LA FERME DE LA TUETERIE ET LE BOIS PIERRE
Cette ferme de la Tueterie, c'est le petit domaine de La Fontaine, celui auquel il pensera un jour, sur la route de Paris à Étampes, en apercevant les rochers de la vallée de Torfou.
La montagne est toute pleine De rochers faits comme ceux De notre petit domaine.
La ferme est située sur Tun des coteaux qui dominent la Marne, au rebord du plateau. C'est une belle construction du type des fermes briardes : elle forme un rectangle dont la maison du fermier, les granges et les étables bordent trois côtés; sur le quatrième, le portail s'ouvre au milieu d'une haute muraille. Quelques-uns des bâtiments datent peut-être du temps de La Fontaine.
Au-dessus de la ferme, une source, la fontaine du Renard, sort d'un boqueteau et coule sous un couvert épais qui dessine au milieu des champs une longue ligne de verdure. Elle forme une mare où se reflètent de grands noyers et où s'abreuvent les troupeaux, descend la pente rapide et bientôt disparaît au milieu des fourrés d'un bois ombreux.
Le bois Pierre qui tapisse le coteau et par où le ru va s'écouler vers la Marne, offre les paysages les plus divers et les plus imprévus. Voici^ sous la futaie, les rochers moussus du « petit domaine > de La Fontaine. La source se glisse invisible sous un fouillis de ronces et d'arbrisseaux. Elle gagne le creux d'un ravin, se réunit à d'autres fontaines, et bientôt, avec des airs de torrent, se précipite parmi les blocs moussus; elle écume, bouillonne, clapote, s'arrête immobile comme un miroir dans l'ombre touffue des sous-bois, se cache sous des ponceaux de verdures et de lianes entrelacées, puis repart en cascatelles. Le bois cesse avec la pente du coteau. Le rû coule désormais le long des saules parmi les prairies, son humeur tapageuse s'est apaisée, et il va, d'un cours assagi, se mêler aux eaux tranquilles de la Marne.
En parcourant les mauvais sentiers du bois Pierre, on est sûr de mettre ses pas dans les pas de La Fontaine. Il a dû souvent muser par là, et souvent s'endormir au bruit du petit torrent.
Ouvrez les Amours de Psyché (1. II) à l'endroit où, fuyant le courroux de Vénus, l'infortunée princesse s'égare dans les halliers d'une ravine. Le « petit sentier
bordé de ronces > où les épines déchirent la robe « et quelquefois la peau de la fugitive >; le mont « revêtu de chênes aussi vieux que lui et plein de rocs », qui présente aux yeux « quelque chose d'effroyable et de charmant »; les sources qui se précipitent par cascades et forment « un gazouillement à peu près semblable à celui des catadupes du Nil »; le petit pont « formé d'un tronc à demi pourri avec deux bâtons de saule pour garde-fous », tout cela fut peint d'après nature, dans le bois Pierre.