‹ Jean dé ChazolChapitre 5 sur 5 · JO · texte numérisé non relu

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revint, se fixa malgré moi, et me gagna peu à peu : je me rappelais cette lettre où Viergie se vantait de me ramener à ses pieds quand elle le voudrait, de me faire croire encore à son amour, et d’exercer sur moi cette fascination qui m’avait déjà fait son esclave.. . Une fois sur cette pente du doute, je reliai bientôt entre eux les divers incidents que m’avait racontés Langlade : Viergie disparue au moment de son arrivée et surprise par lui dans ma chambre, cette scène du portrait, ces demi-aveux presque arrachés de lacomplicitédeMarulas,qui semblaicnttendre à rejeter sur lui tout l’odieux de la situation, cette ignorance singulière des effets d’un contrat de mariage, tout cela n’était-ce pas une comédie pour me faire croire à des remords, à des regrets? — Allons, me dis-je enfin, il serait honteux de tomber encore une fois dans le piège...

Deux heures après, j’étais avenue Montaigne. Je demandai mademoiselle Bertaut, comme c’était convenu. La comtesse de ühazol n’avait point donné son nom. On me, fit à l’instant conduire à un appartement du premier étage. Je fus introduit dans une chambre pendant que l’on m’annonçait, et j’attendis quelques minutes. Enfin la sœur du

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curé parut, m’invitant à entrerdans le salon. Viergieétait assise ; à ma vue, elle se leva vivement, fit un pas vers moi, et s’arrêta presque tremblante en me regardant. Mademoiselle Bertaut se retira, nous laissant seuls.

L’émotion nous étreignait tous deux, malgré nos efforts pour paraître câliné. Enfin, après un instant d’embarras :

— Vous avez désiré me voir, madame, dis-je, pour m’entretenir d’affaires importantes.

— C’est vrai, répondit-elle.

— Je vous écoute.

Elle hésita encore un moment, comme n’osant affronter l’entretien. Elle était très-pâle, ses yeux semblaient fuir les miens ; mais il fallait parler, elle s’enhardit.

— Si difficile que soit pour moi ce sujet, monsieur, dit-

elle enfin d’une voix mal assurée, et si étrange que soit cette entrevue, j’ai pensé que, dussiez-vous vous méprendre sur ce qui m’amène, le soin de votre nom me défendait de confier à d’autres que vous la résolution que j’ai prise, après la démarche de M. Langlade auprès de moi. J’ai compris trop tard qu’il se mêlait à ce qui s’est passé entre nous des questions d’argent que je n’avais pas prévues en faisant ce que j’ai fait.

— Il était nécessaire, madame, répondis-je, de régler une situation d’intérêts toute naturelle entre nous, comme ausside savoir lesdéterminalions que vousdésiriez prendre

relativement à votre vie, dont je suis malgré moi forcé de me mêler.

— Votre notaire m’a éclairée sur mes droits, monsieur, et c’est pour vous en parler que je vous ai prié de m’accorder un entretien; les motifs de notre séparation lui étant inconnus, il m’a semblé que vous seul pouviez être juge de ce qu’il en doit apprendre.

— J’aurais pensé, au contraire, madame, que ces questions, difficiles à traiter entre nous, n’avaient besoin que d’être définies par Langlade, puisqu’elles sont réglées d’avance... A moins pourtant que vous ne trouviez insuffisantes les ressources que vous assure votre contrat.

— Vous vous trompez, monsieur, dit-elle vivement, car je viens, au contraire, vous déclarer que je n’accepte point, et que je ne veux rien de vous...

A ce mot, articulé d’un ton résolu, je ne pus réprimer un geste de surprise.

— Mais que comptez-vous donc faire, et comment pensez-vous vivre ?

— Oli ! rassurez-vous, répondit-elle avec un sourire amer; votre notaire m’a appris que j’ai une fortune dans ce que m’adonné madame de Sénozan... deux cent mille francs, a-t-il dit? Je puis vivre avec cette somme, que j’ai le droit du moins de considérer comme une partie de l’héritage de mon père.

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Cet étrange compromis raviva toute ma défiance.

— Est-ce votre conseil Marulas qui vous a édifiée sur ce cas de conscience?

Elle rougit et se troubla. Je vis dans ses yeux un éclair, mais presque aussitôt elle reprit tout sou calme.

— Cette parole pourrait être une insulte, monsieur, reprit-elle, si je ne vous avais déjà dit que je suis venue vous trouver pour annuler ce contrat de mariage que notre séparation rend superllu.

— J’admire votre désintéressement, répondis-je. Par malheur, et je sais que Langlade vous en a déjà avertie, ni vous ni moi u’y pouvons rien. Il faut donc vous résigner, en dussiez-vous souffrir, ajoutai-je avec ironie, à subir cette fortune, à laquelle vous n’aviez point songé en m’épousant.

— ■ On peut du moins déchirer le contrat qui me l’assure, répondit-elle blessée.

— Non, cela ne se fait pas, dis-je.

— Vous vous trompez, monsieur, reprit-elle avec hauteur, en prenant avec colère un papier qui était sur la table, car ce contrat le voici, et il n’eu reste plus rien.

Ce disant, elle le déchira dans un accès d’indignation superbe et le jeta à mes pieds.

Ma foi, je dois l’avouer, ce coup de scène était si imprévu. elle l’avait accompli avec une si naturelle, fièrté,

que j’en lus ébahi, me demandant si je n’avais point calomnié la loyauté la plus pure.

Les fausses idées qu’ont les femmes en général sur la vie, et dans lesquelles les entretient leur dépendance, pro duisent parfois de ces absurdités puériles qui déconcertent. Avec l’imagination de Viergie, ce dénoûment pouvait être naïf et sincère; mais le passé m’avait trop aigri pour que je ne fusse point cruel à mon tour.

— Êtes-vous bien sûre, madame, lui dis-je avec calme, qu’en vous conseillant cet héroïque désintéressement M. Marulas n’a pas trop compté sur ma crédulité?

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-elle.

— Dieu me garde, madame, de soupçonner votre droiture! .le veux dire seulement que M. Marulas sait fort bien qu’eussiez-vous détruit vingt papiers semblables à celui-ci, il en resterait toujours quelque part l’exacte transcription.

A ces paroles, elle demeura atterrée ; puis, jetant vers moi un regard éperdu : — Sur votre honneur, mousieur, ce que vous me dites-là est-il vrai ?... La destruction de cet acte n’anéantit pas les conventions qu’il contient?

— Oh! je puis vous l’affirmer, madame.

— Mon Dieu! dit-elle consternée ; mais alors qu’allezvous donc penser ?...

Kn la voyant ainsi émue, je ne pus me défendre d’un

mouvement de pitié. Je cherchai à le dissimuler sous quelques paroles.

— Je pense, madame, que ce sont là des conséquences bien secondaires d’une situation que vous nous avez faite.. . J’ajouterai d’ailleurs que de mon côté je ne saurais laisser croire au monde que la comtesse de Chazol vit dans la pauvreté. Terminons donc, je vous prie, ce débat. Il est trop tard pour discuter ces étranges scrupules-. Vous avez voulu porter mou nom, votre but est atteint. Il nous reste maintenant à décider une question bien autrement importante que ce misérable intérêt d’argent : je veux, parler de ce que vous avez résolu quant à l’avenir. Je compte bientôt reprendre la mer.

— Vous partez ! s’écria-t-elle.

— Cette résolution, je le crois, vous est fort indifférente, repris-je, me sentant plus fort à la vue de son trouble ; mais ce départ a l’avantage de voiler une séparation qui paraîtrait sans doute un peu prématurée... A moins cependant qu’il n’entre dans vos projets de susciter quelque scandale pour compléter votre œuvre?...

— Vous m’accablez, monsieur, dit-elle ; pourtant je n’avais d’autre pensée, en vous demandant cette entrevue, que de vous convaincre de ma loyauté.

— Il faut donc accuser les événements de mon erreur ; mais en vous voyant à Paris...

— Si j’ai quitté votre maison saus votre aveu, reprit-elle vivement, c’est que sans conseil, n’osant révéler à votre notaire des motifs de séparation que vous lui teuiez secrets, j’ai voulu m’éloigner de moi-même... Je ne voulais pas vous laisser le droit de croire qu’en vous épousant je songeais à gagner une fortune... Dans mon ignorance encore, j’ai cru enfin qu’il me suflisait d’anéantir cet acte pour annuler désormais tout contrat entre nous et vous forcer de reprendre ce qu’il m’assurait. Voilà pourquoi j’étais venue tout d’abord...

— Tout d’abord, dites-vous?... Et ensuite?...

— Ensuite, monsieur, reprit-elle avec un peu d’hésitation, j’ai pensé, guidée en cela par un ami sûr qui m’a tracé ma conduite, j’ai pensé que je n’étais pas libre d’agir sans vous consulter sur ce que vous déciderez de notre avenir, soit pour révéler notre séparation aux yeux du monde, soit pour en garder le secret entre nous dans l’intérêt de votre nom.

— C’est encore votre père, sans doute, répondis-je, qui vous a éclairée sur ce devoir?

— C’est M. le curé de Chazol, monsieur, dit-elle en relevant la tète, le seul confident qu’il me fût permis de choisir. C’est lui qui m’a conseillé eette démarche ou plutôt qui l’a exigée de moi. Je ne venais rien solliciter de vous, pas même votre pardon. Vous l’avez dit, ajouta-t-elle avec

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hauteur, je voulais votre nom, je l’ai ! Je ne regrette rien de ce que i’ai fait, et v(Jus ne pouvez plus croire que j’aurais la bassesse de fléchir dans ma résolution, car aujourd’hui je vous donnerais le droit d’attribuer ce retour à un misérable calcul.

En écoutant ce langage si lier, je ne savais plus que penser; mais tout me paraissait irréparable entre nous désormais... Eût-elle été tout à fait sincère d’ailleurs, je ne pouvais plus croire en elle. Je me raidis donc coutre toute lâche faiblesse.

— En vous laissant libre, répondis-je froidement, j’avais résolu (te vous abandonner le soin de diriger votre vie, ne comptant y intervenir que si vous veniez à oublier que vous portez mon nom. Cependant, bieu que je me soucie peu de l’opinion du monde, puisque vous me consultez, je pense qu’il serait plus convenable qu’on ignorât quelque temps les singuliers résultats de notre mariage. Un dissentiment si prompt donnerait lieu à des conjectures fâcheuses pour notre commuue considération, tandis que personne ne s’étonnera que mon service m’éloigne de yous.

Tous les marins restent ainsi souvent loin de leurs fem-

mes. Nous pourrions alors, dans un an, faire prononcer une séparation définitive qui nous rendrait à tous deux sinon notre liberté, du moins une situation plus franche,

— Il en sera ainsi, monsieur, dit-elle, puisque vous le

décidez; mais en attendant ce terme que j’accepte... vous savez mieux la vie que moi et vous connaissez mon isolement... je prendrai votre avis sur la retraite que je dois choisir.

— S’il vous plait de demeurer à Chazol, répondis-je, j’approuverais sans hésiter cette résolution.

— Je vous obéirai, dit-elle; la seule grâce que je vous demande, c’est de me permettre d’y vivre à ma guise. Je vous serai donc obligée de prier votre notaire de suffire à mes besoins avec ce que je possède.

— Il ne me convient pas de discuter à cette heure ce scrupule puéril, il sera fait ainsi que vous le désirez. Langlade recevra mes instructions. Plus tard nous aviserons. Est-ce là tout ce que vous aviez à réclamer de moi ?

— C’est tout, dit-elle, et je vous remercie.

— Je veux croire, ayant ainsi décidé, que, si jusqu’à notre séparation vous aviez besoin d’être protégée ou défendue, vous ne vous adresseriez qu’à moi.

— Je vous le promets, répondit-elle.

— Quand retournerez-vous à Chazol ?

— Ce soir même, si vous le trouvez bon .

— Adieu donc, madame, dis-je en me levant; dans uu an, nous nous reverrons pour régler notre avenir.

Elle ne répondit point. Elle était pâle, je la vis porter la main à son cœur pour en comprimer les battements; mais

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ce ne fut qu’un mouvement de défaillance aussitôt réprimé. Puis, comme pour chercher un appui et rendre tout retour impossible, elle se dirigea vivement vers la porte par où avait disparu mademoiselle Bertaut et l’appela.

S’il est une vérité au monde, c’est que les grandes catastrophes nous ôtent la conscience de la réalité. J’avais été emporté dans un tel conflit d’événements et d’agita- >tions, que je ne savais plus concevoir que des péripéties violentes, en ce drame de ma vie. Pendant ces huit derniers jours, j’avais savouré mes amertumes, ravivé mes colères, -combiné les efforts d’une lutte acharnée avec mon destin, et je me trouvai tout à coup, quand j’eus quitté Viergie, devant la seule solution que mon esprit n’eût point prévue, et qui n’était autre que l’arrangement pacifique et vulgaire le plus facile à trouver en une pareille situation : couvrir pour le monde les incroyables faits,qu’il devait ignorer, et vivre quelque temps sans scandale et sans bruit, comme tant de ménages brisés qui, par convenance ou par raison, cachent leur infortune à tous les yeux. Quiconque a pratiqué la vie, n’a-t-il point rencontré à chaque pas de ces époux en apparence unis, et qui n’ont en réalité d’autre lien que la chaîne légale qui les rive à des communautés d’intéréts, de famille ou de nom? Il est une loi dans le monde supérieure à la loi du code, c’est la loi de l’opinion. Je n’en étais plus à discuter le fait accompli de notre sé-

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paration. Il m’était aisé d’obtenir an commandement pour justifier mon départ, si prématuré qu’il fût ; c’était là une des conditions ordinaires de la vie d’un marin. Rien de plus naturel donc que la comtesse de Chatol vécût dans son château pendant mon service en mer.

Tu t’étonnes sans doute de ces froides déductions succédant tout à coup à mes surexcitations fiévreuses, et je devine au fond de ton esprit une pensée secrète. Eh bien ! oui, René, je le confesse, je songeais que grâce à ce sursis un lien allait subsister entre nous, ce lien nous rataehàt-il à une même douleur... Loin de moi, elle m’appartiendrait encore, j’allais garder des droits sur sa vie, elle serait toujours ma femme... C’était insensé peut-être. Pourtant, je te le jure, ce n’était point là une nouvelle lâcheté de mon cœur, je n’espérais et je n’espère plus rien de l’avenir... Dis, si tu veux, que j’étais soutenu dans ma résolution par cette idée que je suis aimé d’elle et qu'elle va souffrir de ma souffrance. Peut-être as-tu raison... C’est là un sentiment très- vrai de l’inconséquence humaine.

Cependant je me sentais trop troublé par la pensée qu’elle était à Paris pour rentrer en pleine possession de moi-même. Je pouvais la revoir encore. Il m’importait d’ailleurs de m’assurer de son départ... A sept heures et demie, j’étais au chemin de fer ; je me cachai derrière un pilier d’où il m’était facile de tout observer sans être

aperçu. J’attendis près d’un quart d’heure, jetant des regards anxieux dans'cette foule qui se hâtait. A huit heures elle n’avait pas paru. Tout à coup une inquiétude ou un soupçon me saisit... Peut-être avait elle changé de résolution?... peut-être voulait-elle rester à Paris?... En portant mes yeux vers l’horloge, je voyais l’aiguille avancer vers l’heure. .. Je songeai enfin qu’elle était sans doute déjà entrée dans les salons d’attente, et je délibérais avec moimême si j’allais me hasarder à pénétrer jusque dans la gare, lorsqu’une voiture arriva, d’où descendirent deux femmes... Je les reconnus... Des facteurs accoururent pour emporter leurs effets, elles étaient en retard. Mademoiselle Bertaud entraîna Viergie vers le bureau qu’on lui indiqua, et, la laissant seule, elle se pressa pour prendre les billets et courir faire inscrire les bagages. Le hasard fit que Viergie fût tournée vers moi, je pus voir son visage. Pâle, le regard fixe, elle demeurait immobile, appuyée sur la barre placée devant le guichet. On eût dit qu’indifférente, insensible, pétrifiée, elle ne voyait ni n’entendait rien de tout ce monde qui s’agitait et criait autour d’elle. Un homme qui passait s’arrêta, frappé par cette attitude sombre et douloureuse, et s’approcha pour la regarder... Elle ne le vit pas... A un moment, je crus qu’il voulait lui parler... J’allais m’élancer, quand mademoiselle Bertaut l'oint, dit quelques mots à Viergie, qui la suivit...

J K AN DE CHAZOI.

Elles disparurenl, et je restai seul plongé dans mes pensées...

Depuis quinze jours, ami, je n’ai pu trouver un moment pour t’écrire... Que te dirais-je d’ailleurs? Tout est fini, ma destinée est accomplie. Dans une année, je reverrai la comtesse deCliazol pour me séparer d’elle à tout jamais. Il ne me reste plus qu’à vivre en homme que ne saurait abattre une telle disgrâce, à me guérir d’un amour dont je n’aurai connu que les douleurs. A quoi ben te raconter ma monotone tristesse ? Mes pensées de chaque jour sont celles de la, veille, aucun événement n’en peut plus changer le cours jusqu’à l’heure de l’oubli. Le temps l’amène pour tous, et grâce à Dieu la vie de marin a encore assez d’attraits à mes yeux pour que j’y trouve une distraction violente à des sentimentalités romanesques. Le premier usage que j’ai fait de ma raison a donc été de demander un commandement ; j’en ai obtenu un sans peine, ce qui m’a donné une bonne opinion de l’estime où l’on me tient et du désir que l’on a d’utiliser mes connaissances sur l’extrême Orient. Dans trois jours, je m’embarque pour Saïgon.

En partant, j’ai dû régler, tu le penses bien, toutes les questions d’avenir. J’ai pris des mesures pour assurer une existence honorable à la comtesse de Chazol en dépit de ses refus, dans lesquels après tout je suis bien forcé de reconnaître une sorte de délicatesse. Sous quelque forme que ce soit, elle devra faire au nom qu’elle porte le sacrilice de son orgueil pour accepter de moi l’équivalent de sa dot. Langlade a déjà mes instructions ; il pourvoira en mon absence au train du château, en laissant croire à Viergie qu’il couvre toutes les dépenses avec ce qu’elle possède en propre. J’ai reçu hier une lettre de lui, il m’informe minutieusement de ce qui se passe là-bas. Madame de Chazol vit d’une façon exemplaire, ne reçoit de visites que du curé et de mademoiselle Bertaut. Elle ne sort jamais seule, un domestique l’accompagne toujours en ses excursions de charité. Rien de plus convenable, tu le vois, et je reconnais dans tout cela les conseils du bon abbé. Nul dans le pays, du reste, ne soupçonne un dissentiment entre nous, mon service en mer explique notre séparation. Tout est donc pour le mieux. Il reste à savoir combien de temps cette existence monotone sera supportable pour cette nature indomptée, si pleine d’ardeurs et de fougues... Elle a dix-neuf ans. Le jour viendra où cette imagination, tourmentée déjà par les rêves éclos dans les fausses passions

des romans, sentira le désert autour d’elle, le vide et le

néant de sa vie. M’aimât-elle aujourd’hui, je ne saurais avoir la présomption de n’être jamais oublié. L’ordre naturel des choses n’admet point ces isolements... Elle aimera, mais je ne suis pas homme à la laisser se faire un jeu de ma dignité, puisqu’on est convenu d’appeler une atteinte à notre honneur les sottises d’une femme. La malheureuse folle apprendra alors le prix que peut lui coûter ce nom dont elle a fait la rançon de son orgueil et de sa vengeance... C’est tout ce qu’elle a voulu de moi, c’est un bien qu’elle gardera intact, je te le jure !

En attendant, rien ici n’est changé au train de mon existence; l’amiral a déjà oublié « mon escapade, » comme il a appelé ce mariage, et il ne revient même plus sur ses ironies anti-matrimoniales. Je passe une partie de mes soirées chez ma tante de Sénozan. Te l’avouerai- je ? dans mon accablement, je cherche là, près de Geneviève, de douloureuses illusions qui ravivent ma peine. Je me sens vivre alors par la souffrance. Ouel abîme que notre cœur!... Pourquoi ne l’ai-je pas aimée ?

La pauvre marquise en est arrivée au dernier période de cette cruelle maladie qui n’a épargné aucun des miens. Elle se voit chaque jour envahir par l’ombre de la mort. Les praticiens célèbres qu’elle a consultés ont essayé vainement de l’abuser, elle se sent condamnée. Sa réconciliation avec mon oncle l’amiral, qui s’est montré excellent

JEAN l)R CHAZOL

pour elle, apporte un grand allégement à ses angoisses maternelles; elle sait que Geneviève et son fils ne resteront pas seuls au monde. J’ai oublié de te dire que nous avons retrouvé à Paris sir Glarence O’Brien ; il vient quelquefois chez la marquise en parent dévoué. Avec le tact de bon goût qu’il apporte dans toutes ses actions, il semble ne plus songer à ce qui s’est passé entre nous. Malgré sa froideur, nous voyons tous en lui un ami.

Un incident a réveillé hier ma peine. Vers le soir, j’étais seul au jardin avec Geneviève; nous allâmes nous asseoir sur la terrasse qui borde les Ghamps-Èlysées. J’avais reçu le matin même mon ordre d’embjirquement, et j’avais annoncé mon départ à ma tante. J’étais silencieux et perdu dans mes souvenirs, quand ma cousine me prit la main comme si elle eût pénétré ma pensée. — Jean, pourquoi partez-vous ? dit-elle doucement.

Cette question me fit tressaillir. — Je suis marin, ma chère Geneviève, répondis-je. L’ordre du ministre me le rappelle.

— Mais cet ordre, c’est vous qui l’avez sollicité, et si vous vouliez le faire révoquer. . . Laissez-moi vous parler à cœur ouvert, reprit-elle, les affections vraies sont clairvoyantes, et bien que vous m’ayez caché, ainsi que ma mère, les motifs de votre départ de Chazol, j’ai compris qu’un malheur vous sépare de Viergie, mais que vous

l’aimez toujours. Qu’est-il arrivé? Je l’ignore. Il faut qu’il y ait là un secret fatal pour qu’aucun e lettre d’elle ne soit venue ni à ma mère ni à moi. Ce complet oubli n’est pas naturel avec le cœur que je lui connais.

— Vous la défendez après une telle marque d’ingratitude ?

— Oui, je la défends, reprit-elle doucement; j’ai assez de raison pour avoir deviné ce caractère bizarre et tourmenté jusque dans son affection pour moi. Elle était jalouse de notre amitié. Elle me l’a dit souvent en me demandant pardon de ses défiances.

— Elle vous l’a dit?

— Oui, et c’est pourquoi je vous parle ainsi. Moi seule je puis la connaître, car pendant le temps que nous avons vécu comme sœurs j’ai reçu bien des confidences de son âme agitée. Si elle m’a fait souffrir parfois, égarée par sa nature rebelle, je sais qu’elle m’aimait, je sais qu’elle doit m’aimer encore. .. Jean, peut-être un mot de moi la ramènerait à vous; si elle vous a offensé, peut-être dissiperais-je entre vous un malentendu de vos cœurs. Voulezvous que, sans en rien dire à ma mère, je lui écrive ?

— Merci,. chère Geneviève, dis-je, touché de cette raison si tendre, si ingénue, et qui savait si bien pénétrer mes

chagrins, et pardonnez-moi d’avoir hésité à me confier à

vous. A cette heure, il est trop tard... Tout est fini entre

.1 K A N DE CHAZOL

Viergie et moi... pour des raisons que vous ne pourriez comprendre.

— Sont-elles donc si terribles qu’il n’y ait plus d’espoir, dit-elle, quand vous vo.us aimez tous deux ?

— Elles sont du moins assez graves pour rendre tout retour impossible, même malgré mon amour. . .

— Mais si j’essayais pourtant ? reprit-elle.

Une lâche pensée traversa mon esprit, mais ce fut la dernière lutte avec ma faiblesse. — C’est impossible, chère Geneviève, répondis-je; toute tentative de réconciliation serait maintenant un atteinte à ma dignité.

Tu le vois, ma destinée est accomplie. J’attends que l’oubli m’apporte le repos. Je pars dans deux jours. Cette lettre est donc la dernière que tu recevras d’ici.

Saigon, mars.

« Tu me reproches, cher René, de point parler de moi dans les lettres que je t’ai écrites depuis quatre mois que j’ai quitte la France, et ton amitié s’alarme de ce silence sur des douleurs que tu sens palpiter sous le calme apparent que j’affiche trop, dis-tu, pour qu’il soit sincère. Après tant

JEAN DE C H AZOL

d’agitations, mon atonie t’effraie, et tu crois deviner au fond de ma pensée quelque sombre dessein que je te cache... Tu te trompes, ami, ou du moins tu t’exagères les raisons de mon silence. Je ne te parle plus de moi, parceque je t’ai tout dit. Ai-je agi en effet comme un homme qui cherche quelque balle qui le tue dans cette expédition du mois passé, à laquelle Detresle a pris part, et qu’il t’a racontée? Je l’ignore vraiment. J’ai rempli mon rôle de soldat. J’ai fait trop de fois bon marché de ma vie pour l’épargner à cette heure. La mort serait certes la bienvenue dans l’état de découragement et de dégoût où je suis ; mais je trouverais indigne de moi de méditer un suicide. La vérité est que, comme tu l’as deviné, depuis mon départ de France, je suis accablé d’un chagrin sans trêve, qui s’exaspère à tout instant par le souvenir. J’ai voulu lutter contre cette douleur incessante, j’ai cru au réveil de ma fierté, et j’en suis venu à m’abandonner comme une proie à cette tristesse qui m’a dompté. Après un tel aveu, ne me demande plus de mettre à nu devant toi ma blessure. Tu sais ce qu’est le désespoir... Eh bien! je suis désespéré! L’absence n’a fait qu’irriter mon tourment et me convaincre de ma misère. Tout est fini... Je n’ai même plus les agitations de la lutte, ni les révoltes de mon orgueil. Je l’aime toujours, ce mot te dit tout. Ce mot te dit que, comme un insensé, je cherche à me faire illusion, et que je vivrai

sans doute ainsi jusqu’à notre séparation. Ce qu’il adviendra de moi alors, Dieu le sait ! Ne m’interroge plus maintenant, si tu ne veux pas faire saigner ma plaie. Ne soupçonnes-tu pàs ce qu’il me faut de courage pour étouffer mes plaintes? Laisse-moi au moins ce dernier sentiment de pudeur.

» Quant à ce que je sais d’elle depuis mon départ, le voici. D’après les quelques lettres que j’ai reçues de Langlade, elle est toujours au château, où elle vit très-retirée. Mademoiselle Bertaut est définitivement installée auprès d’elle: Viergie parait souffrante ou ennuyée. Tu vois que rien de ce passé ne peut plus avoir d’intérêt. Laisse-le désormais dans l’ombre ; ne me parle plus d’elle, ne fùt-ce que pour m’épargner le pénible aveu de ma faiblesse. Cette femme a tout anéanti en moi, l’énergie, la volonté, la force. Je n’ai plus d’ambition, plus d’idées, plus de désirs. Je l’adore et je la bais... Je languis en attendant la lin de tout, rien de plus. J’en suis à regretter le supplice des jours passés près d’elle... Si je pouvais sans lâcheté déserter mon devoir, demain je partirais... Je n’ai plus qu’une pensée, la revoir...

» Langlade m’apprend que, la marquise de Sénozanest au plus mal, et il ajoute une nouvelle que j’avais déjà pressentie : Geneviève est fiancée à sir Clarence. Il était impossible que ces deux’ cœurs si dignes l’un de l’autre n’en

vinssent pas à s’unir. Esbce un mariage de raison ? est-ce un mariage d’amour?... Ma pauvre tante y trouve du moins une consolation suprême. »

Saigon, avril.

« Ami, je croyais avoir épuisé toutes mes angoisses. Une lettre que je reçois de Langlade m’apporte un dernier coup, une dernière torture, la plus cruelle, la plus honteuse que

je pusse subir. René, tandis que je disputais ma raison au

désespoir, tremblant à l’idée de ses souffrances, de ses tristesses, mensongères sans doute comme tout ce qui vient d’elle, j’apprends qu’elle est devenue tout à coup sereine, heureuse, comme si quelque joie subite avait soudainement rayonné sur sa vie !... Et sais-tu d’où lui vient ce bonheur ?... Lis ces mots! « Madame la comtesse, dit Langlade, a repris scs habitudes actives, et j’ajoute, pour vous rassurer, qu’elle n’a, grilce au ciel, plus rien à redouter des persécutions de Marulas; Miro, de retour à Chazol, a pour toujours, je le pense, ôté à ce misérable l’envie de rôder dans le pays. »

» C’est tout ce que j’ai vu dans cette lettre. Comprends tu?... Miro est à Chazol, Miro qu’elle a aimé, Miro qui l’aime encore !.. . Cette pensée est absurde, indigne, insensée, n’est-ce pas? Qu’en sais-tu?... Miro ne peut me

trahir, tu le crois... Qui le dit quelle n’essaiera pas de m’atteindre par lui?... René, je te le jure, je les tuerai tous deux!...

» Je retrouve ce commencementde lettre abandonnée par pudeur il y a quelques jours, pourquoi ne te Penverrais-je pas? Pourquoi te cacherais-je ma misère? Il faut que je crie sous ma douteur, ou j’arriverais à la folie.

» Ma mission est terminée ici. Un ordre que je reçois me fait quitter Saigon dans deux jours. Je rejoins la flotte à Madagascar. »

Cap Town, septembre.

»Jc visencore, cher René, je vis!... Tu auras appris déjà sans doute, après m’avoir cru mort, comment j’ai échappé par miracle au naufrage de ma frégate, avec neuf hommes d’équipage, et en quel état nous avons été retrouvés sur la côte d’Afrique, où notre barque avait été jette. Nous avons vécu là pendant quatre mois en naufragés... souffrant de la faim, attendant quelque bâtiment qui passât assez près pour apercevoir nos signaux... Enfin, il y a huit jours, un brick marchand nous a recueillis. Tu as lu la relation terrible de ce cyclone qui a englouti seize navires. Après avoir lutté durant tout uu

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jour, fuyant devant l’ouragan avec le gouvernail brisé, un incendie à bord nous a contraints d’abandonner le navire... J’ai su hier seulement, en arrivant au Cap, qu’une partie de mon équipage avait pu se sauver en abordant à Mahé. Une dizaine de ces braves gens sont encore ici. Tu auras dû souffrir, pauvre René, car notre amitié n’est point de celles que la mort peut rompre sans déchirements cruels : et dans ces longs jours de détresse que je viens de traverser, isolé du reste du monde, j’ai bien pensé à toi, au chagrin où devait te plonger l’idée de ma triste fin Nous restons une semaine encore à Cap-Town, où nous sommes arrivés épuisés. On attend le vaisseau qui doit nous rapatrier.

» Depuis cinq mois que j’ai quitté le Cambodge, je n’ai plus de nouvelles de France. Je ne sais plus rien. Que vais-je retrouver là-bas? Que fait-elle? où est-elle? Elle s’est crue veuve et libre... Peut-être va-t-elle maudire mon retour, peut-être a-t-elle déjà quitté Chazol ?... Si je la retrouvais aux bras d’un autre?... Voilà prés d’une année que je suis séparé d’elle, et dans mes trois mois de séjour à Saigon je n’ai pu recevoir que trois lettres de Langlade. Dans une de ces lettres, il me disait qu’elle était souffrante... Si elle était morte, mon Dieu ! *

A bord dn

« Nous faisons route pour la France, mon cher René ; encore cinq jours, et nous toucherons à Toulon. Dans l’anxiété qui m’oppresse, il me semble que je ne vivrai pas jusque-là, et c’est la peur dans l’âme que je vois approcher l’instant où je vais la revoir. Que peut m’apporter l’avenir ? J’ai trop souffert maintenant pour essayer d’un nouveau combat contre le sort. Je n’ai même plus la force de songer à la vengeance, ma colère s’est usée dans mes douleurs. Notre séparation d’ailleurs n’est-elle point accomplie déjà ? Que m’importe sa vie, que m’importe «oti amour ? Elle a tué ce que j’avais de meilleur en moi. Quel miracle pourrait effacer mes souvenirs et me rendre l’espérance ? Le terme que nous avons assigné pour rompre nos liens est arrivé. Je la reverrai pour la rendre libre, et tout sera fini.

» Tu t’étonnes peut-être, René, de cette sombre résignation après tant d’agitations et de délires. Je suis tombé de si haut que je reste brisé de ma chute; je vis maintenant comme le condamné qui attend son heure fatale et qui sait que rien ne peut le sauver. Parfois pourtant dans mon sommeil mon âme souffre, et je suis tout à coup réveillé par une pensée qui me traverse le cervea u comme' une douleur lancinante. Je la vois libre, heu-

reuse avec un autre... Ce jour viendra pourtant; elle a vingt ans à peine, et nous allons être séparés. Quelle pensée ! quel avenir ! Quand j’y songe, il me semble que je n’ai pas encore connu la douleur. Dire que bientôt, dans une semaine peut-être, je regretterai cette heure où du moins je sens encore sa vie liée à la mienne !...

» Mais pourquoi consentir à cette séparation ? Après tout, n’est-elle pas ma femme? Qui peut me l’arracher? ne suis-je pas son maître ? C’est humilier mon orgueil, c’est vivre d’une lâcheté ; que m’importe? Nous sommes rivés à la même chaîne. Si elle ne m’appartient pas, elle n’appartiendra pas du moins à un autre. Je jure bien que je saurai la garder; oui, dussé-je la retrouver déjà infidèle... Infidèle?... Non, Miro m’aurait défendu. Pauvre Miro ! dire que dans mes jours de folie j’ai pu en venir à suspecter son dévouement!

«Plus j’ai médité sur cette résolution qui m’avait d’abord parue folle, plus je m’y suis attaché. René, le souci de mon nom ne me justifierait il pas envers moi-même?... A quoi bon faire un éclat et mettre le monde dans la confidence de cette séparation déjà prononcée entre nous ?... Lui rendre sa liberté, c’est l’aider à accomplir sa trahison, c’est me soumettre à un rôle de dupe... Elle est ma femme ; eh bien! je la garderai... Je la garderai, mais

JEAN DK CH AZOL

courbée sous ma domination comme un esclave, sans jamais fléchir, dussé-je la voir à mes genoux... René, moi qui cherchais un châtiment!...

» Ce matin, nous avons aperçu les côtes de France, aujourd’hui nous entrerons à Toulon ; je partirai aussitôt pour Chazol, sans même avertir Langlade. La nouvelle que j’ai été recueilli avec les restes de mon équipage était déjà connue à Gibraltar; mais on ne peut rien savoir de mon arrivée. »

Chazol, octobre.

« René, tout ce qu’un homme peut ressentir d’angoisses, de terreurs, d’émotions, je le sais depuis trois jours,' car depuis ces trois jours j’ai vécu toute une vie. Écoute : après cinq semaines de traversée, ne pouvant supporter plus longtemps le supplice de l’incertitude, j’avais résolu, tu le sais, de courir à Chazol. Un train partait. Vers le soir, j’étais à Aix, où je pris une voiture sans m’arrêter pour voir Langlade. J’étais comme entraîné par un esprit de vertige. J’allais au devant de ma destinée, je le sentais. Pendant ces deux heures de route, je ne vis rien, hagard, les yeux fixés devant moi, en proie à la fièvre... Enfin j’atteignis Séverol ; je traversai la Durance. Un quart d’heure après, j’aperçus le château et les massifs sombres du parc. Il faisait nuit, tout était silencieux. Je

laissai ma voiture dans le bois. Je voulais arriver seuL, la surprendre avaut qu’on sût mon retour. Je ne songeais pas à ce qui allait arriver, à l’étrangeté de ce retour inattendu qui était le dernier oubli de mon orgueil et de ma dignité; eussé-jc eu à braver mille morts, rien ne m’eût arrêté. Allais-je la revoir? Était-elle encore à Chazol?... Je traversai le village en courant. Cinq minutes après, en coupant par les taillis, j’atteignais haletant le mur du parc... Je fus forcé de m’arrêter pour reprendre haleine. A ce moment, dix heures sonnaient à l’horloge de l’église. J’essayai de délibérer sur ce que j’allais faire, je ne pus fixer ma pensée. Je ne comprenais qu’une chose, c’est que j’étais à bout de courage et de force d’âme, et qu’il fallait sauver ma raison, aux prises avec les tortures que je subissais... D’un bond j’atteignis la crête du mur avec mes mains; je le franchis, j’étais chez moi !...

» Je marchai au milieu d’une profonde obscurité, me heurtant aux arbres et chancelant comme un homme ivre. Il faisait un temps lourd; des nuages noirs roulaient dans le ciel, annonçant uu orage prochain. Effrayé par le silence, je crus que j’allais trouver le château désert. J’aperçus enfin des lumières à travers le feuillage; au détour de l’allée, je vis le château.... Les fenêtres de l’aile gauche étaient éclairées ; c’était son appartement... Un battement de caiur me saisit... J’hésitai, j’avais peur... Enfin je sur-

montai cette dernière crise , je sortis de la charmille et j’avançai vers le perron. Aucun domestique n’était dans l’antichambre. Comme j’allais entrer, je remarquai qu’une fenêtre du petit salon du rez-de-chaussée qui touche à la véraudah était encore éclairée. Je crus entendre parler...

» Je m’arrêtai, puis je m’approchai, tremblant au bruit de mes pas sur le sable. Les persiennes seules étaient fermées. Je ne pouvais voir, j’écoutai. On s’était tu à mon approche...

» Je restai là effacé contre la muraille. Nul ne bougeait, mais j’étais sûr qu’il y avait du inonde dans le salon. M’avait-on entendu venir?...

» Au bout d’un instant, on parla de nouveau, mais presque bas, comme mystérieusement, ce qui rendait impossible de reconnaître le timbre des voix. Pourtant je compris qu’un homme et une femme étaient là... Je collai mon oreille à la persienne. Je saisis enfin ces mots. «Chantez donc encore... » Aussitôt j’entendis une voix qui commença comme un tendre murmure : « Il était un roi de Tbulé... » Juste ciel! c’était la voix de Viergieb.. Un horrible éclair me traversa l'esprit. Qui était là avec elle, à cette heure?...

» La chanson achevée, ils gardèrent le silence. J’écoutai encore, une bouffée de vent qui courut dans les feuillages m’empêcha d’entendre quelques paroles qui provoquèrent un éclat de rire ; à la fin, j’entendis distinctement ces

mots : — Combien faut-il de temps pour venir du Cap? demanda Viergie.

» — Cinq ou six semaines, cela dépend du navire, répondit-on.

» Cette fois je ne me trompai point; je reconnus la voix : c’était Miro qui était avec elle.

» — 11 est peut-être arrivé à Paris, reprit-elle un instant après, avec un accent qui semblait trahir la crainte.

b— N on, non, rassurez-vous, répliqua-t-il vivement; ily aurait trouvé la lettre de M. Langlade.

» Ils savaient que je vivais encore. Je crus deviner qu’ils tremblaient d’apprendre mon retour. Te dirai-je, René, les sentiments qui m’assaillirent?... Je fus forcé de me retenir à l’appui de la fenêtre pour ne point tomber, mais je voulus aller jusqu’au bout.

» — Il est tard, il faut t’en aller, dit-elle.

» — Non pas encore, répondit-il, il n’est pas dix heures.

» Je crus faire un épouvantable rêve; mais ils étaient là tous deux... Je voulais douter du sens de leurs paroles...

» Tout à coup j 'entendis ces mots de Viergie : mon àme, mon cher trésor!... puis des baisers ardents...

» Un nuage de sang couvrit mes yeux. Je m’élançai comme un fou vers le perron, je traversai l’antichambre, où je heurtai un de mes gens qui ne me reconnut point et qui voulut m’arrêter.

» — Tais-toi, lui dis-je, et, l’écartant, je marchai vers la porte et l’ouvris. /

» Je parus sur le seuil, pâle, terrible... A ma vue, Viergie jeta un cri étouffé, mais un cri rempli d’une telle joie, d’un tel bonheur, que je m’arrêtai tout surpris... Près d’elle, j’aperçus mademoiselle Bertaut, puis de l’autre côté de la table le curé dormant dans un fauteuil et qui se réveilla au bruit. Miro se leva et d’un élan me .saisit dans ses bras...

b Je regardais consterné. Sur les genoux de Viergie, aussi pâle que moi, je voyais un baby souriant dans ses langes. Elle demeurait assise, tremblante interdite, anxieuse, et, les yeux fixés sur les miens, elle interrogeait mon visage.

>> — Ah! je suis perdue! dit-elle. Il ne m’aime plus... b Je cherchais à comprendre. Je les regardais tous, hésitant.

b — Mais c’est ton fils! ton fils!... me cria-t-elle d’une voix brisée par les sanglots et tendant l’enfant vers moi.

b A ce mot, à ce cri de douleur et de tendresse, je compris enfin. Ébloui, éperdu, je tombai à ses pieds. Un flot de larmes jaillit de mes yeux, je ne pouvais parler... Je me sentais défaillir, accablé par ce bonheur...

b — Ah! me pardonneras-tu jamais?... dit-elle en couvrant mon front de baisers.

» Trois jours se sont écoulés depuis mon retour.

» Ami, il n’est point de parole humaine pourte dire notre joie. Nous avons payé cher la rançon de notre félicité; mais quelle torture n’est rachetée par une minute d’un pareil bonheur? Pauvre ange, si tu savais ce qu’elle a souffert ! Elle m’a tout dit, les terreurs que lui causait ce misérable qui la tenait jusque par des menaces de mort contre moi, égarant son imagination nourrie dans des superstitions effrayantes. Il a fallu le miracle divin de la maternité pour classer la peur des fantômes... René, après avoir douté de ce bonheur, après avoir tremblé, craignant de se faire illusion, elle m’avait écrit à Saigon.

Sa lettre, arrivée après mon départ, est revenue ici, où je l’ai retrouvée. Elle commençait par ces mots : « Je suis mère, je t’adore. .. Veux-tu me pardonner, veux-tu que j’accoure près de toi?... » Onapu lui cacher la nouvelle de la perte démon navire; aün de retarder ce coup affreux,

Miro désespéré allait à Toulon pour se faire écrire de fausses lettres par des matelots qui disaient revenir de la mer des Indes, et avoir rencontré ma frégate; enfin il avait appris par les journaux ma miraculeuse rccouvrance et mon arrivée au Cap. Alors, pauvre âme, elle avait attendu dans des transes inouïes, tremblant de n’élre plus aimée. Depuis mon départ de Saigon, elle ne savait rien »

de moi. En me voyant apparaitre tout à coup, le visage terrible, effrayant... Mais pourquoi te dire ces tristesses?... Tandis que je t’écris, elle est là, prés de moi, me éontemplant émue, me troublaut par ses baisers. Si tu la voyais!... Elle tient mon fils dans ses bras... Mon fils ? Dieu du ciel! Il me ressemble, René!... Quel rêve, quel rêve! mon cœur se foud, des pleurs de joie inondent mes yeux et m’aveuglent.

» Ma pauvre tante de Sénozan est morte il y a cinq mois. Mon oncle, averti de mon retour par une dépêche, est arrivé hier, interrompant ma lettre. Le bruit de ma perte l’a vieilli de dix ans, mais la joie de me revoir le ranime à vue d’œil. Il raffole déjà de Viergie, et reste des heures entières à regarder mon fils avec un étonnement attendri qui nous fait rire aux larmes. Il m’a montré une lettre de Geneviève, écrite à moitié par Clarence; ils sont heureux dans leur château d’Irlande, et comptent venir à Paris cet hiver...

» René, il ne nous manque que toi. Viergie promet qu’elle en sera point jalouse de notre amitié. Reviens vite, si tu yeux voir ici-bas l’idéal du bonheur. »

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