VII. — LES PREMIERS MAITRES ET LES PREMIERS ESSAIS
Et le poète? direz-vous. En effet, que La Fontaine ait été un oratorien sans ferveur, un médiocre forestier, un mari infidèle, un amoureux rarement triomphant, ces détails amusent notre curiosité, mais on aimerait mieux savoir sous quelles influences se développèrent son goût et son génie.
Sur ce chapitre, ses contemporains n'étaient pas d'accord. Selon Charles Perrault, ce fut le père de La Fontaine qui exigea que son fils devînt poète.
Photo, de la Librairie Larousse
Miniature
(Musée du Louvre)
« Quoique ce bonhomme n'y connût presque rien, il ne laissait d'aimer passionnément la poésie, et il eut une joie incroyable lorsqu'il vit les premiers vers que son fils composa. [Incroyable, en effet : on a rarement vu un père de famille en de pareilles dispositions.] Ces vers se ressentaient, comme la plupart de ceux qu'il a faits depuis, de la lecture de Rabelais et de Marot qu'il aimait infiniment. » Cette première version de la vocation poétique de La Fontaine est vraisemblable. Cependant l'abbé d'Olivet en donne une autre : ^^ 11 avait vingt-deux ans, dit-il, qu'il ne se portait encore à rien, lorsqu'un officier, qui était à Château-Thierry en quartier d'hiver, lut devant lui, par occasion et avec emphase, une ode de Malherbe. Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admiration et d'étonnement. Ce qu'éprouverait un homme né avec de grandes dispositions pour la musique, et qui, après avoir été nourri au fond d'un bois, viendrait tout d'un coup à entendre un clavecin bien touché, c'est l'impression que l'harmonie poétique fit sur l'oreille de M. de La Fontaine. Il se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte qu'après avoir passé des nuits à l'apprendre par cœur, il alla de jour le déclamer dans les bois. Il ne tarda pas à vouloir l'imiter; et ses vers, comme il
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nous l'apprend lui-même, furent dans le goût de Malherbe. » Tâchons de mettre d'accord Perrault et d'Olivet : dès l'Oratoire, nous l'avons vu, La Fontaine lisait des poètes, et il est très probable que, pour les imiter, il n'attendit pas jusqu'à vingt-deux ans; mais on peut admettre qu'à cet âge-là il eut, par hasard, la révélation du lyrisme de Malherbe. Ses premiers maîtres furent en réalité Marot et Voiture. A soixante-six ans, il écrit à Saint-Évremond :
J'ai profité dans Voiture; Et Marot par sa lecture M'a fort aidé, j'en conviens.
Et il ajoute : « J'oubliois Maître François (Rabelais) dont je me dis le disciple, aussi bien que celui de maître Vincent (Voiture) et celui de maître Clément (Marot) ^ » Disciple fervent et obéissant, car de toutes ses fibres il tient à la vieille lignée gauloise, grivoise et moqueuse qui, depuis les farces et les fabliaux du moyen âge, s'est perpétuée jusqu'à lui.
A Marot et à Rabelais il restera toujours fidèle, mais le faux brillant de Voiture commencera bientôt d'inquiéter son goût.