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se méprenait sur inou rôle, qui se bornait à lui présenter un projet d’arrangement dans une question où je ne pouvais être ni adversaire ni avocat, puisque j’étais votre notaire à tous les deux, au même titre et avec les mêmes devoirs. Cette déclaration de neutralité l’étonna si visiblement que, me rappelant les soupçons du curé sur Marulas, je lui demandai franchement si ou n’avait point essayé do la prévenir contre moi. — Qui l’aurait pu faire ? me ditelle assez embarrassée. — Vous avez parlé d’un couseil qui vous est suspect, répondis-je, ce conseil m’est aussi très-suspect, à moi.. . — ■ Mais est-il donc possible de l’accuser de céder àun intérêt cupide, reprit-elle avec un peu de fierté, lorsque cette séparation doit annuler forcément pour lui et pour moi tous les avantages de mon contrat de mariage?...
» Cette fois je ne pouvais plus douter qu’on avait abusé madame de Chazol sur les conséquences légales d’une séparation. Je crus de votre intérêt de m’éclairer sur ce point.
»> — Tout cela est parfaitement exact, madame, répliquai-je avec assurance ; mais est-ce bien Marulas qui vous a édifiée sur ces effets de la rupture survenue entre vous et M. le comte de Chazol ?
»> Cette question directe la troubla beaucoup. Elle garda un moment le silence.
.. — Permettez-moi de ne point vous répondre, dit-elle
enfin. Qu’importe d’où me vient cette information, si elle est vraie ?
» — Sur ma foi d’honnête homme, madame, repris-je vivement, je vous jure qu’il est important pour vous que vous répondiez à cette question.
» Elle me regarda comme effrayée de ces paroles, hésita encore, puis enfin : — Eh bien ! oui, c’est lui ! dit-elle à voix basse ; qu’en voulez-vous donc conclure ?
>* — J’en conclus, madame, répondis-je, que vous avez été faussement renseignée, car la pension de ciuq mille francs assurée par M. de Chazol à Marulas ne peut plus lui être retirée; les avantages qui résultent pour vous de votre contrat ne sauraient être annulés par une séparatiou. Ils vous sont acquis sans qu’on puisse vous les contester, sans qu’il vous soit permis même d’y renoncer légalement.
» A mesure que je parlais, madame de Chazol manifestait une surprise extrême. — Mais vous vous trompez ! s’écria-t-elle. Ce que vous dites-là est impossible !
» — C’est la loi, madame.
» — La loi? Ainsi, reprit-elle, cette fortune m’appartient malgré notre séparation ?
>• — C’est la loi, madame; ni M. de Chazol ni vous, n’avez plus la liberté de revenir sur ces conventions.
» — Mon Dieu ! s’écria-t-elle atterrée ; mais c’est indigne alors... Encore une fois, reprit-elle, voyons... Vous
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voulez m'effrayer, n’est-ce pas ? obtenir quelque concession de ma faiblesse ?...
>• Au désordre avec lequel elle prononça ces mots j’hésitai à lui répondre. Elle était tout à coup devenue si pâle que j’eus presque peur de son agitation.
» — Parlez ! parlez ! s’écria-t-elle avec résolution, il faut que j’entende la vérité... Dites-moi tout.
•> Il était de mon devoir d’instruire madame de ühazol du véritable état de sa cause. Après lui avoir confirmé les droits qui lui restaient, je lui fis part des propositions contenues dans votre lettre, relativement aux trentemille livres de rente que vous me chargiez de faire payer en ses mains. Madame de Chazol m’écoutait plongée dans un découragement qui ressemblait à de la stupeur. Je conclus enfin en lui faisant part de vos instructions en ce qui touche la retraite qu'il lui plairait de choisir. Après avoir un moment gardé le silence, elle fit un effort, et me demanda de lui laisser deux jours pour réfléchir aux communications que je venais de lui faire. J’accédai à son désir, comprenant qu’elle voulait sans doute, comme je l’y engageais, prendre conseil .de l’abbé Ëcrtaut... Au moment où je prenais congé d’elle, elle me rappela. — Vous'serait-il possible de me confier mon contrat de mariage? me dit-elle, car je vous avouerai que je ne l’ai point lu. — Bien qu’un peu étonné de cette demande : — Il est à votre disposition, madame,
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répondis-je; je vous le ferai remettre dès aujour-d’hui.
» Je termine cette lettre, monsieur le comte, et j’espère que vous en excuserez la longueur. Il m’a paru que, dans une telle circonstance, il m’importait de ne rien négliger de ce qui pouvait vous éclairer. De ce grave entretien, il est résulté pour moi l’idée d’une trame mystérieuse ourdie par Marulas en ce qui touche les questions d’intérêt. En prévision d’une rupture qui laisserait madame de Chazol isolée et sans appui, il a déjà sans doute dressé ses embûches pour profiter largement ou même pour s’emparer tout a fait d’une fortune qui lui semble assez ronde... Je soumets cet aperçu à votre appréciation. » ......
Encore une fois, ce récit est une confession, René, où j’épanche le trop-plein de mes amertumes. J’y gagne d’user mon chagrin en forçant ma raison à ressasser d’indignes faiblesses. A chaque pas, contraint de mettre sous tes yeux quelque nouveau fait plus ou moins invraisemblable, j’essaie, par un reste de pudeur, de pallier ma sottise ou de justifier du moins mon aveuglement pour ne point te paraître complètement niais... Ce retour sur moi-
môme a pour effet salutaire de m’obliger à sonder l'abîme où je suis tombé. Je ne discute pas, je te raconte mes impressions, mes angoisses, mes luttes. Tu ne supposes pas, je pense, que je vais me laisser abattre par ce malheur vulgaire, et que ma vie est finie. C’est une crise à passer; elle me parait trop rude pour durer longtemps... (Ju’est-ce après tout que cette déconvenue? Un amour misérablement déçu par une femme, une de ces mésaventures qu’un homme doit subir en riant quand il est trempé comme moi. Le ressort de mon énergie, grâce au ciel, ne peut être brisé par un tel coup. Tu le vois, j’ai conscience de mon état. Laisse-moi donc crier sous les élancements de ma blessure, tandis qu’elle est à vif; s'il le faut, j’y porterai le fer rouge.
Cette digression, tu l’as déjà deviné, est pour atténuer un nouvel aveu pénible à mon orgueil. Je n’en suis plus à compter mes défaillances. En recevant la lettre de Langladc, je me sentis vengé : Viergie m’aimait !... Comment douter après le récit de la scène que tu as lue ?... Viergie, dans cette chambre encore toute pleine de mon souvenir, pleurant devant un portrait... Ce portrait, c’était le mien, René, tu l’as compris!... Comment douter, après son aveu, de la participation de Marulas à cet horrible complot ? Comment douter qu’il ne l’eût égarée par quelques
grossiers mensonges, épouvantée peut-être par des mena-
is
ces ?... Ne savais-je pas quelle terreur il lui inspirait, quel ascendant il avait su prendre sur cette imagination exaltée, sur cette nature, bizarre qu’il avait formée pour le mal, et qu’on avait préparée de longue main pour une œuvre ténébreuse de vengeance et de haine?... Quoi de plus facile à pénétrer que le but poursuivi par cet ignoble coquin en abusant Viergie sur les véritables effets de notre contrat de mariage?... N’était-il pas évident qu’il avait craint qu’elle ne refusât de se faire la complice d’une action qui devenait vile, alors que cette soi-disant vendctia m’extorquait en même temps trente mille livres de rente ? N’y avait-il pas dans ce fait même la preuve qu’il avait dû être l’instigateur de cette odieuse machination?... Viergie une fois ma femme, il n’avait plus rieu à attendre, sinon des coups de cravache, s’il avait encore l’audace de se présenter à Chazol... La séparer violemment de moi le jour même de notre mariage en rendant impossible tout retour, c’était la rejeter dans l’abandon, c’était reprendre sur elle son influence maudite, c’était jouir enfin de cette fortune éblouissante pour lui, et dont elle n’oserait lui disputer sa part... Je veux bien l’avouer, il y avait peutêtre au fond de toutes ces inductions un mouvement secret de mon orgueil qui cherchait encore à se consoler. Viergie hautaine, railleuse, triomphante après cette infamie qui la faisait comtesse de Chazol, je jouais le rôle
d’une dupe même à mes propres yeux; mais Vienne victime, entraînée par des suggestions perfides, mon amour-propre était sauf... Je n’étais plus bafoué par une créature que j’avais adorée, à laquelle j'avais donné sottement mon nom... Elle m’aimait, elle souffrait!...
Je ne le conteste point, René, ce que je dis est insensé; mais c’est là un sentiment trop humain pour que tu ne le comprennes pas. Ce qui reste évident, je le répète, c’est l’intérêt qu’avait Marulas à provoquer une séparation. N’avaitil pas l’air de lui rappeler quelque pacte en lui remettant ce bouquet cueilli sur la tombe de la Mariasse, au moment où nous quittions la Mornière le jour de notre mariage?
Elle m’aimait! elle souffrait par moi!... Cela est misérable et puéril ; mais dès que cette pensée eut pris possession de mou esprit, ma douleur me parut moins âpre. Je recouvrai même une sorte de quiétude. J’entrevis vaguement dans l’avenir l’heure où, guéri de mon amour, je tiendrais sous ma loi cette femme qui avait fait à mon orgueil une si mortelle injure. L’orgueil, René, toujours l’orgueil!... Est-il donc vrai que le cœur de l’homme soit pétri d’un tel limon, que même au fond des plus violentes amertumes il retrouve encore la préoccupation de son égoïste vanité ?
De cet instant, je repris mon existence accoutumée, le jour même je m’en allai au club, où je me comportai
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comme si rien de particulier ne se lût passé dans ma vie depuis ma disparition, et je reçus avec le plus beau calme quelques félicitations banales qui me furent adressées çà et là. J’essuyai même, avec le sourire contenu d’un mortel supérieur aux sentimentalités vulgaires, les admirations de Savenay pour la belle aisance avec laquelle je traitais ma lune de miel, en faisant ma'rentrée après une dizaine de jours de mariage. Je le plaisantai agréablement à mon tour en lui gagnant une centaine de louis à une table de jeu on il m’avait attiré, pour profiter, disait-il, du proverbe connu : bonheur en femmes, malheur au jeu. Bref, en quittant le club, j’allai diner chez ma tante de Sénozan- Geneviève, me voyant l’esprit si libre, comprit que je devais avoir quelque nouvelle de Chazol; elle m’interrogea à l’écart. Elle soupçonnait sans doute qu’une rupture était survenue entre ma femme et moi. Avec l’instinct du cœur des affections vraies, elle avait pressenti un malheur. Je voyais qu’elle n’osait toucher à ma blessure ; mais, à la sollicitude muette que je sentais dans ses yeux, dans la moindre de ses paroles, il m’était aisé de deviner la pure et fraternelle tendresse que Viergie, en son inquiétude jalouse, avait prise pour de l’amour.
— Pauvre Jean! me dit-elle à demi voix, comme nous étions seuls, en surprenant mon regard lixé sur elle, je vous la rappelle, et ma vue vous fait souffrir!
La vérité, René, c’est qu'un espoir iusensé était rentré dans mon cœur. Après la démarche de Langlade, il était probable que Viergie allait m’écrire. Attristée, effrayée déjà par sa solitude et par les conséquences déplorables d’un moment de folie, si elle allait se justilier, si elle allait m’avouer quelque horrible trame de Marulas dans laquelle elle serait tombée, et faire appel à ma protection contre lui ?... Comprends-tu le désordre dépensées qui s’agitaient en moi et les anxiétés de l’attente ?
Deux jours mortels se passèrent. Enfin une lettre m’arrive avec le timbre d’Aix. Je reconnus l’écriture de Langlade. Je déchirai l’enveloppe en tremblant. Cette lettre ne contenait que trois lignes écrites à la hâte au départ du courrier. Langlade apprenait à l’instant que la comtesse de Chazol avait quitté le château. Mes gens ne savaient rien, sinon qu’elle était partie. Il allait courir s’informer auprès du curé.
Ce coup de foudre m’anéantit... Ainsi, à l’heure même où
j’espérais lâchement, elle brisait le dernier lien entre nous
et reprenait sa liberté, sans mémo daigner m’épargner cette
nouvelle offense de partir en fugitive! A peine assurée
d’une fortune que je n’avais pas songé à lui contester, elle
avait secoué toute pudeur et quittait ma maison, sanss’arrê-
ter devant le scandale, pour s’en aller vivre à sa guise ! Où
était-elle ?... que faisait-elle?... A cette idée, je ne sais quelle
rage s’empara de moi. Je croyais avoir épuisé toutes les tortures que je pouvais endurer par cette femme, et je m’apercevais toutàcoup que j’avais à peine commencé de souffrir. Il me restait les angoisses de la jalousie... Si elle allait prendre un amant!... Je songeai à partir pour retrouver ses traces. Me me restait-il donc pas après tout le droit de la punir ? Au milieu des combats auxquels j’étais en proie, mon valet de chambre entra et me demanda si je recevais.
— Non, laissez-moi ! lui dis-je d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Il allait sortir...
— Pourtant, monsieur, reprit-il, c’est mademoiselle Bertaut, la sœur du curé de Chazol.
— Qu’elle vienne, quelle vienne! dis je, comprenant qu’un malheur seul pouvait l’amener à Paris.
J’essayai de raffermir mon courage pour ne point donner le spectacle de ma faiblesse. Mademoiselle Bertaut entra. Aux premiers mots, il me fut aisé de voir qu’elle accomplissait une mission et qu’elle hésitait à l’aborder. Je connaissais son caractère timide.
— Parlez sans crainte, dis-je, je suis préparé à tout. Je sais déjà par Langlade que madame de Chazol a quitté ma maison.
— Madame la comtesse est ici, me répondit-elle.
— Ici?... àParis ?... m’écriai-je.
— Elle m’a priée de l’accompagner ; nous sommes arrivées il y a quelques heures.
— Mais pourquoi ce voyage ? repris-je étonné.
En voyant l’agitation que trahissait malgré moi ma contenance, mademoiselle Bertaut hésita encore. Je la pressai et l’encourageai.
— Madame de Chazol est venue à Paris, dit-elle enfin, pour solliciter de vous une entrevue N’osant venir vous trouver elle-même dans votre maison, elle m’a chargée de vous faire cette demande.
Elle m’apprit alors qu’elles étaient descendues dans un hôtel de l’avenue Montaigne que tenait un de ses parents. Je n’osai l’interroger. Elle me dit pourtant que Viergie, un peu souffrante, avait dû prendre en arrivant quelque repos. Il fut convenu qu’à trois heures je me rendrais à cette entrevue.
Demeuré seul, je réfléchis à la grave détermination qu’il me fallait prendre en ce suprême débat. Était-ce un retour? ...Venait-elle m’avouer son égarement, son désespoir?... Qu’allais-je faire?... Devant ses larmes, allais-je oublier qu’il ne pouvait plus y avoir entre nous qu’une ré* conciliation sans dignité, qu’il est des désastres qu’on ne répare pas ? Comment croire en elle désormais ?... Fût-elle sincère, comment perdre le souvenir ?
Tout à coup une pensée traversa mon esprit, d’abord vague et comme flottante dans le conflit d’idées qui se heurtaient dans mon cerveau. Je voulus la repousser, elle