LES HOTES ET LES FAMILIERS DE MADAME DE LA SABLIÈRE
Pénétrons chez M'^'' de La Sablière, et tâchons de nous représenter la compagnie mêlée dont s'était entourée la jeune femme, — très mêlée, car on y rencontrait des savants, des poètes, des hommes de qualité et des bohèmes. On s'imagine parfois que ce pêle-mêle s'est pour la première fois produit dans les salons du xvni^ siècle, mais, dès le xvii®, les esprits sont assez libres et les mœurs assez faciles pour permettre à une jeune femme, si elle est belle et riche, de réunir dans sa maison les jolis seigneurs qui lui viennent faire la cour et les beaux esprits qui intéressent sa curiosité.
On ^^oudrait connaître le lieu de la scène, mais aucun contemporain n'a décrit l'hôtel de M™'' de la Sablière, nous savons seulement qu'il était dans la rue Neuve-des- Petits-Champs. Elle n'habitera que plus tard rue Saint- Honoré. Nous ignorons les dehors et le décor de la
maison : on peut conjecturer qu'ils sont luxueux et au goût du jour, car les Hessein et les Rambouillet ont amassé une grande fortune. Le plus simple est de dire comme dans une comédie de Molière : La scène est à Paris, de disposer des fauteuils et d'y asseoir les acteurs face au public.
La Fare, quand il avait quitté le service, s'était donné la gloire de tout sacrifier à l'amour de M"*" de La Sablière. Le monde l'avait cru; mais le jour où viendra la désillusion, cette fine mouche de M°^^ de Coulanges qui exprime si bien l'opinion du monde, déclarera tout net que La Fare n'a jamais été amoureux : « C'était, dirat-elle, de la paresse, de la paresse, et encore de la paresse! » En attendant, La Fare joue chez M™*"- de La Sablière le personnage un peu embarrassé d'un paresseux qui voudrait bien porter sa paresse autre part, mais qui, pour sauver sa gloire, cache, comme il peut, son désir d'être ailleurs.
Au commencement il était souvent accompagné de Lauzun et de Rochefort, mais Lauzun a été mis en prison, et Rochefort est mort, Rochefort dont on a autrefois chuchoté que la « tourterelle La Sablière » n'avait pas repoussé les hommages.
Autres hommes de cour : le duc de Foix qui, selon Saint-Simon ne se soucia jamais que « de s'amuser et de se divertir >, et le comte de Brancas célèbre par ses impayables distractions : La Bruyère lui a emprunté plusieurs traits pour composer son Ménalque. On les voit tous deux faisant la joie de la compagnie, l'un par sa gaîté naturelle, l'autre par ses naïvetés et ses gaffes.
Deux diplomates : Barillon et Bonrepaux.
Barillon d'Amancourt, marquis de Branges, fut ambassadeur en Angleterre. La Fontaine lui a dédié le Pouvoir des fables.
Vous avez bien d'autres affaires A démêler que les débats Du Lapin et de la Belette, Lisez-les, ne les lisez pas; Mais empêchez qu'on nous mette Toute l'Europe sur les bras,
Le pauvre Barillon eut tort de ne pas écouter les bons conseils du fabuliste : nous eûmes toute l'Europe sur les bras, et cela valut à l'ambassadeur une fâcheuse disgrâce. 11 avait de l'esprit et était très gourmand, mais il avait, dit Saint-Évremond, un secret admirable contre la plénitude : « Avait-il mangé à crever? Il entretenait ^me Mazarin des religieux de la Trappe, et quand il avait parlé demi-heure de leur abstinence et de leurs austérités, il croyait n'avoir mangé des herbes non plus qu'eux. Son discours faisait l'effet d'une diète. > Quant à M. de Bonrepaux, c'était un gentilhomme du pays de Foix qui s'était poussé dans les bureaux de la marine et était devenu un des meilleurs agents de Colbert et de Seignelay. Il était lié d'amitié avec Racine, Boileau, Saint-Évremond, M"^ de La Fayette. Il était honnête homme, rapporte Saint-Simon, et fort bien reçu dans les maisons les plus distinguées de la cour. C'était un très petit homme « gros, d'une figure iissez ridicule, avec un accent désagréable, mais qui
parlait bien et avec qui il y avait plaisir à apprendre et même à s'amuser. »
L'abbé de Chaulieu était l'inséparable de La Fare.
Glorieux, inquiet, impatient, colère, Entreprenant, hardi, très souvent téméraire, Libre dans mes discours, peut-être un peu trop haut.
Lui-même se peignait ainsi. Son caractère offrait un singulier mélange d'ambition et d'épicurisme, de fierté et de paresse. Il savait son mérite et ne se résignait pas à l'injustice de la destinée. 11 avait accompagné en Pologne Béthune, ambassadeur de Louis XIV auprès de Sobieski, suivi le roi et l'ambassadeur jusqu'en Ukraine. Il était revenu comblé d'honneurs et de présents, portant au doigt une bague précieuse dont Sobieski l'avait gratifié. De son expédition il avait aussi rapporté toutes sortes de récits propres à divertir les Parisiennes sur les grandes barbes, les longues robes, les sabres formidables et les terribles beuveries des Sarmates. Mais il convoitait la place de résident de Sa Majesté polonaise en France : un autre l'avait obtenue. Alors il s'était attaché aux Vendôme : chez ces petits-fils de Henri IV, il avait trouvé bon souper, bon gîte, et le reste, c'est-à-dire le moyen de s'enrichir. L'épicurien n'avait pas enterré l'ambitieux, et chez M""® de La Sablière il devait regarder avec envie Barillon et Bonrepaux qui semblaient s'acheminer d'un pas si sûr aux grandes charges de l'Etat. Il se consolait en
1^' rimant après souper, des couplets à la gloire du duc de Foix :
Verse du vin, jette des roses ; Ne songeons qu'à nous réjouir ; Et laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir.
Quel contraste entre ce bel abbé si bien disant, si bien rimant et un jeune homme de vingt-cinq ans mal nippé, l'air provincial, qui se tenait à l'écart dans un coin du salon ! Celui-là, c'était Joseph Sauveur, fils d'un notaire de La Flèche. Dès son enfance il avait montré une prodigieuse aptitude pour la mécanique. Il était venu à Paris sur le conseil d'un de ses oncles, chanoine et grand chantre à Tournus, pour étudier la théologie; mais il n'avait de goût que pour les sciences, surtout pour les mathématiques. M. Bossuet, évêque de Condom et précepteur du Dauphin, l'avait encouragé à se consacrer tout entier à la géométrie, ce qui parut à la famille de Sauveur le comble de la déraison : elle lui coupa les vivres. M"''' de La Sablière qui, depuis la mort de Roberval, n'avait plus personne pour la guider dans l'étude des sciences, recourut à Joseph Sauveur qui, du coup, devint le géomètre à la mode. Un jour il connut même la gloire, ce fut quand il transforma les règles du jeu de la bassette en équations géométriques et établit, parle calcul des probabilités, les avantages du banquier contre les pontes. La bassette était la fureur du jour; on y jouait chez les Vendôme, chez les Bouillon, à la cour, partout. A cause d'elle des femmes
volaient leurs maris, des enfants dépouillaient leurs pères. On y joua avec plus de frénésie encore lorsqu'on s'imagina pouvoir, grâce au calcul de Sauveur, gagner à coup sûr, M. Dangeau avait fait mander le mathématicien pour que celui-ci lui expliquât sa théorie, et Sauveur avait recommencé sa démonstration devant le roi et la reine. Que de fois il dut la répéter chez M"'' de La Sablière à la demande de ce joueur enragé de La Fare ! et, comme ces jours-là. M""*" de La Sablière dut maudire son mathématicien !
Elle recevait des hommes de lettres : Tabbé Tallemant, Charles Perrault qu'elle appelait « son maître » et Chapelle, quand il n'était pas trop ivre pour trouver la rue Neuve-des-Petits-Champs. Elle accueillait aussi des amateurs de musique.
Un des personnages les plus intéressants de la maisonnée était François Bernier.
Ce François Bernier avait beaucoup vu, beaucoup médité et beaucoup écrit. Il avait jadis, avec Molière et Chapelle, suivi les leçons de philosophie de Gassendi. 11 avait ensuite parcouru la Pologne, l'Allemagne et l'Italie; puis, un beau jour, il était parti pour l'Orient et avait visité la Syrie, l'Egypte, l'Inde, le Cachemire; il avait été le médecin du Grand Mogol. Quand après treize années d'absence, il était revenu à Paris, il avait publié de ses voyages un récit fort intéressant, et qui obtint un vif succès : on l'avait surnommé le Mogol. Alors il avait renoué avec ses amis d'autrefois. Il collabora avec Racine et Boileau à cet Arrêt burlesque qui empêcha le grave Lamoignon de faire rendre au
Parlement de Paris un autre arrêt qui eût été encore plus ridicule que l'invention des trois amis. Il fournit des indications à Molière pour mieux bafouer les médecins dans le Malade imaginaire. A La Fontaine il conta des histoires orientales et commenta le Livre des Lumières où le fabuliste a tant puisé. Cependant la philosophie était restée la passion du MogoL Sa figure, ses manières, sa conversation lui méritèrent d'être appelé par Saint-Évremond le joli philosophe; mais il ne faut pas le voir sous les traits d'un de ces philosophes de salon, comme il y en a eu tant au xviii®, au xix' et même au xx^ siècle. Il a composé et dédié à M""' de La Sablière un Abrégé de la philosophie de Gassendi^ mais cet abrégé est en huit volumes. C'était un épicurien et un épicurien pratiquant. Parlant de la mortification des sens, il disait à Saint-Evremond : « Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à M™^ de La Sablière, à M'^'' Lenclos, et que même je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai que Vabstiyieiice des plaisirs me parait un grand péché. » Néanmoins il a fermement défendu le spiritualisme, si bien que Sainte-Beuve a pu l'appeler < un cartésien sans le savoir ». C'était a\ant tout un sceptique. Ce gassendiste se prit un jour à douter des opinions de son maître, et dédiant ses Doutes à M°"^ de La Sablière comme il lui avait déjà dédié l'exposé de la doctrine : « Il y a, écrivait-il, trente à quarante ans que je philosophe, fort persuadé de certaines choses, et voilà que je commence à en douter. C'est bien pis : il y en a dont je ne doute plus, désespéré de pouvoir jamais rien y comprendre. >
Entre tous ces hommes de goût, de savoir ou d'esprit, la conversation allait et venait de la nature de l'âme aux règles de la bassette, des religions de la Chine et de rinde aux commérages de la Cour, de la Ville et de l'Académie, des propositions d'Euclide aux extases des fakirs, et du dernier opéra de Lulli à la théorie de Descartes sur les bêtes automates.