçait son retour et que tu avais

adressée à Paris. J’ouvris ma porte. — Comment, c’est toi ! m’écriai-je, entre donc !

En m’apercevant et voyant que je lux tendais les bras, Miro s’élança, Toby fut presque renversé au passage. Tu devines l’embrassement de ce loyal et brave garçon, qui, n’osant s’appeler mon ami, s’appelle toujours de lui-même mon chien, pour marquer que sa peau est à moi, comme il dit.

— Ah! mon commandant, mon commandant! disait-il d’une voix qu’il ne pouvait assurer... Ma foi, tant pis!...

C’est bête, mais je pleure !

Et scs yeux vraiment étaient pleins de larmes.

— Tu arrives ?

— Depuis une heure je suis ici... Le temps seulement; de voir le père, et me voilà... Mais laissez-moi donc vous regarder... Vous avez l’air de porter le soleil de la Provence dans le cœur!... Nous y voilà! Vous ne m’attendiez pas!

— Non.

— Le commandant René vous a annoncé mon retour par une lettre. Il parait que le paquebot a flâné.

— Mais comment se fait-il... et quel bon hasard te ramène ?

— J’ai été blessé, ça s’est compliqué... On m’a mis sur le premier navire en partance, ce qui m’a guéri, et me voici auprès de vous !

JKAN DE CHAZOL

Ta connais trop rattachement qui me lie à cet unique compagnon de mon enfance pour que j’aie besoin de te dire la joie franche que j’éprouvais à le revoir. Il y a entre nous mieux peut-être que de l’amitié. Je l’ai vu se jeter au devant des coups dans la mêlée pour me couvrir de son corps. Son fanatisme pour moi touche à l’héroïsme.

— Nous y sommes! répétait-il. Voilà le parc!... et le château!... et le clocher !... et vous!... C’est moi qui ne navigue plus à un autre bord que le vôtre! Regardez-moi ra!

Et il me montrait ses galons tout neufs de premier maître et scs médailles étalées sur sa poitrine.

— Ma foi, mon pauvre Miro, dis-je en riant, je crois que nous ne naviguerons plus,

— Ah !... C’est donc vrai que vous allez faire de la politique ?...

— Je te conterai ça, répondis-je, achevant de m’habiller. Tu vas loger ici...

— Je crois bien! j’ai déjà dit à Toby de me faire préparer mon ancienne chambre.

Inutile de te dire si nous parlâmes de toi. Pendant le déjeuner, il me raconta ta dernière expédition dans les terres... Et ma foi, si tu n’es pas encore amiral, c’est que Miro n’en a pas le brevet dans sa poche... Il ne te manque que cela !

Mais l’heure de partir pour la Mornière était venue. Je

me préparai à sortir. — Est-ce que nous chassons? me demanda-t-il.

— Non, répondis-je, je vais chez ma tante de sénozan. Je t’emmène, si tu veux.

— Ah!... reprit-il en se grattant l’oreille. Ma foi, si ça vous était égal, mon commandant, j’irais un autre jour, et je profiterais de l’occasion pour faire une pointe jusqu’à Séverol.

— A ton aise.

Nous partîmes ensemble. Tout l’enchantait, et je retrouvais en lui ces bonnes et saines émotions du retour au pays natal que j’avais éprouvées.

— Alors nous quittons le service ? me dit-il, revenant à un mot que j’avais laissé échapper et comme nous arrivions à l’allée de la Mornière.

— En serais-tu bien fâché ?

— Que non ! répondit-il.

— Est-ce que tu aurais aussi des projets politiques ?

— Oh ! oui, et de fameux. Je vous dirai ça demain, mon commandant.

Il partit rayonnant, et je l’entendis chanter un refrain en patois, comme s’il eût eu besoin d’exhaler tout haut la joie qu’il ne pouvait contenir.

C’était la premièrefois depuis nos fiançailles que j’arrivais si tard à la Mornière, et je trouvai Viergie tout anxieuse. Il

JEAN UE Cil A ZUL

un* fut facile de m'excuser en annonçant le retour de Mira. Pourtant je vis bien qu'elle faisait elTort pour me pardonner mon retard; mais il y p dans toute querelle d'amoureux un charme si doux, que je ne m’effrayai pas trop de ses alarmes.

— Peureuse! lui dis-je. J’ai reçu hier soir une lettre du curé qui m’apprend que demain au prône il publiera le premier ban de notre mariage. Préparez-vous à entendre votre arrêt.

Cependant la journée fut triste, Geneviève était plus souffrante, et Viergie me semblait atteinte d’une inquiétude singulière. Je revins plus tôt que de coutume à Chazol. Comme j’entrais dans ma chambre, j’aperçus Miro qui m’attendait. Il était assis, les coudes sur la table et la tète appuyée dans ses mains.

— Quoi! tu es là? lui dis-je. Tu dois être fatigué du voyage?

En entendant ma voix, il se leva. Je remarquai qu’il était d’une pâleur effrayante.

— Que t’arrive-t-il? m’écriai-je.

Il me fit un signe en désignant Toby du regard. ,Te congédiai mon valet de chambre. Nous restâmes seuls.

— Maintenant parle, qu’y a-t-il?...

— Il y a qu’il m’arrive un fameux coup, mon comman-

dant! Je vous attendais justement pour savoir ce qu’il en est, car vous pouvez tout de suite me renseigner.

— Sur quoi?

— Voilà la chose, dit-il. Ce matin, en vous quittant, jé m’en suis allé à Séverol pour annoncer mon retour à... quelqu’un qui me tient bien au cœur depuis les quatre mois que j’ai passés ici il y a deux ans. Je ne vous avais jamais conté cette affaire, parce que vous auriez voulu naturellement me renvoyer ici, et je ne pouvais pas vous laisser tout seul en Chine. Me marier un an ou deux plus tôt, ce n’était pas une affaire.

— Ah ! c’était un mariage?

— Oui. Pour lors, reprit-il, j’avais la parole de ma promise, elle avait la mienne, j’étais bien tranquille; mais voilà que tantôt, en arrivant à sa maison, je ne trouve plus personne... Je m’informe, on me dit que la mère est morte, que la fille est devenue un demoiselle, et qu’elle demeure au château de la Mornière.

— Viergie!... c’est Viergie!... m’écriai-je atterré.

— Oui!... Vous pensez la peur qui m’a pris quand on m’a dit qu’elle vit au château comme chez elle... qu’elle monte à cheval avec votre cousine, et que de plus il y a un lord anglais qui demande à l’épouser... J’ai cru que j’allais tomber tout de mon long en entendant ça, comme si je recevais un boulet. Depuis cet instant-là, je ne vis

plHS... J’essaie de me dire qu’on m’a menti et qu’elle ne m’a pas oublié... et puis je pense que si elle est riche je ne peux plus songer à elle... Enfin je vous ai attendu pour savoir de vous ce qui en est, et je suis bien malheureux !

En l’écoutant, je me sentais devenir aussi pâle que lui, et tout mon sang reflua vers mon cœur. — Viergic! répétais-je... Elle s’était engagée à toi?

— Dame ! j’avais son serment, et j’y comptais comme sur mon salut !

En me voyant si ému, Miro devina un malheur. — C’est donc vrai tout ce qu’on m’a dit ? me demanda-t-il d’une voix altérée.

Sa douleur fit heureuse ment diversion à la mienne, mes idées m’échappaient comme si j’eusse été frappé d’hallucination. Viergic!... J’étais anéanti par cet éclat de foudre, il me regardait cfTaré.

— C’est vrai alors? reprit-il. •

— Oui, c’est vrai, elle est au château, dis-je. ne sachant que répondre.

— Voyons, mon commandant, je suis un homme, ditesmoi ça hardiment... L’Anglais, c’est vrai aussi?

Je n’osai lui dire la vérité. Nos projets en effet étaient jusqu’alors restés assez secrets pour qu’il n’en eût point encore été parlé dans le pays. Je songeai qu’avant de rien

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résoudre ou pour lui ou pour moi il fallait d’abord amortir le coup qui devait l’accabler.

— Écoute, lui dis-je, tu sais que je n’ai jamais hésité à me ronfler à toi. Je vais te révéler un secret d’où dépend mon honneur, le repos de Viergie et le repos des miens.

— Parlez, s’écria-t-il.

— Viergie est venue habiter au château de la Mornière parce qu’il lui appartient légitimement, parce qu’elle est la fille de la marquise de Sénozan.

— De la marquise?... Du marquis, vous voulez dire ; on le sait bien !

Je lui révélai alors la confession de la Mariasse avec toutes ses conséquences graves. Il en fut atterré.

— Il faut que ce soit vous qui me le disiez pour que j’y croie, reprit-il en courbant la tète sous le poids de son désastre... Eh bien! mais je suis perdu! Qu’est-ce que je vais devenir à présent ? ajouta-t-il.

Je n’eus pas le courage de lui répondre; mille pensées contraires se heurtaient dans mon cerveau, le soupçon, la pitié, la colère... Viergie m’avait trompé en me faisant croire que j’étais son premier amour. Que s’était-il passé entre elle et Miro? Je n’osais l’interroger. Je sentais qu’une explication complète avec lui était impossible en ce moment. Il avait compris que la fatalité des événements ne lui laissait aucun espoir, les réflexions de la nuit

allaient dissiper ce qui lui restait encore de doutes, et moi j’avais besoin d’être seul avant de me résoudre à lui tout confier. Il crut, comme je gardais le silence, que j’avais tout dit, et en me voyant si troublé il se méprit sur mon émotion.

— Voilà que j’arrive maintenant pour vous jeter dans l’ennui à cause de moi, reprit-il. Eh bien! mon commandant, il ne faut pas trop vous chagriner de mon guignon. C’est bien fini, n’est-ce pas? On n’y peut rien faire? C’est rude ; mais quand vous vous tourmenteriez, ça ne changerait rien. Je ne peux pas même lui en vouloir... Dormez par là-dessus et n’y pensez pas, ajouta-t-il en se levant

Je n’osais lui dire un mot de consolation. Il était ahuri de douleur et titubait comme un homme ivre. Je le conduisis jusqu’à sa chambre ; je l’aidai à se déshabiller, il ne s’en aperçut qu’au bout d’un instant.

— Et bien ! voilà que vous allez me soigner comme quand je me suis cassé la jambe, dit-il. Je ne veux pas de ça, commandant.

— Allons, couche-toi, tu es brisé.

Il obéit, et, pliant sa veste avec le soin d’un matelot:

— Ah ! mes pauvres galons dont j’étais si fier, dit-il, vous voilà bien venus !

Quand je me retrouvai seul et que je me pris à songer, je ne pus d’abord débrouiller le chaos de mes pensées. Ce

qui m’arrivait était tellement en dehors de toute prévision qu’il me fallait l’évidence pour ne point croire à quelque erreur. J’essayai de me persuader un instant que Miro avait pu confondre avec Viergie quelque autre fille du même nom.... Mais quelle apparence qu’il se fût abusé? La maison lui était connue. Les gens qui lui avaient parlé étaient ses amis sans doute. Ils lui avaient annoncé que la mère était morte, que la fille était à la Mornière. Il ne pouvait s’y tromper, j’en avais pour preuve son désespoir! Et puis n’était-ce point un fait des plus simples?... Il était du pays, il avait passé deux congés chez son père, il était impossible qu’il ne connût pas Viergie comme tous les gens du lieu... Il l’avait aimée... Et elle?....

A cette pensée, je sentais se creuser en moi un vide comme si mon âme m’échappait. J’éprouvais l'effarement du vertige. L’ombre m’environnait tout à coup, et j’entrevoyais confusément des dissimulations, des duplicités indignes. Viergie m’avait dupé, son amour n’était plus que mensonge ; elle avait trahi ce pauvre garçon naïf ou elle me trahissait, moi, en gardant sa pensée, et je n’étais,

comme Glarence avait failli l’étre, que l’instrument de son

ambition, qui sait? peut-être de sa cupidité! La passion ne se meut que dans les extrêmes, je passai une horrible nuit. Mon bonheur n’était plus que ruines.... Sans doute depuis quelques jours elle avait été avertie du retour de

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Miro. Je comprenais maintenant ces craintes et ces pressentiments que comme un niais j’attribuais à son anxieuse tendresse, à son éblouissement d’un bonheur inespéré....

Je me rappelais avec acharnement ce passé que j’avais voulu effacer de ma raison: mes scrupules, mes combats, v

mes révoltes, à l’idée de donner mon nom à cette fille étrange, dont le charme et l’enivrante beauté me troublaient, dont l’âme m’épouvantait comme un mystérieux abime, en qui, sous l’enveloppe d’un auge, je pressentais vaguement le cœur d’un démon... Les confidences de Miro aggravaient presque jusqu’à l’infamie ce qui s’était passé entre nous. Eh quoi! alors que, prête à se plier aux vils projets de Marulas, elle était venue la nuit chez moi, elle avait engagé déjà sa vie à ce pauvre et loyal garçon qui lui conquérait un avenir à l’autre bout du monde!.... Et elle ne s’était pas résolue à se faire tuer plutôt que de trahir cet amour juré!. ..Que pourrais-je croire d’elle à cette heure?.. Quelle foi me restait-il donc dans l’avenir?

Dés qu’il fit jour, je songeai à avoir une explication avec elle ; mais c’était un dimanche, et ce jour-là elle ne sortait pas avant l’heure de la messe, où elle accompagnait ma tante et Geneviève. Je n’avais donc pas chance de la rencontrer comme d’habitude. Je lui écrivis deux lignes que je lui dépêchai par un de mes gens pour lui dire que je l’attendais aux roches. Je savais qu’elle était toujours le-

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vée le matin avant tout le monde. Grâce à la clé du parc dont elle se servait chaque jour, il lui était facile de venir me rejoindre sans même qu’on la crût sortie. Ce n’était plus l’instant, du reste, des réserves vaines.

J’étais à peine au rendez-vous que je l’aperçus accourant à travers la bruyère humide de rosée. Du premier regard, je devinai son émotion, elle arriva pourtant près de moi le sourire sur les lèvres . — Qu’y a-t-il ? dit-elle. J’accours à l’appel de mon maître et seigneur.

J’avais préparé une longue série de ruses pour forcer ses aveux et lui arracher les preuves de sa perfidie... En entendant ces mots, en voyant ce sourire, l’indignation me lit oublier toute prudence.

— Il y a que j’ai vu Miro, lui répliquai-je, feignant de ne point voir la main qu’elle me tendait, et qu’il m’a tout dit !

. — Ah ! dit-elle, pauvre Miro !

— Pauvre Miro, en effet ; mais il m’a tout avoué, vous dis-je, ajoutai-je d’un ton d’ironie qui me déchirait le cœur.

Elle me regarda avec un étonnement profond, comme si elle n’eût point compris ma colère.

— Et qu’en avez-vous conclu? reprit-elle inquiète.

— J’en ai conclu que vous l’avez d’abord oublié et trahi pour moi, comme vous alliez ensuite me trahir et

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m’oublier pour Clurence, que vous avez finalement abandonné pour revenir à moi... J’en ai conclu qu’il en est au moins deux parmi nous que vous avez trompés!

A ce mot, elle fit un geste douloureux. — Jean, prenez garde! dit-elle... Vous me frappez cruellement, et vous me faites bien mal.

— Mais que me direz-vous enfin pour me rendre la confiance? Avez- vous eu du moins la loyauté la plus vulgaire en me dévoilant votre passé? Eh quoi ! vous aviez engagé votre foi, et je l’apprends à cette heure d’un malheureux qui croyait en vous, qui revient le cœur plein d’espérance!... Voyons, justifiez-vous, si vous le pouvez!

Je vis passer dans ses yeux un de ces éclairs fauves qui ressemblaient à de sombres flammes.

— Me justifier?... dit-elle. Ce mot est de trop, Jean. Si nous en sommes là, adieu.. . Nous n’avons plus rien à nous dire.

Son calme m’exaspéra ; je la saisis par le bras pour l’empêcher de. partir. — Non, vous parlerez ! m’écriai-je.

Elle me regarda en face d’un air de résignation orgueilleuse.

J’eus honte de ma violence; je lâchai sa main. — Eh bien! un mot du moins qui me fasse encore douter... I)ites-moi qu’il s’est abusé,... qu’il m’a menti.

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— Mentir ! Miro ? s’éeria-t-elle en relevant la tête. Vous ne le croiriez pas.

— Ainsi, c’est vrai, vous m’avez lâchement trompé? Vous l’avez aimé.

— Oui, c’est vrai, je l’ai aimé, répondit-elle sans abaisser son regard.

— Et vous l’aimiez encore sans doute en m’épousant ? ajoutai-je.

Elle ne lit pas un mouvement. Son visage resta impassible. — Pauvre Jean ! dit-elle. Ce mot veut être une insulte. Elle est bien inutile pourtant, car vous me trouveriez indigne si je rougissais de lui à présent.

— Vous osez me tenir ce langage ? m’écriai-je. Je sui* curieux de savoir ce que vous allez lui dire, à lui.

— A lui ! répondit-elle. Oh ! je ne suis pas inquiète. Je n’ai pas besoin de guide ici,.. Je n’ai pas peur de me heurter à quelque subtilité inconnue, à quelque convenance de votre monde. Miro est un paysan, nos cœurs parlent la même langue, et je suis sûre que ma conscience ne peut s’égarer avec lui et qu’il me comprendra... Quant aux reproches que vous me .faites, repritelle toujours calme, si vous avez le droit de me les adresser, mon instinct me dit que je ne les mérite pas.

— Eh quoi! ne m’avez-vous pas fait un mystère de ce passé? Qui trahissiez- vous donc enfin, lui ou moi?

J K AN DF, CHAZOL

— Nos relations auront été pleines d’orages, Jean, ditelle avec un sourire d’amertume, car voici la troisième fois que vous me laissez voir votre mépris. Il faut que ce soit la dernière ! Je vais vous répondre, puisque la foi que vous avez en ma loyauté est si fragile. Aussi bien ce sera ma justification , comme vous voulez bien l’appeler.

Cette assurance me jeta dans un profond étonnement. — C’est une absence complète de sens moral, me disais-je.

— Voici donc l’histoire de ces trahisons, reprit-elle en laissant tomber ce mot de ses lèvres avec uue hauteur dédaigneuse. Un jour, je n’avais pas quinze ans, c’était à la fête de Séverol, je rôdais sur la place du village autour de la danse, regardant avec envie les heureux. Je n’osais m’approcher trop, de peur qu’on ne me renvoyât. Vous le savez, ma mère, — j’appelle ainsi celle qui l’était alors, — avait la réputation d’avoir le mauvais œil * l’homme qui était mon père était honni et méprisé. J’héritais naturellement de ces haines. Cependant, enhardie ce jour-là, j’avais osé me glisser jusqu’au banc des ménétriers, quand une fdle, la Claudie (celle à qui depuis huit jours je porte des secours au mas de l’Oseraie), voulut me chasser. Je refusai de quitter la place. Quelques autres filles s’ameutèrent contre moi ; l’une d’elles appela son

amoureux, qui vint droit au banc, me saisit, m’arracha de la place... et tous applaudissaient quand un garçon s’avança... C’était Miro ; je ne l’avais jamais vu, il arrivait au pays ce jour-là. Je crus qu’il allait aussi me battre, et je fermais les yeux, attendant les coups, lorsque j’entendis ces mots : « Tu maltraites une enfant ! » Puis je me sentis délivrée de la main qui me tenait brutalement, et en ouvrant les yeux je vis étendu sur la terre à quelques pas l’amoureux de la Claudie. Des cris s’élevèrent, d’autres garçons voulaient s’en mêler; mais on n’osait pas s’attaquer à Miro : il les regarda en face, ils se turent... « Prends ma main, me dit-il, et viens! « Je ne bougeais pas. » Mais c’est la Viergie, la fille à la Mariasse! lui criait-on. — Eh bien! la Viergie va danser avec moi, répondit-il, et gare à celui qui lui ferait affront ! » Et sans que j’eusse même prononcé un mot il voulut m’entraîner dans la danse. Moi je fondis en larmes, non de chagrin, niais de bonheur ; c’était la première fois que je me sentais protégée. Voilà comment je connus Miro. Les jours suivants, je le revis, et pendant tout le temps qu’il resta chez son père il vint chaque matin à l’endroit où je paissais mes chèvres, et nous causions... La veille de son départ, il me demanda si je voulais être sa femme... Sa femme, moi ! Je crus qu’il se moquait. Moi, la femme de ce beau matelot que tous les garçons redoutaient, que

toutes les filles convoitaient déjà ! Ce ne lut qu’en voyant le chagrin où le jetait ma méprise que je m’aperçus qu’il nu; parlait du fond de sou cœur. « Le veux-tu ? me répétat-il, veux-tu m’altondre jusqu’à la fin de mon service? Tu auras dix-huit ans, et le jour où j’aurai mon congé nous nous marierons. » Que pouvais-je répondre? Cela me semblait un songe... Je répondis oui. Je n’avais pas quinze ans... D’ailleurs il m’eût dit que c’était sa volonté, et me l’eût commandé, qu’il ne me fût pas venu à l’esprit que l’on pût résister à un ordre de Miro. Il me demanda si je l’aimais... Si je l’aimais, mon Dieu! c’était mon premier et mon unique ami! il me fit jurer, je jurai, et il partit heureux, me laissant aussi bien heureuse et surtout bien fière. A son congé suivant, il y a deux ans, il revint. Je tremblais qu’il ne m’eût oubliée. Cette fois-là, je pus à peine le voir : il avait rapporté les fièvres; mais je fus bien contente de savoir qu’il pensait toujours à moi. 11 me dit encore qu’il me prendrait pour femme. L’aimais-je ? Je ne sais si ce que je ressentais pour lui pourrait s’appeler de l’amour, mais jamais sentiment plus sacré n’a fait battre un cœur jeune et ému. J’étais pénétrée d’admiration pour ce dévouement qui m’avait révélé ma force, car je ne me laissais plus insulter... Au reste, encore une fois, ne suffisait-il pas qu’il voulût me choisir?... Il repartit encore, et je ne l’ai plus revu. Pendant les premiers mois après ce

nouveau départ, il m’écrivit trois lettres. .Te ne pus lui répondre que deux fois, il me fallut voler sou par sou à ma mère pour payer la poste ; puis un jour je rencontrai le père Matliurin, qui me dit qu’il savait que son fils m’avait promis le mariage pour se jouer de moi, mais qu’il n’y fallait pas compter, parce qu’il le tuerait plutôt que d’y consentir... et depuis en effet je n’ai plus rien reçu. . .

René, as-tu lu ce récit?... Il faut que je m’arrête, je ne vois plus!... Mes yeux sont noyés de larmes. Devant cette simple et navrante confession, j’eus remords de ma brutalité envers cette pauvre créature que n’avait épargnée nul martyre. Mes jalousies, ma colère, se fondaient dans la pitié. Mes soupçons avaient été lâches, mon amour ingrat, et ces honteuses perfidies dont je l’accusais n’étaient plus que les douloureuses résignations d’une existence torturée par toutes les angoisses. Je m’oubliais pour ne plus songer qu’à ce qu’elle avait dû souffrir, et tandis qu’elle parlait d’une voix calme, comme si ces douleurs n’eussent été que des incidents communs de sa vie, je me sentais rougir d’avoir osé ajouter le poids de mon offense à de telles infortunes.

— Viergie, m’écriai-je, pardonnez-moi d’avoir douté!

Devant son attitude morne, je n’osais plus lui parler de mon amour si prompt à l’accuser.

— Qup voulez-vous que je (lise à Miro? lui demandaije accablé.

— Miro! dit-elle avec amertume. Oh! je ne crains rien de ses reproches. Il me comprendra, lui !

— Mais il vous aime toujours.

— C’est parce qu’il m’aime que je compte sur son cœur.

— Le reverrez-vous donc ?

— Je le reverrai... devant vous! Devant vous et devant ma mère, je lui dirai tout moi-méme.

Il fut convenu que j’amènerais Miro le jour même au château, et nous nous quittâmes sans oser dire un mot de ce qu’il allait advenir de nous.

Comme je rentrais à Chazol, je trouvai Miro qui m'attendait. Avec l’énergie de sa virile nature, il s’était fait un masque résigné. — As-tu dormi ? lui dis-je,

— Hum! pas beaucoup, mon commandant; mais bah ! il ne faut plus vous inquiéter de moi, Ça séchera! comme on dit... Je vous attendais pour vous rassurer.

— Est-ce que tu vas au village ?...

— Oui, je vais retrouver le père à la messe.

i'iî JEAN DE CHAZOL

Je me rappelai tout à coup que ce jour même, au prône, on devait publier le premier ban de juon mariage avec Viergie.

— A la messe! m’écriai-je effrayé. Non, n’y va pas ce matin, Miro ?

— Il le faut, répoiidit-il, c’est justement aujourd’hui la

veille du bout de l’an de la mort de la mère, je ne peux pas y manquer. '

— Non, n’y va pas ! répétai-je vivement.

Il me regarda étonné.

— Dame ! mon commandant, si c’est un ordre, il faudra bien que j’obéisse ; mais ça me ferait de la peine tout de même... Enfin, si vous avez besoin de moi...

— Oui, j’ai besoin de toi. On ira avertir tou père. Demain, je ferai dire une messe exprès et j’irai avec toi...

— Bien sûr que cela lui sera plus profitable à la bonne femme, et je reconnais bien là votre bonté. Pourtant, si vous n’étiez pas trop pressé, je prendrais une demiheure.

Je vis qu’il voulait aller à l’église pour une autre cause et qu'il fallait lui donner d’autres raisons.

— Viergie t’attend ce matin à la Mornière, dis-je.

— Elle m’attend! s’écria-t-il. Est-ce que vous lui avez parlé de moi ?

Celte question me mit mal à l’aise

Oui, uous avons parlé de toi, répondis-je, et j’ai promis de t’amener.

— Mais vous ne m’en aviez rien dit hier au soir ?

— Je viens de la voir à l’instant, repris-je.

— A l’air dont vous me dites ça, ajouta-t-il timidement, je n’ai pas besoin de beaucoup d’efforts pour comprendre que la nouvelle n’est pas bonne. Est -ce qu’elle a’inquiéterait de mon retour pour son mariage avec l’Anglais?...

— Non, non! Elle a confiance en ta raison, en ton amitié... Elle m’a parlé de toi comme d’un ami cher...

— Vrai ? dit-il en fixant sur moi ses yeux humides de joie.

Mais ce ne fut qu’un éclair, il retomba aussitôt dans sa tristesse.

— Il y a des gens qui ne sont pas nés pour la chance, reprit-il en soupirant. La pauvre fille ! qui sait si elle ne regrette pas d’être devenue riche?

Il y avait tout un monde dans ce rayon d’espérance, je me sentis ému de pitié.

Nous passâmes la matinée à Ghazol, et je prétextai des lettres à écrire. Vers midi, nous partîmes pour la Mornière. Quand nous arrivâmes au château, je trouvai le vieux Martin dans l’antichambre ; il me dit que ma tante était au salon avec Viergie. Je compris que l’on avait dû éloigner Geneviève et que nous étions attendus. En traver-

saut le boudoir Miro était pâle, il tremblait, et mon cœur battait à se rompre, Martin souleva la portière et nous annonça. En entrant, j’aperçus Viergie assise sur un divan à côté de ma tante. A la vue de Miro, elle se leva avec un cri de joie et comme pour courir à lui ; mais l’émotion l’étreignit, elle retomba sur son siège, Miro demeurait at terré sur le seuil, n’osant faire un pas, et la contemplant le regard presque égaré, — Mais viens donc ! lui dit-elle les deux mains tendues vers lui.

A ce mot, il se précipita, prit scs mains et tomba à gejioux devant elle éperdu. — Viergie! s’écria-t-il; puis, honteux de ce mouvement, il demeura tout déconcerté. Elle le regarda attendrie, et, l’attirant tout à coup, elle pressa sa tète sur son sein et le baisa sur le front.

— Pauvre, pauvre Miro! dit-elle d’une voix entrecoupée.

Dans cet élan, dans ce baiser, il y avait une tendresse si chaste et si fraternelle que je compris l’indignité de ma jalousie, de mes soupçons. Tandis qu’elle le tenait ainsi embrassé, elle tourna les yeux vers moi, plongeant son regard dans le mien avec une expression de calme et de fierté étrange, comme si elle m’eût défié d’oser suspecter cette effusion de son cœur.

René , il y a dans les spontanéités de l’âme, dans ses transports inattendus, des éloquences que notre vaine raison ne saurait atteindre ni prévoir. A l’idée de cette

JEAN UE CHAZOL 2<3

entrevue, j’avais vaguement songé à une scène froide, embarrassée, pleine de troubles et de rougeurs pour elle. En la voyant si tendre et si hardie, ce fut moi qui me sentis confus. Elle devina sans doute ma pensée, un sourire amer effleura ses lèvres. Jamais reproche plus navrant ne m’avait plus ému. Involontairement je détournai les yeux. Miro ne savait que lui dire, ni comment lui parler. Elle le fit asseoir prés d’elle quand il eut recouvré le calme.

— Mon bon Miro, reprit-elle en secouant la tète avec

mélancolie, te voilà donc revenu ? #

— Oui, mademoiselle, balbutia-t-il. Et... je vous trouve en bonne santé?., ajouta-t-il naïvement.

— Mademoiselle? répondit-elle étonnée. Pourquoi ne plus m’appeler Viergie, et pourquoi ne plus me dire tu?

— Je n’oserais, murmura-t-il en la regardant comme, s’il avait peine à la reconnaître. .. Mon commandant m’a dit que vous me demandiez, ajouta-t-il.

— Je suis bien heureuse de te revoir. J’avais eu peur que tu ne m’eusses oubliée.

— Vous oublier? reprit-il tristement, je n’aurais pas pu, puisque je vous écrivais souvent.

— Tu m’écrivais ! s'écria-t-elle ; mais depuis deux ans je n’ai pas reçu de lettre de toi.

— Depuis deux ans? dit-il étonné à son tour. Je vous

JKAN UK CI1AZOL

en envoyais une chaque fois dans les lettres de mon père...

— Jamais il ne me les a données.

— Ah ! reprit-il d’un ton résigné, je comprends ses raisons! ü’est mal à lui tout de même. Je lui en ferai reproche.

— Alors tu as dû m’accuser aussi?

— Oh ! non, j’arrivais ici avec bien de la confiance! Ce

n’est qu’en apprenant le changement de votre vie que j’ai tout compris. ,

— Est-ce qu’on t’a dit que j’allais me marier ? demandat-elle d’un ton calme.

— Oui, on me l’a dit.

— Et qu’as-tu pensé ? Oh ! tu peux tout dire, ajouta-t elle, comme il hésitait. Parle-moi avec franchise.

— Ah ! ça m’a été une grande peine répondit-il simplement ; mais j’ai été bien obligé de me dire que ça ne pouvait plus être autrement, et qu’à cette heure vous êtes forcée d’obéir aux volontés de madame la marquise.

— Et tu ne m’en as pas voulu ?

— Vous en vouloir? dit-il, comme si ce mot n’eût eu aucun sens pour lui... Ça serait d’un mauvais cœur de regretter le bonheur qui vous arrive.

— Pauvre Miro ! répéta-t-elle attendrie de cette résignation en lui prenant la inain.

— Il ue faut plus y penser, reprit-il. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux que le bonheur soit pour vous que pour moi?

— Tu n’as pas douté un instant, je l’espère, ajouta-telle, que du moins je resterais ton amie l

— Je n’avais pas osé l’espérer, dit-il; mais à présent j’en suis sûr, et ça me fera du bieu de savoir que vous vous souvenez; de moi.

Il y avait tant de simplicité triste dans cette touchante explication, tant de naïve tendresse entre ces deux cœurs confiants, que ni à l’un ni à l’autre il ne leur était venu à l’idée qu’ils pussent s’adresser des reproches ou douter de leur affection.

— J’espère que vous compterez aussi sur mon amitié, Miro, lui dit ma tante. Votre père était dévoué au mien.

— C’est bieu naturel , madame, nous avons tous cette habitude-là. Cela ne m’empêche pas de vous remercier du fond de mon cœur. Il suffisait déjà du bien que vous avez fait à... mademoiselle Viergie.

— Mais parle-moi donc comme autrefois! dit Viergie.

— Non, laissez-moi dire à ma manière, répondit-il en secouant la tête. Je ne pourrais plus... Maintenant je vois bien que vous étiez au-dessus de moi. Il n’y a qu’une chose qui me chagrinerait, c’est si vous, vous me parliez autrement.

— C’est donc vrai que vous allez vivre en Angleterre? reprit-il avec un soupir au bout d’un instant .

— En Angleterre? dit-elle.

— Dame, si vous vous mariez avec un Anglais.

A ce mot, Viergic jeta un regard vers moi. Je compris qu’elle avait cru que Miro savait tout et qu’elle n’avait point prévu cette épreuve.

— Non, non, rassure-toi, ajouta-t-elle, on t’a trompé; il

s’agissait non plus de ce mariage, mais d’un autre qui sans

doute ne se fera pas.

— Viergie ! m’écriai-je effrayé de ces paroles.

— Ne dois-je pas tout lui dire ?

— Qu’est-ce donc ? demanda Miro, étonné de ce trouble entre elle et moi.

— Celui que je devais épouser, Miro , reprit-elle, c’était M. Jean de Cliazol.

’ - M. Jean ?

Je vis sous son teint hélé une rougeur vive lui monter au front, comme si ce coup l’eût d’abord surpris. Son regard embarrassé allait d’elle à moi et révélait un combat de son esprit. — M. Jean ! répéta-t-il.

— Je comprends maintenant, ajouta-t-il un peu confus

en s’adressant à moi, l’ennui que j’ai dû vous causer hier en vous disant des choses... Je ne savais pas vous offenser, mon commandant.

Ge dévouement sans bornes qui, dans la plus affreuse déception de sa vie, songeait encore à s’excuser de m’avoir confié sa peine, me toucha. — Tais-toi, Miro, lui dis-je vivement en lui prenant la main, tais-toi, et pardonne-moi de ne pas t’avoir tout dit à l’instant... Je voulais ménager ta peine.

Le propre de la passion , René, c’est d’obscurcir la raison, je le sais. Toi, qui juges froidement toutes ces agitations, tu me crois insensé sans doute... Que te dirais-je? En relisant ce récit, il me semble parfois ne plus me reconnaître, comme si la plupart de mes actions s’étaient accomplies dans le délire. Es-tu sage? suis-je fou ? Je l’ignore. Cet amour, supérieur à ma volonté, me domine, m’entraîne, m’aveugle par instants. On dirait qu’un levain de stupide orgueil, ou je ne sais quelle misérable défiance, me pousse à détruire mon bonheur en blessant l’âme de Viergie, à l’offenser par mes craintes.

Quand Miro fut parti, ma tante nous laissa seuls, elle et moi. J’étais si troublé par le tumulte de mes sentiments que je demeurai muet devant elle.

— Vous savez tout à cette heure, Jean, me dit-elle le regard encore hu m idc, su r cette trali ison dont vous m 'accusiez . . .

— Viergie, m’écriaï-je ému, je ne trouve qu’un mot : pardon !

— Oh ! je vous ai déjà pardonné, dit-elle en secouant la

JEAN DR CHAZOL

tête avec tristesse, car, je l’ai compris, j’ai eu tort aussi de ue point vous confier cet innocent mystère de ma vie ; mais je ne croyais pas, je vous le jure, que j’eusse à voas en rendre compte. J’avais aimé Miro comme un ami qui m’avait protégée. D’après les paroles du vieux Mathurin, et ne recevant plus de lettres, j’avais pensé qu’il m’avait oubliée, voilà tou l. Je ne l’accusais même pas. Quel reproche eussé-je pu lui faire?... A quoi bon trahir un secret qui était resté entre lui, son père et moi , et dont la révélation eût peut-être été pour lui une cause d’ennui, s’il eût épousé une autre fille ? Je n’en avais jamais rien dit à personne, parce que l’on se fût moqué de moi. Deux années avaient passé sur cette déception quand je vous rencontrai.

— Ah ! ne me dites rien de plus, m’écriai-je, je suis un insensé. Je n’ai qu’une excuse, c’est que je vous aime, Viergie, que je veux toutes vos pensées, toute votre âme. Si vous saviez ce que j’ai souffert en doutant de vous !

— Vous n’aurez épargné aucune blessure à mon orgueil, Jean, dit-elle avec une froide amertume, et l’estime aura été si lente à vous venir que je me demande ce que vous pouvez aimer en moi. Vous n’avez point songé que ces doutes, trop souvent renaissants, me rappellent d’une façon cruelle que vous m’élevez jusqu’à vous.

En rentrant le soir à Chazol, comme la veille, je trouvai

JEAN DE C HAZOL

Miro qui m’attendait. — Excuscz-moi, mon commandant, me dit-il, si je vous dérange encore; mais j’ai besoin de vous demander un conseil.

— Parle, répondis-je. Ne sais-tu pas que tu ne me déranges jamais?...

Malgré l’égoïsme de la passion, j’éprouvais, je l’avoue, une indicible géue avec ce pauvre garçon, si noblement résigné à la fatalité qui le frappait. Je sentais qu’une franche explication était nécessaire.

— Voilà, mon commandant, reprit-il. Vous pensez bien que les bonnes paroles que j’ai entendues aujourd’hui ont beaucoup changé mes idées d’hier. En voyant ce que mademoiselle Viergie est devenue et comme elle m’a reçu, j’ai bien été forcé de comprendre, mieux que par tous mes raisonnements, que je lui ferais offense en songeant encore à ma folie. Ça ne pouvait s’excuser qu’au temps où elle avait besoin d’étre défendue... Pourtant je suis tourmenté, parce que je vois bien que je vous ai fait du chagrin sans le vouloir.

— Tais-toi, lui dis-je vivement, et ne regrette rien. Je, . n’ai de chagrin qu’à cause de toi.

— C’est comme ça, si vous le voulez!... Vous dites mieux que moi ce que je pense; mais, que ce soit d’une façon ou d’une autre, on n’y peut rien. Malgré ma tristesse, je sens bien que je serais un gueux si j’osais re-

gretter le bonheur qui lui arrive... et à vous aussi... D’un autre côté, il ne faut pas que je vous sois une gène... Tout cela veut dire qu’il est nécessaire que vous me permettiez d’aller passer quelque temps à Toulon.

— Tu veux me quitter? dis-je ému, et devinant ce qu’il y avait de délicatesse dans sa résolution.

— C’est pour moi que je vous demande cela, reprit-il en détournant la tête. Bien sûr je me suis fait une raison ; mais... j’ai besoin de changer d’air enfin!

Il eût été cruel de le dissuader de ce projet, qui, je l’avoue, répondait à mon secret désir. Nous étions dans une situation impossible et dont nous devions sortir à tout prix. Il fut conveuu qu’il partirait.

— Faudra-t-il aller dire adieu à... mademoiselle Yiergie? me demanda-t-il.

— Elle t’en voudrait, sans doute, si tu n’y allais pas.

Le lendemain, à mon lever, j’appris que Miro était déjà sorti. Une heure après, je le vis arriver.

— Je viens prendre vos commissions, me dit-il.

— Tu pars aujourd’hui?

— Oui, mon commandant, à moins pourtant que vous n’y mettiez contre-ordre.

— Non, suis ta volonté, dis-je, comprenant que son séjour à Chazol devait être pour lui une souffrance.

— Eh bien! mon sac est prêt; si vous le permettez, je

m’en vais vous dire adieu... Mes autres adieux sont faits...

Je voyais ou je croyais voir qu’il avait quelque chose à me confier et qu’il hésitait, je le questionnai. Au moment de partir, il se décida.

— Tenez, mon commandant, il n’y a plus à lanterner.. Vous allez me dire franchement la chose. Voilà les deux lettres que j’ai reçues autrefois de mademoiselle Viergie... Je les avais emportées ce matin pour les lui rendre, je n’en ai pas eu le courage... Pourtant il me semble que je n’ai pas le droit de les garder, si elle en a du regret... Est-ce que je ferais mal de vous les laisser, à vous, pour que vous les lui portiez?,..

— Non, répliquai-je, tu ne peux pas faire mal, puisque ton devoir est de les lui rendre.

— Eh bien! les voici, dit-il en me donnant deux lettres jaunies et usées, dont les plis presque coupés révélaient combien de fois elles avaient été lues. J’avançai la main, puis je m’arrêtai.

— Tu ne peux pas les envoyer ainsi, repris-je ; il faut

que tu les mettes sous enveloppe cachetée.

l'ne heure plus tard, après avoir conduit le pauvre garçon jusqu’à Séverol, j’arrivais à la Mornière.

— Miro est parti? me demanda Viergie au premier mot.

— Oui, répondis-je, son père l’accompagne à Aix. Voilà

JEAN DE C HAZOL

ce qu’il m’a chargé de vous remettre, et je lui présentai l’enveloppe contenant ses deux lettres.

— Qu’est-ce donc? reprit-elle.

— Vos lettres, répondis-je un peu troublé encore malgré moi.

Elle les prit, brisa le cachet, et, me les tendant ouvertes : — Lisez, me dit-elle.

Je voulus protester.

— Vous n’avez pas le droit de me refuser cette dernière justification, ajouta-t-elle d’un ton lier. Lisez!

J’obéis. Une de ces lettres était écrite sur une page déchirée d’un livre imprimé. La pauvre fille n’avait pu trouver le sou qu’il eût fallu pour acheter une feuille de papier. Je lus. Cela commençait par ces mots : « mon cher promis! >■ le cœur me battit; mais je fus bientôt rassuré aux premières lignes. C’étaient bien les lettres d’une enfant de quinze ans, où se trahissaient les naïvetés d’une âme ignorante. Le ton en était plein de soumission et d’effusion de reconnaissance. Elle racontait les vulgaires détails de sa vie, les nouvelles du village... Je compris que Viergie n’avait jamais aimé que moi.

JEAN DK CHAZOL

Il n’est pas de ciel sans nuage, dit un vieux dicton, faux de tout point en physique. J’imagine que cet axiome a été inventé comme une consolation banale de nos misères humaines, le bonheur complet se rencontrant si peu dans ce monde A coup sûr, tu comprendras malaisément ces agitations, ces orages à chaque instant soulevés par moi, aussitôt apaisés par un mot de Viergie. Est-ce ma façon d’aimer, ou faut-il accuser les circonstances bizarres de ma situation? Tant il y a que je me sens deveuu si peu pareil à moi-même, que je m’étonne parfois de toutes ces péripéties. Te dire que je ne m’aperçois pas de l’étrange chemin parcouru serait manquer de franchise. Qu’importe ? Je mets mon orgueil à jouer ce rôle chevaleresque, si c’en est un, de prendre pour femme une fille que j’aime, eût-elle couru pieds nus par les chemins!

Les jours qui suivirent le départ de Miro restèrent pourtant encore voilés de tristesse. J’avais à me faire pardonner. Viergie, trop douloureusement blessée dans son amour pour oublier au lendemain de l’olfense, hésitaitelle à me dire le mot de réconciliation?... Je ne retrou-

vais plus en elle cet abandon qui me charmait. J’abondais en protestations de tendresse, je la voyais craintive et combattue comme si quelque détermination terrible eût épouvanté son esprit.

— L’avenir m’effraie , me disait-elle , encore plus que le passé.

Cependant nous étions déjà si bien liés qu'il n’était plus possible de revenir sur nos pas. Je l’implorai.

— Jean, me dit-elle enfin, rappelez-vous que c’est vous qui l’aurez voulu !

Elle prononça ces mots d’un ton si singulier que l’on eût dit l’accent d’une menace ; mais j’étais trop sûr de dissiper ce nuage pour m’inquiéter à ce dernier reproche de son orgueil froissé. Ce caractère bizarre, maître de ma voouté, me subjuguait au point de me faire aimer .jusqu’à ses tyrannies. Notre mariage fut fixé à trois semaines, c’est-à-dire dans le délai des formalités légales et religieuses. Cependant une lettre de mon oncle faillit déranger nos projets en nous annonçant qu’il ne pouvait venir comme il l’avait promis. 11 m’était difficile de n<- point lui offrir d’attendre; mais un ordre du ministre coupa court à toute hésitation en l’envoyant à Brest. Il s’excusa près de matante, et en m’envoyant ses regrets me conseilla de me marier sans lui.

Le bonheur ne se raconte pas. Que te dirais-je de ces

mille félicités ù travers le chemin fleuri des amoureux ?... Un incident pourtant me troubla. Un matin, j’étais parti de Chazol plus tôt que de coutume, lorsqu’au détour d’un sentier j’aperçus tout à coup à cinquante pas devant moi le Marulas. J’étais si loin de penser à ce coquin, et sa vue m’était si odieuse, que j’allais l’éviter en entrant dans le taillis; mais je remarquai qu’en me voyant il avait fait un mouvement pour s’esquiver. Je ne sais pourquoi j’eus le soupçon qu’il cherchait Viergie. Je l’appelai. Se voyant découvert, il avança à l’ordre.

— Vous enfreignez nos conventions, lui dis-je, en restant à Séverol.

— Que monsieur le comte me pardonne, répondit-il ; mais c’est précisément pour les remplir que j’ai retardé de quelques jours mon départ. Ne devant plus revenir ici, j’ai résolu de vendre ma maison : maitre Langlade pourrait vous dire que je suis en marché...

II y avait là une explication plausible, pourtant tout cela était dit avec un certain embarras qui contrastait avec l’aplomb ordinaire de cet homme; je devinai qu’il se voyait surpris dans quelque démarche qu’il avait intérêt à cacher. Tout en parlant, il semblait surveiller la route. Au bout d’un instant, tandis qu’il accumulait les excuses, à travers le taillis, par une éclaircie d’arbres, j’aperçus Viergie tournant l’angle des roches. Je compris qu’il la quittait.

— Je suis venu ce matin dire un bonjour à l’enfant, reprit-il vivement en se voyant découvert.

— C’est bien, dis-je, assez d’explications!

Et, laissant Marulas, je hâtai le pas pour rejoindre Viergie, attristé par l’idée que sans doute elle venait encore de subir le dégoût de quelque scène de cupidité de la part de ce drôle.

— Quoi ! c’est vous, dit-elle un peu surprise lorsque je l’atteignis. Par quel bon hasard si tôt ?...

Et elle me tendit la main en souriant.

— J’avais le pressentiment que je vous verrais, répondis-je, et que je vous serais peut-être utile pour vous garder des mauvaises rencontres.

— Oh ! les mauvaises rencontres, reprit-elle en riant, on les craint peu entre Chazol et la Mornière.

— Pourtant il y en avait une à éviter.

— Bah ! laquelle ?

— Celle de Marulas !

— Vous l’avez vu ?... Il est ici ?

— Ne le quittez-vous pas? ajoutai-je surpris.

— Non, dit-elle, je ne l’ai pas rencontré.

— Mais il vient de me dire qu’il vous a parlé?

Elle devint toute rouge en entendant ces mots. J’eus pitié de sa confusion.

— Pauvre Viergie, ajoutai-je, il vient encore vous tourmenter, et vous n’osiez me l’avouer.

Toute décontenancée, qlle jeta vers moi un regard éperdu.

— C’est vrai, balbutia-t-elle, j’avais peur de vous inquiéter.

— Eh quoi ! repris-je avec l’accent d’un tendre reproche, ne devons-nous pas partager les mômes chagrins?... Patience, encore quelques jours, et j’aurai mon tour avec lui.

Voilà bien des jours passés, ami, depuis que j’ai quitté la plume, et Dieu sait maintenant quand je la reprendrai. Mon roman est lini. Ceci est ma dernière lettre de garçon, notre contrat est signé, dans deux jours je me marie. Ne demande pas que j’essaie de te dire l’enchantement où je vis. Dans la plénitude de sensations que j’éprouve, il me semble que j’ai deux cœurs, deux âmes... Et je les ai vrai-

ment, René. Les amours idéales inventées par les poètes ne sont que de froides élégies comparées à la réalité de la passion vivante. Non, tu ne peux me comprendre, je le le Jure, tu n’as pas vu Yiergie!... Il te faudrait vivre dans cette atmosphère de flammes, te sentir pénétré par cette grâce enivrante et étrange qu’elle exhale autour d’elle... Je ne la connaissais pas, moi, son fiancé... Depuis le jour où, notre bonheur assuré, elle ose me livrer les trésors cachés de son âme, il me semble que je vais devenir fou. Sa beauté même, transfigurée par l’abandon de l’amour, m’éblouit par instants à ne pouvoir supporter la brûlante langueur de son regard, la molle tendresse de son sourire. C’est à croire que cette femme de bohème qui lui a servi de mère lui a laissé l’un de ces philtres magiques que se transmettent, dit-on, les vieilles races exilées. Elle met parfois même je ne sais quelle cruauté féline ou quelle malice de démon à provoquer en moi par de subites tristesses de ces douces alarmes qui resserrent les liens. Elle me trouble, m’enchante et m’inquiète tour à tour. Tu sais déjà les folies que j’ai faites à Chazol. Tout y est neuf, frais et charmant comme nos amours. Jamais nid ne fut mieux préparé pour deux jeunes mariés, et ma jolie future conr tessc l’a déjà plusieurs fois visité avec ma tante ; elle en . est toute ravie. C’est à croire que j’avais pressenti notre heureuse destinée. Le trousseau est arrivé, les toilettes

aussi, ma maison en est tout animée ; je me promène au milieu de tous ces chers objets qui attendent sa venue, et je sens mon cœur se fondre de joie à la pensée que dans deux jours tout cela vivra de notre vie. On dirait un rayon de jeunesse qui entre tout à coup dans ma demeure.

Mon oncle lui a écrit une lettre charmante afin de s’excuser de' ne pas venir lui donner la main pour la conduire à l’autel, et à part quelques fins aperçus sur les félicités du mariage, où j’ai seul deviné l’ironie, il s’est montré parfait en tout point.

lin collier de perles accompagnait ce billet. Quanta la cérémonie, je puis te la décrire d’avance. A dix heures, d’Amblay et de Mauron, mes témoins, seront à. la Mornière avec Langlade et le curé de Chazol, les témoins de Viergie... Après les consécrations de l’état civil et de l’éplisc, déjeuner... Je n’ai pas besoin de te dire l’émotion du pays. A trois heures, nous laissons d’Amblay et les autres, et nous nous échappons, Viergie et moi. J’ai fait venir en grand mystère de Paris une jolie Victoria de Binder, qui aura pour attelage deux poneys des Shettland que Clianteretz m’a choisis. Ils viennent des écuries du prince de Galles... Je ne te dis que ça!... C’est une surprise que je ménage à ma femme, elle rêve de conduire elle-même. Tu

me vois m’asseyant près d’elle et lui remettant les rênes...

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JEAN 1)E CH AZOL

Hum! ami, quelle entrée en ménage! Enfin, fouette pour Chazol.

J’oubliais de te dire que ma tante part le jour même avec Geneviève pour Paris, ce qui va nous faire une solitude de quelques semaines... Je n’ai pas peur!

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